Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 5 - les régimes totalitaires

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Anonyme


Chapitre 5 - Les régimes totalitaires
La Cité libre
The Good Society
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Auteur : Walter Lippmann
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1937
« Les doctrines auxquelles on veut que les hommes souscrivent sont partout hostiles à celles au nom desquelles les hommes ont lutté pour conquérir la liberté. Les réformes sont partout aux prises avec la tradition libérale. On demande aux hommes de choisir entre la sécurité et la liberté. On leur dit que pour améliorer leur sort il leur faut renoncer à leurs droits, que pour échapper à la misère, ils doivent entrer en prison, que pour régulariser leur travail il faut les enrégimenter, que pour avoir plus d'égalité, il faut qu'ils aient moins de liberté, que pour réaliser la solidarité nationale il est nécessaire d'opprimer les oppositions, que pour exalter la dignité humaine il faut que l'homme s'aplatisse devant les tyrans, que pour recueillir les fruits de la science, il faut supprimer la liberté des recherches, que pour faire triompher la vérité, il faut en empêcher l'examen. »
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Nécessité de leur absolutisme

Les régimes d'autorité ont été établis par des bandes armées qui soit par la violence, soit par l'intrigue, ou bien par ces deux procédés à la fois, se sont emparées de l'appareil coercitif de l'Etat. Ils s'en sont servis pour emprisonner, pour terroriser, pour bannir ou pour tuer tous les individus susceptibles de faire de l'opposition. Ils ont aboli tous les organes représentatifs, les élections, la liberté de la presse, le droit de réunion, qui auraient pu encourager l'opposition ou lui permettre de se manifester. On explique aux étrangers naïfs que tout cela est désagréable mais nécessaire ; que ce sont des mesures transitoires dans une période dangereuse, tout comme la loi martiale qu'on proclame, après un tremblement de terre dans un pays libre. Cette explication donne toujours à entendre que, par la suite, le gouvernement constitutionnel sera restauré, et avec lui le droit à l'opposition. Mais tout cela n'est qu'une explication offerte aux étrangers qu'il faut rassurer. La verité est que la « transition » ne s'achève jamais, et qu'elle ne veut pas s'achever tant que le régime dure[1].

Les collectivistes autoritaires, lorsqu'ils savent ce qu'ils veulent et qu'ils sont francs avec eux-mêmes, savent fort bien que le droit à l'opposition ne peut être rétabli sans que leurs principes soient rejetées et leur ordre social renversé. Quand ils parlent de liberté, ce qui leur arrive de temps en temps, ils veulent dire qu'ils espèrent arriver à apprendre au peuple à ne rien désirer d'autre que ce que l'Etat désire, à n'avoir pas d'autres buts que les buts officiels, à se sentir libres à force de s'être habitué à obéir. « Loin d'écraser l'individu », dit Mussolini, « l'Etat fasciste multiplie les énergies, de même que dans un régiment un soldat est non pas diminué mais multiplié par le nombre de ses camarades »[2].Mais il est évident que, quelque avantage qu'un individu ait à faire partie d'un régiment, il y perd le droit de refuser son consentement, de trouver à redire à la stratégie des généraux et à la tactique des officiers ; il ne peut plus rien avoir à dire sur la cause pour laquelle il veut vivre et mourir. Ce n'est qu'après avoir perdu sa volonté d'avoir une opinion à lui qu'il devient capable de découvrir dans une discipline militaire une liberté nouvelle. Ce n'est que dans ce sens qu'il peut y avoir de la liberté dans un Etat totalitaire ; quand il n'y a plus d'opposition, il n'est plus nécessaire d'écraser l'opposition ; et quand un peuple est devenu parfaitement obéissant on n'a plus besoin de l'opprimer.

Ce n'est que dans ce sens que les régimes collectivistes peuvent mettre fin à la violence « transitoire » du camp de concentration, de la police secrète et de la censure. La crise ne cesse jamais. La transition n'est pas terminée tant que tout le monde n'est pas devenu fasciste ou communiste, soit d'instinct soit par l'effet d'une habitude invétérée. Car un gouvernement ne peut déterminer le destin d'une société que si les membres de cette société acceptent les plans du gouvernement et s'y conforment. Dans le régime de Mussolini, ils doivent penser, lorsqu'ils pensent, comme pensent leurs officiers, et ils doivent éprouver les sentiments exigés par le plan de campagne. Si l'on admet a priori qu'une société doit être planifiée et dirigée par voie d'autorité, par « une planification et un contrôle par l'autorité supérieure de l'activité économique », la conclusion est des plus logiques. Il faut supprimer les dissidents parce qu'ils refusent d'obéir ; ils gênent, comme dit M. Chase, « le fonctionnement harmonieux » de l'économie. Il faut dresser les masses jusqu'à ce qu'elles reconnaissent « l'autorité absolue des chefs sur leurs subordonnés », comme dit Hitler. Le syllogisme est parfait : ceux qui considèrent l'Etat comme le maître de la société doivent abolir la diversité et la contradiction des intentions humaines. Et s'ils ne veulent pas s'en remettre éternellement à la pure contrainte physique, ils sont bien obligés de trouver une autre méthode pour obtenir l'unanimité de leurs sujets.

Tous les systèmes collectivistes supposent donc nécessairement que la pluralité des intérêts, cette réalité universelle, est un mal, et qu'il faut la supprimer. Les collectivistes parlent du chaos et de la confusion qui règnent dans les régimes de liberté, et se croient désignés pour supprimer « l'action réciproque des nombreux intérêts privés »[3] des individus, des groupements, des classes, des communautés locales et régionales. Leur conception de la vie est profondément pénétrée de monisme, car ils considèrent la variété et la concurrence comme des maux. Ils considèrent l'Etat, non pas comme un dispensateur de justice entre les intérêts divers (l'idée de justice implique en effet un respect de la diversité), mais comme le créateur d'une unité dans laquelle des intérêts divers devront disparaître. Aussi, alors que dans les sociétés libres l'opposition est une fonction constitutionnelle, est-elle une trahison dans les sociétés autoritaires. L'idéal collectiviste, comme Mussolini l'a fort bien discerné, trouve sa réalisation la plus parfaite non pas dans une famille, ni dans une association, ni dans un marché, ni dans une église, mais dans un régiment de soldats disciplinés. Dans une organisation militaire, le travail, le temps, la vie même de chacun sont à la disposition du chef.

Le problème décisif qui se pose, par conséquent, aux théoriciens du collectivisme, c'est celui de savoir comme supprimer la diversité et les contradictions tenaces de l'humanité. Ils se rendent compte que le terrorisme, quelle que soit son efficacité momentanée, est révoltant, et qu'on ne peut pas le faire durer toujours. Aucun régime ne saurait soutenir perpétuellement une vigilance suffisante pour écraser partout et toujours l'opposition. Certes, on a vu des despotismes durer des siècles. Mais on n'en a jamais fait l'expérience sur une population qui a connu la liberté et qui est habituée à un niveau de vie tant soit peu élevé. De plus, les despotismes d'autrefois s'établissaient par voie de conquète, tandis que les despotismes modernes, tout au moins jusqu'au moment où un coup d'Etat devient possible, doivent procéder par voie de conversion. La doctrine collectiviste est par conséquent obligée de fournir une formule acceptable qui promette l'abolition des conflits à l'intérieur d'une société.

Le paradoxe fasciste

La version fasciste du principe collectiviste est moins explicite que la version communiste[4]. La doctrine communiste a un passé intellectuel qui remonte aux spéculations politiques les plus anciennes que l'histoire connaisse, alors que le fascisme, s'il possède lui aussi une doctrine ancienne, a dissimulé son ascendance en adoptant une idéologie très nouvelle. Il n'existe pas de litterature fasciste comparable en érudition et en pédantisme à la litterature marxiste ; il n'y a que les discours et les brochures des agitateurs, et les oeuvres fabriquées par les ministères de la Propagande. La doctrine fasciste a été hâtivement improvisée depuis la guerre mondiale ; elle n'a jamais été échafaudée, comme la doctrine communiste, par des hommes ayant le loisir de spéculer et de faire des recherches, de critiquer et de polir leurs théories avec la liberté dont on jouit sous les démocraties capitalistes[5].

La théorie fasciste a été hâtivement composée avec des bribes de savoir qu'avaient pu retenir des gens comme Mussolini et Hitler, qui ont passé leurs vies à faire des discours, à machiner des complots et à organiser leurs partisans. C'est pourquoi il est absurde de dire, par exemple, que Vilfredo Pareto est le Karl Marx du fascisme. Au point de vue économique, Pareto est libre-échangiste. Par sa haine de toute ingérence dans le domaine de la morale et de la culture, c'est un libéral endurci, et son livre se termine par un avertissement solennel contre la conception « byzantine » de la société à laquelle le fascisme et les Etats soi-disant corporatistes sont en train de retourner.

Si l'on veut savoir quel genre de remède le fascisme se propose d'apporter à la diversité humaine, il faut se reporter aux actes des fascistes. On constate alors que leur panacée paraît être la propagande, le dressage et l'éducation. Les fascistes supposent, d'ailleurs toujours à demi-mot ou à mots couverts, que l'homme n'est capable que d'une volonté limitée, que la grande majorité des humains est naturellement docile, et qu'en exterminant la minorité et en dressant la masse, on fera disparaître toute opposition tant soit peu importante. C'est pourquoi les Etats fascistes revendiquent le monopole absolu de toutes les institutions d'enseignement et de culture. Sans ce monopole, ils ne sauraient en effet protéger les masses, qu'ils se proposent de mener par la discipline à l'unanimité, contre la contagion des contradictions individuelles.

Le fascisme compte uniquement sur le dressage des masses. La preuve, c'est qu'il se propose de faire sortir la nation future, parfaitement harmonieuse et héroïque, du matériel humain très ordinaire et très dépareillé qui se trouve habiter les territoires qu'il gouverne. Il est vrai que les nationaux-socialistes allemands parlent beaucoup de sang et de race. Mais à part la stérilisation des individus ayant une hérédité trop lourde, et l'isolement et la persécution des personnes dont les grands-parents étaient juifs (quand on le sait), ils sont obligés de créer la race future avec les Allemands qui vivent en Allemagne. Ces Allemands sont considérés par la loi comme ayant une origine acceptable s'ils ignorent quels étaient leurs ancêtres avant 1800. Il est donc manifeste que la théorie raciste n'est qu'une fiction politique qui sert à donner aux Allemands le sentiment que depuis la création du monde, ils ont été liés ensemble par l'unanimité que les Nazis voudraient leur voir adopter. La version italienne du fascisme limite ses activités eugéniques à l'accroissement de la natalité. Les Italiens, qui vivent dans une civilisation ancienne et sceptique, n'ont jamais été tentés d'essayer de faire croire aux gens que le mélange des races qui peuple la péninsule constitue une espèce biologique distincte. Les Fascistes italiens ont ainsi reconnu plus nettement que les nationaux-socialistes allemands que, loin de créer une race nouvelle, ils sont simplement en train d'essayer de réformer une communauté ancienne.

Le stade préliminaire de l'opération consiste à créer autour des fascistes de l'avenir une zone imperméable aux idées dangereuses, à choisir avec le plus grand soin les idées et les enseignements qu'on donnera, enfin à inculquer aux sujets la doctrine officielle par une répétition continuelle et véhémente[6]. On n'avait jamais rien essayé de pareil. On a dressé par ces méthodes des enfants, des novices dans les ordres religieux, et, bien entendu, des soldats. On a vu beaucoup de gouvernements intolérants à l'égard de toute opposition. Mais on n'avait jamais vu un Etat prendre en main des populations nombreuses, habituées à lire les journaux, avec l'intention non seulement d'influencer leurs opinions courantes, mais encore de refaire entièrement leurs esprits et leurs coeurs. Le fascisme, dit Mussolini, « exige la réfection non des formes de la vie humaine, mais de son contenu : l'homme, le caractère, la foi. A cette fin, il exige une discipline et une autorité qui s'introduise dans l'esprit et y établisse une domination incontestée[7] ».

c'est l'une des plus curieuses expériences qu'on ait jamais faites : dans un siècle où les moyens de communication ont été formidablement développés, on essaie de faire contrôler par des bureaux gouvernementaux tous les organes de la vie intellectuelle, afin de refaire l'homme, le caractère et la foi. L'expérience allemande est particulièrement intéressante, excepté naturellement pour ceux qui en sont les victimes, et représente une contribution considérable à la science politique. C'est comme si un homme vigoureux se prêtait à la vivisection. Car les Allemands sont le peuple le plus doué et le plus instruit qui ait jamais consacré toute la force d'un Etat moderne à empêcher l'échange des idées ; ils sont le peuple le plus organisé qui ait jamais consacré la puissance de coercition du gouvernement à l'abolition de sa propre vie intellectuelle. Ils sont le peuple le plus savant qui ait jamais fait semblant de croire que les prémisses et la conclusion de toute recherche peuvent être fixées par décret.

Le succès de l'expérience paraît dépendre d'un paradoxe. Tous les Allemands doivent sombrer dans une résignation docile mais empressée, acceptant les décisions du Führer comme le fellah accepte la volonté d'Allah ; puis, de cette masse docilement conformiste doivent surgir les chefs brillants, aventureux et supérieurement intelligents. N'oublions pas que tout en attachant une importance extrême à la discipline, les nationaux-socialistes exaltent également le « principe du chef », reconnaissant par là justement que l'économie, l'armée et l'Etat allemands ne sauraient être administrés par des routiniers. Ils savent que pour faire vivre une population si nombreuse sur un sol si pauvre, il faut une prévoyance, un esprit d'invention et d'entreprise, et une compétence technique exceptionnels. Ainsi donc on dresse une population au nom d'un dogme, on déçoit sa curiosité, on lui interdit d'examiner les prémisses et la conclusion de la foi officielle, on ne lui permet pas d'échanger des idées, tant à l'intérieur qu'à l'étranger, puis, une fois cela fait, on veut qu'elle produise des chefs. C'est là le paradoxe le plus étonnant de la philosophie naziste. Car le « principe du chef » est hautement individualiste. Il suppose l'apparition continuelle d'hommes de génie ; mais le principe du conformisme collectif absolu, souverain de la naissance à la mort, n'est guère fait pour produire et sélectionner de tels individus.

On comprend facilement que ce paradoxe est extrêmement commode, pour un temps, pour les dictateurs en exercice. Le principe d'autorité justifie leur propre pouvoir arbitraire, et le principe d'obéissance justifie leur refus du pouvoir à tous les autres. Mais comme, suivant l'affirmation de Hitler lui-même, le national-socialisme doit durer mille ans, le problème du recrutement des chefs se pose très sérieusement à ceux qui prennent au sérieux les aspirations nationales-socialistes. L'Allemagne d'aujourd'hui est naturellement gouvernée par des soldats, des bureaucrates et des industriels dont la formation et la sélection sont antérieures à la révolution naziste. Ils sont nationaux-socialistes, mais ils ne sont pas des produits du national-socialisme. Pour qu'on puisse juger l'idéal national-socialiste sur des résultats, il faudra que le régime dure jusqu'à ce que l'Allemagne soit gouvernée par des hommes qui n'ont pas connu d'autre discipline que celle du national-socialisme. C'est-à-dire qu'il faudra au moins deux générations. Car même les enfants nazis d'aujourd'hui sont élevés par des parents et des maîtres qui ont la mentalité réactionnaire de l'époque pré-naziste. Lorsque les fils nazis de parents nazis gouverneront l'Allemagne, alors et alors seulement on pourra dire que la renaissance de la nation allemande a commencé.

Cependant, le problème de la création d'une classe dirigeante dans une population intellectuellement stérilisée paraît insoluble tant que les fascistes continuent à respecter un des principes fondamentaux de cet ordre démocratique qu'ils méprisent si profondément. C'est le principe de l'égalité des chances, même restreinte aux nazis garantis. Ce vestige de libéralisme laisse les carrières ouvertes au talent, et il suppose que l'on peut sélectionner des chefs énergiques dans une masse conformiste de caporaux, de peintres en bâtiments, de forgerons et de journalistes.

Pour que le système fonctionne, pour qu'on puisse combiner l'autorité et le conformisme des masses, la seule solution pratique, semble-t-il, serait d'avoir une caste dirigeante héréditaire. Il serait alors possible, en théorie, de maintenir le peuple dans son isolement et sa stérilité intellectuels, dans sa docilité, cependant qu'on donnerait aux dirigeants héréditaires une éducation véritable. Si l'on n'adopte pas cette division de la nation en castes, il restera nécessaire de donner à tous à peu près les mêmes chances intellectuelles. Si ces chances sont assez variées pour éduquer et sélectionner des chefs, elles encourageront ce que les Japonais appellent « les pensées dangereuses », dans les masses. Si elles sont assez maigres pour maintenir le peuple dans sa docilité, elles seront insuffisantes pour produire des chefs. Par conséquent, à moins d'abolir le principe libéral de l'universalité de l'éducation et de l'égalité des chances, les fascistes manqueront de chefs, ou détruiront le conformisme.

Il leur faut donc avoir le courage de leur despotisme, et revenir, dans ce domaine comme dans presque tous les autres, à la pratique ancienne de tous les despotismes : à savoir fournir une éducation différente au sujet et au gouvernant. La caste doit être héréditaire. Car si les fascistes essaient de sélectionner des jeunes qui promettent pour leur donner une formation spéciale, il sera peut-être trop tard pour que les jeunes en question puissent tenir leur promesse. Il n'existe aucune méthode sûre pour détecter assez tôt les qualités d'un chef. Il serait très embarassant de déclarer que le fils d'un haut fonctionnaire nazi n'est pas apte à recevoir une formation de chef, cependant que le fils d'un caporal est apte à gouverner l'Etat. A moins d'être désignés dès leur naissance, les chefs de l'avenir ne pourront recevoir de formation spéciale dans les talents que le fascisme doit précisément décourager chez la masse que les chefs devront commander. Les petits garçons ne naissent pas avec un certificat de chef, et le seul moyen de désigner les futurs chefs est par conséquent de rendre l'autorité héréditaire. On mènera ainsi à sa conclusion logique la doctrine qui veut que tous les droits et les vertus de l'homme soient biologiquement prététerminés.

Il y a cependant une objection fatale à cette unique solution pratique du paradoxe fasciste. Elle a pour résultat de faire renaître la diversité sociale que la doctrine fasciste se propose précisément d'abolir. Toute caste gouvernante entrerait bientôt en conflit d'intérêts avec la masse de ses sujets, conflit plus ou moins grave suivant que la caste gouvernante aurait plus ou moins bien réussi à former le peuple et le gouvernerait plus ou moins sagement. Mais, jouissant d'une position privilégiée, la caste serait tentée de défendre ses privilèges, voire de les étendre, ce qui n'aurait rien que de très humain. Et, à moins que les dresseurs et les propagandistes n'accomplissent de véritables miracles, l'envie, le désir de plus d'égalité, le sentiment de l'injustice donneraient bientôt naissance au mécontentement populaire. Une fois de plus, il deviendrait nécessaire de définir des droits antagonistes, et d'aplanir la diversité des intérêts.

La vérité est que la doctrine fasciste ne contient pas la moindre formule qui puisse même suggérer le moyen d'en réaliser l'idéal social. Elle recherche deux résultats par essence incompatibles : de grands chefs, et une nation soumise. Si elle se consacre à faire régner le conformisme, elle ne peut pas produire de chefs. Elle ne peut produire que des routiniers, des bureaucrates, et des courtisans. Si au contraire elle se consacre à la production de chefs, elle finira par détruire le conformisme des masses. Si elle établit une classe dirigeante héréditaire, elle peut parvenir à produire des chefs audacieux et des sujets dociles. Mais elle revient alors à la société divisée en classes qui est incompatible avec son idéal d'unanimité et de solidarité nationale.

La réalité fasciste

Quoique les contradictions inhérentes à la doctrine fasciste en démontrent bien le caractère fantastique, le mystère du fascisme se dissipe aussitôt que nous adoptons l'explication que Hitler et Mussolini eux-même fournissent de leur politique lorsqu'ils ne sont pas en proie au délire mystique. Ils affirment tout simplement qu'ils manquent de ressources matérielles nécessaires pour entretenir leurs peuples au niveau de vie désirable, et qu'il leur faut conquérir leur place au soleil. Vus sous cet angle, tout le système et le rituel du fascisme deviennent facilement intelligibles, et tous leurs aspects, si étranges lorsqu'on les considère comme des méthodes de reconstruction sociale, deviennent des phénomènes très familiers et très reconnaissables[8].

C'est ainsi qu'il est incontestable que les révolutions fascistes ont été précédées par une grave lutte de classes au cours de laquelle les ouvriers et paysans ont peu à peu menacé d'exproprier les capitalistes de l'industrie et les propriétaires fonciers. Il est également certain que les ravages de la guerre et l'échec des efforts entrepris pour restaurer l'économie mondiale ont aggravé cette lutte jusqu'à lui ôter presque toute perspective d'issue. L'Italie et l'Allemagne dépendent toutes deux dans une très grande mesure de l'étranger pour leurs matières premières. Leurs exportations ne leur permettaient plus d'acheter ce dont elles avaient besoin en quantité suffisante. Dans les deux pays, le revenu national diminuait, et la lutte des classes pour le partage de ce revenu décroissant s'intensifiait. Le contraste entre leur situation et celles des pays créanciers jouissant de vastes ressources à l'intérieur ou dans les empires d'outre-mer sautait aux yeux. Les deux peuples se pénétrèrent de l'idée que s'ils ne parvenaient pas à accroître leurs ressources, ils seraient détruits par la guerre civile. Partout, les barrières douanières s'élevaient pour gêner leurs exportations. Ils dépendaient de crédits étrangers fort précaires, et, comme on l'a constaté, fort capricieux. Ils se sentaient dans une insécurité complète. Déchirés par les luttes intérieures, voyant leur niveau de vie s'abaisser sans cesse, incapables d'obtenir de l'étranger des concessions suffisantes, ils se persuadèrent qu'ils devraient, comme l'a dit Hitler « livrer des combats formidables pour l'existence de l'humanité », et « qu'à la longue, seul un instinct passionné de conservation peut remporter une victoire durable »[9].

Le mystère du fascisme disparaît une fois qu'on met de côté ses prétentions à être une formule universelle de reconstruction sociale, et qu'on se rend compte qu'il n'est que la militarisation complète et intense d'un peuple en vue d'une guerre de conquête. Le fascisme, c'est la loi martiale, et il n'est pas un trait essentiel du fascisme qui ne constitue un phénomène bien connu de toute nation organisée lorsqu'elle se trouve en état de guerre. Les régimes fascistes paraissent originaux ou incompréhensibles tant qu'on ne voit pas que le fascisme n'est qu'une mobilisation. Il a fallu un certain temps pour qu'on reconnaisse la véritable nature du fascisme. On n'avait jamais vu une mobilisation durer des années, avant toute déclaration de guerre, avant même que la décision de déclarer la guerre fût nettement prise, avant même qu'on sût contre qui elle serait déclarée. Les observateurs étrangers ont été profondément surpris de voir apparaître une mentalité de guerre, adopter des mesures de guerre, sans que des batailles soient livrées. Mais une fois que l'on a compris que le fascisme, c'est la préparation de la guerre, la nouveauté surprenante de ce phénomène disparaît.

On reconnaît dans les régimes fascistes tout ce qui caractérise un pays en guerre. Grèves et lock-outs sont sévèrement réprimés comme des actes de trahison contre la sûreté de la patrie. La haine est chauffée à blanc. La brutalité est exaltée. Le pacifisme et l'humanitarisme sont traités, comme dit Hitler, de « mélange de stupidité, de lâcheté et d'outrecuidance ». Seules les vertus martiales reçoivent l'approbation officielle, et l'on enseigne au peuple que, comme l'a dit Mussolini, « seule la guerre porte toutes les énergies humaines à la plus haute tension, et imprime un cachet de noblesse sur le peuple qui a le courage de s'y engager ». Une certaine dose de persécution est nécessaire en temps de guerre ; ekle donne aux non-combattants l'impression de participer à la lutte ; elle endurcit le coeur du peuple, comme l'escrime à la baïonette, jusqu'au moment où il se sent le droit de plonger son fer dans les entrailles de l'ennemi. En temps de guerre, tout le savoir est utilisé à la propagande, toute la science sert à combattre. Et l'on exploite ausi l'idéalisme qui fait entrevoir aux hommes, par-delà les tranchées et les tombeaux, la Terre Promise.

L'économie dirigée qu'adoptent les Etats fascistes est destinée à permettre à l'industrie de suffire sans apports extérieurs aux besoins de l'armée et de la population. C'est une économie planifiée. C'est en fonction des besoins de l'état-major général que l'on détermine les objectifs et la marche du plan, d'après lesquels sont fixés les exportations, les importations, les investissements, les prix et les salaires. On a la loi martiale, l'état de siège, la conscription des capitaux et du travail. Il est par conséquent parfaitement vain de demander si Mussolini ou Hitler veulent la guerre, et si leurs protestations de paix sont autre chose que des ruses de guerre. Le fascisme n'est rien de moins, et probablement rien de plus, que la forme la plus récente et la plus développée de la nation armée. C'est, sous un autre nom, un militarisme qui prépare la guerre totale.

Principes théoriques du communisme

Les communistes prétendent également qu'ils sont en train de créer une civilisation nouvelle dans laquelle la diversité des intérêts humains disparaîtra. C'est là l'hypothèse fondamentale de la philosophie collectiviste. Nous avons vu d'autre part que dans la version fasciste du collectivisme l'objectif réel en vue duquel on organise l'uniformité en partant de la diversité est la mobilisation totale d'un peuple pour la guerre. C'est l'état-major général qui répartit les tâches à accomplir par l'économie dirigée, et c'est en vue de la formation d'un « moral » guerrier que sont orientées les activités culturelles. Examinons maintenant la version communiste, afin de déterminer s'il est possible d'organiser une société collectiviste à des fins « civiles », si l'on peut planifier une économie pour réaliser ce que Marx et Engels appelaient « une libre association d'individus », et si, en dernière analyse, le collectivisme peut être autre chose que la mobilisation d'un peuple pour la conquête ou la défense.

Les communistes et sympathisants trouveront sans doute extravagant que l'on pose une telle question, et que l'on prétende, en y répondant, pénétrer la nature intime du collectivisme. Ils croient en effet avoir trouvé le remède qui mettra fin à la misère, à la lutte des classes, à la guerre, et qui permettra l'avènement d'une ère de paix et d'abondance. En vertu de cette croyance, ils refusent d'admettre que la dictature, la terreur, la conscription de la vie et du travail qui règnent en Russie depuis dix-huit ans font partie intégrante d'un ordre collectiviste, et que leur ressemblance frappante avec la loi martiale sous un état de siège n'est nullement superficielle ni passagère. A mon avis, c'est là une illusion. Je prétends qu'à la lumière d'une analyse poussée de sa théorie, et d'une observation directe de sa pratique, tout collectivisme, qu'il soit communiste ou fasciste, se révèle comme étant militaire dans ses méthodes, ses buts et son esprit, et qu'il ne saurait être autre chose.

Si les communistes croient que la suppression de l'opposition et l'extermination de ses membres sont un phénomène purement passager dans une société communiste, c'est parce qu'ils supposent qu'une transformation radicale du régime de la propriété supprimera tous les conflits d'intérêts entre les hommes. Les communistes espèrent eux aussi, comme l'a dit Marx, « une refonte de la nature humaine ». En Russie, ils ont jusqu'à présent essayé de la réaliser en monopolisant toutes les institutions intellectuelles pour le dressage du peuple. Mais dans la stricte logique de leur théorie, il ne devrait pas être nécessaire de recourir à ce moyen. « La structure économique de la société », dit Engels, « constitue toujours la base réelle par laquelle s'explique, en dernière analyse, toue la superstructure des institutions juridiques et politiques, de même que celle des conceptions religieuses, philosophiques et autre de chaque époque historique[10] ». La nature humaine doit, par conséquent, être refondue non pas par la propagande, mais au moyen de la socialisation des moyens de production.

Suivant la thèse communiste, si le capital employé à la production des richesses était collectif, et s'il était géré par des fonctionnaires publics qui n'en tireraient aucun profit personnel, les antagonismes sociaux disparaîtraient. Car on suppose que ces antagonismes ont leur origine dans la propriété privée du capital productif, que toute la question est là, et que tout conflit social important est provoqué par le fait que le capital productif est aux mains de propriétaires privés. Si cette hypothèse est exacte, l'harmonie et l'unanimité sociale doivent en effet apparaître dès lors que le capital productif a été socialisé. On peut ainsi expliquer la continuation de la dictature, de la terreur et de la propagande par le fait que le processus de socialisation n'est pas encore achevé et que les capitalistes qui espèrent toujours recouvrer leur propriété ne sont pas encore morts[11].

Mais s'il est vrai, comme le proclame le Manifeste Communiste, que « l'histoire de toutes les sociétés qui ont existé jusqu'à ce jour est l'histoire de la lutte de classes », quelle raison y a-t-il de croire que l'histoire de toutes les sociétés futures ne sera pas, elle aussi, l'histoire des luttes de classes ? L'interprétation marxiste de l'histoire affirme cependant que la méthode de progrès social qui a toujours prévalu prendra fin avec l'avènement du socialisme. Par conséquent, l'évolution, telle que l'espèce humaine l'a connue, doit cesser. Qu'y aura-t-il ensuite ? Ce n'est pas facile à dire. Le catéchisme marxiste ne dit pas si le socalisme deviendra statique une fois instauré, ou s'il évoluera en vertu d'un dynamisme qui lui est propre, d'un dynamisme entièrement nouveau et non encore défini. Tout ce que disent les marxistes, c'est que le principe de l'évolution des autres sociétés a été la lutte des classes. Mais leur philosophie n'explique pas si le marxisme lui aussi évoluera, ni comment.

La question est cependant capitale si l'on veut croire, comme ils le promettent, qu'après la dernière des dernières luttes de classe, la paix régnera. Pour moi, en me basant sur l'hypothèse marxiste, je ne vois pas de raison de croire que la paix sociale et internationale pourra être plus facilement obtenue après la révolution qu'avant. Car, suivant la même hypothèse, quelle a été la cause de l'évolution qui a fait succéder le capitalisme au régime féodal ? L'invention d'une technique nouvelle de production des richesses[12]. Les chefs d'entreprise qui ont organisé ce nouveau système de production ont supplanté la noblesse féodale jusqu'alors maîtresse du gouvernement et de la politique. Cette théorie suppose donc qu'une technique nouvelle donnera naissance à une nouvelle classe dirigeante, qui renversera la classe dirigeante précédente en même temps que son idéologie périmée. Il est permis de supposer que l'on continuera à faire des inventions en régime socialiste, et que l'on verra par conséquent surgir sans cesse de nouvelles techniques. Mais les marxistes paraissent avoir des raisons de croire qu'après l'avènement du socialisme, les techniques nouvelles ne feront pas naître une nouvelle classe dont les intérêts seront en conflit avec ceux de la classe qui vit encore sous la technique ancienne.

Quelle raison y a-t-il de croire que jusqu'au socialisme « il y a eu une histoire », mais qu'après le socialisme « il n'y a plus d'histoire » ?[13] Un bon déterminisme marxiste doit certainement croire qu'un conflit entre une technique ancienne et une technique nouvelle provoque toujours une lutte de classe entre bénéficiaires des deux systèmes. Mais les marxistes prétendent que cela n'arrivera pas une fois que les moyens de production auront été collectivisés et seront administrés par l'Etat. Ils supposent que la transition d'une mode de production à un autre pourra alors s'effectuer sans conflit. Je ne vois pas pourquoi. Supposons que les savants inventent un moyen d'utiliser l'énergie des mers, et que les nouvelles machines soient aussi supérieures aux dynamos actuelles que ces dynamos le sont aux moulins à vent. La capacité productive des peuples vivant près de la mer deviendrait immédiatement beaucoup plus considérable que celle des peuples installés à l'intérieur des continents. Les grandes régions industrielles devront être sur le bord de la mer. L'Italie, avec son immense longueur de côtes, disposera de ressources beaucoup plus grandes que la Russie, malgré ses richesses minérales.

L’exemple choisi ne prouve peut-être rien parce que les machines à utiliser l’énergie des mers ne seront peut-être jamais inventées, mais il illustre, sous une forme peut-être extrême, le genre de transformation technique qui a effectivement causé tant de révolutions dans les sociétés humaines. Un marxiste qui croit en l’interprétation matérialiste de l’histoire ne saurait nier les conséquences énormes qu’a eues sur la répartition des populations, sur les niveaux de vie, sur l’ascension et le déclin des sociétés, le développement de nouvelles sources d’énergie tirées de la houille, puis du pétrole, puis des chutes d’eau. Mais pourquoi un marxiste supposerait-il qu’à l’avenir un Etat suprêmement puissant et sage pourra éviter les révolutions dues aux transformations de la technique ? N’est-il pas clair que le marxiste qui croit que les luttes de classes seront abolies dans l’Etat socialiste ne fait pas autre chose qu’abandonner sa « science » au seuil du socialisme, et qu’il compte ensuite sur l’Etat pour jouer le ‘’deus ex machina’’ ? En fait, il prétend que les hommes d’Etat socialistes de l’avenir seront capables de faire ce qu’aucun homme d’Etat du passé, selon sa propre hypothèse, n’aurait jamais été capable de faire.

Par quel raisonnement le communiste arrive-t-il à se persuader que les hommes d’Etat de l’avenir possèderont cette prévoyance, cette sagesse, cette autorité et ce désintéressement sans précédent ? Tout simplement en se permettant de croire que la source de tous les maux n’est autre que la propriété privée des moyens de production. La théorie suppose que, n’était l’effet corrupteur de la propriété privée et du capital, les hommes seraient aujourd'hui capables d’élaborer un « plan économique mondial » pour une humanité supposée innocente et raisonnable. On suppose que toutes les aptitudes nécessaires à l’homme d’Etat utopique existent, qu’elles sont prêtes à entrer en action, qu’elles n’attendent que d’être affranchies de la corruption due à la propriété privée. Car cette révolution de la nature humaine doit s’effectuer par une révolution du mode de propriété.

Soutenir cette théorie, ce n’est pas seulement avoir une conception très naïve de la nature humaine, conception surprenante chez des hommes qui tournent l’idéalisme en ridicule et se flattent d’être froidement réalistes, c’est encore avoir une conception très naïve de la nature de la propriété. Chose très curieuse, le marxiste fonde son espoir d’une société suprêmement raisonnable sur une notion ultra-juridique de la propriété. Au fond il assimile la propriété non pas au contrôle et à l’usage des capitaux, mais aux titre juridiques qui la confèrent, et il suppose que si ces titres étaient détenus collectivement, les instruments de production seraient nécessairement collectivement « possédés » et gérés.

C’est là le point décisif de l’argumentation socialiste. Tout l’espoir de voir disparaître l’exploitation, les convoitises, les antagonismes sociaux, repose sur la confiance qu’on accorde à l’effet miraculeux du transfert de titres. C’est ce transfert, et ce transfert seulement, qui doit révolutionner la conduite humaine, exalter à des niveaux inconnus jusqu’à ce jour les aptitudes des hommes à gouverner, et mettre fin pour toujours à l’histoire qui « dans toutes les sociétés qui ont existé jusqu’à ce jour, a été l’histoire des luttes des classes ». Le socialiste ne dit pas si, en régime socialiste, la diversité des intérêts sera mieux équilibrée. Il dit que lorsque les titres seront détenus collectivement, la diversité des intérêts se trouvera abolie. Il ne dit pas que les hommes d’Etat socialistes doivent apprendre à planifier et à gérer l’économie mondiale ; il dit que lorsque les titres seront détenus collectivement, les hommes d’Etat planifieront et géreront l’économie mondiale.

Pour le socialiste, il n’y a qu’un seul problème social, facilement résolu par le transfert des titres de propriété. Je sais bien que les socialistes contesteront que leur doctrine repose sur une formule aussi simple. Mais j’insiste sur ce point : la formule est bien celle-là. Il n’y a pas de technique socialiste, il n’y a pas de plan socialiste de production et de répartition des richesses. Tous les problèmes de ces domaines restent à résoudre par les fonctionnaires socialistes de l’avenir. Les fonctionnaires de la Russie soviétique n’ont rien pu trouver dans la doctrine marxiste qui leur fournisse le moindre principe directeur pour la rédaction et l’administration du plan quinquennal. La théorie socialiste ne leur donnait aucune recette leur indiquant ce qu’il fallait produire, ce qu’il fallait économiser pour les investissements, ce que devaient être les salaires, les heures de travail, les prix. Tout cela, ils avaient à le décider sans l’aide du marxisme. Le seul principe qu’ils pouvaient tirer de leur doctrine était que les titres de nue-propriété du sol et des capitaux devaient être détenus par l’Etat.

Cela suppose naturellement que, les titres étant collectifs, l’économie sera planifiée et gérée en considération du bien de la collectivité tout entière, et non pas du bénéfice des propriétaires privés. Mais ce raisonnement repose sur une supposition erronée : à savoir que le détenteur du titre de propriété est nécessairement le bénéficiaire principal. Il est très surprenant que les théoriciens socialistes soient tombés dans cette erreur. Le nu-propriétaire de tout le sol de l’Angleterre est le roi. Cela signifie-t-il que tous les terrains anglais sont administrés pour son profit ? Le nu-propriétaire de l’armée et de la marine est la nation. Cela signifie-t-il nécessairement que les forces armées ont toujours agi pour le bien de la nation ? Les propriétaires des grandes sociétés anonymes sont les actionnaires. Cela signifie-t-il que les sociétés ont toujours été administrées pour le bien des actionnaires ?

La propriété collective peut très bien être administrée au profit d’une classe. Les titres de propriété n’ont pas une vertu magique. L’acte de transfert de la propriété du capital productif à la collectivité ne garantit nullement que les administrateurs officiels n’exploiteront pas la collectivité et ne s’enrichiront pas à ses dépens. Au contraire, la propriété collective est tout à fait compatible avec la division de la société en castes héréditaires ou administratives. Le principe de la propriété collective ne contient rien qui exclue une répartition des revenus donnant aux administrateurs politiques la part du lion. Ceux qui croient le contraire n’ont qu’à lire le plan dressé par Platon d’une société communiste composée de classes sociales stratifiées.

Il est évident qu’il ne suffit pas de remettre à la communauté le titre de nue-propriété pour que la propriété soit employée dans l’intérêt de la communauté tout entière. S’il en était ainsi, il n’y aurait pas de militarisme dans l’armée, de bureaucratie dans l’administration publique, de profiteurs parmi les administrateurs de sociétés et les minorités de contrôle, de favoritisme et de protection dans les services publics, de pillage légal des deniers publics. C’est parce que les militaires, qui ne sont propriétaires de l’armée, ont leurs intérêts propres qu’existe le phénomène du militarisme. C’est parce que les fonctionnaires considèrent l’administration comme une affaire à eux, tout en n’en étant pas les propriétaires, qu’existe une bureaucratie ; c’est parce que les administrateurs de sociétés et les minorités se servent de l’actif social pour leur propre profit, bien que les propriétaires en soient les actionnaires, que les sociétés sont mal administrées.

Aucun de ces maux n’est empêché par le fait que le bénéficiaire ne possède pas le titre de propriété. Le titre juridique n’indique nullement comment la propriété doit être administrée pour le bien des propriétaires. Cependant, toute la promesse du socialisme repose sur la supposition que des biens seront administrés fidèlement et sagement pour le compte d’autrui, et dans son intérêt. L’expérience prouve abondamment que cette supposition n’est nullement fondée, et il est évident que des biens confiés à un tiers ne sont pas nécessairement administrés au mieux des intérêts du propriétaire. Et pourtant le socialiste prétend naïvement que si tous les biens étaient administrés collectivement, ils le seraient nécessairement au mieux des intérêts du peuple tout entier.

Quelle est, au surplus, la conception communiste de la gestion de la propriété collective ? Il existe une formule « socialiste », proclamée dans la Constitution russe actuelle, qui dit : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail »[14]. Mais elle est officiellement considérée comme une formule transitoire en attendant l’application du véritable principe communiste : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Mais comment déterminer les « besoins » ? Puisque c’est l’inégalité qui, suivant la théorie marxiste, a provoqué toutes les luttes des classes, il s’ensuit que l’Etat « sans classes » sera celui dans lequel il n’y aura rien pour qui l’on puisse lutter. Les communistes sont ainsi contraints de supposer que ce n’est que lorsque les biens de ce monde seront « également » répartis que les hommes cesseront de se battre pour obtenir plus que la part qui leur revient.

Tout ce que promet le communisme – la fin de la lutte des classes, de l’impérialisme, des guerres, de l’avidité et de l’avarice individuelles – repose sur deux suppositions : à savoir que l’on peut calculer et répartir des rétributions égales, et que la répartition sera acceptable. Le but réel de la théorie communiste est donc, non pas d’abolir la propriété privée des moyens de production (cela, c’est le moyen), mais d’administrer le capital productif suivant le principe de la rétribution « égale ».

L’exécution de cette promesse dépend naturellement de la capacité des dirigeants d’un Etat communiste à définir l’égalité dans la pratique, à administrer l’économie en fournissant des rétributions égales, et à décourager, à repousser, à rééduquer et s’il le faut à exterminer ceux qui demandent davantage.

Il est difficile de déduire du principe général de l’égalité des rétributions les critères qui pourraient servir à les déterminer. J’emploie le terme de « rétributions » parce qu’il est évident qu’une égalité monétaire de tous les revenus tirés du travail utile ne représenterait pas une solution satisfaisante. L’égalité des salaires ne ferait que faire ressortir les avantages de l’inégalité dans d’autres domaines. Dans une armée, tous les soldats de deuxième classe touchent la même solde. Mais il y a une énorme différence entre celui qui la gagne dans les tranchées de première ligne et le chauffeur du ministre de la Guerre. Il est évident, surtout aux yeux des communistes qui se flattent de ne pas entretenir d’illusions sur l’égoïsme humain, que seule l’égalité absolue et totale des rétributions pourrait, en vertu de leur théorie, mettre fin à la lutte pour les privilèges. Le total des satisfactions, le revenu réel, mesuré non seulement en argent et en marchandises, mais aussi en situation, en pouvoir, en réputation, en sécurité, en aventure, en intérêt, en variété devrait être réparti si également que personne ne souhaiterait avoir une autre place que celle qu’il peut occuper.

Mais bien que la théorie communiste l’exige, une telle égalité ne peut être ni définie ni organisée en pratique. La raison en est que l’égalité des rétributions n’a qu’une signification subjective, alors que les échelles de salaires, les besoins de main d’œuvre, le recrutement des travailleurs et la sélection des dirigeants et des fonctionnaires sont des questions objectives. Les deux ne peuvent être réduites à un dénominateur commun. Si les revenus en argent sont égaux, comment égaliser le plaisir et la peine de l’effort ? A combien d’heures au fond d’une mine est-il égal ? Si les salaires sont proportionnés à l’effort nécessaire pour les gagner, les revenus monétaires sont inégaux. Si les salaires sont proportionnés au produit, le mineur gagnera davantage dans une mine à grand rendement que dans une mine pauvre. S’il est privé de cet avantage, il devient impossible d’égaliser les salaires et la productivité. Si les chances sont égales, les résultats seront inégaux. Car les capacités ne sont pas égales. Si on égalise les capacités, en mettant par exemple un bon cultivateur sur un sol pauvre et un mauvais cultivateur sur un sol riche, les chances ne seront pas égales.

Tout cela a été dit bien des fois et n’en reste pas moins vrai. L’égalité complète est impossible à moins qu’on puisse réduire à une commune mesure toutes les satisfactions humaines subjectivement éprouvées. Dans une égalité exacte et totale, toute chose aurait son prix. Non seulement le travail, les services et les marchandises, mais l’honneur, le pouvoir, la préférence, l’effort et le sacrifice. Si un tel calcul était concevable, on pourrait concevoir la possibilité d’égaliser toutes les rétributions, toutes les carrières, au point que quiconque désirerait plus que son lot aurait l’air de trouver à redire à la justice absolue.

Mais l’application d’un tel calcul à une économie nécessiterait des mesures auxquelles on ne trouve même pas une allusion dans la littérature communiste et dans les plans quinquennaux. Il faudrait un salaire individuel calculé séparément pour chaque ouvrier, et un prix individuel calculé séparément pour chaque client et pour chaque article consommé. Seule une inégalité objective très complexe permettrait de satisfaire le sentiment de l’égalité subjective. Le salaire devrait représenter ce que le travailleur pense que son travail vaut pour les autres, et le prix ce que le produit du travail des autres vaut pour lui. C’est naturellement là une absurdité. Mais en ramenant l’argument à l’absurde, on révèle la distance qui sépare les formules pratiques du communisme de ses prétentions idéales.

Principes d’application du communisme

En pratique, ce que les communistes se proposent de faire c’est de priver de leurs revenus les propriétaires de capital productif, les propriétaires fonciers, les obligataires et les actionnaires. Ils pensent que si tous les revenus étaient perçus sous forme de salaires, la rente, l’intérêt, et le profit cesseraient de provoquer l’inégalité sociale, ce qui mettrait fin à la lutte des classes, à la guerre et aux maux d’une société fondée sur la convoitise. Mais la vérité est que les inégalités qui provoquent l’ambition et les conflits d’intérêt subsisteront même si les salaires sont égaux. Car la différence qu’il y a entre travailler dans une mine et dans un bureau, sur un sol riche ou pauvre, avec de bons ou de mauvais outils, avec des machines ou à la main, subsistera. La disparition des propriétaires et des capitalistes ne signifierait pas qu’il n’existe plus d’avantages qui vaillent la peine de lutter pour les obtenir. Même si un terrassier était aussi bien payé qu’un commissaire du peuple, le sort du commissaire du peuple paraîtrait toujours préférable. A moins que l’Etat communiste ne trouve le moyen de faire croire à chaque individu que son sort est aussi bon que celui de n’importe qui, il y aura toujours, si l’interprétation communiste de la nature humaine est exacte, des avantages sociaux que les hommes voudront obtenir et défendre.

Dans une société socialiste, comme un observateur particulièrement doué l’a remarqué en Russie[15], l’organisation économique possède « un mécanisme presque identique à celui du capitalisme », c’est-à-dire à celui du capitalisme de monopole. « La principale différence est que la « propriété » n’est pas transmissible par voie de convention privée, puisque c’est le gouvernement qui désigne les « propriétaires » (les administrateurs). Dans un tel système les entreprises deviennent nécessairement des unités séparées sous le contrôle effectif d’administrateurs qui se montrent capables d’exploiter au mieux les ressources et les débouchés locaux… Les soviets locaux présentent à la commission centrale du plan divers projets qu’ils considèrent intéressants. La commission en retient un certain nombre qu’elle juge avantageux ; les autorités locales reçoivent alors l’argent nécessaire pour en entreprendre l’exécution, et on les considère comme responsables de leur succès. Les projets approuvés figurent dès lors au plan national de l’année. La commission joue donc simplement vis-à-vis des autorités locales le rôle d’un commanditaire à l’égard d’un chef d’entreprise… La meilleure façon de se rendre compte du fonctionnement de ce système est d’imaginer que dans un pays capitaliste toutes les entreprises privées sont transformées en sociétés anonymes, les actions étant détenues par l’Etat qui nomme l’administrateur de chaque entreprise ».

Ce système ressemble beaucoup, par ses traits essentiels, à celui qui fonctionne aux Etats-Unis lorsqu’il s’agit d’engager des dépenses pour l’exécution des travaux publics. En régime socialiste, toutes les entreprises importantes sont ce que nous appelons des travaux publics. Est-il nécessaire de rappeler l’acuité de la rivalité qui s’exerce pour obtenir des crédits, non seulement entre différentes communautés, mais encore entre les intéressés à divers projets à l’intérieur d’une même communauté ? Les travaux publics sont la propriété de la communauté ; ils ne sont pas exécutés pour le profit d’actionnaires privés. Cependant, l’antagonisme entre les divers groupes intéressés à des projets contradictoires n’en est pas moins aigu[16]. Et pourtant dans un régime socialiste, ce ne sont pas seulement quelques intérêts, mais tous les intérêts de chacun qui sont affectés directement par les engagements de dépenses. Qu’on s’imagine le problème qui se poserait aux organismes du plan gouvernemental s’ils avaient à décider l’attribution de crédits pour la construction d’usines textiles soit dans les Etats du Sud soit en Nouvelle-Angleterre. L’absence d’actionnaires privés ne faciliterait pas leur décision ; car en supposant que le gouvernement se décide en faveur du Sud, cela signifierait qu’il doit déraciner les ouvriers de la Nouvelle-Angleterre, les obligeant à abandonner leurs foyers ou à changer de métier.

Il est incroyable qu’on ait pu s’imaginer qu’il suffirait de confier à des fonctionnaires publics les responsabilités de ces décisions pour faire disparaître les conflits d’intérêts. Cette idée n’a pu trouver un semblant de justification qu’en Russie, où l’on empêche par la contrainte les intérêts en conflit de s’organiser pour l’action politique. C’est l’autorité de la dictature, et non pas l’harmonie naturelle de tous les intérêts, qui crée une apparence d’accord. Sans les dictatures, la lutte entre les intérêts locaux et corporatifs pour la priorité des crédits prendrait le même aspect qu’en Amérique lorsqu’il s’agit d’engager des dépenses budgétaires pour des travaux publics. Mais la concurrence serait encore plus féroce. Car les intérêts en présence seraient beaucoup plus nombreux et beaucoup plus considérables.

Les socialistes prétendent que la propriété collective des moyens de production donnera naissance à un Etat « sans classes » habité par une race d’hommes débarrassés de leurs convoitises et de leur agressivité. Ce n’est qu’un souhait fondé sur une grossière erreur. Le transfert des titres de nue-propriété pourra tout au plus priver de leurs revenus quelques propriétaires privés. Si ces revenus constituent le paiement nécessaire de services rendus, le paiement devra être assuré, faute de quoi les services ne seront pas rendus. Dans le cas contraire on peut supprimer les revenus illégitimes en régime capitaliste aussi bien qu’en régime socialiste, et, dans l’intérêt même du capitalisme, il faut qu’ils soient supprimés. D’autre part, il n’y a aucune raison de penser qu’ils seront mieux supprimés sous un régime socialiste que sous le régime capitaliste. Ils seraient perçus, sous forme de rente économique, par les gens travaillant sur des terres plus fertiles ou dans des entreprises plus productives, à moins d’être délibérément confisqués par l’impôt. L’Etat socialiste aurait autant de mal à enlever au fermier l’enrichissement illégitime représenté par la fertilité de son sol, que l’Etat capitaliste en aurait à l’enlever au propriétaire. En fait, il serait plutôt plus facile de taxer les privilèges de quelques propriétaires et monopolisateurs, que ceux de millions de paysans et d’ouvriers. En parlant de cette facilité plus grande je pense bien entendu à ce que serait l’opération dans une démocratie. A en juger d’après la brutalité impitoyable avec laquelle les Soviets ont exproprié les koulaks, elle serait également assez facile à réaliser sous régime de dictature, tout au moins jusqu’au moment om elle se heurterait aux intérêts de la minorité privilégiée sur laquelle repose le pouvoir de la dictature. Les difficultés commenceraient, par exemple, le jour om l’on essaierait d’égaliser le niveau de vie de l’Armée Rouge et des commissariats avec celui de la paysannerie.

Ainsi donc, plus on examine de près la doctrine socialiste, plus il devient évident qu’elle ne contient aucun principe nouveau susceptible d’abolir les conflits entre groupes sociaux, ou de permettre le règlement plus satisfaisant de ces conflits. Le véritable principe de l’harmonie sociale en régime communiste n’est autre que le pouvoir absolu de la nouvelle classe dirigeante.

Il y a un privilège, en particulier, qui serait absolument indéracinable dans un Etat socialiste. C’est le privilège de le gouverner. Dans une économie planifiée, il faut qu’il y ait quelqu’un pour faire le plan et en administrer l’exécution, et que les autres obéissent et se laissent administrer. Comment pourrait-on dépouiller une autorité aussi étendue de tous les éléments qui caractérisent toujours le pouvoir suprême ? On pourrait peut-être stipuler que les détenteurs du pouvoir seront des eunuques tirés au sort, qu’ils seront emprisonnés comme la reine des abeilles, et qu’après avoir servi pendant une période déterminée, ils seront mis à mort suivant un cérémonial aztèque, et enterrés avec tous les honneurs. Un arrangement de cette nature découragerait les gens ambitieux et avides de pouvoir. Mais si l’on veut que les chefs communistes soient moins brutalement traités, si l’on veut qu’ils reçoivent la formation nécessaire à l’accomplissement de leurs tâches, et qu’ils jouissent des commodités, de la liberté et de l’autorité indispensables à l’exercice de grandes responsabilités, il faudra bien qu’ils vivent mieux et qu’ils soient plus importants que les autres hommes.

L’exercice du pouvoir dans l’Etat communiste devra donc rester et restera un objet d’ambition. Gouverner, c’est décider comment l’épargne collective sera investie, comment et quand la population devra travailler, quel salaire chacun recevra. Comment peut-on imaginer que les griefs, que les espoirs corporatifs et régionaux ne se joindront pas aux ambitions personnelles pour créer des factions et des partis ? Va-t-on bâtir une nouvelle usine en Ukraine ou dans l’Oural ? Va-t-on moderniser une vieille usine ou augmenter les soldes dans l’armée ? Va-t-on construire plus d’écoles, ou plus de routes ? Y aura-t-il davantage de vêtements ou davantage d’acier ? Avec l’argent dont le peuple a besoin pour acheter de la nourriture, en achètera-t-on, ou préférera-t-on accroître les importations de machines ?

Le fait que le gouvernement est propriétaire des usines, que les directeurs sont les agents de l’autorité et non des actionnaires aura fort peu d’influence sur les griefs et les ambitions des travailleurs. Certaines industries, et dans chaque industrie certains travailleurs, occupent une position stratégique qui les rend plus indispensables que d’autres. Y a-t-il une raison de supposer, surtout en se plaçant au point de vue matérialiste, qu’ils s’abstiendront d’exploiter leurs avantages ? Pour déterminer le chiffre des capitaux qu’il veut retirer du circuit de la production courante et consacrer à de nouveaux investissements, le gouvernement communiste doit faire un choix entre les industries, entre les régions du territoire, entre les diverses branches d’activité. Même si le plan est parfaitement judicieux, il faudra prendre une série de décisions avantageant soit une génération, soit une industrie, soit une région de préférence à d’autres. Il serait très surprenant que les moins favorisés ne soient pas persuadés que s’ils étaient au gouvernement, ils établiraient des plans leur donnant beaucoup plus de satisfactions, et par conséquent infiniment plus judicieux.

Ces questions de préférence sont posées par la vie elle-même. Elles surgissent dans toutes les sociétés, qu’elles soient capitalistes ou communistes. Mais comme la société communiste est administrée par des organismes politiques, et que toutes les grandes questions y sont centralisées, le conflit social se déroule sur le terrain politique. Comme c’est la politique qui décide de tout, tout conflit devient politique, et la possession du pouvoir est la clef de toutes les autres possessions.

En un mot, le communisme, en abolissant la propriété privée du capital productif, crée un nouveau genre de propriété dans les organismes officiels qui gèrent le capital collectif. Les commissaires remplacent les capitalistes, ils exercent les mêmes pouvoirs, ou des pouvoirs plus grands encore, ils jouissent des mêmes privilèges sociaux, de privilèges plus grands encore. Leur revenu, exprimé en argent, est peut-être moins élevé, le luxe dont ils jouissent est moins brillant, mais ils ont tout ce qui peut provoquer l’envie des moins favorisés et leur désir de conquérir des places aussi bonnes. L’économie sociale et le mécanisme psychologique de la société actuelle, en classes antagonistes, restent intacts dans la société communiste. La seule différence est que sous le régime capitaliste, les avantages sociaux procurent le pouvoir politique, alors qu’en régime communiste c’est le pouvoir politique qui donne les avantages sociaux. La lutte pour la richesse se transforme ainsi en lutte pour le pouvoir, et le parti de Staline met à mort les partisans de Trotski.

La réalité communiste

Cet examen analytique des contradictions que renferme la théorie communiste nous enseigne qu’il faut rechercher ailleurs que dans la doctrine officielle les principes qui président à l’application de l’économie planifiée en Russie. L’étude des dogmes marxistes ne permet pas de comprendre le fonctionnement du gouvernement de l’Etat russe. Les dogmes accompagnent l’action. Mais tout comme les chansons de marche des soldats, les doctrines ne révèlent pas la stratégie du haut commandement.

Il y a un divorce essentiel entre la théorie marxiste et l’Etat soviétique tel qu’il existe en réalité. La meilleure preuve en est qu’avant 1917 aucun marxiste orthodoxe n’aurait imaginé que la Russie serait la première société communiste. Les théoriciens avaient exposé que le communisme apparaîtrait d’abord dans les pays les plus industrialisés. Quelque effort qu’on ait fait pour trouver des raisons à cet erreur, il est hors de doute que Marx, et ses disciples jusqu’à la Révolution Russe, ont pensé que le capitalisme donnerait naissance à des monopoles gigantesques, et que le socialisme serait réalisé par la nationalisation de ces monopoles. L’ordre nouveau était censé se développer comme un embryon à l’intérieur de l’ordre ancien, et la dictature du prolétariat devait être, comme l’a dit Marx, « l’accoucheuse d’une société ancienne grosse d’une société nouvelle ». Mais lorsque la théorie fut soumise à l’épreuve de l’histoire, il se trouva que les sociétés capitalistes les plus anciennes comme l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne et les Etats-Unis, n’étaient pas grosses et ne purent par conséquent accoucher, cependant que la Russie agricole, avec ses industries débiles et semi-coloniales, donnait naissance au communisme[17].

Cette contradiction entre les prophéties et les événements est extrêmement significative. Elle montre, non seulement que le communisme n’est pas nécessairement un développement issu du capitalisme, que le capitalisme ne donne pas nécessairement naissance au communisme, comme tous les bon communistes le croyaient, mais encore que le communisme, tel qu’il est apparu en Russie, peut être sans aucun rapport avec le capitalisme, et qu’il peut prendre racine dans un sol entièrement différent.

Il y a de bonnes raisons de penser que jusqu’à la veille de sa conquête de l’Etat russe, Lénine croyait, en marxiste orthodoxe, que l’ordre nouveau devait déjà exister, préfiguré à l’intérieur de l’ordre ancien. Dans son livre sur l’Etat et la Révolution, écrit entre juillet et octobre 1917, Lénine a dit que « la comptabilité et le contrôle nécessaires ont été simplifiés à l’extrême par le capitalisme, au point de devenir les opérations extraordinairement simples de surveillance, d’enregistrement et de réception qui sont à la portée de quiconque sait lire et écrire et connaît les quatre opérations »[18]. Avant la prise du pouvoir, Lénine avait pour devise : « Sous un gouvernement soviétique, le capitalisme d’Etat constitue les trois quarts du socialisme » et pensait que les dictateurs prolétariens n’auraient qu’à contrôler l’organisation déjà créée par le capitalisme. Il croyait parvenir à ce résultat en nationalisant les banques, partant de la théorie que l’industrie capitaliste est entre les mains des banques. Il prit d’ailleurs cette mesure en décembre 1917, espérant « que le gouvernement soviétique s’assurerait ainsi le contrôle de tout le système économique capitaliste sans en détruire l’organisation interne »[19].

Mais moins d’une année après, à l’été de 1918, Lénine savait que sa méthode de réalisation du communisme avait échoué, et que la théorie marxiste de l’ordre ancien gros de l’ordre nouveau ne pouvait pas s’appliquer à la Russie. Les bolcheviks expliquent naturellement que la guerre civile ayant éclaté en 1918 en Russie, on ne pouvait pas se fier à des administrateurs d’esprit capitaliste pendant que les Soviets étaient aux prises avec des armées organisées par les classes capitalistes. Le professeur Brutzkus, d’autre part, tout en accordant une certaine valeur à cette explication, soutient qu’elle n’explique pas tout, et que l’industrie capitaliste s’est trouvée paralysée dès le moment où, au début de la Révolution, les masses furent incitées à « voler le voleur » et où non seulement les biens, mais aussi les vies mêmes des bourgeois perdirent toute sécurité. La vérité peut se trouver dans l’une ou l’autre explication, ou dans toutes les deux ; l’essentiel est que la prophétie fondamentale de Marx ne se réalisa pas. Le communisme n’est pas né comme un développement issu de la venue à maturité du capitalisme en Russie. Loin de sortir du capitalisme existant en Russie, il dut être construit sur ses ruines.

C’est là le point décisif de tout effort de compréhension de la réalité interne du régime communiste. La circonstance qui obligea Lénine à s’écarter de l’idée marxiste d’un contrôle de l’économie organisée par les capitalistes et à adopter l’idée d’organiser une économie nouvelle fut la guerre civile et internationale qui éclata en juillet 1918 et dura jusqu’à novembre 1920.

Ce fut dans la période qui porte officiellement le nom de « communisme de guerre »[20] que l’on adopta le principe fondamental de l’économie planifiée, parce que, comme Lénine l’a déclaré en janvier 1920, « la centralisation de l’administration économique nationale est le seul moyen que le prolétariat victorieux ait à sa disposition pour développer les forces productives du pays ». Le moyen, c’était la centralisation administrative, le but, c’était le ravitaillement de l’armée rouge engagée dans une lutte défensive sur plusieurs fronts et dans une offensive contre la Pologne.

Au moment critique de cette guerre, l’Etat soviétique était presque entièrement encerclé par ses ennemis. Il y avait des troupes allemandes et autrichiennes en Ukraine, une armée blanche au Caucase, une armée tchèque en Sibérie et dans l’Oural, une armée alliée japonaise et américaine, à Vladivostok, une armée franco-anglo-américaine à Arkhangelsk, des forces navales françaises dans les ports de la mer Noire, et, à l’intérieur de ce cercle, les armées contre-révolutionnaires de Kornilof, Denikine, Youdenitch, Wrangel et Koltchak. La Russie rouge était coupée, non seulement du monde extérieur, mais encore des régions russes productrices de blé, de viande, de charbon et de pétrole. C’est dans cette lutte désespérée que les communistes durent créer une armée et la ravitailler.

Ce fut dans ces circonstances que l’on créa les institutions fondamentales de la société planifiée : l’administration centralisée, la dictature et la terreur, le plan de production, la conscription du travail, et le rationnement de la consommation. Ce sont les traits habituels, non seulement du communisme de guerre, mais de toutes les économies de guerre modernes. Il est très significatif que Lénine ait été contraint d’instituer un collectivisme dictatorial parce qu’il avait à soutenir une guerre, et qu’il se soit refusé à introduire le communisme par ce procédé jusqu’au moment où il fut contraint de faire la guerre. Ce qu’il créa sous la pression des événements ce fut, non pas un Etat marxiste, mais un Etat militaire. Certes, les aspirations et l’idéologie marxistes renforcèrent le moral de la population, tout comme l’idéologie wilsonienne avait renforcé le moral des Alliés en 1917, et comme l’idéologie fasciste renforce le moral allemand et italien. Mais ce n’est pas pour réaliser les promesses du marxisme que l’on a mis en œuvre une économie planifiée. C’est simplement sous l’empire d’une implacable nécessité militaire. N’importe quel régime en Russie aurait dû adopter une organisation politique analogue, s’il avait eu à soutenir une guerre comme celle-là.

Nous sommes ainsi amenés à nous demander si dans la suite les objectifs et les méthodes du collectivisme russe ont continué à présenter un caractère militaire aussi accusé. La réponse à cette question doit être affirmative. Pour le prouver, il convient d’approfondir le problème et de démontrer que ceux qui ont organisé le plan de l’économie russe avaient en vue un objectif militaire, et que cette économie est organisée, non pas pour améliorer le plus rapidement possible le niveau de vie de la population, mais bien pour faire de la Russie une formidable puissance militaire.

La preuve en est que les deux plans quinquennaux ont eu pour objectif fondamental la création d’industries lourdes dans une région de la Russie stratégiquement invulnérable, et que pour financer ce développement industriel, on a soumis le peuple russe à des années de privations forcées. Si l’objectif essentiel de ces plans avait été l’amélioration du niveau de vie, eût-il été nécessaire de faire passer la construction d’usines métallurgiques avant la fabrication de vêtements, et d’exporter des produits alimentaires alors que le peuple avait faim, pour acheter des machines destinées à la fabrication de produits que l’on aurait pu importer pour meilleur compte ? Certes, les idéalistes croient qu’en donnant au peuple de l’acier au lieu de pain ils préparent pour l’avenir un système industriel socialiste capable de se suffire à lui-même. Mais pourquoi était-il nécessaire que la Russie devînt capable de se suffire à elle-même ? Pourquoi fallait-il se proposer un tel but à un moment où l’Allemagne et la plus grande partie de l’Europe centrale étaient gouvernées par des social-démocrates ? Parce que, comme les communistes l’ont répété cent fois, ils vivaient dans la terreur d’une « guerre impérialiste ». En d’autres termes, s’ils ont préféré l’acier au pain ce n’était pas pour prouver au monde que le communisme pouvait accomplir des choses dont le capitalisme était incapable ; c’était pour pouvoir se suffire à eux-mêmes en cas de blocus.

Je ne veux pas dire que les communistes n’ont pas fait, entre autres, beaucoup de choses qui n’ont pas une origine militaire. Mais il me semble que leur décision fondamentale en ce qui concerne la forme de l’Etat, le plan de l’économie, la politique du régime, a été déterminée par le fait que la Russie s’est préparée à soutenir une guerre sur ses frontières européennes et asiatiques.

Le collectivisme, économie de guerre

Si cette analyse est exacte, il est démontré que les Etats totalitaires, communistes ou fascistes, présentent entre eux une ressemblance qui est loin de n’être que superficielle. Ils sont dictatoriaux, ils suppriment les oppositions, et ils ont des économies planifiées et dirigées. Ils se ressemblent profondément. Ils sont gouvernés par un principe identique, celui de la militarisation maximum. Il est vrai que fascistes et communistes se haïssent et considèrent que leurs doctrines respectives sont antithétiques. Mais il n’en est pas moins vrai que les uns comme les autres s’organisent pour la guerre. Leur haine vient confirmer notre généralisation : elle signifie qu’ils ont non seulement des armes, mais encore la volonté de combattre.

En allant encore plus loin, on peut dire que bien que l’économie planifiée soit présentée comme une forme d’organisation sociale destinée à procurer la paix et l’abondance, toutes ses manifestations concrètes jusqu’à présent ont été accompagnées de misère et de guerre. De 1914 à 1918, tous les belligérants ont été réduits peu à peu à adopter une économie planifiée et dirigée par l’autorité politique. Les bolcheviks, comme nous l’avons vu, y ont été contraints par la guerre civile et internationale qu’ils ont dû soutenir. Ils ont continué sous les plans quinquennaux, dont la stratégie et l’ordonnance sont foncièrement militaires. Les fascistes ont adopté le collectivisme, proclamant plus ou moins franchement leur intention de résoudre leurs problèmes sociaux par le développement de leur puissance militaire. Dans toutes les nations qui sont encore démocratiques et capitalistes on dresse des plans pour pouvoir les transformer rapidement en Etats totalitaires. La seule différence est qu’on ne leur donne pas encore le titre de projets de reconstruction sociale. On les appelle plus franchement plans de réarmement et de mobilisation, et ils sont élaborés dans les Ecoles de guerre, les Comités de Défense Impériale, les Etats-Majors généraux et les Conseils navals.

Telle est l’origine de toutes les économies planifiées, qui ne peuvent, de par la nature des choses, avoir une autre origine. Je suis sûr que l’on peut démontrer qu’il n’y qu’un seul but en vue duquel on puisse diriger une société suivant un plan déterminé. Ce but, c’est la guerre. Il n’y en a pas d’autre.

Notes et références

  1. Ce passage a été écrit avant la promulgation de la constitution russe du 5 décembre 1936. Je ne vois aucune raison de modifier mon opinion selon laquelle le droit à l'opposition ne saurait être rétabli tant que dure le collectivisme planifié. Il pourra y avoir une renaissance de la liberté en Russie, mais seulement quand l'économie dirigée aura été démobilisée. Voir chap. VI.
  2. Michael T. Florinsky, Fascism and National-socialism, p. 65. Marx et Engels ont décrit le socialisme comme « un royaume de la liberté » voulant dire que la société serait libre de diriger la production, mais non pas que les individus seraient libres de faire de l'opposition.
  3. Soule, op. cit., p. 215.
  4. Voir E. B. Ashton, The Fascist : his state and his mind, p. 17.
  5. Karl Marx a écrit Le Capital au British Museum pendant l'ascension de la tradition libérale.
  6. Voir Brave New World d'Aldous Huxley.
  7. Voir l'article sur le fascisme dans l'Encyclopédie italienne, p. 848.
  8. Je ne veux pas dire par là que les Italiens et les Allemands sont effectivement à l'étroit parce que leurs territoires sont trop petits, et qu'ils pourraient remédier à leurs difficultés en conquérant des empires. J'indique simplement que c'est sur cette hypothèse qu'ils fondent leur politique, et que cela explique les deux régimes.
  9. Mein Kampf, pp. 148-49 (Munich, 1933). Cité par Florinsky, op. cit., p. 73.
  10. Anti-Dühring.
  11. « Le prolétariat a besoin de l'Etat, de l'organisation centralisée de la force et de la violence, afin d'écraser la résistance des exploiteurs et aussi pour guider les grandes masses de la population (paysans, couches inférieures des classes moyennes, semi-prolétariat) dans l'oeuvre de reconstruction socialiste », Lénine.
  12. « La conception matérialiste de l'histoire part du principe que la production, et avec elle l'échange des produits, est la base de tout ordre social ; que dans toutes les sociétés qui ont existé dans l'histoire, la répartition des produits, et avec elle la division de la société en classes ou Etats, est déterminée par ce qui est produit, par le mode de production, et le mode d'échange des produits. En vertu de cette conception, il faut rechercher les causes premières de toutes les transformations sociales et de toutes les révolutions politiques, non pas dans les esprits des hommes, dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les transformations du mode de production et d'échange ; il faut les rechercher, non dans la philosophie, mais dans l'économie de la période envisagée », Engels, op. cit.
  13. Misère de la philosophie. Marx s'est servi de cette phrase pour attaquer un adversaire. La citation est tirée de Socialisme, par Ludwig von Mises, p. 287.
  14. Chap. I, art. 12
  15. M. Polanyi. Voir USSR Economics, p. 18, Manchester University Press, 1936.
  16. On en trouve un exemple dans le grave conflit politique suscité entre les villes de Jacksonville et de Miami, au sujet du canal de Floride, entre les Etats riverains des Grands Lacs et l’Etat de New-York au sujet de la route maritime du Saint-Laurent.
  17. Voir Encyclopedia of the Social Sciences (vol. XIII, p. 478), à l’article « Russian Revolution » : A l’encontre des pays occidentaux, la Russie n’a pas connu la transition relativement lente de l’économie artisanale à l’industrialisme complet, en passant par le système des fabriques. Il n’y avait par conséquent que peu de rapports entre la base de l’économie russe, constituée par une agriculture assez primitive et par un artisanat paysan, et les géants industriels modernes du sommet, qui avaient été édifiés à l’aide de subventions gouvernementales et d’investissements de capitaux étrangers.
  18. Op. cit., p. 205.
  19. Boris Brutzkus, Economing Planning in Soviet Russia, p. 100
  20. La guerre civile prit fin en novembre 1920 et le communisme de guerre en mars 1921.
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