George Orwell:1984 - Troisième Partie - Chapitre VI

De Librairal


George Orwell:1984 - Troisième Partie - Chapitre VI


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Chapitre VI
1984
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Auteur : George Orwell
Genre
roman
Année de parution
1948
De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. Big Brother vous regarde, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.
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Le café du Châtaignier était presque vide. Un rayon de soleil oblique entrait par la fenêtre et dorait la surface des tables poussiéreuses. Il était quinze heures, l’heure solitaire. Une musique métallique s’écoulait des télécrans.

Winston était assis dans son coin habituel, le regard fixé sur son verre vide. De temps en temps, il jetait un coup d’œil au large visage qui le regardait du mur d’en face, BIG BROTHER VOUS REGARDE, disait la légende.

Un garçon, sans attendre la commande, lui remplit son verre de gin de la Victoire et y fit tomber quelques gouttes, d’une autre bouteille qu’il agita, dont le bouchon était traversé par un tuyau. C’était de la saccharine parfumée au clou de girofle, spécialité du café.

Winston écoutait le télécran. Il n’en sortait pour l’instant que de la musique, mais il pouvait y avoir, d’un moment à l’autre, un bulletin spécial du ministère de la Paix. Les nouvelles du front africain étaient extrêmement alarmantes. Winston s’en était, d’une façon intermittente, inquiété tout le jour. Une armée eurasienne (l’Océania était en guerre avec l’Eurasia, l’Océania avait toujours été en guerre avec l’Eurasia) s’avançait en direction du Sud à une vitesse terrifiante. Le bulletin de midi n’avait mentionné aucune région précise, mais il était probable que l’embouchure du Congo était déjà un champ de bataille. Brazzaville et Léopoldville étaient en danger. On n’avait pas besoin de regarder une carte pour savoir ce que cela signifiait. Il n’était pas simplement question de perdre l’Afrique centrale. Pour la première fois de la guerre, le territoire de l’Océania lui-même était menacé.

Une violente émotion, pas exactement de la peur, mais une sorte d’excitation indifférenciée, s’élevait en lui comme une flamme, puis s’éteignait. Il cessa de penser à la guerre. Il ne pouvait, ces jours-là, fixer son esprit sur un sujet que pendant quelques minutes. Il prit son verre et le vida d’un trait. Il en eut, comme toujours, un frisson et même un léger haut-le-cœur. Le breuvage était horrible. Les clous de girofle et la saccharine, eux-mêmes plutôt d’un goût répugnant de remède, ne pouvaient déguiser l’odeur d’huile. Le pire de tout était que l’odeur du gin, qui ne le quittait ni jour ni nuit, était inextricablement liée dans son esprit à l’odeur de ces...

Il ne les nommait jamais, même mentalement et, autant que possible, ne se les représentait jamais. Ils étaient quelque chose dont il avait à moitié conscience, qui rôdait près de son visage, une odeur qui s’attachait à ses narines.

Comme le gin lui remontait, il rota entre des lèvres rouges. Il était devenu plus gras depuis qu’on l’avait relâché et avait retrouvé son teint – en vérité, l’avait plus que retrouvé. Ses traits s’étaient épaissis. La peau de son nez et de ses pommettes était d’un rouge vulgaire. Son crâne chauve lui-même était d’un rosé trop foncé.

Un garçon, toujours sans avoir reçu d’ordres, apporta le jeu d’échecs et le Times du jour, la page tournée au problème d’échecs. Puis, voyant le verre de Winston vide, il apporta la bouteille de gin et le remplit. Il n’était pas nécessaire de donner des ordres. On connaissait ses habitudes. Le jeu d’échecs l’attendait toujours, la table du coin lui était toujours réservée. Même quand le café était plein il avait sa table pour lui seul car personne ne se souciait d’être vu assis trop près de lui. Il ne prenait même pas la peine de compter ses consommations. À intervalles irréguliers, on lui présentait un bout de papier sale qu’on disait être la note, mais il avait l’impression qu’on lui faisait toujours payer moins qu’il ne devait. Peu importait d’ailleurs que ce fût le contraire. Il possédait toujours maintenant beaucoup d’argent. Il occupait même un poste. Une sinécure, plus payée que ne l’avait été son ancien travail.

La musique du télécran s’arrêta et une voix la remplaça. Winston leva la tête pour écouter. Pas de bulletin du front, pourtant. Ce n’était qu’une brève annonce du ministère de l’Abondance. Au trimestre précédent, paraît-il, le quota du dixième plan de trois ans pour les lacets de souliers avait été dépassé de 98 pour 100.

Il examina le problème d’échecs et posa les pièces. C’était un problème qui demandait de l’astuce et mettait en jeu deux cavaliers. « Les blancs jouent et gagnent en deux coups. » Winston leva les yeux vers le portrait de Big Brother. « Les blancs gagnent toujours, pensa-t-il avec une sorte de mysticisme obscur. Toujours, sans exception, il en est ainsi. Depuis le commencement du monde, dans aucun problème d’échecs les noirs n’ont gagné. « Ce jeu ne symbolisait-il pas le triomphe éternel et inéluctable du Bien sur le Mal ? Le visage plein de puissance calme lui rendit son regard ». Les blancs font toujours échec et mat. »

La voix du télécran s’arrêta et ajouta sur un ton différent et plus grave : « Vous êtes prié d’écouter à quinze heures et demie une importante déclaration. Quinze heures et demie ! Ce sont des nouvelles de la plus grande importance. Ayez soin de ne pas les manquer. Quinze heures et demie ! » La musique métallique se fit à nouveau entendre.

Le cœur de Winston frémit. C’était le bulletin du front. Un instinct lui disait que c’étaient de mauvaises nouvelles qui arrivaient. Toute la journée, avec de petits sursauts d’excitation, la pensée d’une défaite écrasante en Afrique avait hanté son esprit. Il lui semblait voir réellement l’armée eurasienne traverser en masse la frontière jamais violée jusqu’alors et se déployer dans le sud de l’Afrique comme une colonne de fourmis. Pourquoi n’avait-on pu d’une façon ou d’une autre, les prendre à revers ? La ligne de la côte occidentale africaine se détachait nettement dans son esprit. Il prit le cavalier blanc et le déplaça sur le jeu. C’était là qu’était le bon endroit. Tandis qu’il voyait dévaler la horde noire vers le Sud, il considérait une autre force, mystérieusement rassemblée qui s’implantait sur les arrières de la première et coupait ses communications par mer et par terre.

Winston sentait que sa volonté faisait naître cette autre force. Mais il était nécessaire d’agir rapidement. S’ils obtenaient la domination de toute l’Afrique, s’ils possédaient des champs d’aviation et des bases sous-marines au Cap, ils couperaient l’Océania en deux. Cela pouvait tout signifier : la défaite, l’écrasement, le nouveau partage du monde, la destruction du Parti ! Il respira profondément. Une étrange mixture de sentiments – mais ce n’était pas à proprement parler une mixture, c’étaient plutôt des couches successives de sentiments, dont on ne pouvait dire laquelle était plus profonde –, une étrange mixture de sentiments luttait en lui.

L’accès disparut. Il remit à sa place le cavalier blanc mais ne put, pour le moment, entreprendre une étude sérieuse du problème d’échecs. Ses pensées s’égaraient de nouveau. Presque inconsciemment, il traça du doigt dans la poussière de la table :

2 + 2 = 5

– Ils ne peuvent pénétrer en vous, avait-elle dit.

Mais ils pouvaient entrer en vous. « Ce qui vous arrive ici vous marquera à jamais », avait dit O’Brien. C’était le mot vrai. Il y avait des choses, vos propres actes, dont on ne pouvait guérir. Quelque chose était tué en vous, brûlé, cautérisé.

Il avait vu Julia, il lui avait parlé. Il n’y avait aucun danger à le faire. Il savait, presque instinctivement, que le Parti ne s’intéressait plus maintenant à ses actes. Il aurait pu s’arranger pour la rencontrer une seconde fois si elle ou lui l’avait désiré. C’était réellement par hasard qu’ils s’étaient rencontrés.

Il se trouvait dans le parc, par un jour de mars froid et piquant alors que la terre est dure comme du fer, toutes les plantes semblent mortes, il n’y a nulle part de boutons, hors ceux de quelques crocus qui ont poussé plus haut que les autres plantes et sont battus par le vent. Les mains gelées et les yeux humides, il marchait à bonne allure quand il la vit à moins de dix mètres de lui. Il vit tout de suite qu’elle avait changé. En quoi ? Il ne put le définir. Ils se croisèrent presque sans se regarder, puis il se retourna et la suivit, sans grand empressement. Il savait pouvoir le faire sans danger, personne ne s’intéressait à eux. Elle ne parlait pas. Elle obliqua à travers la pelouse, comme pour essayer de se débarrasser de lui, puis parut se résigner à sa présence. Ils étaient au milieu d’un bouquet d’arbustes dépouillés de leurs feuilles, qui ne les cachaient ni ne les protégeaient du vent. Ils s’arrêtèrent. Il faisait horriblement froid. Le vent sifflait à travers les rameaux et agitait les rares crocus poussiéreux. Il lui entoura la taille de son bras.

Il n’y avait pas de télécrans, mais il pouvait y avoir des microphones cachés, en outre, on pouvait les voir. Cela n’avait pas d’importance, rien n’avait d’importance. Ils auraient pu se coucher par terre et faire cela s’ils l’avaient voulu. Winston se sentit, à cette pensée, glacé d’horreur. Julia ne réagit dans aucun sens à l’étreinte de son bras. Elle n’essaya même pas de se libérer. Il comprit alors ce qui avait changé en elle.

Son visage était plus blême et une longue cicatrice, en partie cachée par les cheveux, lui traversait le front et la tempe. Mais ce n’était pas en cela qu’était le changement. C’était que sa taille avait épaissi et s’était roidie d’une façon étonnante. Il se souvint avoir une fois aidé, après l’explosion d’une bombe-fusée, à sortir un corps des décombres. Il avait été étonné, non seulement du poids incroyable de la chose, mais de sa rigidité et de la difficulté éprouvée à la manier. Cela ressemblait à de la pierre plutôt qu’à de la chair. Le corps de Julia donnait cette impression. Il sembla à Winston que la texture de sa peau devait être aussi tout à fait différente de ce qu’elle avait été.

Il n’essaya pas de l’embrasser et ils ne se parlèrent pas. Tandis qu’ils traversaient la pelouse en sens inverse, elle le regarda en face pour la première fois. Ce ne fut qu’un coup d’œil rapide, plein de mépris et de dégoût. Il se demanda si ce dégoût venait du passé ou s’il était aussi inspiré par son visage boursouflé et les larmes que le vent continuait à faire couler de ses yeux.

Ils s’assirent côte à côte sur deux chaises de fer, mais pas trop près l’un de l’autre. Il vit qu’elle allait parler. Elle avança de quelques centimètres sa chaussure grossière et écrasa du pied un rameau. Il remarqua que ses pieds semblaient s’être élargis.

– Je vous ai trahi ! dit-elle méchamment.

– Je vous ai trahie, répéta-t-il.

Elle lui jeta un autre rapide regard de dégoût.

– Parfois, dit-elle, ils vous menacent de quelque chose, quelque chose qu’on ne peut supporter, à quoi on ne peut même penser. Alors on dit : « Ne me le faites pas, faites-le à quelqu’un d’autre, faites-le à un tel. » On pourrait peut-être prétendre ensuite que ce n’était qu’une ruse, qu’on ne l’a dit que pour faire cesser la torture et qu’on ne le pensait pas réellement. Mais ce n’est pas vrai. Au moment où ça se passe, on le pense. On se dit qu’il n’y a pas d’autre moyen de se sauver et l’on est absolument prêt à se sauver de cette façon. On veut que la chose arrive à l’autre. On se moque pas mal de ce que l’autre souffre. On ne pense qu’à soi.

– On ne pense qu’à soi, répéta-t-il en écho.

– Après, on n’est plus le même envers l’autre.

– Non, dit-il, on n’est plus le même.

Il n’y avait pas, semblait-il, autre chose à dire. Le vent plaquait contre leurs corps leurs minces combinaisons. Ils furent tout de suite gênés de rester assis là, silencieux. En outre, il faisait trop froid pour demeurer immobile. Elle prétexta vaguement d’avoir à prendre le métro et se leva pour partir.

– Nous nous reverrons, dit-il.

– Oui, répondit-elle, nous nous reverrons.

Irrésolu, il la suivit un moment à un pas en arrière. Ils ne parlèrent plus. Elle n’essaya même pas réellement de se débarrasser de lui, mais avança d’un pas juste assez rapide pour éviter de se trouver de front avec lui. Il avait décidé de l’accompagner jusqu’à la station de métro, mais cette manière de traîner dans le froid lui parut soudain inutile et insupportable. Il fut pris d’un désir irrésistible, non pas tellement de s’éloigner de Julia, mais de retourner au café du Châtaignier qui ne lui avait jamais paru si attrayant qu’à ce moment. En une vision nostalgique, il se représentait sa table de coin, le journal, le jeu d’échecs et le gin coulant sans arrêt. Surtout, il y faisait chaud.

L’instant d’après, ce n’était pas absolument fortuit, il se laissa séparer d’elle par un petit groupe de gens. Il essaya sans conviction de la rattraper, puis ralentit, tourna, et prit une direction opposée.

Cinquante mètres plus loin, il se retourna. La rue n’était pas tellement encombrée. Il ne pouvait pourtant déjà plus distinguer Julia. N’importe laquelle de la douzaine de silhouettes qui se dépêchaient pouvaient être la sienne. Son corps épaissi, raidi, ne pouvait peut-être plus être reconnu de dos.

« Au moment où ça se passe, avait-elle dit, on le pense. » Il l’avait pensé. Il ne l’avait pas simplement dit. Il l’avait désiré. Il avait désiré que ce fût elle plutôt que lui qu’on livrât aux...

La musique qui s’écoulait du télécran fut changée. Il y eut une note brisée et saccadée, une note jaune. Et puis – mais peut-être n’était-ce pas réel, peut-être n’était-ce qu’un souvenir qui prenait la forme d’un son – une voix chanta :

Sous le châtaignier qui s’étale,
Je t’ai vendu, tu m’as vendue !...

Des larmes lui montèrent aux yeux. Un garçon qui passait remarqua son verre vide et revint avec la bouteille de gin.

Il prit son verre et le flaira. Le breuvage paraissait plus horrible à chaque gorgée. Mais il était devenu l’élément dans lequel il pouvait nager. C’était sa vie, sa mort, sa résurrection. C’était le gin qui, chaque soir, le plongeait dans la stupeur, c’était le gin qui, chaque matin, le faisait revivre. Quand il se réveillait, rarement avant onze heures, les paupières collées, la bouche enflammée, le dos brisé, il lui était impossible même de quitter la position horizontale, si la bouteille et la tasse n’avaient pas été placées près de son lit avant la nuit.

Il restait ensuite assis, pendant les heures du milieu du jour, le visage enluminé, la bouteille à portée de la main, à écouter le télécran.

De quinze heures à la fermeture, il était un pilier du Châtaignier. Personne ne se souciait de ce qu’il faisait. Aucun coup de sifflet ne le réveillait, aucun télécran ne le réprimandait.

Parfois, peut-être deux fois par semaine, il se rendait à un bureau poussiéreux et oublié du ministère de la Vérité et abattait un peu de travail, du moins ce que l’on appelait travail. Il avait été nommé au sous-comité d’une sous-commission qui était née d’un des innombrables comités qui s’occupaient des difficultés secondaires que l’on rencontrait dans la compilation de la onzième édition du dictionnaire novlangue. Ce sous-comité s’occupait de la rédaction de ce que l’on appelait un rapport provisoire. Mais Winston n’avait jamais pu définir avec précision ce qui était rapporté.

C’était quelque chose qui avait trait à la question de l’emplacement des virgules. Devaient-elles être placées à l’intérieur des parenthèses ou à l’extérieur ? Il y avait au comité quatre autres employés semblables à Winston. Parfois ils se rassemblaient puis se séparaient promptement en s’avouant franchement qu’il n’y avait réellement rien à faire. Mais il y avait des jours où ils s’attelaient à leur travail presque avec ardeur, faisaient un étalage extraordinaire des notes qu’ils rédigeaient, et ébauchaient de longs memoranda qui n’étaient jamais terminés ; des jours où la discussion à laquelle ils étaient censés apporter des arguments devenait tout à fait embrouillée et abstruse, provoquait de subtils marchandages sur les définitions, des digressions infinies, des querelles, des menaces mêmes d’en appeler à une autorité supérieure. Mais subitement, leur ardeur les abandonnait et, comme des fantômes qui disparaissent au chant du coq, ils restaient assis autour de la table à se regarder avec des yeux éteints.

Le télécran se tut un moment. Winston releva encore la tête. Le communiqué ! Mais non, c’était simplement la musique qui changeait. Winston avait sous les paupières la carte de l’Afrique. Le mouvement des armées formait un diagramme : une flèche noire verticale lancée à toute vitesse en direction de l’Est, à travers la queue de la première. Comme pour se rassurer, Winston leva les yeux vers l’impassible visage de l’affiche. Était-il concevable que la seconde flèche n’existât même pas ?

Son intérêt se relâcha encore. Il but une autre gorgée de gin, saisit le cavalier blanc et essaya de le déplacer. Échec et mat. Mais ce n’était évidemment pas le bon mouvement car...

Un souvenir, qu’il n’avait pas cherché, lui vint à l’esprit. Il vit une chambre éclairée par une chandelle et meublée d’un grand lit recouvert d’une courtepointe blanche. Lui, alors un garçon de neuf ou dix ans, se trouvait assis sur le parquet. Il agitait un cornet de dés et riait avec excitation. Sa mère, assise en face de lui, riait aussi. Ce devait être environ un mois avant sa disparition. C’était dans un moment de réconciliation. La faim qui rongeait son ventre était momentanément oubliée et l’affection qu’il avait portée à sa mère était revenue pour un instant.

Il se souvenait bien du jour, un jour de grêle et de pluie. L’eau ruisselait sur les vitres et, à l’intérieur, la lumière était trop faible pour permettre de lire. L’ennui des deux enfants dans la chambre sombre et étroite devint insupportable. Winston gémissait et grognait, demandait inutilement de la nourriture, s’agitait dans la pièce, déplaçait tout, frappait sur les lambris, si bien que les voisins protestèrent en cognant sur les murs, tandis que le plus jeune enfant se plaignait par intermittences.

La mère, à la fin, avait dit : « Maintenant, soyez gentils, et je vais acheter un jouet, un beau jouet, qui vous plaira. » Puis elle était allée sous la pluie à une petite boutique voisine qui vendait de tout et ouvrait encore sporadiquement. Elle revint avec une boîte de carton qui contenait un attirail d’échelles et de serpentins. Winston retrouvait encore l’odeur du carton humide. C’était un assortiment misérable. Le carton était craquelé et les minuscules dés de bois étaient si mal taillés qu’ils ne tenaient pas sur leurs côtés. Winston avait regardé le jeu d’un air maussade et sans intérêt. Mais sa mère avait alors allumé un bout de bougie et ils s’étaient assis sur le parquet pour jouer. Bientôt, Winston était follement excité et se tordait de rire à voir les puces grimper les échelles avec espoir puis glisser au bas des serpentins et revenir presque au point de départ. Ils jouèrent huit parties. Chacun en gagna quatre. Sa petite sœur, trop jeune pour comprendre le jeu, était appuyée à un traversin et riait parce que les autres riaient. Pendant un après-midi entier, ils avaient été heureux ensemble, comme dans sa première enfance.

Winston repoussa l’image de son esprit. C’était un souvenir erroné. Il était parfois troublé par des souvenirs erronés. Ils n’avaient pas d’importance, tant qu’on les prenait pour ce qu’ils étaient. Certains événements avaient eu lieu, d’autres non. Il revint au jeu d’échecs et reprit le cavalier blanc. Presque au même instant, il le laissa retomber. Il avait sursauté comme s’il avait été piqué avec une épingle. Un appel de clairon avait fait vibrer l’air. C’était le communiqué. Victoire ! L’appel du clairon annonçait toujours une victoire. Une sorte de frisson électrique se propagea dans le café. Les garçons eux-mêmes avaient sursauté et avaient dressé l’oreille.

L’appel du clairon libéra un énorme volume de bruit. Déjà, au télécran, une voix excitée parlait avec volubilité. Mais elle n’avait pas commencé que déjà elle était presque noyée par les hourras venus de l’extérieur. La nouvelle s’était, comme par magie, propagée le long de toutes les rues.

Winston pouvait entendre juste assez de ce qu’émettait le télécran pour comprendre que tout était arrivé comme il l’avait prévu. Une vaste armada transportée par mer, secrètement rassemblée, un coup soudain sur l’arrière de l’ennemi, la blanche flèche lancée à travers la queue de la noire.

Des fragments de phrases triomphantes traversaient le vacarme : « Vaste manœuvre stratégique – parfaite coordination – défaite complète – un demi-million de prisonniers – complète démoralisation – domination de toute l’Afrique – amène la guerre à une distance de sa fin que l’on peut évaluer – Victoire ! la plus grande victoire de l’Histoire de l’humanité ! Victoire ! Victoire ! Victoire ! »

Les pieds de Winston, sous la table s’agitaient convulsivement. Il n’avait pas bougé de son siège, mais en esprit il courait, il courait de toutes ses forces. Il était avec la foule au-dehors et s’assourdissait lui-même de hourras. Il regarda encore le portrait de Big Brother, le colosse qui chevauchait le monde ! Le roc contre lequel les hordes asiatiques s’écrasaient elles-mêmes en vain ! Il pensa que dix minutes auparavant – oui, dix minutes seulement – il y avait encore de l’équivoque dans son cœur alors qu’il se demandait si les nouvelles du front annonceraient la victoire ou la défaite. Ah ! C’était plus qu’une armée eurasienne qui avait péri. Depuis le premier jour passé au ministère de l’Amour, il avait beaucoup changé, mais le changement final, indispensable, qui le guérirait, ne s’était jamais jusqu’alors produit.

La voix du télécran déversait encore son histoire de prisonniers, de butin et de carnage, mais le vacarme extérieur s’était un peu apaisé. Les garçons revenaient à leur service. L’un d’eux s’approcha de Winston avec la bouteille de gin. Winston, plongé dans un rêve heureux, ne faisait aucunement attention à son verre que l’on remplissait. Il ne courait ni n’applaudissait plus. Il était de retour au ministère de l’Amour. Tout était pardonné et son âme était blanche comme neige. Il se voyait au banc des prévenus. Il confessait tout, il accusait tout le monde. Il longeait le couloir carrelé de blanc, avec l’impression de marcher au soleil, un garde armé derrière lui. La balle longtemps attendue lui entrait dans la nuque.

Il regarda l’énorme face. Il lui avait fallu quarante ans pour savoir quelle sorte de sourire se cachait sous la moustache noire. Ô cruelle, inutile incompréhension ! Obstiné ! volontairement exilé de la poitrine aimante ! Deux larmes empestées de gin lui coulèrent de chaque côté du nez. Mais il allait bien, tout allait bien.

LA LUTTE ÉTAIT TERMINÉE.

IL AVAIT REMPORTÉ LA VICTOIRE SUR LUI-MÊME.

IL AIMAIT BIG BROTHER.