George Orwell:1984 - Deuxième Partie - Chapitre IV

De Librairal


George Orwell:1984 - Deuxième Partie - Chapitre IV


Anonyme


Chapitre IV
1984
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Auteur : George Orwell
Genre
roman
Année de parution
1948
De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. Big Brother vous regarde, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.
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Winston jeta un regard circulaire dans la petite chambre râpée qui était au-dessus du magasin de M. Charrington. Le grand lit, près de la fenêtre, était fait, avec des couvertures déchirées et un traversin découvert. La pendule ancienne, au cadran de douze heures, faisait entendre son tic-tac sur la cheminée. Dans un coin, sur la table pliante, le presse-papier de verre qu’il avait acheté lors de sa dernière visite luisait faiblement dans la demi-obscurité. Sur la galerie de la cheminée, il y avait un fourneau à pétrole en étain martelé, une casserole et deux tasses fournis par M. Charrington. Winston alluma le brûleur et mit à bouillir de l’eau et quelques tablettes de saccharine. Les aiguilles de la pendule indiquaient sept, vingt. Il était réellement dix-neuf heures vingt. Elle devait arriver à dix-neuf heures trente.

Folie, folie, lui répétait son cœur. Folie consciente, gratuite, qui mènerait au désastre. De tous les crimes que pouvait commettre un membre du Parti, c’était celui-ci qui pouvait le moins se dissimuler. À la vérité, l’idée l’avait d’abord hanté sous forme d’une vision de presse-papier de verre reflété par la surface de la table. Ainsi qu’il l’avait prévu, M. Charrington n’avait fait aucune difficulté pour louer la chambre. Il était visiblement content de gagner quelques dollars. Il ne fut pas non plus choqué et ne se montra pas agressivement compréhensif quand il fut entendu que Winston désirait la chambre pour des rendez-vous d’amour. Au contraire, son regard se fit lointain, il parla de généralités, d’un air si délicat qu’il donnait l’impression d’être devenu en partie invisible.

L’isolement, dit-il, avait son prix. Chacun désirait disposer d’un endroit où se trouver seul à l’occasion. Cet endroit trouvé, c’était la moindre des politesses que celui qui était au courant gardât pour lui ce qu’il savait. Il ajouta même, avec presque l’air de s’effacer et de cesser d’exister, qu’il y avait deux entrées à la maison, dont l’une par la cour de derrière, qui donnait sur une allée.

Quelqu’un chantait sous la fenêtre. Winston, protégé par le rideau de mousseline, regarda au-dehors. Le soleil de juin était encore haut dans le ciel et, en bas, dans la cour baignée de soleil, une femme aux avant-bras d’un brun rouge, qui portait, attaché à la taille, un tablier en toile à sac, marchait en clopinant entre un baquet à laver et une corde à sécher. Monstrueuse et solide comme une colonne romane, elle épinglait sur la corde des carrés blancs dans lesquels Winston reconnut des couches de bébé. Dès que sa bouche n’était pas obstruée par des épingles à linge, elle chantait d’une voix puissante de contralto.

Ce n’était qu’un rêve sans espoir.
Il passa comme un soir d’avril, un soir.
Mais un regard, un mot, les rêves ont recommencé.
Ils ont pris mon cœur, ils l’ont emporté.

L’air avait couru dans Londres pendant les dernières semaines. C’était une de ces innombrables chansons, toutes semblables, que la sous-section du Commissariat à la Musique publiait pour les prolétaires. Les paroles de ces chansons étaient composées, sans aucune intervention humaine, par un instrument appelé versificateur. Mais la femme chantait d’une voix si mélodieuse qu’elle transformait en un chant presque agréable la plus horrible stupidité.

Winston pouvait entendre le chant de la femme, le claquement de ses chaussures sur les dalles, les cris des enfants dans la rue et, quelque part dans le lointain, le grondement sourd du trafic de la cité. La chambre paraissait cependant curieusement silencieuse, grâce à l’absence de télécran.

« Folie ! folie ! folie ! » pensa-t-il encore. Il était inconcevable qu’ils pussent fréquenter cet endroit plus de quelques semaines sans être pris. Mais la tentation d’avoir un coin secret qui fût vraiment à eux, qui fût dans une maison, accessible, sous la main, avait été trop forte pour tous deux. Après leur visite au beffroi, il leur avait été impossible, pendant quelque temps, d’organiser des rencontres. En prévision de la Semaine de la Haine, les heures de travail avaient été rigoureusement augmentées. Elle n’aurait lieu que dans plus d’un mois, mais les préparatifs grandioses et compliqués qu’elle exigeait, entraînaient pour tout le monde un surcroît de travail. Finalement, ils s’arrangèrent tous deux pour avoir le même jour un après-midi de liberté. Ils s’étaient entendus pour retourner à la clairière du bois. La veille, ils se rencontrèrent un court instant dans la rue. Comme d’habitude, Winston regardait à peine Julia tandis qu’ils se laissaient emporter par la foule. Mais le bref coup d’œil qu’il lui jeta lui apprit qu’elle était plus pâle que de coutume.

– Rien à faire, murmura-t-elle aussitôt qu’elle jugea pouvoir parler sans danger. Pour demain, je veux dire.

– Quoi ?

– Demain après-midi, je ne peux pas venir.

– Pourquoi ?

– Oh ! Pour la raison habituelle. C’est venu plus tôt cette fois.

Il fut, pendant un moment, pris d’une violente colère. Pendant ce mois de fréquentation, la nature de son sentiment pour elle avait changé. Au début, il comportait peu de vraie sensualité. Leur premier contact amoureux avait été simplement un acte de volonté. Mais ce fut différent après la deuxième fois. L’odeur de ses cheveux, le goût de sa bouche, le contact de sa peau, semblaient s’être introduits en lui ou dans l’air qui l’entourait. Quand elle dit qu’elle ne pouvait venir, il eut l’impression qu’elle le trompait. Mais, juste à cet instant, la foule les poussa l’un contre l’autre et leurs mains se rencontrèrent par hasard. Elle pressa rapidement le bout des doigts de Winston, comme pour solliciter, non son désir, mais son affection. L’idée vint à Winston que, lorsqu’on vivait avec une femme, ce désappointement périodique était un événement normal. Une profonde tendresse, qu’il n’avait pas encore ressentie pour elle, s’empara de lui.

Il aurait voulu qu’ils fussent un couple de mariés de dix ans. Il aurait voulu pouvoir se promener avec elle dans la rue, exactement comme ils le faisaient, mais ouvertement et sans crainte, et parler de choses ordinaires en achetant de petits objets pour leur ménage. Il aurait voulu par-dessus tout avoir un endroit où ils pourraient être seuls sans se sentir obligés de faire l’amour chaque fois qu’ils se rencontraient.

Ce ne fut pas réellement à cet instant, mais à un moment du jour suivant que l’idée lui vint de louer la chambre de M. Charrington. Quand il en parla à Julia, elle accepta avec une promptitude inattendue. Tous deux savaient que c’était une folie. C’était comme s’ils se rapprochaient volontairement de leurs tombes. Tandis qu’il attendait, assis au bord du lit, il pensa une fois de plus aux caves du ministère de l’Amour. Le rythme suivant lequel l’horrible destinée à laquelle ils étaient voués entrait dans la conscience et en sortait, était curieux. Il était là, ce destin, son heure était fixée dans l’avenir. Il précédait la mort aussi sûrement que 99 précède 100. On ne pouvait l’éviter, mais peut-être pouvait-on en reculer l’échéance. Et pourtant, il arrivait que l’on choisisse, par un acte conscient, volontaire, d’écourter l’intervalle par lequel on en était séparé.

Un pas rapide se fit entendre dans l’escalier. Julia fit irruption dans la pièce. Elle portait un sac à outils, en grosse toile brune, dont il l’avait vue chargée, maintes fois, dans les bâtiments du ministère. Il s’élança pour la prendre dans ses bras, mais elle se dégagea assez rapidement, car elle tenait encore le sac à outils.

– Une seconde, dit-elle. Laisse-moi seulement te montrer ce que j’apporte. Tu as apporté de cet immonde café de la Victoire ? Je pensais que tu l’aurais fait. Tu peux le mettre de côté, nous n’en aurons pas besoin. Regarde.

Elle s’agenouilla, ouvrit le sac et en sortit pêle-mêle quelques clefs anglaises et un tournevis qui en remplissaient la partie supérieure. En dessous, il y avait une quantité de paquets bien faits, enveloppés de papier.

Le premier paquet qu’elle passa à Winston provoquait une sensation étrange, mais vaguement familière. Il était plein d’une substance lourde et friable qui cédait quand on y touchait.

– Ce n’est pas du sucre ? demanda-t-il.

– Du vrai sucre. Pas de la saccharine, du sucre. Et voilà une miche de pain, du vrai pain blanc, pas notre horrible substance, et un petit pot de confitures. Et voici une boîte de lait. Mais vois ! Je suis vraiment fière de celui-là. J’ai dû l’envelopper d’un bout de toile à sac parce que...

Mais elle n’avait pas besoin de lui dire pourquoi elle l’avait enveloppé. Le parfum se répandait déjà dans la pièce, un parfum riche et chaud qui semblait être une émanation de sa première enfance, mais qu’on pouvait encore rencontrer. Parfois, avant le claquement d’une porte, il se répandait dans un passage, parfois il se diffusait mystérieusement dans la foule. On le respirait un instant puis on le perdait.

– C’est du café, murmura-t-il, du vrai café.

– C’est le café du Parti intérieur. Il y en a là un kilo entier, dit-elle.

– Comment as-tu fait pour te procurer tout cela ?

– C’est tout des victuailles du Parti intérieur. Ils ne sont privés de rien, ces porcs, de rien. Mais naturellement, les garçons, les serviteurs, les gens chipent des choses et... vois, j’ai aussi un petit paquet de thé.

Winston s’était accroupi près d’elle. Il déchira un coin de paquet et l’ouvrit.

– C’est du vrai thé. Pas des feuilles de mûres.

– Il y a eu dernièrement un arrivage de thé. Ils ont pris l’Inde ou quelque autre pays, dit-elle vaguement. Mais écoute, mon chéri. Je voudrais que tu me tournes le dos pendant trois minutes. Va t’asseoir de l’autre côté du lit. Pas trop près de la fenêtre. Et ne te retourne pas avant que je ne te le dise.

Winston regarda distraitement à travers le rideau de mousseline. En bas, dans la cour, la femme aux bras rouges évoluait encore entre le baquet et la corde. Elle ôta de sa bouche deux épingles de bois et chanta avec sentiment :

On dit que le temps guérit toute blessure,
On dit que l’on peut toujours oublier.
Mais la vie est toujours là et tout le temps qu’elle dure,
Par la joie ou par les pleurs toujours mon cœur est travaillé.

Elle semblait connaître par cœur toute la rengaine. Sa voix s’élevait dans la douceur de l’air d’été, mélodieuse et chargée d’heureuse mélancolie. On avait l’impression qu’elle eût été parfaitement heureuse, pourvu que le soir de juin fût infini et le nombre de couches inépuisable, heureuse de rester là des milliers d’années à attacher des couches et chanter des stupidités. Winston fut frappé par le fait étrange qu’il n’avait jamais entendu chanter, seul et spontanément, un membre du Parti. Cela aurait paru légèrement non orthodoxe, ce serait une excentricité dangereuse, comme de se parler à soi-même. Peut-être était-ce seulement quand les gens n’étaient pas loin de la famine qu’ils avaient des raisons de chanter.

– Maintenant, tu peux te retourner, dit Julia.

Il se retourna et, pendant une seconde, faillit presque ne pas la reconnaître. Il s’était attendu à la voir nue. Mais elle n’était pas nue. La transformation qu’elle avait opérée était beaucoup plus surprenante que cela. Elle s’était fardé le visage.

Elle avait dû se glisser dans quelque magasin des quartiers prolétaires et acheter un assortiment complet de produits de beauté. Ses lèvres étaient d’un rouge foncé, ses joues étaient fardées, son nez poudré. Il y avait même sous les yeux un soupçon de quelque chose qui les avivait. Ce n’était pas fait très habilement. Mais les références de Winston en la matière ne valaient pas cher. Jamais auparavant il n’avait vu ou imaginé une femme du Parti avec du fard sur le visage. Avec seulement quelques touches de couleur où il fallait, elle était devenue, non seulement beaucoup plus jolie, mais, surtout, beaucoup plus féminine. Ses cheveux courts et sa blouse de jeune garçon ajoutaient plutôt à cet effet. Quand il la prit dans ses bras, une vague de parfum de violette synthétique lui vint aux narines. Il se souvint de la pénombre d’une cuisine en sous-sol et de la bouche caverneuse d’une femme. Elle avait employé exactement le même parfum, mais cela ne semblait pas, en cet instant, avoir d’importance.

– Du parfum aussi ! dit-il.

– Oui, chéri, du parfum aussi. Et sais-tu ce que je vais faire la prochaine fois ? Je vais me procurer une réelle robe de femme et la porter à la place de ces saloperies de culottes. J’aurai des bas de soie et des chaussures à talons hauts. Dans cette pièce, je serai une femme, pas une camarade du Parti.

Ils enlevèrent leurs vêtements et grimpèrent sur l’immense lit de mahogany. C’était la première fois que Winston se déshabillait et se mettait nu en sa présence. Jusqu’alors, il avait été trop honteux de son corps pâle et maigre, des varices en saillie sur ses mollets, de la tache décolorée au-dessus de son cou-de-pied.

Il n’y avait pas de draps, mais la couverture sur laquelle ils s’étendirent était élimée et lisse. Les dimensions et l’élasticité du lit les étonnèrent tous deux.

– C’est certainement plein de punaises, mais qu’importe ! dit Julia.

On ne voyait jamais alors de lit pour deux, sauf chez les prolétaires. Il était arrivé à Winston, pendant son enfance, de dormir dans un lit de ce genre. Julia, autant qu’elle pût s’en souvenir, ne s’était jamais trouvée dans un semblable lit.

Ils dormirent un moment. Quand Winston se réveilla, les aiguilles de la pendule avaient tourné et atteignaient presque le chiffre neuf. Il ne bougea point, parce que, au creux de son bras, la tête de Julia endormie reposait. Une grande partie de son fard était passée sur le visage de Winston et sur le traversin, mais une légère teinte rouge faisait encore ressortir la beauté de sa pommette. Un rayon jaune du soleil couchant tombait au pied du lit et éclairait la cheminée où l’eau bouillait à gros bouillons dans la casserole. Dans la cour, en bas, la femme avait cessé de chanter, mais les cris des enfants dans la rue flottaient assourdis dans la chambre.

Winston se demanda vaguement si, dans le passé aboli, cela avait été un événement normal de dormir dans un lit comme celui-ci, dans la fraîcheur d’un soir d’été, d’être un homme et une femme sans vêtements, de faire l’amour quand on le voulait, de converser sur des sujets que l’on choisissait, de ne sentir aucune obligation de se lever, d’être simplement étendu et d’écouter les sons paisibles de l’extérieur. Sûrement, il n’y avait jamais eu d’époque où cela aurait paru naturel...

Julia se réveilla, se frotta les yeux, se souleva et s’appuya sur un coude pour regarder le fourneau à pétrole.

– La moitié de l’eau s’est évaporée, dit-elle. Je vais tout de suite me lever et faire du café. Nous avons une heure. À quelle heure éteint-on, chez toi ?

– À vingt-trois heures et demie.

– À mon foyer, c’est vingt-trois heures. Mais il nous faudra rentrer plus tôt que cela parce que... Hé ! Dehors, sale bête !

Elle se retourna dans le lit, attrapa un soulier sur le parquet et le lança avec violence dans un angle de la pièce, d’une détente brusque et juvénile du bras, exactement comme il l’avait vue, un matin, lancer le dictionnaire contre Goldstein pendant les Deux Minutes de la Haine.

– Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il surpris.

– Un rat. J’ai vu pointer son sale museau hors de la boiserie. Il y a un trou, là. Mais je lui ai foutu les foies.

– Des rats, murmura Winston. Dans cette chambre !

– Il y en a partout, dit Julia avec indifférence en se recouchant. Nous en avons même dans la cuisine, au foyer. Il y a des parties de Londres où ils fourmillent. Savais-tu qu’ils attaquent les enfants ? Oui, des enfants. Dans certaines rues, les femmes n’osent pas laisser un bébé tout seul deux minutes. Ce sont les grands gros bruns. Et l’horrible, c’est que ces sales bêtes, toujours...

– Tais-toi, dit Winston, les yeux étroitement fermés.

– Chéri ! Tu es devenu tout pâle ! Qu’y a-t-il ? Ce sont les rats qui te donnent mal au cœur ?

– De toutes les horreurs du monde... un rat !

Elle se pressa contre lui, enroula ses membres autour de lui, comme pour le rassurer avec la chaleur de son corps. Il ne rouvrit pas les yeux immédiatement. Il avait eu, pendant quelques minutes, l’impression de revivre un cauchemar qui, au cours des années, revenait de temps en temps. C’était toujours à peu près le même. Il était debout devant un mur d’ombre, et de l’autre côté de ce mur, il y avait quelque chose d’intolérable, quelque chose de trop horrible pour être affronté. Dans son rêve, son sentiment profond était toujours un sentiment de duperie volontaire, car, en fait, il savait ce qu’il y avait derrière le mur d’ombre. Il aurait même pu, d’un effort mortel, comme s’il arrachait un morceau de son propre cœur, tirer la chose en pleine lumière. Il se réveillait toujours sans avoir découvert ce que c’était. Mais cela se rapportait, d’une manière ou d’une autre, à ce qu’allait dire Julia quand il lui avait coupé la parole.

– Excuse-moi, dit-il. Ce n’est rien. Je n’aime pas les rats, c’est tout.

– Ne te tourmente pas, chéri, ces sales brutes de rats n’entreront pas ici. Avant que nous partions, je vais boucher le trou avec un bout de toile à sac et la prochaine fois que nous viendrons, j’apporterai un peu de plâtre et je le fermerai proprement, tu verras.

L’instant de panique aveugle était déjà à moitié oublié. Légèrement honteux de lui-même, Winston s’assit, appuyé au dossier du lit. Julia se leva, enfila sa combinaison et fit le café. L’odeur qui montait de la casserole était si puissante et si excitante qu’ils fermèrent la fenêtre, de peur qu’elle ne fût remarquée par quelqu’un du dehors et qu’elle n’éveillât la curiosité. Ce qui était même meilleur que le goût du café, c’était le velouté donné par le sucre, sensation que Winston, après des années de saccharine, avait presque oubliée.

Une main dans sa poche, l’autre tenant une tartine de confiture, Julia errait dans la pièce. Elle regarda la bibliothèque avec indifférence, indiqua le meilleur moyen de réparer la table pliante, se laissa tomber dans le fauteuil usé pour voir s’il était confortable, regarda l’absurde pendule aux douze chiffres avec un amusement bienveillant. Elle apporta le presse-papier de verre sur le lit pour le voir sous une lumière plus vive. Winston le lui prit des mains, fasciné comme toujours par l’aspect doux et la transparence liquide du verre.

– Que penses-tu que ce soit ? demanda Julia.

– Je ne pense pas que ce soit quelque chose. Je veux dire, je ne pense pas que cela ait jamais été destiné à servir. C’est ce que j’aime en lui. C’est un petit morceau d’Histoire que l’on a oublié de falsifier. C’est un message d’il y a cent ans, si l’on sait comment le lire.

– Et ce tableau, là-haut ? (elle indiquait, de la tête, la gravure sur le mur en face d’elle) est-ce qu’il est vieux d’un siècle ?

– Plus que cela. Deux siècles, peut-être. Il est absolument impossible aujourd’hui de découvrir l’âge de quoi que ce soit.

Elle traversa la pièce.

– Voici l’endroit où cette saloperie de bête a passé le nez, dit-elle, en frappant sur la boiserie immédiatement sous le tableau. – Elle regarda le tableau. – Où ça se tient ? J’ai vu ça quelque part.

– C’est une église, ou tout au moins c’en était une. On l’appelait l’église de Saint-Clément.

Le fragment de refrain que lui avait appris M. Charrington lui revint à l’esprit, et il ajouta, à demi nostalgique : « Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément. »

À sa stupéfaction, elle répondit au vers par un vers.

– Tu me dois trois farthings, disent les cloches de Saint-Martin.

– Quand me paieras-tu ? disent les cloches du Vieux Bailey.

– Je ne me souviens pas de la suite. Mais je me rappelle en tout cas que cela se termine ainsi : « Voici une chandelle pour aller vous coucher, voici un couperet pour vous couper la tête ! »

C’était comme les deux moitiés d’un contreseing. Mais il devait y avoir une autre ligne après « les cloches du Vieux Bailey ». Peut-être pourrait-on l’extraire de la mémoire de M. Charrington, si elle était convenablement excitée.

– Qui t’a appris cela ? demanda-t-il.

– Mon grand-père. Il avait l’habitude de me le répéter quand j’étais petite. Il a été vaporisé quand j’avais huit ans. En tout cas, il disparut. Je me demande ce que c’était, un citron, ajouta-t-elle, sans logique. J’ai vu des oranges. C’est une sorte de fruit rond et jaune, avec une peau épaisse.

– Je me souviens des citrons, dit Winston. Ils étaient très connus entre 1950 et 1959. Ils étaient tellement acides qu’on avait les dents glacées, rien qu’à les sentir.

— Je suis sûre qu’il y a des punaises derrière ce tableau, dit Julia. Je le descendrai un de ces jours et je lui donnerai un bon coup de torchon. Je crois qu’il est presque temps de nous en aller. Il faut que je lave ma figure pour enlever ce fard. Quel ennui ! J’enlèverai ensuite de ton visage le rouge à lèvres.

Winston resta couché quelques minutes encore. La chambre s’assombrissait. Il se tourna vers la lumière et resta étendu, les yeux fixés sur le presse-papier de verre. Il y avait en cet objet une telle profondeur ! Il était pourtant presque aussi transparent que l’air. C’était comme si la surface du verre était une arche du ciel enfermant un monde minuscule avec son atmosphère complète. Il avait l’impression de pouvoir y pénétrer. Il s’imaginait, il ressentait que, pour de bon, il était à l’intérieur du verre, avec le lit de mahogany, la table pliante, la pendule, la gravure ancienne et le presse-papier lui-même. Le presse-papier était la pièce dans laquelle il se trouvait, et le corail était la vie de Julia et la sienne, fixées dans une sorte d’éternité au cœur du cristal.