Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 16

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Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 16


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Chapitre XVI — L'échange au sein de la société

Quatrième partie — La Catallactique ou économie de la société de marché

Chapitre XVI — L'échange au sein de la société

1 / Le processus de formation des prix

Dans une opération de troc inhabituelle, où des gens qui d'ordinaire ne font pas de commerce avec les autres échangent des biens qui ne sont pas ordinairement négociés, le taux de l'échange n'est déterminé que dans des marges larges. La catallactique, la théorie des taux d'échange et des prix, ne peut déterminer à quel point entre ces marges le taux effectif s'établira. Tout ce qu'elle peut affirmer à l'égard d'échanges de ce genre, c'est qu'ils ne s'effectuent que si chacun des échangistes évalue ce qu'il reçoit, plus haut que ce qu'il abandonne.

La récurrence d'actes individuels d'échange engendre peu à peu le marché, à mesure qu'évolue la division du travail à l'intérieur d'une société fondée sur la propriété privée. Lorsqu'il devient de règle que l'on produise pour la consommation d'autrui, les membres de la société doivent vendre et acheter. La multiplication des actes d'échange, et l'augmentation du nombre des gens offrant ou demandant les mêmes articles, amènent un rétrécissement des marges entre les évaluations des échangistes. L'échange indirect et son perfectionnement à travers l'emploi de monnaie divisent les transactions en deux parties distinctes : vente et achat. Ce qui, aux yeux de l'un des contractants, est une vente, pour l'autre est un achat. La divisibilité de la monnaie, pratiquement illimitée pour les usages qu'on en fait, rend possible de déterminer avec précision les taux d'échange. Les taux d'échange sont maintenant, en règle générale, des prix en monnaie. Ils sont déterminés entre des marges extrêmement étroites : à savoir les évaluations de l'acheteur marginal et celles de l'offreur marginal qui s'abstient de vendre ; et d'autre part les évaluations respectives du vendeur marginal et de l'acheteur potentiel marginal qui s'abstient d'acheter.

Le mécanisme d'entraînement du marché est le résultat des activités d'entrepreneurs, promoteurs, spéculateurs, spécialistes du marché à terme et arbitragistes. L'on a prétendu que la catallactique est fondée sur la supposition — contraire à la réalité — que toutes les parties intéressées sont pourvues d'une parfaite connaissance des données du marché, et par conséquent en état de tirer le meilleur parti des occasions les plus favorables pour acheter et vendre. Il est exact que certains économistes ont réellement cru qu'une telle supposition est implicite dans la théorie des prix. Ces auteurs n'ont pas seulement été incapables de saisir sous quels rapports un monde peuplé d'hommes parfaitement égaux en savoir et en prévision serait différent du monde réel, celui que tous les économistes ont voulu interpréter en élaborant leurs théories ; ils ont en outre commis l'erreur de ne pas s'apercevoir qu'eux-mêmes ne recouraient pas à ladite supposition, lorsqu'ils étudiaient les prix.

Dans un système économique où chaque opérateur serait en mesure de reconnaître correctement l'état du marché avec une égale sûreté de jugement, l'ajustement des prix à tout changement de données serait réalisé d'un coup. Il est impossible d'imaginer une telle uniformité dans l'identification correcte et l'appréciation des changements de données, en dehors de l'intercession de forces supra — humaines. Il nous faudrait supposer que chaque homme reçoive d'un ange information sur les changements de données intervenus, et instructions sur la façon d'ajuster sa conduite de la façon la plus parfaite à ces changements. Il est certain que le marché dont la catallactique s'occupe est plein de gens qui sont à des degrés divers informés des changements de données et qui, même s'ils ont la même information, l'apprécient différemment. Le fonctionnement du marché reflète le fait que les changements de données sont d'abord perçus par peu de gens, et que des gens divers concluent de façon diverse sur la portée probable qu'il faut leur attribuer. Les individus les plus entreprenants et les plus brillants prennent de l'avance, les autres suivent plus tard. Les individus les plus pénétrants apprécient la situation plus correctement que les moins intelligents, et par conséquent réussissent mieux leurs opérations. Des économistes ne doivent jamais sous-estimer dans leurs raisonnements le fait que l'inégalité innée et acquise des hommes les fait s'adapter inégalement aux conditions de leur environnement.

La force motrice du processus de marché n'est fournie ni par les consommateurs ni par les détenteurs des moyens de production — terre, biens de production et travail — mais par les entrepreneurs qui cherchent à innover et spéculer. Ceux-ci sont des gens mus par l'idée de faire des profits en tirant parti de différences de prix. Plus prompts à remarquer et plus aptes à prévoir que les autres, ils sont aux aguets des sources de profits. Ils achètent aux endroits et aux moments où ils estiment que les prix sont trop bas, et ils vendent aux endroits et aux moments où ils estiment que les prix sont trop hauts. Ils prennent contact avec les détenteurs des facteurs de production, et leur compétition pousse les prix de ces facteurs jusqu'à la limite qui correspond à leur prévision des prix futurs des produits. Ils sollicitent les consommateurs et leur concurrence comprime les prix des biens de consommation jusqu'au niveau où toute l'offre peut être vendue. La spéculation chercheuse de profit est la force motrice du marché, tout comme elle est la force motrice de la production.

Sur le marché, l'agitation ne cesse jamais. La construction imaginaire d'une économie tournant en rythme uniforme n'a aucune contrepartie dans la réalité. Il ne peut jamais survenir un état de choses dans lequel la somme des prix des facteurs complémentaires de production, due considération faite de la préférence de temps, soit égale aux prix des produits, et où aucun autre changement ne doive être attendu. Il y a toujours des profits à gagner pour quelqu'un. Les spéculateurs sont toujours alléchés par la perspective de profits.

La construction imaginaire d'une économie tournant en rythme uniforme est un outil mental aidant à comprendre ce que sont les profits et les pertes d'entrepreneur. Ce n'est assurément pas un outil pour comprendre le processus de formation des prix. Les prix finaux correspondant à cette conception imaginaire ne sont en aucune manière identiques aux prix de marché. Les activités des entrepreneurs, ou de n'importe quel autre acteur sur la scène économique, ne sont pas guidées par la considération de choses du genre des prix d'équilibre ni de l'économie en rythme constant. Les entrepreneurs prennent en considération des prix futurs prévus par eux, non des prix finaux ni des prix d'équilibre. Ils remarquent des écarts entre le niveau des prix des facteurs complémentaires de production, et les prix probables à venir des produits, et leur intention est de tirer avantage de ces écarts. Ces efforts des entrepreneurs auraient pour résultat final l'apparition d'une économie en rythme constant si aucun autre changement dans les données ne survenait.

L'activité des entrepreneurs introduit une tendance vers une égalisation des prix pour les biens similaires dans toutes les subdivisions du marché, compte tenu des coûts de transport et du temps absorbé pendant le transport. Les écarts de prix qui ne sont pas simplement transitoires et voués à s'effacer sous l'action des entrepreneurs sont toujours le fait d'obstacles particuliers bloquant la tendance inhérente à l'égalisation. Quelque chose d'anormal empêche d'intervenir le monde des affaires en quête de profits. Un observateur qui n'est pas suffisamment familier de la situation commerciale effective est souvent complètement désorienté pour identifier l'obstacle institutionnel qui empêche l'égalisation. Mais les marchands intéressés savent toujours ce qui leur rend impossible de tirer avantage des différences en question.

Les statisticiens prennent ce problème trop à la légère. Lorsqu'ils observent des différences dans le prix de gros d'un article, entre deux villes ou deux pays, et que ces différences ne s'expliquent pas entièrement par le coût de transport, les droits de douane et d'accise, ils s'accordent pour dire que le pouvoir d'achat de la monnaie et le « niveau » des prix sont différents 1. Sur la base de telles assertions, l'on dresse des plans pour remédier à ces différences par des mesures monétaires. Cependant, la cause radicale de ces différences ne peut pas se trouver dans les circonstances monétaires. Si les prix des deux pays sont exprimés dans la même monnaie, il est indispensable d'expliquer pourquoi les hommes d'affaires sont empêchés de s'engager dans des opérations qui feraient forcément disparaître les écarts de prix. Les choses sont essentiellement les mêmes si les prix sont exprimés en des monnaies différentes. Car les taux d'échanges d'une monnaie contre toutes les autres évoluent vers un point où il n'y a plus de marge exploitable pour tirer profit des différences de prix des biens en vente. Chaque fois que persistent des écarts entre les prix de denrées d'un endroit aux autres, il incombe à l'histoire économique et à l'économie descriptive de montrer quelles sont les barrières institutionnelles qui empêchent que s'effectuent les transactions dont le résultat ne peut être que l'égalisation des prix.

Tous les prix que nous connaissons sont des prix passés. Ce sont des faits d'histoire économique. En parlant de prix actuels, nous supposons que les prix du futur immédiat ne différeront pas de ceux du passé immédiat. Néanmoins, tout ce que l'on affirme au sujet de prix futurs est simplement la conclusion d'un raisonnement intuitif sur les événements à venir.

L'expérience de l'histoire économique ne dit jamais rien de plus que à telle date, en tel endroit, deux intéressés A et B ont échangé une quantité définie de la marchandise a contre un nombre défini d'unités de la monnaie p. En parlant de tels actes d'achat et de vente comme le prix de marché de a nous sommes guidés par une vue théorique déduite d'un point de départ aprioriste. C'est l'idée implicite que, en l'absence de facteurs particuliers produisant des différences de prix, les prix payés au même moment et au même endroit pour des quantités égales de la même marchandise tendent à l'égalisation, c'est-à-dire vers un prix final. Mais les prix de marché effectifs n'atteignent jamais cet état final. Les divers prix de marché sur lesquels nous recevons des informations ont été déterminés dans des conditions différentes les unes des autres. Il n'est pas admissible de confondre avec des moyennes calculées à partir de ces prix effectifs, ce qui serait des prix finaux.

C'est seulement en ce qui concerne des biens fongibles négociés sur des marchés organisés, les Bourses de valeurs ou de marchandises, que l'on peut, en comparant les prix, admettre que ces prix se rapportent à la même qualité. En dehors de tels prix, négociés dans les Bourses, et des prix de marchandises dont l'homogénéité peut être établie par l'analyse technologique, c'est une grave erreur que de tenir pour négligeables les différences de qualité des marchandises considérées. Même dans le commerce de gros de textiles bruts, la diversité des articles joue le principal rôle. Une comparaison des prix de biens de consommation est surtout trompeuse du fait de la différence de qualité. La quantité négociée en une seule transaction a elle aussi son importance dans la détermination du prix à l'unité. Des actions d'une société vendues en un seul lot massif rapportent un prix différent de celles vendues en plusieurs lots de faibles quantités.

Il est nécessaire d'insister sur ces faits à maintes reprises, car il est courant aujourd'hui d'opposer l'élaboration statistique des données sur les prix à la théorie des prix. Or les statistiques de prix sont d'une pertinence extrêmement douteuse. Leurs fondements sont précaires parce que les circonstances, la plupart du temps, ne permettent pas la comparaison des diverses données, leur liaison en séries et le calcul des moyennes. Pleins de zèle pour se lancer dans des opérations mathématiques, les statisticiens cèdent à la tentation de méconnaître l'hétérogénéité des données disponibles. L'information qu'une certaine firme a vendu à une certaine date un certain modèle de souliers pour six dollars la paire rapporte un fait d'histoire économique. Une étude du comportement des prix des souliers de 1924. à 1939 est conjecturale, si raffinées que puissent être les méthodes employées.

La catallactique montre que les activités d'entrepreneurs tendent à faire disparaître les différences de prix autres que celles causées par le coût du transport et par les entraves au commerce. Aucune expérience n'a jamais contredit ce théorème. Les résultats obtenus en considérant arbitrairement comme identiques des choses inégales sont sans intérêt.

2 / Jugements de valeur et formation du prix

La source ultime de la formation des prix réside dans les jugements de valeur des consommateurs. Les prix sont le résultat de jugements de valeur préférant a à b. Ce sont des phénomènes sociaux parce qu'ils résultent de l'interaction des jugements de valeur de tous les individus qui participent au fonctionnement du marché. Chaque individu, lorsqu'il achète ou s'abstient d'acheter, et lorsqu'il vend ou s'abstient de vendre, apporte sa contribution à la formation des prix de marché. Mais plus le marché est large, plus faible est le poids de chacune des contributions individuelles. C'est ainsi que la structure des prix de marché apparaît, à l'individu, comme une donnée à laquelle il doit ajuster sa conduite.

Les jugements de valeur qui aboutissent à déterminer des prix définis sont des jugements différents. Chacune des parties attache plus de valeur à ce qu'elle reçoit qu'à ce qu'elle cède. Le taux de l'échange, le prix, n'est pas le produit d'une égalité de valeurs, mais au contraire d'une discordance entre jugements de valeur.

Estimer un prix doit être clairement distingué d'attacher de la valeur. L'estimation du prix ne dépend pas du tout de la valeur subjective que l'homme attache à ce dont il jauge le prix. Il ne cherche pas à calculer la valeur d'usage du bien en question, mais à prévoir le prix que le marché lui conférera. La valorisation est un jugement de valeur exprimant une gradation. L'appréciation est une conjecture sur un fait ; elle vise à discerner quel prix sera payé sur le marché pour une denrée déterminée, ou quelle somme de monnaie sera nécessaire pour acheter une marchandise définie.

Valorisation ou évaluation sont néanmoins étroitement liées à l'appréciation ou pronostic de prix. Le maître de maison vivant en autarcie procède à des évaluations lorsqu'il compare le poids respectif qu'il attache aux divers moyens à sa disposition, en vue de mettre fin à une gêne ou insatisfaction qu'il éprouve. Les évaluations d'un homme achetant et vendant sur le marché ne doivent pas ignorer la structure des prix du marché ; elles dépendent des pronostics de prix ou appréciation. Pour savoir ce que signifie un prix, l'on doit connaître le pouvoir d'achat du montant de monnaie en question. Il est nécessaire d'être, en gros, au courant des prix payés pour des biens que l'on voudrait acquérir, et sur la base de cette connaissance, de se former une opinion sur les prix futurs. Si quelqu'un parle du coût qu'a entraîné l'achat de certains biens déjà acquis, ou du coût qu'entraînera l'achat de biens qu'il envisage d'acquérir, il exprime ces coûts en termes de monnaie. Mais ce montant en monnaie représente à ses yeux le degré de satisfaction qu'il pourrait obtenir en achetant autre chose. L'évaluation fait un détour, elle passe par l'appréciation de la structure des prix de marché ; mais elle tend finalement toujours à la comparaison de modes alternatifs de résolution d'une gêne ressentie.

C'est en dernière analyse toujours la valeur subjective affectée par les individus à l'objet considéré qui détermine la formation des prix. La catallactique, en élaborant son concept du processus de formation des prix, se réfère inévitablement à la catégorie fondamentale de l'agir : la préférence donnée à a sur b. En raison des erreurs populaires, il est utile de souligner que la catallactique prend en considération les prix réels, tels qu'ils sont payés dans les transactions individualisées, et non pas des prix imaginaires. Le concept de prix finaux est sans plus un outil intellectuel pour la compréhension d'un problème spécial, l'apparition de profits ou de pertes d'entrepreneurs. Le concept d'un prix « juste » ou « équitable » est dépourvu de signification scientifique ; c'est le déguisement de certaines aspirations, d'un effort vers un état de choses différent de la réalité. Les prix de marché sont entièrement déterminés par les jugements de valeur des hommes, tels que révélés par leurs actes réels.

Si l'on dit que les prix tendent vers un point où la demande totale est égale à l'offre totale, l'on recourt à un autre mode d'expression du même enchaînement de phénomènes. Demande et offre sont le produit du comportement des gens qui achètent et qui vendent. Si, les choses restant égales par ailleurs, l'offre augmente, les prix doivent baisser. Au prix antérieur, tous ceux qui étaient disposés à payer ce prix pouvaient acheter la quantité qu'ils désiraient. Si l'offre augmente, il leur faut acheter des quantités supérieures, ou que d'autres personnes qui n'achetaient pas précédemment deviennent désireuses d'acheter. Cela ne peut se réaliser qu'à un prix moindre.

Il est possible de représenter graphiquement cette interaction en dessinant deux courbes, la courbe de l'offre et la courbe de la demande, dont le point d'intersection montre le prix. Il est possible également de l'exprimer par des symboles mathématiques. Mais il est nécessaire de comprendre que de tels modes de représentation graphique ou mathématique n'affectent pas l'essence de notre interprétation, et qu'ils n'ajoutent absolument rien à notre compréhension. En outre, il est important d'avoir conscience de ce que nous ne disposons d'aucune connaissance ni expérience concernant la forme de telles courbes. Ce que nous connaissons, ce sont toujours des prix de marché — c'est-à-dire non les courbes mais seulement un point, que nous interprétons comme l'intersection de deux courbes supposées. En dessiner peut être un moyen pratique pour rendre les questions plus visibles aux étudiants. Pour les problèmes réels de la catallactique ce ne sont que des mimiques accessoires.

3 / Les prix des biens d'ordres supérieurs

Le processus du marché est cohérent et indivisible. C'est un entrelacs indissociable d'actions et réactions, de mouvements et de contre — mouvements. Mais l'insuffisance de nos aptitudes mentales nous commande de morceler ce processus et d'analyser séparément ces parties. En recourant à ces cloisonnements artificiels, nous ne devons jamais oublier que l'existence apparemment autonome de ces parties est un artifice imaginé par notre esprit. Ce ne sont que des parties, c'est-à-dire qu'on ne peut même pas les penser comme existant en dehors de la structure dont elles sont des composantes.

Les prix des biens d'ordre élevé sont finalement déterminés par le prix des biens de premier ordre, ou de l'ordre le plus bas, c'est-à-dire des biens de consommation. En conséquence de cette dépendance, ils sont déterminés en dernière analyse par les évaluations subjectives de tous les membres de la société de marché. Il est cependant important de comprendre que nous sommes en présence d'un enchaînement de prix, et non d'un enchaînement de jugements de valeur. Les prix des facteurs de production complémentaires sont conditionnés par les prix des produits de consommation. Les facteurs de production reçoivent un prix en fonction des prix des produits, et c'est de cette appréciation qu'émerge le prix des biens de production. Non pas les évaluations, mais les appréciations sont transférées des biens du premier ordre sur ceux de l'ordre plus élevé. Les prix des biens de consommation engendrent des actions dont résulte la formation des prix des facteurs de production. Ces prix sont en connexion directe avec les seuls prix des biens de consommation. Avec les jugements de valeur des consommateurs individuels, leur connexion n'est qu'indirecte, c'est-à-dire qu'elles passent par l'intermédiaire des prix des biens de consommation, issus de leur emploi combiné.

Les tâches incombant à la théorie des prix des facteurs de production doivent être menées à bien suivant les mêmes méthodes que l'on emploie pour le traitement des prix des biens de consommation. Nous concevons le fonctionnement du marché des biens de consommation par un mouvement à deux branches. D'une part, nous pensons à un état de choses qui provoque des actes d'échange ; la situation est telle que la gêne ressentie par divers individus peut être écartée dans une certaine mesure parce que les personnes diverses évaluent les mêmes biens de façon différente. D'autre part, nous pensons à une situation où plus aucun acte d'échange ne peut se produire parce qu'aucun acteur n'attend d'accroissement de satisfaction d'un acte d'échange supplémentaire. Nous procédons de la même façon pour comprendre la formation des prix des biens de production. Le fonctionnement du marché est mû, et maintenu en mouvement, par les efforts des entrepreneurs qui vont de l'avant, à la recherche de profits à tirer de l'écart entre les prix de marché des facteurs de production et les prix attendus des produits. Le fonctionnement de ce marché s'arrêterait si, par impossible, survenait une situation où la somme des prix des facteurs de production — mis à part l'intérêt — était égale à la somme des prix des produits, et où personne ne croirait que d'autres changements de prix puissent se produire. Nous avons décrit ainsi de façon adéquate et complète le processus en désignant, du côté positif, ce qui en est la force motrice, et du côté négatif, ce qui en arrêterait le mouvement. L'importance majeure est à attacher à la description positive. La description négative reposant sur les constructions de l'esprit que sont le prix final et l'économie tournant en rythme uniforme n'est qu'une explication auxiliaire. Parce que le problème n'est pas de traiter de concepts imaginaires, qui ne se présentent jamais dans la vie et l'action, il est de traiter des prix de marché auxquels les biens d'ordre plus élevé sont réellement achetés et vendus.

Nous devons cette méthode à Gossen, Carl Menger, et Böhm-Bawerk. Son principal mérite est qu'elle implique la connaissance de ce que nous sommes en présence d'un phénomène de formation des prix inextricablement lié au processus de marché. Elle distingue entre deux choses : a) l'attribution directe de valeur aux facteurs de production, rattachant la valeur du produit au complexe entier des facteurs complémentaires de production, et b) les prix des facteurs isolés de production, qui sont formés sur le marché comme résultantes des actions simultanées des enchérisseurs en concurrence. L'évaluation telle que peut la pratiquer un acteur isolé (Robinson Crusoé ou un état-major socialiste de direction pour la production) ne peut jamais aboutir à dégager quelque chose comme une cotation de valeur. Une évaluation peut seulement ranger les biens par ordre de préférence. Elle ne peut jamais attacher à un bien ce qu'on pourrait appeler une quantité ou une grandeur de valeur. Il serait absurde de parler d'une somme d'évaluations ou de valeurs. Il est loisible de déclarer que, réserve dûment faite de la préférence de temps, la valeur attachée à un produit est égale à la valeur du complexe entier des facteurs de production complémentaires. Mais ce serait un non-sens d'affirmer que la valeur attribuée à un produit est égale à la « somme » des valeurs attachées aux divers facteurs complémentaires de production. L'on ne peut additionner des valeurs ni des évaluations. L'on peut additionner des prix exprimés en termes de monnaie, non des échelles de préférences. L'on ne peut diviser des valeurs ni en isoler une fraction. Un jugement de valeur ne consiste jamais qu'en préférant a à b.

Le processus d'imputation de valeur ne consiste pas à dériver la valeur isolée des éléments de production, de la valeur de ce qu'ensemble ils produisent. Il ne fait pas apparaître des résultats qui pourraient servir d'éléments de calcul économique. Seul le marché, en établissant des prix pour chaque facteur de production, crée les conditions requises pour le calcul économique. Le calcul économique porte toujours sur des prix, jamais sur des valeurs.

Le marché détermine les prix des facteurs de production de la même façon qu'il détermine les prix des biens de consommation. Le processus de marché est une interaction d'hommes qui poursuivent délibérément la meilleure solution possible à quelque gêne. Il est impossible d'omettre par la pensée ou d'escamoter du processus de marché les hommes qui en réalisent le fonctionnement par leurs actes mêmes. L'on ne peut traiter du marché des biens de consommation et passer sous silence les actions des consommateurs. L'on ne peut s'occuper du marché des biens des ordres plus élevés, tout en négligeant les actions des entrepreneurs et le fait que l'emploi de la monnaie est essentiel dans leurs transactions. Il n'y a rien d'automatique ni de mécanique dans le fonctionnement du marché. Les entrepreneurs, dont l'intention est de gagner des profits, apparaissent comme des enchérisseurs dans une vente aux enchères, où les possesseurs des facteurs de production mettraient en vente la terre, les capitaux matériels et le travail. Les entrepreneurs s'efforcent de passer avant leurs rivaux en offrant de meilleurs prix qu'eux. Leurs offres sont limitées d'une part par leurs pronostics sur le prix futur de leur produit, et d'autre part par la nécessité de s'assurer des facteurs de production, plus vite que les autres entrepreneurs concurrents.

L'entrepreneur est l'organe qui empêche de persister un état de la production impropre à fournir aux besoins les plus urgents des consommateurs de la façon la moins coûteuse. Tout le monde souhaite obtenir la meilleure satisfaction possible de ses desiderata, et en ce sens chacun s'efforce de recueillir le profit le plus élevé. La mentalité des lanceurs d'affaires, des spéculateurs et des entrepreneurs n'est pas différente de celle de leurs congénères humains. Ils sont simplement supérieurs à la masse en pouvoir mental et en énergie. Ils sont les premiers de file sur la route du progrès matériel. Ils comprennent avant les autres qu'il y a un écart entre ce qui se fait et ce qui pourrait être fait. Ils devinent ce que les consommateurs aimeraient avoir et ils entendent le leur fournir. En poursuivant leurs objectifs, ils offrent des prix plus élevés pour certains facteurs de production et font baisser les prix d'autres facteurs en restreignant leur demande. Lorsqu'ils fournissent au marché les biens de consommation dont la vente procure les profits les plus élevés, ils créent une tendance à la baisse de leur prix. Lorsqu'ils restreignent la production de ceux des biens de consommation dont la vente n'offre pas de perspectives de profits, ils déclenchent une tendance à la hausse de leurs prix. Toutes ces transformations se poursuivent incessamment, et elles ne pourraient cesser que si se réalisaient les irréalisables conditions de l'économie en rythme continu et de l'équilibre statique.

En dressant leurs plans, les entrepreneurs examinent d'abord les prix du passé immédiat, appelés à tort prix présents. Bien entendu, les entrepreneurs ne font jamais entrer ces prix dans leurs calculs sans prêter l'attention requise aux changements probables. Les prix du passé immédiat sont pour eux seulement le point de départ de leurs délibérations menant à un pronostic des prix futurs. Les prix passés n'influent pas sur la formation des prix à venir. C'est au contraire la prévision des prix futurs qui détermine les prix des facteurs complémentaires de production. La formation des prix n'a pas — pour autant qu'il s'agisse des taux d'échange mutuels entre divers articles — de relation causale directe avec les prix du passé 2. L'affectation des facteurs inconvertibles de production entre les diverses branches de production 3 et le volume des capitaux matériels disponible en vue de la production future sont des grandeurs relevant de l'histoire économique ; sous cet angle, le passé intervient dans l'élaboration du projet de production, et en affectant les prix du futur. Mais directement, les prix des facteurs de production sont déterminés exclusivement par la prévision des prix futurs des produits. Le fait qu'hier les gens attachaient de la valeur et payaient des prix pour des articles différents, est sans influence. Les consommateurs ne se soucient pas des investissements qui furent faits en fonction de situations passées, ils ne s'inquiètent pas pour la situation acquise des entrepreneurs, des capitalistes, des propriétaires terriens et des travailleurs salariés, qui peuvent être lésés par les changements de structure des prix. De tels sentiments ne jouent aucun rôle dans la formation des prix. (C'est précisément parce que le marché n'a aucun égard pour les situations acquises, que les intéressés réclament l'intervention du gouvernement.) Les prix du passé sont pour l'entrepreneur, qui imprime une nouvelle forme à la production future, un simple instrument mental. Les entrepreneurs ne construisent pas à nouveau chaque jour une structure des prix foncièrement nouvelle, ils ne redistribuent pas radicalement les facteurs de production entre les branches de l'industrie. Ils transforment seulement ce que le passé a transmis, en l'adaptant mieux aux conditions modifiées. Combien des conditions antérieures ils conservent, et combien ils en changent, cela dépend de la mesure dans laquelle les données ont changé.

Le processus économique est un jeu continu de réactions mutuelles entre production et consommation. Les activités d'aujourd'hui sont liées à celles du passé, à travers le savoir technologique acquis, le volume et la qualité des investissements utilisables, et la répartition de la propriété de ces biens parmi les divers individus. Les activités présentes sont liées au futur à travers l'essence même de l'agir humain ; une action est toujours dirigée vers l'amélioration des conditions ultérieures. Afin de trouver son chemin dans l'avenir inconnu et aléatoire, l'homme a à sa portée deux auxiliaires : l'expérience des événements passés et sa faculté d'interprétation. La connaissance des prix passés est une partie de cette expérience, et en même temps le point de départ de la préfiguration du futur.

Si la mémoire de tous les prix du passé venait à se perdre, le processus de formation des prix deviendrait plus ardu, mais non pas impossible dans la mesure où les taux d'échange mutuels entre diverses marchandises sont en jeu. II serait plus difficile pour les entrepreneurs de modeler la production sur la demande du public, mais cela pourrait néanmoins se faire. Il leur serait nécessaire de réunir à nouveau toutes les données qui forment la base de leurs opérations. Ils ne pourraient pas éviter des erreurs auxquelles aujourd'hui ils échappent en raison de l'expérience dont ils disposent. Les fluctuations de prix seraient plus violentes au début, des facteurs de production seraient gaspillés, la satisfaction des besoins serait compromise. Mais finalement, après l'avoir payée cher, les gens retrouveraient l'expérience nécessaire au fonctionnement sans heurts du processus de marché.

Le fait essentiel est que la compétition entre les entrepreneurs en quête de profits ne tolère pas que persistent des faux prix des facteurs de production. Les activités des entrepreneurs sont l'élément qui conduirait à l'irréalisable situation de l'économie tournant en rythme uniforme, si de nouveaux changements n'intervenaient plus. Dans la mondiale vente aux enchères qu'on appelle le marché, ils sont les candidats preneurs des facteurs de production. En enchérissant, ils sont pour ainsi dire les mandataires des consommateurs. Chaque entrepreneur représente un aspect différent des demandes des consommateurs, que la différence porte sur la marchandise ou sur un moyen de la produire. La compétition entre entrepreneurs est, en dernière analyse, une compétition entre les diverses possibilités ouvertes aux hommes pour écarter ce qui les gêne, plus ou moins complètement, par l'acquisition de biens de consommation. Les décisions des consommateurs, achetant un article et remettant à plus tard d'en acheter un autre, déterminent les prix des facteurs de production requis pour fabriquer ces produits. La compétition entre entrepreneurs reflète le prix des biens de consommation dans la formation des prix des facteurs de production. Elle reflète dans le monde extérieur le conflit que l'inexorable rareté des facteurs de production provoque dans l'âme de chaque individu. Elle rend effectives les décisions cumulées des consommateurs, concernant l'usage auquel sont à consacrer les facteurs non spécifiques, et concernant l'intensité d'emploi des facteurs spécifiques de production.

Le processus de formation des prix est un processus social. Il est complètement réalisé par l'interaction de tous les membres de la société. Tous collaborent et coopèrent, chacun dans le rôle particulier qu'il s'est choisi dans le cadre de la division du travail. Rivalisant dans la coopération, et coopérant dans la compétition, tout le monde contribue au résultat, à savoir la structure des prix de marché, l'affectation des facteurs de production aux diverses filières par lesquelles les besoins sont satisfaits, et la mesure de la part de chaque individu. Ces trois événements ne sont pas de trois substances différentes. Ils sont seulement trois aspects d'un seul et indivisible phénomène que notre examen analytique sépare en trois chapitres. Dans le processus du marché, ils s'accomplissent ensemble et par un seul acte. Seuls ceux que hantent des aspirations socialistes et qui ne peuvent s'empêcher de souhaiter user des méthodes du socialisme parlent de trois processus différents en se référant aux phénomènes du marché : détermination des prix, direction des efforts de production et distribution.

Limite à l'appréciation des facteurs de production

Le processus qui fait que les prix des facteurs de production dérivent des prix des produits ne peut atteindre ses résultats que si, parmi les facteurs complémentaires non susceptibles d'être remplacés par des substituts, il n'en figure au plus qu'un seul de caractère absolument spécifique, c'est-à-dire impropre à tout autre usage. Si la fabrication d'un produit requiert deux, ou plus de deux facteurs absolument spécifiques, seul un prix cumulatif peut leur être assigné globalement. Si tous les facteurs de production étaient absolument spécifiques, le processus de formation des prix ne pourrait dégager autre chose que de tels prix cumulatifs. Tout ce qu'il pourrait faire serait des constatations de ce genre : étant donné qu'en combinant 3 a et 5 b l'on produit une unité de p, l'ensemble de 3 a et 5 b est égal à 1 p, et le prix final de 3 a + 5 b est, sous réserve de la préférence de temps, égal au prix final de 1 p. Comme des entrepreneurs qui voudraient employer a et b à d'autres fins que de produire p ne se présentent pas, une détermination plus poussée des prix distincts n'est pas possible. C'est seulement s'il se produit une demande pour a (ou pour b) de la part d'entrepreneurs qui veulent employer a (ou b) pour d'autres fins qu'il s'élève une concurrence entre ces derniers et les entrepreneurs dont l'intention est de produire p ; alors apparaît un prix pour a (ou pour b), et le niveau de ce prix de a détermine en même temps celui de b (ou le prix de b celui de a).

Un monde dans lequel tous les facteurs de production seraient absolument spécifiques pourrait conduire ses affaires avec ces prix cumulatifs. Dans un tel monde il n'y aurait pas de problème quant à l'affectation des moyens de production aux diverses branches de satisfaction des besoins. Dans notre monde réel les choses sont différentes. Il y a nombre de moyens rares de production, qui peuvent être utilisés à des fins diverses. Dans ce cadre, le problème économique est d'employer ces facteurs de telle sorte qu'aucune unité ne puisse être consacrée à satisfaire un besoin peu urgent, si un tel emploi empêche la satisfaction d'un besoin plus urgent. Voilà ce que résout le marché en déterminant les prix des facteurs de production. Le service social rendu par cette solution n'est en rien amoindri par le fait que pour des facteurs qui ne peuvent être utilisés qu'ensemble seuls des prix cumulatifs peuvent être dégagés.

Des facteurs de production qui, combinés dans la même proportion, peuvent être employés à produire des articles divers, mais ne peuvent être utilisés autrement, doivent être considérés comme des facteurs de production absolument spécifiques. Ils le sont en ce qui concerne la fabrication d'un produit intermédiaire pouvant être utilisé à diverses fins. Le prix de ce produit intermédiaire ne peut leur être attribué que cumulativement. Il se peut que le produit intermédiaire soit directement perceptible aux sens, ou qu'il soit simplement le résultat invisible et intangible de leur emploi combiné ; cela ne fait aucune différence.

4 / Comptabilisation des coûts

Dans les calculs de l'entrepreneur, les coûts sont le montant en monnaie nécessaire pour se procurer les facteurs de production. L'entrepreneur cherche à s'engager dans les projets d'où il attend le maximum de surplus des recettes sur les coûts ; et il désire éviter les projets d'où il ne peut tirer qu'un moindre montant de profit ou même une perte. Ce faisant, il ajuste son effort à la meilleure satisfaction possible des besoins des consommateurs. Le fait qu'un projet ne soit pas rentable parce que les coûts sont plus élevés que les recettes découle du fait qu'il y a un emploi plus utile ouvert aux facteurs de production. Il y a d'autres produits pour l'achat desquels les consommateurs sont disposés à couvrir les prix de ces facteurs de production. Mais les consommateurs ne sont pas disposés à payer ces prix en achetant l'article dont la production n'est pas rentable.

La comptabilisation des coûts est affectée par le fait que les deux conditions ci-après ne sont pas toujours présentes

Premièrement, tout accroissement dans la quantité des facteurs dépensés dans la production d'un bien de consommation augmente son aptitude à écarter une gêne.

Secondement, tout accroissement dans la quantité d'un bien de consommation requiert un accroissement proportionnel ou plus que proportionnel de la dépense de facteurs de production.

Si chacune de ces deux conditions était toujours et sans exception remplie, tout supplément z dépensé pour augmenter la quantité m d'une marchandise g serait employé à satisfaire un besoin considéré comme moins urgent que le moins urgent des besoins déjà satisfaits par la quantité m disponible antérieurement. En même temps, le supplément z nécessiterait l'emploi de facteurs de production soustraits à la satisfaction d'autres besoins considérés comme plus pressants que ceux dont la satisfaction était négligée pour produire la quantité marginale m. D'un côté, la valeur marginale de la satisfaction tirée de l'accroissement de la quantité de g diminuerait. D'un autre côté les coûts exigés par la production de quantités additionnelles de g auraient une dés-utilité marginale plus forte ; des facteurs de production seraient empêchés d'aller à des emplois où ils pourraient satisfaire des besoins plus urgents. La production doit s'arrêter au point où l'utilité marginale du supplément cesse de compenser la hausse marginale de dés-utilité des coûts.

Or, ces deux conditions sont très fréquemment réunies, mais elles ne le sont pas généralement et sans exception. Il y a de nombreuses marchandises, dans tous les ordres de biens, dont la structure physique n'est pas homogène et qui, par conséquent, ne sont pas parfaitement divisibles.

Il serait évidemment possible d'exorciser la déviation de la première des conditions ci-dessus, en jouant élégamment sur les mots. L'on pourrait dire : la moitié d'une auto n'est pas une auto. Si l'on ajoute à la moitié d'une auto le quart d'une auto, l'on n'augmente pas la « quantité » disponible ; c'est seulement l'achèvement du processus de production qui, livrant une voiture complète, produit une unité et accroît la « quantité » disponible. Néanmoins, cette interprétation passe à côté de la question. Le problème que nous devons envisager est qu'il n'y a pas automatiquement une augmentation parallèle entre les impenses et la valeur d'usage objective d'une chose, autrement dit son aptitude physique à rendre un service défini. Les diverses impenses complémentaires produisent des effets différents. II y a des ajouts dont la dépense demeure inutile si d'autres ajouts d'une quantité déterminée ne sont pas faits.

D'un autre côté — et ceci constitue la déviation par rapport à la seconde condition —, une augmentation du volume matériellement produit n'implique pas toujours un accroissement proportionnel des impenses, ni même nécessairement d'impense supplémentaire. Il peut arriver que les coûts n'augmentent pas du tout, ou que leur augmentation provoque un accroissement plus que proportionnel du volume produit. Car bien des moyens de production ne sont ni homogènes ni divisibles parfaitement. C'est le phénomène connu dans le monde des affaires comme l'avantage de la production à grande échelle. Les économistes parlent de la loi des rendements croissants ou des coûts décroissants.

Considérons — comme cas A — un état de choses où tous les facteurs de production ne sont pas parfaitement divisibles, et où la pleine utilisation des services productifs rendus par chaque dose indivisible de chacun des facteurs requiert la pleine utilisation de la dose indivisible de chacun des facteurs complémentaires. Alors, dans chaque assemblage d'agents de production chacun des éléments assemblés — chaque machine, chaque travailleur, chaque morceau de matière première — ne peut être utilisé à plein que si tous les services productifs des autres éléments le sont aussi. A l'intérieur de ce cadre, la production d'une fraction du volume maximum de production réalisable ne requiert pas une dépense plus élevée que la production du maximum possible. Nous pouvons dire également que l'assemblage de taille minimale produit toujours la même quantité d'articles : il est impossible de produire une quantité moindre, même si une partie de cette quantité reste sans débouché.

Considérons — comme cas B — un état de choses où un certain groupe de facteurs productifs (p) est, d'un point de vue pratique, parfaitement divisible. D'autre part, les agents imparfaitement divisibles peuvent l'être cependant de telle sorte que la pleine utilisation des services rendus par chaque dose indivisible d'un agent exige la pleine utilisation de la dose indivisible des autres facteurs complémentaires imparfaitement divisibles. Alors, pour accroître la production d'un ensemble de facteurs réduits en doses indivisibles, et pour passer d'une utilisation partielle à une utilisation plus complète de leur capacité productive, il suffit simplement d'augmenter la quantité de p, c'est-à-dire des facteurs parfaitement divisibles. Néanmoins, il faut se garder de croire que cela implique nécessairement une baisse du coût moyen de production. Il est vrai qu'à l'intérieur de l'assemblage des facteurs imparfaitement divisibles, chacun d'eux est maintenant mieux utilisé ; que par conséquent les coûts de production, dans la mesure où ils sont occasionnés par la conjonction de ces facteurs, restent inchangés ; et que les quotes-parts de coûts imputables à chaque unité produite diminuent. Mais, d'un autre côté, pour accroître l'emploi des facteurs parfaitement divisibles, il faut en retirer de leurs autres emplois. La valeur de ces autres emplois augmente, toutes choses égales d'ailleurs, avec leur raréfaction ; le prix de ces facteurs parfaitement divisibles tend à monter, à mesure que l'on en affecte davantage à une meilleure utilisation de la capacité productive de l'ensemble des facteurs imparfaitement divisibles. Il ne faut pas limiter l'examen de notre problème au cas où les quantités additionnelles de p sont soustraites à d'autres entreprises produisant le même article de façon moins efficace, ce qui force ces dernières à diminuer leur production. Il est évident que dans ce cas — la concurrence entre entreprises inégalement efficaces, produisant le même article avec les mêmes matériaux — le coût moyen de production s'abaisse dans la firme en expansion. Un examen plus large du problème mène à un autre résultat. Si les unités de p sont soustraites à d'autres emplois, où elles auraient été utilisées pour fabriquer d'autres articles, il va y avoir tendance à un accroissement du prix de ces unités. Cette tendance peut se trouver compensée par des tendances qui, par hasard, jouent en sens inverse ; elle peut ainsi être si faible que les effets en soient négligeables. Mais la tendance reste toujours présente et elle constitue une influence potentielle dans la configuration des coûts.

Finalement considérons — comme cas C — un état de choses où divers facteurs de production imparfaitement divisibles ne peuvent être divisés que d'une façon boiteuse : les conditions du marché sont telles que, quelque dimension que l'on choisisse pour leur combinaison dans un ensemble de production, il n'y a aucune proportion où la pleine utilisation de la capacité productive d'un facteur imparfaitement divisible permette la pleine utilisation des autres. Ce cas C est seul d'importance pratique, tandis que les cas A et B ne jouent guère un rôle dans la vie économique. Le trait caractéristique de ce cas C est que la configuration des coûts de production varie de façon heurtée. Si tous les facteurs imparfaitement divisibles sont utilisés au-dessous de leur pleine capacité, une expansion de l'activité entraîne une baisse des coûts moyens de production, à moins que les prix à payer pour davantage de facteurs parfaitement divisibles ne contrebalancent cette conséquence. Mais dès que la pleine utilisation de la capacité de l'un des facteurs imparfaitement divisibles est atteinte, une expansion plus poussée de la production provoque une augmentation brusque et forte des coûts. Alors intervient de nouveau une tendance à la baisse des coûts moyens de production, et elle opère jusqu'à ce qu'on atteigne la pleine utilisation de l'un des facteurs imparfaitement divisible. Les choses demeurant égales par ailleurs, plus augmente la production d'un certain article, et plus il faut soustraire des facteurs de production à d'autres emplois où ils auraient servi à fabriquer d'autres articles. D'où — les choses restant égales par ailleurs — une hausse des coûts moyens de production accompagnant l'accroissement de la quantité produite. Mais cette loi générale est, par endroits, mise en défaut par le phénomène que les facteurs de production ne sont pas tous indéfiniment divisibles, et que dans la mesure où ils le sont, ce n'est pas de telle manière que la pleine utilisation de l'un d'eux permette la pleine utilisation des autres facteurs imparfaitement divisibles.

L'entrepreneur qui étudie un projet est toujours placé devant la question : dans quelle mesure les prix probables des produits dépasseront-ils les coûts probables ? Si l'entrepreneur a encore les mains libres à l'égard du â projet, parce qu'il n'a pas encore fait d'investissement inconvertible pour sa réalisation, ce sont les coûts moyens qui comptent pour lui. Mais s'il a déjà une situation dans la branche d'activité en question, il voit les choses sous l'angle des impenses supplémentaires à effectuer. Celui qui possède déjà un ensemble de production incomplètement utilisé ne se préoccupe pas des coûts moyens mais du coût marginal. Sans égard aux sommes déjà dépensées pour les investissements inconvertibles, il est simplement intéressé à savoir si les recettes provenant de la vente d'une quantité supplémentaire des produits excéderont les coûts additionnels liés à leur production. Même si tout (argent qui a été investi dans les installations inconvertibles doit être considéré comme perdu, il continue à fabriquer pourvu qu'il envisage un surplus raisonnable 4 des recettes sur les frais courants.

En raison des erreurs populaires, il est nécessaire de souligner que si les conditions requises pour l'apparition de prix de monopole ne sont pas réunies, un entrepreneur n'est pas en mesure d'élever ses revenus nets en restreignant la production au-dessous du volume correspondant à la demande des consommateurs. Mais ce problème sera traité plus loin, dans la section 6.

Qu'un facteur de production ne soit pas parfaitement divisible ne signifie pas toujours qu'il ne puisse être fabriqué et employé que dans une seule taille. Cela, naturellement, se produit dans certains cas. Mais en règle générale il est possible de varier les dimensions de ces facteurs. Si parmi les diverses dimensions qui sont possibles pour un tel facteur — par exemple une machine — l'une des dimensions se distingue par le fait que les coûts relatifs à sa fabrication et à son fonctionnement sont plus bas, rapportés à l'unité de service productif, que les coûts dans les autres dimensions, les choses sont essentiellement les mêmes. Dans ce cas, la supériorité de la plus grande usine ne réside pas dans le fait qu'elle emploie la machine à sa plus haute capacité, alors que la plus petite n'utilise qu'en partie la machine de même taille. La supériorité réside dans le fait que la grande usine emploie une machine qui utilise mieux les facteurs de production requis pour sa fabrication et son fonctionnement que ne le fait une machine plus petite employée dans la plus petite usine.

Le rôle joué dans toutes les branches de production, par le fait que beaucoup de facteurs de production ne sont pas parfaitement divisibles, est considérable. Il est d'importance primordiale dans le cours des affaires industrielles. Mais l'on doit se garder contre plusieurs interprétations erronées de sa signification.

L'une de ces erreurs était la doctrine selon laquelle dans les industries de transformation prévalait une loi des rendements croissants, tandis qu'en agriculture et dans l'extraction minière prévalait une loi des rendements décroissants. Les idées fausses impliquées ont été réfutées plus haut 5. Dans la mesure où il existe une différence à cet égard entre les conditions en agriculture et celles des industries de transformation, elles résultent des circonstances de l'activité considérée. L'immobilité du sol et le fait que l'exécution des diverses opérations agricoles dépend des saisons empêchent les agriculteurs de tirer parti de la capacité de production de nombreux facteurs mobiles, autant que l'on peut le faire dans les industries de transformation dans la plupart des cas. La dimension optimale d'un équipement de production agricole est, en règle générale, beaucoup moindre que dans les industries de transformation. Il est évident, sans plus amples explications, que la concentration en agriculture ne peut pas, de fort loin, être poussée au même degré que dans les industries de transformation.

Toutefois, l'inégalité de la distribution des ressources naturelles à la surface du globe, qui est l'un des deux facteurs d'où découle la plus haute productivité de la division du travail, impose des limites au progrès de la concentration dans les industries de transformation aussi. La tendance à spécialiser de plus en plus les processus industriels, à les intégrer et à les concentrer dans un petit nombre d'établissements, est contrariée par la dispersion géographique des ressources naturelles. Le fait que la production des matières premières et alimentaires ne peut pas être centralisée, ce qui oblige les gens à se disperser dans les diverses parties du monde, impose aussi aux industries de transformation un certain degré de décentralisation. Cela conduit forcément à considérer les problèmes de transport comme un facteur particulier des coûts de production. Les frais de transport doivent être mis en balance avec les économies que permettrait une spécialisation plus poussée. Alors que dans certaines branches des industries de transformation une concentration extrême est la méthode la plus adéquate pour réduire les coûts, dans d'autres branches un certain degré de décentralisation est plus avantageux. Dans les activités de service les inconvénients de la concentration deviennent si grands qu'ils annulent presque complètement ses avantages.

Puis intervient un facteur historique. Dans le passé les capitaux matériels étaient immobilisés sur des sites où nos contemporains ne les auraient pas placés. Il est inutile de chercher si cette immobilisation était ou non la procédure la plus économique que pouvaient appliquer les générations qui la décidèrent. De toute façon, la génération actuelle est placée devant un fait accompli ; elle doit ajuster ses opérations à cette réalité et la prendre en ligne de compte pour résoudre ses problèmes d'implantation des industries de transformation 6.

Finalement il y a des facteurs institutionnels. Il y a des barrières commerciales et des restrictions aux migrations. Il y a les différences d'organisation politique et de méthodes de gouvernement, d'un pays aux autres. De vastes régions sont administrées de telle façon qu'il est pratiquement hors de question de les choisir pour investir des capitaux, si favorables que puissent être leurs caractéristiques physiques.

La comptabilisation des coûts d'entreprise doit veiller à tous ces facteurs géographiques, historiques et institutionnels. Mais même en dehors d'eux, il y a des facteurs purement techniques qui bornent la taille optimale des établissements et des firmes. L'usine ou la firme la plus grande peut nécessiter des vues à long terme et des procédures que l'usine ou la firme plus petite peut éviter. Dans bien des cas, les débours qu'entraînent ces provisions et procédures peuvent être compensés par les réductions de coûts résultant de la meilleure utilisation de la capacité de certains des facteurs non parfaitement divisibles employés. Dans d'autres cas ce peut être l'inverse.

Dans le système capitaliste, les opérations arithmétiques requises pour la comptabilisation des coûts et résultats et pour leur confrontation sont aisément effectuées, parce qu'on dispose de méthodes de calcul économique. Néanmoins, la comptabilisation des coûts et le calcul de la signification économique de projets industriels ou commerciaux à l'étude ne sont pas simplement un problème mathématique que puissent résoudre tous ceux qui sont familiers avec les règles élémentaires de l'arithmétique. La principale question est la détermination des équivalents en monnaie des éléments qui doivent entrer dans les calculs. C'est une erreur de supposer, comme le font beaucoup d'économistes, que ces équivalents sont des grandeurs données, uniquement déterminées par l'état des choses économiques. Ce sont des pronostics aléatoires sur certaines situations futures, et ces spéculations dépendent de la qualité des intuitions de l'entrepreneur quant à la configuration à venir du marché. Le terme de frais fixes est aussi quelque peu trompeur sous ce rapport.

Toute action vise à fournir le mieux possible à des besoins futurs. Pour ce faire il faut utiliser le mieux possible les facteurs de production disponibles. La configuration actuelle des facteurs disponibles est le résultat d'un processus historique, mais cela ne compte pas. Ce qui compte, et influe sur les décisions concernant l'action prochaine, c'est seulement le résultat même du processus historique, la quantité et la qualité des facteurs disponibles aujourd'hui. Le prix attribué à ces facteurs dépend uniquement de leur aptitude à rendre des services productifs pour écarter à l'avenir une certaine gêne. Le montant en monnaie dépensé antérieurement pour leur fabrication ou leur acquisition n'a pas de signification.

L'on a déjà fait remarquer qu'un entrepreneur qui, au moment où il doit prendre une décision, a déjà dépensé de l'argent pour la réalisation d'un certain projet se trouve dans une situation différente de celle de l'homme qui part à zéro. Le premier possède un ensemble de facteurs de production inconvertibles, qu'il peut employer à certaines fins. Ses décisions quant à l'avenir en sont influencées. Mais il ne chiffre pas le prix de cet ensemble d'après ce qu'il a dépensé dans le passé pour le constituer. Il l'évalue exclusivement du point de vue de son utilité pour une action future. Le fait qu'il ait dépensé plus ou moins pour l'acquérir ne compte pas. Ce fait est simplement un élément permettant de calculer le montant des gains ou pertes de l'entrepreneur dans le passé, et l'état présent de sa fortune. C'est un élément dans le processus historique qui a déterminé l'état actuel des disponibilités en facteurs de production ; en cela, il a son importance pour l'action à venir. Mais il ne compte pas dans la confection du plan de l'activité future et dans les calculs relatifs à cette activité. Peu importe que les écritures comptables de la firme diffèrent du prix réel momentané de ces facteurs de production inconvertibles.

Bien entendu, les profits ou pertes ainsi réalisés dans le passé peuvent motiver pour la firme un changement de méthodes qui n'aurait pas lieu sans la constatation de tels résultats. Des pertes antérieures peuvent rendre précaire la situation financière de l'entreprise, notamment si elles entraînent un endettement, et par conséquent chargent l'exploitation de dépenses correspondant aux intérêts et amortissements de l'emprunt. Cependant, il n'est pas exact de mentionner ces paiements comme faisant partie des frais fixes. Ces paiements n'ont absolument aucun rapport avec les opérations courantes. Ils n'ont pas leur cause dans le processus de production, mais dans les méthodes qu'a précédemment employées l'entrepreneur pour se procurer le capital et l'équipement dont il avait besoin. Par rapport à l'exploitation courante, ce sont des circonstances indépendantes. Mais ils peuvent contraindre la firme en question à une gestion différente de celle qu'elle aurait dans une position financière plus solide. Le besoin urgent de liquidités afin de faire face aux échéances n'affecte pas la comptabilisation des coûts, mais fait consentir un prix plus élevé à l'argent liquide qu'à l'argent à recevoir plus tard. Cela peut obliger la firme à vendre des stocks à un moment désavantageux, et à employer son équipement durable d'une façon qui néglige indûment sa conservation en état de marche pour plus tard.

Il est sans importance pour les problèmes de comptabilisation des coûts que la firme possède le capital investi dans son entreprise ou qu'elle ait emprunté une part plus ou moins grande des fonds, et soit obligée de se conformer aux stipulations d'un contrat d'emprunt fixant de façon rigide le taux d'intérêt et les échéances des intérêts et amortissements. Les coûts de production comprennent seulement l'intérêt sur le capital encore existant et produisant dans l'entreprise. Ils ne comprennent pas l'intérêt de capitaux gaspillés par le passé dans des équipements inadéquats ou du fait d'impéritie dans la conduite quotidienne des opérations. La tâche qui incombe à l'homme d'affaires est toujours d'employer ce qui existe maintenant en fait de biens de production immobilisés, de la façon la plus efficace pour satisfaire des besoins futurs. En poursuivant cet objectif, il ne doit pas se laisser dévier par des erreurs passées et des échecs dont les conséquences ne peuvent être écartées. Une usine peut avoir été jadis construite en un endroit qui n'aurait pas été choisi si l'on avait mieux prévu la situation actuelle. Il est vain de déplorer ce fait historique. Le principal est de trouver si oui ou non l'usine peut encore rendre un service quelconque et, si la réponse est positive, comment elle peut le rendre au mieux. Il est certainement regrettable pour l'entrepreneur, personnellement, qu'il n'ait pas su éviter ses erreurs. Les pertes encourues affaiblissent sa position financière. Elles n'affectent pas les coûts à prendre en compte en dressant les plans d'avenir.

Il est important de souligner ce point, parce qu'il a été méconnu dans l'interprétation courante et dans la justification de diverses mesures. L'on ne « réduit les coûts » aucunement, lorsqu'on allège les charges de la dette de telle ou telle entreprise ou société. Une politique de réduction du principal ou des intérêts, voire d'annulation, ne réduit pas les coûts. Elle transfère de la richesse des mains de créanciers dans celles des débiteurs ; elle déplace l'incidence des pertes encourues d'un groupe de gens à une autre groupe, par exemple des porteurs d'actions ordinaires aux détenteurs d'actions préférentielles ou d'obligations. Cet argument de la réduction des coûts est souvent avancé en faveur d'une dévaluation monétaire. Il n'est pas moins fallacieux dans ce cas que les autres arguments invoqués dans le même sens.

Ce que l'on appelle couramment coûts fixes sont aussi des coûts relatifs à l'exploitation des facteurs de production déjà disponibles qui sont ou bien rigidement inconvertibles, ou bien seulement réutilisables dans d'autres buts avec une perte considérable. Ces facteurs sont d'un caractère plus durable que les autres facteurs de production nécessaires ; mais ils ne sont pas permanents. Ils s'usent au fur et à mesure du processus de production. Avec chaque unité produite, une partie de la capacité de production de l'instrument est épuisée. L'ampleur de cette usure peut être déterminée avec précision par la technologie, et peut être chiffrée en conséquence en termes de monnaie.

Toutefois, ce n'est pas seulement cet équivalent en monnaie de l'usure mécanique que le calcul d'entreprise doit considérer. L'homme d'affaires n'est pas seulement concerné par la durée de vie technologique de la machine. Il doit envisager l'état futur du marché. Bien qu'une machine soit encore parfaitement utilisable au point de vue technologique, les conditions du marché peuvent la rendre périmée et sans valeur. Si la demande de ce qu'elle produit baisse considérablement ou disparaît complètement, ou si des méthodes plus efficaces pour répondre aux demandes de consommateurs du produit apparaissent, la machine n'est économiquement parlant que du métal au rebut. En devisant la conduite de son affaire, l'entrepreneur doit tenir le plus grand compte de la situation future du marché. Le montant des frais « fixes » qui entrent dans son calcul dépend de la façon dont il voit les événements à venir. Il n'est pas simplement fixé par le raisonnement technologique.

Le technicien peut déterminer l'optimum d'utilisation pour un ensemble d'équipements. Mais cet optimum technologique peut différer de celui que l'entrepreneur fait entrer dans ses calculs économiques sur la base de son pronostic sur la situation future du marché. Supposons qu'un atelier soit équipé de machines normalement utilisables pendant dix ans. Chaque année 10 % de leur coût d'origine est mis en réserve pour amortissement. La troisième année, la situation du marché place l'entrepreneur devant un dilemme : il peut doubler sa production pour l'année et la vendre à un prix qui (outre la couverture de l'accroissement des coûts variables) excède la tranche d'amortissement de l'année en cours ainsi que la valeur actuelle de la dernière tranche. Mais ce doublement de production triple l'usure de l'équipement, et le surcroît de recettes provenant de la vente d'une double production n'est pas suffisant pour compenser la valeur présente de la tranche d'amortissement de la neuvième année. Si l'entrepreneur devait considérer le taux de dépréciation annuel comme un élément rigide de ses calculs, il considérerait comme non profitable le doublement de production, puisque les recettes additionnelles restent inférieures aux coûts supplémentaires. Il s'abstiendrait de pousser la fabrication au-delà de l'optimum technologique. Mais l'entrepreneur ne compte pas de cette façon, bien que dans sa comptabilité il puisse mettre en réserve la même tranche d'amortissement chaque année. Il peut préférer une partie de la valeur actuelle de la neuvième tranche, ou bien les services technologiques que la machine pourrait lui rendre dans la neuvième année ; cela dépend de son opinion sur ce que sera à ce moment-là l'état du marché.

L'opinion publique, les gouvernements et législateurs, et le code fiscal considèrent un équipement de production comme une source permanente de revenus. Ils croient que l'entrepreneur qui constitue les réserves nécessaires à l'entretien du matériel par des tranches annuelles d'amortissement sera toujours assuré de tirer un revenu raisonnable du capital investi dans ses biens de production durables. La réalité est différente. Un ensemble productif, tel qu'une usine et son équipement, est un instrument dont l'utilité dépend des circonstances changeantes du marché, et du talent de l'entrepreneur qui doit employer l'outil en l'adaptant aux changements qui surviennent.

Il n'y a, dans le domaine du calcul économique, rien de certain au sens où l'on emploie ce terme en matière de faits technologiques. Les éléments essentiels du calcul économique sont des pronostics spéculatifs sur des configurations futures. Les usages commerciaux, le droit et la jurisprudence en matière commerciale ont établi des règles déterminées pour la tenue et l'examen des comptes. Il y a exactitude dans la tenue des livres ; mais ils ne sont exacts que par rapport à ces règles. Les valeurs comptables ne reflètent pas avec précision l'état réel des affaires. La valeur du marché d'un ensemble de biens de production durables peut être différente des chiffres théoriques qui ressortent de la comptabilité. La preuve en est que la Bourse des Valeurs apprécie les titres sans du tout tenir compte de ces chiffres.

La comptabilisation des coûts est par conséquent autre chose qu'un processus arithmétique, qu'un arbitre indifférent pourrait établir et examiner. Elle n'opère pas sur des grandeurs définies de façon unique qui peuvent être constatées objectivement. Ses postes essentiels sont le résultat d'un jugement intuitif sur des situations à venir, jugement toujours coloré, nécessairement, par l'opinion de l'entrepreneur sur l'état futur du marché.

Les tentatives en vue d'établir la comptabilité des coûts sur une base « impartiale » sont vouées à l'échec. Le calcul des coûts est un outil mental en vue de l'action, le support d'un dessein qui est de tirer le meilleur parti de moyens disponibles en vue d'améliorer une situation future. Il est de nature volitionnelle, non pas matérielle. Aux mains d'un arbitre indifférent, il change de caractère complètement. L'arbitre ne regarde pas vers l'avenir. Il regarde en arrière vers le passé mort, selon des règles rigides qui sont de nul usage pour la vie réelle et l'action. Il ne suppute pas de changements. Il est inconsciemment guidé par le préjugé que l'économie tournant en régime uniforme est l'état normal des affaires humaines, et le plus désirable. Les profits ne trouvent pas de place exacte dans son schéma. Il a une idée confuse à propos d'un taux « équitable » de profit, ou d'un intérêt « normal » sur le capital investi. Pourtant, il n'existe rien de tel. Dans l'économie tournant en rythme uniforme il n'y a pas de profits. Dans une économie qui bouge, les profits ne sont pas définis par rapport à un faisceau de règles en vertu desquelles ils pourraient être classés en équitables ou abusifs. Les profits ne sont jamais normaux. Là où il y a normalité, c'est-à-dire absence de changement, aucun profit ne peut apparaître.

5 / Catallactique logique contre catallactique mathématique

Les problèmes de prix et de coûts ont également été traités par des méthodes mathématiques. Il y a même eu des économistes soutenant que la seule méthode appropriée au traitement des problèmes économiques est la méthode mathématique ; ils traitaient ironiquement les partisans de l'économie logique d'économistes « littéraires ».

Si cet antagonisme entre les économistes mathématiciens et logiciens était seulement un désaccord sur la procédure la plus adéquate à l'étude scientifique de l'économie, il serait superflu d'y prêter attention. La meilleure méthode ferait la preuve de sa supériorité en montrant de meilleurs résultats. Il se peut aussi que différentes démarches soient nécessaires à la solution de différents problèmes, et que pour certains d'entre eux une méthode soit meilleure qu'une autre.

Toutefois, ce n'est pas ici une dispute sur des questions d'heuristique, mais une controverse portant sur les fondations de la science économique. La méthode mathématique doit être rejetée, et pas seulement en raison de sa stérilité. C'est une méthode entièrement fautive, partant de postulats faux et conduisant à des déductions fallacieuses. Ses syllogismes ne sont pas seulement stériles ; ils détournent l'esprit de l'étude des problèmes réels et déforment les relations entre les divers phénomènes.

Les idées et méthodes des économistes mathématiciens ne sont pas uniformes. Il y a trois courants principaux de pensée, qu'il faut examiner séparément.

La première variété est représentée par les statisticiens qui visent à découvrir des lois économiques par l'étude de l'expérience économique. Ils veulent transformer l'économie en une science « quantitative ». Leur programme est condensé dans la devise de la société d'économétrie : science veut dire mesure.

L'erreur fondamentale impliquée dans ce raisonnement a été montrée précédemment 7. L'expérience de l'histoire économique est toujours expérience de phénomènes complexes. Elle ne peut jamais fournir un savoir du genre de celui que l'expérimentateur tire d'une expérimentation en laboratoire. La statistique est une méthode de présentation de faits historiques concernant les prix et autres données significatives sur l'agir humain. Ce n'est pas de l'économie, et ne peut produire de théorèmes ni de théories économiques. Les statistiques de prix sont de l'histoire économique. L'idée que, toutes choses égales par ailleurs, un accroissement de la demande doit provoquer une hausse des prix n'est pas tirée de l'expérience. Personne n'a jamais été ni ne sera jamais à même d'observer un changement de l'une des données d'un marché ceteris paribus. Il n'existe rien qui puisse être appelé économie quantitative. Toutes les quantités économiques que nous connaissons sont des données d'histoire économique. Personne de raisonnable ne peut soutenir que la relation entre le prix et l'offre soit constante, ni en général ni concernant certains articles. Nous savons, au contraire, que les phénomènes extérieurs affectent des gens divers de façon diverse, que les réactions des mêmes personnes à de mêmes événements extérieurs varient d'une fois à l'autre, et qu'il est impossible de ranger les individus dans des classes d'hommes réagissant de la même façon. Cette idée dérive de notre théorie aprioriste. Il est vrai que les empiristes rejettent cette théorie ; ils prétendent qu'ils ne veulent apprendre qu'à partir de l'expérience historique. Pourtant, ils contredisent leurs propres principes aussitôt qu'ils vont au-delà de l'enregistrement pur et simple des prix, un par un, pour commencer à construire des séries et à calculer des moyennes. La donnée d'expérience et le fait statistique, c'est seulement un prix payé à un certain moment, en un certain endroit, pour une quantité définie d'une marchandise déterminée. Le groupement de diverses données concernant les prix et le calcul de moyennes sont guidés par des délibérations théoriques qui les précèdent, logiquement et chronologiquement. La mesure dans laquelle sont pris en considération ou négligés certains aspects ou certaines circonstances contingentes relativement aux données de prix dépend de raisonnements théoriques de même nature. Personne n'a le front de soutenir qu'une augmentation de a pour cent dans l'offre d'une quelconque denrée doit toujours — dans n'importe quel pays et à n'importe quel moment — avoir pour conséquence une baisse de b pour cent de son prix. Mais comme aucun partisan de l'économie quantitative ne s'est jamais aventuré à définir avec précision, sur la base de l'expérience statistique, les conditions spécifiques produisant une déviation déterminée du rapport a : b, la futilité d'une telle entreprise est manifeste. De plus, la monnaie n'est pas un étalon de mesure des prix ; c'est une marchandise intermédiaire dont le taux d'échange varie de la même façon — bien qu'en général pas avec la même vitesse et dans la même proportion que les taux d'échanges mutuels ne varient entre les marchandises et services vendables.

Il est à peine besoin de s'attarder plus longtemps sur la réfutation des prétentions de l'économie quantitative. En dépit des affirmations claironnantes de ses partisans, rien n'a été fait pour la réalisation de son programme. Feu Henry Schultz a consacré ses recherches à la mesure de l'élasticité de la demande de diverses denrées. Le Pr. Paul H. Douglas a vanté le résultat des études de Schultz comme « une œuvre aussi nécessaire pour aider à faire de l'économie une science plus ou moins exacte, que le fut la détermination des poids atomiques pour le développement de la chimie » 8. La vérité est que Schultz n'a jamais entrepris de déterminer l'élasticité de la demande d'aucune denrée à proprement parler ; les données sur lesquelles il s'est appuyé étaient limitées à certaines aires géographiques et à certaines périodes historiques. Ses résultats pour une denrée particulière, par exemple les pommes de terre, ne se réfèrent pas aux pommes de terre en général, mais aux pommes de terre aux États-Unis dans les années de 1875 à 1929 9. Ce sont là, au mieux, des contributions plutôt contestables et peu satisfaisantes à divers chapitres de l'histoire économique. Ce ne sont certainement pas des étapes vers la réalisation du programme vague et contradictoire de l'économie quantitative. Il faut souligner que les deux autres variétés d'économie mathématique ont pleinement compris la futilité de l'économie quantitative. Car l'on ne s'y est jamais risqué à faire entrer aucune des grandeurs trouvées par les économétriciens dans leurs formules et équations, afin de les faire servir à la solution de problèmes concrets. Il n'y a, dans le champ de l'agir humain, aucun autre moyen de scruter des événements à venir que celui fourni par l'intuition.

Le second domaine traité par les économistes mathématiciens est celui de la relation entre les prix et les coûts. En traitant de ces problèmes les économistes mathématiciens laissent de côté le rôle du processus de marché, et en outre ils prétendent s'abstraire du recours à la monnaie inhérent à tout calcul économique. Il n'empêche qu'en parlant de prix et de coûts en général, et en confrontant prix et coûts, ils supposent implicitement l'existence de la monnaie et son emploi. Les prix sont toujours des prix en monnaie, et les coûts ne peuvent être pris en compte pour le calcul économique s'ils ne sont exprimés en termes de monnaie. Si l'on ne recourt pas à des termes de monnaie, les coûts sont exprimés en quantités complexes de divers biens et services qu'il faut dépenser pour se procurer un produit. D'autre part, les prix — si ce terme est applicable encore à des taux d'échange déterminés par troc — sont des énumérations de quantités de biens divers contre lesquels le « vendeur » peut échanger une fourniture déterminée. Les biens auxquels on se réfère dans ces « prix » ne sont pas les mêmes auxquels se réfèrent les « coûts ». Une comparaison de tels prix en nature avec des coûts en nature n'est pas faisable. Que le vendeur attache moins de valeur à ce qu'il cède qu'à ce qu'il reçoit en échange, que le vendeur et l'acheteur soient en désaccord quant à la valeur subjective des biens échangés, et qu'un entrepreneur ne se lance dans un projet que s'il compte recevoir pour son produit des biens qu'il évalue plus haut que ceux dépensés dans la production, tout cela nous le savons déjà sur la base de la compréhension praxéologique. C'est cette connaissance aprioriste qui nous permet de prévoir la conduite d'un entrepreneur qui est en mesure de recourir au calcul économique. Mais l'économiste mathématicien s'illusionne lorsqu'il prétend traiter ces problèmes d'une façon plus générale en omettant toute référence aux termes de monnaie. Il est vain d'étudier des exemples de divisibilité imparfaite des facteurs de production, sans référence au calcul économique en termes de monnaie. Une telle étude ne peut sûrement pas aller au-delà de ce qui est déjà connu ; à savoir que tout entrepreneur cherche à produire les articles dont la vente lui procurera des avoirs qu'il évalue plus haut que l'ensemble total des biens dépensés dans la production. Mais s'il n'y a pas d'échange indirect, et pas de moyen intermédiaire d'échange communément employé, même si l'entrepreneur a correctement pronostiqué la configuration future du marché, il ne peut réussir que s'il est doué d'un intellect surhumain. Il lui faudrait rassembler d'un seul regard tous les taux de troc déterminés au marché, de façon à assigner dans ses supputations à chaque bien précisément sa place en fonction de ces taux.

L'on ne peut dénier que toute investigation concernant la relation entre prix et coûts présuppose à la fois l'usage de monnaie et le processus de marché. Mais les économistes mathématiciens ferment les yeux à cette évidence. Ils formulent des équations et tracent des courbes supposées décrire la réalité. En fait ils décrivent seulement un état de choses hypothétique et irréalisable, nullement similaire aux problèmes catallactiques en question. Ils substituent des symboles algébriques aux termes définis en monnaie employés dans le calcul économique, et ils croient que cette procédure rend le raisonnement plus scientifique. Cela impressionne fortement le profane crédule. En fait, ils rendent confus et embrouillé ce qui est traité de façon satisfaisante dans les manuels d'arithmétique commerciale et de comptabilité.

Certains de ces mathématiciens sont allés jusqu'à déclarer que le calcul économique pourrait être établi sur la base d'unités d'utilité. Ils appellent leurs méthodes : analyse d'utilité. Leur erreur est partagée par la troisième variété d'économie mathématique.

La marque caractéristique de ce troisième groupe est que ses membres sont ouvertement et consciemment tendus vers une solution des problèmes catallactiques qui ne ferait aucun appel à l'économie de marché. Leur idéal est de construire une théorie économique conforme au schéma de la mécanique. En toute occasion ils se réfèrent à des analogies avec la mécanique classique qui, à leur avis, est le modèle unique et absolu de la recherche scientifique. Il n'est pas besoin d'expliquer à nouveau pourquoi cette analogie est superficielle et engage l'esprit dans une voie erronée, ni de redire en quoi l'agir humain diffère radicalement du mouvement, qui est l'objet propre de la mécanique. Il suffira de souligner un point, à savoir la signification pratique des équations différentielles dans chacun des deux domaines.

Les réflexions dont le résultat est la formulation d'une équation sont, nécessairement, d'un caractère non mathématique. La formulation de l'équation condense un aboutissement de notre savoir ; elle ne l'élargit pas directement. Pourtant, en mécanique l'équation peut rendre de très importants services pratiques. Etant donné qu'il existe des relations constantes entre divers éléments mécaniques, et que ces relations peuvent être vérifiées par expérimentation, il devient possible d'utiliser des équations pour la solution de problèmes techniques déterminés. Notre civilisation industrielle moderne est en majeure partie une réussite de cette utilisation des équations différentielles dans le domaine physique. Mais il n'existe pas de relations constantes de cette sorte entre les éléments économiques. Les équations formulées par l'économie mathématique demeurent un exercice mental sans portée pratique, et le resteraient même si elles exprimaient beaucoup plus qu'elles ne font.

Une réflexion économique saine ne doit jamais perdre de vue ces deux principes fondamentaux de la théorie de la valeur : primo, l'évaluation qui aboutit à l'action consiste toujours à préférer et écarter ; elle n'exprime jamais équivalence ou indifférence. Secundo, il n'y a aucun moyen de comparer les évaluations d'individus différents, ni celles du même individu à des moments différents, autre que d'établir si elles rangent ou non dans le même ordre de préférence les alternatives offertes.

Dans la construction imaginaire de l'économie tournant en rythme uniforme, tous les facteurs de production sont employés de telle sorte que chacun rende les services qui ont la plus grande valeur. Aucun changement pensable ni possible ne pourrait améliorer l'état de satisfaction ; aucun facteur n'est employé pour la satisfaction du besoin a si cet emploi empêche la satisfaction d'un besoin b, considérée comme préférable à celle du besoin a. Il est évidemment possible de décrire cet état imaginaire de la distribution des ressources par des équations différentielles, et de le visualiser par des courbes. Mais de tels outils n'affirment rien à propos du processus de marché. Ils délimitent seulement les contours d'une situation imaginaire dans laquelle le processus de marché cesserait de fonctionner. Les économistes mathématiciens négligent toute l'élucidation théorique du processus de marché, pour s'amuser évasivement avec une notion auxiliaire employée dans son contexte mais qui est dénuée de sens lorsqu'on l'emploie hors de ce contexte.

En physique, nous sommes en présence de changements survenant dans divers phénomènes sensibles. Nous découvrons une régularité dans la succession de ces phénomènes, et ces observations nous amènent à construire une science physique. Nous ne savons rien des forces originelles qui actualisent ces changements, Elles sont, pour l'esprit du chercheur, du donné ultime et défient toute analyse les dépassant. Ce que nous savons par observation, c'est l'enchaînement régulier de diverses entités observables et de leurs attributs. C'est cette interdépendance mutuelle de données observables que le physicien décrit dans des équations différentielles.

En praxéologie, le fait premier que nous connaissons, c'est que les hommes tendent consciemment vers un but, lorsqu'ils provoquent un changement. C'est cette connaissance qui est l'élément intégrateur du champ d'étude de la praxéologie et le différencie du champ d'étude des sciences naturelles. Nous connaissons les forces derrière les changements, et cette connaissance aprioriste nous conduit à la connaissance systématisée des processus praxéologiques. Le physicien ne sait pas ce que l'électricité « est ». Il connaît seulement des phénomènes attribués à quelque chose appelé électricité. Mais l'économiste sait ce qui meut le processus de marché. C'est seulement grâce à cette connaissance qu'il est en mesure de distinguer les phénomènes de marché des phénomènes autres, et de décrire le processus de marché.

Or, l'économiste mathématicien n'apporte rien à l'élucidation du processus de marché. Il décrit simplement un artifice auxiliaire employé par les économistes logiciens comme une notion limitative, la définition d'un état de choses où il n'y aurait plus aucune action et où le processus de marché s'arrêterait. Il ne peut rien dire d'autre. Ce que l'économiste logicien expose en mots en définissant les constructions imaginaires d'un état final de repos, et de l'économie tournant en rythme uniforme, et ce que l'économiste mathématicien lui-même doit décrire en mots avant de se lancer dans son travail mathématique sont traduits en symboles algébriques. Une analogie superficielle est indéfiniment étirée sans profit ; c'est tout.

Aussi bien, l'économiste logicien que l'économiste mathématicien affirment que l'agir humain vise finalement à l'établissement d'un tel état d'équilibre, et qu'il y parviendrait si tout changement ultérieur de situation devait cesser. Mais l'économiste logicien en sait bien plus long. Il montre comment les activités d'hommes entreprenants, les novateurs et spéculateurs, avides de profiter des contradictions dans la structure des prix, tendent à éliminer ces contradictions ; et que, ce faisant, ils provoquent ainsi une tendance au tarissement des sources de profits ou de pertes des entrepreneurs. Il montre comment ce processus aboutirait finalement à établir une économie tournant en rythme uniforme. Telle est la tâche de la théorie économique. La description mathématique de divers états d'équilibre n'est qu'un amusement. Le problème réside dans l'analyse du processus de marché.

Une comparaison des deux méthodes d'analyse économique nous fait comprendre la signification de la requête souvent formulée, d'élargir le champ de la science économique par l'édification d'une théorie dynamique au lieu de se cantonner dans l'examen de problèmes statiques. A l'égard de l'économie logique, une telle demande est vide de sens. L'économie logique est essentiellement une théorie des processus et changements. Elle ne recourt à d'imaginaires constructions de non-changement que pour éclairer les phénomènes de changement. Il n'en va pas de même pour l'économie mathématique. Ses équations et formules sont limitées à la description d'états d'équilibre et d'inaction. Elle ne peut rien affirmer quant à la formation de tels états, et de leur transformation en des états différents, aussi longtemps qu'elle reste dans le domaine des procédures mathématiques. C'est à l'égard de l'économie mathématique que la demande d'une théorie dynamique est fondée. Mais il n'y a aucun moyen pour une économie mathématique de répondre à une telle demande. Les problèmes d'analyse de processus, c'est-à-dire les seuls problèmes économiques qui comptent, sont rebelles à toute approche mathématique. L'introduction de paramètres de temps dans les équations n'est pas une solution ; cela n'indique même pas où réside la défectuosité essentielle de la méthode mathématique. Déclarer que chaque changement implique un laps de temps et que le changement est toujours enserré dans la séquence temporelle, c'est simplement une autre façon d'exprimer le fait que, dans la mesure où il y a rigidité et immutabilité, il n'y a pas de temps. La principale déficience de l'économie mathématique n'est pas dans le fait qu'elle ignore l'écoulement de temps, mais qu'elle ignore le fonctionnement du processus de marché.

La méthode mathématique est incapable de montrer comment, à partir d'un état de déséquilibre, interviennent précisément les actions qui tendent à établir un équilibre. Il est bien entendu possible d'indiquer les opérations mathématiques requises pour transformer la description mathématique d'un certain état de non-équilibre en description mathématique d'un état d'équilibre. Mais ces opérations mathématiques ne décrivent nullement le processus de marché provoqué par les incohérences au sein de la structure des prix. Les équations différentielles de la mécanique sont supposées décrire avec précision les mouvements étudiés à chaque instant du temps traversé. Les équations économiques n'ont aucune référence quelconque aux situations telles qu'elles sont réellement, à chaque instant de l'intervalle entre l'état de non-équilibre et l'état d'équilibre. Seuls des gens entièrement aveuglés par l'idée toute faite que l'économie doit être une pâle réplique de la mécanique sous-estimeront le poids d'une telle objection. Une métaphore très imparfaite et superficielle ne saurait remplacer les services rendus par l'économie logique.

Dans tous les chapitres de la catallactique les conséquences néfastes du traitement mathématique peuvent être observées. Il suffit de mentionner deux exemples seulement. L'un est fourni par la prétendue équation des changes, tentative futile et fourvoyante des économistes mathématiciens pour expliquer les changements dans le pouvoir d'achat de la monnaie 10. Le second s'exprime on ne peut mieux en citant le Pr. Schumpeter, disant que les consommateurs en évaluant les biens de consommation évaluent « ipso facto aussi les biens de production qui entrent dans la production de ces biens » 11. Il est difficile d'interpréter le processus de marché d'une manière plus erronée.

L'économie n'est pas une question de biens et de services, mais d'actions d'hommes vivants. Son but n'est pas de s'attarder sur des constructions imaginaires telles que l'équilibre. Ces constructions ne sont que des outils de raisonnement. La seule tâche de l'économie est l'analyse des actions d'hommes, l'analyse de processus.

6 / Prix de monopole

Les prix concurrentiels sont le résultat de l'ajustement complet des vendeurs à la demande des consommateurs. Par le prix concurrentiel, la totalité de l'offre disponible est vendue, et les facteurs spécifiques de production sont utilisés dans la pleine mesure où le permettent les prix des facteurs non spécifiques complémentaires. Aucune partie des stocks disponibles n'est retirée en permanence de l'offre sur le marché, et l'unité marginale des facteurs spécifiques de production employés ne rend pas de recette nette. Le processus économique entier est conduit au mieux des intérêts des consommateurs. Il n'y a pas de conflit entre les intérêts des acheteurs et ceux des vendeurs, entre les intérêts des producteurs et ceux des consommateurs. Les détenteurs des diverses marchandises ne sont pas en mesure de détourner la consommation et la production des orientations dictées par les évaluations des consommateurs, par le volume disponible des biens et services de toute nature et par le niveau des connaissances technologiques.

Chaque vendeur isolé verrait ses propres rentrées accrues si une diminution dans les stocks dont disposent ses concurrents venait à faire monter le prix auquel lui-même pourrait vendre ce dont il dispose. Mais sur un marché concurrentiel, il ne lui est pas possible de provoquer cet événement favorable. Sauf par privilège que lui conférerait une immixtion politique dans l'économie, il doit se soumettre à l'état du marché tel qu'il est.

Dans l'exercice de sa fonction propre, l'entrepreneur est toujours assujetti à la pleine souveraineté du consommateur. Ce n'est pas le cas pour les possesseurs des biens et facteurs de production vendables ; ni bien entendu pour les entrepreneurs eux-mêmes en tant qu'ils sont aussi possesseurs de biens et facteurs de production. En certaines circonstances, il leur est plus avantageux de restreindre l'offre et de vendre à un prix plus élevé à l'unité. Les prix ainsi déterminés, les prix de monopole sont une atteinte à la souveraineté du consommateur et à la démocratie du marché.

Les conditions et circonstances spéciales requises pour l'apparition de prix de monopole, avec leurs aspects catallactiques, sont les suivantes&nbsp:

1. Il faut que règne un monopole de l'offre. Les disponibilités totales de la denrée monopolisée sont sous le contrôle d'un seul vendeur ou d'un groupe de vendeurs agissant de concert. Le monopoleur — que ce soit un individu ou un groupe — est en mesure de restreindre le volume offert pour la vente ou utilisé dans la production, afin de faire monter le prix unitaire à la vente ; et il n'a pas à redouter que son plan soit déjoué par l'intervention d'autres vendeurs de la même denrée.

2. Ou bien le monopoleur n'est pas en mesure de discriminer entre les acheteurs, ou bien il s'abstient volontairement d'une telle discrimination 12.

3. La réaction du public acheteur à la hausse du prix au-dessus du prix concurrentiel virtuel, réaction consistant à réduire la demande, n'est pas susceptible de rendre les recettes nettes de la vente complète, à n'importe quel prix supérieur au prix concurrentiel, inférieures aux recettes nettes de la vente complète au prix concurrentiel. Par conséquent il est superflu de se lancer dans l'analyse raffinée de ce qui doit être considéré comme l'identité de l'article en question. Il n'est pas nécessaire de se demander si toutes les cravates peuvent être appelées des spécimens du même article, ou si l'on devrait faire des distinctions selon le tissu, la couleur ou le dessin. Une définition académique des articles divers n'est pas utile. Le seul point qui importe, c'est la façon dont les acheteurs réagissent à la hausse de prix. Pour la théorie des prix de monopole, rien ne sert de faire remarquer que chaque fabricant de cravates produit un ou des articles différents des autres producteurs, et d'appeler chacun monopoleur. La catallactique ne s'occupe pas des monopoles en eux-mêmes, mais des prix de monopole. Un marchand de cravates différentes de celles mises en vente par d'autres personnes ne pourrait obtenir un prix de monopole que si les acheteurs ne réagissaient pas à une quelconque hausse du prix de telle sorte que cette hausse soit désavantageuse pour le vendeur.

Le monopole est une condition préalable pour l'apparition de prix de monopole, mais ce n'est pas la seule. Une condition supplémentaire réside dans une certaine forme de la courbe des demandes. La simple existence du monopole ne signifie rien à cet égard. L'éditeur d'un livre qui prend un copyright jouit d'un monopole. Mais il peut ne pas arriver à en vendre un seul exemplaire, si modique que soit le prix demandé. Le prix auquel un détenteur de monopole vend sa marchandise exclusive n'est pas ipso facto un prix de monopole. Les prix de monopole sont ceux auxquels il est plus avantageux pour le monopoliste de restreindre le volume total vendu que de pousser ses ventes à la limite qu'un marché concurrentiel fixerait. Ils résultent d'un dessein délibéré de restreindre la liberté des échanges.

4. C'est une erreur fondamentale que d'admettre une troisième catégorie de prix qui ne seraient ni de monopole ni concurrentiels. Si nous mettons à part la discrimination de prix, pour un examen ultérieur, tout prix déterminé est ou bien un prix concurrentiel, ou bien un prix de monopole. Les affirmations contraires sont dues à la croyance erronée que la concurrence n'est libre ou parfaite que si tout le monde est en mesure de se présenter comme vendeur d'une denrée déterminée.

Le volume disponible d'une denrée, de toute denrée, est limité. S'il était rare par rapport à la demande du public, l'article en question ne serait pas considéré comme un bien économique, aucun prix ne serait payé pour l'avoir. C'est donc se fourvoyer que d'appliquer le concept de monopole de telle sorte qu'il couvre le champ entier des biens économiques. La simple limitation du volume offert est la source de la valeur économique et de tous les prix payés ; comme telle elle ne suffit pas à engendrer des prix de monopole 13.

L'expression de concurrence monopolistique ou imparfaite est appliquée de nos jours à des cas où il y a quelques différences dans les produits de différents producteurs et vendeurs. Ceci revient à inclure à peu près tous les biens de consommation dans la catégorie des biens monopolisés. Mais la seule question qui compte pour l'étude de la détermination des prix est de savoir si ces différences peuvent être utilisées par le vendeur dans un dessein de restriction délibérée de l'offre afin d'accroître son profit net total. C'est uniquement si cela est possible et effectivement réalisé que des prix de monopole apparaissent en tant que différents des prix de concurrence. Il peut être vrai que chaque vendeur ait une clientèle qui préfère sa marque à celle des concurrents et ne cesserait pas d'acheter même si le prix était relevé. Mais le problème pour le vendeur est de voir si le nombre de ces gens est assez grand pour faire plus que compenser la réduction des ventes totales qu'entraînerait l'abstention d'achat de la part d'autres personnes. Dans ce cas seulement il peut considérer comme avantageuse la substitution d'un prix de monopole au prix concurrentiel.

Une confusion considérable dérive de la mauvaise interprétation du terme contrôle de l'offre. Tout producteur d'un produit quelconque a sa part dans le contrôle du volume de marchandises mis en vente. S'il avait produit plus que a, il aurait accru les disponibilités et provoqué une tendance à la baisse du prix. Mais il faut savoir pourquoi il n'a pas produit plus que a. En restreignant sa production de a au volume de p, avait-il l'intention de se conformer, au mieux de ses capacités, aux désirs des consommateurs ? Ou bien avait-il pour but de se soustraire aux ordres des consommateurs pour son propre avantage ? Dans le premier cas, s'il n'a pas produit davantage de a c'est qu'en augmentant la quantité de a au-delà de p des facteurs de production rares auraient été soustraits à d'autres branches où leur emploi aurait servi à satisfaire des besoins de consommateurs plus urgents. Il ne produit pas p + r, mais seulement p, parce qu'un tel accroissement aurait rendu sa production non rentable ou moins rentable, alors qu'il existe encore d'autres emplois plus profitables pour des capitaux à investir. Dans le second cas, il n'a pas produit r, parce qu'il était plus avantageux pour lui de laisser inutilisée une partie du volume disponible d'un facteur spécifique de production monopolisé m. Si m n'était pas monopolisé par lui-même, il ne lui aurait pas été possible de tirer un avantage de la restriction de production de a. Ses concurrents auraient fourni ce qui manquait de m, et il n'aurait pu exiger un prix plus élevé.

En étudiant des prix de monopole, nous devons toujours rechercher le facteur monopolisé m ; s'il n'existe pas de facteur de cette nature, il ne peut pas apparaître de prix de monopole. La première condition d'existence de prix de monopole est l'existence d'un bien monopolisé. S'il n'y a pas de rétention d'une partie de ce bien m, il n'y a pas de possibilité pour un entrepreneur de substituer un prix de monopole à un prix de concurrence.

Le profit d'entrepreneur n'a rien à voir avec le monopole. Si un entrepreneur est en mesure de vendre à des prix de monopole, il doit son avantage au fait qu'il a le monopole d'un facteur spécifique m. Il encaisse le gain de monopole caractéristique du fait de sa possession de m, et non pas de son activité d'entrepreneur.

Supposons qu'un accident prive une ville de fournitures de courant électrique pendant plusieurs jours, et force les résidents à s'éclairer uniquement aux chandelles. Le prix des bougies monte à s ; à ce prix-là la totalité du stock disponible est vendu. Les magasins vendant des bougies moissonnent un profit élevé en vendant la totalité de leurs réserves à s. Mais il peut se faire que les commerçants s'entendent pour retirer du marché une partie de leur approvisionnement et vendre le reste à un prix de s + t. Alors que s eût été le prix concurrentiel, s + t est un prix de monopole. Le surplus gagné par les commerçants au prix de s + t par rapport à ce qu'ils auraient gagné en vendant à s seulement constitue leur gain spécifique de monopole.

La façon dont procèdent les marchands pour restreindre le volume de la mise en vente n'importe point. La destruction matérielle d'une partie des stocks existants est l'exemple classique de l'opération monopoleuse. Il n'y a pas très longtemps, c'est ce que pratiqua le gouvernement brésilien en brûlant de grandes quantités de café. Mais le même résultat peut être atteint en laissant inutilisée une partie du disponible.

Alors que les profits sont incompatibles avec la construction imaginaire de l'économie tournant en rythme uniforme, les prix de monopole et les gains de monopole spécifiques ne le sont pas.

5. Si les quantités disponibles du bien m sont possédées non par un individu, une firme, société ou institution, mais par plusieurs détenteurs qui veulent coopérer pour substituer un prix de monopole au prix concurrentiel, une entente entre eux (communément appelée cartel et stigmatisée dans la législation antitrust américaine comme une conspiration) est nécessaire pour assigner à chaque participant le volume de m qu'il est autorisé à vendre, bien entendu au prix de monopole. La partie essentielle de toute convention de cartel est l'attribution d'une quote-part déterminée à chaque partenaire. L'art de créer des cartels exige le talent de faire agréer de chacun sa quote-part. Un cartel s'effondre lorsque les membres ne sont plus décidés à s'en tenir aux quotes-parts décidées. De simples conversations entre les détenteurs de m au sujet de l'opportunité de prix plus élevés sont sans effet.

En règle générale, la situation qui rend possible l'apparition de prix de monopole a son origine dans la politique des gouvernements, et notamment dans les barrières douanières. Si les détenteurs de m ne saisissent pas l'occasion de s'entendre pour établir des prix de monopole, les gouvernants prennent fréquemment sur eux d'introduire ce que le droit américain appelle « restraint of trade » [et l'usage français « organisation du marché » (N.d.T.)]. Le pouvoir de police est employé pour contraindre les détenteurs de m — principalement le sol, les ressources minières et la pêche — à limiter leur production. Les exemples les plus saillants de cette méthode sont fournis au niveau national par la politique agricole des États-Unis, et au niveau international par les traités appelés par euphémisme Accords Inter-gouvernementaux de Contrôle des Produits de Base. Une nouvelle sémantique a été élaborée pour désigner cette nouvelle branche de l'intervention politique dans l'économie. La restriction de production, et par voie de conséquence celle de la consommation correspondante, est dénommée « résorption des excédents » et l'objectif visé, c'est-à-dire un prix plus élevé par unité vendue, est appelé « stabilisation ». Il est clair que ces quantités de m n'apparaissaient pas comme des « excédents » à ceux qui les auraient consommées. Il est non moins clair que ceux-ci auraient préféré un prix plus bas à la « stabilisation » d'un prix plus élevé.

6. Le concept de concurrence ne comporte pas que soit requise une multitude d'unités en concurrence. La concurrence, c'est toujours la compétition d'un homme ou d'une firme avec un autre homme ou une autre firme, quel que soit le nombre des autres intéressés rivalisant pour la même récompense. La concurrence entre quelques-uns n'est pas différente praxéologiquement de la concurrence entre beaucoup. Personne n'a jamais soutenu que la compétition pour les fonctions électives dans un régime à deux partis politiques soit moins concurrentielle que dans un régime à plusieurs partis. Le nombre des concurrents joue un rôle dans l'analyse des prix de monopole, dans la seule mesure où ce nombre est l'un des facteurs d'où dépend le succès des efforts pour unir les concurrents au sein d'un cartel.

7. S'il est possible à un vendeur d'augmenter ses revenus nets en restreignant les ventes et en augmentant le prix des unités vendues, il existe d'ordinaire plusieurs prix qui satisfont cette condition. En règle générale un seul de ces prix de monopole rapporte les résultats les plus élevés. Mais il peut aussi arriver que divers prix de monopole soient également avantageux pour le monopoliste. Nous pouvons appeler ce prix ou ces prix de monopole les plus avantageux pour le monopoliste, le prix de monopole optimum, ou les prix de monopole optima.

8. Le monopoliste ne sait pas d'avance de quelle manière les consommateurs réagiront à une hausse des prix. Il doit recourir à des essais et des rectifications dans ses efforts pour trouver si le bien monopolisé peut être vendu à son avantage à un prix quelconque dépassant le prix concurrentiel ; et, dans l'affirmative, quel est parmi les divers prix de monopole le prix de monopole optimum, ou l'un des prix de monopole optima. Cela est, en pratique, beaucoup plus difficile que ne le suppose l'économiste lorsque, traçant des courbes de demande, il attribue au monopoliste une infaillible capacité de prévision. Il nous faut donc inclure dans la liste des conditions nécessaires à l'apparition de prix de monopole une condition spéciale : celle de l'aptitude du monopoliste à découvrir de tels prix.

9. Un cas particulier est représenté par le monopole incomplet. La majeure partie des réserves disponibles est détenue par le monopoliste ; le reste est détenu par une ou plusieurs personnes qui ne sont pas disposées à coopérer avec le monopoliste dans un plan de restriction des ventes et de réalisation de prix de monopole. Néanmoins, la résistance de ces dissidents n'empêche pas l'établissement de prix de monopole si la portion p1 contrôlée par le monopoliste est assez grande comparée avec le total des portions de dissidents p2. Supposons que la disponibilité totale (p = p1 + p2) peut être vendue au prix c par unité ; tandis qu'une quantité p – z se vendrait au prix de monopole d. Si d (p1 z) est plus élevé que c p1, il est avantageux pour le monopoliste de s'engager dans une restriction de ses ventes, quelle que soit la conduite des dissidents. Ces derniers peuvent continuer à vendre au prix c, ou bien relever leur prix jusqu'au maximum d. Le seul point qui compte est que les dissidents ne sont pas d'accord pour réduire la quantité qu'eux-mêmes vendent. Toute la restriction requise doit être supportée par le détenteur de p1. Cela retentit sur ses plans et en général le résultat sera l'apparition d'un prix de monopole différent de celui qui se serait établi en cas de monopole complet 14.

10. Duopole et oligopole ne sont pas des variétés particulières de prix de monopole, mais simplement une variante des méthodes employées pour établir un prix de monopole. Deux ou plusieurs personnes possèdent le stock total. Ils envisagent tous de vendre à un prix de monopole et de restreindre leur vente totale dans la proportion nécessaire. Mais, pour une quelconque raison, ils ne souhaitent pas agir de concert. Chacun d'eux suit sa propre route sans aucun arrangement formel ou tacite avec ses concurrents. Mais chacun d'eux sait, en même temps, que ses rivaux cherchent à réaliser une restriction monopolistique de leurs ventes afin de gagner davantage à l'unité et faire un profit spécifique de monopole. Chacun d'eux observe soigneusement la conduite de ses rivaux et s'efforce d'ajuster ses propres plans à leurs opérations. Une suite de mouvements et de contre-marches, une série de feintes se déroule, dont le résultat dépend du degré d'astuce dont est capable chacune des personnes qui participent à la joute. Duopolistes et oligopolistes ont à l'esprit deux objectifs : trouver le prix de monopole le plus avantageux pour les vendeurs, et faire porter par leurs rivaux la plus grande part possible de la restriction de ventes nécessaires. Précisément parce qu'ils ne sont pas d'accord concernant les quotes-parts de la réduction de ventes incombant à chaque partie, ils n'agissent pas de concert comme font les membres d'un cartel.

Il ne faut pas confondre le duopole ou l'oligopole avec le monopole incomplet, ou avec la concurrence visant à construire un monopole. Dans le cas du monopole incomplet, seul le groupe monopoliste est décidé à restreindre ses ventes pour faire prévaloir un prix de monopole ; les autres vendeurs refusent de limiter leurs ventes. Mais duopolistes et oligopolistes sont disposés à retenir une partie de leur production hors du marché. Dans le cas où un groupe A casse les prix avec l'intention de s'assurer un monopole complet ou incomplet en forçant tous ses concurrents, les B, ou au moins presque tous à quitter la profession, il sabre les prix à un niveau qui rend la vente ruineuse pour ses concurrents les plus vulnérables. A peut lui aussi subir des pertes en vendant à ce niveau inférieur ; mais il est en mesure de supporter ces pertes plus longtemps que les autres, et il compte bien les compenser plus tard par d'amples gains de monopole. Ce procédé n'a rien à voir avec des prix de monopole ; c'est un plan visant à obtenir une position de monopole.

L'on peut se demander si duopole et oligopole ont une signification pratique. En règle générale les intéressés arriveront au moins à une entente tacite concernant la répartition des quotes-parts des ventes réduites.

11. Les biens monopolisés dont la rétention partielle à l'écart du marché permet l'établissement de prix de monopole peuvent être un bien du premier ordre ou un bien d'ordre plus élevé, un facteur de production. Il peut consister en la possession d'un savoir technologique requis pour la production, la « recette ». De telles recettes sont en général des biens libres parce que leur aptitude à produire des effets déterminés est illimitée. Elles ne peuvent devenir des biens économiques que si elles sont monopolisées et si leur emploi est soumis à des restrictions. Tout prix payé pour les services que rend une recette est toujours un prix de monopole. Il importe peu que la restriction à l'usage résulte de conditions institutionnelles — telles que des brevets ou des droits de reproduction — ou du fait que la formule soit tenue secrète et que d'autres gens ne puissent la deviner.

Le facteur complémentaire de production dont la monopolisation peut entraîner l'établissement de prix de monopole peut également consister pour quelqu'un en la possibilité de faire savoir aux consommateurs qu'il participe à la production d'un certain bien, alors que les consommateurs attachent à cette participation une signification spéciale. Cette possibilité peut être fournie soit par la nature de la denrée ou du service en question, ou par des dispositions institutionnelles telles que la protection des marques de fabrique. Les raisons pour lesquelles les consommateurs attachent une valeur élevée à la contribution d'un homme ou d'une firme sont multiples. Ce peut être : une confiance spéciale placée dans la personne ou la firme en raison de l'expérience antérieure 15 ; simplement un préjugé non fondé, ou une erreur ; le snobisme ; des convictions irraisonnées d'ordre magique ou métaphysique dont le manque de fondement attire la raillerie de gens plus raisonnables. Un médicament portant une certaine marque peut ne pas différer dans sa composition chimique et ses effets physiologiques, d'autres préparations qui ne portent pas la même marque. Néanmoins les acheteurs sont disposés à payer un prix plus élevé pour le produit de marque ; le vendeur peut dans ce cas, si la configuration de la demande est propice, encaisser des prix de monopole.

Le monopole qui permet au monopoliste de restreindre la quantité offerte sans provoquer de réaction d'autres gens peut consister dans la productivité supérieure d'un facteur dont il dispose, en comparaison de la productivité moindre du facteur correspondant dont disposent ses concurrents potentiels. Si la marge entre la productivité supérieure de son stock du facteur monopolisé et celle de ses compétiteurs éventuels est assez large pour qu'apparaisse un prix de monopole, il en résulte une situation que nous pouvons appeler monopole de marge 16.

Expliquons le monopole de marge en nous référant à son exemple le plus fréquent dans la situation actuelle, l'aptitude d'un tarif douanier à engendrer un prix de monopole sous certaines conditions. L'Atlantide établit un droit de douane de t sur chaque unité de la marchandise p dont le prix de marché mondial est s. Si la consommation intérieure de p en Atlantide au prix de s + t est la quantité a, alors que la production domestique de p ne s'élève qu'à b plus petit que a, le coût de production du producteur marginal est s + t. Les fabriques du pays sont en mesure de vendre leur entière production au prix de s + t. Le tarif douanier est efficace et offre à la production nationale un stimulant pour porter la production de p du volume b à un volume légèrement inférieur à a. Mais si b est plus grand que a, les choses changent. Si nous supposons que b est si grand que même au prix s la consommation intérieure ne l'absorbe pas et qu'il faille exporter le surplus et le vendre à l'étranger, l'institution d'un droit de douane n'affecte pas le prix de p. Tant le prix intérieur que le prix mondial de marché de p demeurent inchangés. Néanmoins le droit de douane, en discriminant entre les productions nationale et étrangère de p, confère aux fabriques indigènes un privilège qui peut être utilisé pour une combinaison monopolistique moyennant qu'il existe certaines conditions supplémentaires. S'il est possible de trouver à l'intérieur de la marge entre s + t et s un prix de monopole, il devient payant pour les entreprises du pays de former un cartel. Le cartel vend sur le marché intérieur d'Atlantide à un prix de monopole et liquide le surplus à l'étranger aux prix mondiaux. Naturellement, comme la quantité de p offerte sur le marché mondial augmente en conséquence de la restriction de la quantité vendue en Atlantide, le prix de marché mondial baisse de s à s1. Il y a donc une condition de plus à l'apparition du prix de monopole intérieur : que la diminution totale des recettes provenant de cette baisse sur le marché mondial ne soit pas si grande qu'elle absorbe tout le gain de monopole du cartel national.

A la longue, un tel cartel national ne peut pas conserver sa position de monopole si l'entrée dans sa branche de production est ouverte à des nouveaux venants. Le facteur monopolisé dont le cartel restreint l'utilisation (en ce qui concerne le marché intérieur) pour en tirer un prix de monopole est une situation géographique qui peut aisément être reproduite par tout nouvel investisseur qui établit une nouvelle usine à l'intérieur des frontières de l'Atlantide. Dans les conditions de l'industrie moderne, dont le trait caractéristique est un progrès technologique constant, l'usine la plus récente sera généralement plus efficace que les anciennes et produira à moindre coût moyen. L'incitation pour les nouveaux venants est donc double. Elle consiste non seulement dans le gain de monopole des membres du cartel, mais aussi dans la possibilité de les surclasser par de moindres coûts de production.

Ici encore, des institutions viennent au secours des vieilles firmes qui forment le cartel. Les brevets leur donnent un monopole légal que personne n'a droit d'enfreindre. Bien entendu, une partie seulement de leurs procédés de production peut être protégée par des brevets. Mais un compétiteur privé du droit de se servir de ces procédés et de fabriquer ces articles peut en être à ce point désavantagé, qu'il ne puisse pas envisager d'entrer dans le champ de l'industrie cartellisée.

Le détendeur d'un brevet jouit d'un monopole légal qui, moyennant d'autres circonstances propices, peut être utilisé pour établir des prix de monopole. Hors du domaine couvert par le brevet lui-même, un brevet peut rendre des services auxiliaires pour établir et préserver un monopole de marge, là où les conditions institutionnelles initiales pour l'apparition d'un tel monopole existent.

Nous pouvons admettre que certains cartels mondiaux existeraient même si n'intervenait pas pour eux l'action du pouvoir politique qui fournit à d'autres producteurs les conditions indispensables à la construction d'une combinaison monopolistique. Il y a certaines marchandises, par exemple les diamants et le mercure, dont les disponibilités sont limitées naturellement par le petit nombre de leurs sources. Les détenteurs de ces ressources peuvent facilement être amenés à agir de concert. Mais de tels cartels ne joueraient qu'un rôle mineur dans l'ensemble de la production mondiale. Leur importance économique serait plutôt mince. La place importante que les cartels occupent à notre époque est le résultat des politiques interventionnistes adoptées par les gouvernants de tous les pays. Le problème du monopole que l'humanité rencontre aujourd'hui n'est pas issu du fonctionnement de l'économie de marché. C'est une produit des actes intentionnels des gouvernements. A ce que claironnent les démagogues, c'est l'un des vices inhérents au capitalisme ; c'est au contraire le fruit de politiques hostiles au capitalisme et qui visent à saboter et détruire son fonctionnement.

La terre classique des cartels a été l'Allemagne. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, l'Empire allemand se lança dans un vaste dessein de Sozialpolitik. L'idée était de relever le revenu et le niveau de vie des salariés par diverses mesures de ce qu'on appelle une législation favorable au travailleur, par le plan tant vanté de Bismarck concernant la sécurité sociale, ainsi que par des pressions et contraintes syndicalistes réclamant des taux de salaires plus élevés. Les partisans de cette politique firent fi des avertissements des économistes. Il n'y a, déclaraient-ils, pas de lois économiques qui tiennent.

Dans la dure réalité, la Sozialpolitik alourdit les coûts de production intérieurs allemands. Chaque progrès de la législation du travail, chaque grève réussie déséquilibrèrent les conditions industrielles au détriment des entreprises allemandes. Il leur devint plus difficile de battre leurs concurrents étrangers pour qui les événements intérieurs à l'Allemagne n'entraînaient pas de surcharge des coûts. Si les Allemands avaient été en mesure de renoncer à exporter des articles manufacturés et de produire seulement pour le marché intérieur, les droits de douane auraient pu abriter les usines allemandes contre la concurrence intensifiée des entreprises étrangères. Elles auraient été à même de vendre plus cher. Ce que le salarié aurait reçu par l'action du législateur et des syndicats, aurait été absorbé par le prix accru des articles qu'il achète. Les salaires réels n'auraient augmenté que dans la mesure où les entrepreneurs auraient pu améliorer les procédés techniques et ainsi accru la productivité de la main-d'œuvre. La protection douanière aurait rendu la Sozialpolitik inoffensive.

Mais l'Allemagne est, et était déjà à l'époque où Bismarck inaugura sa politique ouvrière, un pays à prépondérance industrielle. Ses usines exportaient une part considérable de leur production totale. Ces exportations permettaient aux Allemands d'importer des produits alimentaires et des matières premières qu'ils ne pouvaient produire dans leur propre pays, relativement surpeuplé et peu doté en ressources naturelles comme il l'était. Cette situation ne pouvait être redressée par un simple tarif protectionniste. Seuls des cartels pouvaient éviter à l'Allemagne les conséquences catastrophiques d'une politique « progressiste » du travail. Les cartels vendirent à des prix de monopole à l'intérieur, et à des prix inférieurs à l'étranger. Les cartels sont l'accompagnement nécessaire et le résultat forcé d'une politique du travail « progressiste », dans toute la mesure où elle affecte des industries dépendant pour leurs débouchés des marchés extérieurs. Bien entendu, les cartels ne conservent pas aux salariés les gains sociaux illusoires que les politiciens travaillistes et les dirigeants syndicalistes leur promettent. Il n'existe aucun moyen d'élever les taux de salaires pour tous ceux qui désirent gagner leur vie comme salariés, au-dessus du niveau déterminé par la productivité de chaque espèce de travail. Ce que les cartels réussirent fut simplement de contrebalancer les gains apparents en salaires nominaux, par un relèvement corrélatif des prix intérieurs. Mais le plus désastreux effet des fixations de salaire minimum — le chômage massif permanent — fut pour un temps évité.

Pour toutes les industries qui ne peuvent se contenter du marché intérieur et qui veulent vendre une partie de leur production à l'étranger, la fonction des droits de douane, en cet âge d'immixtion du pouvoir politique dans l'économie, consiste à permettre l'établissement de prix de monopole intérieurs. Quels qu'aient pu être dans le passé les buts et les effets de la protection douanière, dès qu'une nation exportatrice se lance dans des mesures législatives destinées à accroître les revenus des salariés, ou des paysans, au-dessus des taux potentiels du marché, elle doit susciter des plans dont le résultat est l'apparition de prix de monopole pour les marchandises en question. La puissance d'un gouvernement national est limitée aux frontières de sa souveraineté. Il a le pouvoir d'augmenter les coûts intérieurs de production. Il n'a pas le pouvoir de contraindre des étrangers à payer des prix corrélativement accrus pour les produits. Si l'on ne veut pas renoncer aux exportations, il faut les subventionner. La subvention peut être payée ouvertement par les finances publiques, ou la charge peut en être imposée au consommateur par les cartels et leurs prix de monopole.

Les partisans de l'intervention du pouvoir dans l'économie attribuent à l' « État » le pouvoir de favoriser certains groupes dans le cadre du marché par un simple fiat. En réalité ce pouvoir est celui qu'a le gouvernement de susciter des combinaisons de monopole. Les gains de monopole sont les fonds sur lesquels sont financés les « avantages sociaux ». Dans la mesure où ces gains de monopole ne suffisent pas, les diverses mesures d'intervention paralysent immédiatement le fonctionnement du marché, faisant apparaître le chômage, la dépression et le dépérissement des capitaux. Cela explique que tous les gouvernements contemporains soient préoccupés de susciter des monopoles dans tous les secteurs du marché qui sont d'une manière ou d'une autre en liaison avec le commerce extérieur.

Si un gouvernement ne veut ou ne peut atteindre ses buts monopolistiques directement, il recourt à d'autres moyens. Dans le domaine du charbon et de la potasse, le gouvernement impérial allemand suscita des cartels obligatoires. Le New Deal américain échoua devant l'opposition des milieux économiques à organiser les grandes industries nationales sur la base d'un cartel obligatoire. Il eut plus de chance dans certaines branches vitales de l'agriculture, avec des mesures destinées à restreindre la production en échange de prix de monopole. Une longue série d'accords conclus entre les plus importants gouvernements du monde eut pour but d'établir un prix de monopole mondial pour diverses matières premières et denrées alimentaires 17. C'est le but avoué des Nations Unies que de poursuivre ces plans.

12. Il est nécessaire de considérer cette politique favorable aux monopoles, de la part des gouvernements contemporains, comme un phénomène uniforme, si l'on veut discerner les raisons qui l'ont motivé. Du point de vue catallactique, ces monopoles ne sont pas uniformes. Les cartels contractuels que passent les entrepreneurs en prenant avantage de l'incitation fournie par les droits de douane protectionnistes sont des exemples de monopoles de marge. Là où le gouvernement provoque directement des prix de monopole, nous sommes en présence de monopoles de licence. Le facteur de production dont l'usage est restreint afin que s'établisse un prix de monopole est la licence 18, que la loi rend obligatoire pour pouvoir fournir aux consommateurs.

Ces licences peuvent être conférées de différentes manières :

  • a) Une licence illimitée est accordée à pratiquement tout demandeur. Cela équivaut à la situation dans laquelle aucune licence n'est exigée.
  • b) Les licences sont accordées seulement à des postulants sélectionnés. La concurrence est limitée. Néanmoins, des prix de monopole ne peuvent apparaître que si les bénéficiaires de licences agissent de concert et si la configuration de la demande s'y prête.
  • c) Il n'y a qu'un seul titulaire de licence. Ce titulaire — par exemple le détenteur d'un brevet ou d'un copyright — est un monopoliste. Si la configuration de la demande s'y prête, et si le titulaire entend se procurer des gains de monopole, il peut demander des prix de monopole.
  • d) Les licences sont quantitativement définies. Elles confèrent au titulaire seulement le droit de produire ou de vendre une certaine quantité, afin de l'empêcher de déranger les plans de l'autorité. C'est l'autorité elle-même qui dirige l'établissement des prix de monopole.

Finalement, il y a des cas où le gouvernement établit un monopole pour des buts fiscaux. Les gains de monopole vont au Trésor public. Beaucoup de gouvernements européens ont institué un monopole des tabacs. D'autres ont monopolisé le sel, les allumettes, les télégraphes et téléphones, la radio, etc. Sans exception tous les pays ont un monopole gouvernemental des services postaux.

13. Le monopole de marge ne doit pas nécessairement son apparition à un facteur institutionnel tel qu'un droit de douane. Il peut aussi être produit par des différences suffisantes entre la fertilité ou productivité de quelques-uns des facteurs de production.

Il a déjà été dit que c'est une grosse erreur que de parler d'un monopole du sol et de se référer aux prix de monopole et gains de monopole en expliquant les prix des produits agricoles et la rente du sol. Chaque fois que l'histoire est en présence de prix de monopole pour les produits de l'agriculture, c'est un monopole de licence provoqué par le décret d'un gouvernement. Néanmoins, la constatation de ces faits ne veut pas dire que des différences dans la fertilité du sol ne pourraient jamais produire des prix de monopole. Si la différence entre la fertilité du sol le plus pauvre encore cultivé, et celle de la plus riche jachère disponible pour étendre la production, était si considérable que les possesseurs du sol déjà exploité puissent trouver un prix de monopole avantageux à l'intérieur de cette marge, ils pourraient envisager de restreindre la production par une action concertée afin de se procurer des gains de monopole. Mais le fait est que les conditions physiques de l'agriculture ne sont pas conformes à une telle hypothèse. C'est précisément en raison de ce fait que les agriculteurs qui désirent des prix de monopole ne recourent pas à l'action spontanée, mais réclament l'intervention du gouvernement.

Dans diverses branches de l'industrie minière, les conditions sont souvent plus propices à l'apparition de prix de monopole basés sur des monopoles de marge.

14. Il a été soutenu de nombreuses fois que les économies d'échelle de la production de masse ont engendré une tendance aux prix de monopole dans les industries de transformation. Un tel monopole serait appelé, dans notre terminologie, un monopole de marge.

Avant d'entrer dans la discussion de ce point, il faut élucider le rôle que joue une augmentation ou une diminution du coût moyen de production unitaire, dans les considérations d'un monopoliste recherchant le prix de monopole le plus avantageux. Nous considérons le cas du possesseur d'un facteur complémentaire de production monopolisé, par exemple un brevet, et qui en même temps fabrique le produit p. Si le coût moyen de production d'une unité de p, sans aucun égard au brevet, diminue lorsque s'accroît la quantité produite, le monopoliste doit mettre cela en balance avec les gains attendus d'une restriction de production. Si, d'autre part, le coût de production par unité décroît lorsque la production totale est limitée, l'incitation à tenter de restreindre la production de façon monopolistique est augmentée. Il est clair que le simple fait que la production de masse tende généralement à abaisser le coût moyen de production est en lui-même non pas un facteur poussant à l'instauration de prix de monopole, mais plutôt un frein.

Ceux qui imputent aux économies d'échelle la multiplication des prix de monopole essaient de dire que l'efficacité plus grande de la production de masse rend difficile ou même impossible aux installations de petite dimension de soutenir la concurrence. Une grande usine, croient-ils, pourrait recourir à des prix de monopole avec impunité parce que la petite entreprise n'est pas capable de défier son monopole. Or, il est certainement vrai que dans de nombreuses branches des industries de transformation, il serait déraisonnable d'aborder le marché avec les produits à coûts élevés de petites usines mal équipées. Une fabrique moderne de cotonnades n'a pas à craindre la concurrence des quenouilles de jadis ; ses rivaux sont d'autres établissements plus ou moins adéquatement équipés. Mais cela ne veut pas dire qu'elle soit favorisée de la possibilité de vendre à des prix de monopole. Il y a. concurrence entre les grandes entreprises aussi. S'il y a fréquemment des prix de monopole dans la vente des produits de la grande entreprise, les raisons en sont ou bien des brevets ou le monopole de la propriété de mines ou autres sources de matières premières, ou bien des cartels basés sur la protection douanière.

II ne faut pas confondre les notions de monopole et de prix de monopole. Le monopole en lui-même est catallactiquement sans importance s'il ne produit pas de prix de monopole. Les prix de monopole sont, eux, de conséquence seulement parce qu'ils résultent d'une conduite des affaires qui défie la suprématie des consommateurs, et substitue les intérêts privés du monopoliste à ceux du public. Ils sont le seul exemple dans le fonctionnement de l'économie de marché, où la distinction entre production pour le profit et production pour l'usage pourrait, dans une certaine mesure, être faite ; mais il faudrait pour cela négliger le fait que les gains de monopole n'ont absolument rien à faire avec les profits proprement dits. Ils ne font pas partie de ce que la catallactique peut appeler profits ; ils sont une majoration du prix gagné en vendant les services rendus par certains facteurs de production, certains de ces facteurs étant physiques, d'autres simplement institutionnels. Si les entrepreneurs et capitalistes, en l'absence d'une constellation de prix de monopole, s'abstiennent d'étendre la production d'une certaine branche parce que les perspectives que leur offrent d'autres branches sont plus attrayantes, ils n'agissent pas à l'encontre des intérêts des consommateurs. Au contraire, ils suivent précisément la direction montrée par la demande telle qu'elle se manifeste sur le marché.

Le préjugé politique qui a obscurci la discussion sur le problème du monopole a négligé de considérer les questions essentielles impliquées. Devant chaque cas de prix de monopole il faut avant tout se demander quels obstacles empêchent les gens de défier les monopolistes. En répondant à cette question, l'on découvre le rôle joué dans l'apparition de prix de monopole par les facteurs institutionnels. Il était absurde de parler de conspiration en ce qui concerne les marchés entre firmes américaines et cartels allemands. Si un Américain désirait fabriquer un article protégé par un brevet possédé par des Allemands, il était obligé par la loi américaine à trouver un arrangement avec les industries allemandes.

15. Un cas spécial est ce que l'on pourrait appeler le monopole de mise perdue.

Dans le passé, des capitalistes ont investi des fonds dans une usine destinée à produire un article p. Les événements ultérieurs prouvent que cet investissement a été un échec. Les prix qui peuvent être obtenus en vendant p sont si bas que le capital investi dans l'équipement inconvertible ne peut rapporter de revenu. Il est perdu. Toutefois, ces prix sont assez hauts pour produire un revenu raisonnable pour le capital variable à employer dans la production courante de p. Si la perte irrévocable du capital investi dans l'équipement inconvertible se trouve entérinée dans les comptes et que ceux-ci soient entièrement modifiés en conséquence, le capital réduit travaillant dans l'entreprise est, en gros, si profitable que ce serait une nouvelle erreur que d'arrêter complètement l'exploitation. L'usine travaille à pleine capacité en produisant la quantité q de p et en vendant l'unité au prix de s.

Mais la situation pourrait être telle qu'il soit loisible à l'entreprise de récolter un gain de monopole en restreignant le volume produit à q / 2 et en vendant l'unité au prix de 3 s. Dans ces conditions, le capital investi dans l'équipement inconvertible n'apparaît plus complètement perdu. Il rapporte un petit revenu, c'est le gain de monopole.

Cette entreprise maintenant vend à des prix de monopole et récolte des gains de monopole bien que le capital investi total rapporte peu lorsqu'on le compare avec ce que les investisseurs en auraient retiré s'ils l'avaient investi dans d'autres branches de production. L'entreprise détourne du marché les services que la capacité de production inutilisée de son équipement durable pourrait rendre, et s'en trouve mieux que si elle produisait à pleine capacité. Elle élude les ordres du public. Le public aurait été en meilleure position si les investisseurs avaient évité l'erreur d'immobiliser une partie de leur capital dans la production de p. Bien entendu, le public ne pourrait évidemment pas recevoir de p. Mais il obtiendrait à la place des articles dont il est actuellement privé parce que le capital requis pour les produire a été gaspillé dans la construction d'un ensemble conçu pour la production de p. Néanmoins, les choses étant ce qu'elles sont après que cette faute irréparable eut été commise, le public désire davantage de p et il est disposé à payer pour cela ce qui est maintenant son prix concurrentiel virtuel sur le marché, c'est-à-dire s. Les gens n'approuvent pas, dans les circonstances actuelles, l'action de l'entreprise qui s'abstient d'employer un certain montant de capital variable à produire p. Ce montant n'est assurément pas resté inemployé. Il va à d'autres branches de production et sert là à fabriquer autre chose, que nous désignons par m. Mais dans les conditions nouvelles du moment, les consommateurs préféreraient un accroissement de la quantité disponible de p à un accroissement de la quantité disponible de m. La preuve en est que, s'il n'y avait pas une restriction monopolistique de la capacité de produire p comme c'est le cas dans les conditions données, la profitabilité d'une fabrication de la quantité q vendue au prix s serait telle que cette production rapporterait davantage qu'une augmentation de la quantité produite de l'article m.

Il y a deux traits caractéristiques dans le cas étudié. D'abord, les prix de monopole payés par les acheteurs restent inférieurs au coût total de la production de p dans le cas où l'on tiendrait pleinement compte de l'apport des investisseurs. Ensuite, les gains de monopole de la firme sont si faibles qu'ils ne font pas apparaître toute l'aventure comme un bon investissement. Elle reste un mauvais investissement. C'est précisément ce fait qui constitue la position monopolistique de la firme. Aucun nouveau venant ne veut entrer dans ce champ d'activité, parce que la production de p aboutit à des pertes.

Le monopole de mise perdue n'est nullement une construction purement académique. C'est, par exemple, le cas présent d'un certain nombre de compagnies de chemin de fer. Mais il faut se garder de prendre toute situation où il y a de la capacité de production inemployée, pour un cas de monopole de mise perdue. Même en l'absence de monopole, il peut être plus avantageux d'employer le capital variable à d'autres usages, au lieu de pousser la production à la limite de capacité de son équipement inconvertible durable ; alors la limitation de production se conforme précisément à l'état du marché concurrentiel et aux souhaits du public.

16. Les monopoles locaux sont, généralement, d'origine institutionnelle. Mais il y a aussi des monopoles locaux qui découlent des conditions d'un marché non entravé. Souvent le monopole institutionnel est instauré pour gérer un monopole qui est venu à l'existence, ou qui viendrait probablement à l'existence, sans aucune intervention autoritaire dans le marché. Une classification catallactique des monopoles locaux doit distinguer trois groupes : monopole de marge, monopole d'espace limité, et monopole de licence.

Un monopole de marge local est caractérisé par le fait que l'obstacle qui empêche l'entrée de nouveaux compétiteurs sur le marché pour briser le monopole des vendeurs locaux est constitué par le coût relativement élevé c du transport. Des droits de douane sont inutiles pour conférer une protection limitée à une firme qui dispose sur place de tous les éléments pour fabriquer des briques, contre la concurrence de briqueteries très éloignées. Les coûts de transport lui fournissent une marge dans laquelle, si la configuration de la demande s'y prête, un prix de monopole avantageux peut être trouvé.

Jusque-là, les monopoles de marge locaux ne diffèrent pas catallactiquement des autres exemples de monopole de marge. Ce qui les en distingue et rend nécessaire de les étudier à part est leur relation avec la rente du sol urbain d'un côté, et leur relation avec le développement des villes de l'autre.

Supposons qu'une zone A, offrant des conditions favorables pour que s'y groupe une population urbaine croissante, soit assujettie à des prix de monopole pour les matériaux de construction. En conséquence, les coûts de la construction sont plus élevés qu'ils ne le seraient en l'absence d'un tel monopole. Mais il n'y a pas de raison, pour ceux qui pèsent le pour et le contre de choisir l'emplacement de leur habitation et de leur atelier dans cette zone A, de payer plus cher l'achat ou la location de ces habitations et lieux de travail. Ces prix sont déterminés d'une part par les prix correspondants dans d'autres endroits, et d'autre part par les avantages que présente le choix de A en comparaison d'autres localités. La dépense supplémentaire requise pour la construction n'affecte pas ces prix, son incidence retombe sur le revenu du terrain. Le fardeau des gains de monopole des vendeurs de matériaux de construction retombe sur les propriétaires du sol urbain. Ces gains absorbent des revenus qui, en leur absence, iraient à ces propriétaires. Même dans le cas — peu vraisemblable — où la demande de logements et de locaux industriels est telle qu'ils soit possible aux propriétaires du sol de réaliser des prix de monopole pour la vente ou la location, les prix de monopole des matériaux de construction affecteront seulement les revenus des propriétaires du sol, non les prix à payer par les acheteurs ou locataires.

Le fait que le poids des gains de monopole retombe sur le prix de l'utilisation urbaine du sol ne signifie pas que cela n'entrave pas la croissance de la ville. L'emploi de la zone périphérique pour étendre la construction d'immeubles est retardé. Le moment où il devient avantageux pour le propriétaire d'un terrain suburbain de le soustraire à l'utilisation agricole ou rurale et de l'affecter au développement urbain apparaît plus tard.

Or, arrêter le développement d'une ville est une opération à double tranchant. Son avantage pour le monopoliste est ambigu. Il ne peut savoir si les conditions futures seront de nature à attirer plus de monde à A, qui est le seul marché pour ses produits. L'un des attraits qu'une ville présente à des nouveaux venants est d'être grande, d'avoir une population nombreuse. L'industrie et le commerce vont vers de tels centres. Si l'action du monopoliste retarde la croissance d'une agglomération, elle peut diriger le courant vers d'autres localités. Une chance peut être manquée, qui ne se retrouve jamais. Des recettes plus grosses dans l'avenir peuvent se trouver sacrifiées pour des gains à court terme relativement faibles.

Il est donc au moins douteux que le propriétaire d'un monopole de marge local agisse au mieux de ses intérêts à long terme, lorsqu'il se risque à vendre à des prix de monopole. Il serait plus avantageux pour lui, fréquemment, de varier ses prix selon diverses catégories d'acheteurs. II pourrait vendre plus cher pour les projets d'immeubles dans les quartiers centraux et moins cher pour ceux prévus dans les districts de la périphérie. La portée du monopole de marge local est plus limitée qu'on ne le suppose généralement.

Le monopole d'espace limité découle du fait que les circonstances physiques restreignent le champ d'opération de telle sorte que peu d'entreprises ou même urge seule peuvent y entrer. Le monopole apparaît lorsqu'il n'y a qu'une entreprise dans ce champ, ou que les quelques entreprises qui y opèrent s'entendent pour agir de concert.

Il est parfois possible pour deux compagnies de trolleys concurrentes de fonctionner dans les mêmes rues d'une ville. Il v a eu des cas où deux ou même plusieurs compagnies participaient à la fourniture aux résidents du gaz, de l'électricité et du téléphone. Mais même dans ces cas exceptionnels, la concurrence existe à peine. La situation suggère aux rivaux de s'entendre, au moins tacitement. L'exiguïté de l'espace aboutit, d'une façon ou d'une autre, à un monopole.

En pratique le monopole d'espace limité est étroitement lié au monopole sous licence. Il est pratiquement impossible d'entrer dans le domaine sans un accord avec les autorités locales contrôlant les rues et leur sous-sol. Même en l'absence de lois exigeant une autorisation pour l'installation d'une entreprise de services publics, il serait nécessaire qu'elle s'entende avec les autorités municipales. Que l'on appelle ou non de tels accords une concession n'a pas d'importance.

Un monopole, bien entendu, n'aboutit pas forcément à des prix de monopole. Il dépend des données spéciales de chaque cas, qu'une compagnie de services publics concessionnaire puisse ou ne puisse pas pratiquer un prix de monopole. Mais il y a certainement des cas où elle le peut. Il se peut que la compagnie soit mal avisée en choisissant une politique de prix de monopole, et qu'elle eût mieux servi ses intérêts à long terme en pratiquant des prix plus modérés. Mais il n'y a pas de garantie qu'un monopoliste découvre le prix le plus avantageux pour lui entre tous les prix possibles.

Il faut admettre en fait que le monopole d'espace limité aboutit souvent à des prix de monopole. Dans ce cas, nous sommes en présence d'une situation où le processus de marché ne remplit pas sa fonction démocratique 19.

L'entreprise privée est très impopulaire auprès de nos contemporains. La propriété privée des moyens de production est particulièrement détestée dans ces domaines où le monopole d'espace limité apparaît même si la compagnie ne demande pas des prix de monopole, et même si son exploitation ne rapporte que peu de bénéfice ou même aboutit à des pertes. Une compagnie privée de « service public » est l'ennemi public, aux yeux des politiciens interventionnistes et socialistes. Les électeurs approuvent tout ce que les autorités peuvent lui infliger de dommages. Il est généralement tenu pour évident que ces entreprises doivent être nationalisées ou municipalisées. Les gains de monopole, dit-on, ne doivent jamais échoir aux particuliers. Ils doivent tomber exclusivement dans les fonds publics.

Le résultat des politiques de nationalisation ou municipalisation des dernières décennies a presque sans exception été un échec financier, un service médiocre et la corruption politique. Aveuglés par leurs préjugés anticapitalistes, les gens excusent le service médiocre et la corruption et, pendant longtemps, ils n'ont pas fait attention à l'échec financier. Il n'empêche que cet échec est l'un des facteurs qui ont concouru à l'apparition de la crise de l'interventionnisme contemporain 20.

17. Il est habituel de caractériser les politiques syndicalistes comme des méthodes monopolistiques tendant à substituer des taux de salaire monopolistiques aux taux concurrentiels. Pourtant, en règle générale, un syndicat de salariés ne cherche pas à imposer des taux de salaires monopolistiques. Ce que cherche un syndicat, c'est de restreindre la compétition dans son propre secteur du marché du travail, afin de faire monter ses taux de salaire. Mais la restriction de concurrence ne doit pas être confondue avec une politique de prix monopolistiques. Le caractère distinctif des prix de monopole est le fait qu'une partie p seulement du disponible total P étant mise en vente, elle rapporte davantage que la vente de P. Le monopoliste encaisse un gain de monopole en détournant du marché la quantité P – p. Ce n'est pas le niveau de ce gain qui dénote la situation de prix de monopole comme telle, mais l'action intentionnelle des monopolistes qui ont entraîné cette situation. Le monopoliste ne se désintéresse pas de l'emploi de la totalité du stock disponible ; il est également intéressé par chaque fraction de ce stock ; si une part reste invendue, c'est pour lui une perte. Néanmoins il choisit de laisser inemployée une part, parce que la configuration momentanée de la demande rend cette manière de procéder plus avantageuse pour lui. C'est l'état particulier du marché qui motive sa décision. Le monopole qui est l'une des deux conditions indispensables pour l'apparition d'un prix de monopole peut être — et est en général — le résultat d'une intervention institutionnelle dans les données du marché. Mais ces forces extérieures ne déterminent pas directement un prix de monopole. C'est seulement si une seconde condition est remplie, que s'ouvre une occasion d'action monopolistique.

Il en va autrement dans le cas de la simple restriction d'offre. Ici, les auteurs de la restriction ne s'inquiètent pas de ce qui peut advenir de la part d'offre qu'ils empêchent de parvenir au marché. Le sort des gens qui détiennent cette part leur est indifférent. Ils ne considèrent que la partie de l'offre qui reste présente sur le marché. L'action monopolistique n'est avantageuse au monopoliste que si le produit net total d'un prix de monopole dépasse le produit net total au prix de concurrence potentiel. L'action restrictive d'autre part est toujours avantageuse pour le groupe privilégié et désavantageuse pour ceux qu'elle exclut du marché. Elle élève toujours le prix par unité, et par conséquent la recette nette du groupe privilégié. Les pertes du groupe exclu ne sont pas prises en considération par le groupe privilégié.

Il peut arriver que les bénéfices que les membres du groupe privilégié tirent de la restriction de concurrence soient beaucoup plus lucratifs pour eux que ne pourrait l'être n'importe quel prix de monopole imaginable. Mais ceci est une autre question. Cela n'efface pas les différences catallactiques entre les deux modes d'action.

Les syndicats de salariés visent à une situation de monopole sur le marché du travail. Mais une fois qu'ils l'ont atteinte, leur politique est restrictive et non pas une politique de prix de monopole. Ils s'efforcent de restreindre l'offre de travail dans leur branche, sans s'occuper du sort des exclus. Ils ont réussi, dans tous les pays relativement sous-peuplés, à élever des barrières à l'immigration. C'est ainsi qu'ils conservent de hauts taux de salaires relatifs. Les travailleurs étrangers exclus sont obligés de rester dans leur pays, où la productivité marginale de la main-d'œuvre et, par conséquent, les taux de salaire sont inférieurs. La tendance à l'égalisation des taux de salaire qui prédomine lorsque la mobilité de la main-d'œuvre d'un pays à l'autre est libre se trouve paralysée lorsque cette liberté disparaît. Sur le marché intérieur, les syndicats n'admettent pas la concurrence des travailleurs non syndiqués, et n'admettent qu'un nombre limité de membres. Ceux qui ne sont pas admis doivent se diriger vers des emplois moins rémunérés ou rester sans emploi. Les syndicats ne s'intéressent pas au sort de ces gens-là.

Même si un syndicat endosse la responsabilité de payer à ses membres en chômage, sur les cotisations de ceux qui sont employés, des indemnités non inférieures aux gains des membres au travail, son action n'est pas une politique de prix de monopole. Car les syndiqués en chômage ne sont pas les seuls travailleurs à subir les conséquences fâcheuses, sur leur possibilité de gagner de l'argent, de la politique du syndicat qui impose des taux de salaires supérieurs au taux potentiel du marché. Les intérêts des travailleurs non admis dans le syndicat ne sont pas pris en considération.

Traitement mathématique des prix de monopole

Les économistes mathématiciens ont consacré une attention particulière à la théorie des prix de monopole. Il semble que les prix de monopole soient un chapitre de la catallactique qui se prête mieux que les autres au traitement mathématique. Néanmoins, les services que cette méthode peut rendre dans ce domaine sont eux aussi assez minces.

En ce qui concerne les prix concurrentiels, les mathématiques ne peuvent donner rien de plus qu'une description mathématique de divers états d'équilibre et des conditions qu'exigerait la construction imaginaire d'une économie tournant en rythme uniforme. Elles ne peuvent rien dire des actions qui amèneraient finalement à ces équilibres et à ce système tournant en rythme uniforme, si aucun changement ultérieur ne devait intervenir.

Dans la théorie des prix de monopole, les mathématiques approchent un peu plus de la réalité de l'action. Elles montrent comment le monopoliste pourrait découvrir le prix optimum de monopole, pourvu qu'il ait à sa disposition toutes les données requises. Mais le monopoliste ne connaît pas l'aspect de la courbe de la demande. Ce qu'il connaît, ce ne sont que des points auxquels les courbes de la demande et de l'offre se sont coupées dans le passé. Il n'est donc pas en mesure d'employer les formules mathématiques pour découvrir s'il existe un quelconque prix de monopole possible pour l'article dont il a le monopole, ni dans l'affirmative lequel des divers prix de monopole est le prix optimum. Les analyses mathématiques et graphiques ne sont donc pas moins futiles dans ce secteur de l'action que dans tous les autres. Mais au moins, elles schématisent les délibérations du monopoliste et, à la différence du cas des prix de concurrence, elles ne se contentent pas d'une simple construction auxiliaire de l'analyse théorique, construction qui ne joue pas de rôle dans l'action réelle.

Des économistes mathématiciens contemporains ont embrouillé l'étude des prix de monopole. Ils considèrent le monopoliste non comme le vendeur d'un bien monopolisé, mais comme un entrepreneur ou un producteur. Or, il est nécessaire de distinguer clairement le gain de monopole du profit d'entrepreneur. Les gains de monopole ne peuvent être récoltés que par le vendeur d'une marchandise ou d'un service. Un entrepreneur ne peut en recueillir que dans sa qualité de vendeur d'une marchandise monopolisée, non en sa qualité d'entrepreneur. Les avantages et désavantages qui peuvent découler de la baisse ou de la hausse du coût de production par unité lorsque la production totale augmente, diminuent ou augmentent la recette nette du monopoliste et influent sur sa conduite. Mais le traitement catallactique des prix de monopole ne doit pas oublier que le gain de monopole spécifique dérive, compte tenu de la configuration de la demande, uniquement du monopole détenu sur un bien ou un droit. C'est cela seulement qui procure au monopoliste l'occasion de restreindre l'offre sans crainte de voir d'autres personnes déjouer son plan en accroissant la quantité mise en vente par elles. Les tentatives pour définir les conditions requises pour l'apparition d'un prix de monopole en se reportant à la configuration des coûts de production sont vaines.

C'est une cause d'erreur que de décrire la situation de marché créée par les prix de cmncurrence, en déclarant que le producteur pris isolément pourrait, au prix du marché, vendre aussi bien une quantité supérieure à celle qu'il a effectivement vendue. Cela n'est vrai que lorsque deux conditions sont remplies : le producteur en question, A, n'est pas le producteur marginal, et une production intensifiée n'implique pas des coûts additionnels qui ne pourraient être couverts par la vente de la quantité additionnelle produite. Sous ces deux conditions, l'expansion de A force le producteur marginal à cesser de produire ; la quantité offerte à la vente reste inchangée.

Le caractère distinctif du prix de concurrence par rapport au prix de monopole, est que le premier résulte d'une situation où les possesseurs de biens et services de tous ordres sont obligés de servir au mieux les souhaits des consommateurs. Sur un marché concurrentiel, il n'existe pas de politique des prix des vendeurs. Ils n'ont pas d'autre choix que de vendre tout ce qu'ils peuvent, aux prix les plus hauts qu'on leur propose. Mais le monopoliste s'en tire mieux en détournant du marché la part des existants dont il dispose, en vue de faire des gains de monopole spécifiques.

7 / Bonne renommée

Il faut souligner encore que le marché est peuplé de gens qui n'ont pas l'omniscience, mais seulement une connaissance plus ou moins déformée des conditions momentanées.

L'acheteur doit toujours s'en remettre à la loyauté et à la compétence du vendeur. Même dans l'achat d'un bien de production l'acheteur, bien qu'en général expert dans la branche, dépend dans une certaine mesure du degré de confiance que mérite le vendeur. C'est à plus forte raison le cas sur le marché des biens de consommation. Ici, le vendeur s'y connaît mieux en général, techniquement et commercialement, que les acheteurs. La tâche du commerçant n'est pas seulement de vendre ce que l'acheteur demande ; il doit souvent conseiller l'acheteur sur la manière de choisir la marchandise qui conviendra le mieux à ses besoins. Le détaillant n'est pas simplement quelqu'un qui vend, il est aussi quelqu'un qui aide amicalement. Le public n'adresse pas au hasard sa clientèle. Dans la mesure du possible, l'on préfère un magasin ou une marque dont on a eu personnellement un bon souvenir, ou que des amis de confiance ont recommandé.

La faveur du public repose sur le renom qu'une maison acquiert en raison de ses services passés ; cela implique que le public s'attend que celui qui jouit de sa faveur continuera à le servir aussi bien à l'avenir que par le passé. Ce préjugé favorable n'est pas un phénomène particulier aux relations économiques. Il est présent dans toutes les relations sociales. Il détermine le choix que l'on fait de son conjoint, de ses amis, de son candidat politique. La catallactique, évidemment, ne s'occupe que du préjugé favorable en matière commerciale.

Peu importe que la bonne renommée soit fondée sur des réussites ou services réels, ou qu'elle soit seulement le produit de l'imagination ou d'idées fallacieuses. Ce qui compte dans l'agir humain n'est pas la vérité telle qu'elle peut apparaître à un être omniscient, mais les opinions de gens susceptibles de se tromper. Il y a des cas où les acheteurs sont disposés à payer un prix plus élevé pour une certaine marque d'un mélange, bien que l'article de marque ne diffère pas, dans sa structure physique et chimique, d'un autre produit meilleur marché. Les experts peuvent juger une telle conduite déraisonnable. Mais aucun homme ne peut devenir expert dans tous les domaines qui se rapportent à ses choix. Il ne peut éviter complètement de remplacer par la confiance en autrui la connaissance de l'état des choses véritable. Le consommateur courant ne choisit pas toujours r son article ou service, mais le fournisseur en qui il a confiance. Il paie une prime à ceux qu'il estime dignes de foi.

Le rôle que la bonne renommée joue sur le marché n'affaiblit ni ne restreint la concurrence. Chacun est libre d'acquérir bonne renommée, et celui qui l'a peut la perdre. Beaucoup de réformistes, poussés par leur préjugé en faveur d'une bienveillante tutelle gouvernementale, préconisent 1 des certificats de qualité gradués, délivrés par l'autorité et remplaçant les marques de fabrique. Ils auraient raison si les dirigeants et bureaucrates étaient doués d'omniscience et parfaitement impartiaux. Mais comme les officiels ne sont pas exempts de l'humaine faiblesse, la mise en vigueur de tels systèmes ne ferait que remplacer les défauts des citoyens individuels par les défauts des délégués du pouvoir politique. L'on ne rend pas un homme plus heureux en l'empêchant de choisir une marque de cigarettes ou de conserves alimentaires, de préférence à d'autres qui lui plaisent moins.

Acquérir une bonne renommée n'implique pas seulement l'honnêteté et le zèle en servant les clients, mais aussi des dépenses en argent. Cela prend du temps, pour une affaire, que de se faire une clientèle fidèle. En attendant, il faut fréquemment supporter des pertes en mettant en balance des profits qui viendront plus tard.

Du point de vue du vendeur, la bonne renommée est pour ainsi dire un nécessaire facteur de production. Elle est pourvue d'un prix en conséquence. Peu importe qu'habituellement l'équivalent en argent de la bonne renommée ne soit pas inscrit dans la comptabilité et aux bilans. Quand une affaire est vendue, un prix est payé pour la bonne renommée pourvu qu'il soit possible de la transmettre à l'acquéreur.

C'est par conséquent un problème de catallactique, que d'étudier la nature de cette chose particulière appelée bonne renommée. Dans cet examen, nous devons distinguer trois cas différents.

Cas 1. — La bonne renommée donne au vendeur l'occasion de vendre à prix de monopole, ou de discriminer entre diverses catégories d'acheteurs. Cela ne diffère pas des autres cas de prix de monopole ou de discrimination de prix.

Cas 2. — La bonne renommée donne au vendeur seulement la possibilité de vendre à des prix correspondants à ceux qu'obtiennent ses concurrents. S'il n'avait pas la bonne renommée, il ne vendrait pas ou ne vendrait qu'en faisant des rabais. La bonne renommée lui est aussi nécessaire que les locaux commerciaux, des stocks bien composés suffisant en permanence à la demande, et la collaboration de serveurs et aides compétents. Les coûts impliqués par l'acquisition de la bonne renommée jouent le même rôle que n'importe quels autres frais d'exploitation. Ils doivent être couverts par un surplus des recettes totales sur les coûts totaux.

Cas 3. — Le vendeur jouit, dans un cercle limité de clients fidèles, d'une réputation si brillante qu'il peut leur vendre à des prix plus élevés que ceux payés à ses concurrents moins réputés. Néanmoins, ces prix ne sont pas des prix de monopole. Ils ne résultent pas d'une politique délibérée visant à restreindre les ventes totales en vue d'augmenter les recettes nettes totales. Il se peut que le vendeur n'ait absolument aucun moyen de vendre une quantité plus grande, ce qui est par exemple le cas d'un médecin qui est occupé à la limite de ses forces bien qu'il demande plus cher que ses collègues moins populaires. Il se peut aussi que l'accroissement des ventes exigerait un investissement supplémentaire de capital, et que le vendeur n'ait pas ce capital, ou qu'il pense pouvoir mieux l'employer ailleurs. Ce qui empêche l'expansion de la production et de la quantité du bien ou du service offert à la vente n'est pas une action intentionnelle de la part du vendeur, c'est l'état du marché.

Comme la fausse interprétation de ces faits a engendré toute une mythologie de la « concurrence imparfaite » et de la « concurrence monopolistique », il est nécessaire d'entrer dans un examen plus détaillé des considérations de l'entrepreneur qui pèse le pour et le contre d'une expansion de son affaire.

Accroître un ensemble productif, et tout autant porter la production à un niveau supérieur en passant de l'utilisation partielle d'un ensemble productif à son utilisation en pleine capacité, demande un investissement de capital supplémentaire, qui n'est raisonnable que s'il n'y a pas d'autre investissement plus profitable à réaliser 21. Peu importe que l'entrepreneur soit assez riche pour investir ses propres fonds, ou qu'il lui faille emprunter les fonds nécessaires. La partie des capitaux propres de l'entrepreneur qu'il n'emploie pas dans sa firme n'est pas pour autant « oisive ». Elle est utilisée ailleurs, dans le cadre du système économique. Afin d'être employés à étendre la firme en question, ces fonds doivent être retirés de leur emploi présent 22. L'entrepreneur ne se risquera à ce changement d'investissement que s'il en attend un accroissement de son revenu net. En outre, d'autres doutes peuvent faire obstacle à l'envie d'étendre une entreprise prospère, même si la situation du marché semble propice. L'entrepreneur peut douter de sa propre capacité à diriger avec succès un ensemble plus important. Il peut aussi être retenu par l'exemple d'affaires jadis prospères pour lesquelles l'expansion a été cause d'échec.

Un homme d'affaires qui, en raison de son extrême renommée, est en mesure de vendre à des prix plus élevés que ses concurrents, pourrait naturellement renoncer à son avantage et ramener ses prix au niveau de ses confrères. Comme tout vendeur de marchandises ou de travail, il peut s'abstenir de tirer l'avantage maximum de la configuration du marché, et vendre à un prix où la demande excède l'offre. En le faisant, il ferait des cadeaux à d'autres gens. Les bénéficiaires seraient ceux qui achètent aux prix abaissés. D'autres, bien que disposés à acheter au même prix, devraient repartir les mains vides parce que l'offre n'est pas suffisante.

Quel que soit l'article, la restriction de la quantité produite et mise en vente découle toujours des décisions d’entrepreneurs désireux de recueillir le profit le plus élevé possible et d’éviter des pertes. Ce qui caractérise des prix de monopole ne doit pas être recherché dans le fait que les entrepreneurs n’ont pas produit davantage de l’article en question et, par conséquent, n’ont pas provoqué une baisse de son prix. Ni dans le fait que des facteurs complémentaires de production sont restés inutilisés alors que leur emploi aurait abaissé le prix du produit. La seule question pertinente est si, oui ou non, la restriction de production est le résultat de l’action du détenteur — monopoliste — de biens ou de services qui en retient une partie pour obtenir un prix plus élevé du reste. La caractéristique des prix de monopole réside dans le déni opposé par le monopoliste aux désirs des consommateurs. Un prix de concurrence pour le cuivre signifie que le prix final du cuivre tend vers un point où les gisements sont exploités dans la mesure où le permettent les prix des facteurs de production complémentaires non spécifiques requis ; la mine marginale ne rapporte aucune rente d’extraction. Les consommateurs se voient procurer tout le cuivre dont eux-mêmes définissent la quantité par le prix qu’ils consentent à donner pour le cuivre et toutes les autres marchandises. Un prix de monopole du cuivre signifie que les gisements de cuivre ne sont exploités qu’à un moindre degré parce que cela est plus avantageux pour les possesseurs ; le capital et la travail qui, si la suprématie des consommateurs n’avait pas été violée, auraient été employés à produire un supplément de cuivre, sont employés à produire d’autres articles pour lesquels la demande des consommateurs est moins intense. Les intérêts des détenteurs de gisements de cuivre supplantent ceux des consommateurs. Les ressources de cuivre existantes ne sont pas utilisées conformément aux désirs et affectations que préfère le public.

Les profits sont aussi, bien entendu, le fruit d’un écart entre les désirs des consommateurs et les actions des entrepreneurs. Si tous les entrepreneurs avaient eu, dans le passé, une prévision parfaite de la situation présente du marché, il ne se produirait ni profits ni pertes. Leur compétition aurait d’avance ajusté les prix des facteurs complémentaires de production — compte tenu de la préférence de temps — aux prix actuels des produits. Mais une telle constatation n’élimine aucunement la différence fondamentale entre les profits et les gains de monopole. L’entrepreneur fait un profit dans la mesure où il a réussi à servir les consommateurs mieux que d’autres ne l’ont fait. Le monopoliste recueille des gains de monopole en diminuant la satisfaction des consommateurs.

8 / Monopole de la demande

Des prix de monopole ne peuvent dériver que du monopole d'une offre. Un monopole de demande n'introduit pas une situation de marché différente de celle où la demande n'est pas monopolisée. Un acheteur monopoliste — que ce soit un individu ou un groupe d'individus agissant de concert — ne peut pas recueillir de gain spécifique correspondant au gain de monopole du vendeur monopoliste. S'il restreint sa demande, il achètera à un prix moindre ; mais la quantité achetée diminuera également.

De la même manière que les gouvernements limitent la concurrence afin d'améliorer la situation de vendeurs privilégiés, ils peuvent aussi limiter la concurrence au profit d'acheteurs privilégiés. A maintes reprises, les gouvernements ont mis l'embargo sur l'exportation de certaines marchandises. En excluant ainsi les acheteurs étrangers ils ont voulu abaisser le prix intérieur. Mais un prix ainsi abaissé n'est pas un pendant inverse du prix de monopole.

Ce que l'on étudie d'ordinaire sous le nom de monopole de demande consiste en certains phénomènes de détermination des prix, pour des facteurs complémentaires spécifiques de production.

La production d'une unité de la marchandise m requiert, outre l'emploi de divers facteurs non spécifiques, l'emploi d'une unité de chacun de deux facteurs absolument spécifiques a et b. Ni a ni b ne peuvent être remplacés par quelque autre facteur que ce soit ; d'autre part, a est sans emploi possible s'il n'est combiné avec b, et vice versa. Les réserves de a sont de loin plus abondantes que celles de b. Il est par conséquent impossible aux détenteurs de a d'obtenir un prix pour a. La demande de a reste toujours inférieure à la quantité disponible ; a n'est pas un bien économique. Si a est un minerai dont l'extraction exige l'emploi de capital et de travail, la possession des gisements ne rapporte pas de redevance. Il n'y a pas de rente minière.

Mais si les propriétaires de a forment un cartel, ils peuvent renverser la situation. Ils peuvent restreindre l'offre de a mise en vente à une telle proportion que l'offre de b excède l'offre de a. Désormais a devient un bien économique pour lequel des prix sont versés, tandis que le prix de b tend vers zéro. Si alors les propriétaires de b réagissent en formant eux aussi un cartel, une lutte de prix s'établira entre les deux combinaisons monopolistiques ; la catallactique n'a rien à dire quant à son résultat. Comme il a déjà été signalé, le processus de formation de prix ne peut pas aboutir à un résultat déterminé unique, dans les cas où plus d'un des facteurs requis est d'un caractère absolument spécifique.

Il est sans conséquence à cet égard, que la situation du marché soit ou non telle que les facteurs a et b ensemble puissent être vendus à un prix de monopole. Que le prix d'un lot comportant une unité de a et de b soit un prix de monopole ou un prix de concurrence, cela ne fait pas de différence.

Ainsi, ce qui est parfois considéré comme un monopole de demande s'avère être un monopole d'offre constitué dans des conditions particulières. Les vendeurs de a et de b cherchent à vendre à prix de monopole, sans s'occuper de savoir si le prix de m peut devenir un prix de monopole. Ce qui seul compte pour eux est d'obtenir la part la plus forte possible du prix global que les acheteurs sont disposés à payer pour a et b ensemble. Ce cas ne présente aucun trait qui permette de lui appliquer le terme de monopole de demande. Ce mode d'expression devient compréhensible, toutefois, si l'on prend en compte les traits circonstanciels du conflit entre les deux groupes. Si les possesseurs de a (ou b) sont en même temps les entrepreneurs qui fabriquent m, leur cartel prend l'apparence extérieure d'un monopole de demande. Mais cette union personnelle de deux fonctions catallactiques ne modifie pas le problème essentiel ; ce qui est en jeu est un règlement d'intérêts entre deux groupes de vendeurs monopolistes.

Notre exemple cadre, mutatis mutandis, avec celui où a et b peuvent être employés à d'autres usages que la production de m, pourvu que ces autres emplois soient moins rémunérateurs.

9 / Consommation conditionnée par des prix de monopole

Le consommateur individuel peut réagir à des prix de monopole de façons différentes.

1. Malgré la hausse du prix, le consommateur individuel ne diminue pas ses achats de l'article monopolisé. Il préfère se limiter dans l'achat d'autres biens. (Si tous les consommateurs réagissaient dans ce même sens, le prix de concurrence aurait déjà atteint le niveau du prix de monopole.)

2. Le consommateur restreint ses achats de l'article monopolisé, de façon à ne pas dépenser plus qu'il ne l'aurait fait — pour l'achat d'une quantité plus grande — dans un régime de prix concurrentiels. (Si tout le monde réagissait de cette manière, le vendeur ne recevrait rien de plus avec un prix de monopole qu'il ne recevait avec un prix concurrentiel.)

3. Le consommateur restreint son achat de la marchandise monopolisée à un degré tel, qu'il dépense moins qu'il n'eût dépensé avec un prix concurrentiel ; il achète avec l'argent ainsi épargné des biens qu'il n'eût pas achetés autrement. (Si tout le monde réagissait ainsi, le vendeur irait contre ses intérêts en remplaçant le prix concurrentiel par un prix plus élevé ; un prix de monopole ne pourrait s'établir. Seul un philanthrope désireux de déshabituer ses semblables de s'adonner à des drogues pernicieuses, pousserait dans ce cas le prix de l'article en question au-dessus du niveau de concurrence.)

4. Le consommateur dépense davantage pour l'article monopolisé, qu'il n'eût dépensé avec le prix de concurrence, et en reçoit moins.

De quelque façon que le consommateur réagisse, sa satisfaction s'avère diminuée, du point de vue de ses propres évaluations. Il n'est pas aussi bien servi avec un prix de monopole qu'avec un prix de concurrence. Le gain du monopoliste a pour contrepartie une privation de l'acheteur du bien monopolisé. Même si certains consommateurs (comme dans le cas 3) achètent des biens qu'ils n'auraient pas achetés en l'absence du prix de monopole, leur satisfaction est moindre qu'elle n'eût été dans un autre régime de prix. Du capital et du travail sont soustraits à la production d'articles qui fléchit à cause de la restriction monopolistique de l'offre d'un des facteurs complémentaires nécessaires à leur production, et sont employés à fabriquer d'autres articles qui autrement n'auraient pas été fabriqués. Mais les consommateurs apprécient moins ces autres articles.

Toutefois, il y a une exception à cette règle générale que les prix de monopole avantagent le vendeur et lèsent l'acheteur, mettant en échec la suprématie des intérêts du consommateur. Si sur un marché concurrentiel l'un des facteurs complémentaires, à savoir f, nécessaire à la fabrication d'un bien de consommation g, n'atteint aucun prix du tout, bien que la production de f exige divers débours, et bien que les consommateurs soient disposés à payer pour le bien de consommation g un prix qui rend sa production profitable, un prix de monopole pour f devient une condition nécessaire pour la production de g. C'est cette idée que l'on avance en faveur de la législation sur les brevets et le droit de reproduction. Si les inventeurs et les auteurs n'étaient pas en mesure de tirer un revenu de leur travail d'inventeur ou d'écrivain, ils seraient détournés de consacrer leur temps à ces activités et de débourser des coûts qu'elles impliquent. Le public ne tirerait aucun avantage de l'absence d'un prix de monopole pour f. Au contraire, il serait privé de la satisfaction que lui procurerait l'acquisition de g 23.

Bien des gens s'alarment devant l'usage inconsidéré des dépôts géologiques de minéraux et de pétrole, qui ne peuvent être remplacés. Nos contemporains, disent ces gens, gaspillent des réserves qui diminuent, sans se préoccuper des générations à venir. Nous mangeons notre héritage et celui de nos descendants. De telles récriminations sont peu raisonnables. Nous ignorons si les âges à venir compteront encore sur les mêmes matières premières dont nous dépendons à l'heure actuelle. Il est vrai que l'épuisement des gisements de pétrole et même de charbon progresse à vive allure. Mais il est très probable que dans cent ans, ou cinq cents, les humains auront d'autres méthodes pour produire de la chaleur et de l'énergie. Personne ne sait si, en usant plus modérément de ces gisements, nous ne nous priverions pas sans aucun profit pour les hommes du XXIe ou du XXIVe siècle. Il est vain de faire des provisions pour des époques dont les ressources technologiques échappent totalement à notre imagination.

Mais il est contradictoire, de la part des mêmes gens qui déplorent l'épuisement de certaines ressources naturelles, de condamner avec une égale véhémence les restrictions monopolistiques dont leur exploitation est assortie de nos jours. L'effet du prix de monopole du mercure est certainement de freiner son taux de raréfaction. Aux yeux de ceux qu'effraie la vision d'une future disette de mercure, cet effet doit apparaître hautement désirable.

L'économie, en démasquant de telles contradictions, ne vise pas à « justifier » des prix de monopole pour le pétrole, les minéraux et minerais. L'économie n'a pour tâche ni de condamner ni de justifier. Elle a simplement pour fonction d'examiner les effets de tous les modes de l'agir humain. Elle n'entre pas dans l'arène où partisans et adversaires des prix de monopole cherchent à plaider leur cause.

Les deux camps, dans cette ardente controverse, se servent d'arguments fallacieux. Le parti anti-monopoliste a tort d'attribuer à tout monopole la faculté de léser les acheteurs en restreignant l'offre et en fixant des prix de monopole. Il n'est pas moins dans l'erreur en supposant qu'il règne, dans une économie de marché exempte d'entraves et de malfaçons provenant d'immixtions gouvernementales, une tendance générale à la formation de monopoles. C'est une déformation ridicule de l'état véritable des choses que de parler de capitalisme monopoleur au lieu d'interventionnisme monopoleur ; de parler de cartels privés au lieu de cartellisation gouvernementale. Les prix de monopole seraient limités à quelques minéraux qui ne peuvent être extraits qu'en quelques rares endroits, et au champ des monopoles d'espace limité, si les gouvernements ne s'attachaient à en susciter 24.

Le parti promonopoles a tort de mettre à l'actif des cartels les économies d'échelle des grandes unités. La concentration de la production en une seule main, disent-ils, abaisse généralement les coûts moyens de production et, par là, accroît la masse de capital et de main-d'œuvre disponible pour une production accrue. Toutefois, il n'est pas besoin de cartel pour éliminer les établissements produisant à des coûts plus élevés. La concurrence sur un marché libre atteint ce résultat sans l'intervention de quelque monopole et de quelque prix de monopole que ce soit. C'est, au contraire, souvent le but de la cartellisation garantie par l'État, que de préserver l'existence d'usines et d'exploitations agricoles que le libre marché forcerait à cesser de produire, précisément parce que leurs coûts de production sont trop élevés. La liberté de marché aurait, par exemple, éliminé les fermes sous-marginales et maintenu seulement celles dont la production est rémunératrice aux prix courants du marché. Mais le New Deal a préféré un arrangement différent. Il força tous les agriculteurs à réduire proportionnellement leur production. Par cette politique monopolistique il releva les prix des produits agricoles à un niveau qui rendit la production financièrement raisonnable même sur les sols submarginaux.

Non moins erronées sont les conclusions tirées d'une confusion entre les économies de standardisation des produits et le monopole. Si les gens ne demandaient qu'un seul type uniforme d'un bien déterminé, la production de certains articles serait organisable de façon plus économique, et leur coût en serait corrélativement amoindri. Mais, si les gens se comportaient de cette façon, la standardisation et la baisse corrélative des coûts se produiraient aussi en l'absence de monopole. Si, d'autre part, l'on force les consommateurs à se contenter d'un seul type uniformisé, l'on n'augmente pas leur satisfaction ; on la diminue. Un dictateur peut juger absurde la conduite des consommateurs. Pourquoi les femmes ne s'habilleraient-elles pas d'uniformes comme des soldats ? Pourquoi sont-elles si entichées de vêtements fabriqués au goût de chacune ? Il peut avoir raison de son point de vue et des valeurs qu'il préfère. L'ennui est que cette préférence est personnelle, individuelle et arbitraire. La démocratie du marché réside dans le fait que les gens font eux-mêmes leur choix et qu'aucun dictateur ne peut leur imposer de se soumettre à ses propres jugements de valeur.

10 / Discrimination de prix par le vendeur

Aussi bien les prix de concurrence que les prix de monopole sont les mêmes pour tout acheteur. Il règne sur le marché une tendance permanente à l'élimination de toute différence entre les prix d'une même marchandise ou d'un même service. Bien que les appréciations des acheteurs et l'intensité de leur demande telle qu'ils la présentent sur le marché soient différentes, tous paient le même prix. L'homme riche ne paie pas le pain plus cher que l'homme moins riche, bien qu'il soit disposé à payer un prix plus élevé au cas où il ne pourrait en trouver de moins cher. L'enthousiaste qui se passerait d'une partie de sa nourriture plutôt que de manquer d'assister à une symphonie de Beethoven ne paie pas son billet plus cher que l'homme pour qui la musique n'est qu'un passe-temps et qui ne se soucierait pas du concert s'il fallait lui sacrifier quelque bagatelle qui lui fait envie. La différence entre le prix que quelqu'un doit payer pour quelque chose et le montant le plus élevé qu'il consentirait à payer pour l'avoir a été parfois appelée le boni du consommateur 25.

Mais il peut apparaître sur le marché des situations qui rendent possible pour le vendeur de discriminer entre les acheteurs. Il peut vendre une denrée ou un service à des prix qui diffèrent pour différents acheteurs. Il peut obtenir des prix qui parfois montent jusqu'à un point où la totalité du « boni de consommateur » disparaît pour l'acheteur. Deux conditions doivent coïncider pour rendre la discrimination de prix avantageuse au vendeur.

La première condition est que ceux qui achètent à un prix meilleur ne soient pas en mesure de revendre la denrée ou le service à des gens auxquels le vendeur discriminant ne vend qu'à un prix plus élevé. Si cette revente ne peut être empêchée, l'intention du premier vendeur est déjouée. La seconde condition est que le public ne réagisse pas d'une manière telle que le total des entrées nettes du vendeur soit inférieur au total des entrées nettes qu'il obtiendrait avec un prix uniforme. Cette seconde condition est toujours réalisée dans les situations où il serait avantageux à un vendeur de remplacer les prix de concurrence par des prix de monopole. Mais elle peut apparaître aussi dans une situation de marché qui ne produirait pas de gains de monopole. Car la discrimination de prix n'oblige pas le vendeur à restreindre la quantité mise en vente. Il ne perd complètement aucun acheteur ; il doit seulement tenir compte de ce que certains acheteurs peuvent restreindre le montant de leurs achats. Mais, en règle générale, il lui est possible de vendre le stock restant à des gens qui n'en auraient pas acheté du tout, ou auraient acheté des quantités moindres, s'ils avaient dû payer le prix uniforme concurrentiel.

En conséquence, la configuration des coûts de production ne joue aucun rôle dans les considérations du vendeur discriminant. Les coûts de production ne sont pas affectés puisque le montant total produit et vendu demeure inchangé.

Le cas le plus fréquent de discrimination de prix est celui des médecins. Un docteur qui peut effectuer 80 traitements en une semaine et compte 3 $ pour chaque traitement se trouve entièrement occupé en soignant 30 patients et touche 240 $ par semaine. S'il demande aux 10 malades les plus riches, qui ensemble reçoivent 50 traitements, 4 $ au lieu de 3, ils ne demandent que 40 traitements. Le docteur applique les 10 traitements restants au prix de 2 $ chacun à des malades qui n'auraient pas dépensé 3 $ pour ses services professionnels. Alors ses honoraires hebdomadaires s'élèvent à 270 $.

Comme la discrimination de prix est pratiquée par le vendeur seulement s'il lui est plus avantageux de le faire que de vendre à un prix uniforme, il est clair que le résultat en est une distorsion de la consommation et de l'affectation de facteurs de production aux divers emplois. Le résultat de la discrimination est toujours que le montant total dépensé pour l'acquisition du bien en question augmente. Les acheteurs doivent couvrir le supplément de la dépense en rognant sur d'autres achats. Comme il est extrêmement improbable que les bénéficiaires de la discrimination de prix dépenseront cet avantage reçu, pour acheter les mêmes biens que les autres achètent désormais en moindre quantité, des modifications dans les données du marché et dans la production deviennent inévitables.

Dans l'exemple ci-dessus, les 10 patients les plus riches sont lésés ; ils paient 4 $ pour un service que précédemment ils ne payaient que 3 $. Mais ce n'est pas le docteur seul qui tire un avantage de la discrimination les malades auxquels ils ne prend que 2 $ sont, eux aussi, avantagés. Il est vrai qu'ils doivent fournir aux honoraires du médecin en renonçant à d'autres satisfactions. Néanmoins, ils apprécient ces autres satisfactions moins haut que celle que leur procure le traitement. Leur degré de contentement atteint est accru.

Pour comprendre pleinement la discrimination de prix il est bon de se rappeler que, en régime de division du travail, la concurrence entre ceux qui désirent acquérir le même produit ne nuit pas forcément à la position du concurrent individuel. Les intérêts des concurrents ne sont antagonistes qu'en ce qui concerne les services rendus par les facteurs complémentaires de production fournis par la nature. Cet antagonisme naturel inéluctable est supplanté par les avantages tirés de la division du travail. Dans toute la mesure où les coûts moyens de production peuvent être réduits par la production à grande échelle, la concurrence entre ceux qui désirent acquérir la même denrée produit une amélioration dans la situation du concurrent individuel. Le fait que ce ne sont pas quelques-uns, mais un grand nombre de gens qui désirent acquérir l'article c, rend possible de le fabriquer selon des procédés qui épargnent des coûts ; alors, même des gens aux moyens modestes peuvent se le payer. De la même façon, la discrimination de prix peut parfois rendre possible la satisfaction d'un besoin qui serait resté non satisfait en son absence.

Dans une ville se trouvent p amateurs de musique, et chacun d'eux serait disposé à dépenser 2 $ pour le récital d'un virtuose. Mais un tel concert requiert une dépense supérieure à 2 p $ et, par conséquent, ne peut être organisé. Mais, s'il est possible de discriminer quant au prix des billets, et que parmi les p amateurs de musique il y en a n disposés à payer 4 $, le récital peut avoir lieu pourvu que le montant 2 (n + p) $ soit suffisant. Dans ce cas, n personnes dépenseront 4 $ par tête, et (p – n) personnes paieront leur billet 2 $ ; elles renonceront à la satisfaction du moins urgent d'entre les besoins qu'elles auraient satisfaits si elles n'avaient préféré assister au récital. Chaque personne dans l'audience se trouve mieux que si la discrimination de prix n'avait pas été réalisable, ce qui eût empêché la représentation. L'intérêt des organisateurs est d'augmenter l'assistance jusqu'au point où l'admission d'amateurs supplémentaires entraîne des frais plus élevés que le prix des places qu'ils sont prêts à payer.

Les choses changeraient si le récital avait pu avoir lieu même en fixant à 2 $ seulement le prix des places. Dans ce cas, la discrimination de prix aurait diminué la satisfaction des amateurs auxquels on en réclame 4.

Les procédés les plus courants quant à la vente des billets de représentations artistiques, et aux billets de chemin de fer, selon des prix différents, ne se rattachent pas à la discrimination de prix au sens catallactique du terme. Celui qui paie un prix élevé obtient quelque chose de plus recherché que celui qui paie un prix moindre. Il a une meilleure place, des conditions de voyage plus confortables, etc. La discrimination proprement dite existe dans le cas des médecins qui, bien qu'ils traitent chaque patient avec autant de soin, demandent aux clients aisés des honoraires plus élevés qu'aux moins fortunés. Elle existe aussi dans le cas des chemins de fer qui facturent plus cher le transport des marchandises que ce transport valorise plus que d'autres, bien que les coûts pour la compagnie de chemins de fer soient les mêmes. Il est évident que le docteur et le transporteur ne peuvent pratiquer cette discrimination que dans des limites fixées par la possibilité, pour le patient ou l'expéditeur, de trouver à leur problème une autre solution qui lui soit plus avantageuse. Mais ceci se rapporte à l'une des deux conditions requises pour l'apparition de la discrimination de prix.

Il serait sans intérêt d'exposer un état de choses où la discrimination de prix pourrait être pratiquée par tous les vendeurs de toutes sortes de marchandises et de services. Il est plus important de prendre acte du fait que dans une économie de marché non sabotée par l'intervention de l'État, les conditions requises pour la discrimination de prix sont si rares qu'elles peuvent être honnêtement qualifiées de phénomène exceptionnel.

11 / Discrimination de prix de la part de l'acheteur

Alors que le prix de monopole et les gains de monopole ne peuvent être réalisés à l'avantage d'un acheteur monopoliste, le cas est différent pour la discrimination de prix. Une seule condition suffit pour l'apparition de la discrimination de prix de la part d'un acheteur monopoliste, à savoir, l'ignorance épaisse de la situation du marché, chez les vendeurs. Une telle ignorance est invraisemblable pour peu que du temps s'écoule ; ce genre de discrimination ne peut être exercée que si le pouvoir s'en mêle.

Le gouvernement helvétique a constitué un monopole nationalisé et géré par la puissance publique, pour le commerce des céréales. Il achète les céréales aux prix de marché à l'étranger, et paie un prix plus élevé aux producteurs suisses. Dans ses achats à l'intérieur, il paie un prix supérieur aux agriculteurs produisant à des coûts élevés sur les sols rocheux des régions de montagne, et un prix moindre — mais encore supérieur au prix du marché mondial — aux agriculteurs cultivant un sol plus fertile.

12 / La connexité de prix

Si un certain processus de fabrication fait apparaître simultanément deux produits p et q, les décisions et opérations d'entrepreneur sont orientées en fonction de la somme des prix prévus des produits p et q. Les prix de p et q sont particulièrement liés ensemble parce qu'un changement de la demande de p (ou de q) provoque un changement de l'offre de q (ou de p). La relation mutuelle des prix de p et q peut être appelée connexité de production. Le fabricant appelle p (ou q) un sous-produit de q (ou de p).

La production d'un bien de consommation z, requiert l'emploi des facteurs p et q ; la production de p, l'emploi des facteurs a et b et la production de q l'emploi des facteurs c et d. Dans ces conditions, des changements dans les disponibilités de p (ou de q) entraînent des changements dans la demande de q (ou de p). Il est sans importance que le processus de fabrication de z à partir de p et q se déroule dans les mêmes entreprises qui produisent p à partir de a et b, et q à partir de c et d, ou par des entrepreneurs financièrement indépendants les uns des autres, ou par les consommateurs eux-mêmes dans une phase préliminaire de leur consommation. Les prix de p et q sont en connexion particulière parce que p est inutile ou de faible utilité sans q et vice versa. La relation mutuelle des prix entre p et q peut être appelée connexité de consommation.

Si les services rendus par un produit b peuvent être substitués, même de manière imparfaitement satisfaisante, à ceux que rend un produit a, le changement du prix de l'un affecte l'autre également. La relation mutuelle des prix de a et de b peut être appelée connexité de substitution.

Connexité de production, connexité de consommation et connexité de substitution sont des connexités particulières de prix d'un nombre limité de marchandises. De ces connexités particulières, il faut distinguer la connexité générale des prix de tous les biens et services. Cette connexité générale découle du fait que pour toute espèce quelconque de satisfaction des besoins, outre divers facteurs plus ou moins spécifiques, il est un facteur rare qui est requis, et qui, en dépit des différences dans son potentiel qualitatif de production, peut, dans les limites définies avec précision précédemment 26, être appelé un facteur non spécifique ; à savoir le travail.

Au sein d'un monde où, par hypothèse, tous les facteurs de production seraient absolument spécifiques, l'agir humain opérerait dans une multiplicité de domaines de satisfaction des besoins, indépendants les uns des autres. Ce qui, dans notre monde réel, relie les domaines divers de satisfaction des besoins, est l'existence d'un grand nombre de facteurs non spécifiques, aptes à être utilisés pour atteindre des fins diverses et d'être, dans une certaine mesure, remplaçables les uns par les autres. Le fait que l'un des facteurs — le travail — est d'une part requis pour n'importe quelle production, et d'autre part, dans les limites définies, non-spécifique, engendre la connexité générale de toutes les activités humaines. C'est là ce qui intègre le processus de formation des prix en un tout, dans lequel tous les rouages agissent les uns sur les autres. Cela fait du marché une concaténation de phénomènes mutuellement interdépendants.

Il serait absurde de considérer un prix déterminé comme si c'était en lui-même une sorte d'objet isolé. Un prix est l'expression de la place que des hommes, en agissant, assignent à quelque chose au stade où ils en sont de leurs efforts pour écarter une gêne. Il n'indique pas une relation propre avec quelque chose d'immuable, mais simplement une position instantanée dans un assemblage qui change à la manière d'un kaléidoscope. Dans cette masse de choses considérées comme ayant de la valeur selon le jugement d'hommes engagés dans des actions, la place de chaque particule est en corrélation avec les places de toutes les autres particules. Ce qu'on appelle un prix est toujours une relation à l'intérieur d'un système intégré qui est la résultante composite des relations humaines.

13 / Prix et revenu

Un prix de marché est un phénomène de nature historique, le rapport quantitatif dans lequel deux individus, à un endroit et un moment définis, ont échangé des quantités définies de biens définis. Il se rapporte aux conditions spéciales de l'acte concret d'échanger. Il est déterminé en dernier ressort par les jugements de valeur des individus impliqués. Il ne dérive pas de la structure générale des prix, ni de la structure des prix d'une catégorie spéciale de biens nu services. Ce qu'on appelle structure des prix est une notion abstraite tirée d'une multitude de prix concrets et distincts. Le marché n'engendre pas les prix du sol, des voitures en général, ni les taux de salaire en général, mais des prix pour telle pièce de terre, pour telle auto, et des taux de salaire pour la prestation d'un certain travail. La formation du prix ne tient aucun compte de la classe à laquelle les choses échangées doivent être assignées, sous quelque angle que ce soit. Si différentes qu'elles puissent être sous d'autres aspects, dans l'acte même d'échange elles ne sont rien de plus que des marchandises, c'est-à-dire des choses évaluées en fonction de leur aptitude à écarter une gêne éprouvée.

Le marché ne crée ni ne détermine les revenus. Il n'est pas un processus de formation des revenus. Si le propriétaire d'un terrain et le travailleur usent sagement des ressources physiques en question, la terre et l'homme pourront renouveler et faire durer leur aptitude à rendre dès services ; le sol bâti et non bâti, pour une période pratiquement indéfinie, l'homme pendant un certain nombre d'années. Si la situation de marché de ces facteurs de production ne se détériore pas, il sera encore à l'avenir possible d'obtenir un prix en échange de leur emploi productif. La terre et la force de travail peuvent être considérées comme des sources de revenus à condition d'être traitées comme telles, c'est-à-dire si leur capacité de production n'est pas épuisée prématurément par une exploitation sans ménagements. C'est la retenue et la prévoyance dans l'usage des facteurs de production, et non pas leurs propriétés naturelles et physiques, qui en font des sources plus ou moins durables de revenu. Il n'y a rien dans la nature que l'on puisse appeler une source de revenus permanente. Le revenu est une catégorie de l'action ; c'est le résultat d'une utilisation soigneuse de facteurs rares. Ceci est plus particulièrement évident dans le cas des biens d'équipement. Les facteurs fabriqués de production ne sont pas permanents. Bien que certains d'entre eux puissent avoir une vie de nombreuses années, tous finalement deviennent hors d'usage à force de fonctionner, parfois même du simple fait du temps qui passe. Ils ne deviennent des sources de revenus que si leur propriétaire les traite comme tels. Le capital peut être préservé comme source de revenus si la consommation de ses fruits, en admettant que les conditions du marché ne changent pas, est réduite au niveau compatible avec le remplacement des parties usées.

Les modifications dans les données du marché peuvent déjouer tous les efforts pour prolonger l'existence d'une source de revenus. L'équipement industriel se trouve périmé si la demande change ou s'il est supplanté par quelque chose de mieux. La terre devient inutilisable si un sol plus fertile devient accessible en quantité suffisante. L'expertise et le savoir-faire dans l'exécution de certaines sortes d'ouvrages cessent d'être rémunérateurs lorsque de nouvelles modes ou de nouvelles méthodes de production restreignent le débouché correspondant. La bonne fin de toutes les précautions que l'on prend pour parer aux aléas du futur dépend de la justesse des pronostics dont elles se sont inspirées. Nul revenu ne peut être protégé contre les changements qui n'ont pas été prévus correctement.

Le processus de formation des prix n'est pas davantage une forme de distribution. Comme on l'a souligné déjà, il n'y a rien en économie de marché à quoi pourrait s'appliquer la notion de distribution.

14 / Prix et production

La formation des prix sur un marché non entravé oriente la production dans les voies où elle sert au mieux les désirs des consommateurs tels qu'ils sont exprimés sur le marché. Il n'y a que dans le cas des prix de monopole que les monopolistes ont la possibilité de détourner la production, de façon limitée, de cette voie-là vers d'autres qui les avantagent.

Les prix déterminent quels sont, parmi les facteurs de production, ceux qui devraient être employés et ceux qui ne devraient pas l'être. Les facteurs de production spécifiques sont utilisés seulement s'il n'existe pas d'emploi plus avantageux ouvert aux facteurs de production non spécifiques. Il y a des recettes technologiques, des terrains, et des biens d'équipement inconvertibles, dont le potentiel de production reste inemployé parce que les employer signifierait un gaspillage du facteur le plus rare de tous, le travail. Alors que dans les conditions actuelles de notre monde il ne peut y avoir à long terme, sur un libre marché du travail, de non-emploi de la main-d'œuvre, c'est au contraire un phénomène courant que le non-emploi de terres disponibles et d'équipement industriel inconvertible.

Il est absurde de déplorer le fait du non-usage partiel des capacités de production. La capacité de production non employée d'équipements périmés du fait d'améliorations technologiques est un indice du progrès matériel. Ce serait une bénédiction, si l'établissement d'une paix durable rendait sans emploi les fabriques de munitions, ou si la découverte d'une méthode efficace de prévention et de cure de la tuberculose rendait périmés les sanatoriums où l'on soigne les gens atteints par ce mal. Ce qui serait raisonnable serait de déplorer le manque de prévision, dans le passé, qui a provoqué des investissements en équipements inadaptés. Mais les hommes ne sont pas infaillibles. Un certain volume de mauvais investissements est inévitable. Ce qui doit être fait, c'est de se détourner des politiques qui, telle l'expansion du crédit, induisent artificiellement à de mauvais investissements.

Les techniques modernes pourraient aisément faire pousser des oranges et du raisin en serres dans les régions polaires. Tout le monde jugerait insensée une telle entreprise. Mais c'est essentiellement la même chose que de protéger la culture des céréales dans les rochers de hautes vallées, par des tarifs douaniers ou d'autres pratiques protectionnistes, alors qu'ailleurs il y a abondance de terre fertile laissée inculte. La différence n'est que de degré.

Les habitants du Jura suisse préfèrent fabriquer des montres plutôt que de faire pousser du blé. L'horlogerie est pour eux la façon la moins coûteuse de se procurer du blé. D'autre part, cultiver le blé est la façon la moins coûteuse, pour le fermier canadien, de se procurer des montres. Le fait que les habitants du jura ne cultivent pas de blé et que les Canadiens ne fabriquent pas de montres n'a rien de plus étrange que le fait que les tailleurs ne fabriquent pas leurs chaussures, ni les cordonniers leurs vêtements.

15 / La chimère des prix sans marché

Les prix sont un phénomène de marché. Ils sont formés par le processus de marché, et sont la moelle de l'économie de marché. Il n'y a pas de prix possibles en dehors du marché. Les prix ne peuvent être un produit de synthèse, si l'on peut dire. Ils résultent d'une configuration de fait des données du marché, des actions et réactions des membres d'une société de marché. Il est vain de supputer ce que les prix auraient été si certains de leurs déterminants avaient été autres. De telles combinaisons imaginaires n'ont pas plus de sens que les spéculations fantaisistes sur ce qu'eût été le cours de l'Histoire si Napoléon avait été tué à Arcole ou si Lincoln avait donné ordre au major Anderson d'évacuer le fort Suinter.

Il est tout aussi vain de cogiter sur ce que les prix devraient être. Chacun est heureux quand le prix de ce qu'il désire acheter baisse, et quand le prix des articles qu'il veut vendre augmente. En exprimant de tels souhaits, un homme est sincère s'il admet que c'est son point de vue personnel. C'est une autre question de savoir si, de son point de vue personnel, il serait bien avisé de pousser le gouvernement à employer son pouvoir de contrainte et de répression à intervenir dans la structure des prix de marché. L'on montera dans la sixième partie de ce livre quelle est inéluctablement la conséquence d'une telle politique d'intervention.

Mais c'est s'illusionner ou tromper autrui que d'appeler de tels souhaits et jugements arbitraires de valeur, la voix de la vérité objective. Dans l'agir des hommes, rien d'autre ne compte que les désirs des divers individus de parvenir à certaines fins. En ce qui concerne le choix de ces fins, il n'est pas question de vérité, ce qui compte seulement c'est la valeur. Les jugements de valeur sont toujours subjectifs, qu'ils soient formulés par un seul homme ou par un grand nombre d'hommes, par un cancre ou un professeur, ou un homme d'État.

Tout prix dégagé sur un marché est le résultat nécessaire du jeu mutuel des forces qui opèrent, à savoir l'offre et la demande. Cenelle que soit la configuration du marché qui a engendré ce prix, par rapport à elle le prix est toujours adéquat, authentique, réel. Il ne peut être plus haut si aucun enchérisseur ne se présente pour offrir un prix plus élevé, il ne peut être plus bas si aucun vendeur n'est disposé à livrer pour un prix moindre. II n'y a que l'intervention de telles gens, disposés à acheter ou à vendre, qui puisse modifier le prix.

L'économie analyse le processus de marché qui engendre le prix des marchandises, les taux de salaires et les taux d'intérêt. Elle ne développe point de formules qui permettraient à quelqu'un de calculer un prix « correct » différent de celui qui s'établit au marché par l'interaction des acheteurs et vendeurs.

A la base de nombre d'efforts pour déterminer des prix hors marché, il y a la notion confuse et contradictoire des coûts réels. Si les coûts étaient quelque chose de concret, au sens d'une quantité indépendante des jugements personnels de valeur, objectivement discernable et mesurable, il serait possible à un arbitre désintéressé de définir leur hauteur et ainsi des prix corrects. Il n'est pas utile de s'attarder sur cette idée absurde. Les coûts sont un phénomène d'attribution de valeur. Les coûts sont la valeur attachée à la plus importante satisfaction de besoins qui demeure non servie, parce que les moyens requis pour cette satisfaction sont employés à la satisfaction dont le coût nous occupe. L'obtention d'un excédent de valeur du produit sur les coûts, un profit, c'est le but de tout effort de production. Le profit est la soulte de l'action réussie. II ne peut être défini sans référence à l'évaluation. C'est un phénomène d'attribution de valeur, et n'a pas de relation directe aux phénomènes physiques ou autres du monde extérieur.

L'analyse économique ne peut faire autrement que de réduire tous les composants du coût à des jugements de valeur. Les socialistes et interventionnistes qualifient de « non gagnés » le profit d'entrepreneur, l'intérêt du capital et la rente du sol, parce qu'ils considèrent que seul l'effort physique et mental du travailleur est une réalité digne d'être récompensée. Mais la réalité ne récompense pas l'effort physique et mental. Si l'effort physique et mental est fourni selon des plans bien conçus, son résultat accroît les moyens disponibles pour la satisfaction de besoins. Quoi que certaines gens considèrent comme juste et équitable, la seule question pertinente est toujours la même. Il s'agit uniquement de savoir quel système d'organisation sociale est le mieux adapté, pour obtenir les résultats en vue desquels les gens sont disposés à fournir un effort physique et mental. La question est : économie de marché, ou socialisme ? Il n'y a pas de tierce solution. La notion d'une économie de marché avec des prix hors marché est absurde. L'idée même de prix coûtant est irréalisable. Même si la formule de prix coûtant n'est appliquée qu'aux profits d'entrepreneur, elle paralyse le marché. Si les biens et services doivent être vendus au-dessous du prix que le marché leur aurait affecté, l'offre reste toujours inférieure à la demande. Alors le marché ne peut déterminer ni ce qui devrait être produit ni ce qui ne devrait pas l'être, ni à qui ces biens et services doivent aller. Le résultat est le chaos.

Cela vaut également pour les prix de monopole. Il est raisonnable de s'abstenir de toute politique qui pourrait entraîner l'apparition de prix de monopole. Mais que les prix de monopole soient engendrés par de telles politiques gouvernementales monopolistiques, ou qu'ils apparaissent en dépit de l'absence de telles politiques, il n'est point « d'enquêtes d'experts » ni de cogitations de cabinet qui puissent découvrir un autre prix où l'offre et la demande pourraient s'équilibrer. L'échec de toutes les expériences par lesquelles on a tenté de résoudre le problème du monopole d'espace limité en matière de services publics prouve clairement cette vérité.

C'est l'essence même des prix, que d'être le résultat des actions d'individus et de groupes d'individus agissant pour leur propre intérêt. Le concept catallactique des taux d'échanges et prix, exclut tout ce qui est l'effet des actes d'une autorité centrale, de gens qui recourent à la violence, à des menaces au nom de la société, de l'État, ou de groupes de pression armés. En affirmant que ce n'est pas l'affaire des gouvernements que de déterminer des prix, nous n'enfreignons point les bornes de la pensée logique. Un gouvernement ne peut pas plus déterminer des prix, qu'une oie ne peut pondre des veufs de poule.

Nous pouvons penser un système social où il n'y aurait pas de prix du tout, et nous pouvons penser des décrets gouvernementaux visant à fixer des prix à un niveau différent de ceux que le marché aurait déterminés. C'est l'une des tâches de la science économique, que d'étudier les problèmes impliqués. Mais précisément parce que nous voulons examiner ces problèmes, il est nécessaire de distinguer clairement entre les prix et les décrets du pouvoir. Les prix sont par définition déterminés par les achats et ventes que font les gens, et par leur abstention d'acheter et vendre. Ils ne faut pas les confondre avec les oukases d'un gouvernement, ou d'organes autres qui font appliquer de tels ordres à travers un appareil de contrainte et répression 27.

Notes

1 Parfois la différence de prix, ressortant de statistiques de prix, est seulement apparente. Les prix cités peuvent se rapporter à diverses qualités de l'article considéré. Ou ils peuvent, en se conformant aux lisages locaux, signifier des choses différentes. Ils peuvent, par exemple, inclure ou non les frais de conditionnement ; ils peuvent se rapporter au paiement comptant ou à un paiement différé, etc.

2 Il n'en est pas de même en ce qui concerne les taux d'échange mutuels entre la monnaie et les biens et services vendables. Voir ci-dessous, pp. 431 et 432.

3 Le problème des investissements inconvertibles est examiné plus loin, pp. 528 à 535.

4 Raisonnable veut dire, dans ce contexte, que les rentrées probables sur le capital convertible employé à poursuivre la production sont au minimum non inférieures aux revenus probables de son emploi à d'autres projets.

5 Voir ci-dessus, p. 136.

6 Pour une analyse complète du conservatisme imposé aux hommes par la convertibilité limitée de beaucoup de capitaux matériels, l'élément historiquement déterminé dans la production, voir ci-dessous, pp. 528 à 540.

7 Voir ci-dessus, pp. 35 et 60 à 61.

8 Voir Paul H. Douglas, dans Econometrica, VII, 105.

9 Voir Henry Schultz, The Theory and Measurement of Demand, University of Chicago Press, 1938, pp. 405 à 427.

10. Voir ci-dessous, pp. 419 et 420.

11 Voir Joseph Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, New York, 1942, p. 175. Pour une critique de cette affirmation, voir F. A. Hayek, The Use of Knowledge in Society, Individualism and the Social Order, Chicago, 1948, pp. 89 et suiv.

12 La discrimination de prix est traitée ci-dessous, pp. 407 à 411.

13 Voir la réfutation de cette extension, génératrice d'erreur, du concept de monopole par Richard T. Ely, Monopolies and Trusts, New York, 1906, pp. 1 à 36.

14 Il est évident qu'un monopole incomplet ne peut qu'échouer si les dissidents parviennent à étendre leurs propres ventes.

15 Voir, ci-après, pp. 398 à 402, sur la bonne renommée.

16 L'emploi de cette expression « monopole de marge » est, comme tout autre emploi, optionnel. Il serait vain d'objecter que tout autre monopole qui aboutit à des prix de monopole pourrait également être dénommé un monopole de marge.

17 Une collection de ces accords a été publiée en 1943 par le Bureau International du Travail sous le titre Accords intergouvernementaux de contrôle des matières premières.

18 Les termes licence et titulaire de licence ne sont pas employés ici dans le sens technique du droit des brevets.

19 Sur l'importance de ce fait, voir, ci-après, pp. 716 à 718.

20 Voir, ci-après, pp. 901 à 904.

21 Faire des frais accrus de publicité implique également un apport additionnel de capital.

22 L'encaisse gardée liquide, même si elle dépasse les proportions courantes et qu'on l'appelle « thésaurisation », est une variété d'emploi des fonds disponibles. Dans la situation qui règne sur le marché, l'acteur considère que garder de l'encaisse liquide est l'emploi le plus utile d'une partie de son avoir.

23 Voir, ci-dessous, pp. 716 et 717.

24 Voir, ci-dessus, pp. 386 et 387.

25 Voir A. Marshall, Principles of Economics, 8e éd., Londres, 1930, pp. 124 à 127.

26 Voir ci-dessus, pp. 140 à 143.

27 Afin de ne pas troubler le lecteur par l'emploi de trop de termes nouveaux, nous nous tiendrons à l'usage général qui appelle ces oukases des prix, des taux d'intérêt, des taux de salaires décrétés par les gouvernements ou d'autres organes de contrainte (par exemple des syndicats de salariés). Mais il ne faut jamais perdre de vue la différence fondamentale entre les phénomènes de marché qui sont authentiquement des prix, des taux de salaire et d'intérêt, d'une part ; et de l'autre les phénomènes juridiques imposant des maxima ou des minima quant aux prix, salaires et intérêts, décisions qui visent précisément à annuler des phénomènes de marché.