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de véritables limites au mouvement général de concentration des
de véritables limites au mouvement général de concentration des
entreprises étudié précédemment.
entreprises étudié précédemment.
===Section I. L'industrie à domicile salariée.===
Il s'agit là d'une forme d'industrie dans laquelle l'entrepreneur de
la production, au lieu d'agglomérer ses ouvriers dans une fabrique,
leur distribue le travail à domicile. Quoique la production se trouve
ainsi dispersée, la forme capitaliste est aussi complète et l'organisation
commerciale aussi concentrée dans ce régime de l'industrie à
domicile que dans le régime de la fabrique. Les ouvriers, bien que
travaillant dans leurs locaux d'habitation, sont de simples salariés
comme des ouvriers de fabrique, n'ayant de relations qu'avec l'entrepreneur
qui commande le travail. Par là, l'industrie à domicile
salariée diffère essentiellement des deux autres formes de travail à
domicile, industrie patriarcale et métier d'artisan; dans l'industrie
patriarcale, les travailleurs produisent pour les besoins personnels
du groupe restreint auquel ils appartiennent; dans le petit métier,
l'artisan travaille à son compte pour le marché, il est propriétaire
du produit, le vend à ses risques aux consommateurs et garde son
indépendance économique.
L'industrie à domicile salariée se prête aux combinaisons les plus
variées. L'entrepreneur proprement dit, celui qui emploie les travailleurs
à domicile et vend la marchandise à son profit, peut être un
industriel ou un commerçant. C'est un véritable industriel, propriétaire
d'une fabrique, lorsque le produit nécessite certaines élaborations
préparatoires ou complémentaires dans un grand atelier ou dans
une usine mécanique. En dehors de ces circonstances, l'entrepreneur,
même s'il porte le nom usuel de fabricant, n'est qu'un simple négociant,
commissionnaire ou détaillant; il est tel grand magasin qui
fait ainsi travailler 20000 ouvriers et ouvrières à domicile.
L'entrepreneur est quelquefois en relation directe avec les ouvriers;
il donne l'ouvrage à son bureau, ou le fait distribuer à domicile par
un employé. Plus souvent, il se borne à traiter avec un facteur, sorte
de sous-entrepreneur commerçant qui s'engage à fournir une certaine
quantité d'ouvrage pour un prix fait, et qui trouve son bénéfice
en le faisant exécuter pour un prix moindre. C'est alors ce facteur
qui traite avec les ouvriers, distribuant à son bureau, ou à
domicile dans les régions écartées, les matières et pièces demi-ouvrées
fournies par l'entrepreneur, donnant les modèles et commandant
le travail pour un certain prix de façon, recevant et contrôlant
les produits achevés, payant aux façonniers les salaires convenus,
faisant passer d'un ouvrier à l'autre les pièces qui demandent
des élaborations successives, et remettant enfin les marchandises
à l'entrepreneur qui les centralise pour les vendre en masse.
Quant à l'ouvrier, façonnier ou tâcheron, ou bien il travaille
isolément chez lui, aidé souvent par les membres de sa famille; ou
bien il dirige un petit atelier à domicile, employant des auxiliaires
qu'il salarie lui-même et gardant pour lui le surplus du prix de
façon : il est alors un sous-entrepreneur pratiquant le marchandage,
à la fois patron et salarié.
Parmi ces petits chefs d'atelier, il en est qui prennent des commandes
tantôt chez un entrepreneur, tantôt chez un autre; leur condition
n'est plus alors purement et simplement celle d'un chef
ouvrier louant ses services un entrepreneur; leur atelier n'est plus
un département annexe d'une fabrique ou d'une maison de commerce
ces petits patrons forment un premier échelon intermédiaire
entre le salarié travaillant a domicile et l'artisan.
Le façonnier est toujours propriétaire de son outillage, à moins
que le genre de la production ne nécessite des métiers très coûteux,
qui sont alors prêtés ou loués par l'entrepreneur. Celui-ci fournit
aussi la matière du travail lorsqu'elle est coûteuse, ou qu'elle consiste
en pièces déjà travaillées par la machine ou par d'autres
ouvriers à domicile; sinon, le façonnier se la procure lui-même.
Quand l'ouvrier est propriétaire des instruments et de la matière, il
travaille souvent sans contrat, fabriquant des articles à son compte
pour les offrir ensuite à des fabricants ou négociants, commissionnaires,
colporteurs et détaillants : tel est le cas pour beaucoup de vanniers
et tresseurs de paille, sculpteurs sur bois et tourneurs, ébénistes-trôleurs,
etc. Ces travailleurs, au lieu d'être des salariés, sont des
vendeurs de marchandises, dont la situation économique se rapproche
de celle des artisans autonomes. Toutefois, n'étant pas en
rapport immédiat avec les consommateurs, ils présentent aussi de
grandes analogies avec les ouvriers salariés à domicile. Par le fait
qu'ils ne traitent qu'avec des négociants, leur indépendance économique
est souvent illusoire, et leur condition réelle généralement
inférieure à celle des artisans, parfois même à celle des travailleurs
à domicile salariés. Au reste, il arrive que certains ouvriers de cet
ordre, restés à leur compte, travaillent tantôt pour les consommateurs,
tantôt pour des entrepreneurs, soit à l'avance, soit sur commande
suivant les circonstances; ils revêtent plusieurs caractères à
la fois ou par intermittence. Comme les espèces végétales et animales,
les différentes catégories économiques sont reliées entre elles
par des anneaux intermédiaires qui ne peuvent être classés avec certitude,
et qui contribuent à faire de la série des types une chaîne à
peu près continue.
Par certains côtés, l'industrie à domicile paraît un régime de travail
favorable à l'ouvrier. Au lieu de la discipline de fabrique, c'est
l'indépendance relative, la faculté pour l'ouvrier de travailler à ses
heures, quand et comme il lui plaît; c'est le moyen pour l'ouvrière
de gagner sa vie sans cesser de surveiller son ménage et ses enfants;
c'est l'individualité respectée, le foyer conservé, la vie de famille sauvegardée.
Aussi n'est-il pas rare d'entendre exprimer des plaintes
sur la décadence des industries à domicile, ou des espérances sur
leur relèvement. Bien plus, les travailleurs à domicile eux-mêmes,
quelle que soit la misère à laquelle les réduit la concurrence de la
machine, paraissent très attachés au métier qu'ils exercent chez eux,
et luttent avec la dernière énergie pour ne pas entrer à la fabrique,
où l'assujettissement leur paraît intolérable. Il est vrai que cette
répugnance tient pour une large part à la force de l'habitude : les
générations nouvelles, dans les familles de travailleurs à domicile,
sont beaucoup moins attachées à l'atelier domestique, et n'hésitent
pas à se diriger vers la fabrique quand le travail y est plus rémunérateur.
En réalité, le régime du travail à domicile, dans la plupart des circonstances,
constitue la pire forme du salariat. Toutefois, il serait
excessif de prononcer contre lui une condamnation générale et sommaire.
Dans les campagnes, l'industrie à domicile ne se présente pas
sous des couleurs trop défavorables. Les locaux de travail peuvent
être défectueux et malsains; mais le travailleur n'y passe pas sa vie
entière, il trouve au dehors l'air pur et la lumière. Le salaire peut
être faible, plus faible qu'à la ville pour des travaux semblables
mais la vie est aussi moins coûteuse, et le salaire industriel n'est
souvent qu'un supplément de ressources pour des familles rurales
qui possèdent un champ, un verger avec quelques animaux, ou qui
peuvent louer leurs services à des cultivateurs du voisinage. La culture
du petit domaine rural risque parfois d'être négligée pour le métier
néanmoins, la petite industrie domestique est un bienfait,
parce qu'elle occupe les bras et procure quelques ressources en hiver.
La situation n'est vraiment mauvaise pour les travailleurs à domicile
des campagnes que s'ils sont exclusivement des ouvriers industriels,
sans propriété rurale, sans occupation agricole principale ni
même accessoire. Ceux-là n'ont qu'un salaire insuffisant; ils sont,
plus que tous autres, à la merci des intermédiaires et victimes des pratiques
les plus détestables fraudes dans le pesage ou le mesurage des
matières et des produits, abus dans le relevé des malfaçons, ''truck-system''
pratiqué par les facteurs ou leurs affiliés débitants de denrées.
Dans les grandes villes, à l'exception des spécialistes et des
ouvriers occupés dans les industries fines qui demandent de l'ingéniosité
et du savoir-faire, les travailleurs à domicile sont en général
les plus misérables des salariés. Tailleurs de l'East-end de Londres,
de New-York ou de Chicago, couturières et lingères de Paris ou de
Berlin, cordonniers de Vienne, ébénistes du faubourg Saint-Antoine,
de Breslau ou de Melbourne, c'est pour eux, en tous pays, que les
enquêtes publiques et privées nous révèlent les misères les plus poignantes
et les surmenages les plus épuisants suivis de chômages
prolongés; c'est sur eux, ouvriers et ouvrières en chambre, que pèse
le ''sweating system'', le régime des salaires infimes, des journées de
travail démesurées, des ateliers encombrés et sordides. Victimes de
la concurrence, ils supportent tout le poids d'une exploitation à
outrance dont nous avons tous notre part de responsabilité anonyme
par notre poursuite impitoyable du bon marché. Dans les ''slums'' des
grandes villes, l'idylle du travail au foyer se transforme en un cercle
d'enfer, et la souffrance s'y exprime en plaintes rythmées par la bouche
d'un Thomas Hood ou d'un Morris Rosenfeld, le tailleur poète des
''sweat shops'' de New-York.
La cause? L'excès des offres de travail, la concurrence des affamés
qui se disputent ia besogne à tout prix. C'est qu'il s'agit de métiers
qui peuvent être exercés après un très rapide apprentissage, surtout
depuis que l'ouvrier a cessé de confectionner un produit tout entier,
et s'est trouvé réduit à un travail parcellaire sur des pièces souvent
préparées par la machine. Là se pressent, toujours plus nombreuses,
les femmes de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie, qui cherchent
dans le travail un supplément de ressources pour leur famille ou
des moyens d'existence personnelle. Là viennent échouer les ouvriers
des campagnes attirés vers les villes, les chômeurs de toutes les professions,
ignorants ou maladroits, les étrangers immigrés, les Juifs
expulsés de leur pays, voire même, dans certaines contrées, des
hommes de race jaune, dont la concurrence abaisse les salaires au
plus bas degré, tout le déchet de la population ouvrière, toute la
foule des misérables acharnés au travail, forcés, par les bas salaires,
de prolonger la journée de travail au delà de toute mesure, mais
déprimant aussi, par leurs longues journées, le taux général de leur
salaire.
Bien d'autres circonstances encore contribuent à rendre la situation
du travailleur à domicile plus précaire que celle de l'ouvrier de
fabrique. Dans les industries à domicile, les périodes de travail
excessif alternent avec les mortes-saisons,, sans que rien vienne
modérer les irrégularités de la production; car l'entrepreneur,
n'ayant pas un capital fixe à tenir en activité, n'a aucun intérêt à
régulariser la marché de la production; obéissant sans résistance
aux caprices de la mode et aux vicissitudes des saisons, provoquant
même les changements de mode qui sont favorables à son mouvement
d'affaires, il ne se fait aucun scrupule d'exiger les travaux
dans le délai le plus bref, sauf à cesser ensuite toute commande de
travail. La protection légale est à peu près nulle; les assurances
ouvrières, là où elles sont établies, n'atteignent pas en général les
façonniers à domicile; les lois sur l'âge d'admission, la durée du
travail et l'hygiène des ateliers ne s'appliquent pas aux ateliers de
famille, et pénètrent difficilement dans les autres ateliers à domicile.
Enfin la protection qui pourrait résulter des organisations ouvrières
est aussi insuffisante; les travailleurs à domicile, composés en grande
partie de femmes et d'étrangers, sont trop faibles, trop ignorants et
trop dispersés pour être en état de s'associer dans un but de résistance.
Les grèves sont rares dans ces milieux inorganisés, et quand
la défaite n'est pas immédiate, les quelques avantages conquis au
prix de sacrifices infinis sont vite emportés sous la poussée des nouveaux
venus.
Comment cette forme d'industrie peut elle trouver place entre la
petite industrie indépendante et la grande industrie mécanique centralisée
? Quelles sont ses raisons d'existence et ses chances d'avenir?
Pour qu'une industrie puisse être exercée à domicile, il faut évidemment
que l'instrument de travail, outil ou métier, soit resté simple,
et n'ait pas été remplacé par une machine coûteuse et compliquée.
Si la machine doit être actionnée par un moteur puissant, si elle est
directement productrice et exécute elle-même toutes les opérations,
sa supériorité dans la production est telle que le travail à la main
ne peut subsister.
Mais dans un grand nombre d'industries, la main de l'ouvrier doit
encore diriger l'outil ou la pièce à ouvrer sur une machine relativement
simple. Dans ces industries, il n'est pas indispensable que la
force soit donnée par un moteur inanimé, actionnant plusieurs
machines-outils ou plusieurs métiers rassemblés dans une fabrique;
lorsque la force nécessaire à chaque instrument de travail est peu considérable,
elle peut encore être fournie par l'homme, par un animal
ou un petit moteur à domicile. En pareil cas, une machine puissante,
si elle accroît la productivité du travail, ne diminue pas toujours
sensiblement les frais; la grande industrie mécanique ne s'impose plus
pour des raisons d'ordre technique : l'industrie à domicile peut
exister à côté d'elle, et les chances de succès de l'une des deux formes
d'industrie vis-à-vis de l'autre dépendent de circonstances économiques
variables. Il y a même quelques industries dans lesquelles la
force mécanique est difficilement utilisable, ou n'a trouvé jusqu'ici
que de rares applications : elles forment le domaine le plus sûr du
travail à domicile.
C'est surtout dans les industries du vêtement que domine le
travail à la main, et c'est là par conséquent que l'industrie à domicile
rencontre les conditions les plus favorables à son existence.
En dehors des multiples variétés de cette branche d'industrie,
les métiers exercés à domicile sont encore extrêmement nombreux.
Plusieurs d'entre eux s'appliquent à des articles de luxe et de demi-luxe;
par contre, dans certaines catégories de l'habillement, lingerie
et cordonnerie, dans l'ébénisterie et divers autres genres de production,
c'est l'industrie à domicile qui fournit la pire camelote d'exportation.
Cette explication des industries à domicile par des raisons d'ordre
purement industriel n'est cependant pas complète. En effet, si
l'agglomération en fabrique ne s'impose pas dans certaines industries
à cause de la simplicité des instruments de travail, et si la
petite industrie domestique y est encore techniquement possible,
pourquoi n'est-elle pas restée indépendante? Pourquoi le travailleur
est-il devenu un salarié, au lieu d'être resté un artisan autonome?
La réponse est aisée; le travailleur perd son indépendance économique
et devient un salarié, même en gardant son atelier propre,
quand la production doit se faire par grandes masses pour un vaste
marché. Dans ces circonstances, ce n'est plus l'instrument, l'outil de
la production, qui est inaccessible au travailleur; c'est le capital circulant, le produit et souvent la matière qui dépassent ses ressources;
c'est aussi le rôle commercial de l'entrepreneur qui surpasse
ses capacités.
La matière est-elle coûteuse, fait-elle l'objet d'un grand marché
livré à la spéculation? Doit-elle subir certaines préparations mécaniques,
de telle sorte que le travail à la main n'est qu'une phase de
la production se combinant avec le travail de la machine? Le travailleur
est généralement incapable de se procurer la matière de son
travail, et ne peut qu'entrer dans le système de la production capitaliste.
En tout cas, et lors même qu'il est capable d'acheter la
matière, le produit lui échappe nécessairement pour circuler dans la
sphère capitaliste. C'est un produit de grande vente, fait pour un
marché étendu et souvent très éloigné; sur lui s'exerce parfois la
spéculation; le vendeur qui dirige la production doit prévoir les
besoins, rechercher les débouchés, faire de la réclame, envoyer des
représentants, organiser l'exportation, calculer les effets des changes
étrangers, des tarifs de transport et des droits de douane, accorder
des crédits, disposer d'un fonds de roulement important. Infailliblement,
dans ces conditions, le travailleur cesse d'être en rapport
direct avec le consommateur; il n'a plus de relations qu'avec l'entrepreneur
capitaliste qui commande son travail et le salarie.
L'industrie à domicile est-elle destinée à disparaître? Karl Marx,
dont la pensée puissante et systématique réduisait volontiers les
problèmes à des formules simples, ne voyait en elle qu'une forme
transitoire entre les modes de production du passé : industrie
patriarcale des campagnes et petit métier indépendant des villes
et la grande industrie concentrée.
Bien qu'il ait aperçu très nettement les avantages de cette forme
d'industrie pour l'entrepreneur capitaliste, il la croyait appelée à
disparaître totalement devant les progrès du machinisme. Le filage
et le tissage, révolutionnés en effet par la machine, absorbaient son
attention, et l'industrie du vêtement elle-même lui paraissait destinée,
sous l'action de la concurrence et des lois de fabrique, à se
concentrer dans de grands ateliers.
Cette simplification du phénomène de concentration correspond-elle
à la réalité, et l'évolution industrielle indiquée par Karl Marx
s'accomplit-elle aussi largement qu'il le pensait?
Si l'on considère l'origine des industries à domicile, on constate
que beaucoup d'entre elles ont bien l'origine qu'il leur attribuait. Les
unes sont sorties en effet de l'industrie domestique des campagnes,
qui produisait primitivement pour les besoins de la famille, pour
le marché local ou pour le colportage; d'autres, en plus grand nombre,
sont une déformation du métier indépendant de l'artisan urbain,
qui louait jadis ses services au client ou lui vendait ses produits.
Techniquement, ce sont bien toujours les mêmes métiers s'exerçant
sur les mêmes objets; économiquement, ils se sont transformés,
parce que le capitalisme les a soumis à sa dépendance. Telle a été
l'évolution, notamment, pour les cordonniers dans diverses régions
de l'Allemagne et de l'Autriche, pour les horlogers de la Forêt Noire,
les ébénistes de Breslau, les verriers de Bohême, les fabricants de
gants, peignes et éventails de Vienne, etc.
Mais d'autres industries à domicile ont une origine différente.
Quelques-unes sont primaires, et se sont établies dès le principe dans
une contrée avec le caractère d'industrie salariée. Beaucoup d'industries
de ce genre, chez des populations rurales adonnées aux travaux
industriels, ont succédé à d'autres industries de même nature ruinées
par le machinisme, principalement au tissage à domicile et à la
fabrication des dentelles à la main; tel est le cas pour la cordonnerie
en Bohême, la fabrication des cigares dans diverses régions de l'Allemagne,
et pour de nombreuses industries féminines en Belgique,
couture, broderie, cousage des gants, etc. Il y a même des exemples
notables d'industries à domicile qui sont nées d'une décomposition
de la grande industrie concentrée.
Quant à la destinée de cette forme de la production, il est également
vrai que beaucoup d'industries à domicile ont déjà succombé
ou sont appelées à disparaître devant les progrès du machinisme.
Fileurs de lin et tisseurs d'étoffes unies ne sont plus qu'un souvenir
dans les campagnes; et si l'on rencontre encore quelques vestiges
archaïques du tissage à domicile des étoffes unies dans les régions
écartées de la Silésie, de la Bohême et de la Forêt Noire, la lutte ne
saurait se prolonger bien longtemps. En Allemagne, les exploitations
à domicile de l'industrie textile ont diminué d'un tiers en nombre et
en personnel entre 1883 et 1898. En France, les canuts de Lyon
cèdent progressivement devant l'extension des fabriques pourvues
de métiers mécaniques; les métiers à bras ne subsistent guère que
dans les campagnes pour le tissage des étoffes façonnées. En Belgique,
plus de 100 000 fileurs et fileuses de lin ont disparu des
Flandres dans l'espace d'un demi-siècle. Les dentellières à la main,
si nombreuses jadis dans certaines provinces de France et de Belgique,
décroissent avec rapidité depuis que la fabrication mécanique
inonde le marché de tulles et dentelles à bon marché.
Sommes-nous donc fondés à accepter la conclusion générale de
Marx, et devons-nous prévoir une disparition totale plus ou moins
prochaine des industries à domicile?
Si nous nous en rapportons aux statistiques les plus récentes, il
ne semble pas que cette conclusion soit autorisée. Non seulement
certaines industries à domicile menacées par la machine prolongent
la résistance en se consacrant à des opérations spécialisées, mais
dans d'autres branches, principalement dans l'industrie du vêtement,
moins exposée jusqu'ici à la concurrence du machinisme, le travail
à domicile prend de nos jours une extension considérable. Tailleurs,
couturières, modistes, chemisières et lingères, ouvriers en fourrures,
coupeurs et couseuses de gants, brodeuses et autres ouvriers travaillant
à domicile pour le compte d'un négociant ou d'un grand
magasin, sont plus nombreux que jamais.
Il y a plus; quelques industries à domicile reprennent l'offensive,
font reculer la grande industrie et s'établissent sur les ruines de la
fabrique. Ce singulier phénomène de régression a été constaté notamment
dans certaines parties de l'ébénisterie à Paris et à Londres,
dans la broderie, la fabrication des cigares en Allemagne. De même,
dans la couture et la lingerie, le grand atelier tend à se dissoudre
pour faire place aux petits ateliers et au travail en chambre; le fait
ne s'observe pas seulement à Paris; à Chicago et à New-York, les
grandes fabriques de confection ont disparu devant les ateliers des
sweaters, depuis que les Juifs de Russie et de Bohême sont venus
déprimer les conditions du travail dans l'industrie du vêtement.
Ces mouvements en sens inverse dans les diverses industries à
domicile sont exactement notés par certaines statistiques professionnelles.
Nous y voyons, pour l'Allemagne et la Belgique, que la diminution
du nombre total des travailleurs à domicile, d'ailleurs très
faible en Allemagne (4 p. 100 seulement de 1885 à 1893), doit être
attribuée presque exclusivement à l'industrie textile, et que, dans les
autres métiers au contraire, le personnel des ouvriers à domicile
s'accroît rapidement et couvre une grande partie des pertes subies
dans la catégorie précédente. Actuellement, l'industrie à domicile
occupe encore 1/5 environ des ouvriers industriels en Belgique et
en Suisse, 1/8 en Autriche. En France, où elle a toujours tenu une
très large place, elle prend un nouvel essor depuis quelques années;
les inspecteurs du travail signalent tous les ans dans leurs rapports
la progression des ateliers de famille sur différents points du territoire.
C'est qu'en effet les causes économiques qui expliquent la persistance
de cette forme d'industrie entre la grande fabrique et le petit
métier prennent de nos jours une importance croissante.
En distribuant l'ouvrage au dehors, l'entrepreneur épargne les
dépenses d'installation d'un grand atelier, les charges de l'outillage,
les frais de loyer, d'impôts, assurances, combustible et éclairage;
toutes, ces charges, dont le poids augmente constamment avec
la cherté des loyers et l'extension du capital fixe, retombent sur
l'ouvrier soit directement, soit sous forme de retenues sur son salaire
pour la location et l'amortissement des outils et des métiers.
L'entrepreneur se dispense de même des frais de surveillance.
Contre les malfaçons, d'ailleurs nombreuses, il est protégé par le
contrôle des intermédiaires chargés de recevoir les produits.
L'industrie à domicile n'est nullement inférieure à l'industrie
concentrée au point de vue de la division du travail; très souvent, il
y a collaboration multiple et continue entre le travail à la main qui
s'exécute au domicile de l'ouvrier, et le travail mécanique qui se fait
à l'usine; les travailleurs à domicile se bornent à donner une élaboration
parcellaire très simple à des pièces demi-façonnées par la
machine, qui passent de maison en maison pour retourner finalement
à la fabrique ou à l'entrepôt, où s'opère parfois le finissage. La
dispersion des ouvriers cause assurément des pertes de temps et des
frais de transport; mais ces pertes et ces frais ne grèvent pas l'entrepreneur,
qui trouve presque toujours le moyen de les rejeter sur
l'ouvrier.
L'entrepreneur, n'ayant pas de capital fixe, rejette également sur
l'ouvrier tout le poids des crises et des chômages. Aussi recourt-il
autant que possible à ce mode d'exploitation pour les industries de
saison et pour celles qui sont soumises à la mode, ne conservant la
fabrique que pour les articles courants qui trouvent toujours un
écoulement et peuvent être fabriqués à l'avance comme stock.
C'est aussi dans l'industrie à domicile que le chef d'entreprise peut
payer les salaires les plus bas. Pour gagner quelque argent sans
quitter son intérieur où sa présence est indispensable, l'ouvrière
consent à des prix de façon dérisoires. Les travailleurs de cette catéeorie,
souvent dispersés à la campagne, sont sans défense, et l'entrepreneur,
en s'adressant à eux, se met à l'abri des syndicats et des
greves.
Enfin il n'est pas jusqu'au développement des lois de fabrique,
destiné, d'après Karl Marx, à accélérer la ruine des ateliers domestiques,
qui ne contribue au contraire à les multiplier. La prévision
de Marx serait juste, si les lois de fabrique s'appliquaient aux
petits ateliers comme aux grands; mais il n'en est rien, ni en fait ni
en droit. Le grand industriel qui veut se soustraire aux lois limitant
la durée du travail, pour donner à la production sa plus grande
expansion dans un moment favorable, distribue l'ouvrage à domicile;
là, on fera des journées de 14 et 16 heures, on travaillera au besoin
jour et nuit; les ateliers de famille sont soustraits à tout contrôle, et,
dans les petits ateliers à domicile occupant des salariés, le sous entrepreneur,
seul responsable, échappe facilement à la surveillance des
inspecteurs.
La conclusion qui se dégage de cette analyse est très nette : l'industrie
à domicile ne se défend contre la concurrence du machinisme
que par les basses conditions qu'elle fait au travail; aussi s'étend-elle
à mesure que les organisations ouvrières et la législation réussissent
à améliorer la situation des salariés dans la grande industrie sans
atteindre efficacement la petite. Toutes les fois que le travail n'exige
pas une force puissante, les entrepreneurs préfèrent renoncer au
grand atelier central et commander le travail à domicile. Lors même
que l'agglomération des ouvriers autour d'un moteur central présente
certains avantages au point de vue de l'organisation du travail, la
grande industrie ne triomphe que si la productivité du machinisme
est très supérieure.
C'est ainsi qu'en tissage même, le machinisme n'a pas envahi tout
l'ensemble de la production; si le métier mécanique s'est imposé avec
un élan irrésistible dans la fabrication des tissus ordinaires, le
métier à la main, malgré l'infériorité du travail de préparation à
domicile, subsiste cependant pour la plupart des tissus fins, qui
supporteraient difficilement l'action du métier mécanique, pour les
étoffes façonnées qui comportent une grande variété de modèles,
pour les nouveautés soumises aux variations de la mode, soieries
riches du Lyonnais, rubans de soie et de velours de la région de SaintÉtienne,
bonneterie de soie des Cévennes, batistes et linons du
Cambrésis, lainages de Sainte-Marie-aux-Mines, tissus damassés de
Belgique, etc, Pour ces articles nouveautés qui ne peuvent être fabriqués
en stock, les changements fréquents qu'impose la mode seraient
trop coûteux sur des métiers mécaniques, et les chômages trop onéreux
pour les usiniers chargés d'un grand outillage. Aussi le tissage
à domicile, malgré les réductions qu'il a subies, conserve-t-il une
place importante; il occupe encore un cinquième ou un tiers du personnel
ouvrier en Allemagne, suivant qu'il s'agit du coton ou de
la soie; la moitié des ouvriers et même plus en Belgique, dans le
tissage du coton, de la laine et du lin
Néanmoins, il semble bien que cette situation, lors même qu'elle
se prolongerait longtemps, ne saurait durer indéfiniment, et que, à
moins de circonstances nouvelles, la victoire doive rester en définitive
à la grande industrie concentrée. Ne nous laissons pas abuser
par la progression récente de certains métiers à domicile; ce mouvement
peut être interverti d'un jour à l'autre, soit par de nouveaux
perfectionnements du machinisme, soit par une intervention plus
rigoureuse des lois de protection ouvrière dans la petite industrie.
Dans beaucoup de métiers, le travail à la main, jadis en possession
de la fabrication intégrale du produit, a été délogé successivement de
ses positions, et ne s'applique plus qu'à la préparation ou au finissage de pièces partiellement travaillées à la machine; de cette combinaison
du travail mécanique et du travail à la main, les exemples
abondent sous les formes les plus variées dans de nombreuses industries,
armurerie, coutellerie, horlogerie, clouterie, cordonnerie, etc.
Encore cet état de choses est-il lui-même provisoire. Dans la cordonnerie
et l'horlogerie notamment, si le travail à la main subsiste
encore partiellement en Europe, il a été complètement éliminé par la
fabrication mécanique aux États-Unis. Le tissage à la main, même
dans le domaine des articles nouveautés où il s'est retranché, ne
résisterait probablement pas à certaines inventions qui faciliteraient
les changements sur les métiers mécaniques et qui réduiraient le
nombre des ruptures; déjà les nouveautés du genre de Sainte-Marie-aux-
Mines sont tissées mécaniquement en Saxe. Dans les industries
du vêtement elles-mêmes, les progrès de l'adaptation des moteurs
inanimés à la machine à coudre ont plutôt favorisé jusqu'ici une
certaine concentration du travail. L'industrie à domicile résiste jusqu'au
bout, en acceptant les pires conditions de travail; ces concessions
rencontrent cependant une limite physiologique, et si la différence
de productivité du machinisme devient telle qu'elle dépasse les
économies poursuivies jusqu'à cette limite, la chute de l'industrie à
domicile ne peut plus être retardée.
Toutefois, un nouveau facteur intervient de nos jours, qui sauvera
peut-être un grand nombre d'industries domestiques pour lesquelles
la force nécessaire est restreinte; ce facteur, qui préoccupe
à si juste titre l'opinion publique, c'est la force motrice à domicile
fournie par de petits moteurs à gaz, à pétrole ou à alcool, et surtout
par la transmission de l'énergie électrique. Déjà ces procédés
commencent à se répandre; les passementiers de Saint-Etienne et
du Forez, en particulier, adaptent avec succès le courant électrique
à leurs métiers. Les petites industries domestiques sont tellement
variées, leurs procédés de fabrication tellement différents, qu'il
est impossible d'établir à leur égard des prévisions générales soit
dans le sens de leur disparition, soit en sens contraire. Néanmoins
il est permis de penser, sans trop s'aventurer, que si l'industrie
électrique, grâce à de nouveaux perfectionnements, parvient à
fournir la force à grande distance par petites quantités et pour
des prix minimes, les industries à domicile se trouveront dans des
conditions techniques à peine inférieures à celles des fabriques elles
pourront lutter avec avantage et même se multiplier, surtout dans
les régions montagneuses où les chutes d'eau leur fourniront la force
à bon marché. Mais l'adaptation sera lente, si elle rend nécessaire le
remplacement des anciens métiers; et dans les villes, les inconvénients
des installations mécaniques aux étages des maisons d'habitation
peuvent retarder longtemps la diffusion de la force à domicile.
L'expansion de l'industrie à domicile, dans ces nouvelles conditions,
sera-t-elle un bien ou un mal pour la population ouvrière?
C'est une tout autre question. La force motrice à domicile sera un
bienfait pour les travailleurs, si elle diminue leur fatigue et si elle
accroît leur production. La généralisation du procédé fera certes
baisser encore les prix de façon; mais c'est un fait général que les
progrès mécaniques, tout en abaissant les tarifs aux pièces, profitent
cependant aux travailleurs en déterminant une hausse de leur salaire
journalier, à moins qu'ils ne permettent le remplacement des forts
par les faibles. Sans doute le salaire, dans l'industrie à domicile,
restera toujours inférieur à celui des ouvriers de fabrique; le travailleur,
et surtout l'ouvrière, se contentera toujours d'un salaire moins
élevé pour un travail qu'il pourra exécuter chez lui; de son côté,
l'entrepreneur n'aurait plus le même intérêt à faire exécuter le travail
en dehors de la fabrique, si le salaire n'y était pas plus faible. Mais
les façonniers et leurs auxiliaires pourront profiter de l'accroissement
de la production pour relever le niveau de leurs salaires, surtout
s'ils savent s'émanciper et se défendre par l'association; or l'emploi
des procédés mécaniques ne peut que favoriser ce mouvement, en
contribuant au développement intellectuel des travailleurs. Si les
choses se passent ainsi, l'extension des ateliers de famille sera un
véritable progrès social. Mais, d'autre part, les ateliers à domicile
resteront toujours soumis aux irrégularités sans frein de la production,
et les chômages y seront d'autant plus pesants pour les façonniers
que ceux-ci auront fait plus de frais pour installer la force dans
leurs ateliers.
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