Alain Madelin:Quand les autruches relèveront la tête - Chapitre 2

De Librairal
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Alain Madelin:Quand les autruches relèveront la tête - Chapitre 2


Anonyme


Chapitre 2 : L'emploi retrouvé


L'échec répété des politiques mises en œuvre contre le chômage a fini par transformer ce chômage en fatalité. Peut-il en être autrement ?

Je suis persuadé qu'il est possible de faire reculer massivement le chômage et de reconstruire une société qui offre du travail à tous. Je suis résolument optimiste. Pour cela, il faut rompre définitivement avec une politique d'expédients et de traitement statistique du chômage pour attaquer résolument le mal à sa racine.

Ce mal, qui est plus profond en France qu'ailleurs, a selon moi trois origine. D'abord, une origine monétaire et financière, dont nous reparlerons. Ensuite, un incroyable amoncellement de rigidités, qui pèsent sur l'entreprise et entravent le marché du travail. De ces rigidités qui faisaient déjà dire à l'économiste Alfred Sauvy, il y a plus de quinze ans : "l'économie est marquée par une immense faiblesse, une lâcheté universelle. Personne n'ose le dire et regarder la réalité en face". Enfin, nous regardons trop souvent le problème de l'emploi dans un rétroviseur. Nous cherchons à prolonger le passé plutôt qu'à découvrir ce que seront les emplois de demain.

Précisément, à quoi ressembleront ces emplois de demain ?

Le paysage sera très différent. Moins d'emplois directs dans les grandes industries manufacturières, davantage d'emplois indirects autour de nos grandes entreprises. Un tissu beaucoup plus dense de PME. De nouvelles formes d'emploi faisant appel au temps choisi, à la pluriactivité. Un fort développement des professions indépendantes : travailleurs indépendants organisés en réseaux, télé-travailleurs, artisans, professions libérales, consultants...

Qui va pouvoir créer ces emplois ?

Ce ne sont pas les préfets qui vont créer les emplois. Pour multiplier les emplois, il faut multiplier les entrepreneurs, diviser les obstacles qui sont sur leur chemin, inventer de nouvelles formes de travail et d'emploi. C'est ce que j'appelle la "relance par l'entrepreneur". Il y a aujourd'hui 2.400.000 entrepreneurs en France. Ils constituent 2.400.000 chances de créer des emplois. Des millions de Français, aussi, souhaiteraient se mettre à leur compte, créer leur entreprise. Ils constituent autant de chances supplémentaires.

Que peut-on concrètement attendre de cette relance par l'entrepreneur ?

La France a la capacité de créer 500.000 à 600.000 emplois par an. A condition d'entreprendre les quelques réformes nécessaires en nous inspirant de ce qu'il y a de meilleur chez nos principaux partenaires. Avec une politique "à l'allemande" de développement des petites et moyennes entreprises et de reconstitution du tissu industriel. En nous donnant enfin un régime de transmission d'entreprise "à l'européenne". En développant le travail indépendant comme en Angleterre, en favorisant la création d'entreprise et la mobilisation de l'épargne de proximité comme aux États-Unis, en encourageant le développement de l'initiative locale comme en Italie ou en Allemagne.

Cet objectif est à notre portée. Je rappelle que, dans la foulée de la politique économique menée entre 1986 et 1988, nous avons créé 800.000 emplois en deux ans.

Pourtant la confiance n'est pas là, et personne ne croit au retour du plein emploi...

Commençons par combattre ce sentiment de fatalité qui fait dire à beaucoup que nous serions entrés dans une époque marquée par l'épuisement des bienfaits de la société de consommation, le vieillissement de la population, l'incapacité de faire face à une concurrence de produits venant de pays plus jeunes en pleine ascension économique. Bref, nous serions condamnés à ne plus jamais être en mesure d'assurer le retour au plein emploi dans nos vieilles sociétés européennes. S'il est peu raisonnable d'envisager au début du XXIème siècle le retour au plein emploi traditionnel, il est en revanche tout à fait certain que nous pouvons faciliter l'émergence d'une société capable d'offrir du travail à tous.

Il y a pourtant beaucoup de chômage et d'exclusion...

C'est un immense gâchis humain et financier que de voir une grande partie de la population condamnée à l'inutilité. Et ces condamnés ne sont en rien coupables, ils ne sont que les victimes d'une mauvaise organisation de notre société. On fait la queue en France pour trouver un emploi comme on faisait la queue en URSS, il n'y a pas si longtemps, pour subsister. C'est trop facile de chercher des boucs émissaires à notre chômage : trop de jeunes, trop de vieux, la faute aux machines, aux immigrés, aux importations !

Ce n'est pourtant pas faute d'avoir multiplié les plans pour l'emploi ?

La bonne volonté des gouvernements successifs n'est pas en cause. Mais les bonnes intentions ne font pas toujours les bonnes politiques. L'inefficacité, voire la contre-productivité des mesures en faveurs de l'emploi, s'explique par le fait que ce sont le plus souvent des actions à courte vue, qui ne prennent en compte que les aspects "visibles" du chômage.

C'est ce que j'appelle le "syndrome du réverbère" : l'histoire de cet homme en état d'ébriété qui cherche sa clé sous la lumière d'un réverbère. A un passant qui lui demande s'il est sûr d'avoir perdu sa clé à cet endroit, il répond : "Non, mais ici il y a de la lumière".

Vous voulez dire qu'on cherche à créer des emplois là où il n'y a pas forcément de travail ?

Un emploi, c'est par définition une activité qui produit davantage de richesses qu'elle n'en consomme. Or, à multiplier les mesures pour l'emploi, on en a oublié ce qu'est véritablement un emploi.

Qu'est ce qu'un vrai emploi ?

Pendant très longtemps, on a enseigné l'économie à partir d'une histoire simple imaginée par l'économiste du XIXème siècle, Frédéric Bastiat : un gamin se promène dans la rue et casse des vitres. Des passants, qui voient le vitrier arriver, se réjouissent et se disent : voilà du travail pour le vitrier ! Erreur. Ce que les passants voient, c'est l'activité créée par le remplacement de la vitre. Ce qu'ils ne voient pas, c'est que l'argent dépensé pour remplacer la vitre aurait pu être dépensé ailleurs, par exemple pour acheter une paire de chaussures. Dans le premier cas, il n'y a qu'une vitre. Dans le second, il y a une vitre et une paire de chaussures. Combien de responsables économiques et politiques voyons-nous commettre la même erreur que ces passants ! Avec le même raisonnement, il y aurait intérêt à multiplier les accidents de voiture pour créer des emplois, puisque ces accidents font travailler des garagistes, des mécaniciens, des chirurgiens, des infirmières, des avocats et des assureurs.

On pourrait appliquer le même raisonnement aux emplois subventionnés ?

Il est vrai qu'on subventionne encore certains emplois de mineurs à plus d'un million de francs par an, emplois garantis jusqu'à la fermeture des mines, en 2002 ou 2005. Tout cela pour extraire un charbon dont le coût de revient est près de trois fois supérieur au prix du charbon importé. C'est comme si la fabrication de billets de 100 francs coûtait 300 francs. C'est doublement absurde. Humainement, pour ces hommes qui effectuent un travail pénible. Cela coûterait bien moins cher d'utiliser une faible partie des sommes ainsi gaspillées jusqu'au-delà de l'an 2000 pour leur permettre d'arrêter ou de se reconvertir. Economiquement, parce qu'il s'agit là de l'exemple même de ces faux emplois destructeurs de richesses.

Les emplois inutiles empêchent les emplois nécessaires de naître. Tous les emplois qui cohabitent dans les statistiques ne se valent pas. Il existe de vrais emplois et des emplois artificiels.

A vous entendre, l'économie devrait permettre de créer des emplois pratiquement sans limite. N'est-ce pas exagéré ?

J'ai reçu dans mon courrier une lettre d'une jeune ouvrière d'une usine de textile de l'Est, aujourd'hui au chômage.

"Après une guerre, m'écrit-elle, tout est à refaire. Pendant une crise comme celle que nous vivons quotidiennement, nous avons tout à construire. Or, toutes les personnes qui sont à l'ANPE ont une expérience dans leur domaine. Imaginons que des chômeurs, qui, aujourd'hui, s'ignorent et dont la dignité n'existe plus, s'organisent comme une ville.

"Un champ, un jardinier chômeur, des graines et voilà la chaîne qui démarre. Son client sera le chômeur qui est en face de la maison. Les chômeurs deviennent forgerons, mécaniciens, peintres, maçons, couvreurs, charpentiers, plombiers, etc. Toutes ces personnes aujourd'hui au chômage, vont travailler demain l'une pour l'autre. Le docteur a besoin d'une maison, il y aura un maçon, un peintre, un plâtrier, etc. Le plâtrier aura besoin de se nourrir, il ira chez le jardinier et chez le boucher. Le jardinier a besoin de se fournir en graines, il ira chez le grainetier, etc."

Il n'y à rien à ajouter à cette vision. Les mots sont simples. Certains diront trop simples, mais le remède est fondamentalement juste : le travail est illimité. Reste à faire en sorte que les hommes puissent se donner du travail les uns aux autres, et pour cela venir à bout des contraintes et des rigidités qui brident l'initiative, tuent l'emploi et étouffent le travail.

Pourquoi donc ce système simple ne se remet-il pas à fonctionner ?

Le chômage n'est pas autre chose qu' une panne des circuits d'échange, panne dont la faute n'incombe en rien aux principes de l'économie de marché ni aux entrepreneurs. La cause, c'est l'accumulation de contraintes réglementaires et fiscales dont l'effet est de démotiver massivement les créateurs, d'entraver la liberté du travail et la liberté d'échange. Il faut retourner aux bases de l'économie : CRÉER ET ÉCHANGER. Le chômage est une panne de la création, une panne de l'échange.

Mais comment substituer au cercle vicieux de la destruction d'emploi un cercle vertueux de la création de travail ?

A la base de la création d'emplois, il y a l'initiative.

Imaginons qu'un homme ait envie de jouer aux cartes et qu'il entre dans une salle de jeu. Soit il tourne autour des tables de jeu, essayant de trouver une place libre ou d'occuper celle d'un autre joueur. Soit il trouve trois autres personnes qui ne jouaient pas, mais qui acceptent de jouer avec lui. Un jeu de cartes, une table, des chaises, et voilà une nouvelle partie qui commence... Ce qui est possible dans cet ensemble l'est aussi dans la vie. Le travail n'est pas un jeu de chaises musicales où la place gagnée par l'un est nécessairement perdue par l'autre. Le travail créé le travail. Toute la question est d'élargir le cercle de l'échange, le cercle du possible.

Imaginez qu'un bateau échoue sur une île déserte avec 1.000 personnes, passagers et équipage à bord. Cela ne fera pas 1.000 chômeurs, mais 1.000 personnes qui s'organiseront entre elles, se donneront du travail les unes aux autres pour s'installer et subsister sur l'île. De même, on peut observer qu'au lendemain d'une guerre, alors qu'un pays est ruiné, que ses usines sont détruites, que des centaines de milliers de personnes reviennent du front ou des camps, il n'y a pas de chômage massif mais, au contraire, un fort développement économique. Lorsque les pieds-noirs sont revenus d'Algérie en 1962, ils se sont rapidement réinsérés dans l'économie française.

Comment réamorcer ces échanges ?

Que quelqu'un ait l'idée de créer une activité nouvelle, de se mettre à son compte, qu'un petit entrepreneur achète une machine, agrandisse son bâtiment, embauche une personne, qu'il trouve les crédits et les capitaux nécessaires, et voici que s'enclenche le cercle vertueux de la croissance et de l'emploi. La croissance et la création d'emplois ne sont pas le fruit d'une génération spontanée. Elles sont les produit de l'action des hommes, plus spécifiquement de celle des entrepreneurs. On parle parfois de "gisements d'emplois". C'est un raccourci, car les emplois ne sont pas une richesse préexistante, un gisement de pépites qu'il s'agirait de découvrir. Ils sont à inventer et les inventeurs d'emplois s'appellent les entrepreneurs.

La croissance, c'est fondamentalement le conflit du vieux et du neuf. Le développement d'une activité existante est, par nature, "destructeur" d'emplois. Car la tendance normale de toute société, de toute entreprise en progrès est de produire autant avec moins de personnes employées, pour améliorer sa rentabilité. Ces gains de productivité sont utiles puisque, en se déversant dans l'économie, ils permettent de créer d'autres emplois. Il en va, hélas, autrement lorsque ces gains de productivité sont confisqués par l'impôt et servent à nourrir un excès de dépenses publiques. Dans ce cas, la croissance, non seulement ne crée plus d'emplois mais peut même en détruire.

Pour qu'il y ait progression du nombre d'emplois, il faut qu'il y ait des gens qui aient constamment envie de produire de nouveaux biens et de nouveaux services. Comme me l'a dit un jour Nicole Notat, aujourd'hui Secrétaire générale de la CFDT : "Gutenberg n'a pas attendu le développement du marché du livre pour inventer l'imprimerie". De nouvelles entreprises, de nouvelles activités, des innovations, voilà la recette de l'emploi.

C'est ce que vous appelez la relance par l'entrepreneur ?

Oui. Et pour qu'il y ait sans cesse de nouveaux entrepreneurs, il faut arrêter d'entraver la liberté d'entreprendre. Il faut donc rendre aux Français - pas seulement aux dirigeants d'entreprise, mais aussi à leurs cadres et à leurs salariés - le goût d'entreprendre, d'innover, de créer, et relancer les initiatives. Dans la bataille pour la création d'emplois, tout commence par en bas. Ce qu'il faut, c'est mobiliser le talent, l'énergie de tous ceux qui vont découvrir le futur.

La nouveauté, c'est que notre économie s'appuie de plus en plus sur l'innovation et la création...

Ce que nous vivons ce n'est pas une crise, mais une profonde mutation de notre société et de notre économie. Comme celle que nous avons déjà vécue lors de la révolution agraire ou de la révolution industrielle. Cette révolution est celle du savoir, portée par le formidable développement des technologies de l'information. Nous n'en sommes qu'au tout premier âge, à l'image de ce qu'étaient les premiers avions à hélice avant la Première Guerre mondiale, par rapport à la conquête de l'espace aujourd'hui. Dans le même temps, plus de 2 milliards d'hommes se libèrent des systèmes dirigistes et communistes, entrent avec confiance dans l'économie de marché et nous rejoignent dans le commerce mondial, sortent de la pauvreté et connaissent souvent une croissance à deux chiffres.

Enfin, capitaux et information ne connaissent plus de frontières. Si bien que ce ne sont plus les matières premières, les sources d'énergie qui comptent, mais le savoir, le travail et l'organisation efficace du travail... La clé de la compétitivité, c'est l'invention, l'imagination, le goût de créer, la qualité et le talent d'entreprendre. Plus que jamais, "il n'y a de richesses que d'hommes". Et dans ce nouveau monde, la France, quatrième exportateur mondial, en tête dans les industries de la communication, deuxième exportateur de services, me paraît bien placée pour faire la course en tête.

Quelles sont les conséquences pour la France de cette mondialisation de l'économie ?

Regardez le stylo que j'ai entre les mains. Il est français et même marqué "made in France"...En réalité, il est le produit complexe d'une économie mondiale. Si son dessin est français, il fait appel à la chimie allemande. Il intègre les cours des matières premières, l'or, le caoutchouc ou le pétrole. Il utilise des technologies issues de la culture scientifique mondiale. Il vise un marché universel où le client japonais, allemand, américain ou français commande. Qui pourra jamais détailler les machines, les connaissances, les moyens de transport qu'il a fallu mobiliser pour fabriquer tous les éléments qui composent ce stylo ? Dans la composition des produits, même les plus simples, il entre désormais plus de matière grise que de matière première. Recherche et développement, maintenance, activité publicitaire et commerciale. La valeur d'un médicament ne dépend pas de quelques molécules qui le composent, mais de la recherche qu'il intègre.

Dans un monde aussi complexe où interagissent les comportements de millions d'individus, où se combinent des milliards d'informations, la bonne réponse ne consiste pas à chercher à maîtriser cette complexité par la centralisation et la multiplication des réglementations publiques, mais à permettre l'auto-coordination en offrant davantage de liberté et d'autonomie aux acteurs de la vie économique.

Dans cette économie à "matière grise ajoutée", nous n'allons pas entrer en essayant de baisser le coût du travail, pour rivaliser avec les salariés du Bangladesh, mais en mettant toujours plus de valeur ajoutée dans nos produits ou dans nos services. L'économie à venir, ce n'est plus des hommes et des femmes œuvrant à la chaîne et effectuant des tâches de robots. Ce qui est machinal, la machine le fait ou le fera. Ce que la machine ne fait pas aujourd'hui, le Chinois le fait déjà. Ce que le Chinois fait aujourd'hui, nos machines le feront demain ! Notre objectif doit être de recourir à un maximum d'initiative, d'intelligence, de valeur ajoutée, de créativité en cherchant le plein emploi de nos talents et de nos énergies. Nous avons besoin de grandes entreprises de pointe, engagées à plein dans la compétition internationale, même si elles ne créent pas directement les emplois qui nous manquent. Nous avons besoin de mieux mobiliser nos chercheurs et nos savants.

L'avenir ne passe pas que par l'industrie ?

Je pense que cette nouvelle économie sera aussi très fortement créatrice et consommatrice de services, de services à forte valeur ajoutée, mais aussi d'emplois à qualité de vie ou à art de vivre ajoutés.

Comment jugez-vous le secteur des PME, dont vous avez eu la charge en tant que ministre des Entreprises, et qui représente justement cette forte capacité d'innovation dont vous parlez ?

Les entreprises familiales ont joué un rôle fondamental dans la première grande révolution industrielle du XIXème siècle. Dans la nouvelle économie qui est en train de se dessiner, ces entreprises familiales vont à nouveau jouer un rôle clé. On a trop longtemps vu trop grand, trop lourd et trop cher. Notre haute administration a eu trop longtemps les yeux de l'amour pour la grande entreprise et tout particulièrement pour la grande entreprise publique. On a cru trop longtemps que le progrès économique s'identifiait à des entreprises toujours plus grandes. On redécouvre aujourd'hui les vertus, la souplesse, la capacité d'innovation, le rôle irremplaçable en matière de création d'emplois des entreprises indépendantes et familiales.

Aujourd'hui, il nous faut "miser sur les petits" : petits entrepreneurs, travailleurs indépendants, commerçants, artisans... Ces "petits" entrepreneurs ne constituent pas je ne sais quelle survivance du passé, condamnée au nom de la rationalisation économique. Ils sont la préfiguration de l'activité économique à taille humaine, telle qu'elle pourrait se développer.

Quelle est leur place aujourd'hui ?

Dans un monde en crise, l'artisanat, le commerce, les professions indépendantes, la petite entreprise, représentent un facteur évident d'équilibre. L'entrepreneur ne créé pas seulement de la valeur ajoutée. Il est producteur de valeurs sociales, l'entreprise familiale est une école de responsabilité. De ce point de vue, le commerçant établi à son compte et la caissière d'un hypermarché ne jouent pas le même rôle social, même si, dans les statistiques, ils figurent tous deux comme des emplois du commerce.

Que faut-il faire pour aider ces petites entreprises à se développer ?

La question n'est pas aujourd'hui de faire un plan PME en plus, mais d'engager un programme "choc" d'action en faveur de la PME familiale. Je dis souvent que, pour une région, pour une ville, dix entreprises en plus, c'est la prospérité, dix entreprises en moins, c'est le déclin.

Que proposez-vous pour les PME ?

D'abord, des mesures fortes pour renforcer leurs fonds propres, les rendre plus solides et leur donner les moyens de se développer. Pour cela, il faut trouver des sources de capitaux à mettre à leur disposition, des "tuyaux" permettant d'acheminer vers elles cette épargne et des marchés spécialisés permettant de gérer ces placements. Dans tous les pays, les fonds de pension jouent un rôle important dans le développement des moyennes entreprises à fort potentiel de croissance. C'est la raison pour laquelle je souhaite, vous le savez, que l'on développe le plus rapidement possible des fonds de pension à la française.

Ensuite, il faut favoriser fiscalement l'épargne qui s'investit dans la création et le développement des petites et moyennes entreprises. Pour cela, j'ai créé en 1994, comme ministre des Entreprises, des avantages fiscaux important dans la loi "Initiative et entreprise individuelle". Puis comme ministre des Finances, en juillet 1995, je les ai augmentés dans le collectif budgétaire. J'entendais aller beaucoup plus loin encore dans le budget 1996. Plutôt que de subventionner les entreprises à partir de l'impôt des contribuables, mieux vaut inciter ces derniers à placer directement leur argent dans l'entreprise de leur choix. Mais il faut aussi mettre en place des structures qui collectent cette épargne spécialisée. Aussi bien des structures pour favoriser le développement des entreprises de croissance que des structures pour favoriser la création de petites entreprises. Ce peut être des placements sous forme d'actions. Ce peut être aussi sous forme de nouveaux titres participatifs, avec intéressement aux bénéfices mais sans droit de vote, les petits patrons ayant parfois des réticences devant la présence d'actionnaires minoritaires.

Enfin, il faut organiser les marchés où se négocient de tels titres, de façon à permettre à celui qui a ainsi investi son argent de récupérer sa mise quand il le souhaite. C'est pour cela que j'avais fortement encouragé la création de ce que l'on appelle le "troisième" marché boursier, à cotation électronique, et ayant vocation à devenir européen. Mais je souhaite qu'on aille encore plus loin et que l'on développe des marchés locaux de l'épargne de proximité pour faire se rencontrer les créateurs et les chefs d'entreprise avec des personnes pouvant apporter des moyens financiers, commerciaux, relationnels ou de sous-traitance. Voilà l'exemple même de mesures qui rapportent beaucoup plus qu'elles ne coûtent.

Ce programme doit également comporter des mesures pour la transmission des entreprises.

C'est un sujet qui me tient particulièrement à cœur ! J'en ai fait un sujet de débat, et même parfois d'affrontement à l'intérieur de la majorité et au sein des gouvernements auxquels j'ai participé. C'est une question de bon sens. Je suis parfois étonné de voir qu'en France ceux qui s'opposent à la réforme de la transmission d'entreprise sont les mêmes qui admirent la densité des entreprises familiales en Allemagne. Ils ne voient pas que cela tient à ce que les Allemands ne détruisent pas leurs entreprises à chaque génération sous le poids d'une fiscalité archaïque.

N'est-ce pas l'ensemble des droits de succession qu'il faut réformer ?

Sans doute, et c'est ce que l'on m'a objecté lorsque j'ai proposé que l'on traite à part la "transmission des entreprises". Mais je vois surtout dans cet argument un prétexte à ne pas bouger. Partout en Europe, l'entreprise est considérée comme un bien à part. Nous-mêmes, nous la traitons différemment quant à l'impôt sur la fortune. Il y a une différence, me semble-t-il, entre transmettre la responsabilité d'une entreprise et transmettre la propriété d'un bel appartement avec de beaux tableaux. Une entreprise n'est pas un bien comme les autres, c'est un patrimoine qui profite à toute la société. C'est une distinction que j'ai eu du mal à faire admettre à notre nomenklatura administrative dont il m'est arrivé de dire qu'elle croyait que la transmission des entreprises se faisait de promotion de l'ENA en promotion de l'ENA par Conseil des ministres interposé.

Une réforme de la transmission d'entreprise figure pourtant dans la budget de 1996 ?

J'y vois la récompense de mes efforts. Ce qui vient d'être décidé dans la budget 1996 va dans le bon sens. Mais ce n'est qu'un étape. Pour en finir avec notre exception française, il faut mettre en place un dispositif global traitant tous les problèmes de la transmission des entreprises.

Les entreprises souffrent toujours des contraintes administratives. Que propose votre programme dans ce domaine ?

La simplification administrative est un combat de tous les instants, un travail de longue haleine, une course de vitesse entre ceux qui compliquent, en imposant de nouvelles règles, et ceux qui veulent simplifier. Il faut que le Premier ministre s'implique personnellement dans ce combat. On a beaucoup parlé d'études d'impact des mesures législatives et réglementaires, c'est-à-dire l'examen des conséquences de toute nouvelle mesure sur la vie des entreprises. En 1993, Édouard Balladur, Premier ministre, avait exigé que tous les ministères procèdent préalablement à de telles études d'impact et les envoient, pour examen, au ministre des Entreprises de l'époque, c'est-à-dire moi-même. Ce fut un vrai fiasco. J'ai dû recevoir moins d'une dizaine d'études d'impact. L'idée n'était pas mauvaise, mais il faut une autorité forte pour imposer cette nouvelle approche.

Néanmoins, dans la même période, nous avons innové en demandant au Parlement de légiférer pour la première fois sur la simplification administrative, en donnant des droits aux entreprises, opposables aux administrations. Après tout, les formalités administratives excessives représentent un impôt caché, et une entrave aux libertés. Ceci concerne donc les parlementaires.

Dans la loi "initiative et entreprise individuelle", nous avons institué le guichet unique, le numéro unique, le formulaire unique pour un certain nombre de déclarations liées à l'état civil des entreprises. Nous avons aussi institué la signature électronique pour permettre aux entreprises de communiquer directement par informatique avec les administrations. Et je suis heureux de voir à quelle vitesse aujourd'hui se développent des entreprises privées spécialisées dans un dialogue informatique simple et convivial avec les administrations. J'ai constaté avec satisfaction à Bercy que, grâce à la signature électronique, on avait déjà éliminé tout formulaire pour une vingtaine de déclarations faites par les entreprises.

S'agissant des formalités sociales liées à la déclaration des salariés, véritable casse-tête pour les entreprises, j'ai fixé dans la loi un objectif au 1er janvier 1996 : un seul guichet de déclarations pour toutes les formalités sociales. Pour préparer cela, nous avons lancé toute une série d'expériences visant à apprendre aux administrations à travailler entre elles et à relier leurs ordinateurs. Ainsi, dans l'Ille-et-Vilaine, le recrutement d'un salarié ne nécessite plus qu'une seule déclaration au lieu de onze auparavant.

L'enjeu de toutes ces mesures, c'est la suppression de 160 millions de déclarations. Mais je pense qu'il faut aller plus loin. La déclaration unique sociale doit s'accompagner d'un chèque unique. A charge pour les administrations sociales de ventiler entre elles les cotisations. De même, j'ai défendu l'idée d'un chéquier-emploi pour les très petites entreprises et les employeurs particuliers, avec contrat de travail simplifié et des charges sociales forfaitaires. Un vrai allégement des contraintes sociales m'est apparu toujours plus efficace qu'un petit allégement des charges sociales.

Vous proposez aussi de créer un droit du travail mieux adapté aux PME ?

Oui, c'est là un élément clé d'un programme choc en faveur des PME. Le droit social des grandes entreprises appliqué à la petite et moyenne entreprise constitue un délit d'entrave permanent à la création d'emplois. On veut appliquer, au bout du compte, à la petite entreprise un droit du travail et des institutions sociales calqués sur le modèle de la grande entreprise. Tout le monde sait que les effets de seuil provoquent parfois le refus du onzième et du cinquantième salarié. Or, il est évident que les relations sociales ne sont pas de même nature dans une grande entreprise et dans une entreprise à taille humaine.

C'est pourquoi je pense qu'il est indispensable de créer un statut social simplifié de la PME. De permettre aussi d'innover dans les relations sociales, de pratiquer le sur-mesure au lieu du prêt-à-porter imposé par le droit du travail, au travers de contrats d'entreprises librement négociés et acceptés, voire dans certains cas par référendum au sein des entreprises.

Et pourquoi pas aussi -je reprends là la suggestion d'un ami qui a exercé des responsabilités au sein de la CFDT- créer une direction du Travail au sein même du ministère en charge des PME ? S'il existe un droit du travail adapté à la spécificité du monde agricole, c'est bien parce que le ministère de l'Agriculture dispose de sa propre direction du Travail.

Et que faut-il faire en matière fiscale ?

De nombreux pays ont établi une fiscalité particulière aux PME. Je pense que nous devrions faire de même, au moins en ce qui concerne les bénéfices réinvestis par l'entreprise ou par l'entrepreneur. Cette différence se justifie dans la mesure où les petites entreprises paient l'argent qu'elles empruntent beaucoup plus cher que les grandes, car ces dernières bénéficient d'un accès direct aux marchés des capitaux et des fonds propres. Le second point concerne la fiscalité de l'entrepreneur individuel. Ce dernier paie l'impôt non seulement sur le revenu de son travail, comme tout le monde, mais aussi sur l'ensemble du revenu de son activité, y compris celui du capital investi. C'est une anomalie qu'il faut corriger. Il faut donc faire une distinction comptable et fiscale.

Vous êtes à l'origine de la loi sur l'initiative et l'entreprise individuelle qui vise à faciliter le développement du travail indépendant. Mais, sous sa forme actuelle, vous paraît-elle suffisante ?

Cette loi est d'abord une loi pour les 1.700.000 entrepreneurs individuels de notre pays : petits entrepreneurs, artisans, commerçants, professions indépendantes et libérales... C'est une loi pour les "petits". Elle leur offre une protection sociale identique à celle de tous les Français. Elle protège leur patrimoine familial vis-à-vis des banques en cas de difficulté. Elle améliore la situation du conjoint collaborateur. Elle simplifie considérablement leur comptabilité : un seul livre comptable suffit désormais là où il fallait autrefois trois ou quatre documents.

Mais cette loi est aussi une loi pour les nouveaux entrepreneurs, les nouveaux métiers, les nouveaux emplois. Je crois à l'avenir du travail indépendant. Il se développe partout dans le monde deux ou trois fois plus vite que la croissance. Sauf en France où nous avons un formidable retard.

Le travail indépendant, c'est un choix de vie moderne. Un choix de responsabilité. On travaille mieux quand on travaille pour soi. On met, comme on dit, du coeur à l'ouvrage. Le travail indépendant n'est pas le pis-aller de ceux qui ne trouvent pas d'emploi salarié. Ce peut être une solution plus souple, plus libre, le moyen de tirer le meilleur parti de ce qu'on sait faire, de ce qu'on est, et la volonté de réussir autrement. C'est encore sans doute l'ascenseur social qui fonctionne le mieux.

De nombreuses professions, au prestige social évident, sont ainsi organisées : professions libérales, relations publiques, "free lance" de la communication, conseils aux entreprises... Le travail indépendant permet de mener en parallèle deux métiers et de tester ainsi sans risque excessif des activités nouvelles. Il permet en outre aux femmes d'adapter leur travail en fonction du temps libre qui leur est laissé disponible par les enfants et la maison. A ceux qui sont en fin de carrière et n'arrivent plus à se faire embaucher, à ceux qui ont un passage à vide, le travail indépendant offre un moyen de mettre en valeur leur savoir-faire. Il vaut également pour des emplois à forte valeur ajoutée et notamment ceux liés au savoir et à l'informatique. C'est grâce à lui aussi que des emplois de service à faible valeur ajoutée peuvent se développer, alors qu'ils ne pourraient voir le jour dans le cadre des rigidités du contrat salarial classique.

Le travail indépendant dans sa forme la plus simple, c'est désormais une seule déclaration d'activité, un forfait social d'environ 10.000 francs par an pour ceux qui démarrent, un seul document de déclaration sociale, un simple carnet de facturation et un régime fiscale simplifié qui, dans le cadre de la micro-entreprise dont le chiffre d'affaires est inférieur à 70.000 francs la première année, est dispensé de TVA. J'aimerais d'ailleurs voir ce seuil relevé à 120.000 francs.

Voilà de quoi stimuler fortement la création d'entreprise....

Et surtout la création de nouveaux métiers, de nouveaux emplois de service. Je crois notamment au développement de ces emplois dans le cadre de réseaux organisés ou de franchises. Par exemple, l'îlotier commercial, responsable d'un ou de plusieurs immeubles, qui va être le relais de toute une série de services : journaux et croissants à domicile, cuisine à domicile, produits du terroir, pressing, intermédiaire pour effectuer les formalités administratives. Le lavage et l'entretien des voitures à domicile ou sur le parking. Le "valet" de parking multiservices. Le courtier en formation professionnelle... Les idées ne manquent pas !

La création d'entreprise et d'activités nouvelles c'est, je le répète, la seule véritable voie de sortie de la crise. La France doit être capable de créer 1 million de nouvelles entreprises d'ici l'an 2000. Cela nécessite une mobilisation très forte pour augmenter la natalité et réduire la mortalité des entreprises nouvelles. Ce ne sont pas les bonnes volontés ni les compétences qui manquent. J'avais déjà entrepris, il y a plusieurs années, de les organiser en réseau : le réseau des "points chance" en mobilisant tous les partenaires de la création d'entreprise. Aujourd'hui -excellente initiative-, les chambres de commerce et d'industrie et les banques viennent de décider de créer une fondation pour entreprendre.

Cela étant, il faut prendre garde. A trop subventionner la création d'entreprise ou à trop vouloir l'aider, on risque de créer des entreprises artificielles qui sont en mesure de casser les prix et de faire une concurrence déloyale aux entreprises existantes. Une fois les subventions épuisées, elles déposent leur bilan après avoir trop souvent entraîné d'autres entreprises locales dans leur chute. C'est pourquoi aux subventions je préfère des mécanismes fiscaux qui permettent de mobiliser l'épargne de proximité et de garantir l'argent prêté par les sociétés de caution mutuelle professionnelles, voire de développer les prêts d'honneur, bref tout ce qui favorise la responsabilité et la solidité des projets.

Comment peut s'enclencher ce vaste mouvement d'initiative et de création d'entreprises ?

L'initiative et la création d'entreprise sont avant tout des affaires locales. J'avais développé, comme ministre de l'Industrie, en 1987, des opérations de terrain pour favoriser la création d'entreprise, appelées ODACE (Opérations de détection et d'accompagnement des créateurs d'entreprise). Elles consistaient à regrouper tous les partenaires de la création d'entreprise sur le terrain et à faire, par voie de presse et d'affiche, "un appel à projet". puis à accompagner ensuite le montage des créations d'entreprise viable. Le plus intéressant d'ailleurs, c'est que l'expérience a montré que lorsque, deux ou trois ans plus tard, on montait à nouveau une même opération sur le même bassin d'emplois, on ne récoltait pas moins de projets -car on aurait pu croire qu'on avait épuisé une bonne partie de la ressource-, mais davantage. C'est le signe que, par l'exemple, on avait créé une culture de l'initiative et de l'entreprise.

Mais comment détecter les bonnes opportunités locales ?

Le développement local ne se décrète pas, il se découvre et il se pratique. Il résulte d'une alchimie complexe qui repose sur une combinaison d'initiatives individuelles et collectives. La région dont je suis l'élu était il y a quelques années un point noir sur la carte du chômage : aujourd'hui, elle fait la course en tête. On la cite en exemple en matière d'entreprises et de création d'emplois.

Certaines régions ne sont-elles pas plus pénalisées que d'autres ?

Je ne le crois pas. L'expérience montre qu'il existe des petites régions sans atouts naturels, isolées par la géographie et les transports, qui réussissent pourtant leur développement et qui font preuve d'un dynamisme exceptionnel même en période de crise. Ce qui fait la différence, ce sont les hommes qui entreprennent. Ce qui fait la différence, aussi, c'est la densité des relations qui se nouent localement entre les hommes et les entreprises. Un tissu économiquement performant n'est pas un tissu où de nombreuses entreprises vivent juxtaposées les unes à côté des autres. C'est un tissu dans lequel il existe un maillage serré, un réseau d'échanges entre entreprises. Il existe ainsi une arithmétique du partenariat local où 1 + 1 ne font pas 2, mais 3 et parfois plus.

Vous croyez beaucoup dans cette "mise en réseau" des entreprises d'une même région ?

C'est l'exemple que j'ai cherché à donner dans ma région. En faisant d'abord rayonner l'excellence industrielle de l'usine Citroën implantée dans ma circonscription. Une opération engagée en 1987 lorsque j'étais ministre de l'Industrie et appelée "Citroën Superforce". elle a permis, d'une part, de densifier le tissu des relations industrielles autour de l'usine automobile en rapprochant les équipementiers et les sous-traitants dans une nouvelle organisation logistique ; d'autre part, de diffuser la culture d'excellence, qui est celle de Citroën en matière de qualité et de productique, sur plus de deux cents entreprises de la région, qu'elles appartiennent ou non au secteur de l'automobile.

Cette opération a fait ses preuves et elle a même essaimé à l'étranger par l'intermédiaire du réseau Eurodéfi.

Je pourrais aussi citer ce que nous avons cherché à faire partir de l'entreprise Yves Rocher. Il s'est agi dans ce cas de regarder à l'intérieur de l'entreprise quelles étaient les activités qui pouvaient être effectuées à l'extérieur et de développer une clientèle nouvelle à partir d'un savoir-faire. C'est ainsi que l'imprimerie, la fabrication d'enveloppes, la mise sous enveloppe et le routage ont permis de créer trois unités. Ce sont toutes ces expériences que j'ai cherché à rassembler dans des "chartes d'initiatives locale pour l'emploi" qui ont commencé à se multiplier en France.

En quoi consistent-elles exactement ?

Il s'agit de mettre les grandes entreprises au service des petites. Peut-être ne créent-elles plus d'emplois, mais elles disposent d'un potentiel de savoir et de savoir-faire pouvant être utile à d'autres. Il s'agit aussi d'une méthode qui permet de libérer l'initiative et de mobiliser les compétences disponibles ou accessibles, en quatre temps :

- D'abord, réunir tous les partenaires possibles et trouver un opérateur motivé : un groupement d'entrepreneurs, une chambre de commerce ou de métiers, un sous-préfet, un organisme de développement local, une association, peu importe ;

- Recenser ensuite les compétences et les excellences locales disponibles. Celles des entreprises et des organismes existants, mais celles aussi qui sont accessibles à des entreprises locales, filiales ou services décentralisés de grands groupes ;

- Ratisser le terrain pour détecter dans les entreprises, chez les futurs créateurs d'entreprise, toutes les potentialités, découvrir les porteurs de projets, les "projets dormants" au sein des entreprises qui, faute de temps, de technologie, de compétences disponibles, sommeillent au fond des tiroirs ;

- Accompagner, enfin, la mise en oeuvre de ces projets et de ces initiatives locales par une petite équipe de terrain, dynamique et efficace.

Combien de produits nouveaux, de marchés nouveaux, de procédés nouveaux pourraient naître d'un rapprochement entre les entreprises ? Combien de créations d'entreprise, enfin, pourraient voir le jour si on savait mieux les aider, accompagner les créateurs d'entreprise ?

Il existe un autre terrain d'expérimentation, ce sont l'organisation et les nouvelles formes de travail.

J'ai déjà dit que je pensais qu'il n'y aurait pas de retour au plein emploi traditionnel, mais qu'en revanche nous avions la capacité de créer une société qui offre du travail à tous, si nous savons réinventer le travail et imaginer de nouvelles formes d'emplois. Il est révélateur que l'on dise aujourd'hui occuper un emploi, mais chercher un travail ou un travail au noir, que l'on parle d'un emploi à durée déterminée ou indéterminée, mais d'un travail à temps partiel. Bref, que l'on associe le mot "emploi" à ce qui est stable et rigide et le mot "travail" à ce qui est souple et dynamique.

De tels propos ont longtemps dérangé. Que n'ai-je pas entendu ! J'ai même lu la prose de quelques inspecteurs du travail, sous pseudonyme, affirmant que mon objectif était quasiment de rétablir l'esclavage !

Pourtant, petit à petit, cette approche fait son chemin. Le rapport que vient de publier le Commissariat au plan sur "Le travail dans 20 ans" nous dit que le modèle de l'emploi salarié à durée indéterminée, à temps complet dans un métier donné, type convention collective des années 60, ne correspond plus à toute une part de l'économie nouvelle. Bien entendu ! ce rapport nous explique que le droit du travail traditionnel et la "subordination juridique, critère distinctif du contrat de travail, ne correspondent plus à toute une série de tâches nouvelles et de rapports nouveaux dans l'entreprise. Je ne dis pas autre chose. Il nous explique encore que, quand le travail se métamorphose, le droit du travail doit évoluer. "Le droit du travail hérité de la période taylorienne, puis fordienne, a été construit sur la base d'une représentation du travail et des rapports de production qui ne rend plus compte aujourd'hui des réalités nouvelles". Evidemment !

Vous estimez donc que notre droit est le principal obstacle à l'invention de ces nouvelles formes d'emploi ?

Si nos circuits d'échange du travail ne fonctionnent plus, c'est que son unité d'échange - l'emploi salarié traditionnel - est devenu un frein. Elle est mal adaptée à la nature de la nouvelle économie. A l'ère des technologies flexibles, des industries du savoir et de la mobilité des capitaux et des usines, nos formes d'emploi sont encore bien trop rigides.

Ne prenez-vous pas un risque de "régression" sociale quand vous proposez cela ?

Qu'on ne se méprenne pas. Il ne s'agit pas de proposer de s'aligner sur le "moins-disant" social. Mais les Français peuvent avoir envie de travailler autrement, un travail sur mesure, à temps choisi (mi-temps, temps partiel, travail temporaire...), un travail qui offre une plus grande qualité de vie. Laissons-leur la liberté d'innover, de s'organiser à l'intérieur de l'entreprise, dans le consensus des salariés. Et pour cela, instituons, comme je l'ai déjà dit, le contrat ou le référendum d'entreprise.

Dans ces nouvelles formes d'organisation, certains pensent que le partage du travail ouvre une voie sérieuse à de nouvelles créations d'emplois. Qu'en pensez-vous ?

Arrêtons de dire qu'il faut partager l'emploi. Arrêtons de laisser croire qu'on peut régler le problème du chômage en travaillant moins ! Il faut multiplier les emplois nouveaux, et non partager les emplois existants. Ne confondons pas non plus le partage du travail et le temps choisi. Car on peut choisir de travailler moins pour vivre plus. Je suis d'ailleurs convaincu que, derrière le temps choisi, il y a une nouvelle civilisation qui se dessine, celle du temps libéré.

Quand l'emploi est trop rigide, c'est l'économie souterraine qui se développe. Elle offre une alternative à la panne de l'emploi, que vous évoquiez tout à l'heure, parce qu'elle institue de nouveaux circuits d'échange. Faut-il apprendre à vivre avec ?

Aujourd'hui, le marché du travail ressemble plutôt à une main droite qui essaierait de se glisser dans un gant pour la main gauche. Le problème est moins un problème de volume qu'un problème de souplesse. Ce qui ne rentre pas dans l'économie officielle se développe pour une part dans l'économie souterraine. Le travail est là. Quand il ne se fait pas légalement, sous forme d'emplois salariés, il se recrée "au noir". Difficile d'en mesurer l'importance. Aujourd'hui, un rapport de l'OCDE nous dit que cette économie parallèle se développe à un rythme de 7 à 10% l'an !

La cascade des prélèvements obligatoires est devenue une véritable machine à tuer l'artisan. Imaginons que M.Dupont souhaite faire appel à un artisan pour repeindre son appartement. Quand l'ouvrier employé par l'artisan reçoit 100 francs nets, l'artisan doit facturer, compte tenu des charges et des impôts, près de 320 francs à M. Dupont. Si M.Dupont est imposé à un taux marginal de 50%, cela signifie qu'il doit gagner 640 francs de plus pour payer son peintre. Mais pour que M.Dupont gagne 640 francs nets, cela coûte à son employeur 1200 francs, compte tenu des charges sociales qu'il verse et de celles qui sont versées par son employeur. Autrement dit, il faut que son travail crée 1200 francs de richesse supplémentaire pour que son peintre reçoive 100 francs nets. Ne cherchez pas plus loin pour savoir pourquoi il est plus intéressant de faire soi-même que de faire faire, pourquoi on assiste à l'essor des magasins de bricolage et au déclin de l'artisanat traditionnel, pourquoi on travaille tant sur les chantiers le samedi et le dimanche, pourquoi le travail au noir et le troc se développent aujourd'hui !


L'économie souterraine, c'est aussi le troc. On voit se multiplier un peu partout dans le monde, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne et depuis peu en France, des réseaux spontanés qui tentent d'organiser ce troc sur une plus grande échelle...

On voit effectivement des circuits de troc s'organiser spontanément : Échangerais trois leçons d'anglais contre une raquette de tennis. Ou encore quatre heures de location de voiture contre six heures de peinture. C'est là un phénomène mondial qui concerne les Etats-Unis, les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Australie et l'Angleterre où le système est sans doute le plus développé, et qui a abouti à la création d'une véritable mini-banque centrale et d'une monnaie d'échange, le LET. En France on commence à parler du Système d'échange local, et de sa monnaie, le "grain de sel". Toute une littérature sympathique fleurit à leur sujet. Voilà une économie alternative, une société bien sympathique dans laquelle l'argent occuperait une autre place...

La réalité est différente. Il s'agit tout simplement de la réinvention de circuits économiques de base. Produire, échanger, en marge des contraintes administratives, sans prélèvements obligatoires avec, pour couronner le tout, la réinvention d'un banque libre !

Est-ce légal ?

C'est provisoirement toléré, mais nul doute que le fisc et la Sécurité sociale veillent. C'est en tout cas un bon exemple d'économie spontanée qui montre que l'insertion par l'économie est quelque chose de possible et de naturel. C'est par un retour à l'économie que l'on créera des emplois et les entreprises dont nous avons besoin.

Dans le même temps, l'Etat dépense des dizaines de milliards de francs dans la lutte contre le chômage. Et pourtant celui-ci ne recule pas ?

S'il existait une relation entre l'argent public dépensé contre le chômage et la progression de l'emploi, ça se saurait ! et, compte tenu du niveau atteint par nos dépenses publiques, nous serions en tête des créations d'emplois. Malheureusement, toutes les statistiques et les expériences internationales montrent que la relation est plutôt inverse. Et que le taux de chômage est grosso modo inversement proportionnel au taux de prélèvements obligatoires et au taux de rigidité d'une économie. Trop d'impôt tue l'emploi.

C'est-à-dire ?

Tout se passe comme s'il existait deux économies et deux France. D'un côté, une économie créatrice de richesses marchandes, exportatrice, livrée à la concurrence mondiale et soumise à l'obligation permanente de l'excellence. De l'autre, une économie administrée, protégée, où la dépense évolue en fonction des décisions politico-administratives. Les mêmes règles d'efficacité n'existent pas pour cette économie qui vit à l'abri de la concurrence, sous un statut protecteur. Il est clair que l'argent dépensé dans l'économie marchande offre une efficacité plus grande que celui dépensé dans l'économie administrée. Quand la part de cette dernière augmente, le rendement économique global de l'Entreprise France diminue. Et le chômage a toutes les raisons d'augmenter.

En tant qu'ancien ministre, vous avez pourtant été conduit à utiliser la subvention budgétaire

En 1986, j'étais ministre de l'Industrie et j'ai décidé de cesser de soutenir les canards boiteux. L'Etat dépensait chaque année des milliards pour soutenir à perte des entreprises en difficulté. J'ai diminué le budget du ministère de 20% environ. Tout le monde m'a dit que ce serait catastrophique sur le plan industriel. Eh bien, ces années 1986-1988 ont été celles de la plus forte croissance industrielle depuis 1980. Parce que maintenir artificiellement des emplois inutiles empêche des emplois utiles de naître. Parce que 1 franc d'argent public dépensé en moins, c'est 1 franc de consommation ou d'investissement privé en plus.

Vous avez évoqué tout à l'heure le problème de l'exclusion. Comment pourra-t-on sortir un jour du RMI ?

J'ai proposé avant bien d'autres la création d'un Revenu minimum en France. Mon département, celui d'Ille-et-Villaine, a été le premier à l'expérimenter, bien avant que la loi ne l'instaure. Je suis très attaché à l'idée d'un "filet de sécurité". ce que je combats aujourd'hui, c'est que, par défaut d'insertion, on laisse des familles entières perdre espoir, baisser les bras et s'installer dans l'assistance et la dépendance. J'ai cité le cas de deux familles qui vivent sur le même palier HLM. Dans l'une, le père part travailler tôt le matin, rentre tard le soir, pour gagner un SMIC. Dans l'autre famille, entre le RMI et diverses allocations, on perçoit pratiquement le même revenu sans travailler. C'est une réalité. Et c'est la source d'un double découragement : le découragement de ceux qui travaillent, le découragement de ceux qui s'installent dans l'assistance.

Les enfants qui n'ont jamais vu leurs parents ni même leurs grands-parents travailler sont des enfants perdus. Tous les spécialistes de l'insertion vous le diront. On transmet ainsi une culture de l'assistance et de la pauvreté.

On ne peut pas accepter que le RMI devienne héréditaire. C'est ce que j'ai dit publiquement, et depuis j'ai reçu beaucoup de lettres de familles en difficulté, rencontré beaucoup de RMIstes. Tous ont compris le sens de mes propos. Le travail, ce n'est pas seulement affaire de salaire, c'est une affaire de dignité. Derrière le travail il y a la considération, l'estime que l'on trouve au fond de soi-même ou dans le regard porté sur vous par vos enfants. Et cette revendication de dignité exige de ne plus être un numéro sur un dossier d'assistance, mais un nom sur une feuille de paie.

Mais, dans notre situation de blocage de l'emploi, comment remettre au travail tous ces exclus ?

Je crois à la réinsertion par l'économie, débouchant sur de vrais emplois dans de vraies entreprises. Il faut sortir de l'assistance. C'est ce que, à sa façon, dit un proverbe chinois : "Si tu donnes un poisson à un homme, tu le nourris pour un repas ; si tu lui apprends à pêcher, tu le nourris pour la vie".

Autrefois, lorsque l'on tombait du train de la croissance ou que l'on ne pouvait y monter, il existait toute une série de petits métiers qui permettaient de raccrocher : on allait aux Halles, pousser des diables. On était bagagiste, on allait faire les marchés sur lesquels il y avait des places réservées pour les plus démunis. Pour pouvoir payer mes études, mon père partait aux Halles la nuit pour y faire de la comptabilité. Seulement, avec le temps, on a transformé tous ces petits métiers en de vrais métiers, avec de vrais statuts, une vraie réglementation, de vrais syndicats. Bref, on a exclu les pauvres. On a salarié la pauvreté, créé un revenu minimum d'insertion. En fait, il y a revenu minimum, mais rarement insertion.

Je suis allé récemment Gare de Lyon en compagnie de mon ami Xavier Emmanuelli, secrétaire d'Etat à l'Action humanitaire, pour voir comment le ministère de l'Economie voisin pouvait aider à prendre en charge l'accueil des SDF qu'il avait organisé. Comment ne pas être frappé par cette absurdité de voir des personnes, pour la plupart aptes au travail, entassées dans un local lépreux à attendre un conseil, une aide et un café ou un repas pour le soir. Une nouvelle cour des miracles ! et dans le même temps, quelques étages plus haut, dans des halls modernes, des voyageurs descendant du TGV chargés de valises et ne trouvant pas de porteurs pour les aider !

La politique de l'emploi, c'est aussi la mise en place de formules d'insertion, comme les contrats emploi-solidarité...

Trop de tentatives d'insertion débouchent le plus souvent sur rien et donnent aux jeunes et aux moins jeunes le sentiment qu'on les ballotte de stage en stage, de RMI en CES.

Il faut donner aux collectivités locales le moyen de gérer ensemble le revenu minimum et les actions d'insertion : en contrepartie du RMI, et même en améliorant celui-ci, il faut qu'elles puissent offrir des activités utiles.

Il faut faire évoluer d'urgence les Contrats emplois-solidarité, où l'on reçoit une rémunération égale à la moitié du SMIC pour un travail à mi-temps. Mais, on le sait, ces contrats se font au bénéfice des seuls services publics, collectivités locales ou associations. Quand les statistiques du chômage sont trop élevées, on se tourne vers les préfets, et ceux-ci demandent aux administrations de prendre quelques centaines de CES de plus, au mépris même de la loi. Voilà qui est peut-être satisfaisant pour les statistiques, mais qui l'est beaucoup moins pour l'insertion. Le titulaire d'un CES n'a pas le droit d'avoir une autre activité à mi-temps. Or ce serait souvent par cette autre activité qu'il pourrait espérer trouver un vrai emploi, dans une vraie entreprise à la fin de son CES. Car la vraie insertion ne peut se faire que dans l'entreprise. Et c'est en ce sens que j'ai défendu, pendant la campagne présidentielle, l'idée du Contrat initiative-emploi. C'est-à-dire une forte baisse du coût du travail pour la création d'activités nouvelles. J'estime d'ailleurs que les entreprises ont ce que j'ai appelé "un devoir national d'insertion et de formation".

Comment mettre en œuvre le devoir national d'insertion et de formation ?

Au-delà de la mobilisation nécessaire et très médiatique des grands groupes, c'est sur le terrain qu'il faut agir. Là où des militants anonymes et bénévoles d'entreprises ou d'associations d'insertion font preuve chaque jour d'un dévouement extraordinaire. Laissons-les faire. J'avais proposé une idée nouvelle : le groupement local d'employeurs, qui permet à plusieurs entreprises d'un même bassin d'emplois d'embaucher en commun. Cette formule a été introduite à ma demande il y a deux ans dans la loi Giraud sur l'emploi. C'est un outil pour mettre en œuvre concrètement ce devoir national d'insertion et de formation.

Le groupement local d'employeurs offre, en effet, la possibilité aux entreprises d'un même bassin d'emplois de s'unir pour gérer leurs salariés en commun en fonction de leurs besoins. Voilà qui permet, par exemple, de répondre au problème du travail saisonnier, de placer leurs sureffectifs momentanés sans licencier, de partager des cadres ou des techniciens entre plusieurs PME, de recruter en commun, de mener ensemble des actions d'insertion, d'organiser des formations et d'envisager de véritables parcours professionnels. C'est cette formule que j'expérimente actuellement dans ma région avec la volonté d'offrir de nouveaux parcours d'insertion, dont la première étape pourra être l'engagement d'un RMIste à participer à une activité collective. La deuxième étape pourra être un stage de formation adapté, avec toujours au bout la perspective d'un vrai contrat de travail. Il s'agit d'un parcours individualisé, toujours suivi par un des membres du groupement local.

Parmi les rigidités que vous dénoncez figure le SMIC. Selon certains économistes, il est un frein à l'embauche et empêche la création de ces emplois d'insertion ou de ces "petits boulots". Êtes-vous partisan de sa suppression ?

Non. Contrairement à d'autres libéraux, je n'en suis pas partisan. Je sais ce que suppose, pour une famille, de vivre avec 5000 francs par mois. D'ailleurs, rapprocher encore le salaire minimum du revenu minimum n'est pas la chose la plus intelligente à faire pour encourager le travail ! Cela étant, il me paraîtrait utile de laisser au SMIC une part contractuelle beaucoup plus grande. De le calculer annuellement, et tout compris, de le régionaliser, car le même SMIC ne correspond pas au même pouvoir d'achat en région parisienne et dans le Lot-et-Garonne. De permettre, enfin, une appréciation différente selon les branches professionnelles et leurs gains de productivité.

Globalement, le coût du travail n'est pas excessif en France puisqu'il se situe dans la moyenne des pays industrialisés. Mais il est vrai qu'il est trop élevé aux deux extrêmes, en bas et en haut de l'échelle des salaires. Nous avons érigé une barrière à l'entrée, sur les emplois à faible valeur ajoutée. Nous surtaxons notre matière grise.

Comme on sent bien qu'il y a un problème en haut, on multiplie les exonérations fiscales. Puisque l'on ne peut pas ou que l'on n'ose pas baisser le taux d'impôt marginal des cadres supérieurs, on leur permet une déduction partielle de leur employé de maison.

En bas, on réduit toujours plus les charges sociales sur les salariés aux alentours du SMIC. Résultat : on créé une trappe à smicard dans la mesure où franchir la barrière de 1,3 SMIC se traduit par un bond en avant des charges sociales. Si la baisse des charges est utile pour les emplois de service à faible valeur ajoutée, pour lesquels le coût du travail est certainement trop élevé, elle profite aussi aux bas salaires des industries à forte valeur ajoutée. Résultat, elle coûte très cher et rapporte peu.

Vous n'êtes donc pas partisan d'une baisse des charges sociales ?

Pour être efficace, à une baisse des charges sociales doit correspondre à une baisse des dépenses publiques.

Cela étant, il est clair qu'à dépenses sociales inchangées on appelle baisse des charges sociales ce qui n'est en réalité qu'un transfert de charges sociales. Dès lors, la baisse de ces charges sur les bas salaires conduit à une augmentation de la ponction fiscale sur les contribuables ou sur les consommateurs.

Pour ma part je pense que, si transfert il doit y avoir, mieux vaudrait qu'il s'effectue, comme s'y était engagée depuis longtemps l'actuelle majorité, au profit du salaire direct, c'est-à-dire de la feuille de paie. En cette période de déprime économique, voilà qui serait plus motivant.

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