Ludwig von Mises:Les Problèmes fondamentaux de l'économie politique - chapitre 5

De Librairal


Ludwig von Mises:Les Problèmes fondamentaux de l'économie politique - chapitre 5


Anonyme


Chapitre V — Remarques sur le problème fondamental de la théorie subjectiviste de la valeur

Introduction

Les considérations suivantes n'ont aucune prétention à l'originalité. Elles n'apportent rien qui n'ait déjà été contenu, en germe du moins, dans les oeuvres des fondateurs de la théorie moderne, et en termes exprès dans celles des théoriciens contemporains — et dans les nôtres mêmes. Nous croyons néanmoins que ce que nous avons l'intention de dire ici doit être dit encore une fois, et précisément sous cette forme, pour couper court à certains malentendus auxquels se heurtent encore aujourd'hui l'économie politique moderne.

De ces malentendus, il faut le souligner tout particulièrement, ceux qui en furent les victimes ne furent pas moins coupables que ceux-là mêmes qui les commirent : les oeuvres de Menger et de Böhm-Bawerk sont encore pleines d'affirmations et d'idées directement héritées de la doctrine objectiviste, et inconciliables à ce titre avec le subjectivisme de l'école moderne. Il s'agit moins, sur ce point — l'idée fondamentale de leur système ne pouvant être mise en doute — d'erreurs doctrinales que de défauts d'exposition. Mais, s'ils ne défigurent pas la doctrine, du moins imposent-ils une perspective déformante aux oeuvres servant à l'exposer. Leurs héritiers n'ont malgré tout pas eu grand peine à trouver le juste chemin : ils ont repris à leur compte les idées de leurs maîtres en leur donnant le développement qu'elles nécessitaient. Il n'est pourtant, ce faisant, pas toujours facile d'éviter de commettre des erreurs. Bon nombre de ceux qui, sans choisir l'économie politique comme objet propre de leurs études, veulent cependant en assimiler la théorie et s'attaquent pour ce faire aux oeuvres de ses grands théoriciens, se sont trompés sur son compte. Plus encore, s'ils ont considéré le subjectivisme moderne du point de vue et avec les partis-pris de ses adversaires.

1. Les rapports d'échange

La théorie subjectiviste ramène les phénomènes d'échange tels qu'ils se produisent sur le marché à l'acte subjectif d'appréciation des biens économiques par les membres d'une société fondée sur le principe de l'échange. L'acte de ces sujets, par lesquels ils préfèrent, dans l'échange, une certaine quantité d'un bien A à une certaine quantité d'un bien B, etc., est pour la théorie du comportement humain la dernière cause dont elle ait à connaître pour s'expliquer le phénomène de l'échange. Pour l'établissement des prix du marché, les motifs concrets de l'action, — la raison, par exemple, pour laquelle un individu, à un moment déterminé, achète du pain et non du lait, — n'ont aucune sorte d'importance. Ce qui importe uniquement, c'est que les parties intéressées sont prêtes à payer ou à recevoir un prix a pour le lait, un prix b pour le pain. Si, à un instant donné, les individus, en tant qu'ils constituent "la demande," apprécient les "biens" du marché de telle façon et non de telle autre, la cause en est dans l'action des forces naturelles et sociales déterminant leur existence. L'étude de ces composantes de leur jugement ne relève pas de l'économie politique mais d'autres sciences. La science du comportement humain ne s'en inquiète pas et, du point de vue qui est le sien, n'a pas en s'en inquiéter. La psychologie, la physiologie, l'histoire de la civilisation et bien d'autres disciplines peuvent se proposer de déterminer les raisons de la consommation de boissons alcooliques. Le seul fait qui soit important aux yeux de la catallactique est qu'il existe, en matière de boissons alcooliques, une demande plus ou moins accentuée, plus ou moins répandue. On peut acheter les oeuvres de Kant par snobisme ou par besoin de connaissance : pour le marché, les motifs de l'acheteur sont indifférents. La seule circonstance décisive, c'est qu'il est prêt à y consacrer une somme déterminée.

C'est là, à l'exclusion de toute autre chose, l'essentiel de ce que nous apporte la théorie des besoins de l'économie politique. On a commis à ce sujet une double erreur, explicable par l'évolution de notre science : d'une part on a prétendu exclure de la catallactique cette théorie des besoins et en faire un chapitre de la psychologie, d'autre part on y a vu une doctrine matérialiste de la valeur et de l'utilité. C'est que le grand problème dont l'économie politique, depuis son apparition au XVIIIe siècle, n'a pas cessé de s'occuper, a été celui d'établir une relation entre le bien-être humain et l'appréciation des objets de l'action économique par l'homo oeconomicus. La théorie ancienne a méconnu sur ce point le fait que toute activité économique, dans une forme de société reposant sur le propriété privée, n'est d'une part jamais activité de l'ensemble mais toujours et uniquement activité d'individus isolés, et d'autre part qu'elle vise régulièrement à disposer non pas de toutes les quantités possibles d'une sorte de bien déterminé mais uniquement d'une certaine quantité déterminée de ce bien : aussi se posa pour elle le problème du paradoxe de la valeur, qu'elle fut impuissante à résoudre. Sur le chapitre du problème de la valeur et des prix, elle s'engagea ainsi dans une impasse et s'égara toujours davantage dans un maquis de théorèmes impossibles à soutenir, sans jamais atteindre son but.

Le moment décisif, qui ouvrit la porte à l'économie politique moderne, fut celui où l'on résolu le paradoxe de la valeur en comprenant que l'activité économique ne vise jamais qu'à la disposition d'une certaine quantité d'un bien donné. "S'il faut acheter un cheval", dit Böhm-Bawerk,

je ne songerai pas un instant à essayer de me rendre compte de la valeur qu'auraient pour moi cent chevaux ou tous les chevaux du monde afin de régler là-dessus l'offre que je ferai pour un cheval : mon jugement de valeur portera sur un seul cheval. C'est ainsi qu'une nécessité intérieure nous contraint à porter à chaque instant les jugements de valeur qu'exige la situation économique concrète. [1]

Toute activité économique se dirige toujours d'après l'importance que le sujet attache à la quantité déterminée de biens d'une certaine espèce dont il a la disposition, et d'après cette importance uniquement. Elle ne se guide ni sur l'importance qu'il attache à la totalité du stock dont dispose l'économie, ni sur le jugement purement théorique que la sociologie et la philosophie peuvent porter sur l'importance pour l' "humanité" du stock total qu'il est possible de réaliser. Cette vérité est le point central de la théorie moderne. Elle est indépendante de toute considération psychologique ou éthique. Mais l'exposé qu'on en fit la fit apparaître comme liée à la loi de la satisfaction des besoins et à celle de la diminution de l'utilité marginale (utilité d'une unité d'accroissement des stocks). Cette loi de l'utilité marginale attira sur elle seule toute l'attention et fut considérée à tort comme la loi fondamentale de la nouvelle doctrine : aussi celle-ci a plus souvent été appelée "théorie de l'utilité marginale" qu' "école subjectiviste," ce qui aurait été plus exact et eut évité de nombreux malentendus.

2. L'échelle des valeurs

L'économie politique moderne, subjectiviste, part des appréciations subjectives de la valeur formulées par les individus et de leur action comme déterminée par ces appréciations, et non d'une échelle de valeurs objectivement exacte. C'est là un fait si familier à tout esprit un tant soi peu au courant de la catallactique moderne et du sens qui revient aux expressions de "l'offre" et de "la demande," qu'on ne saurait y insister. S'il est quelquefois contesté par des auteurs de tendances différentes — comme récemment encore par Diehl [2] — la cause en est dans une méconnaissance si grossière de toute la théorie subjectiviste que l'on n'a pas à s'attarder à de telles objections. Lorsqu'on parle en effet de la valeur subjective d'usage, il semble qu'une telle expression ne laisse rien à désirer quant à la clarté. Diehl se trompe lorsqu'il pense que l'explication des phénomènes du marché par la doctrine moderne repose sur "une échelle des besoins établies sur des principes rationnels" [3]. Car cette échelle des besoins ou des valeurs de la théorie moderne n'est pas "établie" une fois pour toutes : on la déchiffre à partir de l'action des sujets économiques ou (que cette méthode soit ou non justifiée, peu nous importe ici) à partir des indications qu'ils donnent sur ce que serait leur action dans telles conditions déterminées.

Si Diehl pense à ce propos qu'il est évidemment absurde de tenir compte dans l'expérience "des caprices du souhait et du désir" car dans ce cas "la valeur se déterminerait par le caprice subjectif de chacun de nous," ce qui aurait pour conséquence de "vider de tout son sens la théorie de l'utilité marginale" [4], il se laisse induire en erreur par le caractère équivoque, et souvent regretté, du sens de "valeur" et par les réminiscences des "valeurs absolues" de la morale qui s'y laissent percevoir. Car les prix du marché, dont nous avons à étudier la formation, s'expliquent en réalité tout autant par "les caprices du désir" que par les désirs qui sont "rationnels" aux yeux de Diehl. C'est là un fait que personne ne pourrait songer à mettre en doute. On souhaiterait que Diehl essayât d'expliquer pour son compte les fluctuations des prix dans le domaine de la mode sans tenir compte pour ce faire des "caprices du souhait et des désirs" ! L'objet de la catallactique est d'expliquer de quelle façon s'établissent les phénomènes de l'échange des biens économiques tels que le marché nous les présente. Elle n'a pas à nous enseigner sur les aspects qu'ils revêtiraient dans le cas où les hommes agiraient tous selon ce qui semble "rationnel" aux yeux de tel ou tel critique.

Tout ceci est, une fois encore, si clair que personne n'en saurait douter. Notre intention ne peut donc être d'enfoncer des portes ouvertes, en l'établissant une fois encore par le menu : elle est toute différente. Nous avons déjà fait remarquer que Menger et Böhm-Bawerk conservent, en différents endroits de leurs oeuvres, des affirmations absolument inconciliables avec les principes qu'ils ont eux-mêmes établis. Il faut tenir compte du fait que, comme tous les novateurs et les précurseurs, ces deux maîtres étaient pénétrés, au départ, des conceptions et des représentations traditionnelles qu'ils ont par la suite remplacées par d'autres, plus satisfaisantes. On peut donc leur pardonner — encore qu'objectivement la chose soit indéfendable — d'avoir parfois manqué de conséquence au cours de l'exposé qu'ils ont fait des principes capitaux dont ils sont partis, et même d'avoir conservé parfois dans le détail certains points de vue de l'ancienne doctrine de l'objectivisme. Mais, pour cette raison même, on ne saurait se dérober à la nécessité de procéder à un examen critique de ces insuffisances de l'oeuvre des fondateurs de l' "économie autrichienne" ; car elles ont souvent causé de sérieuses difficultés au lecteur essayant de pénétrer l'esprit de la doctrine. Nous retiendrons à cet effet un passage de Menger et un passage de Böhm-Bawerk [5].

Dans la première édition de ses Principes d'économie politique, et plus exactement dans sa préface, Menger définit "le domaine propre de notre science" — de la théorie de l'économie politique — comme l'étude des "conditions dans lesquelles se déploie l'activité humaine en vue de pourvoir à la satisfaction des besoins." Il ajoute, à titre d'explication, que ces conditions consistent à voir

Si et dans quelles conditions un objet présente une utilité pour nous ; si et dans quelles conditions il constitue un bien ; si et dans quelles conditions il a, à ce titre, une valeur à nos yeux et quelle est la mesure, à nos yeux, de cette valeur ; si et dans quelles conditions se produit entre deux sujets un échange économique de biens, dans quelles limites, conséquemment, s'effectuera l'établissement des prix, etc." [6]

On remarquera comment il souligne, dès ici, le caractère subjectif des phénomènes de valeur en répétant l'emploi du pronom personnel : "une utilité pour nous", "une valeur à nos yeux", "la mesure, à nos yeux, de cette valeur".

Malheureusement, lorsqu'il s'agit de définir la qualité de "biens" des objets, Menger ne reste pas fidèle à ce point de vue. Quoiqu'il cite la belle définition de Storch : "l'arrêt que notre jugement porte sur l'utilité des choses... en fait des biens", il déclare que pour qu'une chose ait la qualité d'un bien, les quatre conditions suivantes sont nécessaires :

  • 1. un besoin humain ;
  • 2. des qualités de la chose la rendant apte à assurer la satisfaction de ce besoin ;
  • 3. la conscience, chez l'homme, de cette propriété de la chose ;
  • 4. que celui-ci en ait la disposition, en sorte qu'il soit en état d'y faire appel pour satisfaire ce besoin. [7]

La quatrième condition ne nous concerne pas ici. Il n'y a rien à redire à la première. Elle exprime parfaitement l'idée maîtresse du subjectivisme, si on la comprend en ce sens que l'individu seul décide de ce qui constitue pour lui un besoin ou non. Que telle était l'opinion de Menger dès la première édition de son livre, on ne peut que le supposer. On remarquera qu'il cite également [8], entre autres et sans s'y arrêter davantage, la définition de Roscher ("tout ce qui, du consentement commun, est utilisable pour la satisfaction d'un besoin véritable").

Mais dans la seconde édition, posthume, parue plus d'un demi-siècle plus tard et qui, à part l'article "Monnaie" publié depuis longtemps déjà dans le Handwörterbuch der Staatwissenschaften, ne marque aucun progrès par rapport à la première et géniale édition du livre, Menger distingue entre des "besoins véritables" et des "besoins imaginaires." Les besoins imaginaires sont

ceux qui ne se fondent pas vraiment dans la nature du sujet qui les éprouve, ou dans sa situation comme membre d'une organisation sociale : ils résultent uniquement d'une connaissance insuffisante des exigences de sa nature et de sa situation à l'intérieur de la société [9].

Menger ajoute la remarque suivante :

L'existence économique de l'homme n'est pas déterminée en pratique par ses besoins, mais par les opinions variables qu'il se forme de ce qui est nécessaire à la conservation de son existence et de son bien-être, et même, souvent, de façon immédiate par ses instincts et ses désirs. La théorie rationnelle et l'économie politique pratique devront donc prendre comme point de départ l'étude des besoins véritables (répondant à la situation objective) [10].

Il suffit, pour réfuter cette erreur manifeste d'aiguillage de citer les paroles mêmes de Menger, quelques lignes plus bas :

L'idée que seuls les besoins physiques font l'objet de notre science est une conception erronée. On ne saurait la concevoir comme simple théorie du bien-être physique de l'homme. Nous n'arriverions, comme nous le verrons par la suite, à expliquer les phénomènes de l'économie humaine que d'une façon des plus insatisfaisantes, — ce serait même en partie une tentative impossible — si nous voulions nous borner à ne considérer que les besoins physiques de l'individu humain. [11]

C'est là tout dire, semble-t-il : cette phrase vaut tout autant de la distinction des besoins en "véritables" et "imaginaires" que de leur distinction en "physiques" et "immatériels."

La deuxième et la troisième conditions devraient, comme il est évident de par ce qui précède, se ramener à "l'opinion" de l'individu que l'objet est capable d'assurer la satisfaction de ses besoins. Par là encore, il devient impossible de parler d'une catégorie de besoins "imaginaires." De tels besoins se produisent, dit Menger,

quand des objets, d'où ne peut résulter aucune satisfaction de besoins humains, sont cependant considérés comme des biens. C'est le cas lorsqu'on prête par erreur à des objets des qualités et qu'on leur reconnaît par là une fonctions qui ne leur appartiennent pas en réalité. Ou encore lorsqu'on suppose, par erreur, des besoins qui n'ont pas de réalité. [12]

Il suffit de considérer les exemples de Menger pour se rendre compte combien est vaine la distinction de biens véritables et de biens imaginaires. Menger cite entre autres, comme biens imaginaires, les actes cultuels de l'idolâtrie, la plupart des produits de beauté, etc. Car pour ces objets aussi, on exige et on offre des prix, et ce sont ces prix que nous avons à expliquer.

Nous donnerons de l'origine de la valeur subjective d'usage une définition tout autre que celle de Menger, mais cependant parfaitement conforme à l'esprit des théories qu'il expose par la suite, en disant avec C.A. Verijn Stuart que l'homme bâtit son appréciation des biens sur "l'idée qu'il se fait de leur utilité", utile étant, en ce sens, "tout objet auquel, à tort ou à raison, s'applique un désir humain, et qui peut, de la sorte, servir à la satisfaction d'un besoin" [13].

3. La valeur d'usage

Pour Böhm-Bawerk, la théorie des prix poursuit un double but.

Il lui faut dégager d'abord la loi fondamentale à l'état pur, c'est-à-dire les rapports en découlant qui se manifestent dans le phénomène des prix, en supposant que toutes les personnes intéressées à l'échange n'ont d'autre motif de leur action que le désir de réaliser par celle-ci un profit immédiat. Dans une seconde partie de son étude, la théorie des prix a à introduire dans la loi fondamentale les modifications qui s'y insèrent du fait de l'apparition de motifs et de circonstances différents de l'action. Ce sera le moment de tenir compte... de l'influence qu'exercent sur le formation des prix les catégories largement répandues de ‘motifs' que constituent l'habitude, l'usage, l'équité, l'humanité, la générosité, la commodité, la fierté, les haines nationales ou racistes, etc." [14]

Il faut, pour pénétrer le sens de ces affirmations de Böhm-Bawerk, se remémorer la différence qui sépare la théorie moderne de la théorie classique quant au point de départ de leurs recherches. En plaçant la valeur d'échange, et non pas la valeur d'utilisation, au centre de son étude du problème, la théorie classique part du point de vue du marchand. N'étant pas arrivée à surmonter le paradoxe de la valeur, elle dut renoncer à poursuivre plus avant le processus de l'établissement des prix ; par là même, elle n'arrive pas à dégager le facteur qui s'exerce constamment à l'arrière-plan du comportement de l'homme d'affaires et qui détermine son attitude : le comportement du consommateur marginal. Seule la théorie de l'utilité peut rendre compte de l'activité du consommateur : ne pas pouvoir édifier une théorie de l'utilité, c'est se condamner du même coup à renoncer à toute explication. On a reproché à la théorie classique de partir du postulat que tous les hommes sont des marchands et se déterminent dans leur action selon les mêmes motifs que les habitués de la Bourse. Ce reproche est assurément injuste. Mais ce qui demeure vrai, c'est que la théorie classique n'était pas en état de saisir l'alpha et l'oméga de la réalité économique : la consommation et la satisfaction immédiate des besoins. Les classiques n'ont expliqué que l'action de l'homme d'affaires : tout ce qui dépassait ce cadre leur est resté mystérieux. Leur pensée s'orientait ainsi exclusivement vers la comptabilité commerciale, cette parfaite expression précisément de la rationalité de l'attitude de l'homme d'affaires — mais non pas du consommateur. Il n'avaient pas de place dans leur doctrine pour ce qui ne s'exprime pas dans les termes de cette comptabilité. Par là s'expliquent de nombreuses lacunes de leurs théories — par exemple leur position sur le problème des services personnels. La prestation de service qui ne cause aucune augmentation de la valeur exprimable en termes de comptabilité devait nécessairement leur apparaître comme improductive. Ce n'est que de cette façon que l'on s'explique que le but de toute activté économique a pu apparaître à leurs yeux comme la réalisation du plus grand profit possible. Ils avaient compris, grâce à leur utilitarisme, que le but de l'activité économique est d'augmenter le bien-être et de réduire les désagréments de l'existence matérielle ; mais en raison des difficultés que leur opposait le paradoxe de la valeur, ils ne purent passer de cette vérité à la doctrine de la valeur et des prix. Aussi n'étaient-ils pas en état de saisir toutes ces modifications du bien-être qui ne s'expriment pas en argent dans les livres de comptabilité.

D'où résultait nécessairement la distinction entre activité "économique" et une activité "non économique." Agir "économiquement," c'est alors découvrir et utiliser l' "occasion" la plus profitable. Mais acheter plus cher qu'on ne pourrait le faire ailleurs, par erreur, par ignorance, par incapacité, par paresse, par négligence ou par égard à des fins politiques, nationales ou religieuses, c'est agir de façon "non économique." On voit comment cette censure exercée sur l'action prend rapidement une couleur morale. A distinguer de la sorte ces deux façons de motifs, on arrive bientôt à la règle : "Tu dois agir ‘économiquement'. Tu dois acheter, en termes monétaires, aussi bon marché et vendre aussi cher que possible. Que tu achètes ou que tu vendes, tu ne dois pas avoir d'autre but que le plus grand profit possible."

Nous avons déjà montré que les problèmes se posent tout différemment pour la doctrine subjectiviste.On comprendra mieux encore combien il est impossible, quand on part de l'attitude du consommateur marginal et non de celle du marchand, de distinguer dans l'explication de la formulation des prix des motifs "économiques" et des motifs d'autre sorte, si on éclaire ce fait par un exemple. Nous emprunterons ce dernier aux conditions de vie d'un territoire nationalement et politiquement contesté, la Bohème. Un Allemand a l'intention d'adhérer à un groupement de caractère militaire et sportif et d'acheter à cet effet l'équipement nécessaire. En supposant qu'il lui est loisible d'acquérir cet équipement à meilleur compte dans un magasin tenu par un Tchèque, il nous faudra dire, si nous maintenons cette distinction des motifs, qu'il a agi "économiquement" s'il a acheté chez le Tchèque. Mais s'il achète — un peu plus cher — chez un Allemand, dans l'intention de faire profiter un compatriote, il aura agi de façon "non économiques." Il est évident que, déjà, l'achat en lui-même mériterait alors d'être qualifié de "non économique," puisque le simple fait de se procurer cet équipement vise à un but tout aussi politique que la décision de venir en aide à un compatriote, en renonçant à en acheter à meilleur compte chez l'étranger. Mais dans ce cas, c'est tout une foule d'autres actions que l'on pourrait aussi bien, selon les préférences personnelles de point de vue, qualifier de "non économiques" : toutes les dépenses faites en vue de fins politiques et culturelles de toute sorte, pour l'Église, pour la culture personnelle, etc. On voit combien sont intenables de telles distinctions scolastiques. C'est qu'il est précisément impossible d'appliquer à l'attitude du consommateur, selon laquelle en dernière analyse se dirige toute l'économie, la maxime établie pour l'action de l'homme d'affaires.

Par contre, la théorie subjectiviste, du fait précisément qu'elle part de l'attitude du consommateur, peut, sans difficulté d'aucune sorte, comprendre de son propre point de vue l'attitude de l'homme d'affaires (producteur ou négociant, peu importe). Celui-ci doit, sous la pression du marché, agir toujours dans le sens des désirs du consommateur marginal. Il ne saurait, sans encourir de pertes, produire des tissus qui ne soient pas du goût des consommateurs : il ne saurait pas davantage tenir compte sans en souffrir de considérations politiques et nationales sans intérêt pour l'acheteur. Il lui faut donc, en dehors de toute considération de ce genre, se fournir au meilleur compte, si la clientèle à laquelle il s'adresse n'est pas prête, pour des raisons patriotiques du même ordre que les siennes, à le dédommager du fait de s'être fourni à plus haut prix auprès d'un compatriote. Dans le cas contraire — celui, par exemple, des articles protégés par une marque — le négociant peut procéder en conséquence.

A considérer les autres exemples que donne Böhm-Bawerk, nous arrivons toujours aux mêmes conclusions. L'usage exige que l'homme de "la société" se présente le soir en tenue de soirée. Si, dans une localité donnée, les opinions en cours dans le cercle à l'intérieur duquel il vit exigent que son costume, au lieu de provenir à meilleur compte de l'atelier d'un tailleur de convictions républicaines, sorte des mains d'un maître-tailleur bien pensant, notre homme, en se pliant à cette exigence, n'obéit pas à des motifs autres que ceux en raison desquels il a décidé de se faire faire un habit. Dans les deux cas, lors de cette décision elle-même, et en commandant son habit chez le tailleur bien-pensant, il obéit à l'opinion du milieu qui fait la loi pour lui.

Qu'est-ce que cet "avantage immédiat de l'échange," dont parle Böhm-Bawerk ? Si, "par humanité," j'achète mes crayons auprès d'un blessé de guerre qui les vend plus cher, au lieu de les acheter chez le papetier, je réunis, ce faisant, deux buts distincts : celui de me procurer des crayons et celui de secourir un invalide. Si ce dernier but ne me paraissait digne d'aucune dépense supplémentaire, je me fournirais chez le papetier. En payant plus cher, je satisfais deux besoins : le besoin de crayons et celui de venir en aide à un ancien combattant. Si, "par commodité," j'achète plus cher dans le magasin du coin, plutôt que d'aller me fournir à meilleur compte dans un magasin plus éloigné, je satisfais alors à mon besoin de "commodité," de façon tout à fait analogue à ce qui se produit lorsque j'achète un fauteuil, lorsque je prends un taxi, ou lorsque j'embauche une femme de chambre pour s'occuper de ma chambre. Il est incontestable que je retire de toutes ces actions un "avantage immédiat" dans le sens de Böhm-Bawerk. Pourquoi cet avantage serait-il d'une autre nature lorsque je me fournis dans le magasin le plus proche ? On ne peut, précisément, comprendre la distinction que Böhm-Bawerk établit en l'espèce, que lorsqu'on y aperçoit une idée héritée du système ancien de l'objectivisme — mais qui, sous cette forme, n'a rien à faire dans le système du subjectivisme moderne.

Il faut cependant souligner que cette distinction n'a pas exercé la moindre influence sur la théorie des prix et de la valeur de Böhm-Bawerk : on pourrait, sans nuire à son système, l'en supprimer sans plus long procès. Elle ne constitue dans son oeuvre qu'une tentative —assez malheureuse, comme nous croyons l'avoir montré — de réfuter les objections élevées de part et d'autre contre la possibilité d'une théorie de la valeur et des prix.

Strigl donne des faits une expression plus conséquentes lorsqu'il remarque que l'échelle des valeurs "par nature, se compose également d'éléments que la langue commune oppose comme ‘non économiques' aux éléments ‘économiques'. C'est pourquoi l'idée de "la plus grande abondance possible de biens ne se mesure pas à l'aune d'un étalon ‘économique' qui serait indépendant des buts ‘non économiques' de l'action." [15]

Il est tout à fait légitime, pour comprendre les phénomènes de l'économie, de distinguer l'activité "purement économique" — entendant par là celle à laquelle peut s'appliquer l'estimation en argent des avantages à espérer — des autres formes de l'activité que l'on peut, si l'on veut, désigner selon l'usage comme "extra-économiques" ou "non économiques." Il n'est certainement pas sans intérêt d'opérer cette distinction, tant pour la réflexion scientifique que pour le comportement pratique, comme lorsqu'on dit par exemple que sous certaines conditions données il n'est nullement conseillé "du point de vue purement économique" de faire étalage de telle ou telle opinion — que l'on a rien à y gagner, que, parlant argent, on ne saurait en attendre que des déboires. A-t-on alors, malgré tout, agi de telle façon et non de telle autre, on n'a pas, dira-t-on, obéi à des raisons d'intérêt mais à des motifs d'honneur, de fidélité, ou tenant à toute autre valeur morale. Mais la théorie de la valeur et des prix, la catallactique, n'a pas pour son compte à opérer cette distinction. Car il est aussi indifférent pour l'établissement des prix, qui est le phénomène qu'elle a le devoir d'expliquer, que la demande, par exemple, en produits nationaux ait été causée par leur meilleur marché, à qualité égale, ou par une idéologie nationaliste commandant d'acheter les productions indigènes, même à moins bon marché qu'il peut l'être. De même, en ce qui concerne la demande en armes à feu, il est indifférent pour la théorie des prix qu'elle provienne d'hommes intègres, décidés à protéger le droit ou de criminels méditant de mauvais coups.

4. L'homo oeconomicus

L'homo oeconomicus de la théorie classique est une incarnation des principes du marchand. Celui-ci veut conclure chaque affaire avec le plus haut profit possible, acheter aussi bon marché, vendre aussi cher que possible. Il veut, à force de diligence et d'attention, éliminer toutes les sources possibles d'erreur, afin que le succès de son action ne soit pas compromis par des ignorances, des négligences, etc.

L'homo oeconomicus n'est ainsi pas une fiction dans le sens de Vaihinger. La théorie classique ne pousse pas la "fiction" jusqu'à dire que l'individu comme acquéreur, et plus encore comme consommateur, agit comme si seule l'idée de réaliser le plus grand profit possible était la règle d'or de son action. Le schéma classique est absolument inapplicable à la consommation et au consommateur : ni le comportement de celui-ci en tant que tel, ni les dépenses qui en résultent pour lui ne peuvent être saisies avec son aide. Le principe de l'achat au meilleur prix possible n'intervient que dans la mesure où se pose la question d'un choix entre plusieurs possibilités d'achat de même espèce : mais on ne saurait, de ce point de vue, expliquer pourquoi quelqu'un achète le meilleur costume alors que le moins cher présenterait la même utilité "objective" ni, d'une façon générale, que l'on consomme davantage que ne l'exige le strict minimum des exigences physiques de l'existence. Les classiques ont vu de même que l'individu comme acquéreur ne reste pas et ne peut pas rester toujours fidèle au principe du négociant — qu'il n'est pas omniscient, qu'il peut se tromper, qu'il préfère, dans certaines circonstances, sa commodité à une affaire profitable.

Il serait donc plus juste de dire plutôt que l'économie classique n'a pu saisir qu'un des aspects de l'homme, l'aspect matériel de l'économie, dans le schéma de l'homo oeconomicus. Elle n'a considéré en lui que l'acheteur, et non le consommateur (l'utilisateur) de biens économiques. Cela serait vrai en ce sens que la théorie des classiques ne saurait s'appliquer au comportement du consommateur. Mais cela serait en même temps inexact en ce sens que la théorie classique n'a jamais prétendu que l'activité économique de l'individu en tant qu'acheteur soit toujours soumise à cette règle. Elle affirme simplement qu'il tend, en règle générale, à agir de la sorte, sans au demeurant rester toujours fidèle à ce principe, que ce soit intentionnellement ou par mégarde.

L'homo oeconomicus n'est pas davantage un "type-idéal" au sens de Max Weber. L'économie classique n'a pas visé à établir un certain type humain — comme, par exemple, le marchand anglais du XIXe siècle ou le marchand en général — mais ce à quoi elle visait, en sociologie véritable (l'économie politique est une branche de la sociologie), c'était parvenir à comprendre de façon universelle et sans considération d'époque l'activité économique dans sa totalité. Qu'elle n'y soit pas arrivée, c'est là un autre aspect de la question. C'est là une vérité que nous pouvons seulement esquisser ici. Pour l'établir pleinement il faudrait, ce qui nous entraînerait hors des limites de ce travail, faire voir que le "type-idéal" n'est pas une forme de pensée de la sociologie scientifique, mais de l'histoire des sociétés [16].

Par son subjectivisme, la théorie moderne devient une science objective. Elle ne porte pas de jugement sur l'action, elle la prend comme elle est ; elle n'explique pas les hypothèses du marché par une "bonne" action, mais par l'action telle qu'elle est donnée. Elle ne vise pas à expliquer les phénomènes d'échange sous la forme qu'ils revêtiraient dans le cas où l'homme se déterminerait exclusivement par certains motifs définis, et où cesseraient de se manifester ceux qui le dirigent effectivement ; ce qu'elle veut comprendre, ce sont les phénomènes d'échanges tels qu'ils apparaissent réellement sur le marché.

Les prix s'établissent pour les biens "imaginaires" de Menger selon les mêmes lois que pour les biens "véritables." Les "autres motifs" de Böhm-Bawerk n'entraînent pas une modification radicale des processus du marché : ils ne modifient que les données concrètes de l'action.

Il nous a fallu insister expressément sur ces erreurs de Menger et de Böhm-Bawerk (erreurs que l'on rencontre, soit dit en passant, chez d'autres auteurs également) pour parer à des malentendus sur l'esprit de la doctrine.

Il nous faut, pour cette raison même, souligner davantage encore que ni Menger ni Böhm-Bawerk ne se sont à aucun moment laissés induire en erreur dans la construction de leur théorie des prix et de l'imputation par les différences qualitatives apparaissant dans le motif de l'action des parties intéressées dans l'échange. Celles de leurs idées dont nous venons, au cours des remarques précédentes, de faire apparaître les faiblesses, n'ont apporté aucune entrave au mouvement général de leur pensée vers l'explication subjectiviste de l'établissement des prix.

Notes

[1] Cf. Böhm-Bawerk, "Grunzüge der Theorie des wirtschaftlichen Güterwerts," Jahrbuch für Nationalökonomie und Statistik, tome XIII, p. 16; et aussi Kapital und Kapitalzins, 3e édition., Innsbruck, 1909, section II, p. 228.

[2] Cf. Diehl, Theoretische Nationalökonomie, Iéna, tome I, 1916, p. 287 et tome III, 1927, pp. 82-87. Cf. aussi, Mises dans Archiv für Geschichte des Sozialismus, tome X, p. 93 sqq.

[3] Op. cit., tome. III, p. 85.

[4] Ibid.

[5] En ce qui concerne le problème de la mesure de la valeur et de la valeur d'ensemble, nous avons, dans notre Theorie des Geldes und der Umlaufsmittel, 2e édition, Munich, 1924, p. 10-22, tenté un examen critique des travers de quelques-uns des représentants de la théorie moderne. Nous n'y insisterons ici pas davantage.

[6] Menger, Grundsätze der Volkswirischaftslehre, Vienne, 1871, p. ix (2e édition.; Vienne, 1923, p. xxi.)

[7] Cf. Menger, op. cit., 1e édition, p. 3.

[8] Ibid., p. 2.

[9] Ibid., 2e édition., p. 4.

[10] Ibid., p. 4.

[11] Ibid., p. 5.

[12] Ibid., 1e édition p. 4; 2e édition., pp. 161 sqq.

[13] C.A. Verrijn Stuart, Die Grundlagen der Volkswirtschaft, Iéna, 1923, p. 94.

[14] Cf. Böhm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, tome II, op. cit., p. 354.

[15] Strigl, Die ökonomischen Kategorien und die Organisation der Wirtschaft, Iéna, 1923, p. 75 sqq. Cf. aussi ibid., pp. 146 sqq.

[16] Voir ci dessus, pp. 71 sqq.