Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 4

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Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 4


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Chapitre IV — Une première analyse de la catégorie de l'action

Première partie — L'Agir humain

Chapitre IV — Une première analyse de la catégorie de l'action

1 / Fins et moyens

Le résultat recherché par une action est appelé sa fin, son but, ou son objectif. On emploie aussi ces termes, dans le langage ordinaire, pour désigner des fins, buts ou objectifs intermédiaires ; ce sont là des points que l'homme qui agit souhaite atteindre seulement parce qu'il croit qu'après les avoir dépassés, il atteindra la fin, le but, l'objectif ultime qu'il vise. Au sens strict, la fin, le but, l'objectif de n'importe quelle action est toujours le soulagement d'une gêne éprouvée.

Un moyen est ce qui sert à atteindre une fin, un but ou objectif quelconque. Les moyens ne font pas partie de l'univers donné ; dans cet univers-ci existent seulement des choses. Une chose devient un moyen lorsque la raison de l'homme envisage de l'employer pour atteindre une certaine fin et que l'action de l'homme l'emploie effectivement pour ce dessein. L'homme qui pense voit l'utilisation possible des choses, c'est-à-dire leur aptitude à servir à ses fins ; et l'homme qui agit fait de ces choses des moyens. Il est d'importance primordiale de comprendre que des composants du monde extérieur deviennent des moyens uniquement à travers l'opération de l'esprit de l'homme et son prolongement, l'action de l'homme. Les objets extérieurs ne sont, comme tels, que des phénomènes de l'univers physique et le sujet d'études des sciences naturelles. C'est l'intention et l'action de l'homme qui les transforment en moyens. La praxéologie ne traite pas du monde extérieur, mais de la conduite de l'homme à son égard. La réalité praxéologique n'est pas l'univers physique, mais la réaction consciente de l'homme à l'état donné de cet univers. L'affaire de l'économie, ce ne sont pas des choses et des objets matériels tangibles ; ce sont les hommes, leurs intentions et leurs actions. Les biens, les denrées, la richesse et toutes les autres notions relatives à la conduite ne sont pas des éléments de la nature ; ce sont des éléments de signification et de conduite pour les hommes. Celui qui veut s'y intéresser ne doit pas porter son regard sur le monde extérieur ; il doit les chercher dans l'intention d'hommes qui agissent.

La praxéologie et l'économie ne traitent pas de l'intention et de l'action de l'homme telles qu'elles devraient être ou qu'elles seraient si tous les hommes étaient inspirés par une philosophie valable dans l'absolu, et dotés d'une connaissance parfaite de la technologie. Car des notions telles que la validité absolue et l'omniscience n'ont aucune place dans le cadre d'une science dont le sujet d'étude est l'homme faillible. Une fin est tout ce que visent des hommes. Un moyen est tout ce que des hommes, en agissant, considèrent comme tel.

C'est la tâche de la technologie scientifique et de la thérapeutique de démasquer les erreurs dans leurs domaines respectifs. C'est la tâche de l'économie de réfuter les théories erronées dans le domaine de l'action en société. Mais si des hommes ne suivent pas l'avis de la science, s'ils s'accrochent à leurs préjugés fallacieux, ces erreurs sont une réalité et doivent être prises en compte comme réalité. Les économistes estiment que le contrôle des changes avec l'étranger est inadéquat aux fins visées par ceux qui y recourent. Toutefois, si l'opinion publique ne renonce pas à ses illusions trompeuses, et si les gouvernements, en conséquence, recourent au contrôle des changes, le cours des événements est déterminé par cette attitude. La médecine d'aujourd'hui considère la doctrine des vertus thérapeutiques de la mandragore comme une fable. Mais aussi longtemps que les gens ont tenu cette fable pour une vérité, la mandragore a été un bien économique et des prix ont été payés pour en acquérir. En traitant de prix, l'économie ne demande pas ce que les choses sont aux yeux des tiers, mais ce qu'elles sont dans l'opinion de ceux qui veulent en acquérir. Car elle s'occupe des prix réels, versés et reçus dans des transactions réelles, et non de prix tels qu'ils seraient si les hommes étaient différents de ce qu'ils sont réellement.

Les moyens sont nécessairement toujours limités, c'est-à-dire rares par rapport aux services en vue desquels l'homme désire les utiliser. Si ce n'était pas le cas, ils ne feraient l'objet d'aucune action. Là où l'homme n'est pas entravé par l'insuffisante quantité des choses disponibles, point n'est besoin d'une action quelconque.

Il est courant d'appeler la fin bien ultime, et d'appeler les moyens des biens. En employant cette terminologie les économistes en général pensaient jadis en technologues et non en praxéologistes. Ils distinguaient entre biens gratuits et biens économiques. Ils appelaient biens gratuits les choses qui, étant en abondance au-delà du nécessaire, n'ont pas besoin d'être économisées. Mais de tels biens ne sont à vrai dire l'objet d'aucune action. Ce sont des conditions générales du bien-être humain ; ce sont des éléments du cadre naturel dans lequel l'homme vit et agit. Seuls les biens économiques sont le substrat de l'action. C'est d'eux seulement que traite l'économie.

Les biens économiques qui en eux-mêmes sont aptes à satisfaire les besoins humains directement, et dont la possibilité d'emploi ne dépend pas de l'intervention d'autres biens économiques, sont dits biens de consommation, ou biens du premier ordre. Les moyens qui ne peuvent satisfaire des besoins qu'indirectement, lorsqu'ils sont combinés avec l'apport d'autres biens, sont dits biens de production, ou facteurs de production, ou biens d'ordre plus éloigné ou d'ordre plus élevé. Les services que rend un bien de production consistent à faire apparaître, en combinaison avec des biens de production complémentaires, un produit. Ce produit peut être un bien de consommation ; ce peut être un bien de production qui, lorsqu'il sera combiné avec d'autres biens de production, fera finalement apparaître un bien de consommation. Il est possible de ranger par la pensée les biens de production en échelons selon leur proximité du bien de consommation à la production duquel ils peuvent être employés. Ceux des biens de production qui sont le plus près de la production d'un bien de consommation sont rangés dans le second ordre, et en conséquence ceux qui sont utilisés pour la production de biens de second ordre sont dans le troisième ordre et ainsi de suite.

Le but d'un tel arrangement des biens en ordres est de fournir une base pour la théorie de la valeur et des prix des facteurs de production. Il sera montré plus loin comment l'évaluation et les prix des biens des échelons les plus élevés sont dans la dépendance des biens d'échelons inférieurs produits grâce à leur achat. La première et ultime évaluation des choses extérieures se réfère uniquement aux biens de consommation. Toutes les autres choses sont évaluées en fonction de la part qu'elles jouent dans la production des biens de consommation.

Il n'est par conséquent pas nécessaire en fait de ranger les biens de production en divers échelons, du second au n-ième. II n'est pas moins superflu d'engager de pédantesques discussions pour savoir si tel bien déterminé doit être dit de l'échelon le plus bas ou être plutôt classé dans l'un des ordres plus élevés. Faut-il appeler bien de consommation prêt à être consommé le café en grains verts, ou en grains torréfiés, ou le café moulu, ou le café préparé pour être bu, ou seulement le café préparé et additionné de crème et de sucre ? Cela n'a aucune importance. La façon de parler que nous adoptons est indifférente. Car en ce qui concerne le problème de l'évaluation, tout ce que nous disons à propos d'un bien de consommation peut être appliqué à n'importe quel bien d'ordre plus élevé (excepté ceux de l'ordre le plus élevé) si nous le considérons comme produit.

Un bien économique ne doit pas forcément être incorporé dans un objet tangible. Les biens économiques non matériels sont appelés services.

2 / L'échelle de valeur

L'homme qui agit choisit entre diverses possibilités offertes à son choix. Il préfère l'une des solutions aux autres.

Il est courant de dire que l'homme qui agit a une échelle de besoins ou de valeurs dans l'esprit, quand il arrange ses actions. Sur la base d'une telle gradation, il satisfait ce qui a le plus de valeur, c'est-à-dire ses besoins les plus urgents, et il laisse insatisfait ce qui est de moindre valeur, c'est-à-dire ce qui répond à un besoin moins urgent. Il n'y a pas d'objection à une telle représentation de l'état des choses. Toutefois, l'on ne doit pas oublier que l'échelle des valeurs ou besoins se manifeste seulement dans la réalité de l'action. Ces échelles n'ont pas d'existence indépendante, distincte du comportement effectif des individus. La seule source d'où notre connaissance concernant ces échelles soit déduite est l'observation des actions d'un homme. Toute action est toujours en parfait accord avec l'échelle des valeurs ou besoins parce que ces échelles ne sont rien d'autre qu'un instrument pour interpréter la façon dont agit un homme.

Les doctrines éthiques ont pour but d'établir des échelles de valeurs conformément auxquelles l'homme devrait agir, mais n'agit pas nécessairement toujours. Elles revendiquent pour elles-mêmes la vocation de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, et d'avertir l'homme de ce à quoi il devrait tendre comme au bien suprême. Ce sont des disciplines normatives visant à la connaissance de ce qui devrait être. Elles ne sont pas neutres en ce qui concerne les faits ; elles les jugent du point de vue de critères librement adoptés.

Ce n'est pas là l'attitude de la praxéologie et de l'économie. Elles sont entièrement conscientes du fait que les objectifs d'action des hommes ne sont pas susceptibles d'un examen à partir d'une quelconque référence absolue. Les fins ultimes sont des donnés ultimes, elles sont purement subjectives, elles diffèrent selon les gens et, pour les mêmes gens selon les divers moments de leur existence. La praxéologie et l'économie s'occupent des moyens d'atteindre les buts que les individus choisissent de donner à leurs actions. Elles n'expriment aucun avis sur des problèmes tels que : le sybaritisme est-il ou non meilleur que l'ascétisme. Elles n'appliquent aux moyens qu'un seul critère, à savoir : sont-ils ou non appropriés à l'obtention des résultats que visent les hommes en agissant.

Les notions d'anormalité et de perversion n'ont par conséquent aucune place en économie. Elle ne dit pas qu'un homme est pervers parce qu'il préfère le désagréable, le nuisible et le pénible à ce qui est agréable, bienfaisant et plaisant. Elle dit seulement qu'il est différent d'autres gens, qu'il aime ce que d'autres détestent ; qu'il considère comme utile ce que d'autres souhaitent éviter ; qu'il prend plaisir à endurer des souffrances que d'autres évitent parce que cela leur fait mal. Les notions polaires de normal et de pervers peuvent être employées en anthropologie pour distinguer entre ceux qui se comportent comme font la plupart des gens, et les déviants ou les exceptions atypiques ; elles peuvent être utilisées en biologie pour distinguer entre ceux dont le comportement préserve les forces vitales, et ceux dont le comportement est autodestructeur ; elles peuvent être employées dans un sens éthique pour distinguer entre ceux qui se conduisent correctement, et ceux qui agissent autrement qu'ils ne devraient. Néanmoins, dans le cadre d'une science théorique de l'agir humain, il n'y a pas de place pour une telle distinction. Tout examen des buts ultimes s'avère purement subjectif et par conséquent arbitraire.

La valeur est l'importance que l'homme qui agit attache à ses buts ultimes. C'est seulement aux buts ultimes qu'est assignée la valeur primaire et originelle. Les moyens sont affectés d'une valeur par dérivation, selon leur capacité de contribuer à atteindre les objectifs ultimes. Leur évaluation est dérivée de l'évaluation des objectifs respectifs. Ils n'ont d'importance pour l'homme que pour autant qu'ils lui rendent possible d'atteindre certains buts.

La valeur n'est pas intrinsèque, elle n'est pas dans les choses. Elle est en nous ; elle est la façon dont l'homme réagit aux états de son environnement.

La valeur n'est pas non plus dans les mots et les doctrines. Elle se reflète dans la conduite de l'homme. Ce qui compte, ce n'est pas ce qu'un homme, ou un groupe d'hommes, disent à propos de la valeur ; c'est comment ils agissent. La rhétorique des moralistes et l'emphase des programmes de partis ont leur signification en elles-mêmes. Mais elles n'influent sur le cours des événements, que pour autant qu'elles déterminent effectivement les actions des hommes.

3 / L'échelle des besoins

Nonobstant toutes les déclarations en sens contraire, l'immense majorité des hommes visent avant tout à une amélioration de leurs conditions matérielles de bien-être. Ils désirent plus et de meilleure nourriture, de meilleures maisons et vêtures, et mille autres agréments. 11s recherchent l'abondance et la santé. Prenant acte de ces objectifs, la physiologie appliquée s'efforce de déterminer quels moyens sont les meilleurs pour fournir le plus possible de satisfaction. Elle distingue, de ce point de vue, entre les besoins de l'homme « réels » et les appétits imaginaires ou factices. Elle enseigne aux gens comment ils doivent agir et ce à quoi ils doivent viser en tant que moyen.

L'importance de telles doctrines est évidente. De son point de vue, le physiologiste a raison de distinguer entre l'action raisonnable et l'action contraire à son dessein. Il a raison d'opposer les méthodes d'alimentation judicieuses à celles qui sont malavisées. Il peut condamner certains modes de comportement comme absurdes et contraires aux besoins « réels ». Toutefois, de tels jugements sont à côté du sujet, pour une science qui s'intéresse à la réalité de l'agir humain. Ce n'est pas ce qu'un homme devrait faire, mais ce qu'il fait, qui compte pour la praxéologie et l'économie. L'hygiène peut avoir raison ou tort d'appeler poisons l'alcool et la nicotine. Mais l'économie doit expliquer les prix du tabac et des spiritueux tels qu'ils sont, non tels qu'ils seraient dans des conditions différentes.

Il n'y a pas de place réservée dans le champ de l'économie, pour une échelle des besoins différente de l'échelle des valeurs, telle que celle-ci se reflète dans le comportement effectif de l'homme. L'économie s'occupe de l'homme réel, faible et sujet à erreur comme il l'est, et non d'êtres idéaux, omniscients et parfaits comme seuls pourraient l'être des dieux.

4 / L'action en tant qu'échange

L'action est un essai de substituer un état plus satisfaisant des choses, à un état qui l'est moins. Nous appelons échange une telle altération volontairement provoquée. Une situation moins satisfaisante est troquée contre une plus satisfaisante. Ce qui agrée moins est abandonné pour ce qui plaît davantage. Ce qui est abandonné est appelé le prix payé pour obtenir le résultat cherché. La valeur du prix payé est appelé coût. Les coûts sont égaux à la valeur attachée à la satisfaction qu'il faut abandonner pour atteindre l'objectif visé.

La différence entre la valeur du prix payé (les coûts encourus) et celle du résultat obtenu est appelée gain, profit ou rendement net. Le profit, dans ce sens primaire, est purement subjectif, c'est un accroissement dans le bien-être de l'individu agissant, c'est un phénomène psychique qui ne peut être mesuré ni pesé. Il y a un plus ou un moins dans l'élimination de la gêne ressentie ; mais de combien une satisfaction surpasse une autre satisfaction ne peut être que ressenti ; on ne peut l'établir et le définir d'une façon objective. Un jugement de valeur ne mesure pas, il range en une série de degrés, il établit une gradation. Il exprime un ordre de préférence et de séquence, mais il n'est pas l'expression d'une mesure ou d'un poids. Seuls les nombres ordinaux lui sont applicables, non les nombres cardinaux.

Il est vain de parler d'un calcul des valeurs, quel qu'il soit. Le calcul n'est possible qu'avec des nombres cardinaux. La différence entre l'évaluation de deux états de choses est entièrement psychique et personnelle. Elle n'est pas susceptible d'être projetée dans le monde extérieur. Elle ne peut être sentie que par l'individu. Elle ne peut être communiquée ni signifiée à aucun de ses semblables. C'est une grandeur d'intensité.

La physiologie et la psychologie ont élaboré diverses méthodes, au moyen desquelles elles prétendent avoir trouvé un susbstitut à l'irréalisable mesure des grandeurs d'intensité. Il n'est pas besoin pour l'économie d'entrer dans un examen de ces artifices discutables. Leurs partisans mêmes se rendent compte qu'ils ne sont pas applicables aux jugements de valeur. Mais même s'ils l'étaient, ils seraient sans portée sur les problèmes économiques. Car l'économie observe les actions comme telles, et non les faits psychiques qui débouchent sur des actions précises.

Il arrive à maintes reprises qu'une action n'atteint pas le but recherché. Parfois le résultat, bien qu'inférieur au but visé, est cependant un progrès lorsque comparé à l'état de choses antérieur ; il y a, alors, encore un profit, bien que moindre que le profit attendu. Mais il peut arriver que l'action produise un état de choses moins désirable que la situation antérieure qu'elle entendait modifier. Dans ce cas la différence entre l'évaluation du résultat et les coûts encourus est appelée perte.