George Orwell:1984 - Troisième Partie - Chapitre I

De Librairal


George Orwell:1984 - Troisième Partie - Chapitre I


Anonyme


Chapitre I
1984
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Auteur : George Orwell
Genre
roman
Année de parution
1948
De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. Big Brother vous regarde, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.
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Winston ignorait où il se trouvait. Probablement au ministère de l’Amour, mais il n’y avait aucun moyen de s’en assurer. Il était dans une cellule au plafond élevé, sans fenêtres, aux murs blancs de porcelaine brillante. Des lampes dissimulées l’emplissaient d’une froide lumière et Winston entendait un bourdonnement lent et continu qui, pensa-t-il, avait probablement un rapport avec la fourniture de l’air. Un banc, qui était une sorte d’étagère juste assez large pour s’asseoir, faisait le tour de la pièce, coupé seulement par la porte et, au fond de la pièce, par un seau hygiénique qui n’avait pas de siège en bois.

Il y avait quatre télécrans, un dans chaque mur. Winston sentait au ventre une douleur sourde. Elle ne l’avait pas quitté depuis qu’on l’avait jeté dans un fourgon fermé et emporté. Mais il avait faim aussi, une sorte de faim malsaine qui le rongeait. Il pouvait y avoir vingt-quatre heures qu’il n’avait mangé, peut-être trente-six. Il ne savait toujours pas et probablement ne saurait jamais, si c’était le matin ou le soir qu’on l’avait arrêté. Depuis son arrestation, il n’avait rien eu à manger.

Il était assis, les mains croisées sur les genoux, aussi immobile qu’il le pouvait, sur le banc étroit. Il avait déjà appris à rester assis sans bouger. Quand il faisait un mouvement inattendu, on criait sur lui, du télécran. Mais son désir de nourriture augmentait et le dominait. Ce qu’il désirait par-dessus tout, c’était un morceau de pain. Il avait dans l’idée qu’il y avait quelques miettes de pain dans la poche de sa combinaison. Il était même possible – il le pensait parce que de temps en temps quelque chose semblait lui chatouiller la jambe, – qu’il y eût là un morceau de croûte qu’il pourrait saisir. À la fin, la tentation de s’en assurer l’emporta sur sa crainte. Il glissa une main dans sa poche.

– Smith ! glapit une voix au télécran. 6079 Smith W ! Dans les cellules, les mains doivent rester hors des poches !

Il s’immobilisa de nouveau, les mains croisées sur les genoux. Avant d’être amené là, il avait été conduit à un autre endroit qui devait être une prison ordinaire ou un cachot temporaire employé par les patrouilles. Il ne savait pas combien de temps il y était resté. Quelques heures, de toute façon. Sans pendule et sans lumière solaire, il est difficile d’évaluer le temps.

C’était un endroit bruyant, qui sentait mauvais. Il avait été placé dans une cellule analogue à celle où il se trouvait actuellement, mais qui était ignoblement sale et toujours remplie de dix ou quinze personnes. C’étaient, en majorité, des criminels ordinaires, mais, parmi eux, il y avait quelques prisonniers politiques.

Il était resté assis, silencieux, adossé au mur, bousculé par des corps sales, trop préoccupé par sa peur et son mal au ventre pour s’intéresser beaucoup à ce qui l’entourait. Il avait cependant noté l’étonnante différence entre le maintien des prisonniers du Parti et celui des autres. Les prisonniers du Parti étaient toujours silencieux et terrifiés, mais les criminels ordinaires ne semblaient avoir peur de personne. Ils vociféraient des insultes à l’adresse des gardes, luttaient férocement quand leurs effets étaient saisis, écrivaient des mots obscènes sur le parquet, mangeaient de la nourriture passée en fraude qu’ils tiraient de mystérieuses cachettes dans leurs vêtements, criaient même contre le télécran quand il essayait de restaurer l’ordre. Quelques-uns semblaient en bons termes avec les gardes, les appelaient par des surnoms et essayaient, par des cajoleries, de se faire passer des cigarettes par le trou d’espion de la porte. Les gardes, aussi, montraient envers les criminels ordinaires une certaine indulgence, même quand ils devaient les traiter durement. On parlait beaucoup des camps de travaux forcés où de nombreux prisonniers s’attendaient à être envoyés. Tout allait « très bien » dans les camps, aussi longtemps que l’on avait de bonnes relations et que l’on connaissait les ficelles. Il y avait la corruption, le favoritisme et les dissipations de toutes sortes, il y avait l’homosexualité et la prostitution, il y avait même l’alcool illicite obtenu par la distillation des pommes de terre. On ne donnait les postes de confiance qu’aux criminels communs, spécialement aux gangsters et aux meurtriers qui formaient une sorte d’aristocratie. Toutes les besognes rebutantes étaient faites par les criminels politiques.

Il y avait un va-et-vient constant de prisonniers de tous modèles : colporteurs de drogues, voleurs, bandits, vendeurs du marché noir, ivrognes, prostituées. Quelques-uns des ivrognes étaient si violents que les autres prisonniers devaient s’unir pour les maîtriser.

Une femme énorme, épave d’environ soixante ans, aux grandes mamelles ballotantes, aux épaisses boucles de cheveux blancs défaits, fut apportée hurlante et frappant du pied par quatre gardes qui la tenaient chacun par un bout. Ils lui arrachèrent les bottes avec lesquelles elle avait essayé de les frapper et la jetèrent dans le giron de Winston qui en eut les fémurs presque brisés. La femme se redressa et les poursuivit de cris de « sales bâtards ! ». Remarquant alors qu’elle était assise sur quelque chose qui n’était pas plat, elle glissa des genoux de Winston sur le banc.

– Pardon, chéri, dit-elle. Je m’serais pas assise sur toi, c’est ces animaux qui m’ont mise là. Ils savent pas traiter les dames, pas ? – Elle s’arrêta, se tapota la poitrine et rota. – Pardon, dit-elle. J’suis pas tout à fait dans mon assiette.

Elle se pencha en avant et vomit copieusement sur le parquet.

– Ça va mieux, dit-elle en se rejetant en arrière, les yeux fermés. Faut jamais garder ça, je t’ dis. Faut le sortir pendant qu’ c’est comme frais sur l’estomac.

Elle reprenait vie. Elle se tourna pour jeter un autre regard à Winston et parut se toquer immédiatement de lui. Elle entoura l’épaule de Winston de son bras énorme et l’attira à elle, lui soufflant au visage une odeur de bière et de vomissure.

– Comment qu’ tu t’appelles, chéri ? demanda-t-elle.

– Smith, répondit Winston.

– Smith ? répéta la femme. Ça c’est drôle. J’ m’appelle Smith aussi. Eh bien, ajouta-t-elle avec sentiment, j’ pourrais être ta mère !

« Elle pourrait être ma mère », pensa Winston. Elle avait à peu près l’âge et le physique voulus et il était probable que les gens changeaient quelque peu après vingt ans de travaux forcés.

Personne d’autre ne lui avait parlé. Les criminels ordinaires ignoraient dans une surprenante mesure les prisonniers du Parti. Ils les appelaient « les Polits » avec une sorte de mépris indifférent. Les prisonniers du Parti paraissaient terrifiés de parler à qui que ce soit et, surtout, de se parler entre eux. Une fois seulement, alors que deux membres du Parti, deux femmes, étaient serrées l’une contre l’autre sur le banc, il surprit, dans le vacarme des voix, quelques mots rapidement chuchotés et, en particulier, une allusion à quelque chose appelé « salle un-ho-un », qu’il ne comprit pas.

Il pouvait y avoir deux ou trois heures qu’on l’avait apporté là. La douleur sourde de son ventre était continuelle, mais parfois elle s’atténuait, parfois elle empirait, et le champ de sa pensée s’étendait ou se rétrécissait suivant le même rythme. Quand elle augmentait, il ne pensait qu’à la douleur elle-même et à son besoin de nourriture. Quand elle s’atténuait, il était pris de panique. Il y avait des moments où il imaginait ce qui devait lui arriver avec une telle intensité, que son cœur battait au galop et que sa respiration s’arrêtait. Il sentait les coups de matraque sur ses épaules et de bottes ferrées sur ses tibias. Il se voyait lui-même rampant sur le sol et criant grâce de sa bouche aux dents cassées. Il pensait à peine à Julia. Il ne pouvait fixer son esprit sur elle.

Il l’aimait et ne la trahirait pas, mais ce n’était qu’un fait, qu’il connaissait ; comme il connaissait les règles de l’arithmétique. Il ne sentait aucun amour pour elle et se demandait même à peine ce qu’elle devenait. Il pensait plus souvent à O’Brien, avec un espoir vacillant. O’Brien devait savoir qu’il avait été arrêté. La Fraternité, avait-il dit, n’essayait jamais de sauver ses membres. Mais il y avait la lame de rasoir. On lui enverrait une lame de rasoir si on pouvait. Il y aurait peut-être cinq secondes avant que les gardes puissent se précipiter dans la cellule. La lame lui mordrait la chair avec une froideur brûlante et les doigts mêmes qui la tenaient seraient coupés jusqu’à l’os.

Tout revenait à son corps malade qui se recroquevillait en tremblant devant la moindre souffrance. Il n’était pas certain de pouvoir se servir de la lame de rasoir, même s’il en avait l’occasion. Il était plus naturel de vivre chaque moment en acceptant dix minutes supplémentaires d’existence même avec la certitude que la torture était au bout.

Il essayait parfois de compter le nombre de carreaux de porcelaine des murs de la cellule. Cela aurait été facile s’il n’en perdait toujours le compte à un point ou à un autre. Il se demandait plus souvent où et à quelle heure du jour il se trouvait. Parfois, il avait la certitude qu’il faisait grand jour au-dehors. L’instant suivant, il était également certain qu’il faisait un noir d’encre. Il sentait instinctivement qu’en ce lieu la lumière ne serait jamais éteinte. C’était l’endroit où il n’y avait pas d’obscurité. Il comprenait maintenant pourquoi O’Brien avait semblé reconnaître l’allusion. Au ministère de l’Amour, il n’y avait pas de fenêtres. Sa cellule pouvait être au cœur de l’édifice ou contre le mur extérieur. Elle pouvait se trouver dix étages sous le sol ou trente au-dessus. Il se déplaçait lui-même mentalement d’un lieu à un autre et essayait de déterminer par ses sensations s’il était haut perché dans l’air ou profondément enterré.

Il y eut au-dehors un piétinement de bottes. La porte d’acier s’ouvrit avec un son métallique. Un jeune officier, luisant de cuir verni, nette silhouette en uniforme noir dont le visage pâle, aux traits précis, était comme un masque de cire, entra rapidement. Il ordonna aux gardes d’amener le prisonnier qu’ils conduisaient. Le poète Ampleforth se traîna dans la cellule. La porte se referma avec le même bruit métallique.

Il fit un ou deux mouvements incertains à droite et à gauche, comme s’il pensait qu’il y eût une autre porte pour s’en aller, puis il se mit à marcher dans la cellule de long en large. Il n’avait pas encore remarqué la présence de Winston. Ses yeux troubles étaient fixés sur le mur à un mètre environ au-dessus du niveau de la tête de Winston. Il n’avait pas de chaussures. Des orteils longs et sales passaient par les trous de ses chaussettes. Il y avait aussi plusieurs jours qu’il ne s’était rasé. Une barbe drue lui couvrait le visage jusqu’aux pommettes et lui donnait un air apache qui ne s’harmonisait pas avec sa grande carcasse faible et ses mouvements nerveux.

Winston se réveilla un peu de sa léthargie. Il fallait parler à Ampleforth et risquer le glapissement du télécran. Ampleforth était peut-être même porteur de la lame de rasoir.

– Ampleforth ! dit-il.

Il n’y eut pas de cri au télécran. Ampleforth s’arrêta avec un faible sursaut. Son regard se posa lentement sur Winston.

– Ah ! Smith ! dit-il. Vous aussi !

– Pourquoi vous a-t-on mis dedans ?

– Pour vous dire la vérité... – Il s’assit gauchement sur le banc en face de Winston. – Il n’y a qu’un crime, n’est-ce pas ? dit-il.

– Et vous l’avez commis ?

– Apparemment.

Il se posa la main sur le front et se pressa les tempes un moment comme s’il essayait de rappeler ses souvenirs.

– Ce sont des choses qui arrivent, commença-t-il vaguement. J’ai pu trouver une raison, une raison possible, ce qui est sans doute une indiscrétion. Nous sortions une édition définitive des poèmes de Kipling. J’ai laissé le mot « God » à la fin d’un vers. Je ne pouvais faire autrement, ajouta-t-il presque avec indignation en relevant le visage pour regarder Winston. Il était impossible de changer le vers. La rime était « rod ». Savez-vous qu’il n’y a que douze rimes en « rod » dans toute la langue ? Je me suis raclé les méninges pendant des jours, il n’y a pas d’autre rime.

L’expression de son visage changea. Son air contrarié disparut et il parut un moment presque content. Une sorte de chaleur intellectuelle, la joie du pédant qui a découvert un fait inutile, brilla à travers sa barbe sale et emmêlée.

– Vous êtes-vous jamais rendu compte, demanda-t-il, que toute l’histoire de la poésie anglaise a été déterminée par le fait que la langue anglaise manque de rimes ?

Non. Cette idée particulière n’était jamais venue à Winston. Vu les circonstances, elle ne le frappa d’ailleurs pas comme particulièrement importante ou intéressante.

– Savez-vous quelle heure il est ? demanda-t-il.

Ampleforth parut de nouveau surpris.

– J’y ai à peine pensé, dit-il. Ils m’ont arrêté... il y a peut-être deux jours, ou trois. – Son regard fit rapidement le tour des murs, comme s’il s’attendait à trouver une fenêtre quelque part. – Ici, il n’y a aucune différence entre la nuit et le jour. Je ne vois pas comment on peut calculer l’heure ici.

Ils causèrent à bâtons rompus pendant quelques minutes puis, sans raison apparente, un glapissement du télécran leur ordonna de rester silencieux. Winston demeura calmement assis, les mains croisées. Ampleforth, trop grand pour être à son aise sur le banc étroit, se tournait et se retournait, les mains jointes tantôt autour d’un genou, tantôt autour de l’autre. Le télécran lui aboya de se tenir immobile. Le temps passait. Vingt minutes, une heure, il était difficile d’en juger. Une fois encore, il y eut un bruit de bottes à l’extérieur. Les entrailles de Winston se contractèrent. Bientôt, bientôt, peut-être dans cinq minutes, peut-être tout de suite, le piétinement des bottes signifierait que son tour était venu.

La porte s’ouvrit. Le jeune officier au visage glacé entra dans la cellule. D’un bref mouvement de la main, il indiqua Ampleforth.

– Salle 101, dit-il.

Ampleforth sortit lourdement entre les gardes, le visage vaguement troublé, mais incompréhensif.

Un long moment, sembla-t-il, passa. La douleur s’était ravivée au ventre de Winston. Son esprit allait à la dérive autour de la même piste, comme une balle qui retomberait toujours dans la même série d’encoches. Il n’avait que six pensées : la douleur au ventre, un morceau de pain, le sang et les hurlements, O’Brien, Julia, la lame de rasoir. Un nouveau spasme lui tordit les entrailles, les lourdes bottes approchaient.

Quand la porte s’ouvrit, le courant d’air fit pénétrer une puissante odeur de sueur refroidie. Parsons entra dans la cellule. Il portait un short kaki et une chemise de sport.

Cette fois, Winston fut surpris jusqu’à s’oublier.

– Vous ici ! dit-il.

Parsons lui lança un coup d’œil qui n’indiquait ni intérêt ni surprise mais seulement de la souffrance. Il se mit à arpenter la pièce d’une démarche saccadée, incapable évidemment de rester immobile. Chaque fois qu’il redressait ses genoux rondelets, on les voyait trembler. Ses yeux écarquillés avaient un regard fixe, comme s’il ne pouvait s’empêcher de regarder quelque chose au loin.

– Pourquoi êtes-vous ici ? demanda Winston.

– Crime-par-la-pensée ! répondit Parsons, presque en pleurnichant.

Le son de sa voix impliquait tout de suite un aveu complet de sa culpabilité et une sorte d’horreur incrédule qu’un tel mot pût lui être appliqué. Il s’arrêta devant Winston et se mit à en appeler à lui avec véhémence.

– Vous ne pensez pas qu’on va me fusiller, vieux ? On ne fusille pas quelqu’un qui n’a pas réellement fait quelque chose ? Seulement des idées, qu’on ne peut empêcher de venir. Je sais qu’ils donnent un bon avertissement. Oh ! J’ai confiance en eux pour cela ! Mais ils tiendront compte de mes services, n’est-ce pas ? Vous savez quelle sorte de type j’étais. Pas un mauvais bougre, dans mon genre. Pas intellectuel, bien sûr, mais adroit. J’essayais de faire de mon mieux pour le Parti, n’est-ce pas ? Je m’en tirerai avec cinq ans, ne croyez-vous pas ? Ou peut-être dix ans ? Un type comme moi peut se rendre assez utile dans un camp de travail. Ils ne me tueront pas pour avoir quitté le droit chemin juste une fois ?

– Êtes-vous coupable ? demanda Winston.

– Bien sûr, je suis coupable ! cria Parsons avec un coup d’œil servile au télécran. Vous ne pensez pas que le Parti arrêterait un innocent, n’est-ce pas ?

Son visage de grenouille se calma et prit même une légère expression de dévotion hypocrite.

– Le crime-par-la-pensée est une terrible chose, vieux, dit-il sentencieusement. Il est insidieux. Il s’empare de vous sans que vous le sachiez. Savez-vous comme il s’est emparé de moi ? Dans mon sommeil. Oui, c’est un fait. J’étais là, à me surmener, à essayer de faire mon boulot, sans savoir que j’avais dans l’esprit un mauvais levain. Et je me suis mis à parler en dormant. Savez-vous ce qu’ils m’ont entendu dire ?

Il baissa la voix, comme quelqu’un obligé, pour des raisons médicales, de dire une obscénité.

– À bas Big Brother ! Oui, j’ai dit cela ! Et je l’ai répété maintes et maintes fois, paraît-il. Entre nous, je suis content qu’ils m’aient pris avant que cela aille plus loin. Savez-vous ce que je leur dirai quand je serai devant le tribunal ? Merci, vais-je dire, merci de m’avoir sauvé avant qu’il soit trop tard.

– Qui vous a dénoncé ? demanda Winston.

– C’est ma petite fille, répondit Parsons avec une sorte d’orgueil mélancolique. Elle écoutait par le trou de la serrure. Elle a entendu ce que je disais et, dès le lendemain, elle filait chez les gardes. Fort, pour une gamine de sept ans, pas ? Je ne lui en garde aucune rancune. En fait, je suis fier d’elle. Cela montre en tout cas que je l’ai élevée dans les bons principes.

Il fit encore quelques pas de long en large d’une démarche saccadée et jeta plusieurs fois un coup d’œil d’envie à la cuvette hygiénique puis soudain, il baissa son short et se mit nu.

– Pardon, vieux, dit-il. Je ne peux m’en empêcher. C’est l’attente.

Il laissa tomber son lourd postérieur sur la cuvette. Winston se couvrit le visage de ses mains.

– Smith ! glapit la voix du télécran. 6079 Smith W ! Découvrez votre figure. Pas de visages couverts dans les cellules !

Winston se découvrit le visage. Parsons se servit de la cuvette bruyamment et abondamment. Il se trouva que la bonde était défectueuse, et la cellule pua largement pendant des heures.

Parsons fut emmené. D’autres prisonniers vinrent et repartirent, mystérieusement. L’une, une femme, fut envoyée dans la « Salle 101 » et Winston remarqua qu’elle parut se ratatiner et changer de couleur quand elle entendit ces mots.

Il vint un moment où, s’il avait été amené un matin, ce devait être l’après-midi. Mais s’il avait été amené l’après-midi, ce devait être minuit. Il y avait dans la cellule six prisonniers, hommes et femmes. Tous étaient assis immobiles. En face de Winston se trouvait un homme au visage sans menton, tout en dents, exactement comme un gros rongeur inoffensif. Ses joues grasses et tachetées étaient si gonflées à la base qu’on pouvait difficilement ne pas imaginer qu’il avait, rangées là, de petites réserves de nourriture. Ses pâles yeux gris erraient timidement d’un visage à l’autre et se détournaient rapidement quand ils rencontraient un regard.

La porte s’ouvrit, et un autre prisonnier, dont l’aspect fit frissonner Winston, fut introduit. C’était un homme ordinaire, d’aspect misérable, qui pouvait avoir été un ingénieur ou un technicien quelconque. Mais ce qui surprenait, c’était la maigreur de son visage. Il était comme un squelette. La bouche et les yeux, à cause de sa minceur, semblaient d’une largeur disproportionnée et les yeux paraissaient pleins d’une haine meurtrière, inapaisable, contre quelqu’un ou quelque chose.

L’homme s’assit sur le banc à peu de distance de Winston. Winston ne le regarda plus, mais le visage squelettique et tourmenté était aussi vivant dans son esprit que s’il l’avait eu sous les yeux. Il comprit soudain de quoi il s’agissait. L’homme mourait de faim. La même pensée sembla frapper en même temps tout le monde dans la cellule. Tout autour de la pièce, il y eut un faible mouvement sur le banc. Les yeux de l’homme sans menton ne cessaient de se diriger vers l’homme au visage de squelette et de se détourner d’un air coupable puis, cédant à une irrésistible attraction, de revenir à l’homme. Il commença par s’agiter sur son siège. À la fin il se leva, traversa la cellule d’une démarche lourde de canard, fouilla dans la poche de sa combinaison et, d’un air confus, tendit à l’homme au visage de squelette un morceau de pain sale.

Il y eut au télécran un hurlement furieux et assourdissant. L’homme sans menton revint en bondissant sur ses pas. L’homme au visage de squelette avait rapidement lancé ses mains en arrière, comme pour montrer au monde entier qu’il refusait le don.

– Bumstead ! hurla la voix. 2713 Bumstead ! Laissez tomber le morceau de pain.

L’homme sans menton laissa tomber le bout de pain sur le sol.

– Restez debout là où vous êtes, reprit la voix. Face à la porte. Ne faites aucun mouvement.

L’homme sans menton obéit. Ses larges joues gonflées tremblaient irrésistiblement. La porte s’ouvrit avec un claquement. Le jeune officier entra et se plaça de côté. Derrière lui émergea un garde court et trapu, aux bras et aux épaules énormes. Il s’arrêta devant l’homme sans menton puis, à un signal de l’officier, laissa tomber un terrible coup, renforcé de tout le poids de son corps, en plein sur la bouche de l’homme sans menton. La force du coup sembla, en l’assommant, presque le vider du parquet. Son corps fut lancé à travers la cellule et s’arrêta contre la cuvette du water. Il resta un moment étendu, comme anéanti, tandis que du sang, d’un rouge foncé, lui sortait de la bouche et du nez. Il poussa un très faible gémissement ou glapissement, qui semblait inconscient. Puis il se tourna et se releva en trébuchant sur les mains et les genoux. Dans un ruisseau de sang et de salive, les deux moitiés d’un dentier lui tombèrent de la bouche.

Les prisonniers étaient restés assis, absolument immobiles, les mains croisées sur les genoux. L’homme sans menton grimpa jusqu’à sa place. Au bas d’un côté de son visage, la chair devenait bleue. Sa bouche s’était enflée en une masse informe couleur cerise, creusée en son milieu d’un trou noir. De temps en temps, un peu de sang coulait goutte à goutte sur le haut de sa combinaison. Le regard de ses yeux gris flottait encore d’un visage à l’autre d’un air plus coupable que jamais, comme s’il essayait de découvrir jusqu’à quel point les autres le méprisaient pour l’humiliation qu’on lui avait infligée.

La porte s’ouvrit. D’un geste bref, l’officier désigna l’homme au visage de squelette.

– Salle 101, dit-il.

Il y eut un halètement et une agitation à côté de Winston. L’homme s’était jeté sur le parquet à genoux et les mains jointes.

– Camarade officier ! cria-t-il. Vous n’allez pas me conduire là ? Est-ce que je ne vous ai pas déjà tout dit ? Que voulez-vous savoir d’autre ? Il n’y a rien que je ne veuille vous confesser, rien ! Dites-moi seulement ce que vous voulez, je le confesserai tout de suite ! Écrivez-le et je signerai n’importe quoi ! Pas la salle 101 !

– Salle 101, répéta l’officier.

Le visage de l’homme, déjà très pâle, prit une teinte que Winston n’aurait pas crue possible. C’était d’une manière précise, indubitable, une nuance verte.

– Faites-moi n’importe quoi, cria-t-il. Vous m’avez affamé pendant des semaines. Finissez-en et laissez-moi mourir. Fusillez-moi, pendez-moi. Condamnez-moi à vingt-cinq ans. Y a-t-il quelqu’un d’autre que vous désiriez que je trahisse ? Dites seulement qui c’est et je dirai tout ce que vous voudrez. Cela m’est égal, qui c’est, et ce que vous lui ferez aussi. J’ai une femme et trois enfants. L’aîné n’a pas six ans. Vous pouvez les prendre tous et leur couper la gorge sous mes yeux, je resterai là et je regarderai. Mais pas la salle 101 !

– Salle 101 ! dit l’officier.

L’homme, comme un fou, regarda les autres autour de lui, comme s’il pensait qu’il pourrait mettre à sa place une autre victime. Ses yeux s’arrêtèrent sur le visage écrasé de l’homme sans menton. Il tendit un bras maigre.

– C’est celui-là que vous devez prendre, pas moi ! cria-t-il. Vous n’avez pas entendu, quand on lui a défoncé la gueule, ce qu’il a dit. Donnez-moi une chance et je vous le répéterai mot pour mot. C’est lui qui est contre le Parti, pas moi !

Les gardes s’avancèrent. La voix de l’homme s’éleva et devint déchirante.

– Vous ne l’avez pas entendu ! répéta-t-il. Le télécran ne marchait pas. C’est lui, votre homme ! Prenez-le, pas moi !

Les deux robustes gardes s’étaient arrêtés pour le prendre par les bras, mais il se jeta sur le parquet et s’agrippa à l’un des pieds de fer qui supportaient le banc. Il avait poussé un hurlement sans nom, comme un animal. Les gardes le saisirent pour l’arracher au banc, mais il s’accrocha avec une force étonnante. Pendant peut-être vingt secondes, ils le tirèrent de toutes leurs forces. Les prisonniers étaient assis, immobiles, les mains croisées sur les genoux, le regard fixé droit devant eux. Le hurlement s’arrêta. L’homme économisait son souffle pour s’accrocher. Il y eut alors une autre sorte de cri. D’un coup de son pied botté, un garde lui avait cassé les doigts d’une main. Ils le traînèrent et le mirent debout.

– Salle 101, dit l’officier.

L’homme fut emmené, trébuchant, tête basse, frottant sa main écrasée, toute sa combativité épuisée.

Un long temps s’écoula. Si l’homme au visage squelettique avait été emmené à minuit, on était au matin. S’il avait été emmené le matin, on était à l’après-midi. Winston était seul. Il était seul depuis des heures. La souffrance éprouvée à rester assis sur le banc étroit était telle que souvent il se levait et marchait, sans recevoir de blâme du télécran. Le morceau de pain se trouvait encore là où l’homme sans menton l’avait laissé tomber. Il fallait au début un grand effort à Winston pour ne pas le regarder, mais la faim faisait maintenant place à la soif. Sa bouche était pâteuse et avait mauvais goût. Le bourdonnement et la constante lumière blanche produisaient une sorte de faiblesse, une sensation de vide dans sa tête. Il se levait parce que la souffrance de ses os n’était plus supportable, puis, presque tout de suite, il se rasseyait parce qu’il avait trop le vertige pour être sûr de tenir sur ses pieds.

Dès qu’il pouvait dominer un peu ses sensations, la terreur réapparaissait. Parfois, avec un espoir qui allait s’affaiblissant, il pensait à O’Brien et à la lame de rasoir. Peut-être la lame de rasoir arriverait-elle cachée dans la nourriture, s’il était jamais nourri. Plus confusément, il pensait à Julia. Quelque part, elle souffrait, peut-être beaucoup plus intensément que lui. Il se pouvait qu’elle fût, à l’instant même, en train de hurler de douleur. Il pensa : « Si je pouvais, en doublant ma propre souffrance, sauver Julia, le ferais-je ? Oui, je le ferais. » Mais ce n’était qu’une décision intellectuelle, prise parce qu’il savait qu’il devait la prendre. Il ne la sentait pas. Dans ce lieu, on ne sentait que la peine et la prescience de la peine. Était-il possible, en outre, quand on souffrait réellement, de désirer, pour quelque raison que ce fût, que la douleur augmente ? Mais il n’était pas encore possible de répondre à cette question.

Les bottes approchaient de nouveau. La porte s’ouvrit. O’Brien entra. Winston se dressa sur ses pieds. Le choc de cette visite lui avait enlevé toute prudence. Pour la première fois, depuis de nombreuses années, il oublia la présence du télécran.

– Ils vous ont pris aussi ! cria-t-il.

– Ils m’ont pris depuis longtemps ! dit O’Brien presque à regret, avec une douce ironie.

Il s’écarta. Derrière lui émergea un garde au large torse, muni d’une longue matraque noire.

– Vous le saviez, Winston, dit O’Brien. Ne vous mentez pas à vous-même. Vous le saviez, vous l’avez toujours su.

Oui, il le voyait maintenant, il l’avait toujours su. Mais il n’avait pas le temps d’y réfléchir. Tout ce qu’il avait d’yeux était pour la matraque que tenait la main du garde. Elle pouvait tomber n’importe où, sur le sommet de la tête, sur le bout de l’oreille, sur le bras, sur l’épaule...

L’épaule ! Il s’était effondré sur les genoux, presque paralysé, tenant de son autre main son épaule blessée. Tout avait explosé dans une lumière jaune. Inconcevable. Inconcevable qu’un seul coup pût causer une telle souffrance ! La lumière s’éclaircit et il put voir les deux autres qui le regardaient. Le garde riait de ses contorsions. Une question, en tout cas, avait trouvé sa réponse. Jamais, pour aucune raison au monde, on ne pouvait désirer un accroissement de douleur. De la douleur on ne pouvait désirer qu’une chose, qu’elle s’arrête. Rien au monde n’était aussi pénible qu’une souffrance physique. « Devant la douleur, il n’y a pas de héros, aucun héros », se répéta-t-il, tandis qu’il se tordait sur le parquet, étreignant sans raison son bras gauche estropié.