Les systèmes socialistes et l'évolution économique - Première partie : Les théories. Les systèmes de société socialiste - Livre I : Le collectivisme pur et son régime de la valeur

De Librairal

Chapitre 1. Les plans de société collectiviste.

Le pur collectivisme se caractérise par les deux traits suivants : tous les moyens de production, de circulation et d'échange appartiennent à la communauté nationale et sont exploités sous sa direction; tous les travaux et produits ont une valeur taxée en unités de travail suivant la quantité de travail dépensée, de telle sorte que les travailleurs peuvent acquérir les produits en proportion de leurs travaux sans prélèvements capitalistes.

Ce vaste système d'organisation socialiste a été présenté et développé par différents écrivains. Toutefois, ce n'est ni dans les écrits des maîtres du socialisme contemporain, ni dans ceux de leurs disciples immédiats qu'on le trouve exposé; il faut, nous le verrons plus tard, procéder à un examen attentif des écrits de Karl Marx et d'Engels pour le faire sortir des formules où il s'enveloppe.

Karl Marx s'est toujours abstenu de décrire la société future. Dans le Capital, il développe sa théorie de la valeur et de la plus-value, pour fonder sur elle la critique d'un régime dans lequel le travail salarié fournit gratuitement la plus-value capitaliste. Il s'étend sur les vices et les abus de l'exploitation capitaliste. Il expose l'évolution historique des modes de production, pour montrer qu'elle doit fatalement aboutir à l'expropriation des détenteurs du capital, à la possession commune et à l'exploitation sociale de tous les moyens de production, y compris le sol. Mais, parvenu à ce point décisif, il s'arrête, et refuse de plonger plus loin son regard dans l'avenir, dédaignant "de formuler des recettes pour les marmites de l'avenir".

Est-ce faiblesse, impuissance, prudence ou timidité? Rien de tout cela, au dire des disciples. La réserve du Maître, qu'ils ont longtemps observée eux-mêmes, s'explique par des raisons doctrinales. Si le régime collectiviste était, comme le phalanstère de Fourier ou l'Icarie de Cabet, une conception artificielle issue du cerveau d'un réformateur, un système fabriqué de toutes pièces auquel la société dût s'adapter par un acte de sa volonté réfléchie, il serait certes nécessaire de tracer et de développer le plan de la cité future, pour permettre au législateur de construire la société conformément au modèle proposé. Mais tel n'est pas le sens du socialisme scientifique contemporain, bien différent en cela du socialisme utopique qui l'a précédé. La forme sociale caractérisée par la possession commune des moyens de production n'est pas présentée comme une construction idéale et arbitraire c'est un régime qui a ses racines profondes dans la réalité, dans la vie sociale contemporaine, et qui doit, par le jeu de forces immanentes, sortir des entrailles du régime capitaliste pour se substituer à lui. De même que la propriété privée du petit producteur indépendant, cédant aux exigences d'une production grandissante qui réclamait des moyens toujours plus puissants, a dû s'effacer devant la propriété capitaliste fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, de même la propriété capitaliste doit nécessairement à son tour se transformer en propriété sociale, par l'effet de la concentration croissante des capitaux et des contradictions inhérentes au régime capitaliste. Conformément à la doctrine hégélienne, le mouvement dialectique du monde réel s'effectue par la lutte des contraires, par le conflit entre le caractère social du mode de production et le caractère privé du mode d'appropriation, entre l'organisation systématique du travail à l'intérieur de chaque atelier et l'anarchie de la production au sein de la société, entre la capacité d'expansion de la production et la capacité plus restreinte du marché.

Ce sont donc, pour employer le langage de l'école, les conditions matérielles déjà existantes ou en train de se constituer qui élaborent elles-mêmes une forme sociale nouvelle. Dès lors, dit M. Gabriel Deville, il faut se borner à étudier ces conditions et à bien les connaître pour s'y adapter, sans "perdre son temps à régler les détails de l'organisation de la société future. A chaque époque sa tâche; n'ayons pas la présomption de réglementer l'avenir, et contentons-nous de nous occuper du présent".

Morne fatalisme chez Liebknecht. Dans un long article de Cosmopolis dont le titre, L'Etat de l'avenir, ménage au lecteur une grosse déception, il se déclare incapable de présenter une description de la société future. Il se retranche derrière notre impuissance à prévoir ce que la minute prochaine nous apportera, et à discerner même, dans l'incessant écoulement des choses, la limite du présent et de l'avenir. Ces questions indiscrètes sur l'état futur lui paraissent de véritables jeux d'enfants. L'essentiel est d'écarter les obstacles; les formes nouvelles croissent organiquement, par la force même de la vie qui anime la société.

M. Vandervelde, invité en 1893, par un journal de Bruxelles, à décrire les rouages de la société collectiviste, refuse à son tour de se placer sur ce terrain, parce que les socialistes positivistes ne sont pas des architectes sociaux voulant reconstruire la société du jour au lendemain sur des plans nouveaux. Il se borne donc à une esquisse tellement vague, qu'on ne peut parvenir à en saisir les lignes.

M. Jules Guesde observe la même attitude en 1896 à la tribune de la Chambre des députés « Cette période (des utopies socialistes) est loin, heureusement! Les socialistes d'aujourd'hui se sont mis à l'école des faits; ils ne prophétisent pas, ils observent et concluent. M. de Mun. nous a sommés de le, transporter au sein du futur état de choses, et de faire fonctionner sous ses yeux la répartition du travail dans cette société de copropriétaires. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction, ni mes amis non plus. Les ouvriers n'en demandent pas autant. Nous nous bornons à constater que les produits du travail n'appartiendront, sans prélèvement, aux travailleurs, qu'autant qu'ils auront cessé d'être des prolétaires pour devenir des copropriétaires des moyens de production ».

Pour M. Kautsky, les constructions concernant "l'État de l'avenir" sont inutiles, parce que la transformation de l'État en une grande association économique se suffisant à elle-même n'est pas seulement quelque chose de désirable, mais d'inévitable. Les penseurs peuvent bien, dans une certaine mesure, reconnaître la direction du mouvement économique, mais non le déterminer à leur gré, ni prévoir avec précision les formes qu'il prendra. Il est donc ridicule d'exiger des socialistes qu'ils décrivent le plan de la société future et les mesures de transition. Les social-démocrates doivent écarter les fantaisies reposant sur des hypothèses, et se contenter de rechercher la direction que prendra le développement économique lorsqu'il sera placé sur une base socialiste.

Les divers congrès socialistes se sont eux-mêmes strictement renfermés dans la formule de Marx. Le programme d'Erfurt, qui est celui de la socialdémocratie allemande depuis 1891, ne porte rien de plus. « C'est seulement par la conversion de la propriété privée capitaliste des moyens de production – terre, mines, matières, instruments, machines, moyens de transport en propriété sociale, et par la transformation de la production marchande en production socialiste exercée par la société pour elle-même, que la grande exploitation et la productivité toujours croissante du travail social cesseront d'être, pour les classes jusqu'ici exploitées, une source de misère et d'oppression, pour devenir une source de souverain bien et de perfectionnement harmonieux en tout sens. » Le Congrès de Hanovre, en octobre 1899, sur la proposition de M. Bebel, s'est encore borné à mentionner dans ses résolutions la socialisation des moyens de production et l'établissement du mode de production et d'échange socialiste, sans fournir aucune indication sur ce mode de production et d'échange.

Il était pourtant difficile au parti socialiste de se maintenir rigoureusement dans cette posture dédaigneuse et énigmatique. La propriété collective des moyens de production ne peut être conçue indépendamment d'un certain mode de production et d'échange, d'un certain système de la valeur; parler de propriété collective sans indiquer, au moins dans ses traits essentiels, l'organisation sociale qu'elle implique, c'est en dire trop ou trop peu, c'est se dérober devant une explication dont on est comptable, par cela seul qu'on a prophétisé la socialisation des moyens de production.

Au reste, rien, dans la pure doctrine marxiste, n'interdit aux adeptes de faire des pronostics sur le régime de la propriété socialisée. Loin de là, Marx a dit lui-même, dans la préface du Capital, que si la société ne peut dépasser d'un saut ni abolir par décrets les phases de son développement naturel, elle peut abréger la période de la gestation, et adoucir les maux de leur enfantement. Pour agir en ce sens, il n'est pas inutile que la société ait conscience de son but.

Le silence ne pouvait donc être qu'un calcul de tactique. Or, refuser indéfiniment toute satisfaction à de vaines curiosités, c'était assurément faire le jeu d'adversaires empressés à montrer le néant d'une doctrine incapable de s'affirmer dans sa partie positive. Si les formes sociales nouvelles sortent des anciennes par un développement organique, il doit être possible, lorsque l'élaboration est suffisamment avancée, de prévoir les modes dont la formation est en voie de s'accomplir. Se soustraire aux questions, n'est-ce pas avouer implicitement qu'on est trop loin du but de l'évolution pour l'apercevoir ? Se taire était d'autant plus périlleux que, derrière le penseur, un autre homme est là qui se dresse, pressant et menaçant, « avec des mains noires et des yeux ardents". Celui-là n'admet pas, pour la réalisation de ses espérances, une assignation à quelques siècles; il veut, lui aussi, entrevoir la terre promise, soulever le voile qui recouvre cet avenir socialiste si mystérieux et si troublant; cet homme-là, on ne peut l'éconduire comme un adversaire indiscret.

En vain disait-on que la Révolution française s'était faite sans que les hommes du XVIIIème siècle eussent pu prédire les formes politiques et sociales de la société nouvelle, ni prévoir les grandes transformations économiques qui devaient résulter de la domination du Tiers État, du capitalisme et de la guerre des classes. S'il est une vérité banale aujourd'hui, c'est que la Révolution était faite dans les esprits avant de s'accomplir dans les faits. Quand elle éclata, dit Louis Blanc dans son Introduction à l'"Organisation du travail" chacun en aurait pu dresser le programme. Effectivement, ce programme tenait tout entier dans la littérature du siècle et dans les cahiers de 89.

Certes, les hommes de la Révolution n'avaient pu prévoir les transformations sociales qui se sont opérées au cours du XIXème siècle, sous l'action du progrès scientifique déterminant l'expansion de la production capitaliste. Mais on ne demande pas non plus aux socialistes contemporains de prédire les déplacements de forces que le cours naturel des choses amènera au sein de l'appareil organisé qui doit constituer la société collectiviste. On leur demande seulement de décrire la structure de cet appareil et son fonctionnement, non sans doute dans ses multiples détails, mais dans ses pièces maîtresses. Tâche singulièrement plus difficile, à vrai dire, que celle des hommes qui préparèrent et accomplirent la Révolution de 1789; car ceux-là, visant surtout l'abolition des privilèges, des règlements restrictifs, des charges féodales, pouvaient concevoir à l'avance un plan de société conforme à « l'ordre naturel et essentiel des sociétés. humaines », comme disaient les Physiocrates; conservant les organes essentiels du corps social, ils se proposaient seulement de les délivrer de leurs entraves artificielles pour assurer le libre jeu des forces individuelles, tandis que nos modernes socialistes ont à dessiner un plan de société dans lequel ces organes abolis doivent être remplacer par un mécanisme tout nouveau.

Quoi qu'il en soit de ces difficultés, l'heure était venue où il n'était plus permis de se dérober; il fallait se découvrir. « A ceux qui nous demandent que serons-nous demain? nous devons une réponse " écrit M. Jaurès en 1895.

Les premiers essais sur le mode collectiviste remontent à une époque déjà éloignée. Le plus savant et le moins connu en France est celui de Rodbertus, le Ricardo du socialisme, le maître de Lassalle et le précurseur de Karl Marx. Dès 1842, dans une oeuvre d'un caractère purement abstrait, il avait exposé la théorie de la valeur fondée sur le travail, et montré son application dans une société hypothétique où il n'y aurait ni propriété, ni capital privé donnant des revenus; où l'État, seul propriétaire du capital social, administrerait toute la production, et où les travailleurs retireraient des magasins publics leur part du produit social au moyen de simples billets portant la valeur créée par leur travail. Il entreprenait cette étude « non pas pour opposer à l'état actuel un état meilleur, mais pour apprendre à mieux connaître l'un près de l'autre ». Il reprit encore par deux fois cet essai, pour donner une analyse plus profonde de l'unité de valeur représentée par l'heure de travail normal, principalement dans sa 4° Lettre sociale à von Kirchmann composée en 1852 et publiée dix ans après sa mort, en 1885, sous le titre Das Kapital. L'état qu'il décrit se distingue nettement du pur communisme par la propriété individuelle du travailleur sur la valeur entière de son produit, c'est-à-dire sur les objets de consommation qu'il acquiert dans la mesure de cette valeur. C'est donc le véritable collectivisme, dans le sens le plus rigoureux et le plus complet. Rodbertus en concevait d'ailleurs la réalisation dans un avenir très éloigné

La même année 1842, un autre Allemand, Wilhem Weitling, traçait le plan d'une société mi-partie communiste, mi-partie collectiviste, dont M. Antoine Menger a donné une courte analyse.

L'exposé le plus connu du collectivisme pur est celui de Schoefue, ancien ministre autrichien, dans un petit livre intitulé La quintessence du socialisme qui fut publié pour la première fois en 1874. Schoeffte n'est pas un collectiviste; partant des données fondamentales du socialisme pour en déduire scientifiquement les conséquences, il se propose seulement d'éclairer les adversaires sur les points ou leurs réfutations habituelles portent à faux, et les partisans sur les lacunes de leurs théories.

Avec moins d'autorité et plus de fantaisie, un Américain, M. Bellamy, dans un roman célèbre publié en 1858 avait fait vivre la société de l'an 2000 organisée suivant les mêmes principes. William Morris composait aussi vers cette époque un roman du même genre, dont on ne peut tirer aucune indication sur l'organisation interne de la société nouvelle. Enfin M. Bebel, dans son livre sur La Femme édité pour la première fois en 1883, avait consacré tout un chapitre à la Socialisation de la société, mais sans nous renseigner encore d'une façon bien précise.

La littérature socialiste, encore insuffisante dans sa partie positive, s'est enrichie depuis lors; mais les plans d'organisation récemment présentés s'écartent tous plus ou moins du type collectiviste ordinaire, et cherchent à le corriger sur ses points les plus faibles. Dans son étude sur l'Organisation socialiste, publiée en 1895, M. Jaurès nous présente le collectivisme comme une forme destinée a succéder immédiatement à l'ordre capitaliste, mais appelée elle-même à évoluer sans secousse vers le communisme libertaire. Il reste fidèle au principe de la valeur taxée en temps de travail; mais il tempère le collectivisme en donnant une certaine autonomie aux groupes de producteurs, et s'efforce d'intéressser les travailleurs aux progrès de la production en modifiant les bases de l'unité de valeur.

M. Georges Renard, en 1897, dans son Régime socialiste, altère plus profondément le type consacré du collectivisme en y introduisant, dans une certaine mesure, le jeu de l'offre et de la demande. sans renoncer cependant aux bons de travail comme intermédiaires d'échange. Il tend, comme M. Jaurès, à élargir et assouplir le collectivisme en le pénétrant de justice et de fraternité, et surtout en y mettant plus de liberté, conformément à la véritable tradition française, si hostile au fond à la conception matérialiste et autoritaire du socialisme allemand.

En 1896 et 1899, deux socialistes, l'un Américain, M.-Gronlund, l'autre Suisse, M. Sulzer, ont été plus loin encore dans la voie des déformations; ils ont généralisé l'application de l'offre et de la demande dans le collectivisme. Pour cette raison, et bien qu'ils excluent encore la monnaie métallique, leurs systèmes, comme celui de M. Georges Renard, ne figureront pas dans cette étude du pur collectivisme, et seront examinés au livre suivant.

Chapitre 2. Esquisse du système collectiviste et définition de son unité de valeur.

La société collectiviste suppose une organisation méthodique de la production nationale, qui s'exerce sur les agents naturels et les capitaux productifs socialisés. L'autorité publique, éclairée par des statistiques sur les besoins de la consommation, dirige et réglemente toute la production, le transport, l'emmagasinage et le débit des produits. Elle rétribue les travailleurs en unités de valeur sociale, d'après le temps de travail de qualité moyenne qu'ils ont consacré à la production; elle tarife de même les produits d'après le temps de travail moyen qu'ils ont coûté. Les travailleurs peuvent donc se procurer les produits aux magasins publics en échange des bons de travail ou certificats d'unités de valeur qu'ils ont acquis par leur travail.

La rétribution du travail étant égale à la valeur du produit – sauf une certaine déduction pour les besoins collectifs, les divers prélèvements opérés aujourd'hui au profit du capital privé sous les noms d'intérêts, dividendes, loyers ou fermages disparaissent d'une façon absolue. Plus de profits ni de salaires; la distinction entre capitalistes et salariés s'évanouit. Plus d'échanges individuels ni de commerce privé; en dehors des objets débités par les entrepôts publics, il ne peut y avoir aucune vente de marchandises entre particuliers. Plus de monnaie au sens actuel du mot, métallique ou fiduciaire. La banque, la Bourse, la spéculation, le crédit, la dette publique, l'assurance par capitalisation, disparaissent avec l'intérêt du capital et les échanges. La concurrence anarchique entre producteurs est abolie; avec elles cessent les crises, les chômages, les phénomènes de surproduction, l'excès de population et le paupérisme; la société est une vaste unité économique, consciemment organisée et dirigée, au sein de laquelle tous les citoyens trouvent l'emploi de leurs forces. L'exploitation de l'homme par l'homme prend fin, et le travailleur obtient, en équivalents, le produit intégral de son travail, diminué seulement de la part nécessaire à la collectivité pour subvenir aux charges publiques et accroître le capital social.

Le but du collectivisme est donc l'échange direct des travaux contre les produits, suivant un système de valeur en unités de travail qui aboutit, par la suppression totale de la plus-value capitaliste, à une répartition des richesses conforme au principe A chacun suivant son travail. Le régime suppose par conséquent que nul ne peut prêter à intérêt le fruit de ses épargnes, bons de travail ou richesses de consommation, ni faire acte de commerce en vendant ces richesses à un tiers. De tels actes sont rigoureusement interdits, et l'autorité publique doit savoir discerner ceux qui se dissimulent sous la forme d'une libéralité permise.

Je me propose d'étudier ici l'unité de valeur collectiviste qui sert de base à la taxation des travaux et des produits, pour suivre les applications et les conséquences de ce mode de la valeur dans l'ordre économique. Il semble que la critique, ainsi limitée, soit incomplète. Toutefois, il n'est guère d'objet qui ne se rattache en quelque manière au régime de la valeur; tout l'ensemble de l'organisation peut être contrôlé en partant de ce principe. L'unité de valeur est le point central et la clef de voûte de tout le système; sur elle se sont portés les efforts des théoriciens du socialisme; sur elle aussi doit se concentrer l'attention de la critique.

La substance de la valeur, c'est le travail, et la mesure de la valeur, c'est la durée du travail. Tel est le principe qui, issu de l'économie anglaise, recueilli par tous les socialistes modernes, et formulé par Karl Marx pour l'interprétation des phénomènes actuels doit aboutir, dans une société où le capital est collectif, à la rémunération du travailleur suivant le travail qu'il a fourni. « La valeur peut être constituée d'après la somme du travail immédiat et médiat que coûte le produit », dit Rodbertus, de telle sorte que le travail soit la mesure de ce qui revient à chaque producteur dans le revenu social'. « Le temps nécessaire pour produire un objet, dit M. Bebel, est la seule mesure à laquelle celui-ci doive être évalue en tant que 'valeur usuelle sociale. »

En supposant donc, avec Schoeme, que 2 milliards 400 millions d'heures de travail soient nécessaires pour produire la somme totale des richesses dont une société a besoin pendant une année, un même nombre d'unités nominales de valeur devraient être délivrées aux travailleurs en bons de travail, afin que ces mêmes travailleurs pussent acheter aux magasins publics le produit total du travail collectif valant également 2 400 000 000 d'heures de travail.

Sans pousser à fond l'analyse, il est aisé de voir que la notion de valeur se trouve ainsi transformée dans son essence. Jusqu'ici, en dépit des théories de Karl Marx, les sociétés humaines n'ont connu, sous le nom de valeur, que des rapports d'échange entre deux marchandises; une marchandise n'a pas une valeur en soi, comme elle a une longueur et un poids, elle a une valeur par rapport à la monnaie, par rapport au blé, au charbon, à la laine, etc. Dans l'ordre collectiviste, au contraire, la valeur, étant la quantité de travail incorporée dans un objet, devient une substance propre, une qualité intrinsèque du produit, qui lui appartient en dehors de toute relation d'échange avec les autres produits du travail. La valeur ainsi conçue se mesure en unités formées par l'heure de travail humain, comme la chaleur se mesure en thermies produites par l'unité de travail mécanique.

Les bons de travail qui représentent ces unités sont des moyens de liquidation permettant au travailleur de prendre, dans le revenu social, une part égale à la valeur qu'il a créée par son travail. Le travail s'échange désormais contre les produits au moyen de certificats de valeur, qui peuvent être des billets de papier ou même des jetons d'or, mais qui ne sont en aucune façon une monnaie-marchandise comme la monnaie actuelle. Notre monnaie d'or tire de sa matière une valeur d'échange vis-à-vis des marchandises, valeur propre, variable sur le marché libre comme celle de toute autre marchandise et les autres monnaies, espèces d'argent, billon, billets de banque, et même papier-monnaie inconvertible en espèces, empruntent à la monnaie d'or, par la force de l'équivalence légale (ou de la convertibilité s'il s'agit de billets), tout ou partie, suivant les circonstances, de la valeur de cette monnaie d'or; leur valeur est donc de même nature que la sienne, une valeur d'échange de marchandise vis-à-vis d'autres marchandises, soumise aux fluctuations de l'offre et de la demande. Les bons de travail, au contraire, quelle que soit leur matière, sont de simples signes, des symboles d'une quantité fixe de valeur formée par le travail et déterminée par l'autorité publique. C'est une monnaie parfaite, dit Rodbertus, donnant la mesure absolue de la valeur, et offrant une sécurité absolue, puisqu'elle n'est émise que si la valeur qu'elle exprime existe réellement. Elle ne porte pas en elle-même son gage, comme la monnaie métallique actuelle; elle n'est pas non plus dépourvue de gage, comme la plupart des billets de banque et des papiers de crédit; "c'est un genre de monnaie qui, sans valeur en elle même, est cependant toujours hypothéquée sur une valeur réelle existante. » Les signes ou certificats ne sont même pas nécessaires; il suffit que les unités de valeur soient inscrites sur les livres de la comptabilité publique au débit et au crédit de chacun, à l'occasion de ses travaux et de ses achats.

Il est évident que le système exige, pour son fonctionnement régulier, une rigoureuse égalité toujours observée entre deux sommes d'unités de valeur; la balance doit être toujours égale entre la taxe des travaux et celle des produits, et les bons délivrés aux travailleurs doivent être annulés dès qu'ils sont reçus en paiement d'un produit ou d'un service fourni par l'Administration.

Théoriquement, cette égalité peut être obtenue, puisque c'est une seule et même autorité qui évalue travaux et produits et qui débite les objets de consommation. Et il est de toute nécessité que cette égalité théorique soit obtenue effectivement. Quelles que puissent être les difficultés d'une immense comptabilité, quelles que soient les complications résultant des fraudes, des pertes et détériorations, des bons non présentés et tenus en réserve, des échanges avec l'étranger, des amortissements prolongés, des travaux qui ne se matérialisent pas dans un produit, et de mille autres causes qui apparaîtront dans la suite, il est indispensable que l'équilibre des bons soit maintenu. S'il venait à se rompre, toute la machine se détraquerait; les hommes périraient de faim, de froid et de misère, avec les poches vides devant des magasins regorgeant de marchandises, ou plus souvent avec les poches pleines de chiffons de papier sans valeur devant des greniers vides.

La valeur se fixe donc suivant la durée du travail, qui sert de commune mesure pour la tarification des travaux et des produits en unités semblables. D'où il semble que l'on puisse tirer cette double règle : tout produit vaut exactement un nombre de bons égal à celui des heures de travail qu'il a coûtées; tout producteur reçoit un nombre de bons égal à celui des heures de travail qu'il a fournies.

Une table en bois blanc a coûté, par exemple, vingt heures de travail une heure pour le travail du bûcheron, trois quarts d'heure pour le transport du bois, dix-huit heures pour le travail du menuisier, et un quart d'heure, dans la mesure de l'usure, pour la confection et l'entretien des instruments employés aux différentes phases de la production car la société doit couvrir intégralement les frais d'amortissement du matériel fixe et les frais de transport, par des attributions de valeur suivies de prélèvements sur les différents objets fabriqués ou transportés. Cette table sera donc cotée vingt bons d'une heure, et ces bons seront répartis entre les différents travailleurs, bûcheron, voiturier, menuisier, etc., suivant la part qu'ils auront prise à l'oeuvre commune.

Représentons-nous, sur cette donnée particulière, la répartition du produit social dans son ensemble. La société garde naturellement pour elle les moyens de production, instruments et matières, qu'elle a jugé utile de créer dans l'année pour remplacer ceux qui ont été usés on consommés; elle garde aussi, sans doute, la propriété des. maisons d'habitation. Seuls, les objets mobiliers de consommation et de jouissance sont destinés à l'appropriation particulière. Une partie de cet approvisionnement de consommation échappe aux producteurs d'objets de ce genre c'est la partie représentée par les bons que prélève la société pour couvrir le prix des matières, l'amortissement de l'outillage et les frais de transport. Elle sert à la consommation des producteurs de moyens de production et des transporteurs, qui l'acquièrent dans la mesure de leur travail au moyen des bons que la société a prélevés à ces divers titres pour les leur allouer.

La double de taxation des travaux et des produits suivant la durée du travail fourni paraît devoir s'appliquer avec une rigoureuse précision. Il s'en faut cependant qu'on puisse l'observer dans sa simplicité élémentaire.

Une première dérogation s'impose, de l'aveu de tous les socialistes sans exception, en raison des besoins de la collectivité. La société doit, non seulement reconstituer les moyens de production usés ou -consommés, mais accroître le capital collectif; il lui faut, en outre, pourvoir aux charges publiques de sécurité, de salubrité, d'éducation, d'administration économique, et à l'entretien de tous les citoyens qui ne peuvent travailler; pour y faire face, elle a besoin de ressources prises sur le revenu social. Il ne s'agit pas là, paraît-il, -d'un impôt; mais il s'agit bien de prélèvements qui, à la différence de l'amortissement et des frais de transport, ne correspondent à aucune addition de valeur, et qui viennent par conséquent restreindre la part des travailleurs. Si ce prélèvement social doit s'élever au tiers de là production tout entière, la rétribution de chaque travailleur subira une réduction d'un tiers, et notre menuisier, par -exemple, pour 18 heures de travail, ne recevra que 12 bons, les 6 autres revenant à la collectivité. Il ne reçoit pas intégralement l'équivalent de son travail, et ne profite du prélèvement qu'à titre de membre du corps social.

Les socialistes sont encore unanimes pour interpréter d'une façon conditionnelle la règle que le travail est rétribué selon sa durée. La quantité de travail fournie par le producteur individuel ne s'apprécie pas seulement d'après sa durée; l'heure de travail d'un ouvrier négligent ou incapable ne représente pas une même quantité de travail que celle d'un ouvrier habile et laborieux. Il faut donc établir une moyenne sociale et tenir compte, dans la taxation, de l'intensité et de l'habileté du travail, qui s'apprécient d'après le résultat. On prendra comme base le produit que donne, en une heure, un travail d'intensité et d'habileté moyennes dans un milieu social donné, et l'unité de mesure sera l'heure de travail social de productivité moyenne dans chaque genre de travail. Si l'on a pu constater qu'un travailleur moyen fabrique en une heure un sabot convenablement creusé et arrondi, l'agent préposé à la taxation délivrera deux bons à l'ouvrier qui lui apportera une paire de sabots bien faits, et deux tiers de bon seulement au compagnon qui lui présentera un seul sabot mal dégrossi. Peu importe que les deux sabotiers aient travaillé exactement une heure l'un comme l'autre; leur rétribution se calcule suivant la quantité de travail moyen contenue dans le produit.

Pour des travaux de même nature, on saura donc graduer les allocations suivant la qualité du travail. Mais pour des travaux de nature différente, il n'en est plus de même. La question soulève des difficultés particulières, qui seront traitées ultérieurement; aussi devons-nous considérer provisoirement toutes les heures de travail comme équivalentes, quel que soit le genre de travail.

Pour des travaux de même catégorie, le calcul de l'unité moyenne présente encore une difficulté. La productivité du travail, dans un même espace de temps, dépend bien plus encore de la qualité des agents matériels et des instruments employés que de la qualité du travail lui-même. Un travail d'égale durée et d'égale intensité donnera peut-être 8 hectolitres de blé par hectare en Sologne, et 40 hectolitres sur une terre de Flandre convenablement fumée; un fileur obtiendra une quantité de fils très différente suivant qu'il travaillera sur un rouet primitif ou sur un métier mécanique.

II est évident que si la nation, seule propriétaire des terres, des mines et de tout le capital industriel, est aussi le seul entrepreneur d'agriculture, d'industrie, de transport, il ne saurait y avoir aucune différence dans la rétribution du travail à raison de l'inégalité des moyens de production. C'est l'Administration elle-même qui distribue aux groupes professionnels et aux individus les terres, les mines, les bâtiments, qui leur fournit les machines, les outils et les matières premières. Conçoit-on qu'un travailleur agricole reçoive cinq fois moins de bons qu'un autre, pour un travail aussi long et aussi pénible, parce qu'il n'aura pu produire que 8 hectolitres sur une terre ingrate, tandis que l'autre, comblé des faveurs administratives, installé sur un sol propre à la culture intensive, abondamment pourvu de bestiaux, de machines, d'engrais chimiques, de semences sélectionnées, aura pu fournir 40 hectolitres? Est-il juste que le gain d'un fileur de coton dépende de la perfection du métier qui lui a été assigné? Non, il n'est pas admissible, dans un système de production administrative, que la rémunération des travailleurs subisse des inégalités pour des causes extrinsèques, indépendantes du mérite de l'individu et subordonnées au bon plaisir des autorités publiques.

Aussi M. Jaurès nous dit-il que les producteurs seront rémunérés selon la quantité de travail effectif individuellement fournie par eux. Quelles que soient la quantité et la qualité du charbon extrait d'une mine dans une journée de travail, le mineur recevra partout, que ce soit à Anzin, à Decazeville ou à Bessèges, une rémunération calculée sur le nombre d'heures de travail normalement employées à l'extraction « Il n'y aura donc entre les travailleurs aucune inégalité préalable résultant soit de l'outillage avec lequel ils travaillent, soit de la matière première sur laquelle ils travaillent. Et il en sera de la filature, du tissage, de la métallurgie, de la verrerie, comme de l'industrie extractive. »

De là, une difficulté. Le travailleur doit être rétribué suivant la quantité de travail moyen que renferme son produit. Mais comment tenir compte de l'habileté et de l'intensité du travail, si l'on ne peut calculer la rémunération d'après le produit? Les socialistes ne prévoient pas la difficulté; il faut donc chercher la solution à leur place. Pour résoudre la question, il est nécessaire de distinguer, dans la productivité du travail, l'effet propre des facteurs matériels de la production. L'Administration devra donc, semble-t-il, déterminer préalablement le produit d'une heure de travail moyen sur chaque champ, sur chaque veine, dans chaque atelier industriel, eu égard a la nature du sol ou du sous-sol, à l'outillage et aux matières employées. Si cette estimation est exactement faite, il devient possible de discerner le rôle des facultés personnelles du travailleur dans la production; et de calculer sa rétribution d'après le temps de travail moyen qui est nécessaire pour établir le produit dans les conditions techniques données; la rente différentielIe n'entre pas dans la rémunération du travailleur.

Ce mode de calcul entraînera généralement un désaccord entre la taxe du travail et celle du produit, par dérogation à la règle que tout objet vaut exactement un nombre de bons égal à celui des heures de travail qu'il a coûtées. II est impossible, en effet, que des articles de nature et qualité semblables aient plusieurs cotes différentes sur une certaine place, alors même qu'ils auraient coûté des sommes de travail très inégales. A l'entrepôt public, tout produit doit être tarifé non pas d'après le temps de travail d'intensité moyenne qu'il a coûté, mais d'après le temps de travail socialement nécessaire à sa production, suivant les conditions moyennes de productivité des agents naturels et instruments employés dans la branche d'industrie à laquelle il se rattache. Il faut appliquer ici la théorie du « travail normal de Rodbertus, et du « travail socialement nécessaire à la production » de Karl Marx.

Si un sac de 100 kilos de charbon coûte une demi-heure de travail moyen à Anzin, une heure et demie à Decazeville, et une heure en moyenne sur l'ensemble de la production française de l'année, il sera payé un demi-bon au mineur d'Anzin, un bon et demi au mineur de Decazeville, mais il sera vendu un bon par les magasins publics. Car l'unité de valeur se fixe sur des données différentes pour le travail et pour le produit. S'agit-il de la taxe du travail? L'unité est le produit, dans la mine particulière où le travail est exécuté, d'une heure de travail d'intensité moyenne, de sorte que la moyenne sociale considérée ici est exclusivement celle de la qualité du travail; le mineur reçoit donc un bon et demi à Anzin pour une heure de travail, s'il a pu, par un effort exceptionnel, abattre 300 kilos de charbon en une heure. S'agit-il de la taxe du produit? L'unité est le produit d'une heure de travail de productivité moyenne appréciée sur l'ensemble de l'industrie minière, de sorte que la moyenne sociale considérée est à la fois celle de l'intensité du travail humain et celle de la productivité des agents matériels; le consommateur paie donc trois bons pour les 300 kilos de charbon d'Anzin. L'égalité du coût et du prix, des bons délivrés aux mineurs et des bons représentés par le charbon en magasin, l'égalité, rompue dans la plupart des cas individuels, ne se retrouvera que sur l'ensemble, si la comptabilité est bien tenue.

Quand les conditions de la production viennent à changer dans le pays, par l'effet des circonstances atmosphériques, des progrès techniques ou de toute autre cause, les moyennes sociales de productivité du travail, qui servent de base à la taxation des produits, doivent être révisées. Mais pour que l'équilibre des taxes subsiste entre travaux et produits, il faut que l'ancien tarif continue à s'appliquer aux articles emmagasinés avant la révision. Ces produits doivent donc être écoulés dans la consommation avant les articles similaires qui portent le nouveau tarif.

De même que les frais de production, les frais de transport, qui grèvent très inégalement, suivant la provenance, les différents sacs de blé emmagasinés dans un même grenier public, doivent être repartis également entre eux tous..

Tous les travailleurs ne fournissent pas des produits aux entrepôts publics; il en est, en très grand nombre, qui exécutent des travaux manuels sans créer un produit neuf, ou qui rendent des services de nature immatérielle. Parmi eux, certains fonctionnaires, comme les juges et les administrateurs, ne rendent de services qu'à l'État; ceux-là doivent être naturellement payés par l'État, au moyen des bons prélevés pour couvrir les charges publiques. Mais il est d'autres travailleurs de cette catégorie qui rendent des services aux particuliers. Pour rester fidèle au principe collectiviste, on ne doit pas permettre que leur rétribution soit fixée de gré à gré suivant l'offre et la demande; il faut que ces travailleurs relèvent de l'Administration comme tous les autres, et que leur rétribution soit établie, suivant la loi commune, d'après la durée de leur travail d'intensité moyenne. La règle est applicable très simplement à tous ceux qui sont employés dans un service public, matelots, employés de chemins de fer, etc.; ceux-là sont payés par l'Administration sur le produit des taxes acquittées par le public. La même règle peut aussi s'appliquer à ceux qui rendent aux particuliers des services directs : serviteurs attachés à la personne, coiffeurs, cochers, portefaix, blanchisseurs, ouvriers faisant les réparations locatives aux bâtiments, ou les menues réparations aux objets d'usage individuel; tous, semble-t-il, doivent être payés au tarif par l'Administration, qui reste chargée de percevoir le prix de leurs services. Quant aux professeurs libres, chanteurs, médecins, etc., on conçoit à la rigueur qu'ils subissent aussi l'application de cette règle égalitaire; mais certains écrivains collectivistes proposent de les traiter plutôt comme des fonctionnaires, et de les rétribuer sur les taxes publiques.

Telle est la valeur dans l'ordre collectiviste. Sur cette base, le monde nouveau doit s'ordonner de lui-même. A côté du Gouvernement politique et de l'Administration préposée aux services publics déjà existants, s'organisera une Administration chargée de l'économie nationale; des organes anciens se transformeront, d'autres naîtront en foule et se développeront, conseils, directeurs, inspecteurs, préposés, employés aux écritures, tous alimentés par le suc nourricier des ressources publiques. Ils auront à commander et à surveiller toutes les opérations de culture, d'extraction, de fabrication, de transport et de débit nécessaires à la vie nationale. Ils recruteront et dirigeront tout le personnel de la production et des transports. Ils règleront le nombre des travailleurs dans les ateliers et leur distribueront les tâches, renvoyant ceux qui deviennent inutiles et les occupant ailleurs, suivant les variations des besoins et les capacités individuelles, sans jamais laisser chômer un seul travailleur. Ils procureront à chaque établissement les bâtiments,. machines et approvisionnements dont il aura besoin, feront exécuter les travaux d'art et d'amélioration agricole, veilleront à la conservation, à l'entretien et au renouvellement de l'outillage national. Ils dresseront exactement la statistique des consommations annuelles; assigneront à chaque établissement de production les quantités à fournir; détermineront les terres qui devront être cultivées en vignes, en pâturages, en bois, en céréales; prescriront les types et modèles à exécuter dans l'industrie. Ils administreront tout le service des transports par chemin de fer, tramways, le service du roulage, des déménagements, des transports maritimes à voile et à vapeur. Ils géreront tous les hôtels, cafés et restaurants publics, seuls autorisés dans un régime qui proscrit toute entreprise individuelle et tout bénéfice commercial. Ils tiendront les entrepôts et magasins généraux; ils pourvoiront à leur approvisionnement, de manière à satisfaire exactement les besoins des différentes localités; ils veilleront soigneusement à la conservation des produits, et les livreront au public. Ils installeront, pour les objets de consommation journalière, des lieux de débit rapprochés des consommateurs, boulangeries, épiceries, pâtisseries, pharmacies, papeteries, merceries, etc.; ils préposeront des fonctionnaires à la gestion de ces magasins de détail, et leur fourniront les articles à débiter. Ils mettront à la disposition du public les travailleurs qui rendent des services aux particuliers, médecins, cochers, coiffeurs, ouvriers faisant les réparations, etc. Ils construiront, entretiendront et géreront toutes les maisons d'habitation sur la surface du territoire, feront les baux, fixeront les loyers en bons de travail de manière à amortir le prix de la construction, et les percevront régulièrement. Ils calculeront le produit d'une heure de travail d'intensité moyenne dans chaque établissement de production, eu égard à son outillage et aux conditions naturelles où il se trouve, de manière à déterminer, pour chacun d'eux, l'unité sur laquelle s'y réglera la rétribution du travail; ils recevront les produits, en apprécieront la qualité, et fixeront en conséquence la rétribution due aux travailleurs. Ils délivreront les bons, après avoir prélevé les taxes destinées à subvenir aux besoins collectifs et à l'extension de la production nationale. Ils calculeront et réviseront la moyenne de productivité des agents naturels et instruments de production sur l'ensemble du pays pour chaque nature différente de produits, en divisant le total du produit par le total des heures de travail employées, afin de déterminer, dans chaque genre, le produit moyen d'une heure de travail, qui servira d'unité de valeur pour la taxe des articles à l'entrepôt public; ils feront la répartition des frais généraux et des frais de transport, et calculeront l'amortissement des capitaux fixes pour le faire entrer dans le prix des produits, des transports et des logements; enfin, après avoir établi le prix de revient, ils détermineront le tarif des articles en magasin. Is tiendront la comptabilité, et vérifieront sans cesse la balance des bons. Ils contrôleront les écritures des préposés aux magasins et entrepôts de détail. Ils pourvoiront aux échanges avec l'étranger; ils apprécieront les quantités de marchandises étrangères nécessaires à l'industrie nationale et à la consommation, et constitueront une réserve en espèces métalliques et en marchandises d'exportation, pour parer aux déficits des récoltes et aux besoins imprévus ils prévoiront la nature et la quantité des produits indigènes que les pays étrangers accepteront en échange de leurs marchandises, et régleront la production nationale en conséquence; ils négocieront les échanges, exécuteront les opérations, feront opérer les transports, et poursuivront le règlement en espèces des différences etc., etc.

La valeur dont la théorie vient d'être exposée est celle qui se présente à l'état natif, pour ainsi dire, dans le collectivisme le plus radical. Pour apprécier le système, il est utile de rappeler le rôle que joue aujourd'hui la valeur sous sa forme prix.

Le prix, dont les oscillations sont déterminées par l'intensité variable des besoins chez les consommateurs, est d'abord le grand régulateur de la production et de la distribution des richesses dans notre regime de concurrence individualiste. La production est-elle insuffisante pour une certaine catégorie de marchandises? Sous la pression du besoin, les prix s'élèvent, de sorte que les demandes en excès sur les quantités existantes s'éliminent d'elles-mêmes; et cette hausse, attirant capitaux et producteurs par la perspective d'un profit ou d'un salaire plus élevé, suffit à rétablir l'équilibre. Grâce aux indications instantanées de cette aiguille si sensible des prix, les moindres besoins de ceux qui peuvent offrir une contre-partie dans l'échange se trouvent prévenus et satisfaits; les approvisionnements en subsistances des agglomérations géantes sont assurés en quantités suffisantes, sans déperdition et sans excès; le nombre des mineurs, des tisserands, des maçons, des professeurs et des médecins dans la société se proportionne aux besoins; tout cela naturellement, spontanément, sans direction gouvernementale et sans contrainte de l'autorité publique, par le seul jeu naturel des rouages sociaux. Une force, inconsciente comme les forces de la nature physique, agit pour établir dans l'ordre économique une certaine harmonie, à travers des désordres partiels et des irrégularités passagères.

Le mécanisme des prix, instrument d'équilibre, est aussi un instrument de progrès d'une grande énergie. Le bénéfice de l'industrie et du commerçant est attaché à la vente du plus grand nombre possible d'articles produits aux moindres frais. Que le producteur s'ingénie donc à deviner les goûts du public, à multiplier les produits, à perfectionner leur qualité; qu'il fournisse le maximum d'efforts et évite le gaspillage; qu'il réduise au minimum son prix de revient par d'habiles combinaisons et des procédés nouveaux; il réalisera ainsi des profits exceptionnels, jusqu'au jour où le perfectionnement, en se généralisant, amènera une baisse de prix dont la société entière profitera.

Les socialistes ont beau jeu, certes, dans leur rôle de critiques, lorsqu'ils dénoncent les abus du régime capitaliste, l'oppression et l'écrasement des faibles, les crises et les chômages, le paupérisme, les excès de la spéculation, l'enrichissement des oisifs. Mais ils ne peuvent nier que ce régime de libre concurrence, au sein duquel le mal s'épanouit, a non seulement le mérite d'être viable, existant, de puiser sa force et sa raison d'être dans la réalité et dans les lois du développement historique, mais aussi d'être harmonieux dans une certaine mesure, et favorable au libre développement des forces de la production. Ce mérite, il le doit à son système de valeur, dont l'unité est indirectement réalisée dans l'unité physique de la monnaie. Cette constitution organique de l'étalon permet à la valeur de varier, sous l'effort de là concurrence, suivant l'intensité des désirs des consommateurs elle permet au profit de s'élever en raison de l'habileté des producteurs à satisfaire, aux moindres frais possibles, les besoins les plus pressants de la société.

La valeur basée sur le travail pourrait-elle, dans le monde collectiviste, remplir le double rôle que joue le prix, comme instrument d'équilibre et facteur du progrès? A son défaut, quelles seraient les forces capables d'agir à sa place? Tout le problème du collectivisme est là, dans ces deux questions d'équilibre et de progrès. Après avoir interrogé le collectivisme à ce double point de vue, en intervertissant l'ordre des questions, nous lui demanderons encore si sa forme de la valeur est compatible avec le maintien de la petite propriété chez le producteur indépendant, paysan, artisan et boutiquier.


Chapitre 3. Le progrès de la production.

  • § I. Insuffisance du collectivisme pur au point de vue du développement des forces productives.


Le collectivisme, privé de l'excitation du profit individuel, renferme-

t-il un ressort de progrès industriel aussi énergique que la concurrence? La question est d'importance capitale; car, si le socialisme doit sacrifier la production à son rêve d'une plus juste répartition, il est incapable de réaliser, pour la généralité des citoyens, une amélioration sensible des conditions matérielles, et ne peut aboutir qu'à la médiocrité générale et au rationnement.

Les socialistes comptent sur un énorme accroissement de richesses, lorsqu'une organisation méthodique de la production aura supprimé les doubles emplois, les faux frais et fausses directions, les chômages, les parasites de l'ordre capitaliste, les dépenses improductives telles que les dépenses militaires et le service de la dette publique. On voudrait partager leur confiance dans le fonctionnement régulier du mécanisme immense de la production nationale régie par l'État. Mais un inconnu aussi redoutable interdit les appréciations optimistes à ceux qui se défient de l'intelligence suprême préposée à la direction, et des moyens dont elle disposera pour exercer ses fonctions régulatrices.

En revanche, on reconnaîtra volontiers que des travailleurs rétribués suivant l'habileté et l'intensité de leur travail seront incités à fournir le maximum d'efforts. D'une façon générale, on peut admettre que des hommes ayant conscience de travailler pour la collectivité prendront plus d'intérêt à la production que de simples salariés au service de l'industrie privée.

Dans le même esprit d'impartialité, on se gardera de dire que toute invention cessera, lorsque l'inventeur ne pourra plus tirer profit d'un brevet ni exploiter sa découverte comme entrepreneur d'industrie. Il y aura peut-être, dans le monde industriel, moins de travailleurs sacrifiant leur repos et leur santé à des recherches dont le succès ne donnera plus la fortune. Néanmoins, sans parler des distinctions honorifiques qui pourront encore récompenser les auteurs de découvertes utiles, l'amour-propre, et le besoin instinctif chez l'homme d'exercer ses facultés naturelles, suffiront sans doute à stimuler encore le génie inventif des hommes de science, des directeurs de la production et des simples travailleurs manuels.

Mais, en dehors des découvertes éclatantes qui, à défaut d'avantages matériels, procurent au moins la célébrité, peut-on espérer qu'un régime de production administrative, privé de la concurrence, sera favorable aux améliorations de détail dans l'agencement des tâches et l'emploi des matières, aux perfectionnements insensibles dans l'organisation des services, aux multiples combinaisons qui tendent à améliorer la qualité des produits, à les approprier aux goûts de l'acheteur, à réduire les frais et à augmenter les rendements ? La question qui se pose ici porte surtout sur la direction; il s'agit de savoir si la direction, dans le monde collectiviste, peut avoir la même vigueur, le même esprit de progrès, la même vigilance qu'en régime de concurrence.

Pour les industries qui sont déjà exploitées par l'État ou par des sociétés anonymes, il ne semble pas tout d'abord que la direction, en régime collectiviste, doive être inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui. Dans les plus vastes organisations administratives dirigées par un personnel salarié, dans le service des postes et télégraphes, des ponts et chaussées, des chemins de fer, dans les exploitations minières appartenant à des compagnies ou à des États, la gestion est régulière, parfois rigoureuse, et des progrès incessants se réalisent, d'une façon anonyme, lors même que l'entreprise n'est soumise à aucune concurrence; pourquoi n'en serait-il pas de même pour des industries socialisées?

Il y a cependant, entre les unes et les autres, une différence importante au point de vue qui nous occupe. La constitution des grandes compagnies d'industrie et de transport est tout aristocratique, et leur action reste dominée par la recherche du profit. Le personnel dirigeant, dans les exploitations d'Etat comme dans celle des sociétés anonymes, est recruté suivant des modes qui tendent à opérer une sélection des capacités. Si la production collectiviste doit être dirigée par un personnel électif, les garanties seront loin d'être équivalentes. Car les travailleurs ne seront personnellement intéressés ni à l'amélioration des produits, ni à la diminution des frais, ni à l'emploi des machines les plus productives; il importera peu au tisseur de donner à la société deux mètres d'étoffe sur un métier perfectionné plutôt qu'un mètre sur un métier ordinaire, si son heure de travail doit être payée de la même manière. Dès lors que les travailleurs attachés à un établissement ne seront pas directement intéressés au progrès de la production et à l'écoulement des produits, il est douteux, s'ils sont appelés à élire leur chef, que leur choix se porte sur celui qui possédera les meilleures qualités d'organisation et de commandement. Supporteraient-ils une surveillance minutieuse du travail, un contrôle rigoureux des produits? Se soumettraient-ils à des réformes intérieures contrariant leurs habitudes ou leurs intérêts? Accepteraient-ils des machines nouvelles qui déplaceraient une partie d'entre eux? Pour que l'autorité ne fût pas énervée, il faudrait au moins adopter un mode de recrutement qui ne mît pas les directeurs sous la dépendance de leurs subordonnés immédiats.

Reste la catégorie innombrable des entreprises de toute nature, agricoles, industrielles, maritimes, voiturières, commerciales, qui, gérées aujourd'hui par des entrepreneurs responsables, passeraient, en régime collectiviste, sous la gestion des fonctionnaires. Ici, la déperdition de forces serait incalculable. Rien ne peut remplacer, dans la direction de ces entreprises aux dimensions restreintes, l'excitation de l'intérêt individuel. Le labeur acharné du paysan propriétaire, l'activité fiévreuse de l'homme d'affaires, la poursuite incessante des combinaisons les plus économiques, la recherche des produits les plus appréciés de la clientèle, la surveillance vigilante du personnel, tout cet effort opiniâtre et continu du cultivateur, de l'industriel, du commerçant qui se dépense sans compter, parce qu'il sait que sa fortune et sa réputation dépendent de son travail et de son habileté, seraient sacrifiés sans compensation dans une organisation bureaucratique qui embrasserait la production tout entière, depuis les grandes usines jusqu'aux plus modestes ateliers, aux plus minces exploitations rurales et aux plus petits magasins de débit.

Comme cause d'affaiblissement, la diminution d'activité serait peut-être moins redoutable encore que l'énormité des frais. Il faut insister sur ce point; une gestion administrative aussi vaste tendrait à être tellement dispendieuse, que la société risquerait de dissiper en frais généraux la plus grande partie, sinon la totalité de cette plus-value capitaliste dont elle aurait la prétention de faire bénéficier les travailleurs et les incapables. Il ne suffit pas d'escompter les frais d'entretien d'une armée de fonctionnaires salariés; il faut encore tenir compte d'un coulage universel qu'une administration généralisée ne saurait éviter dans les services publics de production, de transport et de débit. Des fonctionnaires, surtout s'ils tiennent leurs pouvoirs de l'élection, n'auront jamais le même souci de l'économie, la même sévérité dans le contrôle, la même ingéniosité dans la recherche des combinaisons propres à diminuer les frais, que des entrepreneurs supportant personnellement les risques de l'entreprise.

Enfin, il est très probable que cette administration lourde et dispendieuse n'aurait ni assez d'autorité, ni assez d'énergie pour poursuivre avec persévérance une politique d'épargne permettant d'accroître la puissance productive de la nation. Déjà, les pouvoirs électifs de nos États modernes ne savent pas pourvoir régulièrement à l'amortissement des dettes publiques. Que serait-ce dans l'État collectiviste, s'il fallait imposer aux électeurs des retenues sur la rétribution de leur travail, en vue d'assurer non seulement l'amortissement, la reproduction du capital consommé, mais aussi son accroissement? Personne n'aurait un intérêt individuel à l'épargne nationale; pour qu'elle fût égale à la somme des épargnes privées d'une société individualiste, il faudrait que le sentiment du devoir social s'élevât, chez la masse des citoyens comme chez leurs représentants, à la hauteur des sacrifices les plus difficiles.

De leur côté, les travailleurs n'auront aucun intérêt immédiat à ne pas fatiguer le machinisme et à ne pas gaspiller les matières premières, puisqu'ils seront rétribués à l'heure de travail d'intensité moyenne, sans considération des économies réalisées sur le matériel et les matières. Ils sauront sans doute que leur bien-être individuel dépend de l'accroissement du revenu net de la société; ils auront tous, je l'accorde, une haute idée de la solidarité sociale. Mais si cette idée peut provoquer, chez des natures d'élite, un effort momentané ou même un grand sacrifice, nul ne pensera qu'elle soit capable d'imposer à la masse des travailleurs ce contrôle incessant sur soi-même qui serait nécessaire pour prévenir le gaspillage; il ne faut pas attendre un tel dévouement de l'individu ordinaire, quand il ne doit recueillir personnellement qu'un bénéfice infinitésimal de ses efforts.

Les socialistes modernes ont le bon sens de ne plus trop compter, dans la cité future, sur la passion désintéressée du bien et sur l'amour de l'humanité comme moteurs de l'appareil social; ils se défendent de bâtir sur l'hypothèse d'une transformation de la nature humaine. Mais alors, il faut reconnaître qu'une société fondée sur un système de valeur qui n'intéresse pas les producteurs à l'emploi des instruments perfectionnés et a. Feconomie dés moyens est condamnée à la stagnation, au coulage, à l'affaiblissement de la production; et finalement à la médiocrité, sinon à la disette générale.

Schaeffle n'avait pas manqué de signaler cette faiblesse du collectivisme, tout en mêlant à sa clairvoyante critique quelques paroles d'encouragement. Ces paroles ont été entendues.

Pour ceux qui veulent rester fidèles au principe collectiviste, il ne peut être question de revenir aux inégalités résultant des prix de concurrence. Comment donc, en conservant le collectivisme, échapper au reproche de poursuivre une meilleure distribution des richesses aux dépens de la production? Si les producteurs n'ont pas un intérêt visible et immediat a une rigoureuse economie, c'est qu'ils ne se procurent pas eux-mêmes les moyens de production dont ils se servent, et n'en ont pas la propriété; mais on ne saurait, semble-t-il, reconnaître la propriété corporative sans rétablir un ordre individualiste à peine élargi. Si les producteurs ne sont pas intéressés à se servir d'agents matériels fournissant une production supérieure a la moyenne, c'est qu'ils ne sont pas rétribués suivant la productivité de leurs instruments de travail; mais on ne saurait sans injustice les rétribuer sur cette base, dans un système de production administrative qui confère à l'autorité publique le pouvoir de distribuer gratuitement et arbitrairement les moyens de production.

Il paraît difficile de sortir de ces contradictions. Néanmoins, l'épreuve a été tentée.


  • § II. Collectivisme décentralisateur de M. Jaurès.


M. Jaurès, qui sait que l'intérêt n'est sensible aux individus que lorsqu'il a la forme individuelle, a parfaitement compris la nécessité de la décentralisation et de l'autonomie dans la structure collectiviste. Dès le début de son Esquisse provisoire de l'organisation industrielle, il distingue entre le régime de la production administrative et celui de la production corporative, dans lequel la nation, toujours propriétaire nominale du capital collectif, délègue la propriété effective et l'usage de l'outillage industriel à des groupements professionnels, sous des conditions déterminées. Il manifeste expressément ses sympathies pour cette organisation corporative, après avoir reconnu qu'il serait impossible à un gouvernement économique central de parer à toutes les difficultés dans le monde immense et complexe du travail. Il pense même que si, par des événements imprévus, le socialisme était d'abord réalisé sous sa forme centraliste, il ne tarderait pas à se convertir, par la force des choses, en décentralisation.

M. Jaurès conçoit l'organisation d'une branche d'industrie nationale comme une vaste fédération de syndicats similaires répandus sur le territoire. Il semble bien que, dans sa pensée, chaque syndicat acquiert à titre onéreux la quasi-propriété de son outillage; car c'est le syndicat lui-même, et non pas la collectivité tout entière, qui pourvoit au renouvellement et au perfectionnement de cet outillage, et sans doute aussi à l'achat des matières, en y consacrant la part d'amortissement comprise dans le prix de ses produits. Une corporation désire t-elle adopter des machines nouvelles? Elle peut s'adresser à la nation pour lui demander une avance en bons de travail, ou faire appel à une contribution de ses membres; elle procédera ensuite à un remboursement régulier (sans intérêts, bien entendu), au fur et à mesure qu'elle livrera ses produits. II y a plus: un industriel, un inventeur pourra très bien réunir des bons de travail épargnés par des particuliers, et réaliser ainsi son expérience dans une entreprise individuelle, qui durera jusqu'au jour où, parvenue à maturité, elle sera absorbée par la puissance économique de la nation.

Nous apercevons immédiatement le parti que l'on peut tirer d'une organisation semblable pour favoriser le progrès industriel. Tout établissement de production est obligé, bien entendu, de livrer tous ses produits aux magasins publics, et de se soumettre à la taxation faite par l'autorité publique. Mais l'unité de valeur fixée par la loi commune peut être désormais l'heure de travail de productivité moyenne dans chaque genre d'industrie, de telle sorte que le travailleur soit rétribué suivant le produit qu'il livre au magasin public, sans égard à la durée de son travail.

Si nous supposons que, dans l'état actuel de l'industrie, un mètre de toile coûte ordinairement quatre heures de travail social, savoir deux heures et demi pour la production du m de lin, une demi-heure pour l'usure des machines. et une heure pour le tissage, l'Administration paiera quatre bons pour tout mètre de toile, conforme au type coté à ce taux, qu'un établissement de tissage quelconque lui apportera; elle le débitera au même chiffre, et le prix de vente sera égal au prix de revient, non seulement sur l'ensemble des produits, mais sur chaque article individuellement. Si un groupe industriel obtient, au moyen d'un métier perfectionné qu'il a acquis à ses frais, deux mètres de toile en une heure de travail, s'il parvient, en ménageant la matière première, à ne dépenser que quatre bons et demi au lieu de cinq pour le fil, s'il peut enfin, grâce à une production plus abondante, amortir la nouvelle machine par une simple retenue d'un quart de bon par mètre de toile, il recevra huit bons pour ses deux mètres livrés au magasin, et pourra en attribuer deux au travailleur pour une heure de travail, gardant comme bénéfice collectif l'un des six bons payés pour la matière et l'amortissement. A l'inverse, dans tout établissement où l'on se servira de métiers surannés, où l'on gaspillera la matière première, les travailleurs ne recevront qu'une rétribution inférieure à la moyenne, et devront s'imposer une retenue plus forte pour l'amortissement.

La cause du progrès paraît sauvée. Chaque corporation industrielle est Incitée à combiner, inventer des procédés nouveaux de fabrication, à se procurer, même au prix des plus lourds prélèvements, les meilleures matières et les engins les plus perfectionnés. Elle veille soigneusement à la conservation du matériel, à une consommation économique du charbon, du gaz, de la matière première, et recherche l'utilisation des déchets et bas produits; elle tend à la réduction des frais généraux par une extension de l'entreprise; elle tient enfin à mettre à sa tête les hommes les plus capables et les plus expérimentés. Certes, l'intérêt qu'un travailleur associé peut avoir à la bonne gestion de l'entreprise est loin d'avoir la mémo énergie que chez un inventeur ou un entrepreneur supportant seul le risque des profits et des pertes; le sentiment de la responsabilité s'émousse en s'éparpillant, et les sociétés coopératives de production souffrent plus ou moins de la faiblesse de la direction. Pourtant, dans le cercle restreint d'un petit groupe d'associés, l'intérêt de chacun est assez palpable pour que tous contribuent volontiers à la diminution des frais et à l'accroissement des produits, avec plus de vigilance que de simples salariés; et quant à la direction d'une association de cette nature, si elle peut pécher par défaut d'autorité, elle peut aussi ne pas être inférieure techniquement à celle d'une entreprise capitaliste, étant donné surtout que les difficultés commerciales sont écartées par hypothèse. Un bénéfice extra, individuel et collectif, se rattache immédiatement à tout progrès réalisé, et se maintient jusqu'au jour où le progrès, en se généralisant, donne lieu à une élévation de la moyenne sociale constatée par l'autorité publique.

C'est bien ainsi, semble-t-il, que l'entend M. Jaurès, lorsqu'il nous montre les membres d'une corporation industrielle intéresses à perfectionner leur outillage au prix d'une contribution personnelle. Par là, en effet, « ils développent leur puissance de production, et abaissent leur prix de revient au delà du prix déterminé par la nation d'après l'outillage normal; ils bénéficient donc de la différence, et il y a là une prime à l'esprit de progrès. « Cette prime, dit-il un peu plus haut, sera égale à l'écart entre la quantité normale de travail sur laquelle sera réglé le prix, et la quantité moindre de travail qu'une production perfectionnée exigera en fait ". « La quantité de travail fournie par les travailleurs sera mesurée aux produits livrés par eux. » Nous sommes bien d'accord l'unité de mesure de la valeur sera l'heure de travail de productivité moyenne, celle-ci s'appréciant d'après le produit d'un travail d'intensité moyenne sur des moyens de production ordinaires

Mais comment la propriété corporative peut-elle se concilier avec le collectivisme? Ne va-t-elle pas engendrer l'inégalité des profits, jalousement conservés par des groupes fermés de coopérateurs? Est-il même possible de remplacer les prix de concurrence par la taxation en unités de travail, s'il n'y a pas de régulateur central imposant une direction a la production corporative? M. Jaurès échappe à ces contradictions, parce qu'il n'admet ni la production libre, ni la corporation fermée.

Il ne faut pas que l'organisation du travail perde son caractère national et unitaire, ni que des corporations absolument indépendantes s'approprient, au service de quelques privilégiés, le capital de production délégué par la nation. La discipline nationale sera maintenue par un Conseil central élu, investi de l'autorité supérieure. Il est regrettable que ces déclarations si nettes soient en désaccord manifeste avec d'autres passages, où il est dit que les travailleurs seront rémunères selon la quantité de travail effectiffournie par eux, et qu'il n'y aura entre eux, dans aucune branche d'industrie, aucune inégalité préalable résultant soit de l'outillage avec lequel ils travaillent, soit de la matière première sur laquelle ils travaillent. Cette contradiction entre les deux règles d'évaluation est déconcertante.Disons, pour la résoudre bien que le texte ne s'y prête guère, que la première s'applique au régime de production corporative, et la seconde au régime administratif. Chacun des grands groupes industriels aura son conseil spécial élu, qui servira d'intermédiaire entre les sections locales et le Conseil national; il pourra décider notamment qu'il y a lieu de supprimer tel centre de production, ou de renouveler l'ensemble de l'outillage; pouvoir considérable, qui restreint singulièrement le droit de propriété corporative. Ces autorités centrales dirigeront toute la production, et assigneront à chaque groupe la part qu'il devra fournir.

Enfin, et ceci est essentiel, la propriété de l'outillage, tout en étant déléguée, restera commune, en ce sens que le groupe industriel devra admettre aux mêmes droits et aux mêmes bénéfices tous les citoyens qui se présenteront pour s'en servir, sans pouvoir, comme la plupart des coopératives actuelles, réduire les nouveaux venus à l'état de salariés. De cette manière, les inégalités ne pourront se perpétuer, et elles perdront leur caractère exclusif.

Cette esquisse laisse bien quelques points dans l'ombre; nous ne savons pas, par exemple, si une corporation aura le droit de vendre ses machines et ses bâtiments, ou de les affecter à l'usage personnel de ses membres. Mais elle est suffisante pour nous permettre de juger qu'il ne s'agit pas ici d'un régime anarchique de groupes professionnels indépendants, n'ayant entre eux d'autres liens que ceux qui peuvent résulter de contrats librement débattus. Non, l'organisation reste nationale, et, dans une large mesure, centralisée. C'est un régime de coopératives ouvertes; c'est l'usine aux ouvriers, peutêtre aussi nous le verrons dans un instant – la mine aux mineurs, la terre aux paysans, sous réserve d'une soumission complète des producteurs à la loi de taxation, à la règle du libre accès de la corporation et de l'égalité entre ses membres, et à l'autorité d'un régulateur central. C'est donc bien du collectivisme d'État, et non du socialisme corporatif.

On a vu les efforts de M. Jaurès pour conserver au capital de production un caractère collectif. Son régime de corporations semiautonomes, même ainsi réglementé, n'est-il pas cependant contraire à l'essence du collectivisme? M. Jaurès le pressent « J'entends d'ici les communistes purs dire que ce sont là des combinaisons extrêmement bourgeoises et qui sentent fort le capitalisme. Ils allégueront tout de suite que ce petit système de primes au progrès industriel est à la fois mesquin et inutile. Et peut-être, sans doute même, ont-ils raison. »

Il est permis de penser, en effet, que ce n'est plus un régime collectiviste au sens propre du mot, celui dans lequel des groupes plus ou moins restreints, des individus isolés même, se rendent acheteurs de leurs moyens de production, deviennent propriétaires d'usines, de machines, de matières premières, et peuvent tirer, de l'inégalité des instruments mis en oeuvre, des produits inégaux pour des sommes égales de travail. Le principe fondamental du socialisme moderne, s'il n'est plus, comme jadis, "A chacun part égale", ou suivant ses besoins, reste du moins "A chacun suivant son travail personnel". Ici, au contraire, le travailleur est rétribué, non pas d'après la durée de son travail personnel d'intensité moyenne, quel qu'en soit le produit, mais d'après son produit, quelle qu'ait été la durée de son travail en sorte que l'importance de sa part dépend plus encore des conditions d'organisation de l'établissement où il se trouve employé, que des qualités propres de son travail.

Qu'importe, dira-t-on, que ce système de coopératives ouvertes et soumises à la loi commune de taxation s'écarte des purs principes du collectivisme en introduisant l'inégalité dans la rémunération du travail, si cette inégalité, d'ailleurs temporaire, est la condition du progrès? Les doctrinaires peuvent le condamner, mais d'autres le préféreront encore au régime capitaliste, parce qu'il supprime au moins le péage du capital privé sur la production en assurant au travailleur une rétribution en valeur égale au produit de son travail, et parce qu'il fait disparaître le chômage et la misère par une organisation rationnelle de la production.

Cette transaction pourrait donc séduire les socialistes qui ne sont pas inféodés au principe rigoureux de la répartition collectiviste, surtout s'ils n'ont qu'un goût médiocre pour le panfonctionnarisme et la bureaucratie universelle. Malheureusement, le système corporatif ainsi conçu ne résiste guère lui-même à l'examen.


  • § III. Critique du système.


Au point de vue du développement de la production, le système de M. Jaurès, qui semble favoriser le progrès des inventions par l'attrait d'un bénéfice exceptionnel, est cependant insuffisant. Le bénéfice, en effet, n'est attaché qu'aux inventions qui tendent à multiplier les produits; il échappe aux novateurs qui se bornent à perfectionner la qualité. Les producteurs, étant rétribués suivant la quantité, touchent bien une prime si, par des procédés nouveaux et perfectionnés, ils raccourcissent le temps nécessaire à la fabrication d'un produit déjà connu; ils ne recueillent aucun bénéfice, au contraire, s'ils inventent un produit nouveau, s'ils découvrent un procédé qui rende incassable, par exemple, les manchons des becs Auer. Car ils sont les premiers et les seuls à fournir les éléments d'un calcul établissant la productivité moyenne d'une heure de travail. Si la fabrication d'un manchon incassable demande en moyenne une heure de travail comme la fabrication d'un manchon ordinaire, la rémunération reste la même. Demande-t-elle moins ? L'inventeur n'a de bénéfice qu'à la condition d'être classé comme fabricant de manchons ordinaires. Demande-t-elle plus? L'inventeur n'évite une perte que si l'on considère son industrie comme nouvelle, pour la soustraire à l'application de la moyenne ordinaire.

Mais pourquoi ne fixerait-on pas des tarifs différents suivant la nature et la qualité des articles fabriqués ? C'est qu'on ne peut coter deux bons le manchon incassable exécuté en une heure de travail dans le seul établissement qui fabrique cet article, sans bouleverser tout le système. On renonce à mesurer la valeur par le temps de travail, sans avoir aucune base pour une nouvelle méthode d'évaluation. La qualité ne s'évalue pas d'elle-même en chiffres comme la quantité. A défaut de prix de concurrence gradués suivant les désirs des consommateurs, comment l'autorité publique pourrait-elle sans arbitraire coter en chiffres des différences de nature? Elle peut sans doute donner une rétribution plus forte, sans modifier le tarif, quand les produits supérieurs demandent pour leur fabrication une quantité de travail supérieure. Mais il faut renoncer à appliquer un tarif de faveur au produit perfectionné, à moins de revenir aux prix fixés suivant l'offre et la demande.

Cette insuffisance du système pour assurer un bénéfice aux inventeurs ne doit avoir assurément qu'une portée restreinte, s'il est vrai que l'esprit de lucre n'est pas la source des progrès techniques. Mais le système n'est pas seulement incomplet, il est impraticable comme celui qu'il prétend corriger, à cause de la complication, de l'incertitude, de l'arbitraire inévitable du calcul des moyennes. Nous avons vu quelles étaient, à cet égard, les difficultés présentées par le collectivisme simple; elles ne sont pas moindres dans le collectivisme de M. Jaurès.

Essayons de nous le représenter dans son fonctionnement pratique. Les travailleurs sont payés d'après leurs produits. L'administration a calculé, sur l'ensemble des établissements appartenants à une même branche d'industrie, la productivité moyenne d'une heure de travail avec l'outillage le plus habituellement employé, la consommation moyenne des matières premières, et l'usure moyenne du matériel pendant l'heure de travail, dans les conditions techniques les plus usitées; elle a fixé en conséquence le produit-type d'une heure de travail social moyen pour chaque genre de production, et déterminé par là le nombre d'heures de travail moyen contenu dans tout produit. Il lui suffit ensuite, pour appliquer ce tarif, de vérifier la qualité des produits qu'on lui présente; car ce temps de travail social nécessaire à la production est généralement moindre pour un article de qualité inférieure que pour un article de fabrication soigné. Cela fait, l'autorité paie le prix en bons à la corporation qui lui a livré l'objet la corporation, à son tour, verse le prix au producteur. La rémunération du travailleur, étant attachée à son produit, se trouve ainsi dépendre à la fois des qualités propres de son travail et des conditions communes de l'entreprise.

Ces calculs de moyennes, si compliqués soient-ils, paraissent cependant plus abrégés que dans le collectivisme ordinaire, parce qu'il ne semble pas nécessaire d'établir une moyenne de productivité du travail pour chaque exploitation particulière. Mais nous avons négligé jusqu'ici, de parti pris, toute une face du problème; nous avons bien traité de la puissance productive des capitaux créés par l'homme, mais non encore de la puissance inégale des agents naturels.

Pour l'industrie manufacturière et celle des transports, il est permis à la rigueur de se contenter du premier point de vue, bien qu'une usine puisse elle-même se trouver dans des conditions naturelles plus ou moins favorables pour sa force motrice et ses transports. Mais en agriculture et dans l'industrie extractrice, les agents naturels jouent certainement un rôle de premier ordre. Là, le produit du travail varie suivant les conditions naturelles du sol ou du sous-sol; il semble donc impossible d'y rétribuer les travailleurs d'après leur produit sans violer la justice. Mais dès lors que les producteurs ne sont plus payés suivant leur produit, comment peut-on récompenser ceux dont la production exceptionnelle est due à la supériorité de leurs méthodes et de leur outillage?

M. Jaurès ne parait pas s'en être préoccupé. Dans sa construction, il ne parle guère que des travailleurs de l'usine; pour ceux de la terre, il se réserve sans doute d'en traiter dans une étude ultérieure, car il se contente de nous dire que la propriété paysanne sera respectée, sans nous renseigner sur le mode de rétribution du travail agricole, soit dans cet état de transition, soit dans l'état définitif. Cependant, lorsqu'il parle des travailleurs de la mine, il déclare nettement que leur rétribution sera mesurée à la durée effective de leur travail individuel, de manière qu'il n'y ait entre eux aucune inégalité préalable résultant de la qualité des charbons ou de la facilité plus ou moins grande de l'extraction.

M. Jaurès évite ainsi l'injustice, mais au prix d'une régression; bien qu'il considère ici des exploitations minières déléguées à des groupements de travailleurs, et non pas entreprises administrativement, il renonce à leur appliquer le mode de taxation qui fait toute" l'originalité et la supériorité du système corporatif; il abandonne le mode de rétribution suivant le produit, pour revenir à la rétribution suivant le temps; il se reconnait par là même incapable d'intéresser les travailleurs de la terre et de la mine au progrès de leur outillage et au perfectionnement de leurs méthodes; c'est une faillite, au moins partielle, un recul devant la loi de la rente économique, cette pierre d'achoppement de tous les systèmes collectivistes.

N'est-il donc aucun moyen d'appliquer à ces travailleurs le mode de rétribution qui les intéresse à perfectionner leurs procédés, sans les faire pâtir ou profiter injustement des inégalités naturelles? Cherchons nous-mêmes en toute bonne foi.

Nous supposerons d'abord que la terre ou la mine est fournie gratuitement par la société aux exploitants, qui n'ont besoin d'acquérir à leurs frais que les bâtiments, machines, outils, bestiaux, engrais et matières diverses. Pour que le producteur soit intéressé aux progrès de la production, sans cependant profiter du hasard ou de la faveur qui lui a procuré la terre la plus fertile ou la mine la plus riche, il est de toute nécessité qu'on arrive à distinguer, dans la production, la part du capital et celle du privilège naturel. Il faut donc que, pour chaque parcelle cultivée, pour chaque veine exploitée, l'Administration calcule la productivité d'une heure de travail d'intensité moyenne dans des conditions moyennes d'exploitation, c'est à dire en supposant, s'il s'agit d'une terre, qu'on y a fait les travaux ordinaires d'aménagement en bâtiments, clôtures, drainage, irrigation, etc., et qu'on y applique en outre les engrais, machines et procédés en usage dans la plupart des exploitations sur des terres du même genre. Si cette sorte d'immense cadastre est exactement établi, le producteur gagne un profit extra quand il obtient, grâce à ses efforts, à ses inventions, à ses méthodes perfectionnées, un produit supérieur à la moyenne calculée pour son exploitation particulière.

Soit deux catégories de terres. Sur les unes, on met d'ordinaire, par hectare, une masse d'engrais coûtant 200 bons, dose considérée comme rationnelle, et, avec 100 heures de travail, on récolte en moyenne 30 hectolitres de blé; l'hectolitre est donc payé 10 bons aux producteurs (300/30). Si un cultivateur ignorant ou malavisé, avec une dose inférieure d'engrais coûtant 150 bons et des moyens défectueux, obtient seulement 20 hectolitres pour un travail de même durée, il ne reçoit que 200 bons, dont 50 seulement le rémunèrent d'un travail de 100 heures.

Sur les autres terres, de qualité inférieure, on se contente habituellement de 60 bons d'engrais par hectare, et l'on obtient, pour 100 heures de travail également, un rendement moyen de 8 hectolitres le blé de cette provenance sera payé aux producteurs 20 bons l'hectolitre au lieu de 10. Mais qu'un cultivateur intelligent, avec 120 bons d'engrais et le même temps de travail, récolte 15 hectolitres sur une terre de cette catégorie, il bénéficiera d'une prime considérable pour sa production supérieure à la moyenne; sur les 300 bons qu'il recevra, il en aura 180 pour prix d'un travail de 100 heures.

Quoique l'Administration paie l'hectolitre de blé 10 bons aux uns et 20 bons aux autres, elle doit cependant vendre tout le blé au même prix, au prix moyen, 15 bons si les quantités sont égales des deux côtés. Par cette taxation au coût moyen, la rente des terres disparait. Les consommateurs, au lieu de payer tout le blé au coût le plus élevé, comme aujourd'hui, ne le paient qu'au coût moyen. Les cultivateurs qui exploitent les meilleures terres, ne recevant que 10 bons au lieu de 20 par hectolitre, ne tirent pas un revenu supérieur du privilège naturel du sol qu'ils cultivent; ils ne bénéficient aucunement de la rente de la terre. Et la société elle-même n'en garde rien pour elle, puisqu'elle emploie le bénéfice réalisé sur certaines quantités de produits à couvrir les pertes qu'elle subit sur les autres; simple affaire do comptabilité.

Toutes ces combinaisons sont acceptables en théorie. Mais, pratiquement, est-il possible d'estimer la productivité moyenne du travail dans des conditions moyennes d'exploitation pour chaque parcelle du sol et du sous-sol, et de suivre les incessantes variations que subit cette productivité? L'Administration serait-elle capable de suffire à une pareille tâche, de faire et de réviser ses calculs avec exactitude, sans tomber dans l'arbitraire et le favoritisme, sans soulever des protestations indignées? La tête se perd dans ces calculs de moyennes se greffant les unes sur les autres pour chacune des 150 millions de parcelles dont se compose le sol de la France. Personne ne serait satisfait, et le gouvernement économique serait sans cesse culbuté par la masse de ceux qui se croiraient lésés.

Un autre procédé consisterait à louer le sol et le sous-sol à des groupes professionnels, moyennant une redevance qui absorberait, au profit de la nation, toutes les différences dues à des inégalités naturelles. Pour reprendre notre exemple, tout le blé serait payé aux producteurs, quels qu'ils fussent, à raison de 20 bons par hectolitre, mais les cultivateurs des terres de première catégorie, qui recueilleraient ainsi un produit moyen de 600 bons par hectare, devraient acquitter un fermage annuel de 300 bons, tandis que ceux de la dernière classe ne paieraient aucun fermage. L'Administration pourrait encore vendre tout le blé à 13 bons l'hectolitre, après avoir déduit du coût de production les fermages encaissés.

Mais c'est là un détour bien inutile, une complication sans profit, puisqu'elle ne supprime pas la difficulté d'apprécier, pour chaque exploitation particulière, la part de la nature dans la productivité du travail. Cette appréciation si délicate reste nécessaire pour le calcul annuel du fermage sur chaque parcelle du sol; car le fermage, pour être juste, doit supprimer toute inégalité tenant à des causes naturelles, sans rien prendre cependant de l'excédent de production qui peut être dû à des incorporations de capitaux en améliorations foncières, ou à des apports de capitaux d'exploitation.

Quant à concéder les terres ou les mines à des individus ou à des syndicats moyennant des annuités d'amortissement, il n'y faut pas songer. L'amortissement terminé, les propriétaires exploitants profiteraient gratuitement de la rente de la terre, c'est-à-dire du revenu de monopole tiré d'une supériorité naturelle du sol ou de la mine de son côté, la société, ne recevant plus ni fermages, ni annuités, ne pourrait affranchir les consommateurs du poids de la rente. Ce serait le retour à un régime détesté.

Les difficultés de calcul ne sont pas les seules, ni même les plus graves. L'obstacle principal est d'une autre nature; il est dans la contradiction entre le principe centralisateur du collectivisme administratif et le principe décentralisateur du socialisme corporatif, que M. Jaurès cherche vainement à concilier.

Dans le système de M. Jaurès comme dans le collectivisme le plus centralisé, la production, à défaut du régulateur de l'offre et la demande, doit être réglée par l'autorité centrale, munie de renseignements sur l'intensité relative des besoins sociaux. Il semblait que le régime établit une sorte de décentralisation, parce qu'il abandonnait les entreprises de production et de transport à des corporations autonomes, au lieu de les réserver à l'État. Mais ce n'était qu'une apparence. Le groupe professionnel, propriétaire de ses instruments, maître de leur usage, directeur responsable de l'entreprise, n'en est pas moins subordonné à l'autorité administrative, qui lui fixe la nature et la quantité des produits à fournir, et dirige par la même toute sa production.

Aussi ne conçoit-on même pas comment le système pourrait fonctionner dans ces conditions. Un syndicat s'organise pour monter une grande filature de coton. Il se procure, à titre onéreux, les machines et métiers du dernier modèle; il compte sur la productivité exceptionnelle du travail s'exerçant sur cet outillage supérieur, pour bénéficier d'un nombre de bons plus élevé que le nombre des heures de travail effectif fourni par ses membres; il compte aussi sur l'économie de frais résultant des dimensions de l'entreprise pour réduire au-dessous de la moyenne les déductions de l'amortissement et des frais généraux. Mais il a compté sans l'Administration. Toutes ses prévisions sont déjouées, ses sacrifices rendus inutiles, si l'Administration, par maladresse, malveillance ou toute autre cause, lui attribue dans la production une part inférieure à ses moyens. L'autorité publique, investie d'un pouvoir discrétionnaire, peut ruiner de même une exploitation agricole montée pour la culture intensive du blé et de la betterave à sucre, en lui faisant des commandes trop faibles, ou en lui prescrivant tout autre genre de culture. Elle a le pouvoir indirect d'obliger les établissements particuliers à changer leur outillage, à étendre ou à restreindre le nombre de leurs membres; elle peut tuer, par de mesquines vexations, toute initiative et toute invention. Plutôt remettre franchement la production à l'État, que de soumettre l'industrie corporative, soi-disant autonome, à l'arbitraire administratif. La décentralisation des groupes de travailleurs est incompatible avec la réglementation de la production par une autorité extérieure; l'industrie décentralisée étoufferait si elle n'était pas maîtresse de sa production; c'est pour elle une question de vie ou de mort.

Le collectivisme de M. Jaurès est certainement supérieur au collectivisme ordinaire. Il permet d'échapper partiellement à l'effrayante centralisation des fonctions économiques. Il laisse une place à l'initiative des producteurs et à l'esprit de progrès. Mais, sans parler encore des défauts d'équilibre et des restrictions à la liberté personnelle, que le système implique au même degré que le collectivisme purement administratif, il présente des difficultés de calcul aussi compliquées, et tombe dans l'incohérence par la contradiction qu'il établit, entre la décentralisation industrielle et la réglementation administrative de la production. Le système des coopératives de production ouvertes soulève en outre des objections particulières que nous retrouverons plus loin.

Si l'on tient donc à l'organisation corporative pour décharger l'État d'une gestion économique accablante et disproportionnée à ses forces, pour libérer l'individu, pour éviter le gaspillage et vivifier la production, il faut de toute nécessité revenir à un mécanisme de la valeur qui règle automatiquement la production en conformité avec les besoins sociaux sans l'intervention de l'autorité publique.


Chapitre 4. L'équilibre économique.

On conçoit, à la rigueur, qu'une société consente à vivoter sans accroître sa richesse, si elle juge nécessaire de sacrifier le progrès de la production à son rêve de justice. On ne conçoit pas, au contraire, qu'une société puisse vivre sans équilibre dans les relations économiques.

Le collectivisme peut-il assurer cet équilibre? Est-il capable d'adapter la production aux besoins de la consommation, les demandes des consommateurs à la quantité des produits existants, les offres de travail aux besoins de la production? La question doit être examinée sous ces trois faces.

La valeur calculée d'après le travail moyen dépensé dans la production est une mesure qui ne tient aucun compte de la qualité ou de la rareté, et qui reste fixée sans considération du besoin social et de ses variations. Un mécanisme aussi rigide ne peut évidemment pas, par lui-même, donner à la société collectiviste l'équilibre dont elle a besoin. Mais s'il faut que la société confie à une volonté naturellement faillible le soin d'établir cet équilibre, s'il lui faut, dans ce but, recourir à des moyens arbitraires et à des mesures de contrainte, ce n'est plus seulement le progrès des richesses, c'est la liberté des citoyens et la sécurité de leur existence matérielle qui risquent d'être sacrifiés. La question est donc grave; elle est également difficile, et demande une étude attentive.


* § I. Production et besoins de la consommation.


Une société économique ressemble à un particulier qui possède un revenu limité, et le dépense en affectant une certaine somme à chaque catégorie de besoins, d'après l'importance relative qu'il lui attribue. La société possède aussi des forces productives limitées : forces naturelles du sol, moyens de production créés par l'industrie humaine, forces de travail; elle les applique et les répartit de manière à satisfaire les besoins de la consommation dans l'ordre de leur intensité. Bien que le sujet soit classique, il n'est peut-être pas inutile, pour bien saisir la difficulté du problème qui s'offre à la société collectiviste, de voir comment il est résolu dans la société individualiste.

La production, au lieu d'être dirigée par une volonté unique, est l'oeuvre de milliers d'individus agissant librement sous leur responsabilité personnelle. Évidemment, l'équilibre n'est obtenu, dans ce milieu ingouverné, que s'il existe une force naturelle pour diriger les producteurs individuels dans le sens de l'intérêt collectif, d'une façon pour ainsi dire mécanique, sous la seule impulsion de l'intérêt personnel et sans le secours d'une intelligence embrassant les ensembles.

Or, cette force existe; c'est celle des prix variant suivant le degré d'utilité que les consommateurs capables de donner une contrepartie dans l'échange attribuent aux diverses marchandises. Si la production se répartit en proportion des besoins avec une exactitude suffisante, c'est grâce à la loi de nivellement, qui agit sur les prix et les profits comme sur les liquides dans des vases communicants; loi soumise à bien des frottements, sans doute, mais se traduisant quand même par des tendances certaines, impérieuses, et d'autant mieux suivies que la civilisation est plus avancée et la concurrence plus libre.

On sait que le coût de production (y compris l'intérêt des capitaux de l'entrepreneur et le salaire de son travail) est le centre de gravité des prix. Les oscillations du prix autour de ce point d'équilibre indiquent que le produit individualisé est tantôt plus, tantôt moins désiré que d'autres marchandises; elles déterminent en même temps les entrepreneurs à restreindre ou à étendre leur production en conséquence, pour éviter une perte ou réaliser un profit. Si le prix coïncide avec le coût de production, c'est que le besoin se trouve satisfait sans être dépassé; c'est aussi qu'aucun autre besoin plus urgent n'est resté en souffrance, sinon les consommateurs consacreraient leurs ressources à d'autres emplois, et ne maintiendraient pas le prix au niveau du coût.

Le phénomène est facile a saisir, quand la production, quelle que soit l'extension qui lui est donnée, se fait à un prix de revient à peu près uniforme pour les différents exemplaires de la même marchandise. Tel est le cas de la production industrielle, si on la considère en elle-même; la fabrication peut s'étendre par accroissement des installations, machines et forces de travail, sans que le coût de l'unité de produit s'élève, bien au contraire. Aussi les produits industriels qui demandent beaucoup plus de capital et de main d'oeuvre pour leur fabrication que pour la culture ou l'extraction de leur matière peuvent-ils être considérés, pratiquement, comme susceptibles d'être reproduits au même prix de revient, aussi loin que peut s'étendre la demande des consommateurs disposés à en donner le prix coûtant.

Mais, dans les productions naturelles, les frais de production sont loin d'avoir cette uniformité. L'homme, à mesure qu'il demande davantage à la nature, rencontre en elle, avant de se heurter à un refus absolu, une résistance élastique qui lui rend la production de plus en plus onéreuse, à moins qu'il ne découvre de nouveaux moyens de dominer les forces naturelles. C'est la loi bien connue du rendement non proportionnel du sol. Les progrès scientifiques peuvent en reculer les limites d'application, sans jamais parvenir à l'écarter complètement. On a pu établir, à l'inverse de cette loi, que les premiers capitaux qui transforment une culture extensive en culture intensive donnent souvent un rendement plus que proportionnel mais on n'a jamais pu contester que, dans toute exploitation où l'on accroît les dépenses pour augmenter la production, il existe un point culminant à partir duquel les dépenses nouvelles accroissent le produit dans une proportion toujours décroissante; de ce sommet commence la pente plus ou moins rapide du rendement non proportionnel, qui descend jusqu'au point où tout surcroît de production devient absolument impossible.

De cette loi naturelle, à la fois physique et économique, il résulte que, si les besoins s'élèvent dans une société, il faut soumettre les terres déjà cultivées à une culture plus intensive et relativement plus coûteuse, ou bien étendre la culture à des terres moins riches ou plus éloignées dans tous les cas, les frais faits pour la production ou le transport des quantités supplémentaires sont à peu près équivalents. Il est vrai que, sur une terre où l'on accroît l'intensité de la culture, le coût moyen de l'unité de produit s'élève faiblement; mais si l'on calculait à part, dans l'ensemble de la récolte, le prix coûtant du produit additionnel, tel qu'il résulte du surcroît de dépenses qu'il a fallu faire pour l'obtenir, on trouverait un taux surélevé, sensiblement égal à celui des produits qui proviennent des terres les moins fertiles ou les plus lointaines.

A défaut de progrès techniques abaissant les frais de culture ou de transport, une hausse des prix est donc nécessaire pour permettre ces productions supplémentaires plus coûteuses. Si la hausse se prolonge, le bénéfice de monopole, ou rente des exploitations favorisées, se consolide au profit du propriétaire actuel, et se convertit en fermage, ou en intérêt du prix de vente de la terre, à la charge de l'exploitant. Ainsi s'égalisent à peu près les charges de la production dans les différentes exploitations. Néanmoins, si nous considérons seulement les frais d'emploi du capital productif et de la maind'oeuvre, c'est-à-dire les frais qui ne dérivent pas de la rente et ne sont pas subordonnés à son existence, nous pouvons dire que les frais de la production agricole sont inégaux suivant les exploitations, et même, dans une exploitation, suivant les quantités produites.

Bien que le prix de revient en agriculture ne présente pas une base uniforme comme dans l'industrie manufacturière, il reste néanmoins un indicateur et un guide aussi sûr pour les producteurs. Dans l'échelle des prix de revient, les producteurs savent très bien le degré qu'ils doivent atteindre sans le dépasser; ils sont parfaitement éclairés par leur propre intérêt sur les quantités qu'ils doivent produire pour donner au besoin social une satisfaction partielle mesurée sur son intensité relative.

Les cultivateurs et exploitants de mines connaissent, par le prix du produit, non seulement la limite des frais qu'ils peuvent consacrer à des exploitations nouvelles, mais aussi la limite des dépenses qu'ils peuvent faire en exploitant d'une façon plus intensive des sols déjà exploités antérieurement. Ils savent, en effet, qu'ils peuvent forcer la production au delà même du point où les frais à l'unité de produit s'élèvent, tant que leur production supplémentaire, quoique plus coûteuse, est encore rentable dans l'état actuel des prix. Si, à la suite de cet accroissement de dépenses, leur bénéfice global s'élève d'une année à l'autre, toutes choses égales par ailleurs, c'est que les quantités supplémentaires, sans leur procurer un profit aussi élevé que les autres, leur ont elles-mêmes donné un excédent; c'est que le prix de revient de ces quantités, tel qu'il ressort des dépenses additionnelles faites pour les obtenir, reste encore inférieur au prix de vente; c'est donc aussi que ce supplément de production était désiré par les consommateurs de préférence à tout autre. Mais les producteurs savent aussi qu'ils doivent arrêter les frais, dès qu'il résulte de l'accroissement des dépenses une diminution du bénéfice de leur culture. Il est alors prouvé que le coût des quantités supplémentaires est supérieur à leur prix de vente; la perte sur ces quantités, dissimulées dans l'ensemble, mais révélée par la réduction du profit total de l'exploitation, signifie que le cultivateur n'a pas su observer l'équilibre des besoins sociaux. Si la société n'a pas voulu y mettre le prix, c'est qu'elle aurait préféré consacrer à d'autres usages la somme de frais que l'entrepreneur maladroit a dépensé pour accroître sa production.

Pour conclure, le jeu des prix et des profits ajuste la production à la demande, en poussant la production jusqu'à la limite des quantités les plus coûteuses désirées par les consommateurs de préférence à tout accroissement de la production dans une autre branche. Sur ce point au moins, et en dehors du cas de monopole absolu, il y a harmonie entre la rentabilité individuelle du capital, et la productivité naturelle telle qu'elle doit être réglée pour rester en harmonie avec les besoins sociaux, c'est-à-dire avec les besoins de ceux qui peuvent payer. On peut critiquer l'organisation sociale au point de vue de la répartition des richesses; on ne doit pas lui reprocher de mal adapter la production aux besoins des consommateurs capables de fournir une contre-partie dans l'échange. L'adaptation se fait naturellement et inconsciemment, par la seule tendance des capitaux à se porter vers les productions les plus lucratives et les plus désirées, et à se détourner des autres. La société individualiste, il est vrai, souffre trop souvent des fausses directions données à la production, des crises de surproduction ou d'insuffisance; au moins les producteurs ont-ils un guide qui les ramène au point d'équilibre quand ils s'en sont écartés.

En régime collectiviste, la production se règle tout autrement. Dès lors que les valeurs sont taxées d'après la durée du travail moyen au lieu de varier suivant les besoins collectifs, la production ne peut plus être librement dirigée par des individus ou des associations autonomes. Les producteurs individuels ou les groupes professionnels, s'ils sont encouragés à développer la production par un travail d'une intensité et d'une habileté supérieures à la moyenne, ne sont nullement intéressés à produire un genre d'articles plutôt qu'un autre; peu leur importe que les produits soient ou non recherché du public, qu'ils s'écoulent rapidement ou restent en magasins comme inutiles; leur rémunération n'en dépend pas. Eussent-ils d'ailleurs la volonté de se conformer aux goûts des consommateurs, ils ne pourraient y réussir en suivant leur inspiration personnelle, puisqu'ils ne trouveraient à cet égard aucun renseignement ni aucune direction. Aussi tout système qui cherche à combiner la taxation des valeurs en unités de travail avec la production libre des individus ou des associations coopératives est-il fatalement condamné au détraquement et à l'anarchie.

La société collectiviste, au contraire, n'est pas anarchique, parce qu'elle possède un régulateur de la production et de la distribution; la direction est donnée par une autorité centrale consciente, omnisciente et toute puissante, dominant d'assez haut l'économie nationale pour en apercevoir l'ensemble. Cette autorité supérieure, soigneusement tenue au courant des moindres besoins de la consommation sur tous les points du territoire, prescrit aux différents groupes professionnels le genre et la qualité des produits à fournir, les transports à effectuer, les approvisionnements à constituer dans les entrepôts régionaux.

Dans ses grandes lignes, l'organisation se conçoit assez facilement. Mais, à l'analyse, il semble plus douteux que l'équilibre soit possible, même théoriquement. Et si l'on parvient à écarter ces doutes à l'aide du raisonnement, il faut encore se demander si l'intelligence directrice pourrait être à la hauteur de sa tâche.

Sur la première question, je pense que l'équilibre peut être obtenu théoriquement, à condition que l'autorité centrale soit infaillible, et assistée d'un service d'informations irréprochable.

L'Administration collectiviste, par hypothèse, est exactement renseignée sur les consommations passées, sur les stocks actuellement existants, sur le ralentissement ou l'activité de la demande; elle fait consigner par écrit les demandes qui ne peuvent recevoir satisfaction immédiate, et se trouve éclairée sur les quantités manquantes comme sur les excédents. Connaissant ainsi, par les renseignements directs qu'elle centralise, l'état actuel des besoins dans leur ensemble, il semble qu'elle soit plus capable d'y adapter la production que des milliers de producteurs libres, qui ignorent la situation totale et n'aperçoivent les variations de la valeur d'usage que par le réflecteur indirect des prix. Quant aux besoins de l'avenir, le gouvernement économique cherche à les prévoir d'après les tendances de la demande et l'état des approvisionnements et des récoltes; il les connaît aussi bien que le plus avisé des spéculateurs, et ne risque pas d'être égaré dans ses prévisions par des cours faussés sous l'influence de joueurs ignorants et maladroits.

Dans l'État collectiviste, le ménage national, comme celui de Robinson ou de la famille patriarcale, présente le type de l'économie en nature, sur une échelle d'ailleurs très agrandie. A l'intérieur de l'unité économique, la production est réglée par une volonté unique et appliquée directement aux besoins des producteurs; à la suite d'une répartition toute particulière; il n'y a d'échanges commerciaux qu'avec l'extérieur, sous forme de trocs ou d'achats et ventes en monnaie-marchandise.

Le moteur central ajuste donc la production à la demande de ceux qui offrent le prix coûtant, par des augmentations ou des restrictions exactement mesurées sur les déficits ou les excédents constatés. Rien de plus simple à concevoir, quand il s'agit de produits industriels, comme la toile, dont le coût de fabrication est à peu près le même dans tous les établissements de l'État; tant que la toile s'écoule au prix coûtant, l'Administration peut et doit étendre sa production, sans crainte de se tromper sur les besoins des consommateurs dès lors qu'elle n'a de perte sur aucune portion de sa fabrication, elle peut être assurée qu'aucune autre marchandise n'est plus désirée qu'un mètre quelconque de la toile fabriquée.

Pour les productions naturelles, l'adaptation se conçoit plus difficilement, à cause de l'inégalité des prix de revient, qui ne s'égalisent que par compensation sur l'ensemble des exploitations nationales de même nature. Si l'Administration suit le même principe que précédemment, elle conduira la production de manière à contenter toutes les demandes au prix coûtant, sans laisser un excédent de produits. Mais ici, le prix coûtant est un prix moyen, qui dissimule une perte sur une partie de la production. Aussi peut-on se demander si les forces productrices de la nation vont être suffisantes pour satisfaire toutes les demandes qui se présenteront à ce taux.

Il semble, en effet, que les demandes de la consommation doivent fatalement se multiplier, si le prix des denrées et autres produits naturels s'abaisse au niveau du coût moyen calculé sur l'ensemble de la production nationale. Actuellement, le prix du blé, du vin ou de la houille contient un élément de rareté; il s'élève bien au-dessus du prix de revient moyen, jusqu'au niveau des frais faits pour la production des quantités les plus coûteuses désirées par préférence à toute autre marchandise, et parfois au delà. C'est à ce taux élevé que s'établit aujourd'hui l'équilibre entre la production et la demande. Mais du jour où le prix s'abaissera jusqu'au coût moyen, cet équilibre ne sera-t-il pas rompu par l'affluence des demandes? Il paraît bien impossible que l'Administration leur donne satisfaction complète dans tous les genres de production, avec les moyens limités dont elle dispose; il semble que, si elle pousse la production dans une branche jusqu'au point d'équilibre entre la demande et le produit au coût moyen, elle devra négliger par ailleurs des besoins plus essentiels.

Prenons, pour rendre la difficulté plus sensible, une production visiblement limitée comme celle du vin de Champagne. La récolte est de 3 millions d'hectolitres, ayant coûté 200 millions de bons, soit en moyenne 1 bon par litre. On peut penser qu'à ce taux modéré, la demande va s'élever beaucoup plus haut que les quantités offertes, jusqu'à 4 millions d'hectolitres peut-être. Pressée par les consommateurs, et n'ayant pas de réserves en cave, l'Administration se décide, pour l'année suivante, à étendre et à intensifier la culture en doublant les dépenses; mais, bien que la saison reste favorable, elle n'obtient qu'un supplément de 500.000 hectolitres. Le coût surélevé de ces hectolitres supplémentaires, pour lesquels on a dépensé un surplus de 200 millions de bons, ressort à 4 bons par litre; mais il se répartit sur l'ensemble de la récolte, qui est de 2 500 000 hectolitres, et ne porte le coût moyen qu'à 1,6 bon par litre. Cette hausse, amortie par le calcul de la moyenne, n'est probablement pas suffisante, comme le serait une hausse à 4 bons, pour écarter les demandes en excès. L'Administration va-t-elle forcer encore la production l'année suivante, jusqu'à ce que la production additionnelle soit tellement coûteuse, qu'elle détermine une hausse du prix moyen assez forte pour éloigner un nombre suffisant de consommateurs? Alors, en effet, elle parviendra à équilibrer la demande et la production du champagne; mais elle devra faire sur le vignoble des frais extravagants, et détourner des autres emplois une masse considérable de moyens de production et de travailleurs; elle creusera le déficit ailleurs, et laissera des demandes en souffrance dans les autres branches de la production agricole et industrielle. Il faut donc s'arrêter, dans la culture du vignoble champenois, bien avant d'avoir atteint ce point d'équilibre; mais à quel point?

Même difficulté, semble-t-il, quoique à un moindre degré, dans toutes les autres productions naturelles, même les plus communes, comme celles du blé et de la houille. Quand l'Administration, sous l'impulsion de la demande, attaque des veines de charbon où l'extraction coûte 2 bons les 100 kilos, alors que le coût moyen, base du prix de vente, est de 1 bon sur l'ensemble des mines nationales, comment peut-elle se rendre compte si cette production supplémentaire ne lui coûte pas une somme de moyens et de travail qui serait mieux employée ailleurs? Informée qu'il y a des demandes inscrites pour un surplus de 1 million de tonnes de houille, 10 millions d'hectolitres de blé et 500.000 hectolitres de champagne, et ne pouvant y appliquer tous les moyens qu'il y faudrait, elle cherche au moins à satisfaire partiellement les demandes, en observant la mesure de l'intensité relative de ces trois besoins. Mais elle n'a pas de commune mesure pour les comparer, parce que des désirs portant sur des objets d'espèce différente sont incommensurables en eux-mêmes et directement, s'ils ne s'expriment pas par des prix qui en donnent indirectement la mesure quantitative. Il est impossible de savoir si le besoin de charbon est plus urgent que les autres, en totalité ou en partie, si les consommateurs, à partir d'un supplément de 100 000 tonnes, ne préféreraient pas un accroissement de blé ou de champagne, et dans quelle proportion.

Telle est donc la difficulté; l'autorité publique connait exactement, par hypothèse, la grandeur absolue des différents besoins; mais elle n'en connaît pas l'importance relative, et n'a aucun moyen d'estimer la mesure dans laquelle les uns et les autres doivent recevoir satisfaction partielle, le point auquel il convient d'arrêter la production a frais croissants, dans les industries naturelles où il est impossible de satisfaire intégralement tous les consommateurs qui offrent le prix coûtant moyen. A défaut d'une valeur variant librement suivant l'offre et la demande, à défaut de prix donnant aux différents désirs collectifs une expression quantitative comparable, la production administrative, même entourée des meilleures statistiques, parait se faire à l'aveugle.

Ce n'est là toutefois qu'une apparence. Non pas qu'on puisse trancher le problème par la simple affirmation d'un accroissement prodigieux de la production agricole et minière. Si la difficulté se trouve dans le fait que la demande serait surexcitée par l'abaissement des prix des produits naturels au niveau de leur coût moyen, ce n'est pas la multiplication des produits qui en fournirait la solution. Par là, les consommateurs obtiendraient naturellement des quantités absolues plus fortes; mais à moins de supposer des progrès tels que les produits de la terre devinssent surabondant comme l'air et l'eau, l'État ne parviendrait pas encore à satisfaire les demandes au prix moyen, parce que les besoins de l'homme sont indéfiniment extensibles, et que l'abaissement du prix de revient donnerait à la demande une impulsion nouvelle. L'équilibre serait toujours un but inaccessible, fuyant sans cesse devant le progrès par lequel on espérerait l'atteindre.

La solution est d'un autre ordre. Tout le raisonnement qui aboutit à constater, dans la société collectiviste, un défaut d'équilibre et une direction aveugle des forces productives appliquées à la nature, repose sur cette idée que la production, aujourd'hui en équilibre avec la demande au coût le plus élevé, deviendrait insuffisante vis-à-vis de la demande au coût moyen. En y regardant de plus près, on aperçoit cependant que cette idée est erronée. Il est théoriquement possible, en régime collectiviste, que les demandes au coût moyen se limitent d'elles-mêmes, dans chaque branche, au point où les quantités les plus coûteuses sont plus désirées que les autres produits. Si cette conception théorique est exacte, l'équilibre peut être obtenu; la production ne reste pas nécessairement au-dessous de la demande; l'Administration n'a plus besoin de mesurer l'intensité relative des désirs non satisfaits; elle ne tâtonne plus dans l'obscurité, à la recherche du point auquel il convient d'arrêter la production agricole dans chacune de ses branches.

En effet, s'il est vrai que les besoins sont indéfiniment extensibles, il ne faut pas perdre de vue que les moyens d'achat des consommateurs sont, au contraire, très nettement limités. Leur pouvoir d'achat ne s'étend pas au delà des bons délivrés par l'État en raison du travail dépensé dans la production. Dans cette limite, il est certain que la demande ne peut augmenter sur un point sans diminuer sur un autre, et qu'au total, sur l'ensemble des produits de tout genre, elle ne dépasse jamais l'offre. Les consommateurs, encouragés par la modicité d'un premier tarif, demanderont peut-être plus de champagne mais ils devront alors restreindre leur consommation sur d'autres articles, et diminuer leur demande de blé, de toile ou de houille dans la mesure où ils augmenteront celle du Champagne. Aussi suffira-t-il sans doute d'une hausse légère du coût moyen du champagne pour arrêter l'accroissement de la demande; et l'Administration pourra pousser la production jusqu'à ce point d'équilibre, sans craindre de laisser d'autres demandes en souffrance. Non pas que les désirs ne dépassent les quantités demandées mais les moyens d'achat sont limités à la valeur totale des produits telle qu'elle a été taxée par l'autorité directrice, de sorte que les consommateurs répartissent d'eux-mêmes cette somme des moyens entre les différents articles en proportion de leurs désirs, sans dépasser par leurs demandes la mesure de ce qui été produit.

On voit ainsi que la production des denrées n'est pas nécessairement inférieure à la demande au coût moyen, dans un régime ou les travaux et les produits, également taxés en unités de travail, constituent deux sommes de valeurs égales entre elles. L'équilibre de la production et des besoins exprimés par la demande n'est pas impossible, parce que l'ensemble des demandes ne peut pas dépasser l'ensemble des valeurs produites; il suffit, pour obtenir l'équilibre, de connaître les demandes des différents produits au prix moyen. Si l'on s'en écarte par des erreurs de prévision sur les besoins à venir, on s'y trouve ramené au jour le jour par des renseignements directs sur les excédents et les déficits, aussi bien pour la houille ou le champagne que pour la toile. A cet égard, les erreurs sont possibles, comme en régime individualiste; mais elles ne sont pas théoriquement impliquées par la constitution du système.

Cette longue et abstraite analyse était nécessaire, semble-t-il, pour se rendre compte du fonctionnement du mécanisme dans ses parties profondes et essentielles. Il ne faut pas critiquer à faux le collectivisme, ni lui reprocher des vices constitutionnels qu'il n'a pas. Au point de vue des rapports de la production avec les besoins, il peut théoriquement réaliser l'équilibre.

Le peut-il pratiquement? C'est une autre question; et si le collectivisme a jusqu'ici résisté à l'épreuve de l'analyse abstraite, il se montre beaucoup plus faible lorsqu'on le transporte dans le domaine de l'application.

Le système tout entier repose sur des fonctionnaires chargés de diriger, ou de gérer en sous-ordre les services de la statisque, de la production, de la distribution et de la comptabilité. Dans un organisme économique aussi centralisé, les fautes d'administration, lorsqu'elles concernent des besoins essentiels, sont de nature à compromettre non seulement le bien-être, mais l'existence même de la société. Aussi ne peut-on concevoir le système dans son fonctionnement pratique, si l'on n'écarte par hypothèse les défaillances des administrateurs électifs; il faut supposer que l'élection, dans une démocratie moralement transformée par la diffusion du savoir et du bien-être, sera synonyme de sélection des intelligences les plus hautes, des capacités les plus éprouvées, des caractères les moins accessibles à la partialité et à la corruption. Tandis que la production individualiste peut être l'oeuvre d'hommes ordinaires, l'organisation collectiviste ne peut fonctionner avec des hommes imparfaits, parce que le rôle des administrateurs y est autrement difficile et redoutable que celui des producteurs de la société actuelle.

Le service des statistiques et des renseignements doit être irréprochable. Peut-être l'inventaire des produits en magasin et l'état des demandes de la consommation seront-ils dressés avec une exactitude suffisante. Mais l'estimation devient singulierement plus difficile, lorsqu'il s'agit de besoins qui ne peuvent être connus directement. C'est le cas pour les moyens de production, coton, machines, charbon propre aux usages industriels, fourgons et bateaux de charge, etc. Les besoins de cette nature sont dérivés, souvent à plusieurs degrés, de ceux des consommateurs; l'Administration devra donc les apprécier elle-même, d'après des statistiques portant sur les objets de consommation et de jouissance.

L'estimation est plus compliquée encore pour les marchandises d'exportation. Comment apprécier l'étendue qu'il convient de donner à la production viticole, si le vin est destiné non seulement à la consommation intérieure, mais aussi à l'exportation? L'Administration sait bien la quantité de coton brut qu'elle doit acheter aux Etats- Unis mais elle ne peut savoir que très approximativement si les États-Unis, ou tout autre pays substitué dans leur créance, désireront du vin en échange, et pour quelle quantité. Peut-être le pays fournisseur, ayant réalisé lui-même l'unité collectiviste, abusera-t-il d'un monopole naturel pour rançonner ses clients à quel taux estimera-t-on à l'avance ses prétentions? Ces difficultés existent aujourd'hui; la fonction des échanges internationaux est remplie par une multitude de négociants, spéculateurs et banquiers, qui obéissent instantanément aux oscillations de la valeur. Ce serait évidemment une grande simplification, si tout le système compliqué du change, des arbitrages, du taux de l'escompte et du mouvement des encaisses métalliques, qui préside aujourd'hui à la direction du commerce international et au règlement des comptes, pouvait être remplacé par la direction consciente des gouvernements. Mais la tâche serait colossale pour un homme ou pour un conseil responsable.

Les échanges avec l'extérieur viennent encore aggraver d'une autre manière la difficulté des estimations. On sait qu'une production naturelle, celle du blé par exemple, doit être poussée jusqu'à un certain niveau de frais moyens pour être en équilibre avec la demande. Si le pays ne peut produire tout le blé nécessaire à sa consommation, l'Administration doit acheter le surplus au dehors, et fournir en échange les vins, tissus, objets d'art et autres articles dont elle a ordonné la production en prévision des demandes de l'étranger. Mais l'Administration doit en même temps limiter la production du blé indigène au niveau du coût moyen où s'effectue l'équilibre avec la demande; il lui faut donc calculer ce coût en tenant compte du prix des vins, tissus, objets d'art, etc., qu'elle exporte en paiement d'une partie du blé livré à la consommation. La complication est inextricable.

On peut admettre qu'un organe central serait plus complètement et plus sûrement renseigné sur l'ensemble des besoins directs de la consommation intérieure que ne peut l'être aujourd'hui un producteur isolé ou un spéculateur quelconque. En revanche, les producteurs libres et les négociants ne sont pas des fonctionnaires; les yeux fixés sur l'aiguille des prix, ils se tiennent sans cesse en éveil pour suivre les mouvements de la demande avec une exactitude et une promptitude dont dépend leur succès ou leur ruine. Attendra-t-on la même vigilance des directeurs électifs de l'économie collectiviste? Il y a bien des frictions, certes, dans l'économie individualiste, bien des erreurs et des ruines privées. Du moins ces erreurs ne sont-elles pas totales; la maladresse des uns peut être atténuée ou réparée par la sagacité des autres. Il en serait autrement dans la société collectiviste. Une faute de l'autorité directrice, portant sur un service centralisé, le désorganiserait tout entier; et si l'erreur était commise dans la production ou la distribution des subsistances, la conséquence serait désastreuse; ce serait la disette, la famine des pays barbares, que notre système de circulation, malgré tous ses cahots, a définitivement bannie des pays civilisés.

La production individualiste n'est pas anarchique comme se plaisent à le répéter les collectivistes, qui aperçoivent la surproduction partout. Malgré ses crises et ses irrégularités, d'ailleurs assez faibles en proportion de l'ensemble, elle est au contraire remarquablement harmonieuse; il y a une belle et large harmonie dans un régime de production qui, sans l'intervention d'une volonté centrale et sans le secours de la contrainte, fournit à des millions d'hommes agglomérés ou dispersés la subsistance quotidienne et la satisfaction de leurs besoins les plus variés.

Les socialistes vantent constamment la supériorité d'une organisation rationnelle du travail social dirigé par une volonté intelligente, sur le régime anarchique de la concurrence. Ainsi M. Bellamy établit entre ces deux modes de production le même parallèle qu'entre une horde de barbares commandée par un millier de petits chefs, et une armée disciplinée sous les ordres d'un seul général. Il s'étonne aussi que l'on puisse considérer le principe antisocial de l'homme, l'égoïsme, comme constituant la force cohésive de la société.

En réalité, tout le secret de la faiblesse du système collectiviste est là, dans cette prétention de remplacer par une volonté consciente l'automate qui règle les fonctions économiques de la société. Rien de plus exact que la comparaison faite à ce sujet par M. Paul Leroy- Beaulieu, dans Le collectivisme, entre l'organisme social et un organisme humain. Les fonctions les plus essentielles du corps humain, respiration, digestion, circulation du sang, s'opèrent instinctivement et inconsciemment; les choses iraient-elles mieux, si tous les mouvements qu'elles nécessitent, au lieu d'être réflexes, devaient être réfléchis et commandés à tout instant par la volonté?

Évidemment, la tâche imposée aux fonctionnaires de l'ordre collectiviste dépasse la mesure des facultés humaines. Il faut insister sur l'effrayante contradiction d'un système qui, incompatible par nature avec des fautes de direction, repose cependant sur des hommes nécessairement faillibles. Disette ou engorgement, telle serait la conséquence fatale d'une statistique mal faite ou mal comprise, d'une erreur de comptabilité, d'un ordre oublié ou donné à faux, soit dans la répartition des travaux entre les différents établissements de production, soit dans la distribution des produits entre les magasins régionaux. Si l'on tient compte de la prodigieuse complication des services à administrer, et en même temps de la fragilité des hommes, dont on ne peut faire abstraction dans la gestion des choses humaines, on entrevoit pour la société régénérée des crises d'inanition universelle dont le monde moderne ne peut nous offrir une image même affaiblie.


* § II. Demandes et produits approvisionnés.


La question d'équilibre entre l'offre et la demande se présente ici sous une face retournée. L'adaptation de la demande à l'offre, c'est-à-dire aux quantités existant en magasin, rencontre certaines difficultés particulières, et réclame par conséquent quelques explications nouvelles.

En théorie, l'Administration peut toujours obtenir l'équilibre, en conduisant la production jusqu'au point où elle s'ajuste avec la demande sur la base du prix de revient, unique ou moyen suivant les cas. En fait, il faudra certainement procéder par à peu près, par tâtonnements, de sorte que l'offre d'un produit particulier dépassera la demande, ou inversement, dans l'immense majorité des cas.

Il est possible, d'abord, que l'Administration ne veuille pas donner à la production une extension suffisante soit qu'elle néglige de satisfaire des goûts rares et recherchés, soit qu'elle entreprenne de modifier les goûts du public, en favorisant, par exemple, la production du lait ou de la bière aux dépens de celle du champagne. Plus fréquemment encore, l'excès de l'offre ou de la demande, soit dans un magasin local, soit dans l'ensemble du pays, proviendra d'une erreur de prévision. L'erreur ne sera pas toujours imputable à la faute de l'Administration; dans bien des cas, elle sera inévitable, parce qu'il aura été impossible de prévoir les changements de la mode et les diverses circonstances qui viendront modifier la direction des demandes. C'est ainsi que l'épargne privée des bons de travail jouera constamment un rôle perturbateur. Tout bon épargné représentera un produit en excès, qui ne trouvera pas d'écoulement immédiat. A d'autres moments, au contraire, les bons mis en réserve se porteront d'une façon imprévue sur une catégorie d'objets dont la production aura été fixée en prévision des demandes probables d'après les bons délivrés dans l'année. Quant à l'offre des produits du sol, elle ne sera pour ainsi dire jamais égale aux quantités prévues la production agricole, subordonnée aux caprices de l'atmosphère et de la température, ne se commande pas comme la production industrielle. Il ya donc mille chances pour que l'offre d'un article dépasse la demande, ou réciproquement, dans une localité ou dans le pays tout entier. Comment débitera-t-on les quantités existantes, en attendant que la production se conforme pour l'avenir aux nouvelles indications de la demande?

Si c'est l'offre qui dépasse la demande, les produits en magasin ne trouvant pas preneur au prix coûtant, il faudra nécessairement pourvoir à l'écoulement du stock, surtout s'il est exposé à une détérioration rapide. Mais quel sera le moyen d'accélérer le débit de ces objets délaissés, peut-être passés de mode ou déjà détériorés, si leur prix a été fixé à un taux invariable, dès leur entrée en magasin, d'après la quantité de travail social qui s'y trouve incorporée? De toute nécessité, il faudra les offrir au rabais, et revenir, au moins pour eux, au régime de l'offre et la demande. Mais le principe de la valeur collectiviste est ainsi gravement altéré aux dépens de l'équilibre du système; une partie des bons émis se trouve en excès sur la valeur des produits qui doivent en former la contre-partie; sous la menace du déficit, l'ensemble des bons se déprécie, et le système entier se détraque. La difficulté paraît insoluble, si l'on ne renonce pas complètement à la taxation en unités de travail pour généraliser l'application de l'offre et la demande.

L'hypothèse inverse, celle où la demande est en excès sur l'offre, se présente naturellement toutes les fois qu'il s'agit d'objets recherchés dont la reproduction est impossible : oeuvres d'art, pierres précieuses, vins renommés des années précédentes, ou même de la récolte à venir lorsque le vignoble est parvenu à son maximum de rendement, maisons avantageusement situées au centre d'une grande ville ou dans un site exceptionnel, etc. Elle se présente aussi pour les objets qui peuvent être multipliés, lorsque la production en est momentanément insuffisante. Dans ces circonstances, la taxe au prix coûtant est encore trop rigide pour fournir une solution. Offrir les objets rares au tarif ordinaire du coût en travail, ce n'est pas seulement renoncer au bénéffice de leur rareté, c'est aussi se priver de tout; moyen de faire un choix équitable entre des amateurs trop nombreux, qui offrent tous le prix taxé et se présentent avec des droits égaux. A qui les bouteilles de chambertin, si, à égalité de travail, elles sont cotées au même taux que le cru d'Argenteuil? A qui l'appartement situe au centre de la ville, si son loyer, calculé suivant le prix de la construction, est le même que celui d'une habitation du faubourg? Dans la foule des appelés, quel sera l'élu?

Si l'on écarte l'offre et la demande pour rester dans les termes du collectivisme pur, on se trouve dans une véritable impasse. Toute méthode d'attribution paraît défectueuse. La faveur? Le rang d'inscription ? Le tirage au sort? Le rationnement? Aucune de ces solutions n'est satisfaisante; aucune d'elles n'échappe complètement au reproche d'arbitraire, parce que le bon échangé contre un objet recherché procurera toujours à son possesseur un avantage plus grand, une valeur d'usage plus forte que le bon échangé contre un produit pour lequel les consommateurs ne se font pas concurrence. Les moyens d'acquisition ne peuvent conserver leur égalité de pouvoir que si les prix varient avec l'offre et la demande.

Le collectivisme, enchaîné par son mode de taxation des valeurs, est donc incapable d'ajuster la demande aux quantités actuellement offertes; il ne fournit aucun moyen de pourvoir à l'écoulement des produits en excès, et ne peut éviter l'arbitraire dans l'attribution de ceux qui sont en déficit.


* § III. Travailleurs et besoins de la production.


Dans le pur collectivisme, toute heure de travail est équivalente à une autre. Peu importent le genre, la difficulté du travail, le soin qu'il réclame, l'habileté professionnelle qu'il suppose; l'heure de travail d'un casseur de pierres communique même valeur au produit que l'heure de travail d'un graveur en taille-douce ou d'un ciseleur de bijoux, en supposant que ces divers travaux soient tous d'intensité et d'habileté moyennes chacun dans leur genre; elle donne lieu à une rémunération égale pour tous.

Dès lors se pose la question classique en la matière qui voudra faire les basses besognes? Qui se soumettra à l'apprentissage d'un métier difficile? Qui voudra travailler dans les localités où la vie est dure et monotone? Si tous les travaux sont rétribués suivant leur durée, sans distinction entre ceux qui sont pénibles ou difficiles et ceux qui ne le sont pas, les travailleurs se porteront en masse sur les métiers les plus agréables et les plus simples, dans les centres les plus attrayants, et déserteront les autres postes. Quel sera le moyen d'obtenir qu'ils se répartissent entre les emplois suivant les besoins de la production?

En dernière analyse, ce sera la contrainte, la réquisition. Je veux croire qu'elle s'exercera suivant des règles déterminées; mais c'est un point sur lequel les collectivistes ne tiennent pas à s'appesantir, de sorte que nous en sommes réduits aux conjectures. On peut supposer que les groupes professionnels publieront la liste des emplois vacants, et que les travailleurs choisiront suivant leurs capacités et leurs goûts. Mais toutes les fois qu'il y aura excès d'un côté et déficit de l'autre, l'autorité centrale devra intervenir pour faire la répartition d'office, en assignant à chacun, autant que possible, une tâche appropriée à ses aptitudes et à ses forces. Il ne suffira même pas de refuser aux chômeurs l'accès des métiers déjà pourvus d'un personnel suffisant, pour les contraindre à se rejeter sur les métiers pénibles; trop de gens pourraient échapper à cette contrainte indirecte en vivant sur leurs bons épargnés. Il ne suffira pas non plus, pour attirer les travailleurs dans les métiers délaissés, de leur montrer qu'ils peuvent y gagner davantage en travaillant plus longtemps. Pour remplir les cadres des professions les plus pénibles, il faudra toujours recourir à la corvée.

Rien de plus intolérable que le travail forcé, et la privation du libre choix du domicile qui en est la conséquence. Aussi les socialistes se sont-ils efforcés de corriger la rigueur du collectivisme sur le point où il offre l'aspect le plus rebutant. Pour affranchir l'individu de la réquisition, ils ont admis que la rétribution s'élèverait dans les métiers les moins recherchés, ou que la durée du travail serait réduite (avec un tarif au temps sans doute surélevé), de manière à y attirer librement les travailleurs; c'est seulement dans le cas où ce procédé serait insuffisant qu'on aurait recours à la contrainte.

Mais les socialistes, se bornant en général à cette courte indication, ne nous renseignent pas sur le moyen d'éviter l'arbitraire dans la détermination des tarifs applicables aux différents travaux. On ne peut cependant se passer d'une règle pour le calcul des coefficients. Si ces coefficients étaient laissés à la discrétion des agents ou des assemblées qui détiennent la puissance publique, il serait impossible d'éviter les injustices; les grèves et les insurrections dirigées contre l'autorité publique menaceraient sans cesse l'ordre social, et les corps professionnels formeraient autant de classes antagonistes, dont les intérêts ne pourraient être conciliés par aucun principe rationnel d'arbitrage.

Pour des travaux de même nature, il est possible, nous l'avons vu, de graduer les allocations suivant la qualité du travail; on peut, en effet, représenter par un produit-type l'heure de travail social, l'unité moyenne d'habileté et d'intensité du travail dans un certain genre de production, et comparer à ce type les produits des travaux individuels pour le calcul de la rétribution. Mais lorsqu'il s'agit de travaux de nature différente, comme ceux du terrassier et du peintre décorateur, il est impossible d'établir une unité moyenne d'habileté et de pénibilité à laquelle on puisse rapporter ces différents travaux, de manière à attribuer une rétribution plus élevée à ceux qui exigent plus d'efforts, plus de science ou d'habileté professionnelle, qui sont plus pénibles ou plus dangereux que les autres.

Karl Marx dit bien, à propos des métiers qui demandent une habileté particulière, que le travail complexe, communiquant au produit une valeur supérieure, compte comme multiple du travail simple. Mais son observation est faite pour la société présente. Aujourd'hui, en effet, les valeurs des travaux de différente nature, comme toutes les valeurs, trouvent une commune mesure dans le prix en monnaie métallique, et peuvent se comparer quantitativement. Mais si l'on supprimait les prix en monnaie, il faudrait apprécier directement combien d'unités de travail simple se trouvent contenues dans l'unité de travail complexe du sculpteur, du vidangeur ou du pécheur d'Islande; calcul impossible, parce que ces différents travaux sont incommensurables entre eux. Aussi Rodbertus, après avoir énoncé le principe des tarifs différenciés dans la société collectiviste, ne donne-t-il aucune règle qui permette de déterminer l'unité de travail simple, ni de dresser une échelle des coefficients pour les travaux complexes.

Il semble donc que les coefficients appliqués à l'heure de travail dans les différents métiers et les différentes régions ne puissent être fixés sans arbitraire. Toutefois, pour y échapper, M. Georges Renard a imaginé une règle de calcul ingénieuse que nous retrouverons plus loin.


Chapitre 5. Le paysan propriétaire, l'artisan et le boutiquier dans la société collectiviste.

Avant de passer à l'étude des autres formes socialistes, nous nous demanderons encore si le collectivisme peut se concilier, au moins provisoirement, avec la petite propriété du paysan sur son lopin de terre, de l'artisan sur ses instruments de travail, du boutiquier sur son fonds de commerce.

La plupart des socialistes, dans les pays de petite propriété comme la France, la Belgique et l'Allemagne du Sud, déclarent que cette propriété, essentiellement différente de la propriété capitaliste caractérisée par l'exploitation du travail d'autrui, est respectable et sera respectée. Ils en garantissent le maintien, jusqu'au jour où cette forme individuelle, dernier vestige d'un mode de production suranné, aura été éliminée par le cours naturel des choses.

C'est le programme du Congrès de Marseille en 1892, et du Congrès de Nantes en 1894; c'est aussi celui de la plupart des écrivains du parti. En 1870, M. Liebknecht constatait que les paysans parcellaires français et allemands tiennent encore fermement à leur propriété, bien qu'elle soit dans la plupart des cas une propriété simplement nominale et imaginaire; un décret d'expropriation provoquerait chez eux sans aucun doute une opposition énergique, peut-être même une rébellion ouverte. Au lieu d'appliquer ici la résolution de l'Internationale votée au Congrès de Bâle (1869), suivant laquelle il est nécessaire, dans l'intérêt de la société, de transformer la propriété du sol en propriété commune, il faut donc, tout en éclairant les paysans sur leur situation désespérée, se borner à soutenir devant eux des mesures d'allégement, telles que la conversion des dettes hypothécaires en dettes vis-à-vis de l'État, et les amener à la communauté par la concurrence des associations agricoles constituées sur les domaines actuels de l'État.

M. Vandervelde écrit que la petite propriété et le petit commerce constituent le domaine de l'association libre, que la propriété privée restera applicable aux petits moyens de production, et que les formules du collectivisme s'appliquent exclusivement aux branches d'industrie où la concentration capitaliste s'est déjà opérée. ((Ce ne sont pas les socialistes qui veulent enlever au paysan sa terre, au commerçant sa boutique, au petit patron son établi. Ceux-là sont expropriés, ruinés, dëcapitalisés par les gros capitalistes. ))

Suivant M. Jaurès, "la propriété paysanne sera maintenue dans l'ordre collectiviste, tant que le paysan croira y trouver son intérêt; elle y sera môme protégée contre les empiétements du capital usuraire, libérée de l'hypothèque, affranchie de la spéculation et de l'usure. De même, il y aura peut-être lieu de maintenir en bien des points la petite usine, le petit atelier de fonderie dissimulé au fond d'une cour, où le petit patron travaille avec deux ou trois ouvriers".

M. Jules Guesde dit à son tour « Là où le moyen de production est encore à un état suffisamment rudimentaire pour être mis en valeur par son propriétaire, nous nous inclinons devant cette propriété réellement individuelle que l'on nous accuse stupidement de menacer."

Pour M. Gabriel Deville, « là où les moyens de travail se trouvent entre les mains de celui qui les met en oeuvre, bien qu'ils s'y trouvent sous la forme d'appropriation individuelle, le parti ouvrier n'aura qu'à laisser faire les événements qui éliminent de plus en plus cette forme d'appropriation». Mais tant que le paysan et le petit industriel n'auront pas été conduits par les faits à renoncer volontairement à leur modeste instrument de travail pour jouir des bénéffices autrement rémunérateurs de l'appropriation collectiviste, on le leur conservera. Le socialisme n'a pas la prétention de précéder les phénomènes économiques, il se borne à les suivre. Bien plus en attendant que le paysan renonce de lui-même à la propriété exclusive de son morceau de terre, on l'intéressera à l'ordre communiste en le libérant de l'impôt foncier et de la dette hypothécaire, en mettant gratuitement à sa disposition des engrais, semences et machines. La petite propriété n'a pas de défenseurs plus sincères et plus chauds que les collectivistes, dit-il; et il conclut à la protection de la petite propriété, qu'elle soit industrielle, agricole ou commerciale.

II est très vrai que les socialistes restent dans la logique de leur système, lorsqu'ils disent qu'ils n'ont pas à devancer les faits mais sont-ils aussi logiques, lorsque, sous prétexte de ne pas les précéder, ils promettent de protéger la petite propriété contre les empiétements du capital usuraire qui menace son existence? N'est-ce pas se mettre en travers de l'évolution qui doit conduire à la généralisation de la propriété collective? N'est-il pas contradictoire de vouloir sauver ce que l'on déclare irrémédiablement perdu? Il nous est permis de penser, avec Engels, que des considérations de tactique locale viennent ici obscurcir la pureté des principes. La social-démocratie allemande, moins préoccupée sans doute du point de vue opportuniste, a rejeté au Congrès de Breslau, en 1895, un programme tendant à la consolidation de la petite propriété rurale, malgré l'appui que lui donnaient Liebknecht et Bobel.

Quoi qu'il en soit de ce point doctrinal, d'autres questions nous intéressent davantage. Le régime collectiviste est-il capable de respecter la petite propriété du producteur sur ses moyens de production ? N'y a-t-il pas incompatibilité absolue entre collectivisme et propriété individuelle des facteurs de la production? L'espèce de propriété que l'on promet de conserver à celui qui l'exploite lui-même serait-elle l'équivalent de celle qu'il possède aujourd'hui?

Si nous considérons d'abord le paysan propriétaire, nous voyons que son droit se trouvera transformé et limité. Transformé, car sa propriété, au lieu d'être absolue et perpétuelle, sera désormais déléguée, soumise au domaine éminent de l'État, précaire et subordonnée aux caprices d'une autorité naturellement disposée à étendre la propriété collective aux dépens des derniers vestiges de la propriété individuelle. Son droit sera limité, car le paysan ne pourra plus vendre sa terre, ni la louer: ce serait prendre la qualité de capitaliste; et quant au droit de la transmettre par succession, l'État sera fatalement conduit à l'abolir un jour, pour ne pas éterniser une institution condamnée. La terre, désormais, n'aura plus de valeur marchande, l'argent et l'échange ayant totalement disparu. Le paysan sera dépouillé de son capital foncier; la terre ne sera plus pour lui une forme d'investissement du capital-valeur, mais un instrument de production dont il jouira par préférence à tout autre.

Les conditions mêmes de sa jouissance et de son exploitation seront profondément modifiées. Que fera-t-il des produits qu'il ne consacrera pas à la consommation familiale? On ne peut supposer qu'il les vende à prix d'argent, car il est impossible que la monnaie et les prix subsistent, même partiellement, à côté des taxes en unités de travail; deux systèmes de valeur ne peuvent coexister dans un même milieu pour des marchandises semblables, et si l'or continuait à circuler comme monnaie-marchandise pendant une période transitoire de l'ordre collectiviste, les bons de travail, impuissants à s'imposer comme étalons de valeur, auraient eux-mêmes une valeur variable en or, et ne seraient plus que des assignats mobiliers, portant, comme nos anciens assignats territoriaux, sur des choses non liquides. On ne conçoit pas davantage que le paysan soit autorisé à vendre son blé sur le marché pour un prix en bons de travail variable suivant l'offre et la demande, tandis que le blé récolté sur les terres collectives aurait une cote fixe, déterminée par son coût en travail de productivité moyenne. Permettre aux propriétaires ruraux de vendre leurs récoltes même en bons de travail, ce serait ouvrir la porte à l'agiotage sur les bons comme sur les marchandises, et conserver, dans les pores de la société collectiviste, le commerce privé et la spéculation, la banque et la Bourse, le crédit et le capital usuraire, tous les organes que le socialisme a pour but de détruire; ce serait tolérer, au profit des exploitants propriétaires, la rente de la terre et l'intérêt du capital foncier; ce serait admettre enfin une concurrence qui refoulerait tous les blés de l'État dans les greniers publics où ils finiraient par pourrir, si les blés du commerce privé, dominant le marché, s'offraient à un prix inférieur. Il faut donc de toute nécessité, si l'on conserve au paysan son lopin de terre, qu'on l'oblige au moins à livrer tous ses produits à l'Administration des entrepôts publics, qui lui en donnera le prix en bons suivant le tarif commun du travail.

Quel sera ce tarif? Dans le système le plus radical, le paysan perdra la propriété de son matériel d'exploitation, bestiaux, charrues, engrais, etc.; ce matériel lui sera désormais octroyé par l'État, qui en surveillera l'emploi. Le cultivateur-propriétaire sera rémunéré suivant la durée de son travail d'intensité moyenne, quel que soit le produit qu'il fournira. Le petit propriétaire qui aura acquis à prix élevé une terre à blé féconde, un gras pâturage ou un riche vignoble, perdra tout le fruit de son labeur et de son épargne; il ne sera pas mieux rétribué que le propriétaire d'un maigre champ de sarrasin, ou le concessionnaire gratuit d'une terre collective.

Lui laisse-t-on, suivant le système de M. Jaurès, la propriété de son matériel d'exploitation, avec le soin de le renouveler et de l'étendre? On peut alors lui appliquer le mode de rétribution propre à ce système, et l'intéresser à la culture intensive en le payant d'après la quantité de ses produits, à la condition qu'il admette ses auxiliaires au partage des bénéfices exceptionnels dus à la supériorité de son exploitation. Mais le tarif sera calculé de manière à supprimer toute différence résultant de l'inégalité naturelle des terres; l'hectolitre de blé, par exemple, sera payé 20 bons sur les mauvaises terres et 10 seulement sur les bonnes suivant son coût moyen en engrais, amortissement et travail sur chacune de ces catégories de terres; de sorte que le cultivateur-propriétaire des bonnes terres sera encore dépouillé du revenu dont il jouissait après l'avoir chèrement acquis. La suppression de la rente du sol s'impose en régime collectiviste; jamais l'État ne laissera l'exploitant d'une terre supérieure, propriétaire ou non, bénéficier d'un revenu de monopole, soit en lui payant 20 bons un hectolitre de blé dont la production ne coûte que 10 sur cette terre favorisée, soit même en le lui payant au prix de vente, au coût moyen de l'hectolitre sur l'ensemble du pays, 15 bons dans l'hypothèse précédemment exposée; ce serait consacrer la rente, détruire l'égalité entre les travailleurs, se mettre dans l'obligation d'élever les prix au détriment des consommateurs pour conserver le monopole de quelques-uns, et renier le principe premier du collectivisme.

Le petit propriétaire rural, dépouillé du revenu de sa propriété, perd jusqu'à la liberté de diriger son exploitation à sa guise. Il la perd, même si l'État veut bien lui laisser la propriété de ses constructions, améliorations foncières, instruments de culture, bestiaux et approvisionnements. N'oublions pas, en effet, que l'Administration même en régime décentralisé, reste investie du pouvoir discrétionnaire de régler la production suivant les besoins sociaux. II est impossible de laisser le propriétaire exploiter à sa fantaisie, et produire de la viande quand il faut du blé et du sucre. Genre de culture, qualité et quantité des produits, tout lui est imposé par les directeurs de la production, qui peuvent le contraindre à passer la charrue sur un vignoble pour y semer du blé. Comment pourrait il rester libre de régler même l'intensité de sa culture? De toute nécessité, la direction des exploitations doit passer tout entière à l'Administration.

Tel est l'état du paysan soi-disant propriétaire. On lui laisse la jouissance de sa terre ,ais en le dépouillant de son droit exclusif, en lui appliquant; pour le paiement de son travail, un tarif aqui le prive totalement du revenu de sa propriété, en lui retirant même la liberté d'exploitation, en le réduisant, pour tout dire, à une condition qui est exactement celle du cultivateur d'une parcelle du domaine collectif. Voilà ce que les socialistes appellent ménager les transitions, respecter la petite propriété rurale, améliorer la condition du petit propriétaire, l'intéresser à l'ordre communiste.

Que dire de l'artisan, du petit industriel, forgeron, menuisier, boulanger, serrurier, mettant lui-même en oeuvre ses instruments de travail avec l'aide de quelques ouvriers? Sa propriété sera-t-elle respectée? Lui laissera-t-on ses outils, ses machines, son atelier? Les socialistes semblent disposés à lui conserver la propriété de ses instruments de travail. Mais s'il doit régler sa production sur l'ordre de l'autorité publique, livrer tous ses produits à l'Administration, en recevoir le prix au tarif ordinaire, donner à ses ouvriers, sous le contrôle des inspecteurs, une rétribution égale à la sienne, sauf une légère différence pour son travail de direction, a*aue signifie sa propriété, et que lui rapporte-t-elle ? Dans le régime le plus favorable, il jouira, comme ses ouvriers du reste d'une prime exceptionnelle s'il dispose d'un outillage perfectionné, mais il sera toujours à la merci d'un caprice des fonctionnaires, qui pourront l'obliger à changer ou à réduire sa production. Tôt ou tard, ce régime d'arbitraire conduira au régime à l'heure, à l'abdication devant l'État envahissant, et la petite propriété de l'artisan aura vécu.

Quant au petit boutiquier, son avenir est clair; son commerce doit disparaître, et le commerçant au détail, s'il conserve sa boutique, ne pourra jamais être qu'un tenancier de l'Administration. A côté des grands entrepôts publics d'habillement, de meubles, de quincaillerie, il sera toujours nécessaire d'avoir de petits magasins de débit assez nombreux, pour mettre à la portée des consommateurs les objets de consommation journalière, tels que comestibles, boissons, menus articles de papeterie, de mercerie, de parfumerie, etc. On pourra donc adoucir la transition en laissant certains boutiquiers à leurs boutiques. Mais ils ne seront plus propriétaires des articles qu'ils débiteront, et ne réaliseront plus de profits sur la vente; ils seront des employés publies, comptables des produits que les entrepôts leur fourniront, chargés de les écouler dans le public au tarif officiel, et rétribués, comme les autres travailleurs, suivant la durée de leur travail.

Dans cette question des petits producteurs indépendants, on ne peut reprocher à M. Kautsky d'altérer les principes. Après avoir exposé les mesures de protection nécessaires en faveur des salariés agricoles, et les améliorations qu'il est possible de réaliser au profit de l'agriculture et des populations agricoles, il déclare que les socialistes ne sont pas disposés à exproprier les paysans mais le parti ne défend pas les intérêts des entrepreneurs; il considère comme impossible et contraire à ses principes le salut, ou même le relèvement de l'exploitation paysanne. M. Kautsky montre ensuite comment les paysans et les artisans, dans un régime collectiviste, tout en gardant la possession de leur terre ou de leur atelier, recevront de la société leurs matières et leurs outils, devront se conformer à la production sociale et livrer leurs produits à la société. Il est douteux, ajoute-t-il, que l'on réussise par cette politique (tracée d'ailleurs pour l'Allemagne) à gagner les paysans au parti socialiste, qui restera toujours, au fond, le parti des prolétaires de la ville; mais il ne faut pas désespérer de les amener à la neutralité; car « les innombrables propriétaires d'infimes exploitations parasites renonceront avec joie à l'indépendance et à la propriété dont ils n'ont que les apparences, quand on leur montrera les avantages incontestables de la grande exploitation »

Ni pour le paysan, ni pour l'artisan, ni pour le commerçant au détail, la propriété ne peut être conservée dans la société collectiviste. Toute promesse à cet égard reste vaine par la force des choses; suivant la logique implacable du système, cette soi-disant propriété, respectée pendant une période transitoire, ne peut être qu'une formule creuse et une coquille vide. Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible que l'avènement du collectivisme pur soit graduel et progressif; du jour où il triomphera, le propriétaire rural, le petit industriel et le boutiquier se trouveront fatalement soumis a la loi commune, conservant peut-être la possession, mais perdant à coup sûr la propriété réelle, le revenu, le profit, et jusqu'à la liberté d'exploitation.


Chapitre 6. Conclusion; le collectivisme et la liberté.

Le collectivisme radical, avec son mode de production administrative et son régime de valeur fixée suivant le temps de travail d'intensité moyenne, investit l'État d'un immense pouvoir, qui embrasse tous les domaines de l'activité individuelle. II impose à l'Administration, composée d'innombrables organes entretenus par les ressources publiques, une tâche surhumaine et une responsabilité écrasante.

Il lui confie toutes les fonctions économiques de la nation, tout le service de la production, du transport, de l'emmagasinage et de la distribution, la gestion du logement comme celle des subsistances et des autres fournitures. Il lui donne le pouvoir exclusif de taxer les services et les produits, après des calculs inextricables de moyennes sociales, et lui confère la charge d'une comptabilité prodigieusement compliquée, dont les erreurs peuvent compromettre l'existence nationale. L'autorité publique, responsable des chômages, est tenue de procurer à chacun un emploi conforme à ses aptitudes. L'État, employeur unique de millions de travailleurs, supporte tout le fardeau des fautes et des injustices qui peuvent se commettre dans la répartition des tâches, le calcul des tarifs ou la réception des produits. Le gouvernement économique, disposant des citoyens à la fois comme consommateurs et comme producteurs, est sans cesse exposé à succomber sous le poids des responsabilités.

Le progrès matériel et le développement des forces productives n'ont d'autre garantie que le zèle des fonctionnaires électifs et le dévouement des travailleurs. II faut qu'en dehors de tout avantage personnel, la passion désintéressée du bien les détermine à adopter les machines nouvelles et les méthodes perfectionnées, lors même qu'elles bouleverseraient les habitudes et les situations acquises. La réduction des frais, l'économie des matières et l'entretien du matériel dépendent de la contrainte que les uns sont disposés à exercer sur leurs commettants, et les autres sur eux-mêmes. Quant à l'amortissement du capital productif, quant à son extension par des prélèvements sur la rétribution des travaux individuels, il faut compter, pour y pourvoir, sur la fermeté des pouvoirs électifs.

Cherche-t-on, comme M. Jaurès, à décentraliser l'organisation collectiviste, en laissant aux corporations professionnelles une autonomie relative, et en leur concédant, sous certaines réserves, la propriété de leur outillage? Essaie-t-on de donner quelque vie aux organes flasques de la production collectiviste, en adoptant pour unité de valeur l'heure de travail de productivité moyenne, de manière à ménager une prime à la productivité exceptionnelle du travail s'exerçant sur un outillage supérieur à la moyenne? On échoue devant un double écueil: complication excessive du calcul des moyennes, qui doivent être établies pour chaque exploitation particulière suivant la productivité des agents naturels; et d'autre part, en l'absence d'un régulateur automatique de la production, oppression et étouffement fatal de l'industrie corporative par le pouvoir arbitraire de réglementation nécessairement dévolu à l'autorité centrale.

Mais c'est surtout au point de vue de l'équilibre économique que le collectivisme est défectueux. La fonction vitale de l'organisme social, l'adaptation de la production aux besoins, devient une fonction administrative. C'est l'autorité publique qui est chargée de centraliser les renseignements, de prévoir les demandes, de calculer en conséquence les moyens de production à créer, les achats à faire au dehors, les marchandises à produire pour l'échange extérieur. Sur elle repose la charge de régler le mouvement tout entier, de déterminer la nature et la quantité des produits à livrer pour satisfaire les besoins les plus délicats comme les plus essentiels, sans déficit et sans excès. Il faut obtenir des fonctionnaires qu'ils se plient aux goûts variés et capricieux du public, sans crainte de compliquer leur service, qu'ils s'ingénient à prévenir les moindres désirs des consommateurs, comme savent le faire les producteurs et les négociants dans la société individualiste. Aucune faute de prévision, aucune erreur, aucun oubli ne doivent être commis dans un service comme celui des subsistances; l'existence de tout un peuple dépend de la vigilance de son gouvernement pourvoyeur.

Par ailleurs, le collectivisme est impuissant à réaliser l'équilibre, même d'une façon purement théorique. Nul moyen d'écouler les produits en excès, passés de mode ou détériorés, qui encombrent les magasins sans trouver preneur au prix coûtant; nulle règle satisfaisante d'attribution pour les objets qui existent en quantité insuffisante. Quant à la répartition des travailleurs entre les emplois, elle est aussi déréglée; à défaut d'équilibre spontané, l'État doit employer la force pour recruter les travailleurs dans les métiers les moins recherchés.

Détraquement des rapports économiques, gaspillage, langueur de la production, règne universel de l'arbitraire et de la compression, tels sont les maux inhérents à la forme collectiviste. Sous quelque aspect qu'on l'envisage, c'est toujours et surtout la liberté qui s'y trouve sacrifiée.

Les adversaires du collectivisme ont principalement insisté jusqu'ici sur son caractère oppressif, et longtemps les socialistes se sont contentés de répondre qu'il n'y a pas de vraie liberté, en régime capitaliste, pour la masse de ceux qui, vivant au jour le jour de leurs salaires, sont à la discrétion du capital. Quelle que soit la valeur de cette contre attaque, le collectivisme est blessé à mort, s'il ne parvient pas lui-même à se laver du reproche de sacrifier la liberté.

Or, il n'est pas une seule liberté qui ne paraisse compromise, dans un régime qui subordonne toute consommation au bon vouloir des arbitres tout-puissants de la production et de la distribution. Que reste-t-il à l'individu, si la satisfaction de ses besoins et de ses goûts est abandonnée à la discrétion de l'autorité publique? Quelle peut être la garantie des minorités, contre un pouvoir aussi formidable des majorités ? Toute manifestation d'activité individuelle ou collective, même de l'ordre intellectuel et moral, se traduisant par un usage ou une consommation de choses matérielles, toute liberté, liberté de la presse, liberté des élections, liberté de réunion, liberté des théâtres, liberté de l'enseignement, liberté religieuse, se trouve soumise à l'arbitraire des personnages préposés à la direction des fonctions économiques.

Il n'est pas jusqu'à la liberté du choix de la profession, jusqu'à telle du domicile et du foyer familial, qui ne soient à la merci de l'autorité publique, si le collectivisme ne laisse pas altérer son système de la valeur en admettant le jeu de l'offre et la demande. Suivant les besoins de la production et le hasard des vacances, les membres d'une même famille peuvent être arrachés à la maison paternelle et dispersés au loin sur l'ordre des fonctionnaires publics; certains travailleurs sont enchaînés à leur atelier comme des galériens à leur banc. II est bien vrai qu'aujourd'hui les mêmes effets peuvent résulter des nécéssités économiques; mais la contrainte n'est-elle pas plus odieuse lorsqu'elle émane des hommes que lorsqu'elle est le fait des choses?

On nous promet la disparition des contraintes, sous le prétexte que l'avènement du collectivisme entraînerait l'abolition de l'État tel que nous le connaissons, de l'État capitaliste fondé sur la division des classes, organisé et dirigé pour garantir à la classe capitaliste la conservation de son privilège économique. « L'administration des choses sera substituée au gouvernement des hommes. »

En vérité, il semble que l'on cherche à engourdir la pensée, en la caressant d'une formule hypocrite qui se répète avec la monotonie d'un refrain de berceuse. Le gouvernement des hommes, la contrainte du commandement personnel, disparaîtraient d'une société où les fonctions économiques seraient remises, comme les fonctions politiques, à la direction des administrations publiques, où la vie sociale tout entière serait sous la dépendance du pouvoir, où nul acte de l'individu n'échapperait à l'autorité ou au contrôle des fonctionnaires ? Est-ce sérieusement qu'on l'affirme?

Croit-on suffisant, pour sauvegarder la liberté, de soustraire la vie économique à la tutelle du gouvernement politique, en instituant, à côté du pouvoir militaire et diplomatique, un Conseil supérieur du travail, comme le veut M. Jaurès? Suffirait-il, comme le propose M. Vandervelde, de faire entre l'État, gouvernement des hommes, et l'État, administrateur des choses, la même séparation qu'entre le cerveau et l'estomac? C'est toujours revenir à cette idée que l'administration économique, étant l'administration des choses, ne peut avoir rien de pesant pour les hommes. Administration des choses, oui certes, mais administration exercée par des hommes sur les autres hommes à l'occasion des choses; et ces hommes, représentants élus des majorités, épousant toutes leurs passions et leurs rancunes, seraient investis du pouvoir le plus formidable qui se soit encore rencontré dans une société humaine. Si l'État capitaliste est une gendarmerie établie pour protéger le capital, l'État socialiste serait de même une police destinée à maintenir l'ordre socialiste, avec des moyens qui dépasseraient en puissance et en tyrannie tous ceux qui ont pu être employés jusqu'ici.

Plus d'État, dit-on, mais un gouvernement économique à côté du gouvernement politique; plus d'impôts, mais un prélèvement sur le produit du travail pour les besoins publics. Simple changement d'étiquette. Les traites de l'ancien régime sont devenues les douanes et octrois, les aides et gabelles s'appellent aujourd'hui contributions indirectes; mais le contribuable ne s'y trompe pas, et il continue à donner aux agents du fisc leurs noms populaires. Que signifient donc ces déguisements, et qui trompe-t-on ici?

A l'immense mécanisme d'acier qui l'étreint, qui le broie, qui comprime tous ses mouvements, étouffant l'expression de sa pensée et disloquant sa famille, l'individu, simple pièce de l'appareil, est rivé de sa naissance à sa mort. Contre ce régime de caserne et de corvées, toute la nature de l'homme moderne, parvenu à un haut développement de conscience et de personnalité, proteste avec indignation et avec dégoût. Espère-t-on que l'individu se résignera de nouveau aujourd'hui à la perte de sa liberté, qu'il subira cette épouvantable servitude économique, cette intolérable oppression de sa conscience, sans soubresauts et sans révoltes d'une irrésistible furie? Non, un tel régime n'est pas viable.

Aussi M. Jaurès proclame-t-il bien haut son culte de la liberté « Nous aussi, nous avons une âme libre; nous aussi, nous sentons en nous l'impatience de toute contrainte extérieure! Et si dans l'ordre social rêvé par nous nous ne rencontrions pas d'emblée la liberté, la vraie, la pleine, la vivante liberté, si nous ne pouvions pas marcher et chanter et délirer même sous les cieux, respirer les larges souffles et cueillir les fleurs du hasard, nous reculerions vers la société actuelle, malgré ses désordres, ses iniquités, ses oppressions car si en elle la liberté n'est qu'un mensonge, c'est un mensonge que les hommes conviennent encore d'appeler une vérité, et qui parfois caresse le coeur. Plutôt la solitude avec tous ses périls que la contrainte sociale; plutôt l'anarchie que le despotisme quel qu'il soit. La justice est pour nous inséparable de la liberté. » Mais la liberté, loin d'être exclue de l'ordre social nouveau, en sera l'âme et l'esprit de feu.

Pas de socialisme donc, s'il ne doit pas sauvegarder la liberté. Mais comment opérer la conciliation, et transformer un régime d'autorité en régime de liberté?

M. Jaurès n'y a pas réussi, parce qu'il n'a pas su renoncer à la taxation des valeurs en travail, qui nécéssite une direction administrative de la production. Schaeffle, au contraire, pressait les socialistes de prendre en considération la valeur d'usage dans la constitution de la valeur d'échange « Si le socialisme, dit-il, voulait abolir la liberté des besoins individuels, il devrait être regardé comme l'ennemi mortel de toute liberté, de toute civilisation, de tout bien-être intellectuel et matériel. » Mais pour libérer l'individu, il faut libérer la production, et par conséquent revenir à la forme actuelle de la valeur d'échange variable suivant l'offre et la demande.

Pas de socialisme, dira-t-on, si les corporations et les individus restent libres de régler la production suivant les fluctuations des prix, parce que la concurrence engendre les crises et les inégalités de profit.

Est-ce là un effet inévitable du jeu de l'offre et la demande? Nous retrouverons la question, en parcourant les différentes variétés du socialisme qui tendent à éliminer les revenus capitalistes sans toucher cependant au mode actuel de la valeur d'échange. Nous nous demanderons si le socialisme d'État, le socialisme communal et le socialisme corporatif ne parviennent pas à écarter les inégalités de profit incompatibles avec l'essence du socialisme. Mais il est des maintenant un point acquis : s'il n'y a de vrai socialisme que par la fixation des valeurs d'après le temps de travail, le socialisme est incompatible avec la liberté.