Différences entre les versions de « Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 5 - les régimes totalitaires »

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Le stade préliminaire de l'opération consiste à créer autour des fascistes de l'avenir une zone imperméable aux idées dangereuses, à choisir avec le plus grand soin les idées et les enseignements qu'on donnera, enfin à inculquer aux sujets la doctrine officielle par une répétition continuelle et véhémente<ref>Voir ''Brave New World'' d'Aldous Huxley.</ref>. On n'avait jamais rien essayé de pareil. On a dressé par ces méthodes des enfants, des novices dans les ordres religieux, et, bien entendu, des soldats. On a vu beaucoup de gouvernements intolérants à l'égard de toute opposition. Mais on n'avait jamais vu un Etat prendre en main des populations nombreuses, habituées à lire les journaux, avec l'intention non seulement d'influencer leurs opinions courantes, mais encore de refaire entièrement leurs esprits et leurs coeurs. Le fascisme, dit Mussolini, « exige la réfection non des formes de la vie humaine, mais de son contenu : l'homme, le caractère, la foi. A cette fin, il exige une discipline et une autorité qui s'introduise dans l'esprit et y établisse une domination incontestée<ref>Voir l'article sur le fascisme dans l'''Encyclopédie italienne'', p. 848.</ref> ».
Le stade préliminaire de l'opération consiste à créer autour des fascistes de l'avenir une zone imperméable aux idées dangereuses, à choisir avec le plus grand soin les idées et les enseignements qu'on donnera, enfin à inculquer aux sujets la doctrine officielle par une répétition continuelle et véhémente<ref>Voir ''Brave New World'' d'Aldous Huxley.</ref>. On n'avait jamais rien essayé de pareil. On a dressé par ces méthodes des enfants, des novices dans les ordres religieux, et, bien entendu, des soldats. On a vu beaucoup de gouvernements intolérants à l'égard de toute opposition. Mais on n'avait jamais vu un Etat prendre en main des populations nombreuses, habituées à lire les journaux, avec l'intention non seulement d'influencer leurs opinions courantes, mais encore de refaire entièrement leurs esprits et leurs coeurs. Le fascisme, dit Mussolini, « exige la réfection non des formes de la vie humaine, mais de son contenu : l'homme, le caractère, la foi. A cette fin, il exige une discipline et une autorité qui s'introduise dans l'esprit et y établisse une domination incontestée<ref>Voir l'article sur le fascisme dans l'''Encyclopédie italienne'', p. 848.</ref> ».
c'est l'une des plus curieuses expériences qu'on ait jamais faites : dans un siècle où les moyens de communication ont été formidablement développés, on essaie de faire contrôler par des bureaux gouvernementaux tous les organes de la vie intellectuelle, afin de refaire l'homme, le caractère et la foi. L'expérience allemande est particulièrement intéressante, excepté naturellement pour ceux qui en sont les victimes, et représente une contribution considérable à la science politique. C'est comme si un homme vigoureux se prêtait à la vivisection. Car les Allemands sont le peuple le plus doué et le plus instruit qui ait jamais consacré toute la force d'un Etat moderne à empêcher l'échange des idées ; ils sont le peuple le plus organisé qui ait jamais consacré la puissance de coercition du gouvernement à l'abolition de sa propre vie intellectuelle. Ils sont le peuple le plus savant qui ait jamais fait semblant de croire que les prémisses et la conclusion de toute recherche peuvent être fixées par décret.
Le succès de l'expérience paraît dépendre d'un paradoxe. Tous les Allemands doivent sombrer dans une résignation docile mais empressée, acceptant les décisions du Führer comme le fellah accepte la volonté d'Allah ; puis, de cette masse docilement conformiste doivent surgir les chefs brillants, aventureux et supérieurement intelligents. N'oublions pas que tout en attachant une importance extrême à la discipline, les nationaux-socialistes exaltent également le « principe du chef », reconnaissant par là justement que l'économie, l'armée et l'Etat allemands ne sauraient être administrés par des routiniers. Ils savent que pour faire vivre une population si nombreuse sur un sol si pauvre, il faut une prévoyance, un esprit d'invention et d'entreprise, et une compétence technique exceptionnels. Ainsi donc on dresse une population au nom d'un dogme, on déçoit sa curiosité, on lui interdit d'examiner les prémisses et la conclusion de la foi officielle, on ne lui permet pas d'échanger des idées, tant à l'intérieur qu'à l'étranger, puis, une fois cela fait, on veut qu'elle produise des chefs. C'est là le paradoxe le plus étonnant de la philosophie naziste. Car le « principe du chef » est hautement individualiste. Il suppose l'apparition continuelle d'hommes de génie ; mais le principe du conformisme collectif absolu, souverain de la naissance à la mort, n'est guère fait pour produire et sélectionner de tels individus.
On comprend facilement que ce paradoxe est extrêmement commode, pour un temps, pour les dictateurs en exercice. Le principe d'autorité justifie leur propre pouvoir arbitraire, et le principe d'obéissance justifie leur refus du pouvoir à tous les autres. Mais comme, suivant l'affirmation de Hitler lui-même, le national-socialisme doit durer mille ans, le problème du recrutement des chefs se pose très sérieusement à ceux qui prennent au sérieux les aspirations nationales-socialistes. L'Allemagne d'aujourd'hui est naturellement gouvernée par des soldats, des bureaucrates et des industriels dont la formation et la sélection sont antérieures à la révolution naziste. Ils sont nationaux-socialistes, mais ils ne sont pas des produits du national-socialisme. Pour qu'on puisse juger l'idéal national-socialiste sur des résultats, il faudra que le régime dure jusqu'à ce que l'Allemagne soit gouvernée par des hommes qui n'ont pas connu d'autre discipline que celle du national-socialisme. C'est-à-dire qu'il faudra au moins deux générations. Car même les enfants nazis d'aujourd'hui sont élevés par des parents et des maîtres qui ont la mentalité réactionnaire de l'époque pré-naziste. Lorsque les fils nazis de parents nazis gouverneront l'Allemagne, alors et alors seulement on pourra dire que la renaissance de la nation allemande a commencé.
Cependant, le problème de la création d'une classe dirigeante dans une population intellectuellement stérilisée paraît insoluble tant que les fascistes continuent à respecter un des principes fondamentaux de cet ordre démocratique qu'ils méprisent si profondément. C'est le principe de l'égalité des chances, même restreinte aux nazis garantis. Ce vestige de libéralisme laisse les carrières ouvertes au talent, et il suppose que l'on peut sélectionner des chefs énergiques dans une masse conformiste de caporaux, de peintres en bâtiments, de forgerons et de journalistes.
Pour que le système fonctionne, pour qu'on puisse combiner l'autorité et le conformisme des masses, la seule solution pratique, semble-t-il, serait d'avoir une caste dirigeante héréditaire. Il serait alors possible, en théorie, de maintenir le peuple dans son isolement et sa stérilité intellectuels, dans sa docilité, cependant qu'on donnerait aux dirigeants héréditaires une éducation véritable. Si l'on n'adopte pas cette division de la nation en castes, il restera nécessaire de donner à tous à peu près les mêmes chances intellectuelles. Si ces chances sont assez variées pour éduquer et sélectionner des chefs, elles encourageront ce que les Japonais appellent « les pensées dangereuses », dans les masses. Si elles sont assez maigres pour maintenir le peuple dans sa docilité, elles seront insuffisantes pour produire des chefs. Par conséquent, à moins d'abolir le principe libéral de l'universalité de l'éducation et de l'égalité des chances, les fascistes manqueront de chefs, ou détruiront le conformisme.


== Notes et références ==  
== Notes et références ==  
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