Différences entre les versions de « Les systèmes socialistes et l'évolution économique - Deuxième partie : Les faits. L’évolution économique - Livre III : Le développement des formes d’organisation économique à l’époque contemporaine »

Aller à la navigation Aller à la recherche
 
(79 versions intermédiaires par le même utilisateur non affichées)
Ligne 725 : Ligne 725 :




==== § I. Cartels====
 
====Cartels.====




Ligne 940 : Ligne 941 :




====§ II. Trusts.====
====Trusts.====




Ligne 1 176 : Ligne 1 177 :




====§ III. Les effets du monopole.====
====Les effets du monopole.====




Ligne 1 442 : Ligne 1 443 :
capital huit ou dix fois plus considérable que le leur, et détiennent
capital huit ou dix fois plus considérable que le leur, et détiennent
une puissance économique qui semble jusqu'ici sans contrepoids.
une puissance économique qui semble jusqu'ici sans contrepoids.
====La sphère du monopole.====
En présence du développement si rapide des trusts et des cartels,
un problème général s'impose à notre attention.
On sait quelles sont les causes ordinaires des monopoles privés :
causes naturelles, lorsque les sources de la production sont restreintes
(sel, pétrole, houille, métaux, etc.), ou que le service à exploiter
nécessite une occupation de la voie publique (services d'eaux et de
gaz, tramways, etc.); causes artificielles, lorsqu'un privilège est conféré
à un exploitant soit par l'autorité publique (brevet d'invention,
marque de fabrique, concession privilégiée des voies ferrées), soit par
de grandes entreprises de transport ou d'emmagasinage. Mais ces,
causes strictement définies, d'une étendue relativement limitée,
sont elles les seules? Ne doit-on pas, au contraire, reconnaître
aujourd'hui une nouvelle cause de monopole privé, agissant avec
une énergie croissante, dans la supériorité des grands capitaux, qui
écrasent par leur seule puissance les entreprises de moindre envergure
sur le terrain de la libre concurrence? Ne voyons-nous pas à
notre époque, en dehors des monopoles naturels et artificiels, s'élever
des monopoles d'origine purement capitaliste qui naissent spontanément
de l'organisation économique des sociétés modernes? Et si
le monopole peut s'établir par la seule force des capitaux, n'est-il
pas destiné à envahir progressivement tout le domaine économique,
comme une conséquence nécessaire du régime de la libre concurrence
?
A cette question, la plus grave peut-être que soulève le capitalisme
grandissant, il semble difficile à l'heure actuelle d'apporter une
réponse certaine appuyée sur l'observation; et les hommes qui l'ont
étudiée de plus près, à l'aide des matériaux fournis par l'enquête de
la Commission industrielle des États-Unis, comme M. Jenks, se
montrent assez réservés dans leurs conclusions, disant que l'expérience
des trusts contemporains est encore trop récente pour fournir
''des éléments de certitude''.
En fait, il est difficile de citer aux États-Unis un trust important
et durable, investi d'un réel monopole, qui ne le doive à quelque
cause naturelle ou artificielle : limitation naturelle de la production,
brevet d'invention, tarifs de faveur ou ristournes des compagnies de
chemins de fer, etc.
Toutefois, on a beaucoup abusé du régime protectionniste des
États-Unis pour soutenir que la floraison des trusts américains est
un phénomène purement local, qui serait impossible dans un régime
de liberté commerciale. M. Havemeyer, président de l'''American Sugar Refining C°'', est venu prêter à cette opinion l'appui de son
autorité, en déclarant devant la Commission industrielle que la protection
douanière est la mère de tous les trusts. M. Havemeyer n'a
donné de son affirmation qu'une justification insuffisante, et d'ailleurs
dangereuse pour ceux qui ont foi dans la libre concurrence,
lorsqu'il a dit que la protection active la concurrence intérieure, qui
se résout finalement en combinaisons. Mais on a fait observer en
sens contraire que, si la protection douanière permet incontestablement
à un trust, une fois qu'il est constitué et armé d'un monopole,
de mieux rançonner les consommateurs et de faire l'exportation à
prix réduits, elle n'explique pas la formation même de ce monopole
et la suppression de la concurrence intérieure. Loin de là,
les prix élevés qui résultent d'un tarif protecteur favorisent les
petites entreprises comme les grandes, et sont plus nécessaires encore
aux premières pour subsister qu'aux secondes pour se développer; la
suppression des barrières de douane, si elle devait mettre en échec
le monopole d'un trust par l'introduction de la concurrence étrangère,
pourrait être favorable aux consommateurs, mais elle n'aurait
pas pour effet de ranimer la concurrence intérieure; des entreprises
de moindre importance échoueraient, là où le trust lui-même ne parviendrait
pas à maintenir ses positions. La protection douanière
peut être la nourrice des trusts, elle n'en est pas la mère.
Au reste, il n'est plus guère possible de s'en tenir à cette affirmation que les trusts doivent leur existence au protectionnisme, depuis
que nous sommes renseignés sur leur croissance en Angleterre. Et
les trusts anglais, qu'on le remarque bien, ne sont pas seulement de
grandes combinaisons d'entreprises fusionnées qui opérent en concurrence
avec d'autres entreprises; plusieurs d'entre eux contrôlent
80 à 98 p. 100 de la production dans leur spécialité, et possèdent par
conséquent un véritable monopole sur le marché national, avec une
influence qui s'étend, pour quelques-uns, sur le marché universel.
C'est la maison Coats, alliée à l' ''English Sewing Cotton C°'' et à l' ''American Thread C°''; c'est encore la ''Fine Cotton Spinners and Doublers Association'', la ''Calico Printers'Association'', la ''British Cotton and
Whool Dyers'' Association alliée à la ''Bradford Dyers'Association'' ,l' ''English Velvet and Whool Dyers' Association'', ''Scarlet and Colors Dyers'Association'', la société des ''Wall Paper Manufacturer'' dans une moindre mesure, les ''British and Coke Mills Association'', etc.
Ces industries ne sont pas monopolisées par l'accaparement des
sources naturelles de la production; ce sont des filatures et fileteries,
des teintureries, des maisons d'impressions sur étoffe, des fabriques
de papiers peints, etc. Elles ont donc un monopole d'origine capitaliste,
attaché à la puissance de leurs capitaux et à la supériorité de
leur organisation.
Néanmoins, il serait téméraire de généraliser ces exemples, et de
conclure pour l'avenir au triomphe du monopole sur tout le champ
de la production. Que le monopole s'établisse par la seule force des
capitaux, en dehors de toute restriction naturelle et de tout privilège
artificiel, dans les entreprises de chemins de fer là où elles sont libres,
dans la navigation transatlantique, dans la grande industrie métallurgique,
dans la raffinerie du sucre et du pétrole, dans les grandes
industries chimiques, dans d'autres encore, rien de plus naturel et
de plus facilement explicable; il s'agit là d'industries nécessairement
concentrées, dans lesquelles les concurrents sont peu nombreux et
doivent être tôt ou tard amenés à l'unité. Mais que la même unité
doive se réaliser dans des branches d'industrie et de commerce où
l'outillage est simple, où l'exploitation peut être entreprise avec
de faibles capitaux, où les produits, parvenus au dernier degré de
fabrication, présentent une grande variété, où la gestion ne comporte
pas de règles communes applicables à de nombreux établissements,
mais doit varier suivant les conditions locales et les relations personnelles,
voilà qui est beaucoup plus douteux, j'ajoute même infiniment peu probable; nous le verrons de façon plus précise à propos
de la petite industrie et du petit commerce. On oublie surtout, lorsqu'on
affirme pour l'avenir la généralisation du monopole, l'énorme
importance et la force de croissance des entreprises de dimension
moyenne, trop puissantes pour se laisser absorber, trop nombreuses
pour s'amalgamer.
Un économiste anglais, M. Hobson, a dit avec beaucoup d'à-propos
que partout où les canaux de la production et de la circulation sont
resserrés, il se trouve des monopoleurs qui lèvent des taxes sur le
public comme jadis les barons du Rhin; encore faut-il, pour que le
péage puisse être prélevé, que la voie soit étroite.
Quoi qu'il en soit, on conviendra volontiers qu'un monopole à
base simplement capitaliste, là où il réussit à s'établir, reste néanmoins
beaucoup plus précaire et exposé à la concurrence qu'un
monopole fondé sur un accaparement des produits naturels ou sur
un privilège légal; il ne peut tourner à l'abus, par des prix poussés
sensiblement au delà du taux de concurrence, sans provoquer des
compétitions victorieuses et s'effondrer sous ses propres excès,
comme il arrive à la concurrence elle-même. Les faits observés
jusqu'à présent justifient suffisamment cette proposition.
==Chapitre 12. Les limites de la concentration dans l'industrie et le commerce.==
L'industrie à domicile salariée, le métier indépendant, le petit
commerce et la plupart des exploitations agricoles échappent encore
à la concentration, mais dans des conditions très différentes. Tandis
que l'industrie à domicile, placée sous le contrôle des entreprises
capitalistes, ne fait obstacle qu'à la centralisation du procès technique
de la production, la petite industrie de l'artisan autonome, le petit
commerce et la petite exploitation agricole échappent non seulement
à cette centralisation technique, mais encore à la concentration capitaliste
seules, par conséquent, elles peuvent être considérées comme
de véritables limites au mouvement général de concentration des
entreprises étudié précédemment.
===Section 1. L'industrie à domicile salariée.===
Il s'agit là d'une forme d'industrie dans laquelle l'entrepreneur de
la production, au lieu d'agglomérer ses ouvriers dans une fabrique,
leur distribue le travail à domicile. Quoique la production se trouve
ainsi dispersée, la forme capitaliste est aussi complète et l'organisation
commerciale aussi concentrée dans ce régime de l'industrie à
domicile que dans le régime de la fabrique. Les ouvriers, bien que
travaillant dans leurs locaux d'habitation, sont de simples salariés
comme des ouvriers de fabrique, n'ayant de relations qu'avec l'entrepreneur
qui commande le travail. Par là, l'industrie à domicile
salariée diffère essentiellement des deux autres formes de travail à
domicile, industrie patriarcale et métier d'artisan; dans l'industrie
patriarcale, les travailleurs produisent pour les besoins personnels
du groupe restreint auquel ils appartiennent; dans le petit métier,
l'artisan travaille à son compte pour le marché, il est propriétaire
du produit, le vend à ses risques aux consommateurs et garde son
indépendance économique.
L'industrie à domicile salariée se prête aux combinaisons les plus
variées. L'entrepreneur proprement dit, celui qui emploie les travailleurs
à domicile et vend la marchandise à son profit, peut être un
industriel ou un commerçant. C'est un véritable industriel, propriétaire
d'une fabrique, lorsque le produit nécessite certaines élaborations
préparatoires ou complémentaires dans un grand atelier ou dans
une usine mécanique. En dehors de ces circonstances, l'entrepreneur,
même s'il porte le nom usuel de fabricant, n'est qu'un simple négociant,
commissionnaire ou détaillant; il est tel grand magasin qui
fait ainsi travailler 20000 ouvriers et ouvrières à domicile.
L'entrepreneur est quelquefois en relation directe avec les ouvriers;
il donne l'ouvrage à son bureau, ou le fait distribuer à domicile par
un employé. Plus souvent, il se borne à traiter avec un facteur, sorte
de sous-entrepreneur commerçant qui s'engage à fournir une certaine
quantité d'ouvrage pour un prix fait, et qui trouve son bénéfice
en le faisant exécuter pour un prix moindre. C'est alors ce facteur
qui traite avec les ouvriers, distribuant à son bureau, ou à
domicile dans les régions écartées, les matières et pièces demi-ouvrées
fournies par l'entrepreneur, donnant les modèles et commandant
le travail pour un certain prix de façon, recevant et contrôlant
les produits achevés, payant aux façonniers les salaires convenus,
faisant passer d'un ouvrier à l'autre les pièces qui demandent
des élaborations successives, et remettant enfin les marchandises
à l'entrepreneur qui les centralise pour les vendre en masse.
Quant à l'ouvrier, façonnier ou tâcheron, ou bien il travaille
isolément chez lui, aidé souvent par les membres de sa famille; ou
bien il dirige un petit atelier à domicile, employant des auxiliaires
qu'il salarie lui-même et gardant pour lui le surplus du prix de
façon : il est alors un sous-entrepreneur pratiquant le marchandage,
à la fois patron et salarié.
Parmi ces petits chefs d'atelier, il en est qui prennent des commandes
tantôt chez un entrepreneur, tantôt chez un autre; leur condition
n'est plus alors purement et simplement celle d'un chef
ouvrier louant ses services un entrepreneur; leur atelier n'est plus
un département annexe d'une fabrique ou d'une maison de commerce
ces petits patrons forment un premier échelon intermédiaire
entre le salarié travaillant a domicile et l'artisan.
Le façonnier est toujours propriétaire de son outillage, à moins
que le genre de la production ne nécessite des métiers très coûteux,
qui sont alors prêtés ou loués par l'entrepreneur. Celui-ci fournit
aussi la matière du travail lorsqu'elle est coûteuse, ou qu'elle consiste
en pièces déjà travaillées par la machine ou par d'autres
ouvriers à domicile; sinon, le façonnier se la procure lui-même.
Quand l'ouvrier est propriétaire des instruments et de la matière, il
travaille souvent sans contrat, fabriquant des articles à son compte
pour les offrir ensuite à des fabricants ou négociants, commissionnaires,
colporteurs et détaillants : tel est le cas pour beaucoup de vanniers
et tresseurs de paille, sculpteurs sur bois et tourneurs, ébénistes-trôleurs,
etc. Ces travailleurs, au lieu d'être des salariés, sont des
vendeurs de marchandises, dont la situation économique se rapproche
de celle des artisans autonomes. Toutefois, n'étant pas en
rapport immédiat avec les consommateurs, ils présentent aussi de
grandes analogies avec les ouvriers salariés à domicile. Par le fait
qu'ils ne traitent qu'avec des négociants, leur indépendance économique
est souvent illusoire, et leur condition réelle généralement
inférieure à celle des artisans, parfois même à celle des travailleurs
à domicile salariés. Au reste, il arrive que certains ouvriers de cet
ordre, restés à leur compte, travaillent tantôt pour les consommateurs,
tantôt pour des entrepreneurs, soit à l'avance, soit sur commande
suivant les circonstances; ils revêtent plusieurs caractères à
la fois ou par intermittence. Comme les espèces végétales et animales,
les différentes catégories économiques sont reliées entre elles
par des anneaux intermédiaires qui ne peuvent être classés avec certitude,
et qui contribuent à faire de la série des types une chaîne à
peu près continue.
Par certains côtés, l'industrie à domicile paraît un régime de travail
favorable à l'ouvrier. Au lieu de la discipline de fabrique, c'est
l'indépendance relative, la faculté pour l'ouvrier de travailler à ses
heures, quand et comme il lui plaît; c'est le moyen pour l'ouvrière
de gagner sa vie sans cesser de surveiller son ménage et ses enfants;
c'est l'individualité respectée, le foyer conservé, la vie de famille sauvegardée.
Aussi n'est-il pas rare d'entendre exprimer des plaintes
sur la décadence des industries à domicile, ou des espérances sur
leur relèvement. Bien plus, les travailleurs à domicile eux-mêmes,
quelle que soit la misère à laquelle les réduit la concurrence de la
machine, paraissent très attachés au métier qu'ils exercent chez eux,
et luttent avec la dernière énergie pour ne pas entrer à la fabrique,
où l'assujettissement leur paraît intolérable. Il est vrai que cette
répugnance tient pour une large part à la force de l'habitude : les
générations nouvelles, dans les familles de travailleurs à domicile,
sont beaucoup moins attachées à l'atelier domestique, et n'hésitent
pas à se diriger vers la fabrique quand le travail y est plus rémunérateur.
En réalité, le régime du travail à domicile, dans la plupart des circonstances,
constitue la pire forme du salariat. Toutefois, il serait
excessif de prononcer contre lui une condamnation générale et sommaire.
Dans les campagnes, l'industrie à domicile ne se présente pas
sous des couleurs trop défavorables. Les locaux de travail peuvent
être défectueux et malsains; mais le travailleur n'y passe pas sa vie
entière, il trouve au dehors l'air pur et la lumière. Le salaire peut
être faible, plus faible qu'à la ville pour des travaux semblables
mais la vie est aussi moins coûteuse, et le salaire industriel n'est
souvent qu'un supplément de ressources pour des familles rurales
qui possèdent un champ, un verger avec quelques animaux, ou qui
peuvent louer leurs services à des cultivateurs du voisinage. La culture
du petit domaine rural risque parfois d'être négligée pour le métier
néanmoins, la petite industrie domestique est un bienfait,
parce qu'elle occupe les bras et procure quelques ressources en hiver.
La situation n'est vraiment mauvaise pour les travailleurs à domicile
des campagnes que s'ils sont exclusivement des ouvriers industriels,
sans propriété rurale, sans occupation agricole principale ni
même accessoire. Ceux-là n'ont qu'un salaire insuffisant; ils sont,
plus que tous autres, à la merci des intermédiaires et victimes des pratiques
les plus détestables fraudes dans le pesage ou le mesurage des
matières et des produits, abus dans le relevé des malfaçons, ''truck-system''
pratiqué par les facteurs ou leurs affiliés débitants de denrées.
Dans les grandes villes, à l'exception des spécialistes et des
ouvriers occupés dans les industries fines qui demandent de l'ingéniosité
et du savoir-faire, les travailleurs à domicile sont en général
les plus misérables des salariés. Tailleurs de l'East-end de Londres,
de New-York ou de Chicago, couturières et lingères de Paris ou de
Berlin, cordonniers de Vienne, ébénistes du faubourg Saint-Antoine,
de Breslau ou de Melbourne, c'est pour eux, en tous pays, que les
enquêtes publiques et privées nous révèlent les misères les plus poignantes
et les surmenages les plus épuisants suivis de chômages
prolongés; c'est sur eux, ouvriers et ouvrières en chambre, que pèse
le ''sweating system'', le régime des salaires infimes, des journées de
travail démesurées, des ateliers encombrés et sordides. Victimes de
la concurrence, ils supportent tout le poids d'une exploitation à
outrance dont nous avons tous notre part de responsabilité anonyme
par notre poursuite impitoyable du bon marché. Dans les ''slums'' des
grandes villes, l'idylle du travail au foyer se transforme en un cercle
d'enfer, et la souffrance s'y exprime en plaintes rythmées par la bouche
d'un Thomas Hood ou d'un Morris Rosenfeld, le tailleur poète des
''sweat shops'' de New-York.
La cause? L'excès des offres de travail, la concurrence des affamés
qui se disputent ia besogne à tout prix. C'est qu'il s'agit de métiers
qui peuvent être exercés après un très rapide apprentissage, surtout
depuis que l'ouvrier a cessé de confectionner un produit tout entier,
et s'est trouvé réduit à un travail parcellaire sur des pièces souvent
préparées par la machine. Là se pressent, toujours plus nombreuses,
les femmes de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie, qui cherchent
dans le travail un supplément de ressources pour leur famille ou
des moyens d'existence personnelle. Là viennent échouer les ouvriers
des campagnes attirés vers les villes, les chômeurs de toutes les professions,
ignorants ou maladroits, les étrangers immigrés, les Juifs
expulsés de leur pays, voire même, dans certaines contrées, des
hommes de race jaune, dont la concurrence abaisse les salaires au
plus bas degré, tout le déchet de la population ouvrière, toute la
foule des misérables acharnés au travail, forcés, par les bas salaires,
de prolonger la journée de travail au delà de toute mesure, mais
déprimant aussi, par leurs longues journées, le taux général de leur
salaire.
Bien d'autres circonstances encore contribuent à rendre la situation
du travailleur à domicile plus précaire que celle de l'ouvrier de
fabrique. Dans les industries à domicile, les périodes de travail
excessif alternent avec les mortes-saisons,, sans que rien vienne
modérer les irrégularités de la production; car l'entrepreneur,
n'ayant pas un capital fixe à tenir en activité, n'a aucun intérêt à
régulariser la marché de la production; obéissant sans résistance
aux caprices de la mode et aux vicissitudes des saisons, provoquant
même les changements de mode qui sont favorables à son mouvement
d'affaires, il ne se fait aucun scrupule d'exiger les travaux
dans le délai le plus bref, sauf à cesser ensuite toute commande de
travail. La protection légale est à peu près nulle; les assurances
ouvrières, là où elles sont établies, n'atteignent pas en général les
façonniers à domicile; les lois sur l'âge d'admission, la durée du
travail et l'hygiène des ateliers ne s'appliquent pas aux ateliers de
famille, et pénètrent difficilement dans les autres ateliers à domicile.
Enfin la protection qui pourrait résulter des organisations ouvrières
est aussi insuffisante; les travailleurs à domicile, composés en grande
partie de femmes et d'étrangers, sont trop faibles, trop ignorants et
trop dispersés pour être en état de s'associer dans un but de résistance.
Les grèves sont rares dans ces milieux inorganisés, et quand
la défaite n'est pas immédiate, les quelques avantages conquis au
prix de sacrifices infinis sont vite emportés sous la poussée des nouveaux
venus.
Comment cette forme d'industrie peut elle trouver place entre la
petite industrie indépendante et la grande industrie mécanique centralisée
? Quelles sont ses raisons d'existence et ses chances d'avenir?
Pour qu'une industrie puisse être exercée à domicile, il faut évidemment
que l'instrument de travail, outil ou métier, soit resté simple,
et n'ait pas été remplacé par une machine coûteuse et compliquée.
Si la machine doit être actionnée par un moteur puissant, si elle est
directement productrice et exécute elle-même toutes les opérations,
sa supériorité dans la production est telle que le travail à la main
ne peut subsister.
Mais dans un grand nombre d'industries, la main de l'ouvrier doit
encore diriger l'outil ou la pièce à ouvrer sur une machine relativement
simple. Dans ces industries, il n'est pas indispensable que la
force soit donnée par un moteur inanimé, actionnant plusieurs
machines-outils ou plusieurs métiers rassemblés dans une fabrique;
lorsque la force nécessaire à chaque instrument de travail est peu considérable,
elle peut encore être fournie par l'homme, par un animal
ou un petit moteur à domicile. En pareil cas, une machine puissante,
si elle accroît la productivité du travail, ne diminue pas toujours
sensiblement les frais; la grande industrie mécanique ne s'impose plus
pour des raisons d'ordre technique : l'industrie à domicile peut
exister à côté d'elle, et les chances de succès de l'une des deux formes
d'industrie vis-à-vis de l'autre dépendent de circonstances économiques
variables. Il y a même quelques industries dans lesquelles la
force mécanique est difficilement utilisable, ou n'a trouvé jusqu'ici
que de rares applications : elles forment le domaine le plus sûr du
travail à domicile.
C'est surtout dans les industries du vêtement que domine le
travail à la main, et c'est là par conséquent que l'industrie à domicile
rencontre les conditions les plus favorables à son existence.
En dehors des multiples variétés de cette branche d'industrie,
les métiers exercés à domicile sont encore extrêmement nombreux.
Plusieurs d'entre eux s'appliquent à des articles de luxe et de demi-luxe;
par contre, dans certaines catégories de l'habillement, lingerie
et cordonnerie, dans l'ébénisterie et divers autres genres de production,
c'est l'industrie à domicile qui fournit la pire camelote d'exportation.
Cette explication des industries à domicile par des raisons d'ordre
purement industriel n'est cependant pas complète. En effet, si
l'agglomération en fabrique ne s'impose pas dans certaines industries
à cause de la simplicité des instruments de travail, et si la
petite industrie domestique y est encore techniquement possible,
pourquoi n'est-elle pas restée indépendante? Pourquoi le travailleur
est-il devenu un salarié, au lieu d'être resté un artisan autonome?
La réponse est aisée; le travailleur perd son indépendance économique
et devient un salarié, même en gardant son atelier propre,
quand la production doit se faire par grandes masses pour un vaste
marché. Dans ces circonstances, ce n'est plus l'instrument, l'outil de
la production, qui est inaccessible au travailleur; c'est le capital circulant, le produit et souvent la matière qui dépassent ses ressources;
c'est aussi le rôle commercial de l'entrepreneur qui surpasse
ses capacités.
La matière est-elle coûteuse, fait-elle l'objet d'un grand marché
livré à la spéculation? Doit-elle subir certaines préparations mécaniques,
de telle sorte que le travail à la main n'est qu'une phase de
la production se combinant avec le travail de la machine? Le travailleur
est généralement incapable de se procurer la matière de son
travail, et ne peut qu'entrer dans le système de la production capitaliste.
En tout cas, et lors même qu'il est capable d'acheter la
matière, le produit lui échappe nécessairement pour circuler dans la
sphère capitaliste. C'est un produit de grande vente, fait pour un
marché étendu et souvent très éloigné; sur lui s'exerce parfois la
spéculation; le vendeur qui dirige la production doit prévoir les
besoins, rechercher les débouchés, faire de la réclame, envoyer des
représentants, organiser l'exportation, calculer les effets des changes
étrangers, des tarifs de transport et des droits de douane, accorder
des crédits, disposer d'un fonds de roulement important. Infailliblement,
dans ces conditions, le travailleur cesse d'être en rapport
direct avec le consommateur; il n'a plus de relations qu'avec l'entrepreneur
capitaliste qui commande son travail et le salarie.
L'industrie à domicile est-elle destinée à disparaître? Karl Marx,
dont la pensée puissante et systématique réduisait volontiers les
problèmes à des formules simples, ne voyait en elle qu'une forme
transitoire entre les modes de production du passé : industrie
patriarcale des campagnes et petit métier indépendant des villes
et la grande industrie concentrée.
Bien qu'il ait aperçu très nettement les avantages de cette forme
d'industrie pour l'entrepreneur capitaliste, il la croyait appelée à
disparaître totalement devant les progrès du machinisme. Le filage
et le tissage, révolutionnés en effet par la machine, absorbaient son
attention, et l'industrie du vêtement elle-même lui paraissait destinée,
sous l'action de la concurrence et des lois de fabrique, à se
concentrer dans de grands ateliers.
Cette simplification du phénomène de concentration correspond-elle
à la réalité, et l'évolution industrielle indiquée par Karl Marx
s'accomplit-elle aussi largement qu'il le pensait?
Si l'on considère l'origine des industries à domicile, on constate
que beaucoup d'entre elles ont bien l'origine qu'il leur attribuait. Les
unes sont sorties en effet de l'industrie domestique des campagnes,
qui produisait primitivement pour les besoins de la famille, pour
le marché local ou pour le colportage; d'autres, en plus grand nombre,
sont une déformation du métier indépendant de l'artisan urbain,
qui louait jadis ses services au client ou lui vendait ses produits.
Techniquement, ce sont bien toujours les mêmes métiers s'exerçant
sur les mêmes objets; économiquement, ils se sont transformés,
parce que le capitalisme les a soumis à sa dépendance. Telle a été
l'évolution, notamment, pour les cordonniers dans diverses régions
de l'Allemagne et de l'Autriche, pour les horlogers de la Forêt Noire,
les ébénistes de Breslau, les verriers de Bohême, les fabricants de
gants, peignes et éventails de Vienne, etc.
Mais d'autres industries à domicile ont une origine différente.
Quelques-unes sont primaires, et se sont établies dès le principe dans
une contrée avec le caractère d'industrie salariée. Beaucoup d'industries
de ce genre, chez des populations rurales adonnées aux travaux
industriels, ont succédé à d'autres industries de même nature ruinées
par le machinisme, principalement au tissage à domicile et à la
fabrication des dentelles à la main; tel est le cas pour la cordonnerie
en Bohême, la fabrication des cigares dans diverses régions de l'Allemagne,
et pour de nombreuses industries féminines en Belgique,
couture, broderie, cousage des gants, etc. Il y a même des exemples
notables d'industries à domicile qui sont nées d'une décomposition
de la grande industrie concentrée.
Quant à la destinée de cette forme de la production, il est également
vrai que beaucoup d'industries à domicile ont déjà succombé
ou sont appelées à disparaître devant les progrès du machinisme.
Fileurs de lin et tisseurs d'étoffes unies ne sont plus qu'un souvenir
dans les campagnes; et si l'on rencontre encore quelques vestiges
archaïques du tissage à domicile des étoffes unies dans les régions
écartées de la Silésie, de la Bohême et de la Forêt Noire, la lutte ne
saurait se prolonger bien longtemps. En Allemagne, les exploitations
à domicile de l'industrie textile ont diminué d'un tiers en nombre et
en personnel entre 1883 et 1898. En France, les canuts de Lyon
cèdent progressivement devant l'extension des fabriques pourvues
de métiers mécaniques; les métiers à bras ne subsistent guère que
dans les campagnes pour le tissage des étoffes façonnées. En Belgique,
plus de 100 000 fileurs et fileuses de lin ont disparu des
Flandres dans l'espace d'un demi-siècle. Les dentellières à la main,
si nombreuses jadis dans certaines provinces de France et de Belgique,
décroissent avec rapidité depuis que la fabrication mécanique
inonde le marché de tulles et dentelles à bon marché.
Sommes-nous donc fondés à accepter la conclusion générale de
Marx, et devons-nous prévoir une disparition totale plus ou moins
prochaine des industries à domicile?
Si nous nous en rapportons aux statistiques les plus récentes, il
ne semble pas que cette conclusion soit autorisée. Non seulement
certaines industries à domicile menacées par la machine prolongent
la résistance en se consacrant à des opérations spécialisées, mais
dans d'autres branches, principalement dans l'industrie du vêtement,
moins exposée jusqu'ici à la concurrence du machinisme, le travail
à domicile prend de nos jours une extension considérable. Tailleurs,
couturières, modistes, chemisières et lingères, ouvriers en fourrures,
coupeurs et couseuses de gants, brodeuses et autres ouvriers travaillant
à domicile pour le compte d'un négociant ou d'un grand
magasin, sont plus nombreux que jamais.
Il y a plus; quelques industries à domicile reprennent l'offensive,
font reculer la grande industrie et s'établissent sur les ruines de la
fabrique. Ce singulier phénomène de régression a été constaté notamment
dans certaines parties de l'ébénisterie à Paris et à Londres,
dans la broderie, la fabrication des cigares en Allemagne. De même,
dans la couture et la lingerie, le grand atelier tend à se dissoudre
pour faire place aux petits ateliers et au travail en chambre; le fait
ne s'observe pas seulement à Paris; à Chicago et à New-York, les
grandes fabriques de confection ont disparu devant les ateliers des
sweaters, depuis que les Juifs de Russie et de Bohême sont venus
déprimer les conditions du travail dans l'industrie du vêtement.
Ces mouvements en sens inverse dans les diverses industries à
domicile sont exactement notés par certaines statistiques professionnelles.
Nous y voyons, pour l'Allemagne et la Belgique, que la diminution
du nombre total des travailleurs à domicile, d'ailleurs très
faible en Allemagne (4 p. 100 seulement de 1885 à 1893), doit être
attribuée presque exclusivement à l'industrie textile, et que, dans les
autres métiers au contraire, le personnel des ouvriers à domicile
s'accroît rapidement et couvre une grande partie des pertes subies
dans la catégorie précédente. Actuellement, l'industrie à domicile
occupe encore 1/5 environ des ouvriers industriels en Belgique et
en Suisse, 1/8 en Autriche. En France, où elle a toujours tenu une
très large place, elle prend un nouvel essor depuis quelques années;
les inspecteurs du travail signalent tous les ans dans leurs rapports
la progression des ateliers de famille sur différents points du territoire.
C'est qu'en effet les causes économiques qui expliquent la persistance
de cette forme d'industrie entre la grande fabrique et le petit
métier prennent de nos jours une importance croissante.
En distribuant l'ouvrage au dehors, l'entrepreneur épargne les
dépenses d'installation d'un grand atelier, les charges de l'outillage,
les frais de loyer, d'impôts, assurances, combustible et éclairage;
toutes, ces charges, dont le poids augmente constamment avec
la cherté des loyers et l'extension du capital fixe, retombent sur
l'ouvrier soit directement, soit sous forme de retenues sur son salaire
pour la location et l'amortissement des outils et des métiers.
L'entrepreneur se dispense de même des frais de surveillance.
Contre les malfaçons, d'ailleurs nombreuses, il est protégé par le
contrôle des intermédiaires chargés de recevoir les produits.
L'industrie à domicile n'est nullement inférieure à l'industrie
concentrée au point de vue de la division du travail; très souvent, il
y a collaboration multiple et continue entre le travail à la main qui
s'exécute au domicile de l'ouvrier, et le travail mécanique qui se fait
à l'usine; les travailleurs à domicile se bornent à donner une élaboration
parcellaire très simple à des pièces demi-façonnées par la
machine, qui passent de maison en maison pour retourner finalement
à la fabrique ou à l'entrepôt, où s'opère parfois le finissage. La
dispersion des ouvriers cause assurément des pertes de temps et des
frais de transport; mais ces pertes et ces frais ne grèvent pas l'entrepreneur,
qui trouve presque toujours le moyen de les rejeter sur
l'ouvrier.
L'entrepreneur, n'ayant pas de capital fixe, rejette également sur
l'ouvrier tout le poids des crises et des chômages. Aussi recourt-il
autant que possible à ce mode d'exploitation pour les industries de
saison et pour celles qui sont soumises à la mode, ne conservant la
fabrique que pour les articles courants qui trouvent toujours un
écoulement et peuvent être fabriqués à l'avance comme stock.
C'est aussi dans l'industrie à domicile que le chef d'entreprise peut
payer les salaires les plus bas. Pour gagner quelque argent sans
quitter son intérieur où sa présence est indispensable, l'ouvrière
consent à des prix de façon dérisoires. Les travailleurs de cette catéeorie,
souvent dispersés à la campagne, sont sans défense, et l'entrepreneur,
en s'adressant à eux, se met à l'abri des syndicats et des
greves.
Enfin il n'est pas jusqu'au développement des lois de fabrique,
destiné, d'après Karl Marx, à accélérer la ruine des ateliers domestiques,
qui ne contribue au contraire à les multiplier. La prévision
de Marx serait juste, si les lois de fabrique s'appliquaient aux
petits ateliers comme aux grands; mais il n'en est rien, ni en fait ni
en droit. Le grand industriel qui veut se soustraire aux lois limitant
la durée du travail, pour donner à la production sa plus grande
expansion dans un moment favorable, distribue l'ouvrage à domicile;
là, on fera des journées de 14 et 16 heures, on travaillera au besoin
jour et nuit; les ateliers de famille sont soustraits à tout contrôle, et,
dans les petits ateliers à domicile occupant des salariés, le sous entrepreneur,
seul responsable, échappe facilement à la surveillance des
inspecteurs.
La conclusion qui se dégage de cette analyse est très nette : l'industrie
à domicile ne se défend contre la concurrence du machinisme
que par les basses conditions qu'elle fait au travail; aussi s'étend-elle
à mesure que les organisations ouvrières et la législation réussissent
à améliorer la situation des salariés dans la grande industrie sans
atteindre efficacement la petite. Toutes les fois que le travail n'exige
pas une force puissante, les entrepreneurs préfèrent renoncer au
grand atelier central et commander le travail à domicile. Lors même
que l'agglomération des ouvriers autour d'un moteur central présente
certains avantages au point de vue de l'organisation du travail, la
grande industrie ne triomphe que si la productivité du machinisme
est très supérieure.
C'est ainsi qu'en tissage même, le machinisme n'a pas envahi tout
l'ensemble de la production; si le métier mécanique s'est imposé avec
un élan irrésistible dans la fabrication des tissus ordinaires, le
métier à la main, malgré l'infériorité du travail de préparation à
domicile, subsiste cependant pour la plupart des tissus fins, qui
supporteraient difficilement l'action du métier mécanique, pour les
étoffes façonnées qui comportent une grande variété de modèles,
pour les nouveautés soumises aux variations de la mode, soieries
riches du Lyonnais, rubans de soie et de velours de la région de SaintÉtienne,
bonneterie de soie des Cévennes, batistes et linons du
Cambrésis, lainages de Sainte-Marie-aux-Mines, tissus damassés de
Belgique, etc, Pour ces articles nouveautés qui ne peuvent être fabriqués
en stock, les changements fréquents qu'impose la mode seraient
trop coûteux sur des métiers mécaniques, et les chômages trop onéreux
pour les usiniers chargés d'un grand outillage. Aussi le tissage
à domicile, malgré les réductions qu'il a subies, conserve-t-il une
place importante; il occupe encore un cinquième ou un tiers du personnel
ouvrier en Allemagne, suivant qu'il s'agit du coton ou de
la soie; la moitié des ouvriers et même plus en Belgique, dans le
tissage du coton, de la laine et du lin
Néanmoins, il semble bien que cette situation, lors même qu'elle
se prolongerait longtemps, ne saurait durer indéfiniment, et que, à
moins de circonstances nouvelles, la victoire doive rester en définitive
à la grande industrie concentrée. Ne nous laissons pas abuser
par la progression récente de certains métiers à domicile; ce mouvement
peut être interverti d'un jour à l'autre, soit par de nouveaux
perfectionnements du machinisme, soit par une intervention plus
rigoureuse des lois de protection ouvrière dans la petite industrie.
Dans beaucoup de métiers, le travail à la main, jadis en possession
de la fabrication intégrale du produit, a été délogé successivement de
ses positions, et ne s'applique plus qu'à la préparation ou au finissage de pièces partiellement travaillées à la machine; de cette combinaison
du travail mécanique et du travail à la main, les exemples
abondent sous les formes les plus variées dans de nombreuses industries,
armurerie, coutellerie, horlogerie, clouterie, cordonnerie, etc.
Encore cet état de choses est-il lui-même provisoire. Dans la cordonnerie
et l'horlogerie notamment, si le travail à la main subsiste
encore partiellement en Europe, il a été complètement éliminé par la
fabrication mécanique aux États-Unis. Le tissage à la main, même
dans le domaine des articles nouveautés où il s'est retranché, ne
résisterait probablement pas à certaines inventions qui faciliteraient
les changements sur les métiers mécaniques et qui réduiraient le
nombre des ruptures; déjà les nouveautés du genre de Sainte-Marie-aux-
Mines sont tissées mécaniquement en Saxe. Dans les industries
du vêtement elles-mêmes, les progrès de l'adaptation des moteurs
inanimés à la machine à coudre ont plutôt favorisé jusqu'ici une
certaine concentration du travail. L'industrie à domicile résiste jusqu'au
bout, en acceptant les pires conditions de travail; ces concessions
rencontrent cependant une limite physiologique, et si la différence
de productivité du machinisme devient telle qu'elle dépasse les
économies poursuivies jusqu'à cette limite, la chute de l'industrie à
domicile ne peut plus être retardée.
Toutefois, un nouveau facteur intervient de nos jours, qui sauvera
peut-être un grand nombre d'industries domestiques pour lesquelles
la force nécessaire est restreinte; ce facteur, qui préoccupe
à si juste titre l'opinion publique, c'est la force motrice à domicile
fournie par de petits moteurs à gaz, à pétrole ou à alcool, et surtout
par la transmission de l'énergie électrique. Déjà ces procédés
commencent à se répandre; les passementiers de Saint-Etienne et
du Forez, en particulier, adaptent avec succès le courant électrique
à leurs métiers. Les petites industries domestiques sont tellement
variées, leurs procédés de fabrication tellement différents, qu'il
est impossible d'établir à leur égard des prévisions générales soit
dans le sens de leur disparition, soit en sens contraire. Néanmoins
il est permis de penser, sans trop s'aventurer, que si l'industrie
électrique, grâce à de nouveaux perfectionnements, parvient à
fournir la force à grande distance par petites quantités et pour
des prix minimes, les industries à domicile se trouveront dans des
conditions techniques à peine inférieures à celles des fabriques elles
pourront lutter avec avantage et même se multiplier, surtout dans
les régions montagneuses où les chutes d'eau leur fourniront la force
à bon marché. Mais l'adaptation sera lente, si elle rend nécessaire le
remplacement des anciens métiers; et dans les villes, les inconvénients
des installations mécaniques aux étages des maisons d'habitation
peuvent retarder longtemps la diffusion de la force à domicile.
L'expansion de l'industrie à domicile, dans ces nouvelles conditions,
sera-t-elle un bien ou un mal pour la population ouvrière?
C'est une tout autre question. La force motrice à domicile sera un
bienfait pour les travailleurs, si elle diminue leur fatigue et si elle
accroît leur production. La généralisation du procédé fera certes
baisser encore les prix de façon; mais c'est un fait général que les
progrès mécaniques, tout en abaissant les tarifs aux pièces, profitent
cependant aux travailleurs en déterminant une hausse de leur salaire
journalier, à moins qu'ils ne permettent le remplacement des forts
par les faibles. Sans doute le salaire, dans l'industrie à domicile,
restera toujours inférieur à celui des ouvriers de fabrique; le travailleur,
et surtout l'ouvrière, se contentera toujours d'un salaire moins
élevé pour un travail qu'il pourra exécuter chez lui; de son côté,
l'entrepreneur n'aurait plus le même intérêt à faire exécuter le travail
en dehors de la fabrique, si le salaire n'y était pas plus faible. Mais
les façonniers et leurs auxiliaires pourront profiter de l'accroissement
de la production pour relever le niveau de leurs salaires, surtout
s'ils savent s'émanciper et se défendre par l'association; or l'emploi
des procédés mécaniques ne peut que favoriser ce mouvement, en
contribuant au développement intellectuel des travailleurs. Si les
choses se passent ainsi, l'extension des ateliers de famille sera un
véritable progrès social. Mais, d'autre part, les ateliers à domicile
resteront toujours soumis aux irrégularités sans frein de la production,
et les chômages y seront d'autant plus pesants pour les façonniers
que ceux-ci auront fait plus de frais pour installer la force dans
leurs ateliers.
=== Section 2. Le métier indépendant. ===
A la différence des industries à domicile, les petites entreprises
industrielles indépendantes échappent non seulement à la centralisation
technique de la production, mais aussi à la concentration
capitaliste. Dans quelle mesure subsistent-elles, quelle est leur force
de résistance, jusqu'à quel point leurs conditions actuelles d'existence
nous renseignent-elles sur leurs chances d'avenir? Bien que
nous possédions des données précieuses sur leur état passé et actuel
dans certains pays, il nous est toujours difficile d'en tirer des indications
quelque peu sûres pour l'avenir. Le chercheur le plus consciencieux
se trouve naturellement incliné, suivant ses préférences, à
interpréter les faits comme signifiant la vitalité ou l'agonie des
petites exploitations autonomes. Il faut donc un effort pour écarter
ces tendances subjectives, et peut-être n'y réussit-on jamais complètement.
Nul ne conteste que, dans certains domaines, la partie est perdue
pour la petite entreprise; tout le débat porte sur le point de savoir
s'il faut généraliser ces faits, et considérer les petites exploitations
indépendantes de l'industrie comme des îlots disséminés, s'endettant
peu à peu sous l'effort des éléments contraires, et destinés à être
engloutis un jour par le flot montant du capitalisme.
La notion du métier est celle d'une petite entreprise menée par un
artisan qui travaille seul, ou qui emploie comme auxiliaires des
membres de sa famille, des apprentis, voire même quelques ouvriers
salariés, mais sans cesser de travailler lui-même; d'autre part, cet
artisan est un entrepreneur indépendant, propriétaire de ses instruments
de travail et de ses matières, qui vend directement ses produits
à la clientèle et court les risques de l'entreprise. Sans doute, il est
parfois difficile de dire où commence et où finit le métier indépendant.
L'entrepreneur qui occupe une dizaine d'ouvriers, et qui se
contente ordinairement d'exercer un rôle de surveillance et de direction,
n'est-il pas déjà un entrepreneur capitaliste? L'artisan qui vend
ses produits tantôt aux consommateurs, tantôt à des commissionnaires
et à des magasins, celui surtout qui, sans cesser d'être propriétaire
des matières et des produits, travaille pour un seul
magasin, ne côtoie-t-il pas la sphère de l'industrie à domicile dépendante
? En haut comme en bas, les confins du métier sont quelque
peu incertains; cette imprécision, commune à toutes les classifications
scientifiques, ne doit pas nous faire renoncer à une notion
suffisamment claire par elle-même.
Nous possédons très heureusement, sur la question des métiers,
une mine abondante de renseignements dans les statistiques allemandes,
et surtout dans la grande enquête de 1895-1897 entreprise
en Allemagne et en Autriche par le ''Verein für Socialpolitik''. L'impression
qui se dégage des nombreuses observations recueillies par les
enquêteurs dans les régions les plus variées, dans les villes grandes
et petites comme dans les campagnes, est assez généralement pessimiste;
certains métiers sont morts, d'autres ont été dépouilles d'une
partie de la fabrication qui leur appartenait autrefois, d'autres, enfin,
sont malades ou au moins menacés.
Les causes de cet ébranlement ressortent des explications déjà
fournies sur la concentration des entreprises et sur l'industrie à
domicile; elles se ramènent toutes à une seule, le progrès scientifique,
source des inventions qui ont créé le machinisme et développé
les moyens de transport. C'est un fait bien connu que la transformation
des instruments de production, souvent provoquée elle-même
par l'agrandissement des marchés, a fait disparaître le métier dans
les industries où elle s'est opérée. II faut ajouter que l'extension des
marchés, même dans certaines industries où le machinisme n'intervient
pas, impose au producteur un rôle commercial hors de proportion
avec les moyens de l'artisan.
Au point de vue industriel, il est à peine besoin de faire ressortir
l'infériorité du petit producteur, dénué des moyens mécaniques qui
rendent le travail plus rapide et plus productif, souvent dépourvu
des connaissances indispensables et incapable de suivre les progrès
techniques, impuissant à retenir les bons ouvriers par de forts
salaires, éprouvant des difficultés croissantes pour conserver un atelier
spacieux dans les villes; évidemment, l'artisan doit renoncer
aux productions qui exigent un machinisme coûteux et compliqué,
une application raisonnée des procédés scientifiques, ou même une
organisation développée de la division du travail entre plusieurs
corps de métiers.
L'infériorité de l'artisan n'est pas moins sensible au point de vue
commercial. Étroitement limité dans ses achats de matières et opérant
avec un capital restreint, il se trouve placé sous la dépendance
des fournisseurs qui lui font crédit. Pour la conservation même des
marchandises en magasin, leur emballage et leur expédition, sa
situation est généralement désavantageuse. Quant à la vente, elle
lui devient inaccessible dès qu'elle dépasse l'étroit rayon d'une clientèle
purement locale; encore est-il obligé fréquemment, pour la conserver,
d'établir un magasin de vente.
C'est qu'en effet les habitudes du public ont changé. L'usage se
perd de faire exécuter un objet sur commande, surtout si l'exécution
exige le concours de plusieurs corps de métiers; le consommateur ne
veut plus perdre son temps, ni courir les risques d'une livraison
défectueuse ou mal appropriée à ses désirs; il veut choisir entre des
produits tout faits, et délaisse l'échoppe pour le magasin. Aussi le
petit industriel urbain doit-il tenir un magasin où il débite, à côté de
ses produits, des articles de seconde main sortis de la fabrique ou de
l'industrie à domicile. Mais c'est là une lourde charge qui s'aggrave
avec la cherté progressive des loyers dans les villes, et qui suppose
déjà, chez le petit industriel, la disposition d'un certain capital. En
outre, tous les artisans ne sont pas capables de tenir un commerce;
loin de là, la plupart d'entre eux ignorent les règles les plus élémentaires
de la comptabilité, et beaucoup succombent plutôt par défaut
d'éducation commerciale que par insuffisance technique comme fabricants.
Pour ces différentes raisons, les artisans qui produisent des marchandises
se trouvent beaucoup plus atteints que ceux qui fournissent
simplement leur travail aux particuliers pour des installations
et réparations. Dans tous les genres de fabrication qui portent sur
des articles de type uniforme, susceptibles d'une production en
masse pour un marché étendu, le métier recule soit devant la
fabrique, soit devant l'industrie à domicile, suivant que le machinisme
est ou non nécessaire; cette évolution a commencé bien avant
la proclamation de la liberté de l'industrie, à une époque où le
régime de la corporation obligatoire et fermée existait encore en
France, en Allemagne et en Autriche. C'est ainsi que le métier a
disparu totalement ou à peu près dans de nombreuses industries où
il florissait jadis tissage, chapellerie, maroquinerie, quincaillerie,
fabrication des épingles, des peignes, brosses, couteaux, lampes et
ustensiles de ménage, tonnellerie, meunerie, brasserie, tannerie, etc.;
il a été dépossédé en grande partie dans la menuiserie, l'ébénisterie,
la teinturerie, l'horlogerie, la cordonnerie, la confection des vêtements.
Sur ces différents points, l'artisan vaincu a cédé devant la fabrique,
ou bien il est tombé sous la dépendance des entreprises capitalistes
comme travailleur à domicile salarié; tout au moins occupe-t-il une
situation intermédiaire sur les confins indécis du métier indépendant
et de l'industrie à domicile, achetant encore ses matériaux, mais
cessant d'être en relations directes avec le consommateur, ne vendant
ses produits qu'à des fabricants et négociants ou même travaillant
pour un seul. Tel est le sort d'un grand nombre d'ébénistes qui
vendent à des magasins; à moins d'être des spécialistes peu exposés
à la concurrence, leur situation matérielle n'est guère supérieure à
celle des tâcherons qui reçoivent la matière et travaillent sur commande. Telle est aussi, en dernière analyse, la condition de certains
entrepreneurs du bâtiment soi-disant indépendants, qui, dans les
villes où la population augmente rapidement, sont crédités et
exploités par des spéculateurs, ou qui se trouvent au moins subordonnés
à un entrepreneur général au lieu d'être en rapport direct
avec le propriétaire.
Là même où l'artisan a pu se maintenir, il est rare qu'il fabrique
comme jadis un produit complet; généralement, il doit acheter des
objets à demi fabriqués ou complètement achevés que fournit la
grande industrie, et se contente de les terminer ou de les ajuster sur
place.
Il n'est pas jusqu'aux industries d'art, souvent considérées comme
le domaine où le métier pourrait se reconstituer, qui n'échappent à
la petite industrie indépendante, quand les pièces sont exécutées sur
des modèles fournis par des artistes et dessinateurs, et quand l'exécution
réclame l'emploi de procédés coûteux : bronzes, verreries,
céramique, galvanoplastie, lithographie, photogravure, etc. Dans les
industries d'art, l'artisan ne subsiste que s'il peut faire lui-même le
modèle et exécuter le travail à la main.
Aussi les conclusions de M. Sombart sur l'avenir des métiers sont-elles
catégoriques. Il est possible que leur situation soit actuellement
meilleure à l'ouest qu'à l'est de l'Allemagne, et que les grandes villes
leur offrent dans l'avenir un asile plus sûr que les petites villes et
les campagnes; possible également que certains métiers, ceux de
l'alimentation et du bâtiment par exemple, soient mieux garantis
que ceux du mobilier et du vêtement; possible encore qu'ils aient
plus de résistance pour les réparations que pour la fabrication du
neuf; mais ce sont là de simples différences de degré. Aucune
branche des métiers n'est à l'abri des atteintes du capitalisme, aucune
d'elles ne suit une évolution différente des autres dans son principe;
le métier est une forme d'industrie surannée, inférieure à tous points
de vue, donnant des produits moins bons et plus chers que la grande
industrie, et destinée par conséquent à disparaître; c'est une question
de temps, et les différences que l'on relève ne peuvent porter que sur
la durée plus ou moins longue de sa décomposition. Rien ne peut le
sauver ni l'association coopérative, qui a fait un fiasco complet
dans les milieux d'artisans, malgré les efforts prolongés des partis
conservateurs; ni l'emploi des machines, ni la vulgarisation du
crédit. Le machinisme et le crédit ne sont utilisés dans cette sphère
que d'une façon exceptionnelle, par quelques individualités entreprenantes
qui, du même coup, sortent de la catégorie des artisans
pour s'élever au rang d'entrepreneurs capitalistes. Au reste, si le
moteur à domicile et le crédit se généralisaient parmi les artisans, il
en résulterait un tel accroissement de leur production, qu'elle ne
trouverait plus d'écoulement sur les marchés locaux; le progrès
technique, conduisant à la production en masse, ferait tomber plus
rapidement encore l'artisan sous la domination du capital commercial.
Si le pessimisme paraît pleinement justifié pour un grand nombre
de métiers dont nous observons aujourd'hui la décadence, une conclusion
aussi sommaire sur la disparition totale de l'espèce, dans un
avenir plus ou moins rapproché, paraît au contraire aventureuse et
prématurée. Elle dépasse certainement les indications que nous fournissent
les statistiques sur les tendances de la petite industrie, et
néglige, dans sa généralité, certains côtés du problème.
En Allemagne, de 1882 à 1895, la petite industrie (travailleurs
isolés et établissements occupant moins de 6 personnes) est la seule
catégorie qui ait subi une diminution absolue, tant pour le nombre
des exploitations que pour celui des personnes occupées; mais cette
diminution n'est pas considérable; elle n'est que de 186000 exploitations
(8,6 p. 100 du total) et 79000 personnes (2,4 p. 100). Elle
prend cependant une importance plus significative, si l'on considère
que, dans l'intervalle entre les deux recensements, la population de
l'Empire a augmenté de 18 p. 100, et que le personnel de la moyenne
et de la grande industrie s'est accru dans des proportions considérables;
aussi la petite industrie occupe-t-elle aujourd'hui une place
bien plus restreinte dans l'ensemble (40 p. 100 du personnel total de
l'industrie au lieu de 53 p. 100).
Mais il est une circonstance qui vient sensiblement restreindre la
portée de ces chiffres; c'est qu'ils s'appliquent aussi bien à l'industrie
à domicile qu'au métier indépendant. Or, on sait que l'industrie à
domicile a diminué en Allemagne d'une époque à l'autre, à cause de
la disparition progressive du tissage à la main. Il est difficile d'évaluer
exactement la part qui revient à l'industrie à domicile dans la
diminution totale du personnel de la petite industrie; mais elle doit
être importante. Le métier occupe encore une place considérable
en Allemagne, car, après déduction des chiffres qui se rapportent à
l'industrie à domicile, il figure encore pour 1647000 exploitations
et 3733000 personnes. Il a d'ailleurs lui-même une tendance générale à se concentrer; dans son personnel, ce sont les maîtres qui
diminuent, tandis que le nombre des auxiliaires s'accroit.
Dans les établissements les moins importants de la moyenne
industrie, occupant de 6 à 10 personnes, l'accroissement a été assez
considérable entre 1882 et 1895; le personnel s'est accru de 314 000 personnes
soit 60 p. 100. Mais ces établissements dépassent déjà la
mesure du métier proprement dit; ce sont presque des petites entreprises
capitalistes, dont le chef cesse souvent d'être un travailleur
manuel; elles forment l'échelon par lequel passent les artisans les
plus capables lorsqu'ils entrent dans la sphère de l'industrie capitaliste.
Dans certaines branches, les entreprises moyennes se sont
développées parallèlement avec la petite industrie mais plus souvent
encore, elles se sont accrues à ses dépens.
En Belgique, la plupart des métiers ont progressé depuis 1846; toutefois
il faut observer que l'industrie à domicile est comprise dans le
tableau, et que la population a augmenté de 50 p. 100 dans cette
période. Si l'on fait abstraction de l'industrie à domicile, on constate
que la petite industrie indépendante, dans ce pays de grande production
occupe 36 p. 100 du personnel total de l'industrie.
Aux États-Unis, les métiers se sont également développés en
nombre et en importance globale entre les deux derniers Census;
mais ce développement a été bien moins rapide que celui des
fabriques, de sorte que la part du métier dans l'ensemble de l'industrie
a diminué. Il est même remarquable que, dans les villes, les
métiers emploient moins de capital, moins de matières et moins de
salariés en 1900 qu'en 1890.
Dans les autres pays, nous ne pouvons comparer la situation à
des époques différentes. Le recensement autrichien de 1902, sur
3900000 personnes occupées dans l'industrie, en compte 1500000
dans la petite industrie, mais ce chiffre comprend environ 400 000 travailleurs
à domicile. Quant à la France, mal servie par la nature au
point de vue des mines et de l'industrie sidérurgique, elle a toujours
excellé dans les productions fines et variées l'exportation des articles
de bijouterie, bimbeloterie, ouvrages en métaux, modes et confections,
se chiffre par centaines de millions, sans que les statistiques puissent
nous révéler l'importance des achats faits à l'intérieur par les étrangers
voyageant en France; ces marchandises sont fournies en majeure
partie par la petite industrie, qui domine notamment à Paris. Aussi
le chiffre de 2900000 personnes occupées dans la petite industrie,
soit 46 p. 100 du personnel total de l'industrie, n'est-il pas invraisemblable
mais il se compose, dans une proportion impossible à préciser, de travailleurs à domicile. Quant au tableau A de la contribution des patentes, il indique une augmentation constante du nombre des patentes; toutefois, comme il s'applique indistinctement à la petite industrie, au petit et au moyen commerce, on peut supposer que l'augmentation est imputable en majeure partie au commerce de détail.
Si nous nous en tenons à la statistique allemande, la seule qui nous fournisse des renseignements utilisables sur la petite industrie independante, nous constatons non seulement que le métier n'est pas mort en Allemagne, mais même qu'il a perdu peu de terrain, dans une période où l'on aurait pu croire que le développement soudain de la grande production capitaliste désorganiserait les anciennes formes de la production. Les économistes qui pensent que le métier est condamné à disparaitre ont discuté les chiffres; ils ont observé, avec grande apparence de raison, que les chiffres dissimulent les rapports réels de dépendance qui lient un très grand nombre de petits producteurs soi-disant autonomes à des entreprises capitalistes; ils ont expliqué la survivance du métier par la routine de la clientèle; lente à se détacher de ses anciens fournisseurs, par les conditions misérables dans lesquelles vivent beaucoup d'artisans, par les ressources accessoires que leur fournit la possession d'un coin de terre ou d'un petit capital, par l'exploitation abusive qu'ils exercent à l'égard de leurs apprentis et de leurs ouvriers. Tout cela est possible, vrai sans doute en grande partie; et pourtant, cela ne suffit pas à expliquer la stabilité, la force de résistance d'une forme d'industrie à laquelle les conditions de la vie moderne paraissent si défavorables.
M. Bücher, après avoir exposé les résultats généraux de l'enquête faite de 1985 à 1897, et décrit en larges traits l'évolution actuelle de la petite industrie, est loin de partager l'opinion de M. Sombart sur le sort qui lui est réservé. Certes, dit-il, elle se restreindra toujours davantage aux positions où elle peut le mieux faire valoir ses avantages propres; mais "je suis fermement persuadé que le métier, comme forme d'exploitation, ne pourra jamais disparaitre complètement". Les formes d'exploitation industrielle sont comme les moyens de transports; les anciennes peuvent se trouver refoulées par les nouvelles, mais elles ne perdent jamais totalement leur utilité.
Il y a, en effet, dans le metier le plus humble, un principe de vie toujours actif. Le petit producteur peut avoir des charges plus lourdes
que le grand industriel; il est mal outillé, routinier, ignorant même,
c'est possible; mais il travaille énergiquement, parce qu'il est son
maître et recueille le profit de son activité; il soigne son travail,
parce que ses produits ne sont pas anonymes; il gère lui-même ses
affaires, il dirige en personne ses auxiliaires, travaille et vit avec eux;
il est en rapport, immédiat avec la clientèle, qui le connaît personnellement;
il évite le coulage et les frais de surveillance qui grèvent la
grande entreprise, même la mieux conduite, par cela seul qu'elle est
conduite administrativement. Ces avantages sont loin d'être négligeables; ils compensent bien des causes d'infériorité, et rendent la
lutte possible quand il ne s'agit pas de marchandises à la grosse.
Individuellement considérés, les divers métiers se trouvent placés
dans des conditions trop différentes pour être l'objet d'une condamnation
en bloc; il en est dont les conditions particulières assurent
l'existence dans le présent et dans l'avenir.
Il ressort des observations faites en Allemagne que l'évolution des
métiers est très différente dans les villes et dans les campagnes.
Dans les villes, le personnel des métiers tend à diminuer d'importance
relativement à la population; en même temps se manifeste une tendance à la concentration des métiers; les petites entreprises prennent
individuellement plus d'importance, elles emploient un plus grand
nombre d'ouvriers. Les artisans les plus capables agrandissent leur
atelier, ouvrent un magasin, deviennent de petits entrepreneurs
capitalistes; les autres, s'ils ne tombent pas dans le salariat comme
ouvriers de fabrique ou travailleurs à domicile, ne sont plus que des
rapiéceurs en d'autres termes, le métier urbain est réduit aux réparations
quand il ne se transforme pas.
Dans les campagnes, au contraire, principalement dans les contrées
riches et peuplées de l'ouest, le personnel des métiers s'accroît relativement
à la population, sans que les entreprises tendent individuellement à augmenter d'importance; parmi les maîtres, ceux qui travaillent
sans ouvriers ni apprentis restent très nombreux (64 p. 100).
Le métier est donc loin de reculer dans les campagnes: la population
rurale achète bien des marchandises aux magasins de la ville voisine
ou à la voiture du colporteur; pourtant, elle reste fidèle à l'artisan
du pays, dont le rôle parait s'élargir avec les progrès de l'aisance et
la restriction des travaux domestiques.
A côté des métiers qui déclinent ou qui restent stationnaires, il en
est, au contraire, qui démontrent leur vitalité en progressant. S'agit-il
de l'alimentation, boucherie, charcuterie, boulangerie, pâtisserie,
confiserie? L'accroissement est considérable (18 p. 100 sur les exploitations,
33 à 35 p. 100 sur le personnel, de 1882 à 1895 en Allemagne)
il est vrai que ces métiers ont un caractère commercial très
prononcé, qui explique en grande partie leur prospérité; mais, en
tant que métiers, ils gardent toute leur raison d'être, parce que leur
fonction est de préparer les produits suivant les goûts particuliers
de la clientèle sur un marché restreint.
Cette même fonction appartient encore aux tailleurs et cordonniers
sur mesure, aux couturières, modistes et lingères qui travaillent sur
commande, aux tapissiers et ébénistes qui reçoivent directement les
ordres de la clientèle. Toutefois, le client qui ne se contente pas de
l'article tout fait porte plutôt sa commande, dans les grandes villes,
à des magasins grands ou moyens qui font exécuter le travail par
des ouvriers à domicile, ou qui se chargent de la décoration des
appartements.
S'agit-il encore de services personnels comme ceux des coiffeurs,
de services domestiques comme ceux des blanchisseuses? Les métiers
qui s'y rapportent, de même que ceux de la boulangerie et du vêtement,
se sont multipliés à mesure que ces services se détachaient de
l'industrie domestique. Là encore, l'artisan continue à jouer un rôle
utile : il est rapproché du client, il entretient avec lui des rapports
immédiats et réguliers, il sait se plier à la variété de ses exigences.
De même encore, l'emballeur doit recevoir directement les commandes
de la clientèle; le relieur, l'encadreur continuent à travailler
en petit atelier pour les amateurs. Dans les campagnes, le charron,
le sellier, le maréchal ferrant restent nécessaires et sont toujours
nombreux, principalement dans les pays de petite culture.
Voilà donc toute une catégorie nombreuse et importante de métiers
qui, par leur nature propre, sont adaptés aux besoins des consommateurs
et paraissent garantis pour l'avenir; ils ne sauraient être
remplacés ni par l'usine, ni par l'industrie à domicile. Les procédés
chimiques et mécaniques sont peut-être une menace pour les petits
métiers de teinturiers-dégraisseurs et de blanchisseurs; ils atteignent
à peine les boulangers, pâtissiers, bouchers, confiseurs, coiffeurs,
emballeurs, etc. Aussi la plupart de ces métiers accusent-ils une
augmentation en Allemagne; il n'y a de diminution sérieuse que sur
les cordonniers, blanchisseuses et couturières, qui restent néanmoins
très nombreux dans la petite industrie.
Beaucoup de métiers, et dans tous les genres, s'ils ont reculé pour
la confection du neuf, gardent au moins toute leur importance pourles
réparations; tailleurs, cordonniers, tapissiers, ébénistes, horlogers,
forgerons, chaudronniers, ferblantiers, et ainsi de suite. Tous ces
travailleurs ne sont pas devenus des ouvriers à domicile; beaucoup
restent encore des artisans indépendants; quelques-uns, ceux
qui sont capables d'avoir un magasin, reçoivent des commandes et
font commerce de marchandises achetées en gros; tous, les plus
humbles comme les plus aisés, se chargent des travaux de réparation.
Toutefois, ce domaine du métier n'est pas à l'abri de la concurrence;
les magasins entreprennent également de faire les réparations,
et tendent, au moins dans les villes, à se subordonner dans
cette fonction les artisans les plus faibles.
Il reste à parler des nombreux métiers du bâtiment, qui forment
l'une des catégories les plus importantes de la petite industrie. Les
très grandes entreprises sont rares dans le bâtiment, à cause des
difficultés d'une surveillance disséminée; les grandes et les moyennes
tiennent une large place, mais les petites restent nombreuses et
florissantes. C'est que, dans les campagnes et même dans les villes,
les petits industriels du bâtiment sont toujours recherchés pour les constructions
de faible dimension, pour les installations et réparations
chez les particuliers. Aussi, à moins d'être tout à fait dépourvus
de capitaux, les petits entrepreneurs de maçonnerie, charpente,
menuiserie, couverture, plomberie, serrurerie, peinture, vitrerie,
restent des artisans indépendants. Ils ne fabriquent pas toujours les
pièces; le serrurier, notamment, reçoit beaucoup de pièces que lui
fournit l'industrie mécanique; mais ils interviennent au moins pour
les ajuster sur place. Cette circonstance favorise cependant la transformation
du métier en entreprise capitaliste, parce qu'elle impose à
l'entrepreneur la disposition d'un fonds de roulement plus important.
Dans les sociétés progressives, l'extension des besoins favorise la
petite industrie comme la grande; le développement de l'une ne s'effectue
pas nécessairement aux dépens de l'autre, lorsque le champ de la
consommation s'élargit. Ainsi les grandes fabriques peuvent créer
des ateliers annexes de menuiserie et serrurerie pour leurs travaux neufs
et leurs réparations; cette extension de la fabrique ne restreint pas
le domaine des petits ateliers indépendants qui travaillent pour les
particuliers. Les progrès de l'aisance et le raffinement des goûts sont
au moins aussi favorables au métier qu'à la fabrique; l'industrie du
vêtement sur mesure en profite plus que la confection. Il est même remarquable
devoir combien la petite industrie se trouve favorisée par des
inventions et des besoins nouveaux plombiers, ajusteurs,
fumistes, serruriers, sont plus réclamés que jamais pour les installations
de services d'eau, salles de bains, gaz et électricité, appareils
de chauffage et autres, qui se vulgarisent avec le souci de l'hygiène
et le goût du confortable; les mécaniciens se multiplient dans les villes
et les moindres villages, pour la réparation des cycles et des automobiles
les forgerons et menuisiers des campagnes sont occupés par les
réparations des machines agricoles et autres ustensiles; des métiers
surgissent et trouvent une clientèle à côté des grandes maisons.
Le métier n'est donc pas mort ni même mourant; certains économistes
et historiens doutent même que sa condition actuelle soit
pire qu'au XVIII° siècle; il subit des transformations internes, il perd
du terrain sur beaucoup de points, il est ébranlé sur d'autres, mais
son existence est assurée par ailleurs, et il est à croire qu'il ne périra
jamais complètement.
===Section 3. Le petit commerce.===
Le commerce de détail ne présente pas, pour le petit exploitant,
les mêmes obstacles que l'industrie; le petit détaillant ne se trouve
pas gêné, comme l'artisan, par les difficultés de la vente en gros, et
ne rencontre pas non plus la concurrence du machinisme. Aussi les
petites entreprises sont-elles moins éprouvées dans le commerce de
détail que dans l'industrie par le mouvement contemporain de la concentration
capitaliste. Certes, ce mouvement se fait sentir aussi dans le
commerce; les grandes entreprises de vente au détail jouissent évidemment
de nombreux avantages, sur lesquels nous avons insisté plus
haut. On ne saurait nier le tort causé au petit commerce par les
grands magasins, les bazars et les sociétés coopératives; bien des
boutiques ont disparu, bien d'autres encore sont menacées par la
concurrence des grandes maisons de détail et des coopératives.
Cependant, l'extension des grands magasins ne s'opère pas toujours
au détriment du petit et du moyen commerce. Les magasins de faible
importance ont toujours leur raison d'être pour les objets de luxe et
les marchandises sortant des modèles ordinaires. Même pour les
articles courants, les petits magasins ont l'avantage d'être à la portée
immédiate de la clientèle, dans tous les quartiers d'une grande ville,
dans les petites villes et les bourgades; le grand magasin, malgré le
développement de ses succursales et de ses services d'expéditions, ne
saurait avoir le don d'ubiquité, principalement dans le commerce des denr2es et des objets qui se débitent journellement par petites quantités, mercerie, papeterie, clouterie, etc.
Aussi le petit commerce est-il surtout vivace et extensif dans la catégorie des objets de consommation journalière; sans revenir sur les bouchers et les boulangers, qui sont à la fois artisans et commercants, on voit aujourd'hui foisonner les épiciers, droguistes, pharmaciens, crémiers, débitants de tabacs, marchands de combustibles, négociants en vins, etc. Restaurateurs et hoteliers se multiplient à mesure que se répandent les habitudes de déplacement, et les débitants de boissons pullulent d'une façon inquiétante.
Sur l'accroissement rapide de ces diverses professions commerciales, la statistique allemande renferme des chiffres qui ne laissent aucun doute; le petit commerce, principalement dans l'alimentation, n'est pas en voie de disparaitre. Dans l'ensemble, les exploitations commerciales employant moins de 6 personnes, tout en diminuant légèrement d'importance relativement aux deux catégories supérieures entre 1882 et 1895, ont progressé d'une façon très notable en chiffres absolus, tant au point de vue des exploitations ( augmentation de 229 215, ou de 34 p.100) qu'à celui du personnel (augmentation de 495472 personnes, ou de 49 p.100). En France, les petits établissements de commerce occupant de 1 à 4 salariés forment les 9/10 du total, et comprennent la moitié du personnel salarié du commerce. En outre, nous savons que le nombre des patentes s'élève d'une façon continue, et cet acrroissement, qui est de 210 000, ou 16 p.100 depuis 1871 dans la catégorie de la petite industrie et du commerce, peut être attribué principalement à ce dernier élément.
Toutefois, les faits sociaux sont si complexes, que les chiffres purs et simples ne sauraient donner l'image de la réalité sans des réserves nombreuses sur leur interprétation.
En Allemagne, dans certaines professions, le petit commerce a augmenté en 13 ans de 25 000 à 30 000 exploitations; masi ces chiffres ne nous renseignent guère sur les modifications internes qui résultent, pour beaucoup de ces petites entreprises, du développement du capitalisme, et sur les liens de dépendance qui les attachent bien souvent à de grandes maisons. Parmi ces petits détaillants, il en est quelques-uns qui sont de simples gérants de succursales. En dehors même de ces tenanciers, combien en est-il de débitants dits indépendants qui ont été installés, crédités par des fabricants et négociants en gros, pour écouler les produits que la maison leur fournit ? Débitants de boissons créés et soutenus par les brasseurs ou les négociants en vins, crémiers, épiciers ou débitants de tabacs liés par des contrats, boulangers crédités par les minotiers,
bouchers placés sous la dépendance des marchands de bestiaux, tous
ne sont au fond que des préposés à la vente pour le compte d'autrui.
Néanmoins, ceux-là même ne sont pas de simples salariés; ce sont
des agents intéressés, vendant pour leur compte en même temps que
pour le compte de l'entreprise qui les alimente; ce sont, si l'on veut,
des sous-entrepreneurs, mais placés généralement dans une situation
bien préférable à celle des intermédiaires, des tâcherons chefs d'atelier
de l'industrie à domicile.
Est-il besoin d'observer, d'ailleurs, que l'indépendance économique
n'est pas essentielle au bien-être? Ce n'est pas la condition de salarié
qui fait le prolétaire, c'est la faiblesse de la rémunération et la précarité
de l'existence. L'ébéniste de la trôle qui travaille sans engagement
et pour son propre compte, le vannier qui colporte ses produits,
les travailleurs ambulants qui exercent les petits métiers de la rue ne
sont malgré leur situation indépendante, que des prolétaires; et il
en est parfois de même pour le professeur, le médecin, l'agent d'affaires
insuffisamment occupés et rémunérés. En revanche, le mécanicien
de précision et l'ouvrier ciseleur bien payés, le fonctionnaire
public et l'employé de commerce qui reçoivent des appointements
réguliers, sont de véritables salariés sans être des prolétaires.
C'est ainsi qu'il se forme, non seulement dans les carrières libérales
et les administrations publiques, mais dans l'industrie, le
commerce, les transports, la banque et les assurances, une classe
moyenne de plus en plus nombreuse composée de salariées directeurs,
ingénieurs, chimistes, contremaîtres, ouvriers d'élite à poste
fixe, employés de tout grade bien rétribués ou intéressés aux affaires;
agents en service actif, représentants de commerce, agents d'assurances,
qui se multiplient partout où la concentration n'est pas telle
qu'elle supprime toute concurrence. Le petit commerce indépendant
peut se restreindre sans que la classe moyenne soit atteinte.
== Chapitre 13. L'agriculture et le capitalisme. ==
===§ 1. Dimensions des exploitations agricoles.===
Si l'industrie et le commerce offrent le spectacle d'une concentration
progressive des entreprises, d'un appauvrissement et d'une réduction des petites exploitations sur les points où elles se trouvent
en concurrence avec les grandes, l'agriculture ne présente rien de
semblable.
L'étude la plus attentive des statistiques ne permet pas de conclure
à un mouvement général de concentration des exploitations agricoles;
les mouvements se produisent en sens divers dans les différents pays, et il semble difficile, au milieu de cette confusion, d'en
découvrir la loi. On constate un peu partout une multiplication
croissante des exploitations. Peut-être aussi existe-t-il une certaine
tendance, dans les pays de culture paysanne, à la constitution de grandes exploitations en même temps qu'au morcellement de la terre
en cultures parcellaires; dans les pays de grande culture, une tendance
inverse à l'accroissement des petites et des moyennes exploitations;
mais l'expérience est trop limitée pour qu'on puisse dire qu'il
s'agit là d'une alternance régulière.
Les Etats dans lesquels les statistiques les plus récentes marquent un léger recul proportionnel des cultures de dimensions moyennes sont la France, la Belgique et le Danemark.
La France est un pays où l'importance de la petite et de la moyenne
culture dépasse quelque peu celle de la grande culture. Or, dans
l'intervalle entre les deux statistiques de 1882 et de 1892, la superficie occupée par les deux premières a décru. Les petites exploitations
(1 à 10 hectares) et les moyennes (10 à 40 hectares) ont perdu
ensemble 684000 hectares, qui ont été gagnés en partie par les constructions
et voies de communication, en partie par la grande culture
(+ 197000 hect.) et la culture parcellaire inférieure à 1 hectare
(+ 243000 hect.). Par là, les proportions antérieures ont été légèrement
modifiées. La grande culture s'étend aujourd'hui sur 45,56 p. 100
du sol cultivé, au lieu de 44,96 p. 100 en 1883; par contre, la culture
moyenne n'occupe plus que 28,99 p. 100 au lieu de 29,93 p. 100; les
autres catégories ne subissent des modifications proportionnelles que
dans une mesure insignifiante.
Ce phénomène de régression des exploitations de 1 à 40 hectares
est localisé au sud de la Loire; les auteurs de la statistique l'attribuent
principalement au phylloxéra, qui a amené l'expropriation
d'un certain nombre de petits cultivateurs incapables de reconstituer
leurs vignobles. S'il est d'ailleurs un fait remarquable, qui dénote la
force de résistance de la petite culture, c'est la manière dont les vignerons
français ont su tenir tête au fléau et reconstituer leurs vignes
dévastées.
Au reste, les exploitations classées dans la grande culture sont
elles-mêmes, en partie, de dimensions assez modestes; la grande
culture, dans la classification administrative, commence à 40 hectares.
Les très grands domaines exploités par des sociétés par actions,
dans des régions de vignobles ou de culture betteravière, sont des
exceptions à peu près négligeables. Il importe de remarquer, en outre,
que les grandes exploitations occupent surtout les plus mauvaises
parties du sol; tandis qu'elles s'étendent en superficie sur les 60 à
70 p. 100 des bois et terres incultes, elles n'occupent que 30 à 39 p. 100
des vignes, prairies et terres labourables.
Pour la Belgique, où domine la petite culture, il est bien difficile
de se rendre compte du mouvement réel des exploitations, parce que
les statistiques indiquent seulement le nombre des exploitations dans
les différentes classes, sans noter la superficie occupée par elles dans
chaque division. De 1880 à 1895, les exploitations des deux classes
inférieures (parcellaires et paysannes) ont diminué en nombre d'une
façon très sensible, si l'on s'en rapporte aux chiffres de 1880 qui sont
suspects d'erreur; au contraire, les exploitations moyennes (10 à
40 hectares) et grandes (supérieures à 40 hectares) sont devenues
plus nombreuses. Si l'on remonte jusqu'aux statistiques de 1866
et 1846, les mouvements sont trop variés pour qu'il soit possible d'y
trouver des indications sur une tendance générale vers la concentration
ou la dispersion.
Au Danemark, entre 1883 et 1895, la part des exploitations
paysannes dans la production agricole du pays a légèrement diminué
tandis que celle des grandes exploitations a légèrement augmenté.
Mais les différences sont si minimes, qu'on peut considérer l'état des
cultures dans ce pays comme stationnaire; la culture paysanne y
garde une énorme prépondérance, car les grandes exploitations ne
fournissent que 15 p. 100 du produit total de l'agriculture.
Ailleurs, le mouvement se produit en sens contraire. En Allemagne, de 1882 à 1895, les exploitations paysannes de 3 à 20 hectares
se sont notablement étendues en nombre et en surface, passant de
12348000 à 13037000 hectares, et leur importance relative s'est
accrue aux dépens de toutes les autres catégories. Ces exploitations
tiennent une place considérable dans l'agriculture allemande;
elles occupent exactement les 2/5 du sol cultivé. Par contre, les
exploitations moyennes de 20 à 100 hectares ont perdu 38.000 hectares
(sur 9.908.000); recul qui serait insignifiant, si l'ensemble
du territoire cultivé n'avait gagné 650.000 hectares dans les chiffres
de la statistique. La culture parcellaire a également perdu quelques
milliers d'hectares, bien que le nombre de ces petites exploitations
ait notablement augmenté; le morcellement a donc fait des progrès.
Quant à la grande culture de plus de 100 hectares, elle a gagné à
peu près ce que perdait la moyenne, et cependant sa part proportionnelle
dans le sol a légèrement diminué.
Il est remarquable que dans les régions à l'est de l'Elbe (sauf le
Mecklembourg et la Prusse orientale), où dominent les grandes propriétés
féodales, la dimension des exploitations tend à se restreindre;
la grande culture a décru au profit des catégories inférieures, et la
moyenne culture elle-même au profit des exploitations paysannes.
Au contraire, dans les pays de petite culture situés à l'ouest de
l'Elbe, c'est-à-dire en Saxe, dans l'Allemagne du Sud, dans les provinces
rhénanes et en Alsace-Lorraine, le mouvement général, autant
qu'on peut le discerner à travers de multiples entrecroisements,
s'opère au détriment des exploitations parcellaires et de la petite
culture paysanne, en faveur de la moyenne culture (sauf en Alsace, Lorraine, en Bavière et Wurtemberg, où la culture paysanne est en progrès) et de là grande culture.
La Hollande, pays de petite culture, ne donne des renseignements
que sur le nombre des exploitations. Bien que cet indice soit insuffisant,
nous pouvons conclure de la statistique hollandaise que la
petite et la moyenne culture y sont en progrès, car le nombre des
exploitations de 1 à 50 hectares a augmenté, tandis que celui des
exploitations supérieures a diminué entre 1885 et 1895.
L'Angleterre, on le sait, est un pays de grande culture; les
capitaux s'y sont appliqués de bonne heure à l'agriculture, et la
grande propriété, établie à la suite d'un processus historique très
particulier, y a engendré la grande culture; celle-ci s'est donc développée
en Angleterre pour des raisons politiques, qui n'ont rien à
voir avec la supériorité des grandes entreprises dans la concurrence.
Le centre de gravité de la culture anglaise se trouve dans les exploitations
de 40 à 120 hectares, qui représentent, pour ce pays, la culture
moyenne; à côté d'elles, les exploitations d'une dimension supérieure
tiennent encore une très large place. Or, dans le court espace
de 10 ans, entre 1888 et 1895, ces dernières ont perdu 143000 hectares,
et les exploitations parcellaires, inférieures a 2 hectares, ont
également rétrogradé; tout le terrain perdu par ces deux catégories
extrêmes a été conquis par les classes intermédiaires, principalement
par les cultures de 20 à 40 hectares, qui occupent 13 p. 100 de l'ensemble
du sol cultivé au lieu de 14,6 p. 100, et par celles de 40 à
120 hectares, qui occupent 42,89 p. 1.00 au lieu de 42 p. 100; la
grande culture supérieure à 120 hectares ne prend plus que 27,37
p. 100 du sol au lieu de 28,4 p. 100
S'il est un pays qui offre pour notre étude un intérêt particulier,
à cause de la rapide circulation des hommes et des capitaux,
et de la promptitude avec laquelle le capitalisme y développe ses
formes les plus favorables à la mise en valeur des ressources naturelles,
c'est bien les États-Unis. Mais l'agriculture, aux États-Unis,
se présente dans des conditions très différentes de celles où se trouve
l'agriculture européenne, parce qu'elle s'applique en grande partie
à des terres neuves, qui sont naturellement soumises à une exploitation
extensive. Pour cette raison, les États-Unis ne peuvent être
rangés dans aucune des catégories précédentes et doivent être étudiés
à part.
Dans leur état actuel, les États-Unis sont loin d'être le pays des
fermes géantes que l'on se représente volontiers. Les petites exploitations
ne dépassant pas 70 hectares, celles qui peuvent être mises
en valeur par une famille de cultivateurs indépendants, se chiffrent
par millions (exactement 4 721 738) et occupent 40,4 p. 100 du territoire;
elles ont souvent pour origine une concession en homestead
de 80 ou 160 acres. Les exploitations relativement moyennes, de 70
à 200 hectares, occupent 27,7 p. 100, et les grandes exploitations,
31,9 p. 100 du sol approprié. Mais si l'on écarte les deux grandes
divisions géographiques du Sud-Centre et de l'Ouest, où dominent
les ''Ranches'', les cultures inférieures à 70 hectares couvrent à peu
près la moitié du sol (48,4 p. 100), tandis que les grands domaines
n'en occupent plus que 16,3 p. 100.
Cette répartition tend-elle à se modifier au détriment de la petite
culture? On peut affirmer que non. Depuis 1850, le nombre des
exploitations, passant de 1 449 073 à 5 739 657, s'est accru plus rapidement
que la population rurale; en comptant dans cette population
les habitants des campagnes et ceux des petites villes inférieures à
8000 âmes, on trouve aujourd'hui une ferme pour 8,9 personnes,
au lieu d'une ferme pour 14 personnes en 1880. Le nombre des
exploitations s'est aussi accru plus vite que le territoire cultivé; de
sorte que la contenance moyenne par exploitation, qui était de
202,6 acres en 1850 (81 hectares), est descendue à 146,6 acres
en 1900 (58,6 hectares).
Il est vrai que cette contenance moyenne, après s'être abaissée
jusqu'à 133,7 acres en 1880 (53,4 hectares), s'est relevée depuis lors;
en particulier, les très grands domaines de plus de 400 hectares, qui
n'étaient que 38578 en 1880, sont au nombre de 47276 en 1900. On
serait donc tenté, d'après ces chiffres, de conclure à un mouvement
de concentration des exploitations agricoles depuis 1880. Mais ce
n'est là qu'une apparence, résultant d'un phénomène propre à un
pays neuf de colonisation rapide. L'accroissement dans la dimension
moyenne des exploitations est dû exclusivement, à l'occupation, sur
des surfaces considérables dans ces dernières années, de terres non
améliorées, utilisées principalement pour l'élevage. La création de
ranches immenses dans des régions neuves semi-arides a pris de
telles proportions, surtout entre 1890 et 1900 (augmentation de
60 p. 100 dans la superficie des terres non améliorées), qu'elle a dissimulé
dans les moyennes le mouvement naturel de morcellement qui
se poursuit ailleurs, et renversé les chiffres dans le sens d'un accroissement
de surface par exploitation.
En étudiant par régions les chiffres du Census de 1900, nous constatons
que les États et territoires où la dimension moyenne des
fermes a le plus augmenté depuis 1890 sont aussi ceux ou l'extension
des terres non améliorées a été la plus forte; ils sont tous situés
dans la vaste région du Centre Ouest qui s'étend du nord au sud des
États-Unis le long des Montagnes Rocheuses, région sèche où la
colonisation gagne du terrain par l'extension des ranches d'élevage,
par une culture très extensive ou même par appropriation sans culture
(Montana,Dakota N. et S., Wyoming, Utah, Nebraska, Colorado,,
Rsnsas, New Mexico, Oklahoma, Texas). C'est là que les grandes
exploitations de plus de 400 hectares se sont multipliées dans les
vingt dernières années, accusant un accroissement de 20707, quand
leur accroissement total pour les États-Unis, pendant la même période,
n'est que de 18 698.
Au contraire, la dimension des exploitations s'est restreinte partout
où les progrès de la culture se sont effectués beaucoup moins
par occupation de terres non améliorées que par amélioration des
terres déjà occupées; dans toutes les régions où la colonisation ne s'est
pas étendue brusquement, l'effet normal de la civilisation sur
la dimension des fermes, l'effet de resserrement ordinaire, s'est manifesté
dans les chiffres de la statistique. Ainsi il y a diminution, ou
augmentation peu importante de la superficie moyenne des fermes,
dans l'immense territoire plus anciennement colonisé qui s'étend
du nord au sud, et qui comprend toute la partie Centre-Est et Sud-
Est des États-Unis. Dans les États du Sud-Atlantique, où domine la
culture du coton, les exploitations se morcellent suivant une progression
ininterrompue depuis 1830, pour s'ajuster à la mesure des
familles de cultivateurs qui les font valoir par leur propre travail.
Même dans les États du Nord-Centre qui fournissent la plus grande
production de blé, la dimension des fermes diminue à mesure que
la colonisation est plus ancienne, et les fermes géantes se désagrègent.
Il est vrai que dans la région Nord-Atlantique, la plus riche, la plus
peuplée, la plus anciennement colonisée, les mouvements ne se
présentent pas partout dans le sens d'une diminution de la contenance
des fermes; dans quelques États de cette région (Mas.,
N. York, N. Jersey, Penns., Connec.), la tendance à l'augmentation
l'emporte légèrement, à cause du développement des exploitations laitières.
Mais on y relève aussi une tendance inverse au morcellement,
surtout à cause de l'extension prise par la culture maraîchère, et
cette tendance est la plus forte dans les autres États de la région
En résumé, aux États-Unis, les progrès de la culture capitaliste,
c'est-à-dire de la culture intensive réclamant des capitaux, poussent
à la division des exploitations, sauf dans le cas tout spécial des
fermes à lait. Les très grandes exploitations ne se développent que
dans les régions tout nouvellement colonisées; ailleurs, à mesure
que s'accroissent la population et la richesse, à mesure que l'irrigation
s'améliore, il devient plus avantageux de faire de la culture
intensive, restituante et diversifiée que de l'élevage ou de la culture
extensive consacrée à une seule céréale; car l'agriculture uniforme
et sans engrais, telle qu'on la pratique dans les fermes géantes, épuise
la terre et laisse finalement un moindre produit net. Les grandes
exploitations tendent donc à se morceler aux États-Unis, comme en
Australie et en Nouvelle-Zélande.
La conclusion qui ressort avec évidence de ces multiples observations
comparées, c'est qu'il est impossible de baser sur elles une loi
générale de concentration dans l'agriculture; les mouvements sont
trop peu importants, ils se produisent dans des directions trop différentes
pour qu'il soit permis de les invoquer dans un sens ou dans
l'autre. Les petites et moyennes exploitations agricoles se maintiennent,
sans même présenter, comme beaucoup de métiers industriels,
des indices de décadence qui fassent naître des doutes sur leur faculté
de résistance; dans certains pays, ces exploitations s'étendent même
aux dépens de la grande culture. Comment donc expliquer une différence
aussi tranchée avec le commerce et l'industrie?
On peut dire, non sans raison, que les exploitations rurales ne
peuvent s'agrandir avec la même facilité que les entreprises industrielles
et commerciales. Il n'est pas possible de créer de toutes pièces
une vaste exploitation agricole comme on crée une grande usine
ou un grand magasin; la grande culture ne peut se substituer à la
petite que par des agrandissements territoriaux, par des usurpations
sur un sol déjà occupé et exploité en petits lots; or des obstacles de
tout genre, tenant à la nature des lieux, à l'espèce des cultures, à
l'état historique de la propriété et aux difficultés des transmissions,
entravent à la fois les modifications de l'exploitation agricole et celles
de la propriété, qui ont entre elles des liens étroits.
Toutefois ces difficultés, capables de retarder le mouvement de
concentration, ne seraient pas assez fortes pour l'arrêter indéfiniment,
si la grande culture était décidément plus lucrative que la petite.
Nous sommes donc ramenés finalement, dans notre recherche des
causes, à la question très ancienne, mais toujours débattue, de la
grande et de la petite culture : l'une d'elles est-elle économiquement
supérieure à l'autre ?
===§ 2. Les conditions économiques de la grande et de la petite culture.===
Ce n'est pas que la question puisse être discutée ''in abstracto'' et en
thèse absolue, comme elle l'a été trop souvent. Il est de toute évidence
que la petite exploitation s'impose pour certaines cultures
exigeant des soins minutieux, comme la culture maraîchère, tandis
que la grande exploitation convient mieux à la sylviculture. Or,
l'exploitant n'a pas toujours le libre choix de sa culture; la nature
du sol et du sous-sol, le climat, la distribution des eaux, la distance
des marchés, l'état des prix, bien d'autres conditions physiques ou
économiques, déterminent généralement le genre de culture qui doit
être adopté dans une exploitation, et, par là-même, l'étendue que
comporte l'entreprise. Mais les cultures les plus importantes, celles
des céréales, de la betterave à sucre et à alcool, des plantes fourragères,
de la vigne, des herbages pour l'élevage et la production du
lait, se prêtent indifféremment à la grande et à la petite entreprise,
à moins de circonstances particulières tenant à la nature du sol et
au régime des eaux. C'est alors que l'on peut discuter les mérites
respectifs de la grande et de la petite culture; et, bien que la question
puisse être considérée à peu près comme épuisée par une discussion
plus que séculaire, il n'est pas inutile d'en rappeler les éléments au
point de vue de l'agriculture moderne, pour en dégager quelques
indices sur l'avenir de la petite culture.
On s'accorde généralement à reconnaître qu'au point de vue de la
production, la culture parcellaire est très défectueuse, à moins qu'il
ne s'agisse de jardinage ou de culture maraîchère. La pulvérisation
du sol et l'enchevêtrement des parcelles, tels qu'on les rencontre dans
certaines contrées de la France et de l'Allemagne, font obstacle à
une agriculture progressive. Mais toutes les cultures parcellaires ne
se trouvent pas dans ces conditions; il en est d'autres, au contraire,
qui présentent de sérieux avantages économiques et sociaux. L'enclos
qui entoure la maison d'habitation ou le petit champ qui y attient
permet au journalier agricole, à l'ouvrier mineur, à l'ouvrier de
fabrique, au travailleur à domicile, au petit commerçant de village
ou à l'employé urbain de se procurer des légumes et des fruits et
d'entretenir quelques animaux. Ces cultures naines contribuent au
bien-être d'une nombreuse population : elles peuvent être très fécondes
en produits maraîchers; et lors même que des lopins de terre cultivés
par des ouvriers à leurs moments perdus ne seraient pas l'objet d'une
exploitation très soigneuse et très productive, il faudrait encore se
féliciter de leur multiplication. Mais les cultures parcellaires, quelles
qu'elles soient, restent en dehors de notre question, qui concerne les
exploitations paysannes dont l'étendue, variable suivant l'état de la
technique agricole, suffit à la subsistance d'une famille.
En principe, la grande exploitation présente en agriculture certains
avantages du même genre que dans les autres branches de la
production économie de frais, s'appliquant aux bâtiments, clôtures
et chemins d'accès, à l'emploi des instruments de culture, des ustensiles
et des animaux de travail; usage des machines, application
rationnelle de la division du travail, direction intelligente sachant
utiliser les procédés scientifiques; capitaux en quantité suffisante
pour permettre la culture intensive et conserver à l'entreprise son
indépendance commerciale; avantages multiples dans les achats de
matières, les ventes de produits, les transports, les conditions du
crédit, etc. Néanmoins, ces avantages de la grande entreprise n'ont
pas, à beaucoup près, la même importance en agriculture que dans
l'industrie.
Chacun sait, en effet, que le machinisme et la division du travail
sont loin de jouer le même rôle et de recevoir des applications aussi
étendues en agriculture que dans la production industrielle. Les
opérations agricoles, subordonnées au procès naturel de la production
organique, ont un caractère discontinu et alternatif; elles sont
dispersées dans l'espace; elles s'appliquent à des productions complémentaires
les unes des autres. Pour ces différentes raisons, l'agriculture
ne comporte, en général, ni spécialisation des entreprises
dans un seul genre de production, ni division du travail par affectation
du travailleur à un genre de travail unique. Pour les mêmes
raisons, le petit moteur mobile est seul utilisable en agriculture, et
ne peut fonctionner que par intermittence; aussi le moteur mécanique
n'a-t-il pas toujours une rentabilité supérieure à celle des animaux
de travail, dont les emplois sont multiples; l'usage de la
charrue à vapeur, en particulier, se restreint aux labours profonds
sur des sols durs et non accidentés, et ne s'est pas généralisé. Les
machines les plus usuelles sont celles qui, comme les semoirs, les
moissonneuses et les batteuses mécaniques, régularisent ou accélèrent
les opérations agricoles; celles-là sont utilisées par le petit cultivateur
lui-même, qui recourt à un entrepreneur ambulant ou à son
propre syndicat lorsqu'elles sont trop importantes pour une petite
exploitation. D'ailleurs, le progrès agricole dépend bien moins de
l'application du machinisme à la culture que de l'amélioration du
sol, des plantes et des animaux par des procédés physiques et chimiques
La différence des frais, réelle dans bien des cas, s'atténue sensiblement
lorsque le cultivateur, travaillant de ses bras, n'emploie comme
auxiliaires habituels que les membres de sa famille. On l'a dit bien
souvent, et l'on ne saurait trop le répéter : c'est par son travail que
le paysan obtient des résultats qui supportent la comparaison avec
ceux de la grande culture. Les salariés employés dans une exploitation
capitaliste sont loin d'apporter à la culture les mêmes soins que
le paysan travaillant pour son propre compte; et bien que le salaire
agricole soit resté très bas, le grand exploitant, soumis aux exigences
d'un personnel souvent arriéré, instable, et généralement insuffisant à
certaines époques de l'année, éprouve de fréquents embarras du côté
de la main-d'oeuvre. Les difficultés de la surveillance, aussi bien que
celles des transports, imposent aux exploitations agricoles des limites
relativement restreintes, qu'elles ne sauraient dépasser sans un
accroissement plus que proportionnel des charges et des frais généraux;
les opérations agricoles sont trop dispersées pour se prêter
avantageusement, en culture intensive, à des entreprises aussi vastes
que celles de l'industrie.
La petite culture est-elle inférieure à la grande au point de vue de
la productivité ? A consulter les statistiques, c'est le contraire qui
paraît être la vérité. D'après le Census américain de 1900, la valeur
moyenne du sol, des instruments de culture, du bétail, des produits,
de la main-d'oeuvre et des engrais employés, par unité de surface,
est d'autant plus élevée que l'exploitation est plus petite. Il est vrai
que les moyennes relatives aux exploitations parcellaires se trouvent
iniluencées par la valeur considérable des cultures maraîchères;
aussi dans les cultures du maïs, du blé et du coton, l'échelle des
produits est assez différente; cependant, même dans ces branches les
plus importantes, c'est tantôt la petite, tantôt la moyenne culture
qui égale la grande en productivité ou qui la dépasse.
Peut-être dira-t-on que les États-Unis sont un pays neuf, où la
moyenne de productivité des grandes exploitations se trouve abaissée
par les ranches, qui renferment de vastes espaces de terres non
améliorées. L'observation doit être juste, et il serait préférable, en
effet, de recourir à la statistique d'un vieux pays; mais elle nous
manque pour cette comparaison. Cependant celle de l'Allemagne
nous fournit déjà quelques précieuses indications. Au point de vue
de l'emploi des machines agricoles, la petite culture, comme on peut
s'y attendre, se trouve sensiblement en retard sur la grande; cependant
elle a fait depuis 1882 d'énormes progrès, relativement plus
rapides que ceux de la grande culture, dans l'emploi des batteuses
mécaniques et même des moissonneuses. Quant à l'état du bétail,
contrairement à une opinion assez répandue, il est très supérieur en
petite culture. Sans doute, le mouton y est inconnu; mais les autres
animaux y sont beaucoup plus abondants; leur valeur par hectare,
même en faisant abstraction des chevaux qui peuvent être considérés
plutôt comme une charge, y est beaucoup plus forte, et elle augmente
bien plus vite que dans les grandes exploitations.
Pour serrer la question de plus près, il faut comparer la grande et
la petite culture en pays pauvre et en pays riche. Dans les contrées
pauvres, la grande culture est généralement dépourvue de capitaux
au même degré que la petite. En pareilles conditions, la différence de
productivité vient surtout du travail; elle est alors tout à l'avantage
des petites exploitations, puisque le travail du cultivateur et de sa
famille est bien plus productif que celui de la main-d'oeuvre salariée.
En outre, la terre du paysan est mieux engraissée; le bétail y est
plus nombreux par unité de surface, et l'équilibre des pertes et des
restitutions s'y trouve maintenu par la consommation sur place de
la plupart des produits. Dans ces régions, la grande culture est donc
plus extensive que l'autre; le petit cultivateur obtient un produit
brut supérieur, et sans doute aussi un produit net plus élevé. L'agriculture
des pays neufs, pauvre en capital et en main-d'oeuvre, est
naturellement une agriculture extensive sur de très grands domaines;
mais on y observe justement que la grande exploitation recule devant
la moyenne et la petite, dès que les conditions deviennent favorables
à une culture plus intensive.
Dans les pays riches, la situation n'est pas tout à fait la même.
Sans doute, la petite exploitation convient particulièrement à la
culture des produits fins et coûteux qui réclament des soins particuliers,
tabac, légumes, fruits, etc. (à moins qu'ils ne soient traités
par des procédés industriels comme dans les forceries). Il est possible
aussi que, dans les contrées de production laitière, les exploitations
soient d'autant plus productives qu'elles sont plus petites. Mais,
en ce qui concerne les céréales, les grandes exploitations de 100 à
300 hectares organisées pour la haute culture intensive, comme elles
le sont notamment dans le nord de la France, avec un capital mobilier de 1000 à 1 200 francs par hectare, donnent en général un produit
brut plus considérable que la petite culture, à cause des capitaux
dont elles disposent, des engrais commerciaux, machines et procédés
scientifiques dont elles font usage. Néanmoins, dans ces contrées
favorisées, le petit cultivateur, entraîné par l'exemple, a cessé lui-même
de pratiquer la culture arriérée. Parmi les procédés de la
culture rationnelle, il en est qui sont à sa portée et qu'il a su adopter :
sélection des semences et des animaux, précautions ou remèdes
contre les maladies des bestiaux et des plantes, emploi d'instruments
perfectionnés pour la culture, le battage et les élaborations
élémentaires des produits agricoles, enfin, et surtout, application
judicieuse des engrais appropriés au sol. Lorsque l'usage de ces procédés dépasse ses moyens ou ne peut s'opérer avantageusement à
petites doses, le paysan recourt à l'association, qui corrige l'inégalité
de sa situation vis-à-vis du grand exploitant. Aussi le petit cultivateur,
s'il n'obtient pas 35 ou 40 hectolitres de blé à l'hectare comme
en grande culture, peut lui-même produire 35 à 30 hectolitres; avec
cette récolte obtenue à moindres frais, avec les produits accessoires
de la ferme, volailles, oeufs, lait, légumes, fruits, etc., il peut encore,
à force de travail et de soin, réaliser un produit net à l'hectare
presque aussi élevé que celui du grand cultivateur.
N'est-ce pas d'ailleurs un fait remarquable que les pays dont les
rendements à l'hectare sont les plus considérables et les progrès
agricoles les plus rapides sont justement, à l'exception de l'Angleterre,
les pays où domine la petite culture Belgique, Hollande et
Danemark. Là, comme dans le nord de la France, le paysan sait lui-même
pratiquer la culture améliorante à base d'engrais, celle qui ne
se contente pas de restituer au sol les éléments de fertilité absorbés
par la récolte, mais qui l'enrichit encore chaque année par des
apports supérieurs.
On n'aperçoit donc pas les raisons techniques qui pourraient déterminer
un recul de la petite entreprise agricole. Loin de là, M. David
pense que plus s'accroit l'intensité de la culture, plus les conditions
deviennent favorables à la petite exploitation; sous l'action de la concurrence,
les productions qui réclament de fortes quantités de capital et
de travail ont une tendance à se grouper dans le voisinage des grands
marchés, et cette tendance doit naturellement amener une réduction
de l'étendue des exploitations dans les pays industriels, si les droits de
douane ne font pas obstacle à la transformation des cultures.
Cette conclusion est peut-être excessive. Le développement de la
culture maraîchère et de certaines cultures industrielles favorise sans
doute le progrès des petites exploitations. Mais, à moins de supposer que
la concurrence des pays neufs bannira un jour d'Europe la production
des denrées de grande consommation, celle du blé, de la viande,
du vin, du sucre, les grandes exploitations subsisteront, parce qu'elles
sont parfaitement capables, au moins autant que les petites, de produire
ces denrées d'une façon lucrative en y appliquant les procédés
de la culture intensive. Quand à la production du lait, elle n'est
pas moins appropriée à la grande entreprise qu'à la petite, et l'on
remarque même que ses progrès favorisent l'agrandissement des
exploitations dans les États de la Nouvelle-Angleterre. Il n'est donc
pas à présumer que la concurrence exotique modifie sensiblement les
positions respectives de la grande et de la petite culture en
Europe.
Si le petit cultivateur obtient, au point de vue de la production,
des résultats sensiblement égaux et parfois supérieurs à ceux de la
grande culture, il semble qu'au point de vue commercial, dans les
achats et les ventes, son infériorité soit plus nettement marquée.
Aussi insiste-on particulièrement sur ce point, pour peindre la
situation du paysan sous les couleurs les plus sombres. On le montre
dépouillé de ses anciennes industries domestiques, obligé de renoncer
à l'économie en nature et de convertir ses produits en argent pour
acquitter les impôts, le fermage ou les intérêts d'une dette hypothécaire,
pour payer quelques auxiliaires et acheter les objets indispensables
à son existence et à sa culture. Forcé de se plier aux conditions
nouvelles de l'agriculture spécialisée et intensifiée, il lui faut multiplier
ses achats d'instruments et d'engrais et produire pour le
marché. Mais dès lors qu'il aborde le marché, il se trouve soumis à
toutes les conjonctures économiques; il subit la loi des vendeurs et
des usuriers, et tombe de plus en plus sous la dépendance des industriels
et des commerçants capitalistes auxquels il doit vendre ses
produits négociants en vins ou en céréales, minotiers, brasseurs,
distillateurs, fabricants de sucre, de beurre ou de fromage, marchands
de chevaux et de bestiaux, facteurs des halles, etc.
Ce tableau si vigoureusement poussé au noir suppose accomplie,
sans les correctifs qui l'accompagnent, une évolution capitaliste simplement
commencée en agriculture. Le paysan tend à entrer de plus
en plus dans la sphère de l'économie des échanges, c'est incontestable
mais le mouvement est loin d'atteindre le monde rural dans
toute sa profondeur; l'économie en nature subsiste encore sur une
large étendue du territoire européen, dans les pays de métayage, dans
les régions montagneuses ou éloignées des voies de communication;
et là même où le paysan, profitant des nouveaux débouchés, a changé
les bases de son existence, il continue à consommer une partie des
produits de son fonds. On lui reproche même, en France, de s'obstiner
à cultiver du blé pour sa consommation personnelle sur des
terres qui seraient mieux appropriées à d'autres productions; s'il le
fait, c'est moins par ignorance que par souci traditionnel de son
indépendance économique.
Il est fort possible, au reste, que les vestiges de cet ancien régime
de l'économie en nature, malgré l'importance qu'ils conservent
encore, soient destinés à disparaître. Mais à mesure que le paysan
s'engage plus avant dans la voie des échanges, il apprend aussi à
fortifier sa situation commerciale par l'association, soit comme acheteur,soit comme emprunteur, soit même comme vendeur. Ce point est capital; les progrès de la coopération agricole, si surprenants dans ces dernières années, sont un aspect essentiel de l'évolution contemporaine
au même titre que le développement capitaliste; ils l'accompagnent
et en tempèrent les effets. Celui qui les négligerait pour ne
tenir compte que des envahissements du capitalisme en agriculture
se ferait donc une idée fausse de la petite culture et de son avenir.
Mais la coopération agricole présente une telle importance, que nous
devrons lui consacrer une étude particulière.
Il faut encore observer que le petit cultivateur, s'il est propriétaire du sol qu'il exploite sans être grevé d'une dette hypothécaire, ou s'il est simplement métayer, peut supporter des baisses de prix qui
sont ruineuses pour le grand fermier capitaliste. N'ayant à payer ni
fermage, ni intérêts, ni salaires, il est capable de résister à la crise
agricole, sinon sans souffrances, du moins sans expropriation. Au
Danemark, où rien ne le protège contre la concurrence extérieure, le
petit propriétaire exploitant maintient ses positions et prospère en
améliorant sans cesse ses procédés de culture et de vente en
commun.
Ainsi s'expliquent les statistiques. Si la petite exploitation ne
recule pas devant la grande en agriculture, c'est qu'à la différence du
métier industriel, la petite culture supporte la concurrence sans désavantage.
Nous sommes donc loin, en réalité, de cette vision d'avenir
qui hante l'esprit de certains publicistes tant libéraux que socialistes,
de ces latifundia destinés soi-disant à couvrir le sol des pays civilisés,
qui seraient exploités par des compagnies ou des collectivités
avec toutes les ressources d'une savante organisation, services spécialisés,
charrues à vapeur, usines d'élaboration pour les produits, voies
ferrées intérieures, laboratoires et bureaux de comptabilité, etc.
C'est un fait d'expérience que les grandes exploitations entreprises
par des collectivités, comme celles des Wholesales anglaises, végètent
ou échouent complètement, parce que rien ne remplace l'intérêt personnel du producteur dans un genre de production où le contrôle
est particulièrement difficile à exercer.
Mais, dit-on, si le paysan parvient encore à conserver sa petite
exploitation, c'est qu'il travaille comme une bête de somme, s'exténuant
lui-même et exténuant les siens par un labeur excessif; s'il
continue à vivre, c'est à force de privations et de jeûnes, dans une
indigence sordide et dégradante qui le maintient à l'état de barbare
au sein de la société civilisée.
Lorsqu'on a exposé sur ce ton l'état de subordination et de misère
auquel le paysan se trouve réduit par les progrès du capitalisme,
on en vient à conclure qu'il renoncera de lui-même un jour à un
semblant de propriété et d'indépendance, ou au moins qu'il subira
docilementl'impulsion des forces révolutionnaires de l'industrie. La
grande exploitation socialiste « l'arrachera à l'enfer auquel l'enchaine
aujourd'hui sa propriété privée ».
Mais la thèse se détruit par sa propre exagération. Il est toujours
possible, dans un monde aussi vaste que celui des populations
rurales, de fournir des exemples tirés de certaines régions où la situation
du paysan est en effet difficile ou désespérée. Mais verrait-on la
petite culture se défendre, et même progresser dans certains pays, si
la condition générale des paysans était aussi misérable? Les petits
propriétaires ruraux de France, de Belgique, du Danemark, de Suisse
ou de Bavière sont-ils donc des êtres faméliques et dégradés,
enchaînés par leur propriété à un enfer de barbarie? Il ne faudrait
pourtant pas nous dépeindre le paysan moderne, dans les pays de
petite propriété et de régime démocratique, sous les mêmes traits que
le paysan français à la fin du règne de Louis XIV ou le paysan macédonien
de nos jours. Une cause ne gagne rien à ces excès de zèle.
===§ 3. Mouvements de la propriété rurale.===
La question des exploitations agricoles soulève incidemment celle
de la répartition de la propriété rurale, qui lui touche de près. La propriété rurale est-elle entrée en agonie, comme on l'a quelquefois
affirmé? S'il n'existe pas de tendance appréciable à la concentration
des entreprises en agriculture, il serait assez singulier qu'il y eût une
tendance à la constitution de vastes domaines territoriaux par le jeu
des lois immanentes de la production capitaliste. Bien que l'existence
de la grande propriété soit compatible avec le morcellement des fermes,
il est difficile de voir, dans la stabilité des petites exploitations
rurales, une circonstance favorable à l'extension de la grande propriété.
En fait, il ne semble pas que la grande propriété fasse des progrès.
Les renseignements dont nous pouvons disposer à cet égard sont très
insuffisants; à défaut de statistiques directes de là propriété, qui sont
rares et incertaines, il faut généralement se contenter des indices
fournis par les cotes foncières, qui sont plus nombreuses que les
propriétaires, et qui s'appliquent au sol des propriétés bâties comme
aux propriétés rurales. Ces indices, en général, ne confirment pas
l'hypothèse d'une concentration de la propriété.
En Belgique, le chiffre des cotes foncières s'accroît régulièrement.
Au Danemark, les petites propriétés se multiplient, tandis que le
nombre des grandes propriétés reste à peu près stationnaire. En
Autriche, le nombre total de propriétaires augmente sensiblement, de sorte que la surface moyenne des propriétés individuelles est en
décroissance. En Prusse, où l'importance respective des différentes
classes de propriétés reste assez stable, le changement le plus appréciable,
depuis 1878, consiste dans un accroissement de la petite
propriété (revenu inférieur à 100 thalers), en nombre et en surface
occupée (augmentation de 300 000 hect., soit de 11 p. 100). Il n'y a
guère que la France où l'on puisse, à divers signes, reconnaître un
certain recul de la petite propriété. Encore la diminution semblet-
elle porter sur la propriété parcellaire plutôt que sur la propriété
paysanne proprement dite; et la grande propriété, si elle en profite
partiellement, ne paraît cependant pas faire de notables progrès.
Mais le capitalisme, s'il n'attaque pas directement la propriété
paysanne, ne vient-il pas la miner sous la forme insidieuse de
l'hypothèque, qui ne laisse au propriétaire qu'une apparence de propriété,
une enveloppe creuse dont la substance est absorbée par le
créancier? Dans l'état actuel des statistiques hypothécaires, il est
plus difficile encore de répondre à cette question qu'à la précédente.
Il est rare que nous connaissions, pour un pays, la situation réelle
de la dette hypothécaire, dégagée des éléments factices qui l'obscurcissent
plus rare encore que nous puissions apprécier, dans le total,
la charge respective de la propriété urbaine, de la grande et de la
petite propriété rurale. Sur ce point essentiel, nous ne sommes
presque jamais renseignés. Nous savons approximativement qu'en
France la dette hypothécaire est, au total, relativement faible
(10 p. 100 peut-être de la valeur de la propriété), et ne paraît pas
augmenter; qu'en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Hollande, en
Italie, elle ne cesse de s'accroître. Mais dans quelle mesure la petite
propriété participe-t-elle à ce mouvement? Nous ne le savons guère
que pour la Prusse; la charge hypothécaire y est plus lourde dans
la catégorie inférieure des domaines ayant moins de 112 fr. 50 de revenu que dans les autres, mais elle s'accroît moins rapidement
dans cette catégorie inférieure que dans les catégories moyennes de
113 fr. 50 à 1 875 francs de revenu. Ce mouvement paraît d'ailleurs
imputable à la propriété urbaine bien plutôt qu'à la propriété rurale,
car, dans les villes, l'accroissement annuel des hypothèques est trois
ou quatre fois plus considérable que dans les campagnes, à cause de
la hausse rapide de la rente urbaine et des spéculations sur la propreté
bâtie. Partout ailleurs qu'en Prusse, nous en sommes réduits
aux conjectures. Mais il est permis de penser que le paysan propriétaire,
obligé de recourir au crédit pour faire de la culture intensive,
est moins opprimé que jadis par l'usure hypothécaire, depuis qu'il sait
pratiquer le crédit coopératif dans les caisses rurales.
Lors même que la petite propriété serait lourdement grevée, on ne
saurait considérer la charge qui pèse sur elle comme un signe de
concentration capitaliste. On a fait observer, avec beaucoup de
raison, que la plupart des dettes hypothécaires qui grèvent la petite
propriété rurale ont pour origine, dans les pays neufs, un emprunt
qui a procuré au cultivateur le capital d'exploitation, et, dans les
autres pays, un acte d'achat ou de partage qui lui a procuré la terre
elle-même. Bien souvent, la dette hypothécaire est la condition même
de l'accès à la propriété, pour de nouvelles couches de paysans propriétaires
qui remplacent les anciennes; aussi ces charges ont-elles
leur contre-partie dans des créances qui appartiennent elles-mêmes à
d'autres paysans en qualité de vendeurs ou de cohéritiers. Envisagée
sous cet aspect, au point de vue actif, la dette hypothécaire, loin
d'être un instrument ou un signe de concentration, se montre disseminée
dans un grand nombre de patrimoines. Cette diffusion est
encore accentuée dans les pays, très nombreux aujourd'hui, où les
caisses d'épargne peuvent placer une partie importante de leurs
dépôts et de leur avoir en prêts hypothécaires; là, une grande
partie de la dette hypothécaire pesant sur la propriété paysanne, en
dehors de celle qui a pour origine un achat ou un partage, forme le
gage de milliers de déposants.
===§4. Les effets du capitalisme dans l'agriculture.===
Si le capitalisme grandissant ne paraît nullement en voie de
détruire la petite exploitation et la petite propriété rurale, il n'en
exerce pas moins une influence profonde sur la condition des
hommes et des choses en agriculture. Il serait téméraire d'aborder
ici, d'une facon incidente, les problèmes si délicats et si variés que soulèvent les transformations hisotriques du régime agraire dans certains pays comme l'Irlande, la Russie, la Galicie, la Sicile et
l'Andalousie. Je me bornerai à noter brièvement les effets les plus
généraux du capitalisme en agriculture.
C'est d'abord la propriété rurale qui a changé de caractère et de
fonction. La terre n'est plus l'assiette permanente du groupe familial,
le lieu sanctifié par les tombeaux des ancêtres, le bien commun inaliénable
qui fournit la subsistance de la famille ou de la tribu. La terre a
cessé également d'être l'instrument de la domination politique d'une
classe aristocratique, et la base d'un système de rapports hiérarchiques
entre les hommes. Les anciens liens qui immobilisaient la
terre et qui attachaient les hommes sont tombés, la propriété foncière
est devenue un droit individuel, intégral, librement cessible; et
la terre, comme le travail, a pris le caractère d'une marchandise.
Aussi la terre est-elle aujourd'hui un objet de placement comme un
autre, une forme d'mvestissement du capital-valeur; elle est entrée
dans le domaine du capitalisme, elle représente un capital, et sa
fonction est de fournir un revenu en argent. Plus elle devient
mobile et facilement cessible, et plus elle se rapproche des autres
formes du capital, qui sont-elles mêmes d'autant mieux appropriées à leurs fonctions qu'elles permettent plus facilement à la valeur-capital de se dégager; la mobilisation parfaite de la propriété foncière et du gage hypothécaire serait la dernière étape de cette transformation
capitaliste. Mobilité de la terre et mobilité des hommes, circulation rapide des biens, facilité de déplacement et de déclassement pour les personnes, ce sont bien là les traits essentiels qui distinguent si profondément les sociétés nouvelles des sociétés d'ancien régime.
L'agriculture, à son tour, a subi l'influence du capitalisme. L'économie
en nature se restreint; le cultivateur produit de plus en plus
pour le marché, même dans les petites exploitations. La culture,
pour rester lucrative vis-à-vis de la concurrence étrangère, doit se
faire intensive ou se spécialiser dans certaines productions, notamment
dans celles qui sont fines et coûteuses; il faut donc au cultivateur,
comme à l'industriel, un certain capital d'exploitation. De
là le développement des caisses rurales dans certains pays de petite culture.
D'après Karl Marx, « chaque progrès de l'agriculture capitaliste est
un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais
encore dans l'art de dépouiller le sol; chaque progrès dans l'art
d'accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de
de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du
nord de l'Amérique, par exemple, se développe sur la base de la
grande industrie, plus ce procès de destruction s'accomplit rapidement.
La production capitaliste ne développe donc la technique et la
combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même
temps les deux sources d'où jaillit toute richesse: ''La terre et le travailleur''
». Et M. David reprend lui-même cette critique, mais à la
charge de la grande exploitation, qui, dit-il « partout où elle est
intervenue dans l'histoire, a montré son caractère spoliateur vis-à-vis
du sol »
Karl Marx, dans le passage précédent, est dominé par l'exemple
de l'agriculture américaine, dont il interprète d'ailleurs l'évolution
au rebours des faits, et M. David lui-même ne paraît guère songer,
en dehors de l'Amérique, qu'aux grandes exploitations de la Prusse.
Mais les méfaits visés par ces deux écrivains sont ceux de l'agriculture
extensive produisant pour le marché; or, ce genre de culture n'a
rien de capitaliste. La véritable agriculture capitaliste, grande ou
petite, est celle qui, grâce à des capitaux, enrichit la terre par de
fortes masses d'engrais produits à la ferme ou achetés au dehors;
cette agriculture-là n'est pas seulement restituante comme la petite
culture pré-capitaliste des familles pratiquant l'économie naturelle,
elle est aussi améliorante.
Ce qui est vrai, comme le constate M. David, c'est qu'il y a dans
les sociétés modernes une déperdition considérable de richesses par
l'évacuation à la mer des déchets des grandes villes, de sorte que la
statique du sol ne s'y maintient que grâce aux apports des denrées,
fourrages et engrais exotiques; c'est aussi que le système des
baux à court terme est ruineux pour la terre, dont le fermier épuise
les ressources dans les dernières années du bail. Mais ces maux ne
sont pas inévitables; de nouveaux progrès réalisés dans le traitement
industriel ou le mode d'emploi des vidanges et des eaux d'égout,
certains changements de législation au profit des fermiers comme en
Angleterre, pourraient arrêter ces gaspillages.
D'autres transformations se sont encore accomplies dans la production
agricole. Par l'effet des progrès scientifiques, du perfectionnement
des méthodes et de la complication croissante du matériel,
les opérations nécessaires au traitement et à la transformation des
produits du sol tendent, les unes après les autres, à se détacher de
l'agriculture pour faire l'objet d'industries distinctes. Hier, c'était la
brasserie, la distillerie des betteraves et des pommes de terre, la
féculerie, la fabrication du sucre, celle de l'huile; aujourd'hui, c'est
la minoterie, la fabrication du beurre, déjà même la préparation et
la conservation des vins, qui échappent aux cultivateurs pour se
concentrer dans des établissements industriels. L'agriculteur ne
vend plus que rarement des produits prêts à être consommés; spécialisé
dans la culture du sol, il n'a guère de relations qu'avec des
fabricants ou des négociants, et se trouve exposé à subir les conditions
des cartels d'acheteurs, quand il ne sait pas leur opposer une
défense collective.
La terre étant entrée dans le commerce, le capital s'est porté sur
elle comme sur les autres placements lucratifs; depuis la disparition
du bail héréditaire ou à très long terme, le bail temporaire a permis
au capitaliste d'en tirer un revenu en argent sans exploiter lui-même.
L'exploitation par propriétaire reste encore le mode dominant dans
la plupart des pays, sauf en Angleterre où les fermiers cultivent
86 p. 100 du sol, et en Belgique, où ils sont 72 p. 100 des exploitants
et occupent la moitié du territoire agricole. Mais, dans beaucoup de
régions, le faire-valoir direct recule devant l'exploitation par fermier.
En France, les exploitations directes diminuent en nombre et en
superficie; elles ne sont plus, en 1893, que 74,6 p. 100 de l'ensemble,
au lieu de 79,7 p. 100 en 1882, et n'occupent plus que 52,8 p. 100 du
sol cultivé (moins les bois) au lieu de 59,7 p. 100. Le métayage
recule également en superficie, de sorte que le bail à ferme s'étend
aux dépens des autres modes d'exploitation, passant de 9 millions
d'hectares environ à 12600000 dans l'espace de 10 ans. En Allemagne,
en Hollande, les exploitations directes restent stationnaires
ou augmentent légèrement en nombre, mais leur proportion diminue
vis-à-vis des exploitations par fermier; il est vrai qu'en'Allemagne
les premières s'accroissent en surface plus rapidement que les
secondes. En Belgique, les exploitations par propriétaire cèdent peu
à peu, tant en nombre qu'en superficie, devant les cultures par fermier.
Aux États-Unis, les exploitants propriétaires ne sont plus que
64 p. 100 du total en 1900, au lieu de 74 p. 100 en 1880. Il n'y a,
pour faire exception à ce mouvement général, que le Danemark,
et, dans une moindre mesure, la Suède, où les exploitations par
propriétaire ont encore accentué, dans ces dernières années, leur
énorme prépondérance.
Sur le travailleur agricole sans propriété, ou possesseur d'une
parcelle insuffisante à sa subsistance, le capitalisme produit des
effets défavorables. Bien des circonstances nouvelles, en effet, contribuent
à rendre plus difficile la condition du simple ouvrier agricole:
c'est la disparition des anciens droits d'usage et de parcours,
la réduction des communaux et des affouages, la ruine du tissage à
domicile et de quelques autres industries domestiques des campagnes
(souvent remplacées, il est vrai, par d'autres industries à
domicile), les progrès du machinisme en agriculture, notamment des
moissonneuses et des batteuses mécaniques, l'extension des pâtures
aux dépens des cultures céréales par suite de la concurrence des
grains exotiques. Dans ces conditions nouvelles, avec le développement
de l'économie monétaire qui réduit un peu partout les applications
du salaire en nature et du métayage, avec la disparition des
habitudes patriarcales et des engagements à longue durée, le travailleur
agricole devient un salarié du même genre que l'ouvrier d'industrie,
un prolétaire louant ses services à titre précaire pour un
salaire en argent, à la fois plus indépendant et plus instable que jadis.
Aussi la population des ouvriers agricoles diminue-t-elle rapidement.
Ils se détachent de la terre qu'ils n'ont jamais possédée, ou
dont ils ne possèdent qu'un lambeau. Ils émigrent vers les villes ou
vers les pays neufs, suivant que l'industrie de leur pays leur offre ou
non des emplois. Malgré la réduction des bois, des terres incultes et
des jachères, malgré les progrès de la culture à base d'engrais, de
l'élevage et de certaines cultures aux façons multipliées comme celles
de la vigne, de la betterave et des produits maraîchers, malgré le
développement des industries agricoles annexes, les campagnes ne
peuvent retenir leur population; l'ouvrier agricole, privé de certaines
occupations hivernales et de diverses ressources complémentaires, se
porte versles centres où le salaire en argent est plus élevé.
Il n'est pas de phénomène plus général et plus permanent, dans
les sociétés modernes, que la croissance des grandes villes et la
diminution de la population rurale par rapport à la population
urbaine. Il est, bien entendu, plus sensible qu'ailleurs dans les
pays de rapide essor industriel, comme les États-Unis, la Belgique,
l'Allemagne ou la France, et il atteint son maximum d'intensite en Angleterre, où la proportion de la population rurale sur l'ensemble
s'est abaissée, dans le cours du XIXème siècle, de 59 à 28 p. 100; mais il
se fait sentir partout, jusque dans les pays où l'agriculture a conservé
la plus forte prépondérance, en Suisse, en Hongrie et dans les
pays scandinaves. En Allemagne, et surtout en France, la population
des campagnes diminue même d'une façon absolue. De 1846
à 1901, la population rurale française a diminué de 3 749 000, et sa
quote-part dans l'ensemble s'est abaissée de 75,6 p. 100 à 60,2 p. 100.
On peut prévoir que la cherté des emplacements, des matériaux
et des vivres rejettera certaines grandes industries dans les campagnes,
et que les facilités de transport à bon marché contribueront
à décongestionner les grands centres. Mais il en résultera bien
moins une diffusion nouvelle de la population à travers champs
que l'extension des tentacules autour des grandes villes, ou la formation
de nouveaux noyaux d'agglomération sur certains points du
territoire.
La diminution de la population dans les campagnes ne porte pas
sur tous ses éléments sans distinction. Dans les deux pays où les
statistiques nous permettent d'analyser le mouvement, en France et
en Allemagne, la baisse est imputable exclusivement à la population
agricole proprement dite, à celle qui vit de l'agriculture. Dans la
population agricole elle-même, cette diminution affecte moins les
travailleurs que les membres de la famille agricole qui ne se livrent
pas aux travaux des champs; et parmi les travailleurs, elle n'atteint
que les salariés.
Aussi l'agriculture présente-t-elle, dans ces deux pays, un phénomène
très différent de celui qui se constate dans l'industrie; la proportion
des chefs d'exploitation dans le total de la population active
s'élève, parce que leur nombre augmente tandis que celui des travailleurs
salariés diminue. En France, de 1862 à 1892, les exploitants
indépendants de l'agriculture ont augmenté de 35OOOO, environ
10 p. 100, et les salariés ont diminué de 1000000, dans l'énorme
proportion de 25 p. 100, de sorte que la proportion des premiers sur
l'ensemble des travailleurs agricoles s'est élevée de 44 p. 100 à
84p. 100. En Allemagne, de 1882 à 1895, ce rapport s'est élevé de
28 à 31 p. 100. Les salariés qui abandonnent l'agriculture, quand ils
n'émigrent pas à l'étranger, viennent grossir les rangs des ouvriers
industriels, des domestiques, des employés de bureau, des agents
d'administration, etc. Cet accroissement des salariés du commerce, de
l'industrie et des administrations est l'un des effets les plus frappants
du capitalisme; mais si l'on considère l'agriculture en elle-même,
on ne peut pas dire qu'il s'y opère une prolétarisation croissante
des travailleurs; la vérité est en sens contraire. Karl Marx
s'est donc complètement trompé lorsqu'il a dit « Dans la sphère de
l'agriculture, la grande industrie agit plus révolutionnairement que
partout ailleurs en ce sens qu'elle fait disparaître le paysan, le rempart
de l'ancienne société, et lui substitue le salarié. Les besoins de
transformation sociale et la lutte des classes sont ainsi ramenés dans
les campagnes au même niveau que dans les villes. »
==Chapitre 14. La coopération.==
Les sociétés coopératives, si variées dans leur forme, leur objet
et leur composition, présentent toutes cependant un caractère
commun qui les distingue des sociétés capitalistes : les associés ne
se contentent pas de fournir les capitaux, d'élire les administrateurs,
de voter dans les assemblées et de courir les risques de l'affaire; ils
participent aussi personnellement à la fonction entreprise par la
société, ils coopèrent à son oeuvre, lui fournissent leur concours ou
profitent eux-mêmes de ses services; en conséquence, après l'allocation
d'un intérêt fixe au capital, ils se répartissent les bénéfices au
prorata des opérations effectuées par chacun d'eux comme coopérateur.
Pour apercevoir plus nettement l'influence de la coopération dans
le régime capitaliste, il convient de distinguer les sociétés coopératives
suivant qu'elles sont ou non formées entre des entrepreneurs.
Certaines coopératives groupent les individus à un tout autre titre
que celui d'entrepreneur; leurs membres y participent en qualité de
travailleurs, de consommateurs, etc. Telles sont les sociétés de production
industrielle, de consommation et de construction. Les sociétés
d'assurances mutuelles entre non-producteurs et les sociétés de
secours mutuels, qui pratiquent aussi la coopération dans le domaine
de l'assurance et de l'assistance, peuvent elles-mêmes être rangées
dans cette catégorie de la coopération simple.
Lorsque ces sociétés prennent de vastes dimensions, elles constituent
des cas de concentration pure et simple, au même titre que les
grandes entreprises capitalistes. Non sans doute qu'elles rentrent
dans le cercle de la concentration capitaliste, puisque chez elles le
caractère capitaliste se trouve exclu par le mode de répartition des
profits, au moins tant qu'elles restent attachées aux principes rigoureux
de la coopération. Mais ces coopératives, quand elles se développent,
restreignent le champ des petites entreprises individuelles
comme peuvent le faire les grands magasins et autres exploitations
capitalistes de grande envergure; à cet égard, leur croissance agit
exactement de la même manière que la concentration capitaliste.
D'autres sociétés coopératives groupent des individus, ou même
des sociétés, en qualité d'entrepreneurs; ce sont, en quelque sorte,
des fédérations d'entreprises indépendantes qui, sans perdre leur
individualité, s'unissent pour créer une entreprise distincte, dans le
but d'accomplir en commun l'une de leurs fonctions essentielles ou
annexes.
A ce type appartiennent les sociétés ou syndicats agricoles d'achat
et de vente, les coopératives agricoles qui ont pour objet l'élaboration
des produits du sol, les sociétés d'assurances mutuelles entre producteurs,
les associations entre artisans et débitants pour l'achat des
matières premières et des outils, l'usage commun des instruments de
production, l'emmagasinage et la vente des marchandises. Les sociétés
coopératives de crédit à la production, caisses rurales et banques
populaires, présentent un caractère semblable. On peut même considérer
certains cartels, ceux qui fondent une entreprise distincte sous
forme de comptoir de vente, comme une variété capitaliste de la coopération,
et les ranger dans cette catégorie de la coopération complexe.
Ces sociétés coopératives d'agriculteurs, d'artisans ou de commerçants,
lorsqu'elles sont considérables, sont bien aussi, en elles mêmes,
des cas de concentration. Toutefois, à les considérer dans leurs éléments
constitutifs et dans leur influence sociale, on se rend compte
que leur développement agit dans un sens directement opposé à celui
de la concentration capitaliste. A part les comptoirs de vente, dans
lesquels la coopération vient renforcer l'action capitaliste, les associations
dont il s'agit, loin d'être des instruments de conquête écrasant
les petites entreprises dans une lutte inégale, sont au contraire le
moyen pour les entreprises indépendantes, même les plus petites,
de se fortifier et de défendre leur existence en se procurant, par leur
union, certains des avantages de la grande exploitation. Si donc on
trouve, dans ces associations coopératives, un mode collectif de la
production et même, dans une certaine mesure, de l'appropriation,
du moins doit-on reconnaître que le collectivisme qu'elles représentent
laisse subsister les petites entreprises individuelles, et contribue
même à les maintenir dans leur intégrité.
Le mouvement coopératif appartient tout entier à l'époque contemporaine.
Ses débuts remontent à un demi-siècle environ, mais son
essor ne date guère que des vingt dernières années. Or, au commencement
du XXème siècle, on compte approximativement, dans les pays
civilisés, 66000 sociétés coopératives de toute nature et 12 millions
de coopérateurs. Bien que les coopératives paraissent encore disséminées
au milieu des entreprises capitalistes, leur croissance rapide
atteste leur vitalité, et permet d'entrevoir l'importance qu'elles sont
appelées à prendre dans l'avenir.
=== Section 1. Sociétés coopératives simples et leurs fédérations. ===
''Sociétés de production industrielle.''
Les sociétés de production entre ouvriers industriels sont peut-être celles qui ont éveillé, à leurs
débuts et en 1848, les plus grandes espérances, mais qui ont aussi
causé les plus vives déceptions. Certes, il n'est pas de meilleure école
de solidarité que ces associations, dans lesquelles des travailleurs
manuels unissent leurs ressources et leurs efforts pour entreprendre
la production à leur compte en s'affranchissant du patronat; à ce
point de vue, elles sont même bien supérieures aux sociétés de consommation.
Mais on sait aussi les multiples difficultés qui entravent
le développement de ces entreprises coopératives : défaut de capital,
de discipline et de clientèle. On sait aussi combien est fréquente la
déviation de celles qui réussissent, et comment les ouvriers de la
première heure, quand ils ont surmonté heureusement les difficultés
du début, se transforment aisément en petits patrons capitalistes,
employant des auxiliaires salariés et gardant pour eux-mêmes tout
le profit de l'entreprise. Les sociétés qui conservent le mieux leur
caractère égalitaire sont les coopératives de production à base syndicale,
dont le capital a été fourni et les statuts rédigés par le syndicat
ouvrier de la profession; mais ces ateliers coopératifs communs à
tous les syndiqués d'un métier sont encore rares.
Aussi les sociétés de production tiennent-elles une place insignifiante
dans l'industrie contemporaine; inconnues dans beaucoup de
pays, elles sont, partout ailleurs, rares et peu importantes. En Allemagne
et aux États-Unis, celles qui figurent dans les statistiques ont
un caractère coopératif plus ou moins altéré, et ne peuvent être, pour
la plupart, considérées comme de véritables associations ouvrières.
En Angleterre, les sociétés de production tirent une force particulière
de l'appui que leur prêtent les sociétés de consommation, en
capital et en clientèle; mais les sociétaires qui travaillent pour l'association
ne fournissent qu'une petite partie du capital social, et ne
sont pas aussi nombreux que les auxiliaires salariés. C'est en France
que les coopératives de production ont pris le plus grand developpement
depuis une quinzaine d'années, et qu'elles ont le mieuxconservé é
leur caractère démocratique. Encore ne s'agit-il que de 300 sociétés,
d'importance généralement médiocre; plusieurs d'entre elles ne se
soutiennent que grâce à des appuis extérieurs et artificiels. Très
rares sont celles qui, comme la Verrerie ouvrière d'Albi et la Société
des mineurs de Monthieux, ont abordé la grande industrie. Les plus
nombreuses et les plus prospères se rencontrent dans l'industrie du
bâtiment, où elles peuvent avoir la clientèle des administrations
publiques. L'esprit coopératif est entretenu par des organes communs
comme la Chambre consultative, la Construction coopérative
et la Banque coopérative des associations ouvrières de production.
Quel que soit l'intérêt qui s'attache à ces efforts, on ne saurait
donc, en aucune manière, considérer la coopération de production,
telle qu'elle se présente ici, comme une forme destinée à libérer la
classe ouvrière du salariat et à transformer la société capitaliste; tout
au plus peut-elle prospérer dans les métiers ou le travail joue un rôle
prépondérant. L'avenir de la coopération, même au point de vue de
la production, n'est pas là.
A côté des sociétés de production, il convient de signaler des
associations de travailleurs qui pratiquent également la coopération,
mais sans capital, et qui prennent des travaux à l'entreprise en fournissant
uniquement la main-d'oeuvre. Cette combinaison du contrat
de travail et de l'association coopérative, que MM. de Molinari et
Yves Guyot considèrent comme la forme de l'avenir, est ancienne
dans certains pays; c'est l'artèle en Russie, l'association de braccianti
en Italie. Elle trouve quelques applications en France et
ailleurs, principalement dans la métallurgie et la verrerie, dans la
typographie ou elle porte le nom de commandite, dans la viticulture
du Languedoc, etc. Peut-être est-elle appelée à s'étendre dans la
grande industrie avec le développement des syndicats, comme une
forme perfectionnée et complète du contrat collectif de travail
''Sociétés de consommation.''
Tandis que la coopération de production
reste stationnaire, les sociétés de consommation ne cessent de
s'accroître et de se fortifier : elles forment de puissantes fédérations,
et accomplissent, par le groupement de leurs ressources, des oeuvres
qui auraient paru chimériques il y a vingt-cinq ans. Si les Pionniers
de Rochdale datent de 1844, le mouvement ne s'est réellement dessiné
qu'a partir de 1860, et n'a pris de l'ampleur que depuis 1880.
Aujourd'hui, on compte dans les pays civilisés plus de 10 000 sociétés
de ce genre les sociétés réunies de l'Angleterre, de l'Allemagne, de
la France, de l'Italie et de l'Autriche comptent 4 millions de membres
et font un chiffre d'affaires de 2 milliards. Ces résultats sont
d'autant plus remarquables, que les débuts de la plupart des sociétés
sont modestes et de date récente. En dépit de certains échecs, des
divisions politiques et religieuses, de l'opposition des intérêts
menacés, en dépit des lois hostiles et des mesures fiscales prises contre
elles dans certains États, les sociétés de consommation grandissent
et manifestent une force d'expansion dont le terme paraît encore
éloigné.
Dans cette voie, l'Angleterre dépasse de beaucoup les autres pays,
avec ses 2 millions de coopérateurs répartis dans un nombre relativement
restreint de sociétés, qui emploient un capital de 880 millions
de francs et réalisent un chiffre de ventes annuel de 1450 millions.
Pour utiliser leur capital, elles subventionnent des sociétés de production
indépendantes, ou bien elles entreprennent elles-mêmes la
production; beaucoup d'entre elles construisent des maisons pour leurs
membres (38 000 maisons, représentant un capital de 200 millions
de francs). Depuis 1880, la progression est énorme; non pas que
les sociétés se soient beaucoup multipliées : leur nombre est stationnaire
depuis dix ans, mais elles ont presque quadruplé leur
effectif et leur chiffre d'affaires. Une seule société, celle do Leeds,
compte 50 000 membres et fait un chiffre d'affaires de 38 millions de
francs. C'est qu'en Angleterre les sociétés de consommation évitent
de se faire concurrence; celles qui sont situées dans un même centre
s'amalgament, elles étendent leurs opérations en créant des succursales
dans les petites localités; la tendance à la concentration est
donc très sensible dans la coopération anglaise.
Le mouvement coopératif, sans être aussi prononcé sur le continent,
suit une progression régulière. En France, le nombre des
sociétés de consommation a doublé depuis dix ans, et le chiffre de
leurs membres s'est élevé à 570 000. Sur les 1900 sociétés existant
en 1904, il n'en est pas plus d'un dixième qui soient antérieures à
1880. Nombreuses sont les boulangeries coopératives, même dans les
campagnes, où les cultivateurs fournissent la farine pour retirer en
échange une certaine quantité de pain. On compte 24 sociétés dont
le chiffre d'affaires atteint ou dépasse le million, et l'on estime à
180 millions le chiffre total des ventes pour l'ensemble des sociétés
françaises; certaines sociétés parisiennes, fortes de plusieurs milliers
de membres, réalisent 3 millions de ventes par an, et l'Association
des employés civils de l'État, avec ses 18000 membres, évalue son
mouvement d'affaires à 6 millions. La coopération de consommation,
sans être encore généralisée dans notre pays, est donc loin d'y rester
une quantité négligeable.
En Allemagne, les sociétés de consommation sont presque aussi
nombreuses qu'en France et paraissent avoir plus d'importance,
car leur débit annuel est estimé à 300 millions de francs. C'est l'Allemagne
qui possède la plus vaste coopérative du monde, la société
de Breslau, forte de 87 000 membres (32 millions d'affaires). Là aussi,
la progression est continue, car le nombre des sociétés a doublé dans
les dix dernières années.
Même floraison en Belgique, et plus vigoureuse encore, car, s'il
faut en croire certaines statistiques, il y aurait 300 000 coopérateurs,
soit 7,4 p. 100 de la population dans les sociétés de consommation,
alors qu'en France et en Allemagne la proportion
n'est que de 1,4 p. 100, et en Angleterre même de 4,8 p. 100. Tout le
monde connaît d'ailleurs les grandes coopératives socialistes de la
Belgique, la Maison du Peuple de Bruxelles (18000 sociétaires), le
''Vooruit'' de Gand (6 600 sociétaires), véritables bazars de l'alimentation,
du vêtement et autres marchandises de consommation populaire,
aussi remarquables par leur forte organisation et leur influence
politique que par l'importance de leurs affaires (4 à 5 millions à la
Maison du Peuple). Les luttes politiques et religieuses, la concurrence
entre sociétés catholiques, socialistes et libérales, loin d'avoir
entravé le développement de la coopération comme dans d'autres
pays, semblent au contraire l'avoir stimulé dans ce petit pays de
civilisation intensive.
L'Italie est une terre favorable à la coopération un millier de
sociétés de consommation comptant environ 200 000 membres, et,
parmi elles, une grande société, l'Union de Milan, qui fait 5 millions
d'affaires. Au Danemark, la grande majorité de la population rurale
pratique la coopération pour sa consommation, comme pour la production
et la vente de son beurre. En Suisse, Autriche, Hongrie,
Russie, Hollande, dans tous les pays de l'Europe et jusqu'au Japon,
la coopération se manifeste sous cette forme, plus ou moins avancée
suivant les régions, mais toujours en progrès d'année en année.
Toutefois, les États-Unis ne paraissent pas être un milieu propice
aux sociétés de consommation; elles n'y comptent que 60 000 sociétaires,
et la plus importante ne dépasse pas, dans ses ventes, le
chiffre de 2 500 000 francs.
Partout où la coopération est suffisamment développée, les sociétés
se groupent en fédérations, non seulement pour établir entre elles
des liens moraux permanents et soutenir la lutte contre les ligues
du petit commerce, mais surtout pour réaliser par leur association
des bénéfices matériels, soit en effectuant leurs achats par masses
considérables, soit même en entreprenant la production pour leur
prpore compte.
Les Anglais sont arrivés ainsi à des résultats surprenants, que
j'ai déjà eu l'occasion de signaler. Les deux ''Wholesales'' de Manchester
et de Glasgow, fondées en 1864 et 1868, embrassent la presque totalité
des sociétés de distribution de la Grande-Bretagne. Chargées des
achats en gros pour les sociétés adhérentes, elles leur font des ventes
dont l'importance a quadruplé depuis 20 ans et s'élève aujourd'hui
à 655 millions de francs. Elles ont des entrepôts en Angleterre et à
l'étranger, envoient des agents au dehors pour leurs achats de denrées,
et possèdent même une petite flotille de bateaux à vapeur pour
leurs relations avec le continent.
Mais le côté le plus intéressant de cette organisation coopérative
de la consommation, la tentative la plus curieuse et la plus féconde
peut-être pour l'avenir, c'est l'organisation de la production par les
sociétés de distribution. Celles-ci ne se contentent pas de fournir,
sur leurs immenses ressources, une grande partie du capital social
des sociétés de production indépendantes ; elles fondent elles-mêmes
des entreprises de production à leur usage, y emploient 18 000 ouvriers,
et y produisent une valeur de 137 millions de francs. Même développement
de la production dans les Wholesales; 15 000 ouvriers
et 139 millions de valeurs produites, alors que 20 ans auparavant la
tentative était à ses débuts. Denrées alimentaires, pain, lard et
jambon, conserves, biscuits et confitures, articles d'habillement tels
que chemises, lainages, flanelles, chaussures et vêtements confectionnés; marchandises diverses, tabacs, bougies, savons, papeteries, brosses, meubles, etc., tous ces produits sortent des fabriques coopératives
montées par les sociétés de détail ou par leurs Wholesales, et
trouvent chez leurs membres un écoulement assuré. La fabrique de
chaussures de Leicester, appartenant à la Wholesale anglaise, est la
plus importante du royaume et occupe 1 800 ouvriers; les fabriques
de la ''Wholesale'' écossaise, concentrées près de Glasgow, en groupent
4000. Toutefois, les ''Wholesales'' rencontrent des limites à leur
extension; elles ont à peine abordé la production agricole et l'industrie
textile, et les grandes industries minières et métallurgiques,
celle des transports, qui dépasseraient les besoins de leurs membres,
leur échappent complètement.
Le continent ne peut rien offrir d'équivalent ni même d'approchant
mais en tout pays, les sociétés de consommation se sont
fédérées, et leurs fédérations commencent à entrer dans la voie
tracée par les ''Wholesales'' anglaises. En Allemagne, en Italie, en
Autriche les grandes unions de sociétés coopératives, quoique puissantes
par le nombre de leurs membres (248 000 en 1903 dans l'Union
allemande des sociétés Schulzc-Delitzsch), n'ont pas encore entrepris
les opérations de commerce, à l'exception toutefois de l'Union centrale
allemande des sociétés de consommation socialistes (638 sociétés,
528000 membres); mais la Fédération des sociétés coopératives du
parti ouvrier en Belgique (105 000 membres), l'Union des sociétés
coopératives suisses à Bâle (115 000 sociétaires), la Fédération des
sociétés de consommation danoises de Copenhague, celle de la ''Hangya''
à Buda-Pesth (64 000 membres), l'Union des sociétés de distribution à
Moscou, toutes ces fédérations possèdent des magasins centraux et
des entrepôts régionaux; elles effectuent, depuis peu d'années, des
achats en gros pour plusieurs millions de francs le magasin de gros
de la Fédération danoise à Copenhague, en particulier, avait un
débit dépassant 25 millions de francs en 1903. En France également,
des fédérations locales, des unions entre sociétés d'employés de
chemins de fer, entre sociétés appartenant au parti ouvrier, se sont
formées dans le même but.
En Allemagne, la Société centrale d'achats en gros de Hambourg,
organe de l'Union des sociétés de consommation socialistes, a déjà
obtenu des résultats intéressants. Son chiffre de ventes, qui est de
27 millions de francs environ en 1903, parait modeste à côté de celui
des ''Wholesales'' anglaises; mais elle sait s'inspirer des principes qui
ont assuré le succès de ces grandes organisations, en retenant par
des appointements élevés les administrateurs les plus capables. Elle
traite avec le trust américain du pétrole, avec les syndicats allemands
du sucre et de l'alcool, avec la ''Wholesale'' de Manchester pour
le thé, avec l'Union coopérative suisse pour le fromage, avec les
coopératives de production allemandes pour le tabac, la charcuterie
et les farines.
Des relations s'établissent ainsi entre collectivités. Un peu partout,
malgré les résistances opposées, dans le sein même des sociétés, par
des ambitions déçues ou par des intérêts moins avouables encore,
les fonctions commerciales passent à des organes fédératifs; les achats
sont faits à de meilleures conditions, par des administrateurs mieux
renseignés, et la gestion des coopératives se régularise à mesure que
les intermédiaires deviennent moins nombreux.
Quant à la production, les sociétés coopératives du continent et
leurs fédérations l'ont à peine abordée jusqu'ici; tout au plus peut-on citer quelques cas isolés: production de vins et confections de
vêtements dans certaines coopératives italiennes; fabrication de
pâtes alimentaires par l'Union suisse; ateliers de cordonnerie et de
confection du ''Vooruit'' de Gand, brûlerie de café, fabrication de chocolat,
de sucre et de cigarettes par la Fédération danoise. Mais
déjà l'élan est donné, et le but avoué de toutes les fédérations est
d'entreprendre à leur tour la production dès que leurs ressources
seront suffisantes. Très probablement elles y parviendront, lorsqu'elles
se seront fortifiées et enrichies par quelques années de pratique
commerciale.
''Sociétés de construction.''
Dans certains pays, la coopération ne
s'est pas bornée à satisfaire les besoins journaliers des consommateurs
en denrées et autres marchandises d'usage courant; elle s'est
appliquée aussi au logement. Des sociétés coopératives se sont fondées
dans ce but; les unes construisent des maisons pour les sociétaires,
qui en deviennent soit locataires, soit propriétaires à charge de remboursement par
annuités; les autres, plus nombreuses et plus importantes,
se contentent d'avancer à leurs membres les fonds nécessaires
à la construction ou à l'acquisition des maisons d'habitation;
dans ce but, elles reçoivent les épargnes d'une partie de leurs adhérents
et empruntent aussi des capitaux à des tiers, principalement
aux sociétés de consommation.
Ces sociétés coopératives de construction et de prêts, qui existent en petit nombre sur le continent européen, n'ont pris jusqu'ici une extension considérable que dans les pays anglo-saxons, Angleterre, Australie, Canada, Etats-Unis où elles constituent la forme préférée de l'épargne dans la classe ouvrière et dans la petite bourgeoisie.
Toutefois, l'Allemagne compte aussi plus de 500 sociétés
de ce genre, comprenant 100 000 membres; elles contractent des emprunts auprès des établissements d'assurance contre l'invalidité et la vieillesse; celles qui sont comprises dans l'Union Seliulze-
Delitzsch ont déjà dépensé 85 millions de francs. En Angleterre,
1 260 millions de francs ont été employés en constructions par les
''Building Societies'', qui comptent 880000 membres prêteurs et
emprunteurs. Mais les Etats-Unis tiennent la tête du mouvement
dans ce genre de coopération; 1 560 000 coopérateurs, 3 milliards de
francs dépensés en constructions par les ''Building and Loans Societies'', 350 000 édifiées par elles, tel est déjà le bilan de leurs opérations. Grace à elles, des villes comme Philadelphie, la ''City of Homes'', se composent en grande partie de maisons modestes habitées par leurs propriétaires.
''Mutualités.''
Si l'on considère enfin la forme la plus ancienne de la coopération, celle de l'assistance, on constate un magnifique épanouissement de la mutualité à notre époque. Dans tous les grands pays, les mutualistes se chiffrent par millions, et la fortune des sociétés par centaines de millions.
En Angleterre, les ''Friendly Societies'' et ''Collecting Societies'' sont au nombre de 29 000, comptant plus de 13 millions de membres, et disposent d'un capital de 1 100 millions de francs. Ces sociétés sont groupées en puissantes fédérations dont quelques-unes, l'Ordre des Forestiers notamment, réunissent 750 000 membres et possèdent un capital de 250 millions.
Aux États-Unis, les ''Fraternal Beneficiary Orders'',  qui ont surtout
pour objet le service des retraites, comptent plus de 5 millions de
membres; les 52 sociétés les plus importantes encaissent des primes
annuelles pour 270 millions de francs. En France, la mutualité, sans être aussi développée, tient cependant une place importante : 2 500 000 mutualistes, répartis entre 15 000 sociétés possèdent un fonds de 380 millions et un revenu de 53 millions. Depuis 1902, les sociétés
françaises forment 87 unions mutualistes, qui ont fondé 24 caisses
de réassurance; elles se relient à 3 fédérations régionales, et s'unissent
au sommet dans la Fédération nationale de la mutualité française.
Même dans les pays d'assurance obligatoire contre la maladie, en
Allemagne et en Autriche-Hongrie, la concurrence des caisses obligatoires
n'a pas tué les caisses libres, qui entrent pour une notable
proportion dans le fonctionnement de l'assurance.
===Section 2. Sociétés coopératives complexes formées entre entreprises indépendantes.===
Envisageons maintenant la coopération pratiquée par des entreprises;
il s'agit ici de sociétés coopératives ou syndicats peu importe -
la forme juridique - qui groupent les individus en leur qualité
d'entrepreneurs de production ou de commerce.
''§1. La coopération agricole.''
La croissance et la multiplication des associations agricoles est
certainement l'un des événements les plus inattendus et les plus
considérables de la fin du XIXème siècle. Sous l'empire des mêmes causes
et des mêmes nécessités, elles ont surgi spontanément partout. Sans
parler ici des anciennes sociétés agronomiques d'un caractère plutôt
académique, ni des comices agricoles, ni des grandes ligues agraires
plus modernes et plus bruyantes, comme les ''Bauervereine'' allemands,
qui sont des partis organisés pour la lutte politique et la
défense des intérêts généraux de l'agriculture, considérons les associations
formées dans le but de rendre à leurs membres des services
matériels, les seules qui aient un caractère vraiment coopératif.
Déjà existaient d'ancienne date des associations de propriétaires
ruraux, ayant pour objet l'exécution de travaux d'amélioration foncière,
drainage, irrigation, curage, endiguement, etc. Mais dans les
vingt dernières années du XIXème siècle, ce sont les cultivateurs eux-mêmes
qui ont créé un vaste courant d'association. Achats en gros
d'engrais, semences, fourrages, bestiaux et instruments de culture,
usage commun de machines et de matériel agricole, élevage et amélioration
du bétail, usage commun d'animaux reproducteurs, vente
et exportation de produits agricoles, préparation industrielle et
écoulement de produits tels que le beurre, le fromage et le vin,
crédit agricole sous forme d'avances et d'escomptes, assurances
agricoles contre l'incendie, la grêle, les accidents, la mortalité du
bétail, il n'est pas un service, pas une fonction, pas une branche de
l'activité agricole où la coopération n'ait pénétré, à l'exception toute
fois de la fonction la plus importante, la culture, l'exploitation
rurale proprement dite, qui est restée partout oeuvre individuelle. Et
non seulement les cultivateurs ont su s'associer pour retirer de la
coopération des avantages matériels, mais dans nombre d'associations,
ils ont fait une place à des services d'ordre intellectuel et
moral, comme l'enseignement agricole et l'assistance mutuelle. Puis
les associations locales, pour multiplier leur puissance, se sont
agglomérées en fédérations; de vastes unions, formées entre sociétés
similaires ou même différentes, ont étendu leurs rameaux sur toute
la surface d'un pays, comme une végétation naturelle librement
sortie du sol.
C'est que les mêmes causes, progrès des méthodes scientifiques,
concurrence des pays neufs et crise des prix, ont partout déterminé
le mouvement. Pour sauver le profit menacé, il a fallu faire de la
culture rationnelle et intensive à base d'engrais, employer des
machines, pratiquer la sélection des animaux et des plantes, perfectionner
les procédés d'élaboration des produits; dans ces circonstances,
l'exploitant isolé ne se suffisait plus à lui-même comme
au temps de l'économie naturelle et de la culture routinière: l'association
s'imposait pour les achats de matières et instruments, pour
le traitement industriel des produits et l'organisation de la vente,
comme pour le crédit et l'assurance.
A ce mouvement universel d'association, le petit cultivateur a
participé comme le gros fermier et le grand propriétaire; il s'y est
même engagé plus avant, parce que l'association lui était plus
nécessaire encore pour écarter certaines causes d'infériorité tenant a
l'exiguïté de son entreprise. Quels sont en effet les pays où s'épanouissent
les associations agricoles? Ce n'est pas l'Angleterre, pays
de grande propriété; c'est la France, l'Allemagne (17 000 sociétés
agricoles), l'Italie du Nord, c'est la Belgique et la Hollande, le Danemark
et l'Irlande, pays de petite culture. Là, le paysan, souvent
guidé et entraîné par des hommes d'initiative, en tout cas poussé
par la nécessité, est sorti de son isolement traditionnel pour entrer
dans la voie de la coopération. Le monde agricole subit actuellement
une longue et profonde commotion; sous l'influence de l'enseignement,
de la presse et de l'exemple, il s'opère dans les masses rurales
une lente, mais sûre transformation des habitudes et des méthodes,
dont nous ne pouvons aujourd'hui mesurer pour l'avenir l'étendue
et les conséquences.
''Sociétés d'achat.''
La forme la plus simple et la plus répandue de
la coopération agricole est la coopération d'achat, qui fait l'objet
essentiel des syndicats agricoles. Ces syndicats ont atteint en France
un développement considérable depuis vingt ans; 660 000 cultivateurs
sont groupés dans 3000 syndicats, d'importance d'ailleurs
fort inégale, puisque les uns se restreignent à une commune, tandis
que d'autres, comme ceux de la Sarthe, de la Vienne et de la Charente-
Inférieure, s'étendent à un département tout entier, comptent
10 000 à 15 000 membres, et font des achats d'engrais, matières et
instruments pour 1 ou 2 millions; plusieurs d'entre eux possèdent
de nombreux dépôts et magasins, où ils fabriquent parfois les
engrais composés. Au total, on estime les achats ainsi réalisés par
les syndicats français à 200 millions par an.
Ce régime d'associations du premier degré se complète, et c'est là
son caractère le plus remarquable, par une organisation fédérative
très étendue et très souple, qui embrasse l'immense majorité des
syndicats et leur rend le service de centraliser les achats en gros,
sans cependant porter atteinte à l'autonomie des sociétés locales. Un
réseau de 10 grandes fédérations régionales, dont les plus importantes,
celles du Sud-Est et celle de Bourgogne et Franche-Comté,
réunissent chacune 50 000 à 60000 cultivateurs; au sommet, l'Union
centrale des syndicats des agriculteurs de France, qui groupe les
syndicats et unions régionales les plus importants, puisque le chiffre
de ses adhérents s'élève à 500 000; auprès de ces différentes unions,
des sociétés coopératives filiales qui font les achats en gros par
millions; tel est le magnifique ensemble qui s'est constitué spontanément
au sein des populations rurales, sur la base solide des syndicats
locaux.
Dans les autres pays, les sociétés agricoles d'achat ne sont ni aussi
nombreuses, ni aussi importantes qu'en France; elles jouent cependant
un rôle très notable dans l'économie générale en Allemagne,
en Belgique, en Hollande et en Suisse. Il faut d'ailleurs observer que
d'autres associations, les caisses rurales et les Kornbauser en Allemagne,
Autriche et Hongrie, les comices agricoles en Italie et en
Belgique, opèrent également les achats collectifs pour leurs membres.
En Allemagne, les sociétés d'achat se rattachent à un vaste système
fédératif qui fait la force des associations agricoles de ce pays. La
plupart d'entre elles appartiennent à la grande fédération nationale,
le « Reichsverband der deutschen landwirtschaftiichen Genossen-schaften»; à un échelon intermédiaire, elles sont groupées en fédérations
d'État ou de province et en sociétés centrales, qui possèdent
comme les unions françaises, leur société d'achats en gros et leurs
magasins. Les syndicats belges ont une organisation analogue. De
même, l'Union des sociétés agricoles de la Suisse orientale possède
un magasin central, dont les achats en gros montent à plusieurs
millions.
Ainsi, de quelque côté que nous portions nos regards, nous
voyons les agriculteurs, comme les consommateurs eux-mêmes,
s'organiser pour leurs achats, relier en fédérations leurs groupes
primaires, concentrer le service des achats en gros dans des sociétés
centrales, de manière à obtenir par leur union des rabais plus considérables
et des garanties plus sérieuses pour la pureté des produits
qui leur sont nécessaires. C'est ainsi que le petit cultivateur, dans
ses achats les plus minimes, s'assure des avantages qu'il n'aurait
jamais pu obtenir isolément, et qui semblaient réservés à la grande
exploitation.
''Sociétés de vente.''
L'organisation collective de la vente, de
l'expédition et de l'exportation des produits agricoles présente beaucoup
plus de difficultés que celle de l'achat des matières et instruments
nécessaires à l'agriculture. Du côté des administrateurs, elle
suppose l'art de présenter les produits suivant les goûts de la clientèle,
et de les grouper en vue de l'expédition la pratique des procédés
commerciaux, tels que confection des bulletins de prix courants,
envois de prospectus et d'échantillons, emploi de voyageurs et
représentants; la connaissance exacte des marchés, des débouchés,
des conditions économiques, des tarifs de transport et de douane;
en un mot, des capacités et une expérience commerciale qui appartiennent
à des négociants de métier bien plutôt qu'à de simples
agriculteurs délégués dans ces fonctions. De la part des associés eux-mêmes,
il faut obtenir la bonne qualité constante et l'uniformité des
produits, en imposant au besoin des procédés semblables de culture
et de traitement; les associés doivent s'astreindre à fournir des
livraisons régulières, et réserver leur production au syndicat pour
le prix qu'il est en mesure d'offrir, sans se laisser détourner par des
sollicitations étrangères. Ces conditions multiples sont si difficiles à
réunir, que les tentatives d'organisation, beaucoup plus rares jusqu'ici
pour la vente que pour l'achat, ont fréquemment échoué, soit
par incapacité des gérants, soit par indifférence ou mauvaise foi
des associés. Les syndicats qui ont essayé de se constituer en
organes de ventes sous la forme la plus lâche, se bornant à transmettre les commandes à leurs membres sans contracter personnellement,
ont eux-mêmes éprouvé d'assez nombreux insuccès.
Toutefois, le mouvement est commencé, et il a déjà donné des
résultats appréciables dans divers pays. Sans parler encore des
coopératives agricoles de production, si prospères dans certaines
branches, on peut signaler bien des sociétés spécialement instituées
pour la vente des produits agricoles qui fonctionnent aujourd'hui
d'une façon satisfaisante.
En France, les meilleurs résultats ont été obtenus jusqu'à ce jour
par des sociétés locales qui ont organisé la vente des produits spéciaux de leur territoire, légumes verts, fleurs, fraises, huile d'olive,
vins, cidres, beurres et fromages; des syndicats d'exportation se
sont fondés dans les régions qui expédient leurs légumes et leurs
fruits en Angleterre. En outre le Syndicat central des agriculteurs
de France a établi un office qui sert d'intermédiaire entre ses membres
pour les achats et ventes réciproques de semences, fourrages et
aliments du bétail. Au Danemark, sous l'influence de sociétés spéciales, qui se sont fédérées pour centraliser le service et renforcer le
contrôle de la qualité des produits, l'exportation des oeufs a triplé
dans ces dix dernières années. Il existe également des syndicats de
vente pour les légumes et les fruits en Italie et en Californie, pour
les oeufs et la volaille en Irlande, pour les oeufs en Hongrie.
L'Allemagne est le pays qui a fait le plus d'efforts en ce sens.
Nombreuses sont les sociétés agricoles qui ont entrepris la vente du
bétail, des oeufs, du tabac, du houblon et autres produits spéciaux.
Une Société centrale pour la vente des bestiaux a réalisé, en 1902,
un chiffre d'affaires de 100 millions de francs; elle a créé à Berlin un
marché spécial pour le bétail, et elle s'efforce d'étendre les débouchés
au dehors; mais l'absence d'organisations locales est pour elle une
source de faiblesse. Quelques sociétés régionales ont entrepris la
vente du beurre sur une petite échelle; d'autres se sont formées pour
la vente du lait; pendant plusieurs mois, en 1904, l'association des
paysans du Brandebourg a soutenu à Berlin la lutte contre les
commerçants, dans le but de maintenir des prix rémunérateurs et
d'atteindre directement les consommateurs. Des cultivateurs de
betteraves se sont également syndiqués pour défendre leur position
de vendeurs contre le cartel du sucre.
Ces tentatives, si intéressantes soient-elles, ne sauraient avoir une
portée considérable; pour qu'une profonde transformation économique
s'opérât, il faudrait que les agriculteurs parvinssent à organiser
la vente collective d'une denrée de très large consommation
comme le blé. Les Allemands n'ont pas reculé devant les difficultés
du problème.
Dans diverses régions de l'Allemagne et de l'Autriche, des magasins
de blé (''Kornhauser'')de contenance variée ont été construits par
des sociétés coopératives isolées ou affiliées aux grandes fédérations
agricoles, généralement avec le concours du budget de l'État. Le blé,
déposé par les associés, est nettoyé, séché, classé, mélangé suivant
un type uniforme propre à la vente. Les sociétés n'obligent leurs
membres à apporter au magasin la totalité de leur récolte que dans
les régions de grande propriété. Les unes achètent et revendent le
blé à leur compte; les autres se bornent à le recevoir en dépôt et à
servir d'intermédiaires pour la vente, sauf à consentir des avances
aux déposants. Dans les régions exportatrices du nord et de l'est, les
''Kornhauser'' font mieux encore; ils entreprennent eux-mêmes l'exportation,
quand elle leur paraît nécessaire pour dégager le marché
intérieur.
Les ventes ont déjà acquis une certaine importance, puisqu'en 1902
on les évaluait, pour l'ensemble des 170 sociétés coopératives se
livrant à la vente des céréales, au chiffre de 6 millions de quintaux.
Bien que ce chiffre ne représente encore qu'une petite fraction du
commerce des céréales en Allemagne, il est loin d'être négligeable.
Dès à présent, ces sociétés rendent à leurs membres le service de les
affranchir du commerce; elles participent directement aux adjudications
les plus importantes; grâce à leurs achats fermes ou à leurs
avances, les petits propriétaires, en Bavière et ailleurs, échappent à
la nécessité de vendre à tout prix après la récolte; grâce à elles également,
les cultivateurs, là où elles fonctionnent, reçoivent des prix de
vente locaux qui ne sont pas inférieurs aux cours cotés en bourse.
Pour l'avenir, elles espèrent réussir à former un jour un vaste
cartel qui dominera le marché intérieur, libérera l'agriculture de la
spéculation, régularisera les cours à l'abri des tarifs douaniers, et
réglementera souverainement les emblavures suivant les besoins
présumés de la consommation. Espérance lointaine, si l'on considère
les difficultés de tout genre, le grand nombre et la dispersion des
producteurs, la concurrence du blé étranger, l'ampleur de l'entreprise,
les charges financières qui pèsent sur les sociétés existantes,
leur petit nombre et leur défaut de cohésion; une organisation
collective sérieuse de la vente des produits agricoles ne pourrait se
réaliser que par la multiplication des coopératives locales reliées entre
elles par un cartel. Mais cette espérance suffit à soutenir les agrariens
allemands dans leurs efforts; quelques-uns rêvent déjà d'une
organisation internationale de la vente du blé. De fait, on signale
des magasins coopératifs en Autriche et même aux États-Unis, où
il existe un grand nombre d'''elevators'' coopératifs à côté des grandes
entreprises capitalistes d'emmagasinage.
''
Sociétés d'assurances, d'élevage, etc.''
En dehors de l'achat et de la
vente, la coopération, en agriculture, s'applique encore à de multiples
objets. C'est ainsi que l'assurance mutuelle fait de rapides
progrès dans les campagnes, principalement l'assurance contre la
mortalité du bétail. Les petites mutuelles agricoles sont très nombreuses
en France, où elles forment généralement un service annexe
des syndicats d'achat. Aux États-Unis, 2 millions de farmers font
partie de ces sociétés. En Belgique, les sociétés d'assurance mutuelle
contre la mortalité du bétail (842) qui assurent une valeur de
75 millions de francs, se relient dans les grandes fédérations agricoles
à des caisses centrales de réassurance.
Des syndicats se sont encore constitués; en France et à l'étranger,
pour mettre à la disposition de leurs membres des machines coûteuses:
batteuses à vapeur, charrues défonceuses, trieurs à grains, matériel
de vinification, moulins à huile, etc. D'autres ont pour but la défense
commune contre certains fléaux de l'agriculture: phylloxéra et
autres maladies de la vigne, insectes nuisibles, etc. Les syndicats
d'élevage, en France et en Suisse, visent à améliorer les races d'animaux
par le choix des reproducteurs mis à la disposition des associés;
ils tiennent des registres généalogiques qui assurent aux sujets
inscrits une plus-value certaine. Aux États-Unis, les sociétés agricoles
pour l'adduction de l'eau, le transport par eau des céréales et
des fruits, le téléphone et l'éclairage électrique, se chiffrent par
milliers.
''Sociétés agricoles de production.''
Les coopératives agricoles de production ont un tout autre caractère que les coopératives de production
industrielle. Ce ne sont pas des associations de travailleurs
fournissant à la société leur travail manuel, comme pourraient l'être
du reste, en agriculture même, des sociétés de cultivateurs fusionnant
leurs exploitations pour pratiquer la culture en commun; ce
sont des entreprises annexes, fondées par les cultivateurs en dehors
de leurs exploitations agricoles restées indépendantes, dans le but
de donner à leurs produits une certaine élaboration industrielle et de
les écouler sous leur nouvelle forme. Ici donc, la coopération consiste,
de la part du sociétaire, non pas à fournir son travail - le cas
est exceptionnel - , mais à livrer ses produits et à profiter des services
rendus par la société.
La coopération de production est encore rare, parmi les agriculteurs,
pour la fabrication du pain et la préparation de la viande de
boucherie. Les boulangeries coopératives rurales sont nombreuses,
mais elles ont pour but de distribuer le pain à leurs membres, et doivent être
par conséquent rangées parmi les sociétés de consommation.
Quant aux moulins coopératifs et boulangeries établis par des cultivateurs
de blé pour la vente aux consommateurs, ils sont tout à
fait exceptionnels en France et au dehors; ce n'est guère qu'en Prusse
que les moulins coopératifs ont pris quelque extension. Du côté des
éleveurs, les tentatives faites pour créer des abattoirs et des boucheries
coopératives vendant la viande au détail ont généralement échoué,
à cause del'indifférence des associés ou de l'indélicatesse des gérants.
Pour les deux articles les plus importants de l'agriculture et de l'alimentation,
le pain et la viande, les producteurs ne sont donc pas encore
parvenus à établir des relations directes avec les consommateurs.
De même, les coopératives agricoles sont encore peu nombreuses
dans certaines industries dérivées telles que la brasserie, la féculerie,
la fabrication des conserves, de l'huile, du sucre, de la chicorée, etc.
Les distilleries coopératives, il est vrai, paraissent s'accroître dans
certains pays; mais il en est peu qui soient de véritables entreprises
coopératives, formées par des producteurs agricoles. Peut-être la
coopération s'étendra-t-elle un jour dans ces différentes industries
de transformation; mais, actuellement, il faut reconnaître qu'elle y
est très peu développée.
Au contraire, la coopération s'est appliquée avec un plein succès à
la production du beurre et du fromage. La concentration de l'industrie
du beurre dans les laiteries coopératives est une conséquence de
l'introduction des écrémeuses centrifuges à vapeur. Du jour, en effet,
ou la fabrication du beurre est devenue mécanique, elle a dû sortir
de la sphère des préparations domestiques qui se font à la ferme; elle
réclamait un mode de travail collectif, et des capitaux qui ne pouvaient
se détourner de l'agriculture; elle cessait donc d'être une
occupation accessoire des cultivateurs pour devenir une industrie
distincte. Mais comme elle n'exigeait pas des capitaux aussi considérables
que la fabrication du sucre, elle convenait parfaitement à la
coopération.
Pour la fondation d'une laiterie, un certain nombre d'herbagers
s'associent; ils apportent leurs capitaux, ou bien ils empruntent le
surplus nécessaire; ils s'engagent à fournir tout leur lait à la coopérative,
et, après avoir fixé la rémunération du capital à un taux invariable,
ils se répartissent l'excédent du bénéfice au prorata du lait
qu'ils ont livré. Cette combinaison est éminemment favorable aux
petits cultivateurs; grâce à l'association, ils produisent le beurre suivant
les procédés les plus perfectionnés, en réalisant de notables économies
ils utilisent les sous-produits dans des porcheries annexes;
ils organisent la vente et les envois à l'étranger. La société coopérative
contrôle la qualité des livraisons, garantit la pureté des produits,
et agit sur ses membres pour l'amélioration du bétail et des pâtures.
Aussi les laiteries coopératives sont-elles devenues, depuis une
vingtaine d'années, un organe essentiel de l'économie rurale dans
tous les pays de pâturages, principalementpour les petits cultivateurs
possédant une ou deux vaches. En France, leur groupe principal se
trouve dans les Charentes et le Poitou, où elles se sont réunies en
Association centrale pour les achats collectifs; l'Association se compose
de 50000 cultivateurs possédant chacun deux vaches en
moyenne, et réalise un chiffre de ventes de 24 millions; mais elle n'a
pas encore su organiser l'exportation. En Belgique, les laiteries coopératives
comprennent 47 000 sociétaires, et vendent pour 22 millions
de produits. En Irlande, elles ont 24000 membres et font un
chiffre d'affaires semblable. En Allemagne, elles sont très nombreuses
un millier d'entre elles, 1200 sur 2542, réunies dans le
Reichsverband, comptent 110000 adhérents, et leur paient dans
l'année 123 millions de francs pour le lait qu'elles en reçoivent. On
les rencontre encore en Suisse, dans l'Italie du Nord, au Tyrol, en
Hollande, en Hongrie, en Suède et Norvège, en Finlande, aux Etats-
Unis, au Canada, jusqu'en Australie, en Nouvelle-Zélande et en
Sibérie. Partout elles s'ingénient à trouver des débouchés; elles
fondent des agences et magasins de vente, installent des services
frigorifiques pour le transport, et cherchent généralement, avec
l'appui des pouvoirs publics, à conquérir le marché anglais.
Mais c'est surtout au Danemark que les paysans, associés dans les
laiteries coopératives, ont obtenu les plus beaux résultats. Dans ce
pays, les petits propriétaires cultivateurs, qui occupent la plus
grande partie du sol, sont presque tous affiliés à des sociétés agricoles
comme consommateurs ou comme producteurs. Les laiteries
coopératives, qui comprennent 150000 membres, attirent à elles
presque tout le lait du pays en offrant les prix les plus avantageux,
et vendent annuellement du beurre pour une somme de 210 millions de
francs. Elles ont su faire l'éducation du cultivateur comme herbager
et nourrisseur. Elles ont aussi organisé l'exportation sur des
bases excellentes fédérées dans ce but, elles donnent à leurs produits
la garantie d'une marque unique, les préparent suivant les convenances
particulières de leur clientèle anglaise, et sont ainsi parvenues
à fournir à l'Angleterre près de la moitié du beurre que ce pays
demande à l'étranger. Les exportations de beurre danois se sont élevées
en vingt-deux ans de 28 à 213 millions de francs; ce succès peut
être attribué complètement à la coopération, dont les premiers essais
ne remontent pas au delà de 1883.
Il faut mettre en regard de ces résultats ceux qui ont été obtenus
par les abattoirs et les fabriques coopératives de salaisons de porc,
industrie annexe de celle du beurre un débit de 60 millions de francs,
un même élan donné à l'exportation vers l'Angleterre. Les coopératives
agricoles danoises sont devenues les principaux fournisseurs
des sociétés de consommation anglaises. Des relations permanentes
se sont établies entre les Unions danoises d'exportation et les ''Wholesales'',
et leurs marchés portent sur le lait, le beurre, le lard et les
oeufs par quantités considérables (63 millions de fr. en 1903).
Ce mouvement coopératif au Danemark est d'autant plus remarquable,
qu'il est dû à l'initiative des petits cultivateurs; les propriétaires
des grandes fermes et des châteaux n'y ont adhéré que plus tard,
sous l'empire de la nécessité. Les laiteries coopératives, en donnant
de plus hauts prix et en exerçant un contrôle rigoureux sur les
livraisons de leurs membres, ont triomphé des fabriques capitalistes;
celles-ci disparaissent peu à peu devant la concurrence coopérative.
Le même phénomène s'observe d'ailleurs en Suède, en Belgique, dans
l'ouest de la France et aux États-Unis.
Dans divers pays comme l'Italie du Nord, les laiteries coopératives
fabriquent en même temps du fromage; ailleurs, les fromageries coopératives existent à l'état distinct. Ainsi fonctionnent les nombreuses
et antiques fruitières de la Suisse et du Jura français, modestes associations qui peuvent se constituer avec un capital très restreint. Des
sociétés semblables existent encore en Allemagne, en Hollande et dans
d'autres pays. Mais la fabrication du fromage, n'exigeant pas un
matériel coûteux, se fait souvent encore à la ferme, et ne réclame pas
la coopération comme la fabrication du beurre.
Il reste enfin à signaler, parmi les coopératives agricoles de production, les caves coopératives, ''Winzervercine'' de l'Allemagne et de
la Suisse, ''Kellereigenossenshaften'' de la Transylvanie et du Tyrol,
''Cantine sociali'' italiennes. Il faut aller dans les vallées de l'Ahr, du
Rhin et de la Moselle pour voir, comme au Danemark, ce que peut
réaliser le paysan par ses propres efforts, quand il est animé d'un
esprit d'association résolu et agissant. Par leurs coopératives, les
petits vignerons ont su se contraindre réciproquement à l'amélioration de leurs procédés de culture, créer des caves collectives, appliquer
les méthodes scientifiques à la vinification et à la conservation
du vin, et obtenir un produit parfaitement sain, durable et homogène Ils ont entrepris d'organiser la vente et d'atteindre directement
le consommateur; leurs efforts dans cette voie, contrariés
par les résistances du commerce de détail, ont été peut-être moins
heureux; mais les conventions passées par les coopératives viticoles
avec les syndicats de négociants en vins paraissent donner de bons
résultats.
''Sociétés de crédit : caisses rurales.''
L'agriculteur a besoin de crédit, puisque la culture intensive exige des capitaux; le paysan,
jadis opprimé par l'usurier, a appris à s'en procurer par l'association.
Dans les caisses rurales, les associés se fournissent mutuellement le
crédit, soit en apportant des capitaux, soit en les empruntant sous
leur responsabilité collective, limitée ou solidaire. Les caisses locales
reçoivent les épargnes en dépôt, font des avances à leurs membres
ou escomptent leurs effets; les caisses centrales des unions fournissent parfois aux caisses affiliées le fonds de roulement, réescomptent
les effets, et règlent les mouvements de fonds entre les caisses
locales suivant leurs besoins particuliers.
Depuis les premières fondations des grands initiateurs, Raiffeisen
et Schulze-Delitzsch, qui remontent à un demi-siècle à peine, la coopération
de crédit a pris un immense développement dans certains
pays. L'Allemagne, qui en fut le berceau, tient la tête du mouvement : 13 000 sociétés de crédit, la plupart affiliées au Reichsverband,
d'autres à des Unions régionales moins considérables, d'autres enfin, comprenant à la fois des agriculteurs, des commerçants et des industriels, à l'Union générale des sociétés Schulze-Delitzsch; un personnel de 1 600 000 membres, composé de cultivateurs pour les trois quarts; un capital, actions et fonds de réserve , de 370 millions de francs; un chiffre d'avances, en fin d'année (1903), dépassant 2 milliards;
pour compléter le système et fortifier les sociétés locales, des caisses
centrales établies par les grandes Unions; au sommet, la Caisse
centrale des associations coopératives, créée par l'État pour faire des
avances à un taux modéré et remplir l'office de banque régulatrice
des mouvements de fonds; tel est l'imposant édifice du crédit coopératif
en Allemagne.
Aucun pays ne peut rivaliser avec cette vaste et puissante organisation germanique; toutefois l'Autriche présente elle-même un ensemble considérable de 5 600 caisses de crédit, avec 1 325 000 adhérents
et un capital de 165 millions de francs. Partout ailleurs, les
caisses rurales jouent un rôle plus modeste; mais si la Suisse et le
Danemark n'en comptent qu'un petit nombre, si les pays anglo-
saxons paraissent décidément réfractaires à cette forme de la coopération,
les banques agricoles progressent sensiblement en Hongrie
(1630 sociétés, 367000 adhérents), en Italie, en Roumanie, en Russie,
en Serbie, en Belgique et en Hollande. La France est un des pays où
l'organisation du crédit agricole est la moins avancée 1500 caisses
rurales, la plupart très restreintes, 41 caisses régionales, un chiffre
de prêts ne dépassant pas annuellement 65 millions, c'est peu relativement
à l'Allemagne et à l'Autriche; mais le mouvement y est
encore récent.
§ 2. La coopération dans la petite industrie et le petit commerce.
''Sociétés d'achat, de vente, d'emmagasinage, d'ateliers.''
Si la coopération présente de si grands avantages pour les petits exploitants
en agriculture, il semble qu'elle ne leur serait pas moins utile
dans l'industrie et le commerce; les artisans et détaillants, beaucoup
plus menacés que les petits cultivateurs par la concurrence des
grandes entreprises, devraient même, semble-t-il, montrer plus d'empressement
encore à s'associer pour l'achat, l'emmagasinage, la
rente et autres opérations qui peuvent se faire en commun sans
porter atteinte à l'autonomie des entreprises. Il n'en est rien cependant,
et l'action collective, si générale à notre époque, si féconde en
résultats bienfaisants dans le monde agricole, ne paraît nullement
appréciée dans la petite bourgeoisie. Ignorée dans la plupart des
pays, la coopération entre artisans ou commerçants ne fait aucun
progrès là où elle a été tentée; tout au plus peut-on constater quelques
succès dans le domaine du crédit coopératif.
L'étroitesse de l'horizon habituel, l'esprit individualiste, l'inertie,
la méfiance réciproque, sont sans doute les causes de cette faiblesse.
Certes, la mentalité ordinaire du paysan ne semble pas plus favorable
à l'association que celle de l'artisan ou du boutiquier; mais
les intérêts des cultivateurs d'une même région ne sont pas antagonistes
comme ceux des petits industriels ou des petits commerçants
d'une même ville, la concurrence ne les oppose pas les uns aux
autres de la même manière. Il faut ajouter qu'en agriculture, les
intérêts sont solidaires non seulement entre petits exploitants, mais
même entre petits et grands, de sorte que bien souvent ce sont les
grands propriétaires et agriculteurs qui ont pris l'initiative des
syndicats et qui les ont soutenus. Les artisans et débitants ne pouvaient
trouver le même appui chez les grands industriels ou négociants,
leurs concurrents directs et leurs adversaires naturels. Loin
de là, ce sont les fabricants et fournisseurs qui combattent avec le
plus d'acharnement les sociétés d'artisans, et qui les écrasent avant
même leur naissance en menaçant les adhérents de leur supprimer
tout crédit.
Aussi les petits exploitants de l'industrie et du commerce ne sont-ils
guère sortis de leur isolement. L'Allemagne, l'Autriche-Hongrie,
la Belgique sont à peu près les seuls pays où l'on ait essayé d'introduire
la coopération sous d'autres formes que les banques populaires,
pour fortifier la position de la petite industrie et du petit commerce.
Parmi ces coopératives, les unes ont pour objet l'achat collectif des
matières premières et instruments de travail, ou des marchandises
de commerce; il s'agit, en effet, d'affranchir l'artisan ou le détaillant
de l'étroite dépendance des grands industriels et des négociants en
gros; mais ces sociétés ne sont possibles que si les associés ont
besoin de marchandises uniformes. D'autres ont pour but la création
et l'entretien d'un atelier collectif, où les sociétaires trouvent le
local, certains instruments d'un usage commun, parfois même la
force motrice, sans être cependant associés pour la production et la
vente comme dans une coopérative de production. D'autres, enfin,
établissent un magasin social pour l'exposition et la vente des
produits de leurs membres. Ces diverses associations peuvent rendre
de réels services aux détaillants, aux artisans indépendants, et
même aux travailleurs de l'industrie à domicile plus ou moins subordonnés
aux fabricants et négociants.
Ainsi, dans certaines villes d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie et de
Belgique, des boulangers se sont associés pour leurs achats de bois
et de farine, des cordonniers pour le cuir, des tailleurs pour les
étoffes, des menuisiers et ébénistes pour l'achat du bois et l'établissement
d'un atelier. Des ébénistes, des horlogers ont fondé des
magasins de vente où ils exposent leurs produits, qui sont vendus
pour le compte de chacun; des bouchers sont associés pour la vente
des sous-produits. On cite encore des ateliers collectifs chez les
tailleurs à Zurich, Genève et Lausanne, chez les ouvriers en pipes et
en boutons à Vienne, des sociétés d'achat et de vente fondées par des philanthropes pour certaines catégories de travailleurs à domicile, cloutiers d'Hermeskeil près Coblentz, fabricants d'ustensiles en
bois de la Forêt Noire, brodeurs du Salzkammergut. Mais ces sociétés
ne sont ni nombreuses ni importantes; en Allemagne on en compte 300 tout au plus, et malgré l'appui qu'elles ont rencontrés, elles n'ont fait aucun progrès depuis l'origine (1865). En Hongrie, les
coopératives d'artisans rendent des services incontestables, mais il
leur faut les subventions de l'État. Quant à la coopération de production,
elle a totalement échoué parmi les travailleurs de l'industrie
à domicile, qui paraissent incapables de s'entendre pour répartir les
commandes et exécuter le travail dans des conditions uniformes
''Corporations de métiers.''
Bien que les corporations de métiers ne soient pas des sociétés coopératives, et qu'elles présentent plutôt
le caractère d'associations professionnelles, j'en dirai quelques mots
ici même, pour grouper les diverses institutions qui tendent au relèvement
des métiers.
En Autriche, en Allemagne, en Belgique et en Suisse, des efforts
ont été faits par la petite bourgeoisie commerçante et industrielle, et,
à côté d'elle, par les partis conservateurs, pour obtenir des pouvoirs
publics des mesures propres à soutenir la situation ébranlée des
classes moyennes; c'est la ''Mittelstandpolitik''. Des ligues se sont formées,
des congrès se sont réunis pour défendre cette politique et
discuter les questions qui intéressent le petit commerce et la petite
industrie : concurrence des grands magasins et des coopératives,
concurrence par le colportage, la vente à l'encan des marchandises
neuves et les liquidations fictives, extension du crédit populaire,
régime légal des faillites, etc. En général, les ligues du petit commerce,
qui existent dans tous les pays, réclament surtout des lois
fiscales rigoureuses et des mesures restrictives à l'égard des grands
magasins et des coopératives; leur influence sur la législation a été
particulièrement sensible en Allemagne. En outre, le parti des
métiers a inscrit dans son programme deux points principaux la
corporation obligatoire, et la preuve de capacité à l'entrée du métier.
Il a triomphé, au moins partiellement, en Allemagne et surtout en
Autriche.
En Autriche, la corporation obligatoire fonctionne depuis 1883;
dans les circonscriptions où elle est formée, elle comprend tout le
personnel d'un ou plusieurs corps de métiers; mais ce sont les
maîtres qui l'administrent; les ouvriers, simples adhérents, ne participent
à la gestion que d'une façon très limitée, par l'intermédiaire
de quelques délégués. Les fonctions de la corporation consistent à
réglementer l'apprentissage, à instituer des tribunaux d'arbitrage,
des offices de placement, des caisses de secours, des institutions
économiques comme les sociétés coopératives, et à organiser l'enseignement
professionnel. Pour l'accès de la maîtrise, on n'exige pas
d'examen de capacité; mais il faut avoir exercé le métier pendant un
certain nombre d'années. Certains statuts établissent même une
proportion fixe entre le nombre des apprentis et celui des compagnons.
En Allemagne, il existait en 1896 de nombreuses corporations et
associations libres de métiers. Dans les congrès tenus par ces associations,
on réclamait la corporation obligatoire. La loi de 1897, tout
en laissant subsister les corporations libres, a donné aux autorités
administratives la faculté d'instituer des corporations obligatoires
sur la demande de la majorité des intéressés, à la condition qu'elles
soient composées de métiers semblables ou connexes, et qu'elles comprennent
un nombre de membres suffisant. En outre, la loi introduit
la preuve de capacité sur examen, mais sans en faire une condition
d'accès du métier; le titre de maître est purement honorifique. Les
attributions sont les mêmes qu'en Autriche, à quelques légères différences
près; mais, les ouvriers ont une participation plus large à la
gestion des services communs. Enfin la loi établit des groupes plus
étendus, comités locaux de corporations différentes, chambres de
métiers, union de corporations d'un même métier, qui doivent gérer
des services centralisés.
En Allemagne, il parait que la constitution des corporations obligatoires
présente de grosses difficultés, et qu'elle se heurte à la
résistance ou à l'inertie des intéressés, principalement dans l'Allemagne
du Sud et de l'Ouest, où l'on préfère l'association libre;
en 1899, l'Union des corporations libres y comptait 705 corporations
et 83 000 membres.
En Autriche, d'après un rapport de M. de Philippovich, professeur
à l'Université de Vienne, en 1897, le résultat est franchement négatif.
Les corporations, destinées à entretenir l'esprit de corps et le sentiment
de l'honneur du métier, ne rencontrent guère que l'indifférence.
Loin de comprendre tout le personnel des métiers, dans beaucoup de
régions, elles ne sont même pas formées; ailleurs, elles sont minuscules :
la plupart se composent de métiers différents qui n'ont pas
d'intérêts communs; toutes disposent de ressources très médiocres;
aussi n'est-il pas étonnant qu'elles montrent peu d'activité. Il y
avait, en 1894, 5 317 corporations, renfermant 554 000 maîtres,
518 000 ouvriers et 174 000 apprentis; mais, sur ce nombre, les trois
cinquièmes seulement des corporations avaient organisé des assemblées
d'ouvriers et des tribunaux d'arbitrage, un cinquième avaient
institué des caisses de secours les écoles professionnelles et offices
de placement étaient très rares, et les institutions économiques à peu
près nulles. Quant à l'apprentissage, il est délaissé; les corporations
négligent de protéger les apprentis contre les maîtres, qui les transforment
trop souvent en manoeuvres ou en garçons de courses.
L'ancien esprit d'exclusivisme se manifeste sous les mêmes formes
que dans l'ancien régime : conflits de compétence entre les métiers,
droits élevés exigés de ceux qui veulent ouvrir un nouvel atelier,
faveurs accordées aux fils de maîtres, etc. Dans ces dernières années,
il est vrai, des progrès ont été accomplis, grâce aux instructeurs
corporatifs, et aux encouragements donnés à l'enseignement technique et aux coopératives. Mais le placement, l'assistance, la juridiction
professionnelle fonctionnent en dehors de la corporation;
l'institution reste inerte, incapable de soutenir le métier contre la
fabrique
Néanmoins, le parti de la petite industrie en Autriche ne se tient
pas pour battu. Si la restauration a échoué, c'est qu'elle est incomplète;
il faut faire entrer la grande industrie dans la corporation, et
exiger de tous la preuve de capacité; il faut interdire absolument
l'industrie à domicile; après cela, les corporations pourront régler
la production, organiser le marché et régir les prix. On rêve de cartels
embrassant à la fois l'échoppe du savetier et la grande usine mécanique
de chaussures.
En somme, ni la corporation obligatoire, ni la coopération libre
n'ont réussi dans la petite industrie l'éducation des intéressés n'est
pas faite. Seule, l'association libre entre petits commerçants pour la
défense de leurs intérêts paraît avoir été pratiquée avec succès, parce
qu'elle n'implique pas coopération effective en vue de fonder et d'entretenir
une institution commune.
''Sociétés de crédit banques populaires.''
Toutefois, il est une
forme de la coopération qui a mieux réussi que les autres dans les
milieux de petite bourgeoisie; c'est la coopération de crédit. L'accès
du crédit à un taux modéré est d'une importance capitale pour les
petits industriels et commerçants qui veulent se procurer un capital
d'exploitation, ou qui font escompter leurs effets au cours de leurs
opérations commerciales; le crédit à bon marché leur est nécessaire
pour soutenir sans trop de désavantage la concurrence des grandes
entreprises. Nul d'entre eux ne peut se passer d'un certain capital,
surtout dans les villes, où la moindre exploitation suppose un
magasin, des approvisionnements de matières et de marchandises,
et un certain fonds de roulement. Or, bien souvent, le petit industriel
ou commerçant ne peut guère fournir d'autre garantie que ses
aptitudes, son travail et son honnêteté. De là le besoin de recourir
à l'association, pour fournir aux bailleurs de fonds la garantie d'une
responsabilité collective. Dans les sociétés coopératives de crédit, les
associés se procurent des avances ou font escompter leurs effets à
des conditions moins onéreuses que chez le prêteur sur gage, ou
même que dans les banques ordinaires; par là, ils s'initient à la
pratique du compte courant et des effets domiciliés en banque.
Nulle part on ne voit des sociétés de crédit mutuel composées
exclusivement d'artisans et de petits commerçants; leur champ
d'action serait trop étroit. Ainsi en Allemagne, où le crédit populaire
a pris la plus grande extension, l'Union générale des sociétés Schulze-
Delitzsch, qui réunit 542 000 adhérents dans ses 960 banques populaires,
n'en compte que 26 p. 100 dans la petite industrie (au lieu de
37 p. 100 en 1871), et 10 p. 100 dans le commerce; les autres sont
agriculteurs ou appartiennent à des professions diverses. La proportion
est certainement beaucoup plus faible dans le Reichsverband,
dont les caisses ont un caractère presque exclusivement rural. La
petite bourgeoisie ne participe donc que dans une mesure assez restreinte
à l'immense développement du crédit coopératif en Allemagne.
La situation est à peu près la même dans l'Italie du Nord, où les
banques populaires, nombreuses et prospères, ne recrutent guère
qu'un quart de leurs membres dans la petite industrie et le petit
commerce. Toutefois, la proportion est dépassée dans quelques institutions
coopératives de crédit; à la Banque coopérative milanaise,
les artisans et détaillants forment les quatre cinquièmes des sociétaires
et détiennent les deux tiers des actions; à Bologne, la Banque
populaire fait le tiers de ses opérations avec des associés de cette
catégorie. Ces sociétés, établies dans les villes principales, créent des
succursales dans les petites localités, et forment des unions régionales
qui se fédèrent elles-mêmes; le montant annuel de leurs
avances et escomptes dépasse 800 millions; dans la plupart des
sociétés, la moyenne par opération reste néanmoins assez faible,
attestant ainsi le caractère populaire de l'institution.
En dehors de l'Allemagne, de l'Italie, peut-être aussi de l'Autriche
et de la Belgique, le crédit coopératif joue un rôle insignifiant dans
la petite industrie et le petit commerce.
===Section 3. Relations entres les différentes branches de la coopération.===
Quelque incomplet que soit le tableau qui vient d'être présenté, il
permet de jeter un coup d'oeil d'ensemble sur le mouvement coopératif.
La coopération ne rencontre pas partout un terrain favorable;
certaines couches de la population y sont réfractaires, certains pays
y restent encore étrangers, et ceux mêmes qui marchent à la tête du
mouvement pour certaines formes de la coopération restent en
arrière pour d'autres. Mais que de résultats obtenus, surtout depuis
vingt ans! Quelle puissance de vie chez ces associations, dans les
pays où elles ont atteint leur plus haut développement! En Angleterre,
ce sont les sociétés de consommation, les Building Societies,
les Friendly Societies; aux États-Unis, les Building Societies; en
Allemagne et en Autriche, les caisses rurales; en Italie, les banques
populaires; en France, les syndicats agricoles d'achat; au Danemark,
les laiteries coopératives; en Suisse, les syndicats d'élevage; en Belgique,
les sociétés de tout genre, urbaines et rurales. Chaque pays,
suivant le caractère propre de ses habitants et la nature de ses
productions, donne l'exemple aux autres dans l'une des branches
da la coopération. Et partout, ce sont les individualités les plus
faibles, au moins dans les classes placées au-dessus du niveau de la
misère, qui recourent à l'association, parce qu'elles comprennent,
mieux tous les jours la vérité du vieil adage. Les associations, à leur tour,
le comprennent comme les individus; elles se fédèrent suivant
leurs affinités pour accroître leur puissance économique.
Mais ce n'est pas tout de former des liens fédératifs entre sociétés
coopératives du même genre; il est aussi important d'en établir entre
les différentes branches de la coopération, et même entre les coopératives,
mutualités, caisses d'épargne et syndicats professionnels. Le
mouvement en ce sens est plus ou moins avancé suivant les pays :
il est intéressant d'en noter les symptômes, fussent-ils encore peu
accentués, parce que ces premières ébauches d'un régime fédératif
complexe sont peut-être grosses d'avenir.
Dans la forme la plus simple, l'union des différents modes coopératifs
se réalise lorsqu'une société se charge de plusieurs services
mutuels. Ainsi les syndicats agricoles français, dont le but essentiel
est l'achat en commun des matières nécessaires à l'agriculture, organisent
aussi parfois des services de crédit agricole, d'assurance
mutuelle contre les maladies du bétail, d'assistance mutuelle en cas
de maladie. En Allemagne, beaucoup de caisses rurales se chargent
des achats et ventes collectifs pour leurs membres, les sociétés pour la
vente du blé distribuent le crédit agricole, etc.
D'autre part, il est très fréquent que les associations d'une certaine
catégorie provoquent, par leurs encouragements et leur concours financier,
la création de coopératives d'une autre sorte. Ainsi, dans les
pays où les caisses rurales ont pris une grande importance, c'est elles
qui forment la base de toutes les autres sociétés agricoles; avec les
dépôts dont elles ne trouvent pas l'emploi dans leurs opérations de
crédit ordinaire, elles organisent et créditent d'autres coopératives,
sociétés d'achat et de vente, syndicats pour l'usage des machines
agricoles, magasins de blé, laiteries, caves coopératives. Ailleurs, où
les syndicats agricoles ont été la première forme de l'association
rurale, c'est eux qui ont créé des sociétés distinctes de crédit et d'assurance
tel est le cas pour la France. De même, les sociétés de consommation
anglaises emploient une grande partie de leurs fonds dans d'autres sociétés coopératives, de construction et de production;
elles possèdent ainsi les deux cinquièmes du capital des sociétés
indépendantes de production. Dans certaines villes du continent, les
syndicats ouvriers sont l'assise sur laquelle reposent les sociétés de
consommation; les syndicats fondent des magasins coopératifs, leur procurent
la clientèle, et les chargent de gérer certains services syndicaux
comme l'assistance en cas de maladie et de chômage (Union
ouvrière d'Amiens).
L'Italie a su établir entre les diverses branches de la coopération,
de l'épargne et de la mutualité des liens multiples et entre-croisés.
Là, les caisses d'épargne et les sociétés de consommation fournissent
des capitaux aux banques populaires; les sociétés de secours mutuels
fondent aussi des banques populaires et autres coopératives; les
caisses rurales et banques populaires, à leur tour, contribuent,
comme les caisses d'épargne et autres sociétés, à créditer les coopératives
de production agricoles et industrielles et les sociétés de construction;
toutes ces institutions, par des encouragements, des avances
et des escomptes, se prêtent un mutuel appui, parce qu'elles poursuivent
en commun le double but d'améliorer la condition des travailleurs
au moyen de l'association, et d'employer les épargnes locales
dans la région où elles ont été recueillies.
En Allemagne, ces relations entre coopératives de diverses sortes
sont d'autant plus étroites que les grandes Unions sont composées de
sociétés de toute espèce. Ainsi l'union générale des sociétés Schulze-Delitzsch, qui a un caractère plutôt urbain que rural, compte à la fois
des banques populaires, des sociétés de consommation, des sociétés
de construction et quelques autres, au total près de 1 500 sociétés,
qui se fournissent naturellement une aide réciproque. Dans l'ordre
agricole, depuis la fusion des grandes Unions de Neuwied et de
Darmstadt en 1905, le Reichsverband comprend 16 000 sociétés coopératives
de toute nature avec 1 400 000 membres; des milliers de
caisses rurales, sociétés d'achat et de vente, laiteries et autres coopératives
agricoles, groupées dans cette immense fédération, sont en
rapports réguliers les unes avec les autres et se soutiennent mutuellement.
II en est de même en Autriche, où 3 600 sociétés agricoles,
groupées en unions par nationalité, se trouvent réunies dans l'Union
générale des sociétés coopératives agricoles. C'est ainsi encore que
l'Union des sociétés agricoles de la Suisse orientale comprend à la
fois des syndicats agricoles et des sociétés de consommation, de sorte
que son magasin de gros de Winterthur fournit autant de denrées et
articles de ménage que de semences et engrais.
Mêmes groupements composites en Belgique. Chez les populations
urbaines, les organisations socialistes et catholiques présentent
toutes ce caractère d'amalgamation complexe. Les fédérations régionales
socialistes, dont la Fédération ouvrière gantoise est le type,
relient entre elles toutes les institutions coopératives, mutualistes,
syndicales et autres du parti socialiste dans une ville ou une région.
Les gildes locales catholiques ont une constitution analogue, et la
grande Ligue démocratique belge, qui compte 115 000 membres, se
compose de 700 sociétés catholiques de tout genre. Pour les populations
rurales, la Ligue des paysans de Louvain et les autres fédérations
agricoles régionales réunissent des gildes rurales ou sociétés
d'achat, des caisses rurales, des laiteries coopératives, des sociétés d'assurance
contre la mortalité du bétail, des syndicats d'élevage, etc.;
elles ont institué, à l'usage de leurs groupes locaux, des services
centralisés pour l'achat en gros des matières nécessaires à l'agriculture,
pour le crédit et la réassurance; cette puissante organisation
fédérative, formée sous les auspices du parti catholique, date de quelques
années et se fortifie tous les jours.
Il paraît naturel qu'un courant régulier d'affaires s'établisse entre
sociétés de production ou de vente et sociétés de consommation, les
unes fournissant aux autres les denrées et articles fabriqués qui peuvent
entrer dans la consommation populaire. En fait, ces rapports
existent déjà sur certains points. Les sociétés de consommation
anglaises ne se contentent pas de produire pour leur compte; elles
sont aussi les meilleures clientes des sociétés de production, auxquelles
elles fournissent capitaux et débouchés. Elles sont aussi les
clientes de certaines sociétés agricoles de production étrangères;
nous savons que les laiteries coopératives danoises envoient une
grande partie de leur beurre à la'' Wholesale'' anglaise. En Allemagne,
les ''Winzervereine'', les laiteries coopératives et syndicats agricoles de
vente fournissent les sociétés de consommation de Berlin et de Westphalie.
En France, les sociétés coopératives de la région parisienne
s'adressent aussi à des syndicats viticoles pour leurs achats de vin;
la Verrerie ouvrière d'Albi, dont les actions ont été souscrites parles
diverses associations ouvrières, trouve chez elles sa clientèle la plus
sûre.
Toutefois, ces relations entre sociétés de production et sociétés de
consommation sont encore rares. Est-ce, comme on l'a dit parfois, à
cause des divergences naturelles qui existent entre ruraux et citadins?
Faut-il attribuer le fait à l'incapacité commerciale des administrateurs
dans les sociétés agricoles, au défaut de loisir ou à l'indifférence des
gérants dans les sociétés de consommation? La vraie raison, c'est
que l'organisation parallèle des deux groupes n'est pas encore assez
avancée. En Angleterre, ce sont les associations rurales qui font
défaut; sur le continent, ce sont les sociétés urbaines de consommation
qui sont en retard. Mais le jour où des fédérations se seront
solidement constituées de chaque côté, avec un organe central chargé
des opérations commerciales, il est inévitable que ces organes se rapprochent
et établissent entre eux des rapports d'affaires permanents.
Le mouvement coopératif ne peut pas être provoqué artificiellement
de haut en bas par une centralisation prématurée; il faut avant
tout que les groupes élémentaires croissent et se multiplient, pour
qu'ils deviennent capables de communiquer la vie à des groupes de
plus en plus complexes. Ainsi se forme, par la marche naturelle des
choses, un réseau entre-croisé d'associations qui se combinent, se
superposent, s'unissent par des liens contractuels, et réalisent tous
les jours un peu mieux le fédéralisme coopératif.
== Chapitre 15. Les unions professionnelles de patrons et de salariés; le contrat collectif de travail. ==
Au grand courant d'association qui transforme peu à peu la structure
des sociétés contemporaines se rattachent encore les unions
formées par les patrons et les salariés pour la défense de leurs intérêts
respectifs. Ces associations professionnelles sont loin d'avoir la même
ampleur dans tous les pays; mais partout elles naissent et s'accroissent
à la faveur des mêmes circonstances.
Dans cette voie comme dans celle de la coopération, l'Angleterre a
pris les devants, montrant par son exemple la direction que suivra
le mouvement ouvrier dans les pays de civilisation semblable. La
révolution industrielle, en effet, s'est accomplie en Angleterre bien
plus tôt qu'ailleurs. Avec la grande industrie anglaise se sont développées
les associations ouvrières pendant tout le cours du XIXème siècle,
de sorte qu'elles sont parvenues aujourd'hui, dans les principales
industries, à leur pleine maturité. Si les unions anglaises sont
encore loin d'embrasser la totalité, ou même la majorité de la classe
ouvrière, du moins leurs 2 millions de membres forment-ils un
corps nombreux et discipliné, une élite qui constitue, pour les populations
industrielles, le véritable centre d'attraction et de direction.
Dans les branches les plus importantes de la grande industrie,
mines de bouille, construction des navires, construction mécanique
et autres, les unionistes forment la majorité numérique, parfois
même la presque totalité des ouvriers de la profession.
Les unions anglaises sont plus remarquables encore par la
puissance de leur organisation et rétendue de leurs ressources que
par le nombre de leurs membres. Ce n'est pas le lieu de retracer ici
les détails de cette organisation, que des travaux de premier ordre
nous ont fait connaître. On sait que les grandes unions sont formées
de nombreux syndicats locaux amalgames, appartenant tous à un
même métier. L'administration, savante et compliquée dans les
unions les plus considérables, est confiée à des agents salariés et
permanents. A la tête de l'union, un organe commun, le comité
central exécutif, se tient en relations constantes avec les fonctionnaires
des branches locales, centralise les fonds et décide souverainement
des grèves. Les unions de métiers connexes dans une même
industrie s'amalgament aussi parfois entre elles, ou se relient les
unes aux autres par les liens plus lâches d'une fédération. Quelques-unes
de ces associations ouvrières sont colossales; la Fédération des
travailleurs de l'industrie textile compte 103 000 membres, celle des
mécaniciens et constructeurs de navires 240 000, la Fédération des
mineurs de la Grande-Bretagne 340 000. Enfin la Fédération générale
des ''Trades-Unions'' compte 403 000 membres, et les congrès annuels
réunissent les représentants de 1 300 000 unionistes.
La force du mouvement s'apprécie surtout par la continuité et la
rapidité de son cours. Depuis 10 ans, les unions se sont accrues
d'un tiers, passant de 1 500 000 à 2 millions de membres. Telle
association, celle des constructeurs de navires en fer et de chaudières, qui ne comptait pas 2000 membres en 1833, en possède
33 000 en 1890, et 48 000 en 1903; telle autre, la Société amalgamée
des mécaniciens, passe de 5 000 membres en 1881 à 68 000 en 1890.
et 93 000 en 1903; celle des charpentiers, de 618 en 1860 à 31 000
en 1890, et 71 000 actuellement, etc.
Les grandes unions anglaises, se recrutant parmi les ouvriers
qualifiés qui reçoivent de hauts salaires et possèdent généralement
de fortes qualités morales, peuvent obtenir de leurs membres des
cotisations élevées (en moyenne 0 fr. 90 par semaine). Aussi disposent-
elles de ressources importantes; la fortune des cent principales
unions atteint 114 millions de francs, et leurs recettes
annuelles s'élèvent à 50 millions. L'Union des mécaniciens, la plus
riche de toutes, possède un fonds de réserve de 15 millions et un
revenu de 8 millions; d'autres unions, parmi les mineurs, charpentiers,
employés de chemins de fer, fileurs de coton et constructeurs
de navires, ont un fonds de 5 à 9 millions et des recettes périodiques
d'une importance correspondante.
Ces ressources leur permettent non seulement de soutenir la
résistance en cas de grève, mais de distribuer régulièrement des
secours à leurs membres en cas de chômage involontaire, de maladie
et de décès. Cette destination est même devenue la principale; car
tandis que les unions, au moins celles pour lesquelles le relevé a été
fait, ne consacrent guère qu'un dixième de leurs ressources aux
grèves, elles en affectent les deux cinquièmes et souvent plus aux
secours mutuels. Les secours pour chômage involontaire, notamment,
représentent en moyenne le cinquième de leurs dépenses, et
atteignent une proportion de 40 à 50 p. 100 dans certains
syndicats.
Cet office d'assistance est aujourd'hui capital dans les grandes
unions anglaises (68 p. 100 de leurs dépenses totales), et l'on ne saurait
trop insister sur son importance pour les associations ouvrières.
Les caisses de chômage sont indispensables pour prévenir les offres
de travail au rabais et assurer par là l'observation des tarifs des
salaires syndicaux. Par-dessus tout, l'assistance mutuelle dans le
syndicat ouvrier est le seul moyen efficace de maintenir la cohésion
du groupe par la permanence des adhésions en dehors des périodes
de conflit. Le droit aux secours prévient les défections qui, partout
ailleurs, débilitent si dangereusement les syndicats ouvriers. En
Angleterre même, les unions nouvelles d'ouvriers non qualifiés, dans
lesquelles les cotisations beaucoup plus faibles ne suffisent pas à
alimenter une caisse de secours, souffrent de cette instabilité du personnel.
Les nouvelles unions de manoeuvres sont surtout des coalitions
éphémères, des syndicats de résistance qui, en dehors des
périodes de grève, ne comptent qu'un petit nombre d'adhérents
fixes. Le néo-unionisme, aux allures plus combatives, est donc
loin de présenter la même force que les anciennes unions; dans
l'évolution des associations ouvrières, l'établissement d'une cotisation
élevée en vue de l'assistance mutuelle paraît être la condition
essentielle de leur accessibilité à des formes supérieures d'organisation.
En dehors de l'Angleterre, les associations ouvrières, de formation
plus récente, sont moins nombreuses, moins riches et moins puissantes;
la plupart d'entre elles se trouvent encore au même degré de
développement que les unions anglaises de dockers et autres ouvriers
unskilled; ce sont, en général, de simples syndicats de résistance à
personnel instable, qui n'ont pas encore pu établir un service régulier
de secours pour chômage et maladie. Toutefois, depuis vingt ou
trente ans, l'impulsion est donnée dans tous les pays industriels, et
le courant syndical, sans être toujours très profond, est aujourd'hui si
rapide que les dernières statistiques connues, vite dépassées, sont
déjà surannées quand on les utilise.
C'est ainsi que, dans le petit État du Danemark, la grande masse
de la population ouvrière industrielle, les trois quarts peut-être, est
syndiquée et fortement concentrée dans une Fédération générale.
Les ''Trades-Unions'' de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande sont toutes puissantes
et favorisées par les lois sur l'arbitrage. Aux États-Unis,
2 millions de salariés au moins appartiennent à des unions, qui sont
affiliées entre elles suivant des combinaisons variées; la plupart de
ces associations, simples ou composées, forment à leur tour par leur
agglomération un groupe colossal, la Fédération américaine du travail,
qui compte 1 700 000 adhérents. L'organisation syndicale aux
États-Unis est remarquable par la discipline qu'elle a su imposer à
des éléments hétérogènes, et par l'adoption généralisée du label, désignant
aux consommateurs les marchandises fabriquées dans des
conditions de travail approuvées par les syndicats.
En Allemagne, malgré la division des forces ouvrières en syndicats
socialistes, chrétiens et libéraux, la constitution syndicale est
déjà avancée. Le nombre des ouvriers syndiqués s'élève à plus de 1 466 000, répartis entre les divers groupes suivant leurs affinités
politiques et religieuses; dans chacune des trois grandes divisions
politiques, les syndicats d'un même métier sont fédérés entre eux, et
ces unions centrales de métier forment à leur tour une fédération
générale. Ainsi les syndicats socialistes, qui sont aujourd'hui les
plus importants, comptent 1 million de membres; ils disposent d'une
recette annuelle de 25 millions de francs; ils se composent de
7 000 branches locales affiliées à 63 unions centrales de métier, dont
quelques-unes sont fortes de 78000 (mineurs), 97000 (ouvriers
du bois), 128000 (maçons), 176000 membres mémo (ouvriers desmétaux)
ils constituent par leur union la Fédération générale des
''Gewerkschaften''. Mêmes divisions en Belgique, où les syndicats
socialistes ont une prépondérance plus marquée encore 95 000 membres,
dont 48 000 ouvriers mineurs, sur un total de 132 000 syndiqués.
En France, le nombre des salariés syndiqués, depuis que la liberté
a été donnée aux associations professionnelles par la loi de 1884, est
en progression rapide, et atteint aujourd'hui 780 000; la proportion
des syndiqués sur l'ensemble des travailleurs de l'industrie et du
commerce, moins forte qu'en Angleterre et en Allemagne, s'élève
cependant à 22 p. 100, si l'on ne tient compte que des salariés
adultes du sexe masculin travaillant en dehors de leur domicile.
On compte actuellement 13 fédérations et syndicats ouvriers dont
le personnel dépasse 10 000 syndiqués. Certaines fédérations nationales
de métier ou d'industrie présentent des effectifs assez considérables
le Syndicat national des travailleurs des chemins de fer,
42000 membres; la Fédération nationale des mineurs, 48000 membres.
La centralisation se complète par la Confédération générale du
travail, où se trouvent groupés 330 000 syndiqués.
A côté des unions nationales, qui comprennent les syndicats d'un
même métier ou de métiers connexes, il existe, dans la plupart des
États, des fédérations locales entre syndicats appartenant à des
industries différentes. Ces fédérations, qui ont leur siège dans les
grandes villes et les principaux centres industriels, ne représentent
pas, comme les fédérations propres à un métier, des intérêts professionnels
nettement déterminés; aussi les ''Trades-Councils'' anglais
sont-ils loin de jouer un rôle aussi important que les ''Trades-Unions''.
Néanmoins, ces organisations locales rendent encore de grands
services à la classe-ouvrière, en inspirant aux travailleurs des différentes
professions le sentiment de la communauté d'intérêts qui les
unit, et en fournissant aux syndicats d'une même ville un local
commun pour leurs réunions et leurs services permanents, offices de
placement, secours de route, enseignement professionnel et autres.
Telle est la destination des Bourses du travail françaises, qui
comptent parmi leurs adhérents une notable fraction des travailleurs
(377 000 syndiqués et 2360 syndicats dans 114 Bourses). On retrouve
la même institution en Allemagne; ce sont les ''Gewerkschaftskartelle''
pour les syndicats socialistes (353 avec 482 000 adhérents au moins),
€t les ''Orstverbände'' pour les syndicats Hirsch-Duneker. Ce sont encore
les ''Camere del lavore'' italiennes, les Central Labour Unions américaines,
les ''Trades-Halls'' australiennes, etc. En Belgique, les syndicats
d'une même ville se trouvent compris dans des fédérations
locales plus larges, qui embrassent en même temps des mutualités,
des coopératives et associations diverses appartenant au même parti.
Enfin, dans la plupart de ces pays, les unions de métiers et Bourses
du travail se fédèrent entre elles ou se rattachent aux grandes fédérations
existantes.
Les conditions du travail, pour chaque pays, se trouvent aujourd'hui
dans l'étroite dépendance des facteurs économiques internationaux;
les salaires peuvent être déprimés par des crises de surproduction
résultant de causes extérieures les réductions de la journée de
travail et les hausses de salaires trouvent leur principal obstacle dans
la concurrence étrangère, et les résistances des ouvriers en grève
sont souvent brisées par l'introduction des travailleurs étrangers. La classe ouvrière aurait donc grand intérêt à organiser solidement des fédérations internationales. Mais les travailleurs éprouvent de
très grosses difficultés dans leurs essais d'entente internationale, et
n'ont obtenu jusqu'ici que de médiocres résultats.
On est parvenu, dans certaines professions, à réunir en congrès
périodique les délégués syndicaux des différents pays, et même à
instituer un bureau international, un secrétariat permanent qui sert
de lien entre les organisations nationales, au moins pour la correspondance,
les informations et la préparation des congrès. C'est ainsi
que la fédération internationale des mineurs, créée à Londres en 1892, tient des congrès annuels ou siègent les représentants d'un million et demi d'ouvriers mineurs d'Angleterre, d'Allemagne, d'Autriche, de France et de Belgique. Mais ces fédérations n'ont jamais été assez
fortes pour exercer une influence générale sur la production et les
salaires; elles n'ont jamais pu recueillir des ressources suffisantes
pour soutenir des grèves, ni même pour distribuer régulièrement des
secours de route. Faute de subventions importantes à fournir, les
comités permanents n'ont jamais exercé un contrôle efficace sur les
déclarations de grève, et les congrès eux-mêmes ne sont pas parvenus
à s'entendre pour les réglementer. Bref, dans aucune fédération internationale, l'organe exécutif n'a eu assez d'autorité pour imposer ses décisions, coordonner les efforts et obtenir de chaque organisation nationale l'accomplissement de ses obligations fédérales essentielles, comme l'acquittement de la cotisation proportionnelle. Tout au plus peut-on citer le secrétariat international de la typographie, établi à Berne depuis 1893, qui distribue des secours de route conformément à un règlement international et soutient certaines grèves
par des levées extraordinaires; encore s'en faut-il que le service fonctionne
avec la régularité désirable.
Plus difficile encore parait être la fédération internationale de
toutes les forces ouvrières. Sans doute, depuis la dissolution de
l'Association internationale des travailleurs, de nombreux congrès
internationaux ouvriers et socialistes se sont réunis dans différentes
capitales; mais ces assemblées passionnées et souvent tumultueuses,
dans lesquelles l'élément politique s'est toujours trouvé mêlé à l'élément
professionnel, paraissent peu propres à créer une organisation
internationale permanente d'un caractère vraiment syndical. Des
efforts faits depuis 1901 pour réunir des délégués nationaux en conférences
internationales périodiques ne semblent pas avoir donné de
résultats.
Si les efforts de la classe ouvrière pour former des fédérations
internationales n'ont pas mieux réussi jusqu'à présent, il ne faut pas
attribuer cet insuccès aux rivalités nationales, ni aux lois restrictives
de différents États européens. La véritable cause est interne; elle
réside dans la faiblesse actuelle de la plupart des organisations nationales.
Il en est des syndicats ouvriers comme des sociétés coopératives :
le mouvement, pour être fort, doit partir d'en bas, et l'édifice
ne peut se couronner par de vastes fédérations que s'il s'appuie sur
des groupes locaux solidement constitués. Les fédérations internationales
restent en l'air, tant qu'elles ne se relient pas à des fédérations
nationales puissantes, pourvues des organes permanents indispensables,
disposant de ressources abondantes, capables de faire
elles-mêmes les principaux sacrifices et d'imposer le respect de leurs
règlements dans les grèves de leurs propres membres.
Tandis que les salariés s'organisaient pour obtenir des salaires plus
élevés et des journées plus courtes, les patrons recouraient eux-mêmes
à l'association pour la défense de leurs intérêts comme employeurs.
Toutefois, le mouvement a été moins rapide et moins net de leur
côté. Il a toujours été plus facile aux entrepreneurs, qui sont en
petit nombre, de former entre eux des coalitions tacites contre les
prétentions de leurs ouvriers, sans instituer à cet effet des associations
permanentes et publiques. En outre, il a toujours existé de
nombreuses associations patronales d'un caractère plus général; à
toute époque, les entrepreneurs d'une même profession industrielle
ou commerciale, ou de professions diverses, se sont groupés pour
exercer une influence sur la législation, obtenir certains tarifs de
douane ou de transport, provoquer la création de voies de communication,
organiser l'exportation, protéger la propriété industrielle,
pratiquer l'assurance et prévenir les accidents, etc. Ces sociétés
devaient naturellement, à l'occasion, se transformer en groupes de
résistance. Des patrons habitués à se rencontrer dans une association
déjà existante, fût-ce pour un autre objet, arrivent facilement à
s'entendre en cas de conflit menaçant ou déclarés avec leurs employés. Des listes circulent, et d'un commun accord on exclut des ateliers les promoteurs des coalitions ouvrières. Une maison est-elle mise
à l'index? Les autres lui prêtent leur concours pour l'aider à exécuter
ses contrats de livraison; bien plus, elles épousent sa cause, et
ferment leurs portes toutes ensemble pour déjouer la manoeuvre de
la grève par échelons.
Mais à côté de ces associations industrielles et commerciales d'un
caractère général, les patrons ont fondé aussi des ligues et syndicats
plus spécialement adaptés à la lutte ou à l'entretien de rapports
réguliers avec leurs ouvriers. L'organisation patronale est la contrepartie
nécessaire de l'organisation ouvrière; c'est donc dans les pays
où les unions ouvrières sont les plus fortes, comme l'Angleterre,
que se rencontrent aussi les ligues patronales les mieux constituées.
Aux États-Unis, certaines associations patronales dictent leurs conditions
aux ouvriers et détiennent le service du placement. En
Allemagne, les ''Unternehmerverbände'' allouent des indemnités aux
maisons atteintes par une grève, et décrètent au besoin le lock-out.
En France, des syndicats mixtes, comprenant à la fois des patrons
et ouvriers d'une industrie régionale, ont été créés, sous l'influence
des idées religieuses, dans le but de prévenir les antagonismes
et de réaliser l'union des classes par une association commune.
Mais ces syndicats semblent être plutôt des oeuvres de patronage
et d'assistance mutuelle que des cadres professionnels permettant
aux ouvriers de débattre leurs intérêts avec les patrons sur un pied
d'équilibre, et de conclure des accords collectifs sur les questions de
salaires et de travail. Le mouvement est d'ailleurs limité et en décroissance.
Quant aux syndicats ouvriers dits indépendants, ou syndicats
jaunes, qui s'élèvent dans certaines régions industrielles contre les
unions ouvrières combatives, il est parfois difficile d'en apprécier
exactement le caractère. Certains d'entre eux paraissent n'être que
des créations artificielles, des contre-syndicats suscités et subventionnés
par les patrons pour faire échec aux véritables syndicats
ouvriers; telle est, dit-on, en Angleterre, la ''Free Labour Association''
dont la véritable fonction consisterait à rassembler des éléments
flottants sur le marché du travail pour les diriger vers les maisons
victimes d'une grève. Si l'organisation est factice et sans racines
dans la classe ouvrière, elle ne peut être de longue durée. Sans doute,
des associations indépendantes qui se forment en dehors de la fédération
ouvrière la plus militante et ne veulent pas s'y inféoder
peuvent avoir néanmoins un caractère réellement ouvrier; en Allemagne,
en Belgique et ailleurs, les syndicats ouvriers se divisent en
plusieurs courants et n'obéissent pas tous à un même mot d'ordre.
Ils représentent tous cependant les vrais intérêts ouvriers, et savent,
dans les circonstances graves où ces intérêts sont engagés, marcher
à l'unisson; ils suivent une marche parallèle sur les questions professionnelles;
aucun d'eux ne consentirait à fournir des remplaçants
pour faire échouer une grève entreprise par une organisation rivale.
Ainsi, dans la grande grève des mineurs de Westphalie en 1905,
tous les syndicats ouvriers, aussi bien chrétiens et libéraux que
socialistes, ont marché d'accord. L'épreuve est décisive, et permet de
distinguer les véritables syndicats ouvriers indépendants des organes
qui sont alimentés pour trahir la cause ouvrière.
Bien que l'appareil des unions et fédérations ouvrières se présente
sous un aspect déjà imposant, il est encore de création trop récente
dans la plupart des pays pour ne pas avoir ses faiblesses.
Certaines catégories importantes de salariés échappent à peu près
complètement à l'action syndicale. Les simples manoeuvres, les
déchargeurs et les matelots, malgré la modicité de leurs ressources,
commencent à entrer dans le mouvement; mais les femmes, les
ouvriers à domicile et les ouvriers agricoles y sont restés généralement
étrangers.
Pour les femmes, il est rare qu'elles forment des syndicats distincts,
ou même qu'elles entrent dans les syndicats ouvriers; en
dehors des syndicats de l'industrie textile, où elles figurent d'ailleurs
en nombre relativement restreint, même en Angleterre, leur participation
est assez faible.
Chez les travailleurs à domicile, les unions sont également difficiles
à constituer, à cause de leur faiblesse et de leur dispersion. On
cite bien quelques grèves parmi les tailleurs des grandes villes, et
même chez certains ouvriers disséminés à la campagne tels que les
rubaniers de la région de Saint-Étienne mais les associations
fortes et durables, comme celle des ouvriers gantiers de Bruxelles,
sont infiniment rares dans l'industrie à domicile.
Pour des raisons analogues, les ouvriers agricoles sont encore
inorganisés. Les domestiques à l'année, logés et nourris à la ferme,
vivant rapprochés de leur employeur, dans une situation à la fois
stable et dépendante, n'ont ni le moyen, ni généralement la pensée
de s'associer pour défendre leurs intérêts collectifs; et les journaliers
eux-mêmes n'ont guère l'occasion de se réunir par grandes masses
et de se concerter. En France, les jardiniers, les bûcherons et les
ouvriers de la viticulture sont les seuls qui aient tenté de se grouper;
encore l'initiative est-elle partie des Bourses du travail urbaines,
tant pour l'organisation des ouvriers vignerons du Languedoc que
pour celle des bûcherons du Cher depuis 1899. Des grèves morcelées,
dues à l'insuffisance des salaires, ont éclaté chez les bûcherons en 1891,
chez les vignerons en 1903-1904; dans les deux cas, grèves et syndicats
n'ont été possibles qu'à cause de l'existence indépendante de
ces ouvriers et de la nature particulière de leur travail, qui les
réunit par groupes sur les lieux d'opération et d'embauchage. En
Angleterre, où la grande culture capitaliste semble offrir des conditions
favorables à l'association des salariés, les unions d'ouvriers
agricoles, après un développement éphémère provoqué par l'ardente
propagande de Joseph Arch, sont tombées dans le néant (1 800 membres
en 1900). Il faut un régime de la propriété foncière bien oppressif,
et des souffrances bien vives chez les travailleurs de la terre pour
qu'une grève éclate parmi eux. Encore la grève ne suppose-t-elle pas
nécessairement l'existence du syndicat. Des deux grandes agitations
agraires qui ont soulevé les journaliers agricoles dans ces dernières
années, celle d'Italie en 1901-1902 et celle de la Galicie orientale
en 1902, la première seule s'appuyait sur une organisation syndicale
permanente.
Dans la grande industrie elle-même, les ouvriers syndiqués ne
sont encore qu'une minorité. Cette minorité, il est vrai, peut avoir
une importance prépondérante si elle forme un groupe cohérent,
riche et discipliné. Mais, sur le continent, beaucoup de syndicats ne
sont guère qu'un assemblage d'éléments instables autour d'un noyau
d'hommes fidèles et dévoués, une union précaire et dénuée de ressources
plutôt qu'une corporation solidement assise; il y manque
l'esprit de discipline et de solidarité, la pratique des hautes cotisations
régulièrement acquittées, les méthodes d'administration qui
ont porté si haut la puissance des unions anglaises.
Ces lacunes et ces faiblesses ne peuvent être contestées; mais elles
sont inévitables dans un mouvement qui est encore à ses débuts
partout ailleurs qu'en Angleterre; et s'il y a lieu de s'étonner, c'est
plutôt de la force qu'il a prise si rapidement que des infirmités
qui l'accompagnent. Au point de vue du nombre, la croissance des
syndicats ouvriers a pris une allure accélérée depuis une vingtaine
d'années. Entre 1890 et 1904, le nombre des ouvriers syndiqués a
passé, en chiffres ronds, de 1 million et demi à 2 millions en Angleterre,
de 140 000 à 800 000 en France, de 350 000 à 1 500 000 en
Allemagne, de 800 000 à 2000 000 aux États-Unis; et si nous possédions
des chiffres pour l'Australasie et le Danemark, la progression
nous y apparaîtrait sans doute aussi forte. Dans certaines professions,
industrie houillère, typographie et quelques autres, les associations
ouvrières s'étendent à la majorité, ou même, en Angleterre
et aux États-Unis, à l'ensemble des ouvriers de la profession.
Au point de vue des méthodes administratives et financières, il
semble aussi que l'exemple des unions anglaises commence à porter
ses fruits. Certains syndicats, en Allemagne, en Belgique et en
France, ont senti la nécessité de fortifier l'autorité du comité central,
et d'assurer la continuité de la direction en rétribuant convenablement
leurs agents et en prolongeant leurs pouvoirs. Ils se rendent
compte, en même temps, que c'est par des cotisations élevées, donnant
droit à des allocations de chômage et de maladie, qu'un syndicat
parvient le mieux à retenir ses membres et à grossir leur nombre.
Les unions américaines sont largement entrées dans cette voie
depuis 1880; ainsi les unions des typographes, des cigariers, des
machinistes et chauffeurs, dépensent ensemble 5 millions de francs
par an pour les secours. Les syndicats socialistes allemands ont
presque tous haussé leur cotisation depuis une dizaine d'années, et
ils affectent aujourd'hui plus du tiers de leurs ressources à l'assistance
mutuelle. Les syndicats autrichiens distribuent, de leur côté,
des secours de chômage importants. En France, les caisses de
secours syndicales, encore médiocrement alimentées, il est vrai, sont
assez nombreuses dans certaines professions telles que la typographie,
l'industrie des métaux et celle du vêtement. Les mineurs
belges n'ont pu reconstituer leurs syndicats en décadence qu'en
majorant la cotisation; la tendance en Belgique est de donner aux
unions ouvrières, comme en Angleterre, la double fonction de résistance
et de mutualité; là où jadis on ne parvenait plus même à
recouvrer des cotisations de cinq ou dix centimes par mois, on
perçoit aujourd'hui sans difficulté des contributions mensuelles de
1 franc, 2 francs et même plus. La hausse des salaires, qui parait
être la conséquence naturelle des progrès de la production dans la
grande industrie mécanique, permet aux associations ouvrières
d'exiger de leurs membres des impositions d'une importance croissante
et par un effet en retour, l'accroissement de leurs ressources
permet aux syndicats d'accélérer le mouvement de hausse des
salaires.
Ainsi donc, dans tous les pays industriels, les syndicats ouvriers
parcourent les mêmes étapes que l'unionisme anglais. Le monde du
travail tend partout à s'organiser et à prendre une conscience collective :
le courant est universel, irrésistible, il surmonte tous les obstacles,
non seulement la faible digue des restrictions légales ou des
tracasseries judiciaires, mais même l'entrave autrement sérieuse des
antagonismes politiques, religieux et nationaux. A un phénomène
aussi général doit correspondre une cause également générale
d'ordre économique; cette cause ne peut être que la transformation
industrielle subie par les pays civilisés dans le cours du XIXème siècle.
Serait-ce donc, comme on l'a maintes fois répété, la machine qui
aurait créé cet état de choses? Il est incontestable que la machine y
a beaucoup contribué, en précipitant la concentration des masses
ouvrières autour des moteurs mécaniques. Par ailleurs, le machinisme
a exercé une influence profonde sur l'esprit des associations
ouvrières. En révolutionnant les anciennes formes de la production,
et en ouvrant l'accès des métiers aux faibles et aux ouvriers non
exercés, le machinisme, partout où il a dominé le travail, a ruiné
les antiques prétentions des corporations ouvrières au monopole de
leur métier. Les traces de l'ancien esprit particulariste, les exigences
relatives à la limitation des apprentis, l'hostilité contre les machines,
les conflits avec d'autres associations ouvrières au sujet du droit au
métier, n'apparaissent plus que dans les professions où la machine
n'a pas encore accompli son oeuvre révolutionnaire.
Mais, en y regardant de plus près, les meilleurs observateurs ont
reconnu que la concentration des forces ouvrières était moins une
conséquence du machinisme en particulier que du régime capitaliste
dans son ensemble.
Le capitalisme, en détruisant le régime du petit atelier et en
agglomérant les travailleurs dans les manufactures dès avant l'introduction
du machinisme, a disjoint les éléments réunis dans la
corporation d'autrefois, et opposé aux chefs d'industrie une armée
sans cesse grossissante de travailleurs salariés, destinés à rester
tels, et conscients de leurs intérêts de classe. Est-ce nécessairement
la guerre de classes qui doit sortir de cette division? C'est une question
à réserver; mais il résulte au moins de cet état de fait une opposition d'intérêts qui détermine des groupements séparés.
En même temps que les entreprises se concentraient, les obstacles à
la concurrence intérieure et extérieure disparaissaient ou s'abaissaient
par l'abolition des règles restrictives du système corporatif, par la
suppression des douanes intérieures et la réduction des droits prohibitifs,
et surtout par le progrès des transports. Sous la pression d'une
concurrence sans frein, et vis-à-vis d'une clientèle toujours en quête
des prix les plus bas, les chefs d'industrie ont dû peser sur les
salaires, dans des conditions d'autant plus fâcheuses pour les travailleurs
que des perfectionnements mécaniques incessants soumettaient
les ouvriers de métier à la concurrence des travailleurs faibles et sans
apprentissage.
Ainsi les deux facteurs nouveaux de la société économique, concentration
et concurrence, agissaient dans le même sens pour provoquer
la formation des associations ouvrières, puisqu'ils avaient ce
double effet de faciliter l'entente des salariés en les réunissant par
masses, et de rendre cette entente plus nécessaire que jamais pour la
défense de leur étalon de vie menacé par la concurrence.
Par le fait de cette évolution économique, l'individualisme atomique
a fait son temps; l'isolement individuel a dû cesser en même
temps que la pulvérisation des entreprises; la centralisation industrielle
appelait nécessairement la coalition ouvrière. Dans un état
développé de la grande industrie, la position est trop inégale pour
l'ouvrier isolé vis-à-vis du patron; les parties en présence, dans la
discussion du salaire et des autres clauses du contrat, sont en réalité
le capital et le travail; non pas le patron et son ouvrier, non pas
même un patron et l'ensemble de ses ouvriers, mais plutôt l'ensemble
des patrons d'une même industrie régionale ou nationale et l'ensemble
des ouvriers de la profession.
Plus les marchés s'élargissent par le progrès des communications,
plus s'étendent les rapports de concurrence et les connexités industrielles,
et plus s'impose aux salariés la nécessité d'agrandir la sphère
de leurs unions pour suivre le mouvement d'extension des solidarités
économiques. Aussi voit-on les syndicats locaux s'amalgamer, se
relier aux syndicats de métiers connexes ou d'industries différentes,
se former en fédérations régionales et nationales, et même ébaucher
aujourd'hui des fédérations internationales.
C'est au prix de luttes douloureuses et d'efforts incessants que la
classe ouvrière parvient à réaliser les formes de concentration qui
sont en harmonie avec le développement industriel. Le malaise dont
souffrent les États modernes tient en grande partie à la survivance
des rapports individuels de l'ancien régime économique, qui sont
incompatibles avec l'état nouveau de la grande industrie moderne.
Car l'évolution capitaliste des entreprises précède toujours celle des
unions professionnelles; l'adaptation ne se fait qu'à la longue, et les
métamorphoses se suivent à distance dans les deux séries.
Lorsque la production capitaliste s'établit dans un pays, elle
trouve en face d'elle une population ouvrière généralement ignorante
et complètement inorganisée. Le travail subit alors toutes
les capitulations que le capital lui impose, jusqu'à l'extrême limite
d'un minimum nécessaire à l'entretien de la vie physiologique. De
loin en loin, dans ces milieux de prolétaires misérables agglomérés sur
un même point par les nouvelles formes de la production, des grèves
éclatent, soulèvements spasmodiques, révoltes de la faim marquées
par des attentats sanglants, réprimées par la violence et suivies d'affaissements
plus profonds.
Tel, en Angleterre, avant l'abrogation des lois contre les coalitions
en 1824-1825, et même jusqu'en 1842, l'état insurrectionnel de la
classe ouvrière réduite à la misère par un capitalisme sans contrepoids.
Conspirations, meurtres, bris de machines, terrorisme des
sociétés secrètes, répression aussi impuissante qu'impitoyable, ce fut
vraiment pour l'Angleterre une période d'anarchie sociale, résultant
d'un désaccord prolongé entre l'état centralisé de l'industrie et
l'état inorganique des classes ouvrières abandonnées par la législation;
les ouvriers étaient restés, suivant les expressions de M. et
Mme Webb, "les serfs batailleurs à demi émancipés de 1823".
De cette décomposition primitive devait sortir, en Angleterre, l'ordre
unioniste contemporain; mais, aujourd'hui encore, nous retrouvons
les mêmes traits dans les insurrections anarchistes de la Catalogne,
et, à certains égards, dans les séditions agraires de l'Ukraine et de
la Sicile.
Lorsque les associations ouvrières commencent à se former, elles
ont une tendance, dans beaucoup de pays, à comprendre tous les
salariés sans distinction de métier, et à poursuivre des fins idéalistes
de transformation sociale. Il en fut ainsi, en Angleterre, de l'Association
nationale de 1830 et de la ''Grand National Trades-Union'',
fondée en 1834 sous l'influence de Robert Owen; ainsi encore du
GEwerkschaftsbund crée à Berlin en 1868 par Schweitzer, et même,
à une époque plus récente, de l'Ordre des Chevaliers du travail
aux États-Unis. Les associations ouvrières ne tardent pas d'ailleurs
à s'établir sur la base plus solide du métier, dans le but de défendre
leurs intérêts professionnels; mais longtemps encore le mouvement
syndical reste lié au mouvement politique, sans être considéré comme
ayant sa fin propre et indépendante.
Longues et difficiles sont ensuite les étapes à parcourir avant d'arriver
à une coordination durable des forces individuelles. A ses
débuts, dans une population ouvrière amorphe et dénuée de l'esprit
de solidarité, le syndicat se confond presque avec la coalition éphémère
de la grève; c'est une ébauche d'association, groupe instable
qui se gonfle au moment de la lutte pour se réduire aussitôt après à
un mince noyau d'adhérents fidèles, sans fonds de caisse alimenté
par des cotisations suffisantes et régulières. II est toujours possible
de provoquer, par des paroles ardentes, un mouvement convulsif
chez des hommes qui souffrent; un concert permanent, impliquant
des sacrifices à longue portée, ne peut être que le fruit d'une éducation
prolongée.
Tant que les associations ouvrières sont aussi faibles, les relations
entre employeurs et salariés restent nécessairement individuelles.
Les patrons, dont l'éducation économique est aussi incomplète que
celle de leurs ouvriers, sont imbus de l'idée que toute intervention
du syndicat dans la discussion des salaires serait une usurpation sur
leurs pouvoirs de direction et une atteinte intolérable à leur autorité.
D'ailleurs, le syndicat n'est encore qu'une minorité de militants ou
une agglomération passagère, menée par des hommes remuants et
énergiques, mais souvent exaltés par les souffrances et les rancunes,
ignorants des conditions industrielles, parfois même étrangers à la
profession, à cause de l'ostracisme dont les chefs d'établissement
frappent les ouvriers coupables d'une initiative syndicale. Les
patrons refusent donc de reconnaître le syndicat et d'entrer en pourparlers
avec ses délégués; ils s'obstinent dans leur prétention de ne
discuter qu'avec leurs ouvriers pris individuellement; ils luttent
pour briser le syndicat, excluant les chefs de leurs ateliers, organisant
contre eux le boycottage des listes noires, obligeant même
parfois leurs ouvriers à se démettre de l'association. Comme ils ne
rencontrent pas de résistance sérieuse dans leur personnel, ils ne
savent réduire les frais qu'aux dépens de la main-d'oeuvre. Nul effort
pour sortir de la routine et renouveler l'outillage; l'exploitation des
forces de travail à bon marché permet de soutenir la concurrence
sans s'imposer les frais d'un matériel perfectionné.
A cette phase du mouvement ouvrier, la résistance à la pression
patronale affecte volontiers la forme sournoise du «bousillâmes ou
«sabotage » individuel; et lorsqu'elle se traduit par un soulèvement
collectif, la grève, sans être nécessairement violente et insurrectionnelle,
reste encore tumultueuse et chaotique. Au lieu d'être décidée
après mûre réflexion par les syndicats, elle éclate d'une façon impulsive,
et se propage par entraînement ou par crainte devant les
injonctions de bandes anonymes. Les grévistes ne savent ni choisir
le moment où les circonstances économiques sont favorables, ni présenter
un programme de revendications précises. De leur côté, les
patrons luttent isolément, et tentent d'obtenir la reprise du travail
par des concessions individuelles. Satisfait d'un avantage souvent
apparent, le personnel d'un établissement cesse la grève, sans songer
à stipuler des garanties pour l'observation des conditions mal définies
qui lui sont faites verbalement, tandis que les autres ouvriers de la
même industrie, affaiblis par cette défection ou entrés plus tard dans
la lutte, sont obligés de se soumettre sans conditions. Dans ces mouvements
spontanés, nulle pensée directrice et nul plan d'ensemble
des chefs improvisés, incapables d'imposer une ligne uniforme, un
plan raisonné d'attaque et de défense, doivent céder aux mouvements
irréfléchis de la foule. Aussi les quelques avantages qui ont pu être
obtenus par surprise s'émiettent-ils au jour le jour sous l'action de
la concurrence que les travailleurs se font à eux-mêmes, lorsque la
période de fièvre est passée les grèves partielles se multiplient et se
renouvellent à bref délai, perpétuant l'état d'instabilité dans lequel
se débat l'industrie à cette phase d'associations rudimentaires.
C'est l'histoire des rapports du capital et du travail dans la plupart
des métiers de l'Europe continentale. Cette période chaotique a
pu prendre fin dans les pays dont l'évolution industrielle est la plus
avancée; elle est moins prolongée chez certains peuples que chez
d'autres, grâce à des qualités de race particulières et à diverses circonstances;
mais aucun peuple ne peut la franchir sans s'y arrêter, parce
que nulle population ouvrière ne peut passer brusquement de la
misère et de l'abaissement à la maturité. Il faut que le syndicat sorte
de la grève et se fortifie par de longues épreuves, avant de devenir
l'union résistante qui représente réellement le travail vis-à-vis du
capital.
Lorsque les associations ouvrières sont puissantes par le nombre
de leurs adhérents, la permanence de leur personnel et l'ampleur de
leurs ressources, elles n'ont plus besoin de lutter pour l'existence,
et savent se faire reconnaître comme une représentation sérieuse
et durable des travailleurs. Sous la direction de chefs expérimentés,
exactement renseignés sur l'état du marché et soucieux de leur responsabilité,
hostiles à toute aventure dans laquelle les fonds sociaux
seraient inutilement compromis, les associations n'engagent la lutte
qu'à bon escient. Les statuts d'un syndicat national centralisé ne
permettent une grève locale que si elle a été autorisée par le comité
central, après épuisement des moyens ordinaires de conciliation. Les
grèves sont donc plus rares et plus pacifiques; mais elles sont aussi
plus étendues et plus prolongées, se propageant chez tous les ouvriers
d'une même industrie et des industries connexes, et se poursuivant
pendant de longues périodes grâce aux ressources considérables des
deux parties.
Vis-à-vis des unions ouvrières, les patrons doivent à leur tour
constituer des associations de même nature. Entre les deux groupes
peuvent alors intervenir des accords, de véritables traités réglant
pour l'avenir les conditions du travail. D'abord conclues par des
négociateurs improvisés ou des arbitres de circonstance pour prévenir
un conflit menaçant ou terminer une grève, ces conventions
finissent par entrer dans la pratique courante de l'industrie. Des
organes permanents, des comités mixtes ou séparés, composés de
délégués des deux parties, sont établis pour débattre et arrêter,
avant toute cessation de travail, les clauses du contrat; parfois même,
un arbitre est désigné à l'avance pour le cas où les plénipotentiaires
siégeant dans le comité ne parviendraient pas à s'entendre. Le contrat,
valable pour tous les établissements d'une même industrie
dans une région déterminée, porte non seulement sur les salaires,
mais sur la durée du travail et les conditions accessoires de sa prestation.
Il établit des tarifs minima de salaires au temps et aux pièces
communs à toute L'industrie, ou des tarifs types destinés à servir
de base aux conventions particulières des groupes locaux. Il fixe la
période de validité, prévoit les délais de dénonciation, et remet à des
experts-arbitres le soin de trancher les difficultés d'application et
d'interprétation qui pourraient provoquer des contestations individuelles
ou collectives pendant la période d'exécution.
Enfin il interdit, bien entendu, l'emploi de travailleurs quelconques, même non
syndiqués, dans des conditions inférieures à celles de la convention,
et il établit des garanties d'exécution particulières, telles que
le dépôt d'une somme d'argent qui répond de l'observation des engagements
réciproques.
Tel est le contrat de travail collectif, par opposition au contrat
individuel. C'est le seul mode de relations entre employeurs et salariés
qui soit en harmonie avec les nouvelles formes de la production
capitaliste, et qui résolve les contradictions inhérentes au contrat
individuel dans un régime de grande production. Aux salariés, il
permet de traiter sur le pied d'égalité avec les acheteurs de leur force
de travail, comme pourraient le faire des vendeurs de matières premières.
Au lieu que leur faculté intégrale de travail et leur personnalité
tout entière soient livrées à la discrétion de l'employeur par
l'imprécision d'un accord verbal et individuel, les prestations de
services qu'ils s'engagent à fournir en échange d'un salaire déterminé
sont limitées par les clauses précises du contrat collectif.
Aux chefs d'entreprise, ce régime assure des conditions stables pendant
la durée d'application du contrat, et confère les plus solides
garanties contre les malfaçons volontaires et les grèves inopinées.
Aux uns et aux autres, il fixe une règle commune qui s'applique à
toute l'industrie, et donne un moyen de défense contre les rabais de
la concurrence.
Un régime contractuel aussi régulier suppose nécessairement une
organisation corporative très forte, aussi bien du côté des patrons
que des ouvriers. Car il faut que les unions soient assez riches pour
répondre sur leur caisse de l'exécution du contrat; il faut surtout
que les représentants des parties aient assez d'autorité, chacun dans
leur groupe, pour imposer à tous les membres de la profession,
syndiqués et même non syndiqués, l'observation des décisions prises
et le respect des conventions arrêtées.
A cet égard, l'arrangement direct entre les parties est bien supérieur
à l'arbitrage. Les décisions d'un arbitre de circonstance ou
d'une cour d'arbitrage officielle ne sauraient avoir qu'une autorité
purement morale, à la merci du caprice des intéressés, sous la seule
sanction de l'opinion publique. La conciliation elle-même n'est réellement
efficace que dans certaines conditions. Des comités officiels
de conciliation qui se bornent à rapprocher les parties, et même des
comités mixtes qui émanent d'elles, mais sont élus au cours d'un
conflit par la foule inorganisée, ne sauraient jouer le même rôle ni exercer la meme autorité que des comités permanents, délégués par des associations patronales et ouvrières puissamment constituées.
Il faut que le syndicat patronal représente la majorité des intérêts patronaux. Il faut aussi que l'union ouvrière comprenne la majorité des ouvriers de la profession , et qu'elle ait assez de force, par ses offres de placement, ses secours de routes et ses caisses de chômage, pour controler facilement les embauchages individuels. Tant que les patrons et ouvriers "cotoyeurs" restent capables de proposer ou d'accepter des conditions de travail inférieures à celles de la convention syndicale, la pratique du contrat collectif est impossible.
Aussi n'est-elle entrée dans les moeurs que chez des populations tres avancées appartenant à la grande industrie. L'Angleterre, pourvue d'ancienne date de ces rouages corporatifs qui font désormais partie de sa constitution sociale, est le pays d'élection des comités permanents de conciliation et du contrat collectif de travail; c'est chez elle que l'institution a pris naissance par l'initiative de M. Mundella en 1862 , dans la bonneterie de Nottingham.
En Angleterre, dans les métiers où les unions patronales et ouvrières sont fortes, nul ne peut exercer une profession s'il ne se
soumet à la règle commune établie par contrat; il y a même des industries où les unions ouvrières, comprenant l'immense majorité des ouvriers, ont assez d'empire pour exclure du métier tout ouvrier
qui n'adhère pas à l'union ou n'acquitte pas régulièrement ses cotisations. Chez les ouvriers du fer et de l'acier, mécaniciens, constructeurs de chaudières et de navires en fer, chez les mineurs, les ouvriers du coton et les tullistes, dans l'industrie du bâtiment, dans la cordonnerie mécanique, la poterie, la brasserie et d'autres industries encore, c'est le système du contrat collectif qui domine et régit les rapports du capital et du travail. Dans quelques-unes de ces professions, il existe et fonctionne régulièrement depuis vingt-cinq ans, sans que les changements incessants opérés dans le machinisme soient venus l'entraver ou l'altérer.
Les classes ouvrières sont donc parvenues en Angleterre, dans les métiers organisés, à conquérir leur indépendance et à faire reconnaitre
leurs droits comme collectivités. Et loin que cette politique ait avivé
la guerre du capital et du travail, elle a contribué au contraire à
écarter bien des causes de conflit. La pratique habituelle du contrat
collectif dans la grande industrie a fait pénétrer la conciliation dans
les moeurs; elle a fait naitre des organes qui, s'ils ne peuvent pas
toujours prévenir les conflits, sont du moins à la disposition des
parties pour les résoudre quand ils ont éclaté. Aussi les grèves
décroissent-elles en nombre et en importance globale. Si l'on compare
les moyennes annuelles des périodes 1891-95 et 1901-1904, on
voit le nombre des conflits descendre de 813 à 417, celui des travailleurs
atteints par la grève de 370 000 à 138 000, et celui des journées
de chômage de 14 millions à 3 millions; à la fin de la seconde
période, la dégression est encore plus sensible. Tout au contraire, en
France, les grèves s'accroissent en nombre et en importance totale,
suivant une progression particulièrement rapide dans ces dernières
années. Il n'est pas déraisonnable d'attribuer en grande partie cette
différence à celle des organisations professionnelles.
Ce n'est pas à dire qu'en Angleterre même, tout soit parfait dans
les relations entre employeurs et salariés, ni que les unions ouvrières
échappent aux accusations d'adversaires passionnés; il est inévitable
qu'il se produise, à certaines époques de crise ou simplement de
stagnation économique, des retours offensifs de l'ancien esprit
patronal. Mais il faut rendre cette justice à l'unionisme anglais
qu'il remplit virilement sa tâche, avec fermeté et modération, et qu'il
a la gloire de montrer à tous les peuples la voie par laquelle des
classes ouvrières parvenues à un niveau élevé de caractère et de
moralité peuvent réaliser pacifiquement la démocratie industrielle.
La méthode du contrat collectif, si largement pratiquée dans la
grande industrie anglaise, reçoit également des applications fréquentes
aux États-Unis depuis quelques années. On la signale notamment
dans la construction des machines et la métallurgie, où le
système d'une échelle mobile des salaires a été essayé dès 1865 dans
les mines, dans l'industrie du bâtiment depuis la grève de Chicago
en 1900; dans l'industrie du coton, la verrerie, la cordonnerie mécanique,
etc. En Australie et en Nouvelle Zélande, le régime du
contrat collectif s'est généralisé, sous l'influence des grandes unions
ouvrières et de la législation sur l'arbitrage obligatoire.
Mais, dans la plupart des autres pays, le contrat collectif n'a été
pratiqué que d'une façon tout à fait exceptionnelle et incomplète. En
France, on a quelques exemples de conventions établies par l'arbitrage
d'un tiers à l'occasion d'un conflit. Les tullistes de Calais et
les mineurs du Pas-de-Calais ont même, à diverses reprises, conclu
directement des accords avec les représentants des patrons; mais il
n'est pas sorti de ces accords l'institution de comités permanents de
conciliation. A l'inverse, les conseils d'usine, que l'on rencontre
dans certains établissements de France, de Belgique, d'Allemagne et
d'Autriche, sont bien des organes fixes de conciliation, des "chambres
d'explication" composées de délégués du patron et des ouvriers;
ils ont bien pour fonction d'aplanir les différends individuels, et
même de conclure des accords collectifs pour l'avenir; mais ils sont
particuliers à un établissement, et ne peuvent que difficilement
régler les questions de salaires, parce que les salaires sont liés aux
conditions générales de la concurrence. Quant aux conseils syndicaux
institués dans les syndicats mixtes du Nord et du Pas-de-Calais, ils
ne semblent pas faits pour discuter et conclure des conventions collectives.
En Allemagne, la méthode du contrat collectif s'est introduite
dans quelques industries locales. Il est même remarquable que le
Congrès général des ''Gewerkschaften'' socialistes réuni à Francfort en
1899 a voté une résolution favorable aux conventions établissant des
tarifs communs.
En comparant ces résultats, on est tenté de croire que l'état
d'équilibre et de paix industrielle réalisé par le contrat collectif est
un régime propre aux pays anglo-saxons, et qu'il a peu de chances
de s'acclimater ailleurs. Il est possible, en effet, que le succès des
unions anglaises, américaines et australiennes s'explique en grande
partie par le caractère particulier des ouvriers anglo-saxons. Toutefois,
il faut noter que le pays du continent européen où les associations
ouvrières sont les plus fortes, le Danemark, est celui, dit-on, où
le contrat collectif s'est le mieux établi. Il est également remarquable
que les typographes, dans tous les pays avancés, pratiquent le
système des ententes; ils concluent avec les patrons des accords sur
les tarifs de salaires et les délais de dénonciation, et établissent des
organes permanents de conciliation. Ce n'est pas seulement en
Angleterre et aux États-Unis que les imprimeurs recourent à ces
procédés; c'est aussi en Allemagne, où le tarif commun s'appliquait,
en 1901, dans 3372 maisons employant 34000 ouvriers; c'est encore
en Autriche, en Belgique, et dans une certaine mesure en France.
Or, les typographes comptent certainement parmi les ouvriers les
plus intelligents, les plus instruits et les mieux payés; presque partout,
leur profession est celle où l'on relève la plus forte proportion
de syndiqués, et leurs corporations sont les plus riches et les mieux
organisées. Ils sont donc, en tout pays, les pionniers de l'idée nouvelle,
et tout porte à croire que le régime qu'ils ont su établir dans
leurs rapports avec le patronat s'étendra, sans distinction de race,
aux diverses couches de la classe ouvrière à mesure qu'elles atteindront
le même niveau de culture.
==Chapitre 16 L'extension du rôle économique de l'État et des municipalités.==
Loin que le progrès de la civilisation ait eu pour conséquence,
comme le pensait Guizot, d'amener peu à peu l'État à donner sa
démission, il est évident que l'État se trouve conduit de nos jours à
étendre son rôle bien au delà des fonctions essentielles de sécurité,
et à s'immiscer plus activement que jamais dans le domaine économique.
Les Etats modernes sont des communautés économiques en même
temps que des unités politiques; les intérêts matériels y ont pris
trop d'importance pour que l'État ait pu s'en désintéresser. Un instant
déssaisi sous l'empire de la doctrine du laisser-faire, il a dû
sortir de son inaction et intervenir sous les formes les plus variées.
Les municipalités, à leur tour, ont entrepris de gérer des services
lucratifs; elles ont donné, dans certains pays, un vif élan au
socialisme municipal. Il résulte de cette double tendance que les
corps politiques, depuis la grande collectivité nationale jusqu'aux
simples communes, sont devenus des organes essentiels de l'économie
sociale.
Ce mouvement d'extension de l'État et des communes, comme le
mouvement d'association lui-même, est un mode particulier du
développement des formes de la vie collective; c'est un phénomène
d'intégration du même ordre, qui mérite au même titre d'être étudié
parmi les faits caractéristiques de l'évolution économique.
L'État se borne souvent à protéger ou contrôler les activités
individuelles dans la production et les échanges; il intervient alors
comme puissance publique, pour ordonner, permettre, interdire,
réprimer, accorder des privilèges et des droits protecteurs, ou bien
comme trésor public pour fournir des subsides. Mais sur certains
points, l'État a été plus loin: il s'est substitué aux individus en se
faisant entrepreneur d'industrie, de transport et autres services; il
s'est chargé lui-même de certaines exploitations en qualité de personne
privée, et les communes ont développé leurs services dans le
même sens. C'est ce mouvement que je voudrais retracer sous ses
différentes formes.
===Section 1. Protection et contrôle.===
Il ne saurait être question de dresser ici une nomenclature, ni
d'entreprendre une étude des cas si multiples dans lesquels l'État
moderne exerce cette mission de tutelle en matière économique.
Jamais, à vrai dire, l'État n'a eu une politique industrielle et commerciale
aussi active; à une époque où les nations luttent entre-elles
pour conquérir le marché du monde, les divers États font des
efforts fiévreux pour donner la primauté à leurs industries, ou au
moins pour les protéger contre la concurrence étrangère; droits de
douane, encouragements, subventions, primes à l'exportation et
à la navigation, bonifications sur les impôts intérieurs, appuis à
l'étranger, voire même, en Prusse et en Russie, participation à certains
cartels privés comme ceux de la potasse et du sucre, tout est
mis en oeuvre pour soutenir la production nationale et lui ouvrir des
débouchés au dehors. Mais cette politique n'est pas nouvelle, et si
elle a pris plus d'ampleur de nos jours à cause de la différence du
développement économique, si elle a modifié en partie ses procédés
depuis l'époque du mercantilisme, elle n'a cependant pas revêtu un
caractère essentiellement nouveau. Nous pouvons donc passer outre,
pour ne retenir que les modes d'intervention qui sont propres à
la période contemporaine.
C'est ainsi qu'en matière d'hygiène publique, les législations
modernes deviennent chaque jour plus envahissantes; il est même
remarquable que les pays les plus attachés à la liberté individuelle sont
ceux qui la sacrifient le plus volontiers aux exigences de la
santé publique. Qu'il s'agisse de logements malsains, d'industries
insalubres pour le voisinage, de vaccination, déclarations, désinfection
et autres mesures de défense contre les maladies contagieuses,
les pouvoirs des autorités sanitaires s'élargissent, et nul ne sait
aujourd'hui où s'arrêteront leurs droits de surveillance et de contrainte,
avec le souci croissant de l'hygiène qui marque la civilisation
contemporaine.
Les monopoles industriels privés, récemment issus de l'évolution
économique, ne pouvaient rester longtemps en dehors du contrôle de
l'État; dès que le publie cesse d'être garanti par la concurrence, les
pouvoirs politiques se trouvent amenés à intervenir pour défendre les
intérêts collectifs menacés par le monopole. Ainsi l'État, quand il
ne s'est pas chargé lui-même de l'entreprise des chemins de fer, s'est
généralement réservé, dès le principe, un droit de contrôle sur
l'exploitation et les tarifs dans les pays mêmes où il avait laissé
l'industrie des chemins de fer sous le régime de la liberté, il s'est vu
obligé de restreindre après coup cette liberté par quelques interdictions
et mesures de contrôle dans l'intérêt du public. De même, la loi
réserve à l'autorité administrative des pouvoirs de concession, de
surveillance et de retrait sur les exploitations minières.
Ce sont là les premières formes du monopole; mais aujourd'hui,
de nouveaux problèmes du même ordre s'imposent à l'attention du
législateur; cartels et trusts, monopoles de l'eau, du gaz, de l'électricité
et des tramways dans les villes, régime des eaux courantes et
de la houille blanche pour ne citer que les cas les plus connus,
sollicitent une réglementation dirigée contre l'abus du droit privé.
Les garanties à prendre vis-à-vis des sociétés d'assurances-vie et
accidents figurent aussi parmi les questions que l'État moderne
doit résoudre en s'inspirant des intérêts généraux.
Dans beaucoup de pays, la législation qui régit les rapports des
propriétaires fonciers et de leurs tenanciers s'est montrée très coercitive.
En supprimant le servage et les droits féodaux, le législateur
moderne le plus modéré dans ses réformes a fait oeuvre révolutionnaire
lors même qu'il s'est contenté d'autoriser le rachat et de le
faciliter par diverses mesures financières, son intervention dans les
relations agraires en faveur des cultivateurs du sol a eu le caractère
d'une expropriation. En Irlande, la loi anglaise donne à des magistrats
le pouvoir de fixer le taux des fermages; de sa propre autorité,
elle confère aux fermiers, par diverses garanties, une sorte
de copropriété, de droit parallèle et concurrent qui fait échec à celui
des landlords; aujourd'hui, elle va plus loin encore, puisqu'elle
donne aux fermiers le moyen d'acquérir la pleine propriété du sol.
Mais ces législations agraires sont des modes de liquidation du passé
qui restent en dehors de notre objectif.
En revanche, notre attention doit se concentrer sur une sphère
dans laquelle l'activité du législateur moderne s'est montrée particulièrement
féconde la protection légale des travailleurs par
la réglementation du travail et les assurances sociales. Il s'agit là
d'une intervention législative entièrement nouvelle, sinon toujours
par ses procédés, du moins par son esprit et par son but; l'objet
de cette intervention n'est pas de régler la destruction successive
d'un régime pré-révolutionnaire, mais d'ordonner sur de nouvelles
bases des relations sociales issues du régime nouveau; son importance
pour l'avenir dépasse donc celle de tous les autres cas considérés
jusqu'ici.
Depuis la première loi de 1802, par laquelle le Parlement anglais
cherchait à garantir les enfants assistés contre l'exploitation dont ils
étaient victimes dans les filatures, la législation ouvrière, si timide
à ses débuts, a grandi dans son pays d'origine; elle s'est étendue
dans les autres avec les progrès de l'industrie, et depuis la Conférence
de Berlin en 1890, le courant est si universel et si rapide, qu'il
n'est-pas aujourd'hui un pays civilisé dans lequel le travail des salariés
ne soit soumis à une minutieuse réglementation législative. Bien
certainement, on se trouve ici en présence d'un phénomène qui, au
même titre que le développement des associations de nature économique,
dérive immédiatement de la forme capitaliste de la production.
La révolution industrielle, en brisant les anciens cadres corporatifs,
avait laissé le travailleur salarié sans défense contre les abus de la
concurrence; l'État moderne s'est donc vu obligé de remplacer les
appuis qui lui manquaient, et de lui fournir une assistance nouvelle
contre des dangers nouveaux.
Aussi la législation ouvrière, prenant sa source dans un état économique
semblable, présente-t-elle sur l'ensemble du monde civilisé,
à travers les complications et les variétés innombrables de ses formes
particulières, une véritable homogénéité dans ses grandes lignes.
Les expériences faites par un pays novateur sont mises à profit par
tous les autres, et servent de base aux réformes qu'ils introduisent
à leur tour; en sorte que les lois les plus récentes tendent à former,
dans cet ordre de la législation sociale, un droit commun universel
d'une remarquable unité.
L'hygiène et la sécurité des travailleurs dans les ateliers furent partout
l'un des premiers objets de la réglementation. Dans les débuts
de la grande production industrielle, on se préoccupait surtout de
l'incommodité ou du danger de certains établissements pour le voisinage.
Mais on comprit vite la nécessité de protéger d'une façon
plus particulière la santé et la vie des travailleurs employés dans ces
industries, principalement dans les mines. Aussi les réglementations
en matière d'hygiène et de sécurité industrielle sont-elles devenues
l'une des parties les plus touffues de la législation.
Rien n'égale, à cet égard, la minutie de la loi anglaise, dont les
autres pays se sont inspirés. La ''Factory and work-shops'' de 1901,
qui n'est qu'une codification de dispositions antérieures et déjà
anciennes pour la plupart, contient une longue série de prescriptions
concernant la propreté des ateliers, la ventilation et l'évacuation des
poussières, le cube d'air par travailleur, la température, l'écoulement
de l'humidité, etc. Au point de vue de la sécurité, il prescrit des
mesures de précaution à l'égard des machines et organes de transmission,
des chaudières et des trappes; il impose des dégagements et
moyens de secours pour le cas d'incendie; il ordonne des déclarations
et enquêtes à la suite des accidents. Dans certaines industries considérées
comme dangereuses ou insalubres, les dispositions sont
plus rigoureuses encore.
Le législateur ne se borne pas à établir des règles générales en
cette matière il délègue au gouvernement et aux autorités locales le
pouvoir de faire des règlements particuliers, applicables à certaines
industries déterminées ou même à des établissements individuellement
désignés. En Suisse, notamment, les plans d'une construction
industrielle doivent être approuvés par l'autorité publique. Un peu
partout, les exploitations minières sont soumises individuellement
à des règlements administratifs spéciaux. Enfin les autorités administratives
et les tribunaux judiciaires sont investis de larges pouvoirs
d'interdiction et d'injonction pour faire observer les dispositions
légales et réglementaires.
Au même degré que les prescriptions sanitaires, et souvent même
à une époque antérieure, la protection du travail de l'enfant dans
l'industrie a été le point de départ de toute la législation ouvrière.
De bonne heure, à la suite des grandes enquêtes publiques en Angleterre,
des enquêtes privées de Villermé et autres hygiénistes en
France, l'opinion publique s'est émue des souffrances de l'enfant
dans les fabriques. Aussi les lois réglementant le travail des enfants
dans un sens de plus en plus restrictif s'échelonnent-elles tout le
long du XIXème siècle, vaines au début, mal appliquées et constamment
éludées, puis réellement efficaces et contraignantes sous un contrôle
sérieusement exercé.
C'est l'Angleterre qui prend l'initiative, se bornant d'abord à protéger
l'enfant dans les fabriques textiles, puis successivement dans
les autres industries et dans les petits ateliers à partir de la
décade 1860-1870. La Prusse, à son tour, limite la durée du travail
des enfants en 1839 et 1853; sa législation est plus tard étendue à la
Confédération de l'Allemagne du Nord en 1869, à l'Empire tout
entier après 1871. La France suit une marche parallèle, en 1841
et 1874. L'Autriche, qui avait établi, dès 1786, une réglementation
protectrice des apprentis, étend et renforce ses statuts en 1843
et 1859. Le Massachusetts en 1843, les cantons suisses à partir
de 1848, légifèrent sur le même objet. Depuis lors, toutes ces législations
ont été renouvelées, et la plupart de celles que l'on trouve en
vigueur aujourd'hui sont postérieures à 1890; la Suisse, qui avait
été plus loin que tous les autres pays par sa loi de 1877, est actuellement
la seule à posséder une législation aussi ancienne. Les autres
États ont suivi le mouvement; l'Italie et l'Espagne sont elles-mêmes
dotées de lois récentes sur le travail industriel, et déjà l'on parle
d'efforts faits dans le même sens au Japon, le dernier venu des pays
de grande industrie.
La mesure la plus urgente était de fixer un âge légal d'admission pour les enfants dans les fabriques. Les premières lois ouvrières le
fixaient à 8 ou 9 ans, et cette limitation, qui nous semble aujourd'hui
si tristement insuffisante, apparaissait comme une atteinte audacieuse
à la liberté dans un temps où l'ouvrier de 5 ans n'était pas
une rare exception. Depuis cette époque, sous l'action parallèle des
lois d'enseignement populaire et des lois de fabrique, l'âge d'admission
a été relevé jusqu'à 12 ans dans la plupart des pays, 13 ans en
Allemagne et en France, 14 ans même en Suisse, en Autriche et
dans beaucoup d'Etats de l'Union américaine. II faut aller jusqu'en
Espagne, au Portugal ou dans quelques rares États américains pour
retrouver l'âge de 10 ans.
Une fois admis à l'atelier, l'enfant, jusqu'à 14 ou 15 ans dans les
pays méridionaux et en Russie, partout ailleurs jusqu'à 16 ou 18 ans,
reste protégé par la loi à différents points de vue.
Sa journée de travail, coupée par des repos déterminés, est en général
limitée à 10 heures. Encore beaucoup d'États, tels que l'Allemagne,
l'Autriche-Hongrie, la Russie, les États scandinaves, l'Espagne, le
Portugal, la Roumanie, ont-ils suivi l'exemple de l'Angleterre, et
adopté, pour les enfants les plus jeunes au-dessous de 13 ou 14 ans,
le régime du demi-temps, ou au moins celui d'une journée plus courte
de 8 heures. Les législations qui conservent la journée de 11 heures
pour les enfants sont devenues l'exception, et la Belgique seule admet
encore pour eux la journée de 11 heures 1/2 dans l'industrie du coton.
Partout le travail de nuit est interdit aux enfants, sauf de nombreuses
dérogations générales ou spéciales; l'Angleterre est le seul
pays industriel où cette règle protectrice cesse de s'appliquer dès l'âge
de 14 ans.
Partout aussi, la loi impose au profit des enfants le repos d'un
jour hebdomadaire et celui des jours fériés. L'Angleterre fixe même
pour eux une journée plus courte le samedi et les veilles de fête, de
sorte que le temps de travail s'y trouve réduit à 33 heures et demie
par semaine pour les enfants de moins de 14 ans, à 55 heures
et demie ou 60 heures pour ceux de 14 à 18 ans. De nombreuses
législations, Suisse, États américains, Australasie, Russie, etc., ont
adopté le même principe des courtes journées du samedi.
Enfin, dans certaines industries et pour certains travaux insalubres
ou dangereux, les législations modernes établissent des dispositions
spéciales en faveur des enfants, reculant l'âge d'admission,
limitant plus strictement leur journée, réglementant leur emploi ou
même l'interdisant d'une façon absolue.
Après l'enfant, la sollicitude du législateur s'est portée sur la
femme. Dès 1844, le Parlement anglais étendait aux femmes les
dispositions qui protégeaient les adolescents de 14 à 18 ans dans les
fabriques textiles. A notre époque, un peu partout, la femme est
l'objet d'une protection presque aussi étendue que celle de l'enfant.
La journée de travail, dans quelques pays, est un peu plus longue
pour elle que pour l'enfant; mais il n'y a plus que la Belgique et
quelques États secondaires pour ne pas limiter son travail journalier
quand elle a dépassé 21 ans. S'il reste encore beaucoup d'États qui
n'établissent en sa faveur aucune règle prohibitive du travail de nuit,
du moins la Belgique est-elle le seul pays de grande industrie qui
figure dans cette liste des retardataires; et quant au jour de repos
hebdomadaire, il est partout assuré par la loi aux ouvrières, sauf en
Belgique et au Portugal. Seule aussi, la Belgique oublie d'interdire
aux femmes le travail souterrain dans les mines; seuls, la France et
quelques rares pays négligent de leur réserver un repos de quelques
semaines après les couches.
Des enfants et des femmes, la législation protectrice s'est étendue
aux hommes adultes eux-mêmes. Les États qui limitent la journée de
travail des hommes dans les fabriques sont encore l'exception. La
France a commencé dès 1848, en établissant la limite de là heures;
elle a continué son ceuvre en 1900, lorsqu'elle a restreint la journée
à 10 heures pour les hommes travaillant dans les mêmes locaux que
des femmes ou des enfants. La Suisse en 1877, l'Autriche en 1885,
ont établi pour tous les travailleurs sans distinction (à partir de 16
ans en Autriche) une durée commune de 11 heures; la Russie, en 1897,
a fixé la limite à 11 heures et demie pour tous les ouvriers de plus de
15 ans; enfin quelques législations, celles de l'Allemagne, de la Hollande,
ont imposé dans certaines industries une journée maxima sanitaire.
Pour le travail de nuit, la différence de régime entre les femmes
et enfants et les hommes adultes est encore plus sensible; aucune
législation ne l'interdit aux hommes, sauf en Suisse. Mais pour le
repos du dimanche et des jours fériés, on constate de nos jours un
mouvement d'unification qui se généralise. Le repos du dimanche est
obligatoire pour tous les travailleurs industriels indistinctement dans
de nombreux États Allemagne, Autriche, Suisse, Russie, Roumanie,
États scandinaves, Espagne, Belgique, États-Unis en grande partie.
Il y a donc une tendance très nette, dans beaucoup de pays, à établir
une réglementation générale qui s'applique aux hommes adultes
comme aux autres catégories de travailleurs industriels les prescriptions
concernant le repos du dimanche, et même, dans certains États,
la durée du travail journalier, s'étendent à tout le personnel d'un
établissement au même titre que les prescriptions d'hygiène et de
sécurité.
La législation protectrice des travailleurs, en même temps qu'elle
devenait plus minutieuse dans ses exigences et qu'elle s'appliquait à
des catégories plus larges d'ouvriers, s'étendait aussi à des industries
et professions plus nombreuses. Les ouvriers des mines ont été, dès
le début du XIX° siècle, l'objet d'une protection spéciale, et cette protection
est encore aujourd'hui plus étroite pour eux que pour les
autres travailleurs; les mesures de sécurité sont plus rigoureuses,
l'emploi des femmes est interdit, le travail des enfants sévèrement
réglementé, la journée de travail des hommes adultes est même
limitée dans les mines par certaines législations qui n'établissent
aucune règle semblable dans les autres industries. Mais, en dehors
des ouvriers mineurs, la législation générale du travail, à ses débuts,
ne visait guère que les fabriques. Depuis lors, elle a pénétré dans bien
d'autres ateliers et professions.
Nulle part cette marche par échelons n'est aussi visible qu'en
Angleterre; des filatures de coton et de laine, la législation ouvrière
s'est étendue à l'ensemble de l'industrie textile, puis aux autres établissements
de la grande industrie, et enfin aux petits ateliers, jusqu'à
ceux de l'industrie à domicile. Ailleurs, le mouvement est analogue,
quoique plus raccourci; le législateur a voulu remédier d'abord
aux maux les plus sensibles et les plus urgents, à ceux qui affectaient
les travailleurs dans les fabriques; ce n'est qu'après cette première
expérience qu'il a entrepris la tâche plus difficile de soumettre à ses
prescriptions et à celles des autorités secondaires les ateliers de la
petite industrie.
A cet égard, nulle réglementation n'offre plus de difficultés que
celle de l'industrie à domicile; nulle cependant n'est plus nécessaire,
tant à cause des conditions misérables du travail en chambre que de
l'extension qu'il prend au détriment des industries saines, par le fait
même qu'il reste seul en dehors de la réglementation générale. La
plupart des législations se contentent d'appliquer aux petits ateliers
tout ou partie des dispositions qui régissent les fabriques; mais on
sait que ces dispositions n'atteignent pas les ateliers de famille, et
qu'elles restent généralement lettre morte dans les autres ateliers à
domicile, faute d'une responsabilité effective et d'une inspection suffisante.
Cependant les peuples anglo-saxons ont résolument abordé le problème.
L'Angleterre dès 1878, les États de l'Amérique du Nord en
nombre croissant depuis 1894 (New York, Massachusetts, Illinois,
Pennsylvanie, Missouri, Michigan, Indiana, Ohio, Wisconsîn, Maryland),
la Nouvelle-Zélande et l'État de Victoria depuis la même époque,
réglementent le travail à domicile avec une précision de plus en
plus rigoureuse, principalement dans l'industrie du vêtement; leur
tendance actuelle est de soumettre aux prescriptions législatives les
ateliers de famille eux-mêmes.
Il est vrai que le souci principal du législateur a été, dans la plupart
des cas, de garantir l'hygiène publique et la santé des consommateurs.
S'il donne aux autorités sanitaires des pouvoirs étendus à
l'égard des locaux insalubres ou infectés par des maladies contagieuses
et à l'égard des articles confectionnés dans des conditions
malsaines, s'il oblige l'employeur (fabricant, sous-traitant et autre)
à fournir la liste et l'adresse des ouvriers employés à domicile,
et s'il le rend responsable de l'insalubrité des locaux, si les lois
américaines soumettent à un contrôle sanitaire les ateliers en
chambre, et exigent pour leur ouverture une autorisation ou déclaration
dont le propriétaire est responsable, si elles prescrivent
l'apposition d'une marque spéciale sur les marchandises qui y sont
confectionnées, c'est bien, à certains égards, dans l'intérêt des travailleurs,
mais c'est surtout dans un but d'hygiène publique.
Par contre, certaines dispositions ont incontestablement pour
objet exclusif la protection des travailleurs; telles sont les prescriptions
d'hygiène relatives à l'encombrement, à l'aération et à l'éclairage
des locaux de travail; telles sont aussi les dispositions de certaines
lois américaines qui interdisent d'employer dans les ateliers à
domicile des personnes étrangères à la famille, à moins que l'atelier
n'ait aucun accès sur les pièces d'habitation (Mass., Wisconsin,
Maryland). Quant aux limitations relatives à l'âge d'admission et à
la durée du travail, la loi anglaise cherche à les rendre efficaces dans
l'industrie à domicile en les appliquant même aux ateliers de famille
dans lesquels une personne travaille seule ou avec ses proches, et en
autorisant l'inspecteur à y pénétrer de jour et de nuit.
Des industries de transformation et des industries extractives, la
réglementation légale du travail s'est étendue, avec plus ou moins
d'ampleur, aux chantiers de l'industrie du bâtiment, aux entrepôts,
aux entreprises de chargement et de déchargement, aux entreprises
de transport par chemins de fer et tramways, etc. Elle s'est étendue
également aux exploitations industrielles de l'État et des municipalités
la journée de travail y a été réduite à huit heures en Angleterre,
aux États-Unis, en France même dans certains ateliers publics.
En outre, l'Etat et les autres personnes publiques insèrent dans leurs
marchés de travaux publics et de fournitures, et dans certains contrats
de concession, des stipulations en faveur des ouvriers et
employés; cette pratique est aujourd'hui si générale, qu'elle se rencontre
même dans les pays dont la législation ouvrière est la moins
avancée.
Restait le commerce de détail, y compris les boucheries, boulangeries,
pâtisseries, hôtels, restaurants, débits de boissons et maisons
de coiffure. L'intervention de l'État pour la protection des salariés y
rencontrait des obstacles de tout ordre; le législateur devait tenir
compte d'une extrême variété de situations, et prévoir de multiples
dimcultés d'application et de surveillance; il devait s'attendre à
mécontenter des classes nombreuses et influentes, à troubler les
consommateurs dans leurs habitudes. Néanmoins, le pas a été
franchi, et le commerce de détail s'est trouvé lui-même atteint par la loi.
Ce sont les dispositions d'hygiène qui ont été étendues les premières
aux locaux du commerce et des petites industries d'alimentation.
Ainsi, les boulangeries font souvent l'objet de prescriptions spéciales
à cet égard, en Angleterre et ailleurs. Tout récemment, la plupart des
Parlements ont légiféré sur les sièges qui doivent être mis à la disposition
des vendeuses dans les magasins. Mais les États modernes ne
se sont pas contentés de cette première série d'injonctions à l'égard
des établissements de commerce; beaucoup d'entre eux entreprennent
maintenant d'y réglementer la durée du travail. La loi prescrit, ou
permet aux autorités locales de prescrire la fermeture des magasins,
débits et bureaux dans la journée du dimanche (Allemagne, Autriche,
Roumanie, Angleterre, Belgique, États de l'Union américaine. États
australiens), et chaque jour de la semaine à certaines heures déterminées
(Allemagne, États d'Australie) quelques législations donnent aussi aux employés une demi-journée de repos dans la semaine. Ces
règles générales, qui protègent les employés adultes comme les
femmes et les enfants, sont d'ailleurs soumises à diverses restrictions
pour les besoins de la vie journalière.
La législation ouvrière a donc une tendance à couvrir, par des
prescriptions d'une très grande variété, toutes les catégories professionnelles
de salariés; il n'y a plus guère, à l'heure actuelle, que les
marins du commerce, les ouvriers agricoles et les gens de service qui
échappent à la réglementation législative.
L'hygiène et la durée du travail ne sont pas les seuls points sur
lesquels se soit portée la protection du législateur. La loi intervient
encore, sinon en France, du moins dans la plupart des États, pour
établir un contrôle sur les règlements d'atelier. Elle exige généralement
que le règlement soit envoyé à l'inspecteur, pour que celui-ci
vérifie la légalité des clauses du texte et recueille les observations des
ouvriers; le règlement doit être affiché et la copie remise à l'ouvrier;
les amendes sont soumises à certaines limitations et versées dans une
caisse de secours.
La loi réglemente aussi très souvent le paiement des salaires; elle
prescrit le paiement par semaine ou par quinzaine, en dehors des
cabarets; pour écarter le ''truck system'', elle impose le paiement en
monnaie courante, et n'autorise les retenues sur le salaire qu'en vertu
de conventions écrites, pour des causes qu'elle spécifie limitativement.
Parfois aussi, la loi prescrit la publicité des tarifs de
salaires dans certaines industries, telles que l'industrie textile, et
organise un contrôle public des poids et mesures qui doivent servir
à déterminer la quantité des ouvrages exécutés.
Quant à la quotité des salaires, l'État, en général, n'agit sur eux
que d'une manière indirecte, par les clauses insérées dans les marchés
de travaux publics. Cependant on sait que les États d'Australasie se
sont montrés plus hardis. L'État de Victoria, par une loi de 1896,
donne à des commissions mixtes, composées de patrons et d'ouvriers
élus par les syndicats, le pouvoir de fixer un salaire minimum pour
la journée normale de huit heures dans certaines industries particulièrement
atteintes par le sweating system, confection, lingerie,
ébénisterie, cordonnerie, boulangerie. Dans le même sens, les lois
de la Nouvelle-Zélande (depuis 1894), celles plus récentes de l'Australie
méridionale et occidentale, de la Nouvelle-Galles du Sud et du
canton de Genève, ont établi pour les conflits industriels une Cour
officielle d'arbitrage, dont la sentence est obligatoire dans toute la
profession intéressée. Ces diverses législations n'ont pas seulement
prohibé les grèves, et donné une sanction aux contrats collectifs
conclus par les unions industrielles; elles ont aussi donné la même
sanction aux décisions d'arbitrage qui tiennent lieu de contrat, et
institue tout un système de règlements généraux qui implique le minimum de salaires.
Toutes ces prescriptions sur l'hygiène et la sécurité, la durée
du travail, les règlements d'ateliers, etc., resteraient lettre morte, si
le législateur ne prenait soin d'établir en même temps un contrôle
sérieux et des sanctions pénales pour leur exécution. Les premières
lois ouvrières, en Angleterre et en France, furent inefficaces
faute d'un organe de contrôle, et la loi espagnole de 1900 le sera
probablement aussi pour la même raison. L'expérience a donc conduit
les différents États à instituer un corps spécial d'inspecteurs du
travail; à chaque étape nouvelle de la législation, il a paru plus
nécessaire d'améliorer le recrutement des inspecteurs, d'augmenter
leur nombre et de renforcer leurs pouvoirs. Quelques États ont créé
en outre des inspecteurs médecins, et des délégués ouvriers dans
certaines industries. Quant aux pénalités, elles consistent en amendes
variées, exceptionnellement faibles en France, très élevées au contraire
en Angleterre, où le système des astreintes par jour de retard
donne une sanction particulièrement énergique aux prescriptions
d'hygiène et de sécurité.
En même temps qu'il protège le salarié dans son travail professionnel,
l'État moderne lui assure des garanties pécuniaires contre
les risques qui le menacent. Les assurances ouvrières sont toutes
récentes; mais, depuis l'initiative prise par l'Allemagne en 1883, elles
se sont largement répandues dans le monde civilisé, et paraissent
appelées à un développement dont nous ne voyons encore que le
début.
Assurer à l'ouvrier la réparation des accidents dont il est victime
dans son travail, ranger le risque professionnel parmi les charges que
l'industrie doit couvrir au moyen de ses produits, telle fut la première
préoccupation du législateur. Il n'est peut-être pas d'exemple, dans
l'histoire de la législation, d'un élan aussi rapide et aussi unanime
que celui qui a porté les États du monde civilisé à adopter le principe
du risque professionnel. Depuis la loi allemande de 1884, mais surtout
aux environs de l'année 1900, toutes les législations des pays
industriels, sauf l'exception unique de la Suisse, ont adopté en
cette matière quelques principes qui forment une sorte de droit
commun universel: les entrepreneurs sont responsables de tous les
accidents professionnels, sauf le cas d'accident volontaire, et, dans
quelques pays, le cas de faute très grave de l'ouvrier; les patrons
responsables doivent payer les frais du traitement médical avec une
indemnité journalière, et, en cas d'infirmité permanente ou de décès,
servir une rente à la victime de l'accident, à sa veuve ou à ses
enfants. Le bénéfice de cette responsabilité s'étend à des catégories
professionnelles de plus en plus nombreuses ouvriers d'industrie,
ouvriers mineurs, ouvriers du bâtiment, travailleurs des transports
et des docks, gens de mer, et même ouvriers agricoles, que la plupart
des législations protègent seulement en cas d'accident causé
par une machine, mais que des lois plus récentes en Allemagne,
en Angleterre et en Hongrie traitent aussi favorablement que les
ouvriers industriels; aussi le nombre des assurés en Allemagne
dépasse-t-il maintenant 19 millions de personnes. Enfin les ouvriers
à domicile, si généralement dépourvus de garanties, sont visés
expressément par la loi anglaise, qui établit à leur profit la responsabilité
de l'employeur indirect par-dessus le sous-contractant.
Sur le principe de l'assurance obligatoire, les législations sont
moins unanimes. Les patrons responsables ne sont obligés de s'assurer
que dans quelques pays en Allemagne, où ils sont groupés à
cet effet par corporations professionnelles; en Autriche, en Norvège
et dans le Luxembourg, où ils sont groupés par corporations
régionales en Italie, en Hollande et en Finlande, où ils conservent
une certaine liberté dans le choix de l'organe d'assurance. En France,
en Belgique et en Suède, la loi donne aux salariés des garanties aussi
solides que celle de l'assurance obligatoire, en établissant un fonds
commun qui couvre les risques d'insolvabilité des débiteurs, et en
instituant diverses sûretés telles que privilèges, dépôts et cautionnements,
contrôle public des établissements d'assurance, etc. Ailleurs,
au contraire, en Angleterre notamment, la loi n'établit aucun système
de garantie.
Les autres assurances ouvrières sont beaucoup plus rares. L'assurance
publique contre le chômage n'a été essayée jusqu'ici que dans
quelques villes. L'échec de la caisse obligatoire de Saint-Gall, en 1890,
a fait ressortir les difficultés particulières de l'assurance appliquée
au chômage; ces difficultés tiennent à la différence des risques, qui
varient suivant les professions et les individus, et surtout à la nature
même du risque, qui prête si facilement à la fraude du chômage
volontaire. Aussi l'exemple ne s'est-il pas généralisé: les seules caisses
municipales aujourd'hui existantes, celles de Berne et de Cologne,
sont des caisses facultatives d'un fonctionnement très limité; elles
recrutent leur clientèle exclusivement dans les professions soumises
aux chômages de saison, et ne font supporter aux assurés que la plus
faible partie des charges de l'institution. Jusqu'ici, l'assurance contre
le chômage n'a donné des résultats satisfaisants que dans les syndicats
ouvriers, à cause du contrôle réciproque qui peut s'y exercer;
aussi les communes ont-elles mieux réussi en soutenant les caisses
syndicales de chômage et la prévoyance individuelle, comme à Gand,
qu'en se chargeant elles-mêmes de l'assurance. Quant à l'État, il n'a
jamais encore tenté d'organiser l'assurance facultative ou obligatoire
contre le chômage; mais il est possible que l'Allemagne prenne
un jour l'initiative, en rattachant cette assurance à l'une de celles
qui sont déjà organisées chez elle.
L'assurance obligatoire contre la maladie, introduite en Allemagne
dès 1883, y a pris des développements successifs par le fait du législateur
et même des autorités communales, qui ont reçu la faculté
d'appliquer cette assurance aux salariés de l'agriculture, aux ouvriers
à domicile et à quelques autres. Aussi protège-t-elle aujourd'hui
plus de 9 millions de travailleurs, affiliés à différentes caisses (caisses
libres, caisses d'établissement, caisses communales, etc.), et obligés
par la loi d'en acquitter la cotisation pour les deux tiers, le troisième
tiers restant à la charge des employeurs. Depuis l'initiative prise par
l'Allemagne, l'assurance obligatoire prise contre la maladie n'a été adoptée que par l'Autriche, la Hongrie et le Luxembourg; mais d'autres Etats, comme la Belgique et le Danemark, allouent des subventions aux sociétés et caisses privées de secours contre la maladie.
L'assurance obligatoire contre l'invalidité et la vieillesse a eu moins de rayonnement encore. Etablie en Allemagne depuis 1889, elle y est organisée par grandes caisses régionales, et s'étend à près de 13 millions et demi de salariés de toutes catégorie; moyennant des contributions mises à la charge de l'Etat, des patrons et des assures, l'assurance donne droit à une pension qui, en 1902, ne dépasse guère en moyenne 187 à 191 francs par an, à l'âge de soixante-dix
ans ou en cas d'infimité prématurée.
Cette vaste entreprise de l'Empire allemand est restée jusqu'ici isolée. Sans doute on rencontre aussi des pensions de vieillesse en Australie et en Nouvelle-Zélande; mais ces pensions sont servies aux seuls indigents, et bien que le taux en soit relativement élevé ( 450 ou 650 fr à partir de soixante-cinq ans ), l'Etat seul les supporte, sans contributions des intéressés. Ce n'est donc pas de l'assurance ouvrière comme en Allemagne; c'est plutôt de l'assurance généralisée comme au Danemark et en France.
Mais, dans beaucoup d'autres pays, les ouvriers des mines sont spécialement favorisés par l'institution des caisses de secours et de retraites obligatoires. D'autres catégories de salariés, les gens de mer en France, les ouvriers agricoles en Hongrie, sont également assurés
d'une pension de retraite. Certains États, comme la Belgique, encouragent
l'assurance facultative pour la vieillesse en majorant fortement les versements volontaires des assurés. Et plus généralement, on peut dire que la question des retraites des ouvriers est aujourd'hui posée un peu partout; des projets d'organisation sont en instance
devant plusieurs Parlements, et, si des obstacles d'ordre financier
retardent encore la solution, du moins semble-t-il dès maintenant
que des majorités sont acquises au principe et disposées à le faire
triompher.
En résumé, sur tous les points qui intéressent la condition des
salariés, nous observons de nos jours un courant législatif qui
gagne sans cesse en largeur et en profondeur. Nul pays de civilisation n'a pu s'y soustraire; l'initiative d'une réforme est prise tantôt par un vieux pays comme l'Angleterre, l'Allemagne ou la France, tantôt par une nation jeune située aux antipodes; mais le mouvement ne tarde pas à se propager, sous la pression universelle de la démocratie qui grandit à côté du capitalisme; les gouvernements
et les majorités réfractaires sont entraînés à leur tour, et
les corporations les plus attachées au ''self-help'', comme les ''Trade-Unions'' anglaises, se rallient elles-mêmes à la méthode de la contrainte
législative, qui leur paraît plus expéditive et plus large dans
ses effets que l'action des associations privées. Partout les prescriptions
se multiplient et se compliquent, s'appliquant à des objets
nouveaux ou à des catégories nouvelles d'intéressés; les moyens de
contrôle et les sanctions se fortifient; les actes épars, émis au jour le
jour et sans vue d'ensemble suivant les besoins, se condensent en
monuments réguliers, en codes du travail, qui font eux-mêmes l'objet
de refontes successives. Des traités de travail, comme celui dont la
France et l'Italie ont donné le premier exemple en 1904, des accords
diplomatiques comme ceux qui doivent intervenir entre quinze États
européens à la suite de la Conférence de Berne de 1903 au sujet du
travail de nuit des femmes dans l'industrie, tendent enfin à donner
aujourd'hui à la législation ouvrière le caractère international dont
elle a besoin.
===Section 2. Exploitations de l'État.===
L'État moderne, si envahissant vis-à-vis de l'industrie privée par
ses mesures de réglementation et de contrôle, l'est-il au même degré
par ses entreprises directes ? Observe-t-on de nos jours une tendance
générale de l'État à se substituer aux particuliers dans les
entreprises industrielles et commerciales, pour les gérer au profit
de tous et attribuer à la collectivité les bénéfices capitalistes de leur
exploitation? Sur ce point comme sur les précédents, il s'agit beaucoup moins d'exposer l'état de choses actuel avec tous les développements
d'une étude spéciale, que de suivre le mouvement pour en
discerner les tendances.
Les exploitations de l'État forment certainement une masse
imposante dans tous les pays, même chez ceux qui ont le mieux respecté
l'intégrité de l'industrie privée. Mais on ne saurait rattacher
toutes ces entreprises à l'évolution contemporaine, pour conclure
à une attraction générale des sociétés civilisées vers le socialisme
d'État.
Bien au contraire, la plupart des exploitations publiques remontent
à une époque déjà ancienne ou même très éloignée, et n'ont été entreprises
par l'État que pour des causes fort étrangères aux préoccupations
démocratiques. Contemporaines de la formation des monarchies
centralisées, elles ont eu le même but que les mesures économiques
de l'ancienne politique mercantile : procurer des ressources au fisc
royal, accroître la richesse du prince pour subvenir aux besoins de
sa politique, ou resserrer les liens de la centralisation administrative
pour fortifier son autorité. Aussi les États dont le domaine industriel
et fiscal est le plus ancien et le plus vaste, les États comme la
Prusse et la Russie qui exploitent des mines, des carrières, des
salines et des usines, sont-ils ceux où le pouvoir monarchique s'est
exercé et maintenu avec le plus de force. Les monopoles fiscaux, en
particulier, présentent nettement ce caractère historique. Quelques-uns,
comme celui du sel, ont été abandonnés en France et en
Allemagne; d'autres, comme celui des tabacs et des allumettes chimiques
en France, celui de l'alcool en Russie, ont été institués
récemment; mais, dans ces diverses modifications, le seul intérêt
qui ait guidé les gouvernements et les Parlements a toujours été
celui du Trésor.
Toutefois, il est arrivé que, par la transformation politique qui
s'est opérée dans la plupart des Etats européens, des moyens fiscaux
créés dans le but exclusif de servir le pouvoir personnel et la
puissance militaire du prince sont devenus des sources de revenus
pour l'État démocratique. Du jour où la souveraineté s'est trouvée
déplacée, les ressources tirées des exploitations publiques ont été
mises à la disposition de la nation pour être appliquées à des besoins
collectifs. Distinction de pure forme, sans doute, si les entreprises
d'État n'ont toujours d'autre destination que de fournir des revenus
au Trésor, et si ces revenus ne reçoivent pas une affectation plus
démocratique qu'auparavant. Mais l'esprit change aussi quand le
pivot du pouvoir se déplace.
II est difficile d'attendre, d'une exploitation purement fiscale,
qu'elle poursuive un autre but que celui du rendement. Toutefois,
l'État moderne ne peut pas, dans la direction même de ses régies
financières, négliger complètement les intérêts du public et ceux du
personnel qu'il emploie. Ainsi les administrations publiques sont
obligées de tenir compte des revendications de leurs ouvriers dans
les manufactures de tabacs et d'allumettes chimiques. L'administration
prussienne des houillères fiscales de la Sarre a su, dans la crise
du charbon en 1900, maintenir des prix modérés, et protéger le
public contre les exigences des intermédiaires; elle a conservé une
production régulière, pour ne pas être obligée plus tard d'abaisser
les salaires et de renvoyer des ouvriers. Il est même un monopole
récent, celui de l'alcool, que la Suisse parait avoir établi autant
dans l'intérêt des consommateurs et de la santé publique que dans
celui du Trésor.
La transformation du point de vue est surtout sensible dans le
service des postes. Si l'État s'en est chargé dès l'antiquité et le
moyen âge, c'était uniquement, à l'origine, pour assurer les relations
du pouvoir central avec les autorités locales et fortifier la centralisation
administrative; et si maintenant encore l'État se réserve
le monopole des postes, s'il l'étend aux télégraphes et téléphones,
rachetant partout, sauf aux États-Unis, les lignes qui ont pu être
établies par l'industrie privée, c'est bien toujours pour rester le
maître de ses communications; cet objectif est certainement celui
qui domine les puissances maritimes, dans leur hâte à placer les
câbles sous-marins sous leur contrôle. Néanmoins, le but principal
de l'exploitation par l'État est aujourd'hui de procurer au public la
sécurité et la régularité des correspondances, et d'assurer le fonctionnement
d'un service essentiel sur tous les points du territoire,
jusque dans les régions où il est le moins rémunérateur.
Le même souci des intérêts généraux guide l'État dans la construction
des voies de communication. Les routes romaines étaient des
moyens de conquête et de domination; les routes modernes, tout en
conservant leur intérêt stratégique, sont faites principalement dans
l'intérêt du public. L'État s'impose de lourdes charges pour multiplier
les routes, les ponts, les canaux de navigation, les ports et les
phares; il rachète les voies de communication quand il ne les a pas
construites lui-même, de manière à affranchir le public de tout
péage.
C'est surtout en matière d'exploitation des voies ferrées que le système
de la régie par l'État a pris une extension considérable dans ces
trente dernières années. A vrai dire, les raisons d'ordre stratégique,
politique et financier ont été bien souvent les raisons déterminantes
de cette politique. Il n'en est pas moins vrai que l'État s'est proposé
en même temps d'améliorer le service, sans se laisser arrêter comme
une compagnie privée, par le souci des dividendes; il a voulu disposer
des tarifs dans un intérêt général, et protéger le public contre des prix
de monopole ou des tarifs différentiels altérant les conditions de la
concurrence. A l'heure actuelle, en dehors de l'Angleterre et des États-
Unis, qui ont gardé un régime de liberté, en dehors de la France, qui
a établi un contrôle rigoureux sur l'exploitation des compagnies,
on ne rencontre guère l'exploitation par l'industrie privée que dans
les États pauvres, qui sont obligés de remettre à des capitalistes
étrangers la construction de leurs réseaux. Certains États ont toujours
possédé leurs lignes; ailleurs, la proportion des lignes exploitées par l'État s'est élevée depuis trente ans d'une façon continue,
tant par des rachats que par des constructions neuves.
Dans ses entreprises financières plus encore que dans ses entreprises
industrielles, l'État moderne se montre progressif en vue de
servir les intérêts particuliers de ses membres. Si la Banque impériale
de Russie peut être citée comme une institution créée dans
un but de gouvernement pour servir d'auxiliaire au Trésor public,
les établissements financiers des autres États européens sont bien
plutôt destinés à rendre des services au public. Partout on trouve des
caisses publiques de dépôt et d'épargne, qui se chargent de recevoir
les plus petites sommes pour encourager l'épargne populaire; beaucoup
de ces caisses, à l'étranger, cherchent à développer la richesse
du pays en consacrant une partie de leurs capitaux à des prêts hypothécaires
et commerciaux. La Caisse d'épargne postale de l'Empire
d'Autriche a même organisé tout un service de chèques et de compensations
la Caisse centrale des associations coopératives agricoles
et la ''Seehandlung'', en Prusse, sont de véritables banques d'État.
L'État moderne n'est pas seulement industriel, exploitant de mines,
entrepreneur de transports et banquier; depuis quelques années, il
s'est fait assureur. Dans les pays d'assurances ouvrières obligatoires,
cette fonction a pris naturellement une grande importance; là, les
diverses caisses d'assurances contre les accidents, la maladie, l'invalidité
et la vieillesse sont des institutions publiques organisées par
l'État, ou au moins contrôlées par lui et soumises à un régime très
centralisé. C'est ainsi qu'en Allemagne les établissements d'assurance
pour l'invalidité et la vieillesse sont des organes propres de l'État; et
comme ils emploient une grande partie de leurs énormes ressources
en constructions ouvrières, hôpitaux, sanatoriums populaires et autres
affectations d'utilité publique, le domaine des oeuvres collectives
s'étend par leur fait dans une double direction. Dans les pays où les
assurances ouvrières sont facultatives, l'assurance par l'État n'a pu
prendre un pareil développement; cependant, la plupart des États
ont institué des caisses nationales d'assurances, de prévoyance et de
retraites; d'autres, comme la Belgique, ont annexé ce service à la
Caisse nationale d'épargne déjà existante.
Il existe même certains pays dans lesquels l'assurance contre l'incendie
est un service géré par l'Etat, les provinces ou les villes;
parfois l'assurance est obligatoire pour les immeubles, et la caisse
publique est investie d'un monopole. Ces institutions, il est vrai,
sont la plupart fort anciennes; quelques-unes remontent au XVIIIème siècle:
mais leur importance s'est beaucoup accrue dans ces derniers
temps. C'est ainsi qu'en Allemagne les capitaux assurés par les
caisses publiques d'assurance immobilière, de 13 milliards de francs
en 1836, se sont élevés à 70 milliards en 1903. Des institutions analogues
se rencontrent en Autriche, en Suisse, en Russie et dans les
États scandinaves.
Les exploitations d'État ont donc une tendance générale à s'exercer
pour la satisfaction des besoins du public, et sur certains points,
télégraphes et téléphones, chemins de fer, caisses de dépôts, caisses
d'assurances, à prendre une importance croissante dans l'organisation
économique. Jusqu'ici, il est vrai, l'État n'a pas étendu son
domaine industriel en dehors des transports; mais on sait que, dans
certains pays, il existe un parti puissant qui le pousse non seulement
à racheter les voies ferrées, mais même à se charger de l'exploitation
des mines, à exercer le monopole de l'alcool, celui du raffinage du
sucre et du pétrole, et d'autres encore.
L'État hésite cependant à s'engager dans cette voie, dont il n'ignore
pas les périls. Il a si bien conscience des inconvénients de l'exploitation
en régie, que parfois il cherche à se limiter lui-même en séparant
du gouvernement politique la gestion économique de ses propres
établissements. Dans ce but, il donne à ses entreprises une
autonomie administrative et financière plus ou moins complète; il
leur confère la personnalité, les dote d'une administration indépendante,
soustraite aux influences politiques, et leur attribue un budget
distinct dont les excédents seuls sont versés au budget général, afin
qu'elles puissent pratiquer un amortissement régulier et étendre leurs
dépenses suivant les nécessités industrielles. Quelques-uns de ces
traits se rencontrent dans l'organisation du réseau d'État français;
on les trouve mieux encore dans le fonctionnement des diverses
caisses publiques de dépôts et d'assurances à l'étranger.
Enfin l'État, lorsqu'il cède à une compagnie privée l'exercice d'un
monopole, peut se réserver, en certaines circonstances, non pas un
simple droit de contrôle, mais une part effective dans l'administration
et même dans les produits. C'est ainsi que la Hollande, après
avoir racheté ses voies ferrées, les a données en location à des compagnies
fermières moyennant une part des recettes brutes; l'Italie a
longtemps pratiqué le même système. Dans des situations différentes,
vis-à-vis des compagnies de chemins de fer en France, vis-à-vis des
Banques nationales d'émission en Allemagne, en France, en Belgique,
en Italie, l'État s'est réservé une quote-part des bénéfices. Ce régime
mixte se rapproche de l'exploitation par l'État, sans permettre aucune
confusion des deux domaines politique et économique; la société
fermière peut être considérée comme préposée à un service public
qu'elle gère pour le compte de l'État et sous son contrôle, en retenant
pour la rémunération de ses services une partie des produits.
===Section 3. Exploitations des municipalités.===
Les villes modernes, plus libres dans leurs allures, se montrent
aussi plus entreprenantes que l'État.
Les services publics qui relèvent des municipalités, notamment
l'enseignement et l'assistance, se sont largement développés de nos
jours. Dans toutes les villes, les écoles et les divers établissements
de culture scientifique et artistique se sont multipliés en même temps
que les hôpitaux, crèches, asiles, fourneaux économiques, vestiaires
et cantines scolaires institués par les municipalités. Les services de
l'hygiène et de la voirie ont pris une importance considérable; les
villes se sont donné un outillage en rapport avec les nouveaux
besoins de la civilisation, elles ont édifié des quais, docks, marchés,
égouts, abattoirs, bains et lavoirs, théâtres, etc., et elles en tirent un
revenu important; les villes anglaises elles-mêmes, qui avaient si
longtemps abandonné ces divers ouvrages à l'initiative privée, sont
entrées largement, depuis quelques années, dans la voie de leur
municipalisation. Enfin les villes ont créé, dans ces derniers temps,
diverses institutions en faveur des classes ouvrières, non seulement
des caisses d'épargne municipales et des monts-de-piété, mais aussi
des caisses de chômage municipales, comme à Berne et à Cologne,
et des bureaux de placement municipaux, très nombreux en Suisse
et surtout en Allemagne, où ils sont dirigés par les représentants des
patrons et des ouvriers, et reliés entre eux sur toute la surface du
pays. D'autres villes, sans gérer elles mêmes ces services, allouent
des subsides aux syndicats ouvriers pour grossir leurs secours de chômage
(système de Gand), ou soutiennent les Bourses du travail
en leur fournissant un local et des subventions (municipalités françaises).
La ville de Vienne a même institué une Caisse municipale de
retraites et d'assurances sur la vie, et certaines grandes villes, en
Allemagne et ailleurs, possèdent des caisses publiques d'assurances
contre l'incendie.
Mais l'effort principal des municipalités s'est tourné, depuis une
dizaine d'années, vers les exploitations industrielles lucratives. Jusqu'ici
la France, comme la Belgique, est restée en dehors du mouvement
ailleurs, au contraire, le socialisme municipal a fait d'immenses
progrès, principalement en Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne,
en Autriche-Hongrie, en Suisse et en Italie. Sans doute les exploitations
municipales ne sont pas un fait absolument nouveau, et l'on
pourrait en citer quelques-unes, parmi les exploitations d'eau et de
gaz, qui remontent au milieu du XIXème siècle mais la municipalisation
de ces entreprises ne s'est généralisée que tout récemment.
Les exploitations municipales les plus nombreuses concernent des services
qui tournent naturellement au monopole; ce sont en effet
des services qui empruntent le sol de la voie publique, eaux, gaz,
lumière électrique, tramways. Aujourd'hui, beaucoup de villes, surtout
parmi les plus importantes, étendent le domaine municipal
dans cette direction; elles rachètent les concessions faites à des
compagnies privées, ou bien elles exécutent elles-mêmes les ouvrages
pour les exploiter en régie. Il leur semble que des monopoles d'un
caractère aussi essentiellement public, intéressant la généralité des
habitants, doivent être gérés dans l'intérêt de tous, et que les bénéfices
qui en résultent doivent profiter à tous. En se chargeant elles-mêmes
de leur exploitation, elles visent à étendre et perfectionner le service,
à améliorer la situation du personnel, à diminuer les tarifs
plutôt qu'à réaliser des bénéfices; néanmoins, certaines villes conservent
des tarifs assez élevés pour tirer de ces exploitations des
profits importants, qui sont consacrés aux dépenses locales ou affectés
à des dégrèvements d'impôts.
Naturellement, les villes qui se sont chargées de ces entreprises
ont accru leurs dettes dans de fortes proportions. C'est là un danger pour
celles qui n'établissent pas une comptabilité régulière et distincte
permettant d'apprécier si les recettes de l'entreprise couvrent
entièrement ses charges, y compris l'intérêt et l'amortissement du
capital de premier établissement; mais il en est d'autres, principalement
en Angleterre, qui ne commettent pas cette faute et qui pourvoient
à un amortissement régulier. Dans beaucoup de villes
anglaises, les régies municipales sont confiées à des organes distincts, à des spécialistes qui exercent leurs pouvoirs d'une façon
indépendante, sous le contrôle du conseil municipal; le budget et les
comptes de ces entreprises sont dressés à part et restent nettement
séparés du budget municipal. Telle est également l'organisation
prescrite par la loi italienne sur la régie directe des services publics
par les municipalités.
Les premières entreprises municipales ont été les entreprises d'eaux,
et ce sont encore aujourd'hui les plus nombreuses; essentielles à
la santé publique, elles sont en effet relativement simples à gérer.
En Angleterre, les grandes villes qui, comme Londres jusqu'en 1904,
laissent ce service à une compagnie concessionnaire, sont une rare
exception. Certaines villes, Manchester, Birmingham, Liverpool,
Glasgow, ont dépensé pour leur alimentation d'eau des sommes considérables,
variant de 100 à 175 millions de francs, et l'on calcule que
le capital employé par les 1045 villes anglaises où la régie est pratiquée
s'élève à plus de 1 700 millions. Aux États-Unis, la municipalisation
des eaux est plus avancée encore; 1 800 localités exploitent elles-mêmes
ce service, pour lequel elles ont dépensé plus de 2 500 millions
de francs. Partout ailleurs, en Allemagne, en Italie, en Suisse,
en Russie, au Canada, en Australie, et même en France, le système
de la régie est très fréquent.
La municipalisation du gaz, bien que datant du milieu du
XIXème siècle dans certaines grandes villes d'Allemagne, de Suisse et
des pays scandinaves, est généralement postérieure à celle de l'eau;
l'exploitation du gaz, en effet, comporte des achats de houille et des
ventes de sous-produits qui lui donnent un caractère plus nettement
commercial. Mais aujourd'hui, en Angleterre, les entreprises municipales
de gaz se rencontrent dans 256 villes; elles ont coûté près de
900 millions de francs, donnent un profit net de 60 millions, et, sans
avoir encore la même importance que les entreprises des compagnies
concessionnaires, elles alimentent une clientèle de consommateurs
presque aussi considérable. Manchester, qui a dépensé pour ce service,
depuis 1843, un capital de 59 millions de francs amorti pour
plus de moitié, en retire un bénéfice annuel de plus de 3 millions,
après avoir pourvu à toutes les charges. En dehors de l'Angleterre,
la régie municipale du gaz existe aussi aux États-Unis et dans beaucoup
de villes du continent européen, principalement en Allemagne,
où l'on compte 41 régies municipales le bénéfice net est de 4,2 millions
de francs à Hambourg, 3,4 millions à Berlin, 1,2 a 3,5 millions
à Dresde et Cologne. D'autres régies se rencontrent encore en Hollande,
en Suède, en Autriche-Hongrie, en Suisse, en Italie. Les villes
italiennes ont su utiliser à cet effet les ressources que les institutions
d'épargne et de coopération mettaient à leur disposition.
Après l'eau et le gaz, les villes ont entrepris de fournir la lumière
électrique. Actuellement, les entreprises municipales de cette nature
sont deux fois plus nombreuses en Angleterre que les entreprises
privées; elles ont coûté 750 millions de francs environ; des villes
comme Glasgow, Liverpool, Manchester ont dépensé dans ce but un
capital de 2 et demi à 4 millions de francs. On compte 333 entreprises
de ce genre en Angleterre, 460 aux États-Unis, 36 en Allemagne,
d'autres encore en Italie et surtout en Suisse, où les moindres localités peuvent se procurer la force à bon marché.
Puis les villes anglaises, et quelques villes du continent ont municipalisé
leurs tramways. Les entreprises de tramways exploitées par
les municipalités sont au nombre de 86 en Angleterre; elles ont
coûté plus de 500 millions de francs elles égalent à peu près les
entreprises privées en nombre et en importance et progressent
chaque année à ces deux points de vue. Glasgow, qui a dépensé plus
de 50 millions de francs pour ses tramways, en retire un bénéfice
annuel de 6 millions, qu'elle consacre presque en entier à l'amortissement.
Aujourd'hui, il semble que ces municipalisations de monopoles ne
suffisent plus aux administrations urbaines. Les villes sont entraînées
vers de nouvelles entreprises par d'autres préoccupations,
principalement par celle de l'hygiène publique.
Certains quartiers des grandes villes, où s'entasse une population
misérable, sont un danger permanent pour la santé publique; chez
les peuples civilisés qui savent le mieux apprécier la valeur de la
vie humaine, les autorités locales ne se contentent pas de posséder
des pouvoirs pour l'assainissement des logements insalubres, elles
en usent effectivement. Mais il ne suffit pas non plus de raser des
quartiers malsains et encombrés; le remède serait pire que le mal,
si la population déplacée s'entassait dans d'autres taudis plus sordides
encore. Le législateur anglais l'a compris; en 1890, il a prescrit
aux autorités municipales de reconstruire après avoir démoli. Ce fut
là, pour les villes anglaises, un énergique encouragement à se
charger elles-mêmes des constructions ouvrières. A Londres, où le
mal est plus grand que partout ailleurs, où 250 000 personnes logent
à raison d'une chambre par famille, le Conseil de comté a entrepris
une oeuvre considérable; il a transformé un quartier tout entier,
dépensant 32 millions de francs pour les reconstructions, fournissant
des logements à une population de 20000 personnes, et projetant
d'en loger bientôt 80 000; bientôt s'élèvera dans la banlieue une
ville de 6000 cottages pour 42000 habitants, que le Conseil aura
créée de toutes pièces en y affectant une somme de 75 millions de
francs. Glasgow, Manchester, Birmingham, d'autres encore, au
nombre d'une soixantaine, ont suivi l'exemple, et certaines villes
d'Allemagne, de Suisse et d'Italie se sont engagées dans la même voie.
Efforts souvent mal dirigés, qui réussissent rarement à replacer la
population la plus pauvre expulsée des logements démolis mais les
tâtonnements ne sont-ils pas inévitables au début de cette oeuvre
difficile, l'une des plus urgentes de notre temps ? L'expérience conduira
nécessairement les villes à entreprendre des constructions
moins coûteuses pour atteindre leur but, et déjà Birmingham peut
offrir des logements à prix réduits. Quelques villes entretiennent
même des maisons de refuge, des lodging houses, pour y abriter la
population flottante.
Dans le même but d'hygiène, et afin de diminuer la mortalité
infantile, certaines villes anglaises ont entrepris de vendre du lait
stérilisé. Sur cette pente, il est facile d'aller plus loin. Pourquoi les
villes ne se chargeraient-elles pas de vendre des denrées de première
nécessité, afin de fournir à la population pauvre des aliments sains
à juste prix? En fait, les boulangeries municipales sont déjà nombreuses
en Italie; il existe même, dans ce pays, quelques boucheries
et pharmacies municipales. Aussi les villes anglaises sont-elles sollicitées
aujourd'hui d'étendre leurs services à la vente des denrées alimentaires,
et de municipaliser les débits de boissons dans un but d'hygiène.
A côté de ces villes entreprenantes, il faut signaler aussi celles qui,
reculant devant les responsabilités de la régie directe, adoptent de
préférence le régime mixte du bail à ferme ou de la régie intéressée,
comme l'État le fait lui-même dans certains cas. En Angleterre et sur
le continent, des entreprises de gaz et de tramways sont affermées en
assez grand nombre à des compagnies privées, qui exploitent sous le
contrôle de la ville et lui cèdent une part plus ou moins forte des
produits bruts ou des bénéfices, suivant la part que la ville a prise elle-même
aux dépenses d'établissement. Des capitales comme Londres,
Paris et Berlin ont eu recours à ce système pour une partie de leur
réseau de tramways ou pour leur Métropolitain. Quant aux constructions
de logements ouvriers, bien des villes, au lieu de les entreprendre
elles-mêmes, se contentent de venir en aide à l'initiative
privée, soit en allouant des terrains à titre de propriété ou d'emphytéose,
des subventions et des garanties d'intérêts aux sociétés qui se
chargent de cette entreprise sans esprit de spéculation, soit en instituant
à leur profit des caisses de prêts hypothécaires.
Sous une forme ou sous une autre, les autorités municipales étendent
donc leur rôle économique; les villes qui municipalisent les
monopoles sont chaque année plus nombreuses, les fonctions dont
elles se chargent deviennent plus importantes et plus variées. Quel
que soit le jugement que l'on porte sur cet envahissement du domaine
économique par les municipalités, il faut noter le fait parmi les
plus significatifs; le socialisme municipal fait partie intégrante
de l'évolution contemporaine comme la concentration industrielle,
les trusts, la coopération, les associations agricoles, les syndicats
professionnels et la législation ouvrière; il contribue, lui aussi et
pour sa part, à faire pénétrer plus de communauté dans nos sociétés
individualistes et à leur donner une physionomie nouvelle.
862

modifications

Menu de navigation