Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 9

De Librairal


Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 9


Anonyme


Chapitre IX — Le rôle des idées

Deuxième partie — L'Agir dans le cadre de la société

Chapitre IX — Le rôle des idées

1 / La raison humaine

La raison est le caractère particulier et distinctif de l'homme. Il n'y a pas lieu pour la praxéologie de soulever la question : la raison est-elle un outil approprié pour connaître la vérité ultime et absolue. Elle n'envisage la raison que pour autant qu'elle rend l'homme capable d'agir.

Tous ces objets qui sont pour l'homme le substrat de sensation, de perception et d'observation humaines passent aussi devant les sens des animaux. Mais l'homme seul a la faculté de transformer des stimuli sensoriels en observation et expérience. Et l'homme seul peut ordonner ses diverses observations et expériences en un système cohérent.

L'action est précédée par la pensée réfléchie. Penser, c'est délibérer sur l'action avant d'agir, et réfléchir après coup sur l'action passée. Penser et agir sont inséparables. Toute action est toujours fondée sur une idée définie quant à des relations causales. Celui qui pense une relation causale pense un théorème. L'action sans pensée, l'application sans la théorie ne sont pas imaginables. Le raisonnement peut être fautif et la théorie inexacte ; mais réflexion et théorie ne manquent dans aucune action. D'un autre côté, réfléchir est toujours penser une action potentielle. Même celui qui réfléchit sur une pure théorie suppose que la théorie est correcte, c'est-à-dire que l'action conforme à son contenu aurait pour résultat l'effet qu'elle enseigne devoir en découler. (,une cette action soit faisable ou non est sans importance du point de vue logique.

C'est toujours l'individu qui pense. La société ne pense pas davantage qu'elle ne mange et boit. L'évolution du raisonnement humain, depuis la pensée naïve de l'homme primitif jusqu'à la réflexion plus subtile de la science moderne, a eu lieu au sein de la société. Néanmoins, penser est toujours l'œuvre d'individus. Il y a l'action conjointe, mais pas de penser conjoint. Il y a seulement tradition, c'est-à-dire conservation et communication des idées à d'autres, comme stimulus de leur propre réflexion. Cependant, l'homme n'a pas d'autre moyen de faire siennes les pensées de ses précurseurs, que de les repenser à son tour. Cela fait, bien entendu, il est à même de poursuivre plus loin, sur la base des pensées de ses prédécesseurs. Le véhicule par excellence de la tradition est la parole. La pensée est liée au langage et réciproquement. Les concepts sont incorporés dans des termes. Le langage est un outil de pensée tout comme il est un outil d'action en société.

L'histoire de la pensée et des idées est un discours poursuivi de génération en génération. La pensée des derniers temps pousse sur la pensée des temps précédents. Sans l'aide de cette stimulation le progrès intellectuel aurait été impossible. La continuité de l'évolution humaine, semant pour la progéniture et récoltant sur le sol défriché et labouré par les ancêtres, apparaît aussi dans l'histoire de la science et des idées. Nous avons hérité de nos pères non seulement une provision de produits dans les divers ordres de biens, qui est la source de notre richesse matérielle ; nous avons tout autant hérité des idées et pensées, des théories et des technologies auxquelles notre réflexion doit sa productivité.

Mais penser est toujours une manifestation d'individus.

2 / Vision du monde et idéologie

Les théories guidant l'action sont souvent imparfaites et décevantes. Elles peuvent être contradictoires, et impropres à être insérées dans un système d'ensemble et cohérent.

Si nous regardons tous les théorèmes et théories guidant la conduite de certains individus et groupes comme un ensemble solidaire, et que nous tentons de les ordonner autant que possible en un système — c'est-à-dire un corps complet de connaissances — nous pouvons en parler comme d'une vision du monde. Une vision du monde est, en tant que théorie, une interprétation de toutes choses ; et en tant que précepte pour l'action, une opinion sur les meilleurs moyens d'écarter les insatisfactions dans toute la mesure du possible. Une vision du monde est ainsi, d'une part, une explication de tous les phénomènes et, d'autre part, une technologie ; chacun de ces deux termes étant pris dans leur sens le plus large. La religion, la métaphysique et la philosophie visent à fournir une vision du monde. Elles interprètent l'univers et conseillent aux hommes comment agir.

Le concept d'une idéologie est plus étroit que celui de vision du monde. En parlant d'idéologie, nous n'avons en vue que l'agir humain et la coopération sociale, à l'exclusion des problèmes de métaphysique et de dogmes religieux, des sciences naturelles et des technologies qui en sont dérivées. L'idéologie est la totalité de nos doctrines concernant la conduite individuelle et les relations sociales. Aussi bien la vision du monde que l'idéologie franchissent les limites imposées à une étude purement neutre et académique des choses telles qu'elles sont. Ce ne sont pas seulement des théories scientifiques, mais en outre des doctrines sur ce qui devrait être, autrement dit sur les fins suprêmes auxquelles l'homme devrait tendre dans ses affaires temporelles.

L'ascétisme enseigne que le seul moyen ouvert à l'homme pour écarter la souffrance et atteindre la quiétude complète, le contentement et le bonheur, est de se détourner des soucis terrestres et de vivre sans se soucier des choses de ce monde. Il n'y a d'autre salut que de renoncer à poursuivre le bien-être matériel, de supporter avec soumission les adversités du pèlerinage terrestre et de se consacrer exclusivement à la préparation d'une éternité bienheureuse. Toutefois, le nombre de ceux qui se conforment avec cohérence et constance entières aux principes de l'ascétisme est si restreint qu'il n'est pas aisé de citer plus que de rares noms. Il semble que la passivité complète recommandée par l'ascétisme soit contraite à la nature. L'attrait de la vie triomphe. Les principes ascétiques ont été trafiqués. Même les ermites les plus dignes d'être canonisés firent des concessions à la vie et aux affaires temporelles, qui n'étaient pas cohérentes avec leurs rigides principes. Mais dès qu'un homme tient compte d'un quelconque intérêt temporel, et abandonne les objectifs purement végétatifs pour admettre l'importance de choses de ce monde, quelles que soient les conditions posées et quel que soit le degré d'incompatibilité de ce geste avec le reste de la doctrine professée, il jette un pont sur l'abîme qui le séparait de ceux qui disent oui à la poursuite des fins temporelles. A ce moment il a quelque chose en commun avec tous les autres.

Sur des choses où ni le raisonnement pur ni l'expérience ne fournissent de connaissance, les pensées humaines peuvent différer si radicalement qu'aucun accord ne puisse être atteint. Dans cette sphère où la libre rêverie de l'esprit n'est bornée ni par la réflexion logique ni par l'expérience sensible, l'homme peut donner carrière à son individualité et à sa subjectivité. Rien n'est plus personnel que les notions et images relatives au transcendant. Les termes du langage sont incapables de transmettre ce qui est dit du transcendant ; l'on ne peut jamais s'assurer que celui qui écoute leur donne le même contenu que celui qui parle. En ce qui concerne les choses de l'au-delà il ne peut y avoir d'accord. Les guerres de religion sont les plus terribles des guerres parce qu'elles sont faites sans aucune perspective de conciliation.

Mais là où il s'agit de choses de ce monde-ci, l'affinité naturelle de tous les hommes et l'identité des conditions biologiques nécessaires à la conservation de la vie entrent en jeu. La productivité supérieure de la coopération dans la division du travail fait de la société l'instrument primordial, pour chaque individu, en vue d'atteindre ses propres objectifs quels qu'ils soient. Le maintien et l'intensification croissante de la coopération sociale deviennent un intérêt pour tout le monde. Toute vision du monde et toute idéologie qui n'est pas entièrement et inconditionnellement vouée à la pratique de l'ascétisme et à une vie de réclusion monacale doit prêter attention au fait que la société est le grand moyen pour atteindre les objectifs temporels. Mais alors on a gagné un terrain par où frayer une route à un accord sur les modestes problèmes sociaux et les détails de l'organisation de la société. Si fort que les diverses idéologies puissent se heurter, l'harmonie est faite sur un point : la reconnaissance de la vie en société.

L'on manque fréquemment de voir ce fait parce qu'en s'intéressant aux philosophies et idéologies l'on regarde davantage ce que ces doctrines affirment au sujet du transcendant et des choses inconnaissables, et moins ce qu'elles disent de l'agir en ce monde. Entre diverses parties d'un système idéologique il y a souvent un fossé infranchissable. Pour l'homme en tant qu'acteur, seuls les enseignements qui se traduisent par des préceptes d'action ont une réelle importance ; non pas les doctrines purement académiques qui ne s'appliquent pas à la conduite dans le cadre de la coopération sociale. Nous pouvons négliger la philosophie de l'ascétisme cohérent et intransigeant, parce qu'un ascétisme aussi rigide ne peut qu'aboutir finalement à l'extinction de ses adeptes. Toutes les autres idéologies, en approuvant la poursuite de ce qui est nécessaire à la vie, sont forcées en quelque mesure de tenir compte du fait que la division du travail est plus productive que le travail isolé. Elles doivent ainsi admettre le besoin de coopération sociale.

La praxéologie et l'économie n'ont pas compétence concernant le transcendant et les aspects métaphysiques d'aucune doctrine. Mais par ailleurs, nul appel à des dogmes ou croyances religieux ou métaphysiques ne peut invalider les théorèmes et théories relatifs à la coopération sociale, tels qu'élaborés par un raisonnement praxéologique logiquement correct. Si une philosophie a admis la nécessité de liens sociaux entre les hommes, elle s'est placée, pour autant qu'il s'agisse de problèmes de l'agir en société, sur un terrain d'où il n'est pas possible de se replier sur des convictions personnelles et des professions de foi non susceptibles d'un examen intégral par des méthodes rationnelles.

Ce fait fondamental est souvent ignoré. Les gens croient que les divergences dans la vision du monde créent des conflits insolubles. L'antagonisme fondamental entre des partis attachés à des visions du monde différentes ne peut, déclare-t-on, être résolu par compromis. Ils sont enracinés dans les replis les plus profonds de l'âme humaine et sont l'expression de la communion innée de l'homme avec des forces surnaturelles et éternelles. Il ne peut y avoir aucune coopération entre des gens divisés sur la vision du monde.

Néanmoins, si nous passons en revue les programmes de tous les partis — aussi bien les programmes habilement élaborés et diffusés que ceux auxquels se tiennent réellement les partis lorsqu'ils sont au pouvoir — nous pouvons aisément déceler le caractère fallacieux de cette interprétation. Tous les partis politiques de nos jours ont pour objectif le bien-être et la prospérité de leurs adhérents, en ce monde d'ici-bas. Ils promettent de rendre les conditions économiques plus satisfaisantes pour leurs partisans. En regard de ce programme, il n'y a aucune différence entre l'Eglise catholique romaine et les diverses confessions protestantes dans la mesure où elles interviennent dans les questions politiques et sociales, ni entre le christianisme et les religions non chrétiennes, entre les partisans de la liberté économique et les divers crus de matérialisme marxiste, entre nationalistes et internationalistes, entre les racistes et les amis de la paix inter-raciale. Il est exact que bon nombre de ces partis croient que leur propre groupc ne peut prospérer qu'aux dépens d'autres groupes, voire vont jusqu'à considérer l'annihilation complète d'autres groupes ou leur réduction en esclavage, comme la condition nécessaire de la prospérité de leur propre groupe. Cependant, l'extermination ou l'asservissement d'autrui n'est pas pour eux le but ultime, mais un moyen d'atteindre celui auquel ils visent finalement : l'épanouissement de leur propre groupe. S'ils venaient à apprendre que leurs propres desseins sont inspirés par des théories sans valeur et ne peuvent conduire à l'heureux résultat escompté, ils changeraient de programme.

Les pompeuses déclarations que font des gens au sujet de choses inconnaissables et dépassant les capacités de l'esprit humain, leurs cosmologies, leurs vues du monde, religions, mysticismes, métaphysiques et imaginations conceptuelles diffèrent largement les unes des autres. Mais l'essence pratique de leurs idéologies, c'est-à-dire de leurs enseignements concernant les objectifs à poursuivre dans la vie profane et les moyens d'atteindre ces fins, présentent beaucoup d'uniformité. Il y a certes des différences et des antagonismes touchant aussi bien les objectifs que les moyens. Pourtant les différences concernant les objectifs ne sont pas impossibles à concilier ; elles ne font pas obstacle à la coopération et aux accords amiables dans le champ de l'action en société. Dans la mesure où les divergences portent simplement sur les voies et moyens, elles sont de caractère purement technique et, à ce titre, ouvertes à l'examen par des méthodes rationnelles. Quand dans la chaleur des conflits de partis l'une des factions déclare : « Là, nous ne pouvons continuer à négocier avec vous, parce que nous sommes en présence d'une question touchant notre vision du monde ; sur ce point nous devons être intraitables et nous en tenir strictement à nos principes quoi qu'il en advienne », il suffit d'examiner les choses plus soigneusement pour voir que de telles déclarations décrivent l'antagonisme comme plus aigu qu'il ne l'est réellement. En fait, pour tous les partis voués à promouvoir le bien-être temporel des gens et qui par conséquent approuvent la coopération sociale, les questions d'organisation de la société et la conduite de l'action en société ne sont pas des problèmes de principes fondamentaux ni de vision du monde, mais des problèmes d'idéologies. Ce sont des questions techniques sur lesquelles quelque arrangement est toujours possible. Aucun parti ne préférerait sciemment la désintégration sociale, l'anarchie et le retour à la barbarie primitive, à une solution dont le prix serait l'abandon de quelques points d'idéologie.

Dans les programmes des partis, ces questions techniques sont, il est vrai, de toute première importance. Un parti est attaché à certains moyens, il préconise certaines méthodes d'action politique et rejette entièrement toutes les autres méthodes et politiques comme inappropriées. Un parti est un organisme qui assemble tous ceux qui entendent employer les mêmes moyens pour l'action commune. Le principe qui divise les hommes et intègre les partis est le choix des moyens. C'est ainsi que, pour le parti comme tel, les moyens choisis sont l'essentiel. Un parti est condamné quand la futilité des moyens recommandés devient manifeste. Les chefs de partis, dont le prestige et la carrière politique sont liés au programme du parti, peuvent avoir d'amples motifs de refuser que ses principes soient mis ouvertement en discussion ; ils peuvent leur attribuer le caractère de fins ultimes, qui ne peuvent être mises en question parce qu'elles reposent sur une vision du monde. Mais les gens dont les chefs de partis prétendent être mandatés, les électeurs qu'ils cherchent à enrôler et pour les votes de qui ils font campagne, ont une autre vue des choses. Rien ne leur paraît interdire d'examiner et juger tous les points du programme d'un parti. Ils considèrent un tel programme comme une simple recommandation de moyens pour atteindre leurs propres fins, à savoir leur bien-être sur terre.

Ce qui sépare les partis soi-disant représentatifs d'une vision du monde, c'est-à-dire des partis voués à des décisions foncièrement philosophiques sur des fins suprêmes, n'est qu'en apparence un désaccord sur les objectifs suprêmes. Leurs antagonismes portent soit sur des croyances religieuses, soit sur des questions de relations internationales, le problème de la propriété des moyens de production ou ceux de l'organisation politique. II peut être montré que toutes ces controverses ne concernent que des moyens et non des fins ultimes.

Commençons par les problèmes de l'organisation politique de la nation. Il y a des partisans d'un système démocratique de gouvernement, de la monarchie héréditaire, ou de domination d'une soi-disant élite et du césarisme dictatorial 1. Il est vrai que ces programmes se recommandent souvent d'une référence à des institutions divines, aux lois éternelles de l'univers, à l'ordre naturel, ou au sens inéluctable de l'évolution historique, et autres objets de connaissance transcendantale. Mais de telles affirmations ne sont que des ornements contingents. En faisant appel aux électeurs, les partis présentent d'autres arguments. Ils entendent démontrer que le système qu'ils préconisent réussira mieux que ceux proposés par les autres partis, à réaliser les objectifs que les citoyens désirent atteindre. Ils énumèrent les réussites du passé ou de pays étrangers, ils discréditent les programmes des autres partis en relatant leurs échecs. Ils recourent à la fois au raisonnement pur et à une interprétation de l'expérience historique afin de démontrer la supériorité de leurs propositions à eux et la futilité de celles de leurs adversaires. Leur principal argument est toujours : le système politique que nous préconisons vous rendra plus prospères et satisfaits.

Dans le champ de l'organisation économique de la société, il y a les libéraux qui prônent la propriété privée des moyens de production, les socialistes préconisant la propriété publique des moyens de production, et les interventionnistes préconisant un troisième système qui, à leurs dires, est aussi éloigné du socialisme que du capitalisme. Dans le heurt de ces partis il y a aussi beaucoup de paroles à propos de problèmes philosophiques fondamentaux. Les gens parlent de véritable liberté, d'égalité, de justice sociale, de droits de l'individu, de communauté, de solidarité et d'humanitarisme. Mais chaque parti est préoccupé de démontrer par argumentation et référence à l'expérience historique que seul le système recommandé par lui rendra les citoyens prospères et satisfaits. Ils disent au peuple que la réalisation de leur programme élèvera le niveau de vie, davantage que la réalisation du programme d'aucun autre parti. Ils insistent sur la praticabilité de leurs plans et sur leur utilité. Il est clair que les divergences de l'un à l'autre ne portent pas sur les objectifs mais sur les moyens. Tous prétendent viser au maximum de bien-être pour le plus grand nombre de citoyens.

Les nationalistes soulignent qu'il y a une opposition insurmontable entre les intérêts des diverses nations, mais que d'autre part les intérêts bien compris de tous les citoyens, à l'intérieur de la nation, sont harmonieux. Une nation ne peut prospérer qu'aux dépens des autres ; le citoyen individuel ne peut vivre à l'aise que si sa nation est florissante. Les libéraux sont d'opinion différente. Ils pensent que les intérêts des diverses nations s'harmonisent tout autant que ceux des divers groupes, classes et couches d'individus au sein de la nation. Ils croient que la coopération pacifique internationale est un moyen plus approprié que le conflit, pour atteindre les objectifs qu'eux-mêmes et les nationalistes poursuivent également le bien-être de leur propre pays. II n'est pas vrai qu'ils préconisent — comme les en accusent les nationalistes — la paix et la liberté des échanges afin de trahir les intérêts de leur pays au profit de ceux des étrangers. Au contraire, ils considèrent la paix et la liberté des échanges comme le meilleur moyen d'enrichir leur propre nation. Ce qui sépare les libreéchangistes des nationalistes, ce ne sont pas les objectifs, mais les moyens recommandés pour atteindre des buts communs aux uns et aux autres.

Les désaccords en matière de foi religieuse ne peuvent être résolus par des méthodes rationnelles. Les conflits religieux sont par essence implacables et irréconciliables. Pourtant, dès qu'une confession religieuse aborde le domaine de l'action politique et tente de s'occuper des problèmes d'organisation sociale, elle est obligée de prendre en compte les soucis terrestres, en dépit de la contradiction que cela implique avec ses dogmes et articles de foi. Aucune religion, dans ses activités profanes, ne s'est jamais aventurée à dire ouvertement aux gens : la réalisation de nos plans d'organisation sociale vous rendra pauvres et nuira à votre bien-être temporel. Ceux qui se vouèrent avec cohérence à une vie de pauvreté se sont retirés de la scène politique et réfugiés dans l'isolement cénobitique. Mais les églises et les communautés de croyants qui ont visé à faire des convertis et à influer sur les activités politiques et sociales de leurs disciples ont adopté les principes de conduite du siècle. Lorsqu'elles s'occupent des questions du pèlerinage terrestre de l'homme, elles ne diffèrent guère de tous les autres partis politiques. Dans leurs propagandes, elles soulignent, davantage que le bonheur dans l'au-delà, les avantages matériels qu'elles se promettent de procurer à leurs frères dans la foi.

Seule la vision du monde dont les adeptes renoncent à toute activité profane quelconque pourrait négliger de tenir compte des considérations rationnelles qui montrent que la coopération sociale est le grand moyen pour la réalisation de tous les objectifs de l'homme. Parce que l'homme est un animal social qui ne peut prospérer qu'au sein de la société, toutes les idéologies sont forcées de reconnaître l'importance prééminente de la coopération sociale. Elles doivent viser à l'organisation de société la plus satisfaisante et doivent approuver le souci de l'homme d'améliorer son bien-être matériel. De la sorte, elles se placent toutes sur un terrain commun. Elles sont divisées non par des visions du monde et des problèmes transcendants non susceptibles de discussion raisonnée, mais par des problèmes de voies et moyens. Des antagonismes idéologiques de cette espèce sont ouverts à un examen approfondi par les méthodes scientifiques de la praxéologie et de l'économie.

La lutte contre l'erreur

Un examen critique des systèmes philosophiques élaborés par les grands penseurs de l'humanité a très souvent révélé des fissures et des failles dans l'impressionnante structure de ces édifices, apparemment logiques et cohérents, de pensée universelle. Même un génie, en dessinant une conception du monde, ne peut éviter parfois des contradictions et des syllogismes fautifs.

Les idéologies acceptées par l'opinion sont encore plus viciées par les faiblesses de l'esprit humain. Ce sont en majeure partie des juxtapositions éclectiques d'idées totalement incompatibles entre elles. Elles ne peuvent résister à un examen logique de leur contenu. Leurs incohérences sont irréparables et défient tout essai de combiner leurs diverses parties en un système d'idées compatibles entre elles.

Certains auteurs essayent de justifier les contradictions des idéologies acceptées, en montrant les prétendus avantages d'un compromis, quelque boiteux qu'il soit du point de vue de la logique, pour le cours aisé des relations interhumaines. Ils allèguent l'opinion populaire absurde selon laquelle la vie et la réalité sont « illogiques » ; ils soutiennent qu'un système entaché de contradiction peut s'avérer pratique et même vrai en fonctionnant de façon satisfaisante, tandis qu'un système logiquement homogène aboutirait à un désastre. Point n'est besoin de réfuter une fois de plus des erreurs populaires de ce genre. La réflexion logique et la vie réelle ne sont pas deux sphères séparées. La logique est pour l'homme le seul moyen pour maîtriser les problèmes de la réalité. Ce qui est contradictoire en théorie ne l'est pas moins dans la réalité. Nulle inconsistance idéologique ne peut fournir une solution satisfaisante — c'est-à-dire qui fonctionne — aux problèmes présentés par les faits de ce monde. Le seul effet des idéologies contradictoires en elles-mêmes est de masquer les problèmes réels et d'empêcher ainsi les gens de trouver à temps une politique appropriée pour les résoudre. Les idéologies incohérentes peuvent parfois retarder l'apparition d'un conflit manifeste. Mais elles aggravent certainement les maux qu'elles dissimulent et rendent plus difficile la solution finale. Elles multiplient les efforts douloureux, elles augmentent les haines, et rendent impossible un règlement pacifique. C'est une grave bourde que de considérer les incohérences idéologiques comme anodines, voire bénéfiques.

L'objet principal de la praxéologie et de l'économie est de remplacer par des idéologies correctes et homogènes les opinions contradictoires de l'éclectisme populaire. Il n'y a aucun autre moyen de prévenir la désintégration sociale et de sauvegarder l'amélioration régulière de la condition humaine que ceux fournis par la raison. Les hommes doivent réfléchir à fond à tous les problèmes impliqués, jusqu'au point au-delà duquel l'esprit humain ne peut plus avancer. Ils ne doivent jamais en rester passivement aux solutions transmises par les générations précédentes, ils doivent toujours remettre en question toute théorie et tout théorème, ils ne doivent jamais relâcher leur effort pour balayer les idées fausses et trouver la meilleure connaissance possible. Ils doivent combattre l'erreur en démasquant les doctrines bâtardes et en exposant la vérité.

Les problèmes impliqués sont purement intellectuels et doivent être traités comme tels. Il est désastreux de les déplacer au plan moral et de régler leur compte aux tenants d'idéologies opposées en les qualifiant de mauvaises gens. Il est vain de répéter que notre objectif est bon et celui des adversaires mauvais. La question à trancher est précisément : que faut-il considérer comme bon et comme mauvais. Le dogmatisme rigide particulier aux groupes religieux et au marxisme ne conduit qu'au conflit irréductible. Il condamne apriori tous les contradicteurs en tant que malfaiteurs, il met en doute leur bonne foi, il exige d'eux une reddition inconditionnelle. Aucune collaboration sociale n'est possible là où prévaut une attitude de ce genre.

La propension à qualifier de malades mentaux les tenants d'autres idéologies, très populaire aujourd'hui, n'est pas meilleure. Les psychiatres restent dans le vague lorsqu'ils tracent une frontière entre les fous et ceux qui ne le sont pas. Il serait ridicule pour des profanes de se mêler de ce problème fondamental de la psychiatrie. Néanmoins, il est clair que, si le simple fait qu'un homme partage des opinions erronées et conforme ses actes à ces erreurs, le caractérise comme un malade mental, il sera bien difficile de découvrir un individu auquel l'épithète de sain d'esprit ou de normal pourrait être attribué. Dans ce cas nous sommes obligés de qualifier d'insensées les générations passées, parce que leurs idées sur les problèmes des sciences naturelles, et par corrélation leurs techniques, différaient des nôtres. Les générations montantes nous qualifieront d'insensés pour la même raison. L'homme est susceptible de se tromper. Si l'erreur était le trait distinctif de la maladie mentale, alors tout le monde devrait être appelé malade mental.

L'on ne peut davantage considérer qu'un homme en désaccord avec les opinions de la majorité de ses contemporains doive être classé parmi les fous. Est-ce que Copernic, Galilée et Lavoisier étaient fous ? C'est le cours habituel de l'histoire qu'un homme conçoive de nouvelles idées contraires à celles des autres. Certaines de ces idées sont plus tard incorporées dans le système de savoir que l'opinion publique accepte pour vrai. Est-il admissible de considérer comme sains d'esprit seulement les rustres qui n'ont jamais eu d'idées à eux, et de le refuser à tous les innovateurs ?

Le comportement de certains psychiatres contemporains est vraiment scandaleux. Ils sont totalement ignorants des théories de la praxéologie et de l'économie. Leur familiarité avec les idéologies d'aujourd'hui est superficielle et dénuée d'examen critique. Néanmoins, d'un cœur léger, ils appellent paranoïaques les tenants de certaines idéologies.

Il y a des gens que l'on affuble communément du nom de charlatans monétaires. Le charlatan monétaire propose une méthode pour rendre tout le monde prospère par des moyens monétaires. Ses plans sont illusoires. Pourtant ce ne sont qu'une application logique d'une idéologie monétaire pleinement approuvée par l'opinion publique contemporaine, et à laquelle se conforme la politique de presque tous les gouvernements. Les objections que les économistes opposent à ces erreurs idéologiques ne sont pas prises en considération par les gouvernants, les partis politiques ni la presse.

Il est généralement tenu pour vrai par les gens étrangers à la théorie économique que l'expansion du crédit et l'augmentation de la quantité de monnaie en circulation sont des moyens efficaces pour abaisser le taux d'intérêt, de façon permanente, au-dessous du point qu'il eût atteint dans un marché des capitaux et prêts non manipulé. Cette théorie est complètement illusoire 2. Mais elle inspire la politique de la monnaie et du crédit de la quasi-totalité des gouvernements contemporains. Or, sur la base de cette idéologie erronée, il ne peut être opposé aucune objection valable aux plans préconisés par Pierre Joseph Proudhon, Ernest Solvay, Clifford Hugh Douglas et une légion d'autres aspirants réformateurs. Ils sont simplement plus logiques que ne le sont les autres gens. Ils veulent que l'on réduise à zéro le taux d'intérêt pour abolir radicalement la rareté du « capital ». Celui qui prétend les réfuter doit s'en prendre aux théories qui sous-tendent les politiques monétaires et bancaires des grandes nations.

Le psychiatre peut objecter que ce qui dénote qu'un homme est fou est précisément le fait qu'il manque de modération et va aux extrêmes. Tandis que l'homme normal est assez judicieux pour se restreindre, le paranoïaque franchit toutes les bornes. C'est là une réplique totalement dénuée de valeur. Tous les arguments avancés en faveur de la thèse selon laquelle le taux d'intérêt peut, au moyen de l'expansion du crédit, être réduit de 5 ou 4 % à 3 Ou 2 %, sont également valables pour une réduction à zéro. Les « charlatans monétaires » ont certainement raison sur la base des théories monétaires erronées approuvées par l'opinion populaire.

Il y a des psychiatres qui considèrent comme fous les Allemands qui ont épousé les principes de nazisme, et qui veulent les guérir par des procédés thérapeutiques. Ici encore nous sommes en face du même problème. Les doctrines du national-socialisme sont fausses, mais elles ne diffèrent pas essentiellement des idéologies du socialisme et du nationalisme telles que les approuve l'opinion publique dans d'autres pays. Ce qui distingue les nazis fut seulement l'application strictement cohérente de ces idéologies à la situation particulière de l'Allemagne. Comme toutes les autres nations à l'époque, les nazis voulaient que le gouvernement dirige la vie des affaires et que leur pays devienne économiquement auto-suffisant, qu'il puisse vivre en autarcie. La marque distinctive de leur politique fut le refus d'accepter les désavantages que l'adoption du même système par d'autres nations aurait pour cffct de leur faire subir. Ils n'entendaient pas être pour toujours « emprisonnés », comme ils disaient, dans une région comparativement surpeuplée dans laquelle les données naturelles rendent la productivité de l'effort humain plus basse que dans d'autres pays. Ils pensaient que l'importance numérique de leur population, l'avantage de la position géographique de leur pays au point de vue stratégique, la vigueur innée et la vaillance de leurs forces armées leur fournissaient une bonne chance de remédier par une agression aux maux qu'ils déploraient.

Or, quiconque accepte l'idéologie du nationalisme et du socialisme pour vraie, et en fait le critère de sa propre politique nationale, n'est pas bien placé pour réfuter les conclusions qu'en tirèrent les nazis. La seule façon de réfuter le nazisme encore ouverte pour les nations qui ont adhéré à ces deux principes fut de vaincre les nazis dans une guerre. Et aussi longtemps que l'idéologie du socialisme et du nationalisme dominera dans l'opinion publique mondiale, les Allemands ou d'autres peuples tenteront à nouveau de l'emporter par agression et conquête si l'occasion favorable s'en présente pour eux. Il n'y a aucun espoir d'extirper la mentalité d'agression si l'on ne réduit à néant les idéologies fausses dans lesquelles elle a ses racines. Ce n'est pas une tâche pour des psychiatres, mais pour les économistes 3

L'homme n'a qu'un seul instrument pour lutter contre l'erreur : la raison.

3 / La puissance

La société est un produit de l'agir humain. L'agir humain est guidé par les idéologies. Ainsi la société et n'importe quel agencement concret des affaires sociales sont des conséquences des idéologies ; les idéologies ne sont pas, comme affirme le marxisme, un produit d'un certain état des affaires sociales. Assurément, les pensées et idées de l'homme ne sont pas des réalisations d'individus isolés. Le penser, même, n'aboutit que par la coopération des penseurs. Aucun individu ne pourrait faire du chemin dans son raisonnement s'il était dans la nécessité de commencer à zéro. Un homme ne peut avancer dans l'acte de penser que parce que ses efforts sont aidés par ceux des générations précédentes qui ont façonné les outils de réflexion, les concepts et les terminologies, et posé les problèmes.

Tout ordre social donné a été imaginé et dessiné avant de pouvoir être réalisé. Cette antériorité temporelle et logique du facteur idéologique n'implique pas l'idée que les gens dressent un plan complet de système social à la manière des utopistes. Ce qui est et doit être conçu d'avance n'est pas la façon de combiner les agissements individuels en un système intégré d'organisation sociale ; ce sont les actions des individus vis-à-vis de leurs semblables, et des groupes d'individus déjà formés vis-à-vis des autres groupes. Avant qu'un homme en aide un autre à couper un arbre, une telle coopération doit être imaginée. Avant qu'un accord de troc intervienne, l'idée d'échange mutuel de biens et de services doit être conçue. Il n'est pas nécessaire que les individus en question prennent conscience du fait qu'une telle réciprocité aboutit à établir des liens sociaux et à engendrer un système social. L'individu ne conçoit et n'exécute pas des actions visant à édifier une société. C'est sa conduite, et la conduite correspondante des autres, qui engendre des corps sociaux.

Tout ordre existant des affaires sociales est le produit d'idéologies préalablement conçues. Au sein de la société de nouvelles idéologies peuvent apparaître et supplanter des idéologies plus anciennes, transformant ainsi le système social. Néanmoins, la société est toujours l'œuvre d'idéologies antérieures, temporellement et logiquement. L'action est toujours dirigée par des idées ; elle réalise ce que la réflexion a d'abord dessiné.

Si nous attribuons théoriquement à la notion d'idéologie une existence distincte avec des caractères anthropomorphiques, nous pouvons dire que les idéologies ont une puissance sur les hommes. La puissance est la faculté ou pouvoir de diriger des actions. En règle générale, l'on dit seulement d'un homme ou d'un groupe d'hommes qu'il est puissant. Alors la définition de la puissance est : le pouvoir de diriger les actions d'autres hommes. Celui qui est puissant tient sa puissance d'une idéologie. Seules les idéologies peuvent conférer à un homme le pouvoir d'influencer les choix et la conduite d'autres hommes. Quelqu'un ne peut devenir un chef que s'il est appuyé sur une idéologie qui rend les autres individus disposés â écouter et à consentir. La puissance n'est donc pas quelque chose de physique et de tangible, c'est un phénomène moral et spirituel. La puissance d'un roi repose sur la reconnaissance de l'idéologie monarchique de la part de ses sujets.

Celui qui emploie sa puissance pour régir l'État, c'est-à-dire l'appareil social de coercition et contrainte, règne. Le règne est l'exercice de la puissance au sein du corps politique. Le règne est toujours fondé sur la puissance, c'est-à-dire sur le pouvoir de diriger les actions d'autres hommes.

Bien entendu, il est possible de fonder un gouvernement sur l'oppression violente de gens rétifs. C'est le trait distinctif de l'État et du gouvernement que d'user de contrainte violente, ou menacer d'en user, contre eux qui ne sont pas disposés à céder de bon gré. Cependant cette oppression par violence n'est pas moins fondée sur la puissance idéologique. Celui qui veut user de violence doit recourir à la coopération volontaire de quelques autres. Un individu entièrement réduit à ses propres moyens ne peut jamais dominer uniquement par la seule violence physique 4. Il lui faut le soutien idéologique d'un groupe pour subjuguer d'autres groupes. Le tyran doit avoir une suite de partisans qui obéissent de leur plein gré à ses ordres. Leur obéissance spontanée lui assure l'appareil qu'il lui faut pour dominer sur d'autres gens. Il réussira ou non à faire durer sa domination selon la relation numérique entre deux groupes : ceux qui le soutiennent volontairement et ceux qui n'obéissent que sous les coups. Bien qu'un tyran puisse temporairement régner par une minorité si celle-ci est armée et la majorité désarmée, à la longue une minorité ne peut maintenir le grand nombre en servitude. Les opprimés se soulèveront et leur rébellion rejettera le joug de tyrannie.

Un système durable de gouvernement doit reposer sur une idéologie acceptée par la majorité. Le facteur « réel », les « forces réelles » qui sont le fondement du gouvernement et procurent aux dirigeants le pouvoir d'employer la violence contre des groupes minoritaires récalcitrants, sont essentiellement d'ordre idéologique, moral et spirituel. Les gouvernants qui ont méconnu ce principe premier de gouvernement et, se fiant à la prétendue force irrésistible de leurs troupes armées, ont dédaigné l'esprit et les idées ont finalement été renversés par leurs adversaires. L'interprétation de la puissance comme un facteur « réel » non dépendant des idéologies fort commune à maints livres politiques et historiques — est erronée. Le terme Realpolitik n'a de sens que si on l'emploie pour désigner une politique qui tient compte des idéologies généralement acceptées, par opposition à une politique fondée sur des idéologies insuffisamment reconnues et donc inaptes à soutenir un système de gouvernement durable.

Quelqu'un qui interprète la puissance au sens du pouvoir physique ou « réel » de passer outre et considère l'action violente comme le fondement même du gouvernement voit les choses sous l'angle étriqué des officiers subalternes chargés d'unités inférieures de l'armée ou des forces de police. A ces subordonnés est assignée une tâche définie au sein de l'idéologie régnante. Leurs chefs confient à leur responsabilité des troupes qui ne sont pas seulement équipées, armées et organisées pour le combat, mais non moins imbues de l'esprit qui les fait obéir aux ordres donnés. Les commandants de ces unités mineures considèrent ce facteur moral comme allant de soi, parce qu'eux-mêmes sont animés du même esprit et ne peuvent même imaginer une autre idéologie. Le pouvoir d'une idéologie consiste précisément dans le fait que les gens s'y conforment sans hésitation ni scrupule.

Toutefois, les choses ne sont pas les mêmes pour le chef du gouvernement. Il doit tendre à préserver le moral des forces armées et le loyalisme du reste de la population. Car ces facteurs moraux sont les seuls éléments « réels » sur lesquels repose la durée de sa maîtrise. Son pouvoir vacille et s'amenuise si l'idéologie qui le supporte perd de sa force.

Des minorités peuvent aussi parfois vaincre par un talent militaire supérieur, et ainsi établir un pouvoir minoritaire. Mais un tel ordre de choses ne peut durer. Si les vainqueurs arrivés au pouvoir ne parviennent pas par la suite à transformer le système de domination par la force, en un système de gouvernement par consentement idéologique des gouvernés, ils succomberont dans de nouveaux combats. Toutes les minorités victorieuses qui ont établi un système de gouvernement durable ont assuré la perpétuation de leur domination grâce à un ascendant idéologique ultérieurement acquis. Elles ont légitimé leur propre suprématie, soit en se conformant à l'idéologie des vaincus, soit en la transformant. Là où l'une ou l'autre de ces solutions n'a pas été réalisée, le grand nombre des opprimés a dépossédé la minorité opprimante soit par rébellion ouverte, soit par le cheminement silencieux mais incessant des forces idéologiques 5.

Bon nombre de grandes conquêtes historiques ont pu durer parce que les envahisseurs firent alliance avec les classes de la nation vaincue qui avaient l'appui de l'idéologie établie et étaient ainsi considérées comme les dirigeants légitimes. Ce fut le système adopté par les Tartares en Russie, par les Turcs dans les principautés danubiennes et grosso modo en Hongrie et Transylvanie, et par les Anglais et Hollandais aux Indes orientales. Un nombre relativement insignifiant de Britanniques pouvait gouverner plusieurs centaines de millions d'Indiens parce que les princes et propriétaires fonciers indigènes considéraient la domination britannique comme un moyen de conserver leurs privilèges, et lui apportaient le soutien que l'idéologie généralement reconnue aux Indes donnait à leur propre suprématie. L'empire britannique des Indes fut solide aussi longtemps que l'opinion publique approuva l'ordre social traditionnel. La paix britannique sauvegardait les privilèges des princes et des latifundiaires, et protégeait les multitudes contre les ravages des guerres entre principautés et des guerres de succession intestines. De nos jours l'infiltration d'idées subsersives étrangères a mis fin à la domination britannique et menace la continuation de l'antique ordre social indigène.

Des minorités victorieuses doivent parfois leur succès à la supériorité technologique. Cela ne modifie pas la question. A la longue, il est impossible d'empêcher les armes meilleures de parvenir à la majorité. Ce n'est pas l'équipement de leurs forces armées qui protégeait les Britanniques aux Indes, mais des facteurs idéologiques 6.

L'opinion publique d'un pays peut être à un tel point divisée qu'aucun groupe ne soit assez fort pour établir un gouvernement durable. Alors l'anarchie apparaît. Les révolutions et les conflits internes deviennent permanents.

Le traditionalisme comme idéologie

Le traditionalisme est une idéologie qui considère la fidélité aux valeurs, coutumes et procédures transmises — ou prétendument transmises — par les ancêtres, comme à la fois juste et pratique. Ce n'est pas un trait essentiel au traditionalisme, que ces ancêtres l'aient été au sens biologique du mot ou puissent être honnêtement tenus pour tels ; ce furent parfois seulement les précédents occupants du pays, des adeptes de la même foi religieuse, ou de simples prédécesseurs dans l'exercice de quelque fonction définie. C'est à l'enseignement concret de chaque variété de traditionalisme qu'il faut se reporter pour savoir qui doit être tenu pour un ancêtres et quel est le contenu du corps de tradition transmis. L'idéologie met en relief certains ancêtres et en repousse d'autres dans l'oubli ; elle appelle parfois ancêtres des peuples qui n'ont rien à voir avec la prétendue postérité. Elle construit souvent une doctrine « traditionnelle » dont l'origine est récente et le contenu contraire aux idéologies réellement admises par les ancêtres.

Le traditionalisme essaie de justifier ses thèses en citant les succès qu'elles procurèrent dans le passé. Savoir si cette assertion est conforme aux faits est une autre question. La recherche a pu quelquefois démasquer des erreurs dans les affirmations historiques d'une croyance traditionnelle. Mais cela n'a pas toujours ruiné la doctrine traditionnelle même. Car le noyau du traditionalisme n'est pas constitué de faits historiques, mais d'une opinion à leur sujet, même erronée, et d'une volonté de croire aux choses auxquelles est attribuée l'autorité de l'ancienneté.

4 / Le méliorisme et l'idée de progrès

Les notions de progrès et de régression n'ont de sens que dans le cadre d'un système de pensée téléologique. Dans un tel cadre il est logique d'appeler progrès une approche vers le but visé, et régression un mouvement en sens inverse. Faute de se référer à l'action de quelque agent et à un but défini, ces deux notions sont dénuées de signification.

Ce fut l'une des déficiences des philosophies du XIXe siècle que d'avoir mal interprété la signification du changement cosmique, et d'avoir introduit en contrebande dans la théorie de la transformation biologique l'idée de progrès. Quand on regarde en arrière, d'un quelconque état de choses donné, vers des situations anciennes, l'on peut honnêtement employer les termes de développement et d'évolution dans un sens neutre. Evolution signifie alors le processus qui a conduit de situations passées à celle d'aujourd'hui. Mais l'on doit se garder de l'erreur fatale, qui consiste à confondre changement avec amélioration, et l'évolution avec un passage à des formes de vie supérieures. Il n'est pas davantage admissible de remplacer par un anthropocentrisme pseudo-scientifique, celui des religions et des anciennes doctrines métaphysiques.

Toutefois, ce n'est pas l'affaire de la praxéologie que de s'engager dans une critique de cette philosophie. Sa tâche est de réfuter les erreurs contenues dans les idéologies courantes.

La philosophie sociale du XVIIIe siècle était convaincue que l'humanité est désormais entrée finalement dans l'âge de raison. Alors que dans le passé les erreurs théologiques et métaphysiques dominaient, dorénavant la raison aura la suprématie. Les gens s'affranchiront eux-mêmes de plus en plus des chaînes de la tradition et de la superstition, et ils consacreront tous leurs efforts à l'amélioration constante des institutions sociales. Chaque nouvelle génération apportera sa contribution à cette tâche glorieuse. Avec la marche du temps la société deviendra de plus en plus la société des hommes libres, visant au plus grand bonheur du plus grand nombre. Des reculs momentanés ne sont, bien entendu, pas impossibles. Mais finalement la bonne cause triomphera parce que c'est la cause de la raison. Les gens se disaient heureux d'être citoyens d'un âge de lumières qui, par la découverte des lois de la conduite rationnelle, pavaient la voie vers l'amélioration constante des affaires humaines. Ils ne se plaignaient que d'une chose : d'être eux-mêmes trop vieux pour être témoins des effets bienfaisants de la nouvelle philosophie. « Je voudrais, disait Bentham à Philarète Chasles, recevoir le privilège de vivre les années qui me restent à vivre, à la fin de chaque siècle qui suivra ma mort ; ainsi je pourrais voir les effets de mes écrits » 7.

Tous ces espoirs étaient fondés sur la ferme conviction, propre à cette époque, que les masses sont à la fois moralement bonnes et raisonnables. Les couches supérieures, les aristocrates privilégiés vivant sur ce que la terre produit de meilleur, étaient tenus pour dépravés. Le commun peuple, particulièrement les paysans et les ouvriers étaient glorifiés dans un transport romantique, comme nobles et exempts d'erreurs dans leurs jugements. Les philosophes étaient donc persuadés que la démocratie, le gouvernement par le peuple, engendrerait la perfection sociale.

Ce préjugé fut la fatale méprise des humanitaires, des philosophes et des libéraux. Les hommes ne sont pas infaillibles ; ils se trompent souvent. Il n'est pas vrai que les masses aient toujours raison et connaissent les moyens de parvenir aux buts visés. « La foi dans l'homme ordinaire » n'est pas plus fondée que ne l'était celle dans les dons surnaturels des rois, des prêtres et des nobles. La démocratie assure un système de gouvernement conforme aux vœux et plans de la majorité. Mais elle ne peut empêcher les majorités d'êtres victimes d'idées fausses, ni d'adopter des politiques inappropriées qui, non seulement, manquent les buts proposés, mais encore provoquent des désastres. Les majorités aussi peuvent se tromper et détruire notre civilisation. La bonne cause ne triomphera pas par le simple fait d'être raisonnable et efficace. Si les hommes sont tels qu'ils adoptent finalement des politiques raisonnables et susceptibles d'atteindre les buts ultimes recherchés, alors — mais alors seulement — la civilisation s'améliorera, la société et l'État rendront les hommes plus satisfaits, bien que non pas heureux au sens métaphysique. Seul l'imprévisible avenir révélera si cette condition est réalisable.

Il n'y a pas de place, dans un système praxéologique, pour le méliorisme et le fatalisme optimiste. L'homme est libre en ce sens qu'il doit, chaque jour, choisir à nouveau entre des politiques qui conduisent au succès et celles qui mènent au désastre, à la désintégration de la société, à la barbarie.

Le terme de progrès n'a pas de sens si l'on parle d'événements cosmiques, ou d'une vue globale de l'univers. Nous n'avons pas d'information sur les plans du Premier Moteur. II n'en va pas de même si on emploie le terme dans le cadre d'une doctrine idéologique. L'immense majorité s'efforce vers une abondance plus grande et meilleure d'aliments, de vêtements, de maisons et autres biens matériels. Lorsqu'ils appellent progrès ou amélioration un relèvement du niveau de vie des multitudes, les économistes ne se font pas les adeptes d'un matérialisme mesquin. Ils affirment simplement le fait que les gens sont mus par le besoin d'améliorer les conditions matérielles de leur existence. Ils jugent les politiques du point de vue des objectifs que les hommes veulent atteindre. Celui qui estime négligeables des faits tels que la baisse de la mortalité infantile, ou la disparition graduelle des famines et des épidémies, peut jeter la première pierre au matérialisme des économistes.

Il n'existe qu'un critère pour l'appréciation de l'agir humain : est-il ou non propre à atteindre les fins que choisissent les acteurs.

Notes

1 Le césarisme est représenté de nos jours par la dictature de type bolchevique, fasciste ou national-socialiste.

2 Voir ci-dessous, chap. XX.

3 Voir Mises, Omnipotent Government, New Haven, 1944, pp. 129 à 131, 135 à 140, 221 à 228.

4 Un bandit peut dominer par la force sur un compagnon plus faible ou non armé. Toutefois cela n'a rien à voir avec la vie en société. C'est un fait isolé, de nature anti-sociale.

5 Voir ci-dessous, pp. 682 et 685.

6 Nous parlons ici de maintien d'une domination minoritaire européenne dans des contrées non européennes. Au sujet des perspectives d'une agression asiatique contre l'Occident, voir ci-dessous pp. 705 à 707.

7 Philarète Chasles, Études sur les hommes et les murs du XIXe siècle, Paris, 1849, p. 89.