Ludwig von Mises:Le Socialisme - chapitre 9

De Librairal


Ludwig von Mises:Le Socialisme - chapitre 9
Le Socialisme
Étude économique et sociologique


Anonyme


Chapitre V — L'insertion de l'individu dans la communauté sociale du travail

Sommaire

Deuxième partie : l'économie de la communauté socialiste

Section I — L'État socialiste isolé

Chapitre V — L'insertion de l'individu dans la communauté sociale du travail

1. Sélection des individus et choix d'une profession

La communauté socialiste est une grande association autoritaire, dans laquelle on ordonne et on obéit. C'est cette notion que l'on cherche à exprimer avec les mots : "économie planifiée" et "suppression de l'anarchie dans la production". On peut comparer la communauté socialiste, en ce qui concerne la structure interne, avec une armée. Du reste un certain nombre de socialistes aiment assez à employer le mot : "armée du travail". Comme dans une armée, tout, dans la communauté socialiste, est dans la dépendance des dispositions prises par la direction supérieure. Chacun doit occuper la place qui lui est assignée et y rester aussi longtemps qu'il n'est pas muté. L'homme en tout cela n'est jamais que l'objet des actions de ses supérieurs. L'individu ne s'élève que si on lui donne de l'avancement ; il décline, si on le dégrade. Il n'est pas nécessaire de décrire plus longuement cette situation que du reste tout sujet d'un état bureaucratique connaît.

La nomination à toutes les places doit se faire d'après l'aptitude personnelle. Pour chaque place on doit choisir celui qui présente les meilleurs aptitudes, sous réserve qu'il ne soit pas plus utile dans un poste plus important. C'est là ce qu'exigent les règles fondamentales de toute organisation autoritaire systématique réalisée, par exemple du mandarinat chinois et de la bureaucratie moderne. Le premier problème qu'il s'agit de résoudre dans l'application de ce principe est la désignation de l'organe le plus élevé. Il n'y a ici qu'une seule solution : le recours à une mystique, sous ses deux formes possibles, la forme oligarchico-monarchique et la forme démocratique. Le ou les directeurs suprêmes sont désignés par la grâce divine qui s'épanche sur eux. Ils possèdent une force et des facultés surnaturelles, qui les élèvent au-dessus des autres mortels. Se révolter contre eux, ce serait non seulement attenter à l'ordre terrestre mais en même temps enfreindre les lois divines et éternelles. C'est là le fondement des théocraties, des aristocratie alliées aux clergé, et de la royauté "des oints du Seigneur". Et c'est aussi l'idéologie du régime despotique des bolchévics en Russie. Appelé par l'évolution historique à remplir une tâche particulièrement auguste, le bolchévisme, aile avancée du prolétariat, se pose en représentant de l'humanité ; il exécute les choses nécessaires, il parfait le plan du monde. Lui résister est le plus grand de tous les crimes. Mais tous les moyens lui sont permis à lui dans la lutte contre ses adversaires. Sous un vêtement nouveau il est la réincarnation de la vieille idéologie théocratico-aristocratique.

Voilà maintenant la solution de la démocratie. Elle consiste à en appeler partout à la décision de la majorité. A la tête de la collectivité doit être mis celui ou ceux qui ont été désignés par la majorité des suffrages. Cette théorie est aussi, comme l'autre, imprégnée de mysticisme, avec cette différence que la grâce n'est plus le privilège d'un homme ou de quelques hommes. La grâce s'étend à tous. La voix du peuple est la voix de Dieu. Dans la Cité du Soleil de Thomas Campanella on voit cela très clairement. Le régent que l'assemblée du peuple élit, est en même temps grand-prêtre, et son titre est "le Soleil" ou le "métaphysicien". [1] Dans l'idéologie de la société autoritaire la démocratie n'est pas appréciée d'après ses fonctions sociales, mais en tant que moyen de connaissance de l'absolu [2].

D'après la conception charismatique l'organe suprême transmet la grâce qui a été départie à tous ceux qui dépendent de lui en leur conférant des emplois. Le simple mortel est élevé au-dessus de la masse par sa nomination comme fonctionnaire. A partir de ce moment il vaut plus que les autres. Sa valeur s'accroît encore tout particulièrement lorsqu'il est en service. est-il capable et digne de remplir son emploi ? Il est défendu d'en douter. La fonction fait l'homme.

Si l'on fait abstraction de leur valeur apologétique, toutes ces théories sont purement formelles. Sur la manière dont s'effectue la désignation du pouvoir suprême elles sont muettes. Elles ignorent si les dynastes et les aristocrates sont arrivés au pouvoir en tant que guerrier favorisés par le sort. Elles ne donnent aucun renseignement sur le mécanisme de la formation des partis qui porte au pouvoir le chef de la démocratie. Elles ignorent les mesures prises par le chef suprême pour passer au crible et choisir les candidats au fonctionnariat.

Il faut pour cela certaines organisations, parce que autrement seul un souverain omniscient pourrait s'en tirer. Comme il ne peut pas lui-même se former un jugement sur l'aptitude de chaque individu, il doit laisser à ses auxiliaires le soin de nommer à tout le moins les fonctionnaires subalternes. Mais pour ne point laisser dégénérer en arbitraire le pouvoir dont ceux-ci disposent, il faut leur fixer certaines limites. Finalement ce n'est plus la véritable aptitude qui joue, mais la preuve formelle de l'aptitude, preuve procurée par : examens, fréquentation de telles ou telles écoles, services accomplis, pendant un nombre d'années fixé, dans une position subalterne, etc. Tout le monde est d'accord sur les défectuosités de cette méthode. Pour bien administrer des affaires, il faut d'autres qualités que pour passer un examen, même si dans cet examen sont comprises certaines matières qui ont plus ou moins de rapport avec l'exercice de la profession de fonctionnaire. Celui qui a bien rempli un poste subalterne n'est pas forcément apte à un poste supérieur. Il n'est pas vrai que pour apprendre à commander, le mieux est d'apprendre à obéir. L'âge ne peut pas non plus remplacer les capacités personnelles. Bref le système est défectueux. Pour le justifier on peut dire seulement qu'on ne trouve rien de mieux à mettre à sa place.

Dans ces dernières années on a commencé à traiter les problèmes de l'aptitude professionnelle selon les méthodes de la psychologie expérimentale et de la physiologie. Beaucoup s'en promettent un succès qui pourrait être d'un grand secours pour le socialisme. Il n'est pas douteux que dans la communauté socialiste il faudra organiser sur une grande échelle et avec des méthodes plus souples, quelque chose qui corresponde aux examens médicaux du conseil de révision décidant de l'aptitude au service. Il faudra examiner ceux qui prétextent quelques faiblesses physiques pour se dérober à des travaux désagréables ou pénibles avec autant de soin que ceux qui se pressent vers des travaux plus agréables, mais pour lesquels ils ne sont point faits. Quel serait le rendement de ces méthodes ? On arriverait tout au plus à tracer, encore assez vague, une limite aux actes d'arbitraire les plus grossiers des autorités. Les plus chauds partisans de ces méthodes seront bien forcés de le reconnaître. Dans tous les domaines du travail où il ne faut pas seulement du muscle et des sens bien développés, de telles méthodes sont absolument inapplicables.

2. Art et Littérature, Science et Presse

La société socialiste est une société de fonctionnaires. Cela caractérise assez bien le genre de vie qui y prédomine et l'état d'esprit des membres qui la composent. Ce sont des gens qui attendent de l'avancement, qui ont toujours au-dessus d'eux un supérieur vers qui ils lèvent anxieusement les yeux, des gens qui ne comprennent pas la connexion qui existe entre la satisfaction de leurs besoins et la production des biens, parce qu'ils jouissent l'appointements fixes. Depuis environ un demi-siècle on a vu naître ce type d'homme eu peu partout en Europe, et surtout en Allemagne. L'habitus psychologico-social de notre époque en a été profondément influencé.

La communauté socialiste ne connaît pas le libre choix d'une carrière. Chacun doit faire ce dont il a reçu mission, et aller là où il est envoyé. Il n'en peut être autrement. Nous montrerons plus tard quelles suites cela comporte pour le développement de la productivité du travail. Pour l'instant nous voulons d'abord parler de la place qui revient dans la communauté socialiste à l'art, à la science, à la littérature et à la presse.

Les bolchévismes russe et hongrois ont dispensé de l'obligation générale du travail ceux que des juges spéciaux avaient officiellement reconnus comme artistes, savants ou écrivains ; ils les ont pourvus des ressources nécessaires à leur travail et leur ont alloué un traitement. Les autres, qui n'avaient pas reçu l'estampille officielle, étaient astreints aux obligations du travail général et ne recevaient aucune aide pour l'exercice de leur activité artistique ou scientifique. Quant à la presse, elle avait été étatisée.

C'est là la solution la plus facile du problème et assurément la seul qui corresponde à la structure de la communauté socialiste. Le fonctionnariat est étendu au domaine de la production intellectuelle. Quiconque ne plaît pas aux maîtres souverains n'a pas le droit d'être sculpteur, peintre, chef d'orchestre ; ses oeuvres ne doivent être ni imprimées, ni représentées. Que la décision en ces matières ne soit pas laissée au libre jugement de la direction économique mais à l'avis d'une commission d'experts ne change rien à la chose. Au contraire on reconnaîtra que ces commissions composées naturellement de personnes d'un certain âge et d'une réputation déjà établie, de talents reconnus et appréciés, sont encore moins aptes que les gens qui ne sont pas du métier, à encourager les jeunes talents qui s'écartent des anciens dans leurs tendances et dans leurs conceptions et qui les dépassent peut-être en valeur. Mais quand même le peuple entier serait appelé à décider, l'éclosion et le développement des natures indépendantes, volontiers en révolte contre l'art et les opinions traditionnels, n'en seraient pas facilités. De pareilles méthodes n'enfantent qu'un art d'épigones.

Dans l'Icarie de Cabet l'on n'imprime aussi que les livres qui plaisent à la République. La République soumet à un examen les livres datant de l'ère présocialiste et fait refondre ceux dont on peut encore tirer quelque parti. On brûle ceux que l'on considère comme dangereux ou inutiles. Si l'on objecte à de pareilles mesures qu'elles ne font que rappeler Omar incendiant la Bibliothèque d'Alexandrie, Cabet estime cette objection inopérante, car, dit-il, "Nous faisons en faveur de l'humanité ce que ces oppresseurs faisaient contre elle : nous avons fait du feu pour brûler les méchants livres, tandis que des brigands ou des fanatiques allumaient des bûchers pour brûler d'innocents hérétiques." [3] Évidemment, en se plaçant à ce point de vue, on ne comprendra jamais ce qu'est le problème de la tolérance. Tous les hommes — à l'exception de peu scrupuleux opportunistes — sont persuadés de la justesse de leurs propres convictions. Si cette persuasion seule suffisait à établir le principe de l'intolérance, alors tous ceux-là auraient raison, qui revendiquent l'intolérance et entendent persécuter ceux qui ne pensent pas comme eux [4]. Revendiquer la tolérance restera toujours l'apanage des faibles. La force, qui permet d'opprimer les faibles, amène avec elle l'intolérance. Et alors il n'y a entre les hommes que guerre et inimitié. Une coopération paisible des membres de la société est impossible. La politique libérale, elle, veut la paix et demande la tolérance pour toutes les opinions.

Dans la société capitaliste plusieurs voies s'ouvrent devant l'artiste et le savant. S'ils ont de la fortune, ils peuvent librement marcher vers leur but ; ils peuvent trouver de riches mécènes ; ils peuvent aussi être fonctionnaires publics. Ils peuvent encore essayer de vivre du produit de leur travail créateur. Chacune de ces voies, surtout les deux dernières, ont leurs dangers, car elles peuvent influer sur la production créatrice. Il peut arriver qu'un homme, qui apporte ou qui pourrait apporter à l'humanité de nouvelles valeurs, sombre dans la misère et le malheur. A cela il n'est pas possible de remédier efficacement. L'esprit créateur est novateur, il faut qu'il se fraie un chemin, qu'il s'impose, qu'il détruise les vieilles idoles pour en mettre de neuves à leur place. On ne peut même pas songer à lui éviter cet effort, à le décharger de ce fardeau. Ce novateur n'aurait plus ni audace, ni génie, s'il supportait qu'on l'aidât. Le progrès ne se laisse pas organiser [5]. Il n'est pas difficile de couronner de laurier l'homme de génie qui a parfait son oeuvre, d'ensevelir ses restes dans un tombeau glorieux, de lui élever des statues. Mais il est impossible d'aplanir la route qu'il doit suivre pour accomplir sa vocation. L'organisation de la société ne peut rien pour l'avancement du progrès. Elle a fait tout ce qu'on peut attendre d'elle quand elle n'a pas mis à l'individu des chaînes imbrisables, quand elle n'a pas élevé autour du cachot où elle l'enferme des murailles infranchissables.

Le génie trouvera bien alors en lui-même le moyen de lutter et de parvenir au grand air.

L'étatisation de la vie intellectuelle, que le socialisme est forcé d'envisager, rendrait impossible tout progrès intellectuel. On s'abuse peut-être sur la portée de ce système, parce qu'il a réussi en Russie à assurer la prédominance de nouvelles tendances artistiques. Mais ces novateurs existaient avant que le régime soviétique ne parvînt au pouvoir ; s'ils s'y sont ralliés, c'est qu'ils espéraient que le nouveau régime en les encourageant assurerait leur consécration. Il s'agit de savoir si les nouvelles écoles qui viendront par la suite pourront à leur tour évincer celles qui donnent le ton aujourd'hui.

Dans l'utopie de Bebel le travail physique seul est reconnu par la société. A l'art et à la science sont attribuées les heures de loisir. Ainsi, dit Bebel, la société future "comptera un nombre infini de savants et d'artistes de toute sorte." Chacun d'eux pourra à ses moments perdus s'adonner "suivant ses goûts à ses études et à son art." [6] Bebel se laisse ici entraîner par le ressentiment assez vil du travailleur manuel contre tous ceux qui ne traînent pas de fardeaux ou ne tournent pas de manivelles. Il considère tout travail intellectuel comme un badinage. Il le met en effet sur le même rang que le "commerce mondain". [7] Et pourtant il faut examiner s'il ne serait pas possible d'assurer de cette manière au travail intellectuel la liberté sans laquelle il ne peut exister

A priori cette possibilité est exclue pour tout travail artistique et scientifique qui ne peut être accompli sans un important sacrifice de temps, sans voyages, sans l'acquisition d'une formation technique et sans l'aide d'une grande dépense matérielle. Admettons qu'il soit possible, après que l'on a achevé sa tâche quotidienne, de consacrer sa soirée à la production littéraire ou musicale. Admettons encore que la direction économique n'entrave pas cette activité par une intervention malveillante, par exemple en mutant un auteur mal vu et en l'envoyant dans un trou perdu, admettons que l'auteur d'un ouvrage, — avec l'appui de quelques amis généreux — et en se privant de tout, arrive à réunir ce que demande l'imprimerie officielle pour imprimer son livre dans une édition de tirage modeste. Peut-être arrivera-t-il ainsi à créer aussi une petite publication périodique indépendante, et même à organiser quelques représentations dans les théâtres [8]. Mais cette activité intellectuelle indépendante aurait toujours à lutter contre la puissante concurrence de la tendance officielle, forte de tous les appuis, et elle pourrait être arrêtée net par la direction économique. Car il ne faut pas oublier, qu'avec l'impossibilité de calculer les frais d'impression et de vente d'une oeuvre, la direction économique aurait le champ libre pour fixer absolument à sa guise les conditions commerciales imposées à l'auteur. Il n'est censure, empereur, ni pape, qui aient jamais possédé pour opprimer la liberté intellectuelle le pouvoir qu'aurait une communauté socialiste.

3. La Liberté personnelle

Quand on parle de la place qui reviendra à l'individu dans l'État socialiste, on dit d'ordinaire que la liberté y fera défaut ; la communauté socialiste sera une maison de réclusion. Juger la valeur de ce jugement n'est pas l'affaire de la science. La liberté est-elle un bien ou un mal, ou une chose indifférente, la science n'a pas à en connaître ; la science peut seulement se demander : qu'est-ce que la liberté, où est la liberté ?

Le concept : liberté, est un concept sociologique. Il est stupide de l'appliquer à des situations qui se trouvent en dehors de la formation sociale. La meilleure preuve en sont les malentendus auxquels a donné lieu le fameux débat sur le libre arbitre. La vie de l'homme dépend de conditions naturelles qu'il n'est au pouvoir de personne de changer. L'homme naît, vit et meurt sous l'empire de ces conditions. Il doit s'y adapter, car elles ne se laissent pas régir par lui. Toutes ses actions subissent l'influence de ces conditions. Si l'homme lance une pierre, la trajectoire obéit aux lois fixées par la nature. S'il mange et boit, les aliments deviennent dans son corps ce que la nature en veut faire. En voyant que l'on ne peut ni tourner ni influencer les lois des phénomènes naturels nous cherchons à nous représenter le train du monde dépendant de certaines relations fonctionnelles entre les phénomènes. L'homme vit sous la souveraineté de ces lois qui le tiennent de toute part. On ne saurait concevoir de volonté ou d'action humaine en dehors de ce cadre. En présence de la nature et dans la nature il n'y a pas de liberté.

La vie de la société fait aussi partie de la nature ; elle est, elle aussi, régie par des lois immuables, qui déterminent les actions humaines et leurs résultats. Si une idée de liberté est associée à la naissance des actions humaines, et à leurs effets dans la société, cela ne veut pas dire que ces actions soient alors indépendantes des conditions qui régissent le monde. On doit se représenter tout autrement cette idée de liberté.

Nous n'avons pas affaire ici au problème de la liberté intérieure, associée à la naissance des actes de la volonté mais au problème de la liberté extérieure, associée aux effets des actions. Chaque homme est dans la dépendance de ses semblables. Leurs actions rejaillissent sur lui de mainte façon. S'il est forcé de les laisser agir comme si lui aussi n'était pas un homme avec sa volonté propre ; si ceux-ci dans leurs actes ne se gênent point pour passer par-dessus sa volonté, alors il ses sent vis-à-vis d'eux dans une dépendance unilatérale et il ne dit pas qu'il n'est pas libre. S'il est faible, il faut qu'il se plie à la contrainte. Dans la coopération sociale pour un travail commun la dépendance unilatérale devient une dépendance réciproque. Chaque homme, organisant sa vie de manière que son action devienne une partie de la vie sociale, est forcé de s'adapter à la volonté de ses semblables. L'un n'est pas plus dépendant des autres, que les autres ne le sont de lui. C'est ce que l'on entend d'habitude sous le nom de liberté extérieure. C'est l'adaptation de l'individu aux nécessités de la vie sociale ; d'un côté limitation de la propre liberté d'action par rapport à autrui, de l'autre limitation de la liberté d'action d'autrui par rapport à l'individu.

Un exemple illustrera cette situation. Dans la société capitaliste le patron a, semble-t-il, un grand pouvoir sur l'ouvrier. Embaucher un ouvrier, l'employé à telle ou telle besogne, le payer, le congédier, tout cela dépend de lui. Cependant cette liberté, et ce manque de liberté des autres qui y correspond ne sont qu'apparents. Le comportement du patron vis-à-vis de l'ouvrier et les effets qui en résultent sont compris dans le cadre de la vie sociale. Si le patron traite l'ouvrier autrement qu'il ne le devrait d'après la valeur sociale de son travail, il s'ensuit des conséquences qui retombent sur le patron. Il peut évidemment traiter l'ouvrier arbitrairement et plus mal que ce dernier ne le mérite, mais le patron paiera les frais de sa mauvaise humeur. Par conséquent l'ouvrier ne dépend pas du patron autrement que tout citoyen, dans un État fondé sur le droit, dépend de son voisin. Le voisin peut aussi à sa guise casser vos vitres, vous porter des coups, vous blesser, s'il entend en supporter les conséquences.

En ce sens, et en prenant les choses à la lettre, l'arbitraire dans les actions intéressant la société n'arrive pas à se faire jour. Même le Khan, qui, semble-t-il, peut au gré de son caprice disposer de la vie d'un ennemi prisonnier, est forcé de réfléchir aux suites de son acte. Il y a cependant des différences de degré, selon la proportion qu'il y a entre le coût d'un acte arbitraire et la satisfaction qu'il procure à son auteur. Il n'y a point de règle juridique qui puisse m'assurer protection contre les attaques injustes d'une personne qui, dans sa haine, se moque des conséquences fâcheuses qu'elle pourrait attirer sur elle en lésant mes droits. Mais si ces conséquences juridiques sont assez graves pour m'assurer, dans le cours normal de la vie, que je ne serai pas lésé, je me sens déjà fort indépendant de la malveillance de mes semblables. Si au cours de l'histoire les peines criminelles ont pu devenir toujours plus douces, il ne faut pas en chercher la raison dans un adoucissement des moeurs, ou dans la faiblesse d'un législateur décadent. La sévérité de la peine a pu être atténué, sans nuire à sa force préventive, dans la mesure où une estimation plus nette des conséquences d'un action refoulait les sentiments violents. La menace d'un court emprisonnement est aujourd'hui une protection plus efficace contre les coups et blessures qu'autrefois la peine du talion.

Tant que l'action peut être estimée à sa juste valeur, au moyen d'un calcul d'argent précis, il n'y a pas de place pour l'adversaire. Celui qui, selon l'usage courant, se lamente sur la dureté d'une époque qui compte jusqu'au dernier sou, oublie généralement que c'est justement cette liaison entre l'action et sa rentabilité calculée en argent qui oppose aux actes arbitraires de ses semblables la barrière la plus efficace dans le corps social. C'est cette liaison qui met dans la dépendance des conditions imposées par la coopération sociale d'une part les chefs d'entreprise, les capitalistes, les propriétaires fonciers et les ouvriers, bref tous ceux qui travaillent pour les besoins d'autrui, et d'autre part les consommateurs dans tous leurs faits et gestes. C'est seulement par une méconnaissance totale de ces dépendances réciproques qu'on a pu poser la question de savoir si c'était le débiteur qui dépendait du créancier, ou l'inverse. En réalité ils se trouvent dans une dépendance réciproque, comme acheteur et vendeur, patron et ouvrier. On se plaint que l'élément personnel ait été éliminé de la vie des affaires où l'argent seul prévaut. Mais ce qu'on déplore c'est tout bonnement que l'arbitraire, le favoritisme et le bon plaisir ne jouent plus qu'un rôle tout à fait effacé dans cette partie de la vie sociale que nous avons l'habitude de qualifier de purement économique, ce qu'on déplore c'est que, dans ce domaine, toutes les considérations doivent se plier aux exigences de la coopération sociale.

La liberté dans la vie extérieure de l'homme réside dans le fait qu'il est indépendant de la bienveillance de ses semblables. Dans le droit primitif, dans l'état primitif de l'humanité, cette liberté n'existait pas. Elle doit sa pleine réalisation au développement du capitalisme. L'homme de l'ère précapitaliste avait au-dessus de lui un seigneur et maître dont il devait rechercher la faveur. Le capitalisme ne connaît pas de faveur et de défaveur, il n'a plus à faire de distinction entre les seigneurs sévères et les valets obéissants. Les relations entre individus sont toutes concrètes, impersonnelles ; on peut les calculer et les échanger. Grâce à la possibilité de calcul qu'offre l'économie monétaire capitaliste la liberté est descendue du domaine des rêves dans celui de la réalité.

L'homme habitué à la liberté dans les relations purement économiques la demande aussi dans les autres domaines de la vie. C'est pourquoi la tendance à éliminer de l'État tout arbitraire et toute dépendance personnelle marche de pair avec le développement du capitalisme. Conquérir, aussi dans le droit public, des droits subjectifs pour les citoyens, limiter au strict minimum le pouvoir discrétionnaire des autorités, tels est le but du mouvement bourgeois pour la liberté. Ce mouvement demande le droit, non la faveur. Pour réaliser cette revendication il n'est pas d'autre moyen que de réduire énergiquement la puissance dont l'État dispose vis-à-vis de l'individu ; la liberté consistera ainsi dans la liberté vis-à-vis de l'État.

Car l'État. (c'est-à-dire cet appareil de contrainte social manié par une majorité de personnes : le gouvernement) ne fait pas courir de dangers à la liberté tant qu'il est lié dans son action à des règles précises, obligatoires pour tout et tous, ou tant qu'il est forcé de se conformer aux principes obligatoires pour toutes entreprises travaillant en vue d'un bénéfice, en vue de la rentabilité. Par exemple, dans le premier cas, lorsque l'État. exerce une activité judiciaire : le juge est lié par la loi, qui ne laisse que peu de latitude à son appréciation personnelle. Dans le second cas, — liaison avec le principe de la rentabilité — lorsque l'État. se fait chef d'entreprises et recherche dans ses exploitations un succès commercial. Ce qui déborde ce cadre ne peut ni être lié à des lois, ni être assez limité d'autre manière, pour que l'arbitraire des organes officiels puisse être suffisamment contenu. Il arrive alors que l'individu se trouve sans défense vis-à-vis des décisions des fonctionnaires. Lorsqu'il agit, il ne peut pas prévoir quelles conséquences son action aura pour lui-même, parce qu'il ne peut pas savoir comment ceux dont il dépend apprécieront ses actes. Et cela c'est le contraire de la liberté.

On a l'habitude de poser le problème de la liberté sous l'angle de l'indépendance plus ou moins grande de l'individu vis-à-vis de la société [9]. Mais la liberté politique n'est pas toute la liberté. Pour être libre dans son action il ne suffit pas qu'on puisse faire tout ce qui ne nuit pas aux autres, sans en être empêché par le gouvernement ou par la force répressive et latente des moeurs. On doit encore pourvoir agir, sans avoir à redouter à l'avance des conséquences sociales imprévisibles. Cette liberté est garantie seulement par le capitalisme qui ramène prosaïquement toutes les relations réciproques entre les hommes au principe de l'échange, dépouillé de tout élément personnel, du : do ut des.

Le socialisme a pris l'habitude de rejeter l'argument : liberté, en déclarant que dans la société capitaliste la liberté n'existe que pour les possédants, le prolétaire n'étant pas libre, puisqu'il lui faut travailler pour gagner sa vie. On ne peut méconnaître de façon plus grossière l'idée de liberté. L'homme doit travailler s'il veut satisfaire plus de besoins qu'un animal errant librement à travers les monts et la plaine. C'est une des conditions imposées à sa vie par la nature. Que les possédants puissent vivre même sans travailler est un avantage qu'ils retirent de la coopération sociale du travail, sans nuire à personne, sans nuire aux non-possédants. Car la coopération sociale procure aussi à ces derniers un bénéfice, en accroissant la productivité du travail. La société socialiste ne pourrait adoucir la dépendance des conditions naturelles où se trouve l'individu, qu'en augmentant encore la productivité du travail. Si elle n'y parvient pas, si au contraire elle amène une diminution de la productivité, elle aura rendu l'homme encore moins libre vis-à-vis de la nature.

Notes

[1] Cf. George Adler, Geschichte des Sozialismus und Kommunismus, Leipzig, 1899, pp. 185...

[2] Sur les fonctions dynamiques de la démocratie dans la société, voir plus haut, pp. 48...

[3] Cf. Cabet, Voyage en Icarie, p. 127.

[4] Luther demandait aux princes qui avaient pris son parti, de ne pas tolérer plus longtemps le monachisme et la messe. Il serait, disait-il, tout à fait opportun de répondre à cette demande en disant que l'empereur Charles, persuadé que la doctrine papiste est vraie, est fondé, étant donné cette conviction, à anéantir l'hérésie qu'est pour lui la doctrine luthérienne. Car nous savons "que l'empereur n'est pas ni ne peut être sûr de sa conviction, parce que nous savons qu'il est dans l'erreur et qu'il se bat contre l'Évangile. Car nous ne sommes pas forcés de croire qu'il est sûr de sa conviction, parce qu'il ne s'appuie pas comme nous sur la parole de Dieu. Mais l'empereur doit reconnaître la parole de Dieu et comme nous la propager de toutes ses forces." Cf. Luther, Briefe, Sendschreiben un Bedenken, éd. de Wette, IVe partie, Berlin, 1827, pp. 93... ; Paulus, Protestantismus und Toleranz im XVI. Jahrhundert, Fribourg, 1911, p. 23.

[5] "Dire qu'on doit organiser le progrès est une expression fallacieuse. Ce qui est véritablement productif ne se laisse pas circonscrire dans les formes toutes faites, l'oeuvre vraiment productive ne prospère qu'en pleine liberté ; les imitateurs peuvent ensuite s'organiser, et, comme on dit, former une école." Spranger, Begabung und Studium, Leipzig, 1917, p. 8. — Cf. aussi Mill, On Liberty, 3e éd., Londres, 1864, pp. 114...

[6] Cf. Bebel, p. 284.

[7] La description suivante montre assez bien comment Bebel se représentait la vie dans la communauté socialiste : "Ici le femme exerce son activité dans les mêmes conditions que l'homme. Après avoir travaillé comme ouvrière dans une industrie, elle est dans une autre partie de la journée éducatrice, institutrice, infirmière, dans une troisième partie de la journée elle s'adonne à un art ou à une science, pour occuper dans une quatrième partie de la journée une fonction administrative. Elle fait des études, s'amuse, se distrait avec d'autres femmes ou avec des hommes, comme il lui plaît, et comme l'occasion s'en présente. En amour elle jouit comme l'homme d'une entière liberté. Elle fait la cour ou se la laisse faire", etc. (Bebel, p. 342).

[8] Cela correspondrait assez bien aux idées de Bellamy (Ein Rückblick, trad. Hoops, éd. Meyers Volksbücher, pp. 130...).

[9] Par exemple Stuart Mill, On Liberty, p. 7.
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