George Orwell:1984 - Deuxième Partie - Chapitre VIII

De Librairal


George Orwell:1984 - Deuxième Partie - Chapitre VIII


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Chapitre VIII
1984
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Auteur : George Orwell
Genre
roman
Année de parution
1948
De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. Big Brother vous regarde, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.
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Ils l’avaient fait, à la fin. Ils l’avaient fait.

La pièce dans laquelle ils se trouvaient était longue et éclairée d’une lumière douce. La voix diminuée du télécran n’était plus qu’un murmure bas. La richesse du tapis bleu sombre donnait, quand on marchait, l’impression du velours. À l’extrémité de la pièce, O’Brien, assis à une table, sous une lampe à abat-jour vert, avait, de chaque côté de lui, un monceau de papiers. Il n’avait pas pris la peine de lever les yeux quand le domestique avait introduit Winston et Julia.

Le cœur de Winston battait si fort qu’il se demandait s’il pourrait parler. « Ils l’avaient fait, ils l’avaient fait. » C’est tout ce qu’il pouvait penser. Cela avait été un acte imprudent de venir là, et une pure folie d’arriver ensemble, bien qu’à la vérité ils fussent venus par des chemins différents et ne se soient rencontrés qu’à la porte d’O’Brien. Mais de marcher seulement dans un tel lieu demandait un effort des nerfs.

Ce n’était qu’en de très rares occasions qu’on voyait l’intérieur d’appartements de membres du Parti intérieur ou même que l’on pénétrait dans le quartier de la ville où ils vivaient. L’atmosphère générale de l’énorme bloc d’appartements, la richesse et les vastes dimensions de tout ce qui s’y trouvait, les odeurs non familières de la bonne nourriture et du bon tabac, les ascenseurs silencieux et incroyablement rapides qui montaient et descendaient sans secousses, les serviteurs, en veste blanche qui se dépêchaient çà et là, tout était intimidant.

Quoiqu’il eût un bon prétexte pour venir là, Winston était hanté à chaque pas par la crainte qu’un garde en uniforme noir n’apparaisse soudain à un détour, ne lui demande ses papiers et ne lui ordonne de sortir. Le domestique d’O’Brien, cependant, les avait reçus tous deux sans hésitation. C’était un petit homme aux cheveux noirs, vêtu d’une veste blanche, qui avait un visage en forme de losange, absolument sans expression, qui pouvait être un visage de Chinois.

Dans le passage à travers lequel il les conduisit, le parquet était couvert d’un épais tapis. Les murs étaient couverts d’un papier crème, les lambris étaient blancs, le tout d’une propreté exquise. Cela aussi était intimidant. Winston ne pouvait se rappeler avoir jamais vu un couloir dont les murs ne fussent pas salis par le frottement des corps.

O’Brien avait entre les mains un bout de papier et semblait l’étudier attentivement. Son lourd visage, penché de telle sorte qu’on pouvait voir la ligne de son nez, paraissait à la fois formidable et intelligent. Pendant peut-être vingt secondes, il resta assis sans bouger. Puis il rapprocha de lui le phonoscript et lança un message dans le jargon hybride des ministères :

Item un virgule cinq virgule sept approuvés entièrement stop suggestion contenue item six absolument ridicule frisant crimepensée annuler stop interrompre construction sage d’abord avoir estimations plus complètes machinerie aérienne stop fin message.

Il se leva délibérément de sa chaise et s’avança vers eux d’un pas assourdi par le tapis. Un peu de l’atmosphère officielle semblait s’être détachée de lui en même temps que les mots novlangue, mais son expression était plus sombre que de coutume, comme s’il n’était pas content d’être dérangé.

La terreur que ressentait Winston fut soudain traversée par une pointe d’embarras. Il lui parut tout à fait possible qu’il eût simplement commis une stupide erreur. Quelle preuve réelle avait-il, en effet, qu’O’Brien fût une sorte de conspirateur politique ? Rien qu’un éclair des yeux et une unique remarque équivoque. Hors cela, il n’y avait que ses propres secrètes suppositions fondées sur un rêve. Il ne pouvait même pas se rabattre sur le prétexte qu’il était venu emprunter le dictionnaire car, dans ce cas, la présence de Julia ne s’expliquait pas.

O’Brien, en passant devant le télécran, parut frappé d’une idée. Il s’arrêta, se tourna et pressa un bouton sur le mur. Il y eut un bruit sec et aigu. La voix s’était arrêtée.

Julia laissa échapper un petit cri, une sorte de cri de surprise. Même dans sa panique, Winston fut trop abasourdi pour pouvoir tenir sa langue.

– Vous pouvez le fermer ! s’exclama-t-il.

– Oui, répondit O’Brien. Nous pouvons le fermer. Nous avons ce privilège.

Il était maintenant devant eux. Sa carrure solide dominait celle des deux autres et l’expression de son visage était encore indéchiffrable. Il attendait, avec quelque rigidité, que Winston parlât. Mais sur quel sujet ? Même alors, on pouvait parfaitement concevoir qu’il était simplement un homme occupé qui se demandait avec irritation pourquoi on l’avait interrompu. Personne ne parlait. Après l’arrêt du télécran, un silence de mort parut régner dans la pièce. Les secondes passaient, énormes. Winston, avec difficulté, continua à tenir les yeux fixés sur ceux de O’Brien. Le visage sombre s’adoucit alors soudain en ce qui aurait pu être une ébauche de sourire. De son geste caractéristique, O’Brien ajusta ses lunettes sur son nez.

– Le dirai-je, ou voulez-vous le dire ? demanda-t-il.

– Je le dirai, répondit promptement Winston. Cette chose est-elle réellement fermée ?

– Oui. Tout est fermé. Nous sommes seuls.

– Nous sommes venus ici parce que...

Il s’arrêta, réalisant pour la première fois le manque de précision de ses propres motifs. Comme il ne savait pas, en fait, quelle sorte d’aide il attendait d’O’Brien, il ne lui était pas facile de dire pourquoi il était venu. Il poursuivit, conscient que ce qu’il disait devait avoir un son faible et prétentieux.

– Nous croyons qu’il existe une sorte de conspiration, de secrète organisation qui travaille contre le Parti, et que vous en êtes un des membres. Nous désirons nous joindre à cette organisation et travailler pour elle. Nous sommes des ennemis du Parti. Nous ne croyons pas aux principes de l’Angsoc. Nous sommes des criminels par la pensée. Nous commettons l’adultère. Je vous dis cela parce que nous voulons nous mettre à votre merci. Si vous désirez que nous nous accusions d’une autre façon, nous sommes prêts.

Winston s’arrêta et regarda par-dessus son épaule avec la sensation que la porte s’était ouverte. En effet, le petit serviteur au visage jaune était entré sans frapper. Winston vit qu’il portait un plateau sur lequel se trouvaient des verres et une carafe.

– Martin est des nôtres, dit O’Brien impassible. Par ici les verres, Martin. Déposez-les sur la table ronde. Assez de chaises ? Alors nous ferions aussi bien de nous asseoir confortablement pour parler. Apportez une chaise pour vous, Martin. Nous allons parler affaires. Vous pouvez, pendant dix minutes, cesser d’être un domestique.

Le petit homme s’assit, tout à fait à son aise, et cependant avec encore l’air d’un serviteur, l’air d’un valet jouissant d’un privilège. Winston le regarda du coin de l’œil. Il comprit que l’homme jouait une partie qui engageait toute sa vie et qu’il estimait dangereux d’abandonner, même pour un instant, la personnalité qu’il avait adoptée.

O’Brien saisit la carafe par le col et emplit les verres d’un liquide rouge foncé. Ce geste éveilla chez Winston le souvenir confus de quelque chose qu’il avait vu il y avait longtemps sur un mur ou une palissade, une grande bouteille faite de becs électriques, qui semblait s’élever et s’abaisser et verser son contenu dans un verre. Vue de dessus, la substance paraissait presque noire, mais dans la carafe, elle luisait comme un rubis. Elle avait une odeur aigre-douce. Il vit Julia prendre son verre et le flairer avec une franche curiosité.

– Cela s’appelle du vin, dit O’Brien avec un faible sourire. Vous le connaissez par les livres, sans doute. Je crains qu’il n’y en ait pas beaucoup qui aille au Parti extérieur. – Son visage reprit son expression solennelle et il leva son verre. Je pense qu’il est bon de commencer par porter un toast. À Notre Chef, Emmanuel Goldstein.

Winston prit son verre avec une certaine avidité. Le vin était un breuvage qu’il connaissait par ses lectures et dont il rêvait. Comme le presse-papier de verre ou les bouts-rimés que M. Charrington se rappelait à demi, il appartenait à un passé romantique disparu, le vieux temps, comme il l’appelait en secret. Il avait toujours pensé, il ne savait pourquoi, que le vin était excessivement sucré, comme la confiture de mûres, et qu’il avait un effet immédiatement enivrant. En réalité, quand il en vint à l’avaler, il fut tout à fait désappointé. En réalité, après avoir bu du gin pendant des années, c’est à peine s’il était capable de sentir le goût du vin. Il posa le verre vide.

– Il existe donc quelqu’un qui est Goldstein ? demanda-t-il.

– Oui. Il existe et il est vivant. Où, je ne sais.

– Et la conspiration ? L’organisation ? Est-elle réelle ? Elle n’est pas simplement une invention de la Police de la Pensée ?

– Non, elle est réelle. Nous l’appelons la Fraternité. Vous n’en apprendrez jamais beaucoup plus sur la Fraternité, hors qu’elle existe et que vous en faites partie. J’y reviendrai tout à l’heure. » – Il regarda sa montre. – Il est imprudent, même pour les membres du Parti intérieur, de fermer le télécran plus d’une demi-heure. Vous n’auriez pas dû venir ensemble et il vous faudra partir séparément. Vous, camarade, dit-il en inclinant la tête dans la direction de Julia, vous allez partir la première. Nous avons environ vingt minutes à notre disposition. Vous comprenez que je dois commencer par vous poser certaines questions. Qu’êtes-vous préparés à faire en général ?

– Tout ce dont nous sommes capables, répondit Winston.

O’Brien s’était légèrement retourné sur sa chaise, de sorte qu’il faisait face à Winston. Il ignora presque Julia, tenant pour convenu que Winston pouvait parler en son nom. Ses paupières battirent un moment sur ses yeux. Il se mit à poser des questions d’une voix basse, sans expression, comme si c’était une routine, une sorte de catéchisme, dont il connaissait déjà la plupart des réponses.

– Êtes-vous prêts à donner vos vies ?

– Oui.

– Êtes-vous prêts à tuer ?

– Oui.

– À commettre des actes de sabotage pouvant entraîner la mort de centaines d’innocents ?

– Oui.

– À trahir votre pays auprès de puissances étrangères ?

– Oui.

– Vous êtes prêts à tromper, à faire des faux, à extorquer, à corrompre les esprits des enfants, à distribuer les drogues qui font naître des habitudes, à encourager la prostitution, à propager les maladies vénériennes, à faire tout ce qui est susceptible de causer la démoralisation du Parti et de l’affaiblir ?

– Oui.

– Si votre intérêt exigeait, par exemple, que de l’acide sulfurique fût jeté au visage d’un enfant seriez-vous prêts à le faire ?

– Oui.

– Êtes-vous prêts à perdre votre identité et à vivre le reste de votre existence comme garçon de café ou docker ?

– Oui.

– Êtes-vous prêts à vous suicider si nous vous l’ordonnons et quand nous vous l’ordonnerons ?

– Oui.

– Êtes-vous prêts, tous deux, à vous séparer et à ne jamais vous revoir ?

– Non ! jeta Julia.

Il sembla à Winston qu’un long moment s’écoulait avant qu’il pût répondre. Un instant même, il crut être privé du pouvoir de parler. Sa langue s’agitait sans émettre de son. Elle commençait les premières syllabes d’un mot, puis d’un autre, recommençait encore et encore. Il ne savait pas, avant qu’il l’eût dit, quel mot il allait prononcer.

– Non ! dit-il enfin.

– Vous faites bien de me le faire savoir, dit O’Brien. Il est nécessaire que nous sachions tout.

Il se tourna vers Julia et ajouta, d’une voix un peu plus expressive :

– Comprenez-vous que, même s’il survit, ce sera peut-être sous l’aspect d’une personne différente ? Nous pouvons être obligés de lui donner une autre identité. Son visage, ses gestes, la forme de ses mains, la couleur de ses cheveux, même sa voix, seraient différents. Et vous-même pourrez être devenue une personne différente. Nos chirurgiens peuvent changer les gens et les rendre absolument méconnaissables. Il arrive que ce soit nécessaire. Nous faisons même parfois l’amputation d’un membre.

Winston ne put s’empêcher de lancer de côté un autre regard au visage mongolien de Martin. Il ne put voir aucune cicatrice. Julia avait un peu pâli, ce qui fit ressortir ses taches de rousseur, mais elle affronta bravement O’Brien. Elle murmura quelque chose qui ressemblait à un assentiment.

– Bien. Ainsi, c’est réglé.

Il y avait sur la table une boîte de cigarettes en argent. O’Brien, d’un air quelque peu absent, la poussa vers eux. Il en prit une lui-même, puis se leva et se mit à marcher lentement de long en large comme si, debout, il pouvait mieux réfléchir. C’étaient de très bonnes cigarettes très épaisses et bien tassées, au papier d’une douceur soyeuse non familière. O’Brien regarda encore sa montre-bracelet.

– Vous feriez mieux de retourner à l’office, Martin. Je tournerai le bouton du télécran dans un quart d’heure. Regardez bien les visages de ces camarades avant de vous en aller. Vous les reverrez. Moi, peut-être pas.

Les yeux noirs du petit homme, exactement comme ils l’avaient fait à la porte d’entrée, vacillèrent en regardant leurs visages. Il classait leur aspect dans sa mémoire, mais il n’éprouvait pour eux aucun intérêt, ou du moins ne paraissait en éprouver aucun.

Winston se dit qu’un visage synthétique était peut-être incapable de changer d’expression. Sans parler ni faire aucune sorte de salutation, Martin se retira en fermant silencieusement la porte derrière lui. O’Brien arpentait la pièce, une main dans la poche de sa combinaison noire, l’autre tenant sa cigarette.

– Vous comprenez, dit-il, que vous lutterez dans l’obscurité. Vous serez toujours dans l’obscurité. Vous recevrez des ordres et y obéirez sans savoir pourquoi. Je vous enverrai plus tard un livre dans lequel vous étudierez la vraie nature de la société dans laquelle nous vivons et la tactique par laquelle nous la détruirons. Quand vous aurez lu ce livre, vous serez tout à fait membres de la Fraternité. Mais entre les fins générales pour lesquelles nous luttons et les devoirs immédiats du moment, vous ne saurez jamais rien. Je vous dis que la Fraternité existe, mais je ne peux vous dire si elle comprend une centaine de membres ou dix millions. Pour ce que vous en connaîtrez personnellement, vous ne serez jamais capables de dire si elle comprend même une douzaine de membres. Vous aurez des contacts avec trois ou quatre personnes qui seront remplacées de temps en temps au fur et à mesure de leur disparition. Comme ceci est votre premier contact, il sera maintenu. les ordres que vous recevrez viendront de moi. Si nous jugeons nécessaire de communiquer avec vous, ce sera par l’entremise de Martin. Quand vous serez finalement pris, vous vous confesserez. C’est inévitable. Mais, mis à part vos propres actes, vous aurez très peu à confesser. Vous ne pourrez trahir qu’une poignée de gens sans importance. Vous ne me trahirez probablement même pas. D’ici là, je serai peut-être mort, ou je serai devenu une personne différente, avec un visage différent.

Il continuait à marcher de long en large sur le tapis épais. En dépit de sa corpulence, il y avait une grâce remarquable dans ses mouvements. Elle se manifestait même dans le geste avec lequel il mettait sa main dans sa poche ou roulait une cigarette. Plus même que de face, il donnait une impression de sûreté de soi et d’intelligence teintée d’ironie. Quelle que pût être son ardeur, il n’avait rien du fanatique mû par une idée fixe. Quand il parlait de meurtre, de suicide, de maladie vénérienne, de membres amputés et de visages modifiés, c’était avec un léger accent de persiflage. « C’est inévitable, semblait dire sa voix. C’est ce que nous devons faire sans fléchir. Mais ce n’est pas ce que nous ferons quand la vie vaudra de nouveau la peine d’être vécue. »

Une vague d’admiration, presque de dévotion à l’adresse d’O’Brien afflua en Winston. Il avait pour l’instant oublié la silhouette symbolique de Goldstein. Quand on regardait les épaules puissantes d’O’Brien et son visage aux traits grossiers, si laid et pourtant tellement civilisé, il était impossible de croire qu’il pourrait être défait. Il n’y avait pas de stratagème à la hauteur duquel il ne fût pas, de danger qu’il ne pût prévoir. Même Julia semblait impressionnée. Elle avait laissé tomber sa cigarette de sa bouche et écoutait attentivement. O’Brien poursuivit :

– Vous devez avoir entendu des rumeurs sur l’existence de la Fraternité. Sans doute vous en êtes-vous formé une image qui vous est personnelle. Vous avez probablement imaginé une puissante organisation clandestine de conspirateurs qui se rencontrent secrètement dans des caves, qui griffonnent des messages sur les murs, qui se reconnaissent mutuellement par des mots de passe ou par des mouvements spéciaux de la main. Il n’existe rien de ce genre. Les membres de la Fraternité n’ont aucun moyen de se reconnaître et un membre ne peut connaître l’identité que de très peu d’autres. Goldstein lui-même, s’il tombait entre les mains de la Police de la Pensée, ne pourrait leur donner une liste complète des membres ou aucune information qui pourrait les amener à avoir une liste complète. Une telle liste n’existe pas. La Fraternité ne peut être anéantie parce qu’elle n’est pas une organisation, dans le sens ordinaire du terme. Rien ne relie ses membres, sinon une idée qui est indestructible. Vous n’aurez jamais, pour vous soutenir, que cette idée. Vous n’aurez aucun camarade et aucun encouragement. À la fin, quand vous serez pris, vous ne recevrez aucune aide. Nous n’aidons jamais nos membres, jamais. S’il est absolument nécessaire que quelqu’un garde le silence, nous pouvons tout au plus introduire parfois en cachette une lame de rasoir dans la cellule d’un prisonnier. Il faudra vous habituer à vivre sans obtenir de résultats et sans espoir. Vous travaillerez un bout de temps, vous serez pris, vous vous confesserez et vous mourrez. Ce sont les seuls résultats que vous verrez jamais. Il n’y a aucune possibilité pour qu’un changement perceptible ait lieu pendant la durée de notre existence. Nous sommes des morts. Notre seule vie réelle est dans l’avenir. Nous prendrons part à cet avenir sous forme de poignées de poussière et d’esquilles d’os. Mais à quelle distance de nous peut être ce futur, il est impossible de le savoir. Ce peut être un millier d’années. Actuellement, rien n’est possible, sauf d’étendre petit à petit la surface du jugement sain. Nous ne pouvons agir de concert. Nous pouvons seulement diffuser nos connaissances d’individu à individu, de génération en génération. En face de la Police de la Pensée, il n’y a pas d’autre voie.

Il s’arrêta et regarda sa montre pour la troisième fois.

– Il est presque temps que vous partiez, camarade, dit-il à Julia. Attendez. Le carafon est encore à moitié plein.

Il remplit les verres et, prenant le sien par le pied, l’éleva.

– À quoi devons-nous boire, cette fois ? dit-il avec toujours la même légère teinte d’ironie. À la confusion de la Police de la Pensée ? À la mort de Big Brother ? À l’humanité ? À l’avenir ?

– Au passé, répondit Winston.

– Le passé est plus important, consentit O’Brien gravement.

Ils vidèrent leurs verres et un moment après Julia se leva pour partir. O’Brien prit sur un secrétaire une petite boîte et tendit à Julia une tablette blanche et plate qu’il lui dit de mettre sur sa langue. Il était important de ne pas sortir avec l’odeur de vin sur soi. Les employés de l’ascenseur étaient très observateurs.

Sitôt que la porte se referma sur Julia, il sembla oublier son existence. Il fit encore quelques pas dans la pièce, puis s’arrêta.

– Il y a des détails à régler, dit-il. Je présume que vous avez un endroit quelconque où vous cacher ?

Winston parla de la pièce qui était au-dessus de la boutique de M. Charrington.

– Pour l’instant, cela suffira. Plus tard, nous arrangerons quelque chose d’autre pour vous. Il est important de changer fréquemment de cachette. Entre-temps, je vous enverrai un exemplaire du livre. – Même O’Brien, remarqua Winston, semblait prononcer ce mot comme s’il était en italique. – Le livre de Goldstein, je veux dire, aussitôt que possible. Il faudra peut-être quelques jours pour que j’en obtienne un. Il n’en existe pas beaucoup, comme vous pouvez l’imaginer. La Police de la Pensée les pourchasse et les détruit presque aussi rapidement que nous pouvons les sortir. Cela importe très peu. Le livre est indestructible. Si le dernier exemplaire était détruit, nous pourrions le reproduire presque mot pour mot. Apportez-vous une serviette pour travailler ?

– En général, oui.

– Comment est-elle ?

– Noire. Très usée. À deux courroies.

– Noire, deux courroies, très usée. Bon. Un jour proche, je ne peux vous donner de date, un des messages que l’on vous envoie pour votre travail contiendra un matin une coquille et vous aurez à réclamer une autre copie. Le lendemain vous irez travailler sans votre serviette. À un moment de la journée, dans la rue, un homme vous touchera le bras et vous dira : « Je crois que vous avez laissé tomber votre serviette. » Celle qu’il vous donnera contiendra un exemplaire du livre de Goldstein. Vous le retournerez avant quatorze jours.

Ils gardèrent un moment le silence.

– Il reste encore deux minutes avant que vous ayez à partir, dit O’Brien. Nous nous rencontrerons encore, si nous devons nous rencontrer...

Winston leva vers lui les yeux.

– Là où il n’y a plus de ténèbres... continua-t-il en hésitant.

O’Brien acquiesça sans manifester de surprise.

– Là où il n’y a plus de ténèbres, répéta-t-il, comme s’il avait reconnu l’allusion. Et entre-temps, y a-t-il quelque chose que vous désiriez dire avant de partir ? Un message ? Une question ?

Winston réfléchit. Il ne semblait pas y avoir d’autre question qu’il voulût poser. Encore moins sentait-il le désir d’émettre des généralités ronflantes. Au lieu de penser à quelque chose qui se rapporterait directement à O’Brien ou à la Fraternité, il lui vint à l’esprit une sorte de tableau composite de la sombre chambre dans laquelle sa mère avait passé ses derniers jours, de la petite pièce au-dessus du magasin de M. Charrington, du presse-papier de verre et de la gravure sur acier dans son cadre de bois de rosé. Presque au hasard, il dit :

– Avez-vous jamais entendu une vieille chanson qui commence ainsi :

« Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément ? »

O’Brien acquiesça. Avec une sorte de courtoisie grave, il compléta la strophe :

Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément,
Tu me dois trois farthings, disent les cloches de Saint-Martin,
Quand me paieras-tu ? disent les cloches du Vieux Bailey,
Quand je serai riche, disent les cloches de Shoreditch.

– Vous saviez la dernière ligne ! dit Winston.

– Oui, je savais la dernière ligne. Et maintenant, je crois qu’il est temps que vous partiez. Vous feriez mieux de me laisser vous donner une de ces tablettes.

Quand Winston se leva, O’Brien tendit la main. Sa poigne puissante serra la main de Winston jusqu’aux os. À la porte, Winston se retourna, mais O’Brien semblait déjà en train de le rejeter de son esprit. Il attendait, sa main sur le bouton qui commandait le télécran. Winston put voir dans le fond la table à écrire avec sa lampe à abat-jour vert, le phonoscript et les corbeilles à télégrammes bourrées de papiers. L’incident était clos. « Dans trente secondes, se dit-il, O’Brien aurait repris, pour le service du Parti, son important travail interrompu. »