Benjamin Constant:Commentaire sur l'ouvrage de Filangieri - Deuxième partie

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Benjamin Constant:Commentaire sur l'ouvrage de Filangieri - Deuxième partie


Anonyme


Deuxième partie


Chapitre 1. Objet de cette seconde partie

C'est avec un mélange de contentement et de regrets que je quitte le champ de la politique.

D'une part, il est possible qu'en me prescrivant un silence complet sur ce qui regarde les questions les plus élevées de l'organisation sociale, je renonce à développer quelque idée utile, qui aurait à une époque quelconque trouvé son application : car le triomphe des idées utiles n'est jamais qu'une question de date ; mais le retard est fâcheux parfois pour les individus et même les générations contemporaines.

D'une autre côté, depuis que les hommes d'Etat de l'Europe ont adopté pour maxime que toute amélioration doit venir du pouvoir seul, être accordée exclusivement par lui, et n'être accordée que lorsque les peuples n'ont fait aucune tentative pour imposer les conditions ou tracer des limites à l'autorité, personne, ce me semble, ne doit intervenir dans ce qui touche au gouvernement ; personne ne le peut sans affronter des périls inutiles, et, ce qui est plus grave, sans appeler sur sa tête une responsabilité morale qui me paraît un trop lourd fardeau.

En effet, n'est-il pas incontestable qu'en démontrant l'existence d'un abus, la nécessité d'une réforme, on s'expose à en faire naître le désir dans l'esprit d'une multitude qui souffre de cet abus ou qui gagnerait à cette réforme ? et qui peut prévoir le résultat d'un désir né de la conviction et devenu plus ardent par les obstacles mêmes ? Mais si ce désir entraîne les nations à des réclamations trop hardies, ou à des actes irréguliers, il s'ensuivra qu'elles seront privées pour un temps beaucoup plus long des biens qu'elles sollicitent. C'est à ce triste résultat que je ne veux contribuer d'aucune manière.

Je ne m'exagère point l'influence qu'exercent les écrivains : je ne la crois point aussi étendue que les gouvernements la supposent ; mais cette influence existe pourtant. C'est à elle qu'on a dû l'abolition des rigueurs religieuses, la suppression des entraves du commerce, l'interdiction de la traite des Noirs, et beaucoup d'améliorations de divers genres.

Dans tout autre temps cette conviction eût ajouté au courage, elle arrête maintenant la conscience. Il est établi que d'en haut seulement doit venir la lumière. Les voeux que celle qui viendrait d'en bas suggérerait aux peuples seraient une raison pour que l'accomplissement de ces voeux fût indéfiniment ajourné, pour que leur manifestation fût imprudente.

Je me tairai donc sur la politique. Le pouvoir a réclamé pour lui seul la totalité de nos destinées.

Ces réflexions, il est vrai, s'appliqueraient peut-être, si on les prenait dans toute leur rigueur, aux objets qui m'occuperont dans cette seconde partie, aussi bien qu'à ceux que je crois devoir m'interdire. Il me sera difficile de relever une erreur même financière ou commerciale, sans avoir l'air de donner un conseil, d'indiquer un redressement. Toutefois ces sujets tiennent de moins près à ceux qui causent de l'ombrage, et j'espère pouvoir, avec des précautions convenables, parler sans péril de la population, du commerce, et des impôts.


Chapitre 2. De la traite des Nègres [1]

« Les bords affreux du Sénégal ne seraient pas devenus le marché où les Européens vont trafiquer à vil prix des droits inviolables de l'humanité... La seule Pennsylvanie n'a plus d'esclaves. Le progrès des lumières nous fait espérer que cet exemple sera bientôt suivi par le reste des nations ».

                                                                   Liv. I, chap. IV, p.70-71.

Quand on considère les mesures prises par les divers gouvernements de l'Europe contre l'abominable trafic que Filangieri signalait il y a quarante ans à l'indignation publique ; quand on lit les discours des ministres dans toutes les assemblées, les ordonnances des rois dans tous les pays, on est tenté de croire que les voeux du publiciste italien sont accomplis, au moins en partie. Mais en comparant les faits aux théories, et ce qui se passe à ce qui est promis, on voit que le résultat des lois obtenues et promulguées a été d'aggraver le sort de la race infortunée qu'on a voulu protéger.

Une conséquence triste et naturelle des prohibitions mal exécutées, c'est que les précautions nécessaires pour les éluder introduisent dans les opérations auxquelles la cupidité se livre au mépris des lois, un mystère, une précipitation qui les rendent doublement irrégulières, et quand elles portent sur des êtres sensibles, doublement cruelles.

La traite des Noirs est devenue beaucoup plus atroce depuis qu'elle est entravée par des prohibitions inefficaces. Lorsqu'elle était permise, l'autorité qui la tolérait exerçait au moins quelque surveillance, et sur les bâtiments négriers, et sur le nombre de Nègres entassés dans ces funestes demeures, et sur la salubrité des aliments destinés à prolonger leur triste existence, et sur les punitions qui leur étaient infligées par leurs bourreaux. Depuis que la traite est défendue, les vaisseaux qui servent à ce commerce, construits de manière à échapper plus facilement à toute poursuite, resserrent dans un plus étroit espace des captifs qui néanmoins sont en plus grand nombre. La crainte des visites imprévues porte les capitaines de ces batîments à renfermer leur proie dans des caisses fermées, où l'oeil des employés ne puisse les découvrir ; et quand la découverte est inévitable, ces caisses et les victimes qu'elles dérobent aux regards sont jetées à la mer.

Ces horreurs sont constatées par des documents authentiques. On peut consulter les débats du parlement d'Angleterre, les discussions des chambres françaises, et les Mémoires de la Société africaine de Londres,. J'écarte ici tous les détails ; ils seraient déplacés dans cet ouvrage.

Il résulte de là que l'abolition de la traite, telle qu'elle a été exécutée jusqu'à présent, a fait plus de mal que de bien. L'avidité des commerçants qui spéculent sur le sang humain ne s'est point ralentie ; et leur barbarie s'est accrue par les obstacles qu'ils ont rencontrés.

Cette persistance dans l'attentat le plus exécrable qu'aient jamais commis, je ne dirai pas les peuples civilisés, mais les hordes les plus féroces, tient à deux causes qui réagissent l'une sur l'autre.

La première est l'immensité des bénéfices, combinée avec l'indulgence des lois.

La seconde est l'état de l'opinion sur cette question dans plusieurs contrées de l'Europe.

De toutes les contrebandes, la plus lucrative est certainement la traite des Noirs ; elle rapporte de treize à cinq capitaux pour un [2].

Le seul moyen de contre-balancer l'appât qu'offrent à l'avidité des gains si énormes, serait une législation rigoureuse. Mais les peines prononcées contre la traite sont presque partout beaucoup plus douces que celles qui sont dirigées contre des crimes infiniment moins odieux. Tandis que la mort est prodiguée dans nos codes à des délits causés par la misère, le désespoir, l'entraînement des passions, la traite, qui est la combinaison du rapt, de l'incendie, du vol et du meurtre, accompagnée de la préméditation la plus froide et la plus réfléchie, n'est punie en France, par exemple, que de la confiscation, à laquelle le coupable se soustrait par les assurances, et de la privation d'Etat, qu'il élude en naviguant ostensiblement sous les ordres d'un autre.

On objecte que des peines plus sévères seraient appliquées avec répugnance par les tribunaux, et que leur indulgence laisserait impunis des accusés qu'ils ne voudraient pas livrer à des rigueurs qu'ils croiraient excessives ; et les mêmes hommes qui ne craignent point que, dans les délits politiques, l'impunité ne résulte de la sensibilité des juges, déclarent qu'il est impossible d'obtenir de ces juges la même obéissance, la même exécution de la loi, quand il s'agit de l'attentat le plus révoltant contre tous les principes conservateurs de la justice et de la dignité de l'espèce humaine.

Je dirai tout à l'heure ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette objection : mais je ne la crois pas suffisante pour excuser la douceur des lois actuelles. Il y a, j'ose l'espérer, beaucoup d'hommes parmi ceux qui seraient jurés, auxquels un instant de réflexion rendrait évidents l'abus et le crime d'une pareille indulgence.

Quant à moi, je le déclare, frapper d'un arrêt de mort le citoyen qui, égaré par ses opinions ou même par des vues ambitieuses, a conspiré contre la liberté, ou troublé le repos de sa patrie, peut quelque fois être nécessaire ; mais je déplorerai toujours cette nécessité, parce que les délits politiques n'impliquent point la perversité des intentions ou la corruption du coeur ; tandis que, si j'étais juré, et que les lois m'offrissent un moyen de délivrer la société du tigre qui aurait enlevé ou acheté ses semblables, les aurait entassés dans un cachot infect au fond d'un navire, en aurait laissé périr une partie dans les tourments de la contagion, de la faim, de la soif, ou d'une lente agonie, et aurait peut-être jeté à la mer les infirmes et les malades, ne voyant en eux que des marchandises avariées, certes, je n'hésiterais pas un moment à faire tomber sur lui le glaive de la justice, et je ne pense pas que le moindre sentiment de pitié s'élevât dans mon âme contre l'arrêt que j'aurais prononcé.

Il y a toutefois, au fond du sophisme que je viens de rapporter, une portion de vérité qui sert à donner du poids à ce qu'il contient de faux ; et ceci me ramène à la seconde cause qui perpétue parmi nous la traite des Nègres.

On ne peut nier que dans plusieurs États de l'Europe, et particulièrement en France, l'abolition de la traite n'ait devancé l'époque où l'opinion éclairée se serait montrée unanime sur ce point. Cette abolition s'est présentée sur le continent sous la forme d'un décret importé d'Angleterre et dont en conséquence on a toujours cherché les motifs dans la politique et l'intérêt plus que dans la justice. De la sorte elle a précédé la conviction morale qui rend les réformes efficaces ; elle a été imposée d'autorité, et l'opinion seconde moins activement les mesures légales, quand ces mesures prennent une initiative qu'elle croit lui appartenir. Les négociants, dont la cupidité enfreint les lois, ne sont pas frappés par la réprobation générale. On les considère plutôt comme les victimes d'un traité prescrit par la jalousie d'un peuple rival, que comme des coupables punis pour un crime odieux et infâme.

Ainsi il arrive, pour ce qui concerne la traite des Noirs, ce qui arrive dans toutes les choses humaines. Les réformes qui précédent l'opinion, quelque évidente que soit leur justice, ne sont jamais ni efficaces ni complètes dans leurs effets. Les ennemis de ces réformes trouvent des auxiliaires dans les habitudes et les préjugés non encore détruits ; et ce n'est que lorsque les lumières sont suffisamment répandues que le but peut s'atteindre et que les lois sont exécutées.

Cela est si vrai, que les deux pays où cet abominable commerce est réprouvé le plus hautement et réprimé avec le plus d'activité et de bonne foi, sont l'Amérique et l'Angleterre.

Quant à l'Amérique, les intentions de son gouvernement ne me sont point suspectes. Il est placé dans des circonstances tellement heureuses, que les vices de la vieille politique européenne ne sauraient s'y introduire. Un territoire immense, une population qui peut s'étendre à son gré, et une entière sécurité sous le rapport de toute invasion, préservent l'Amérique de la plupart des embarras qui entravent et corrompent nos gouvernements. Mais il n'en est pas de même du gouvernement ou du ministère anglais : c'est son intérêt, nous dit-on, c'est l'intérêt de son commerce ; et cette prétendue humanité pour les Noirs n'est qu'une habile conspiration contre la prospérité des autres peuples.

J'emprunterai pour réfuter cette objection qu'une défiance nationale, très naturelle, est disposée à croire très forte, les paroles d'un homme qui a fait de longues et opiniâtres recherches sur les faits relatifs à l'abolition de la traite, et qui, pair de France, ne peut être soupçonné de pencher vers les intérêts commerciaux de l'Angleterre.

« Le commerce anglais, dit-il, n'a jamais sollicité l'abolition de la traite ; il ne s'en est jamais montré le fauteur ni l'appui. Tout au contraire, c'est contre lui qu'elle a été prononcée. Il a livré, pendant vingt ans, les plus rudes combats pour la maintenir ; il ne s'en est laissé dépouiller qu'après avoir lutté sans relâche, après s'être épuisé en efforts et en imprécations. Aujourd'hui même encore, si quelques négociants anglais osaient élever la voix, peut-être ne demanderaient-ils pas qu'on rendit la traite impossible sous pavillon étranger ; peut-être regretteraient-ils qu'on enlevât à leurs détestables spéculations leur dernier déguisement et leur dernier refuge... Les ministres actuels de l'Angleterre n'ont point regardé l'abolition de la traite comme un avantage. Ils ont figuré pendant pendant vingt ans parmi les adversaires de cette sainte cause. Ils ont voté les derniers dans les dernières minorités, qui ont persisté jusqu'au bout dans leur opposition. Ils ont prédit, comme une conséquence inévitable de cette mesure, et la désolation des colonies et la banqueroute universelle. Ce n'est pas leur politique qui triomphe, ce n'est pas leur ouvrage dont ils assurent le succès. En travaillant à la destruction définitive du commerce des Noirs, ils font pour ainsi dire, amende honorable de leurs erreurs passées. Ils ont été vaincus par l'ascendant de l'opinion publique, par la force de la raison et de la vérité. C'est encore aujourd'hui la force de la raison et de la vérité qui les pousse et qui les domine [3]. »

La force de ces raisonnements me paraît évidente. Si le gouvernement anglais est aujourd'hui de bonne foi pour mettre obstacle à la traite, c'est que l'opinion à cet égard à été préparée en Angleterre par de longues discussions et par la persévérance infatigable des hommes les plus respectés.

On méconnaît trop en général la puissance des vérités démontrées. Quelque jugement défavorable que puisse mériter l'espèce humaine, il y a un degré d'évidence auquel les intérêts ne résistent pas.

Les anciens, bien moins avancés que nous le rapport des lumières, possédaient toutes les notions naturelles qui servent de base à la morale. Ils toléraient pourtant l'esclavage dans ses excès les plus odieux. C'est que la pratique les ayant réconciliés avec une chose exécrable en elle-même, leur conscience ne s'éveillait pas au nom d'esclave. De nos jours, l'idée de disposer en Europe, sans rétribution du travail, et sans jugement de la vie d'un homme innocent, révolterait le moins éclairé et le moins scrupuleux d'entre nous.

Mais on n'en est pas encore arrivé à ce point quand il s'agit des Nègres. Il y a malheureusement une portion du public européen qui ne les considère pas comme appartenant à la race humaine. Cette portion du public, qui rougirait d'assassiner et de voler sur la grande route, prend part sans scrupule à un commerce qui la séduit pour ses bénéfices ; et elle s'étourdit par des sophismes pour se déguiser qu'entre elle et le meurtrier ou l'incendiaire il y a au moins parité. Quand cette vérité sera bien reconnue, quand les lois ne mettront point de différence entre des crimes au moins égaux ; quand, indépendamment des lois, l'opinion indignée poursuivra dans les rues et sur les places publiques le négociant qui aura pris part à la traite, la presque totalité de la population commerçante refusera d'y tremper. Il n'y aura que des misérables sans ressources comme sans aveu, qui, pour un profit incertain, se placeront au rang des bandits et des pirates, en dehors de la société qui les punira.

C'est donc à produire cette conviction morale qu'il faut travailler sans relâche. Il ne faut plus simplement, comme Filangieri, se borner à poser des principes, à prouver qu'en théorie la traite est une violation de tous les droits : il faut démontrer par des faits qu'elle est en pratique l'accumulation de tous les crimes. Il faut reproduire tous les traits de cruauté dont elle souille encore aujourd'hui les annales maritimes de toutes les nations. Il faut consigner partout et répéter sans cesse que trente-neuf Nègres devenus aveugles, parce qu'ils étaient entassés à fond de cale, ont été jetés à la mer [4] ; que douze esclaves, renfermés dans des caisses afin de les dérober aux perquisitions d'un navire anglais, ont de même probablement été précipités dans les flots, lorsque ces perquisitions sont devenues telles, que le capitaine négrier n'a plus espérer de s'y soustraire [5].

Il faut ajouter que les crimes de la traite ne se bornent pas à ces atrocités incroyables. Au nombre de ces crimes, et parmi les actes qui pèsent sur la tête des marchands d'esclaves, doit être rangé l'état dans lequel ils précipitent les peuplades qu'ils séduisent par leurs propositions et leurs transactions infâmes ; ils exaltent tous les vices et toutes les passions de ces nations barbares ; ils pervertissent leurs institutions grossières ; ils empoisonnent leurs relations domestiques. Les petits tyrans de ces contrées condamnent pêle-mêle des familles entières pour des délits légers ou imaginaires, postent en embuscade leurs soldats qui se jettent sur le voyageur désarmé, fondent la nuit sur des villages plongés dans le sommeil, trainent en esclavage les hommes, les femmes, les jeunes gens en âge de servir, massacrent les vieillards et les enfants. La famine, les dévastations, les guerres entreprises pour se procurer des prisonniers, sont l'effet immédiat de la présence des Européens, qui, spéculateurs ou plutôt complices de ce spectacle de désolation, fournissent des armes, alimentent les haines, entretiennent les divisions.

Et si l'on essaie, comme on le fait sans cesse, d'affaiblir l'impression que ces horreurs doivent se produire, en nous rappelant les barbaries exercées par les Nègres révoltés à Saint-Domingue, il faut répondre : Oui, les Nègres qui ont brisés leurs fers ont été féroces ; ils ont puni des cruautés épouvantables par d'épouvantables cruautés. Mais à qui la faute ? Étaient-ils venus sur les côtes habitées par les Européens pour y porter la flamme et le massacre ? Qui les avaient traînés sur ces côtes ? Comment les y avaient-on transportés ? De quel droit les y gardait-on ? Quels étaient leurs devoirs envers des étrangers coupable contre eux de rapt et de meurtre ? Quel était le traité entre ces deux races d'hommes, sinon d'un côté le traité des fers et du fouet, et de l'autre celui de la torche ?

Pour juger la question avec justice, voici comment il faut la poser.

Il y a aussi sur les côtes de la Barbarie des peuplades de forbans qui enlèvent les Européens qu'ils peuvent surprendre. Si l'un de ces Européens, renfermé dans le bagne de Tunis ou d'Alger, chargé de chaînes, couvert de haillons, nourri d'aliments fétides, épuisé de travail, accablé de coups, s'était affranchi de ce joug affreux, et avait retrouvé le chemin de sa famille et de sa patrie, et qu'en vous racontant sa délivrance il vous dit : J'ai mis le feu au cachot qui me renfermait ; j'ai tué le brigand qui m'avait enlevé, je l'ai tué lui et sa famille, condamneriez-vous cet Européen ? Si c'était votre ami, votre fils, votre frère, le repousseriez-vous comme criminel ?

Les gouvernements qui considèrent comme un mal la publicité des crimes auxquels la traite donne naissance, et qui par orgueil national veulent en épargner la honte à ceux de leurs sujets qui s'y livrent, ou à ceux de leurs agents qui la souffrent, font dans leur intérêt même un mauvais calcul.

La traite ne serait pas le plus atroce des crimes, que par cela seul qu'elle est prohibée, il est de l'intérêt des gouvernements que la prohibition soit exécutée. Il est toujours de l'intérêt des gouvernements que les lois soient obéies. La désobéissance est contagieuse, et le spectacle d'une loi existante et méprisée est corrupteur pour les peuples et dangereux pour l'autorité.

La traite est contraire encore aux intérêts des gouvernements en ce que ceux qui se livrent à cet affreux commerce se trouvent, par l'effet des prohibitions qu'ils bravent et des poursuites qui les menacent, dans un état d'hostilité et de lutte contre la société. Rebelles envers la loi, criminels envers la nature, trafiquant de chair et de sang humain, contrebandiers à main armée, ils sont lancés dans une route où ils ne peuvent que devenir chaque jour des ennemis publics plus déterminés et plus féroces.

« Par une bienveillante dispensation de la Providence», disait, il y a vingt-cinq ans, M. Wilberforce dans le parlement d'Angleterre, «d'ordinaire, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, quelque bien surgit à côté du mal. Les ouragans purifient l'air ; l'orgueil, la vanité, la profusion contribuent souvent indirectement au bonheur de l'espèce humaine. Rien de si odieux qui n'ait un palliatif. Le sauvage est hospitalier, le brigand est intrépide : la violence est en général exempte de perfidie ; l'arrogance, de bassesse. Mais ici rien de semblable. C'est le privilège de ce détestable trafic de dépraver également le bien et le mal, de souiller même le crime ; c'est un état de guerre que le courage n'ennoblit point ; c'est un état de paix qui ne préserve ni de la dévastation ni du massacre ; ce sont les vices des sociétés policées sans la délicatesse des moeurs qui les tempèrent ; c'est la barbarie primitive de l'homme dépourvue de toute innocence ; c'est une perversion pure et complète, parfaitement dégagée de tout sentiment honorable, et de tout avantage qu'on puisse contempler sans indignation ou confesser sans opprobre. »

Enfin la traite est contraire aux intérêts des gouvernements, en ce qu'elle ne corrompt pas seulement ceux qui la font, mais ceux qui en profitent. L'espoir de remplacer par la traite les misérables esclaves dont un travail excessif et des traitements atroces abrègent les jours, empêche les colons de soigner au moins cette race malheureuse. Cet espoir les accoutume à voir d'un oeil indifférent les êtres soumis à leur joug expirer de misère ou par la souffrance, ou dans d'épouvantables supplices. Et tel est le déplorable effet de l'habitude, que plus d'un colon qui, dans ses relations sociales avec ses égaux, est un homme probe, intègre, et digne d'estime, a peut-être, sans y réfléchir, ordonné ou toléré sur son habitation plus de crimes que le coupable que la loi condamne à périr sur l'échafaud.

Cette dernière réflexion, à la vérité, n'est pas seulement applicable à la traite, elle flétrit avec une force presque égale l'esclavage même. L'esclavage corrompt le maître comme l'esclave, et le bourreau comme la victime. Cependant les amis de l'humanité se résignent à ce que l'esclavage continue, pourvu que la traite soit efficacement prohibée. Mais élevons au moins une barrière qui, pour l'avenir, soit efficace et puissante ; et par une conséquence heureuse d'un premier acte de justice (car le bien s'enchaîne comme le mal), l'abolition de la traite adoucira l'esclavage que nous n'osons pas abolir. Les colons seront forcés par leur intérêt à mieux traiter leurs esclaves, à leur donner des habitations et une nourriture plus saine, à les préserver de la débauche, à favoriser entre eux les mariages, à soigner et à ménager leurs femmes dans leurs grossesses, à les assister dans l'éducation de leurs enfants, à préparer enfin, par une gradation sensible et volontaire, les nouveaux rapports qui doivent exister quelque jour, dans les colonies comme ailleurs, entre la classe qui se borne à consommer et celle qui est destinée à produire.

Au reste, quelque imparfait, quelque affligeant même que soit encore l'état actuel des choses, ne désespérons pas d'une amélioration infaillible. La prédiction de Filangieri s'accomplira ; l'abolition de la traite, bien qu'elle n'existe encore qu'en théorie, est une démonstration éclatante de la toute-puissance de la vérité. « Moins de quarante ans se sont écoulés, dit le duc de Broglie, depuis qu'un jeune ecclésiastique, inconnu, sans amis, sans fortune, a le premier dénoncé le commerce des Noirs, dans une dissertation latine adressée à l'université de Cambridge. Sept ans plus tard, tous les hommes de génie de l'Europe étaient ligués dans cette cause ; il y a déjà quinze ans qu'elle a triomphé dans les deux mondes [6]. »


Chapitre 3. De la population

« Je vais exposer rapidement tous les moyens que les anciens législateurs, et surtout ceux de la Grèce et de Rome, ont imaginés pour la multiplication de l'espèce humaine. »

                                                                    Liv. II, chap. I, p. 203.

Les idées de Filangieri sur la population doivent paraître aujourd'hui extrêmement communes ; elles l'étaient de son temps. Le marquis de Mirabeau, adoptant le même côté de la question que l'auteur napolitain, se place fort au-dessus de lui par le bonheur des expressions et la finesse des aperçus ; et M. de Montesquieu, bien que sur cette matière il se trompe comme beaucoup d'autres, en dit plus néanmoins dans une de ses phrases que Filangieri dans ses huit chapitres.

Mais ce n'est pas seulement d'être usées et triviales que l'on peut accuser les idées qu'il nous présente, c'est encore d'être les unes fausses, les autres très problématiques.

Elles se réduisent dans les faits à deux.

Filangieri croit 1º que l'exemple des anciens dans leurs lois sur la population peut être utile aux nations modernes et, 2º que l'accroissement de la population est toujours un bien.

La première de ces idées est en administration, comme en politique, comme en religion, comme en toutes choses, d'un extrême danger.

J'ai essayé de prouver dans mon essai sur l'esprit de conquête, que l'état du genre humain dans l'Antiquité était tellement différent de ce qu'il est de nos jours, que rien de ce qui est applicable à l'un de ces états n'est admissible dans l'autre.

Pour ne pas sortir de mon sujet, je passerai rapidement en revue les citations de Filangieri.

Je laisse de côté les Hébreux, nation à part, dont la population est un article de foi plutôt qu'une donnée statistique.

Quant aux Perses, nous ne savons rien de positif sur la population de ce vaste empire. Il est vraisemblable que les historiens grecs, pour rehausser les victoires de leurs concitoyens, ont exagéré le nombre des soldats que Xerxès et Darius traînaient à leur suite ; mais en accordant aux récits de ces historiens une confiance plus que raisonnable, il serait encore très hasardé de conclure du nombre de ses combattants à celui des habitants de la Perse.

L'invasion de la Grèce ne fut point l'effet d'une population surabondante comme celle de l'empire romain par les peuples du Nord. Ce fut l'oeuvre d'un despote irrité qui versa sur le petit pays qu'il voulait dévaster ses esclaves et ses nomades, sans proportion, sans règle et sans mesure ; et ce qui prouve que cette invasion n'avait pour cause ni un besoin ni un penchant naturel, c'est que ces deux victoires à des époques assez rapprochées firent justice de cette entreprise, tellement que rien de pareil ne se renouvela dans la suite. Les rois de Perse corrigés attendirent qu'Alexandre vint les attaquer et les détruire.

Si nous réflechissons que l'empire des Perses se composait en grande partie de pâturages, où des tribus vagabondes vivaient avec leurs troupeaux, nous reconnaîtront que cet empire devait être beaucoup moins peuplés que si ses habitants se fussent adonnés exclusivement à l'agriculture et a l'industrie. Citer comme exemple, dans un chapitre sur la population, un peuple dont une moitié se consacrait à la vie pastorale ou au pillage, est une idée malheureuse.

Tous les préceptes religieux ne changent rien à la nature des choses ; et les dogmes du Sadder que Filangieri vante ne pouvaient faire, ni que des hordes de pasteurs et de brigands trouvassent des moyens de subsistance suffisants pour favoriser la population, ni que la population s'accrût au-delà des moyens de subsistance.

Mais on voit que le publiciste italien n'avait été frappé que d'une seule pensée. Il avait trouvé dans les extraits du Zenvadesta des exhortations à la multiplication de l'espèce ; et sans examiner leurs effets réels, il s'était mis en admiration du moyen en lui-même.

Cela même était une grande erreur. En supposant que dans la Bactriane, ou probablement le Zendavesta fut compilé, les exhortations religieuses eussent produit le résultat qui était dans l'intention du législateur ; transporter ce moyen d'action dans nos temps modernes, industrieux, éclairés, serait une tentative chimérique.

Je suis loin de penser que les progrès des lumières enlèvent à la religion toute espèce d'influence ; mais alors l'influence de la religion n'est plus une influence directe qu'on pourrait appeler législative. Elle adoucit les moeurs, elle élève l'âme, elle donne à l'ensemble de la vie humaine une tendance plus pure et plus morale ; mais elle ne saurait se mettre en lutte contre la puissance de l'intérêt ni contre l'évidence du calcul. L'Evangile aurait beau recommander le mariage avec autant et plus d'insistance que le Zendavesta, il n'y aurait pas un mariage de plus chez un peuple arrivé à l'état de raffinement, dans lequel nous sommes, et la raison en est simple.

Cet état de raffinement fait que le mariage est pour celui qui le contracte, sans avoir assuré les moyens de subsistance des enfants qu'il s'expose à procréer, le plus grand des fléaux ; et comme les règlements qui protègent la propriété, condamneraient la famille à laquelle cet imprudent aurait donné naissance à une misère sans remède, les préceptes religieux, en contradiction avec cet état de chose, seraient certainement enfreints ou éludés.

Si le pauvre brave ce danger, et peuple sans mesure, c'est qu'un penchant irrésistible, impérieux, qui veut se satisfaire à tout prix, l'aveugle et l'entraîne. Un précepte religieux qui transformerait le plaisir en devoir, et presqu'en pénitence, aurait plutôt l'effet opposé ; parce que ce précepte laissant la société telle qu'elle est pourrait, en d'autres termes, se traduire ainsi : Mettez au monde le plus d'enfants qu'il vous sera possible, pour que la faim que vous ne pourrez satisfaire, les maladies que vous ne pourrez soigner, vous en enlèvent la plus grande partie en bas âge ; et pour que les autres, luttant contre les privations et le dénuement, et cédant enfin à la tentation du crime, remplissent les prisons et meurent sur l'échafaud.

Quand Filangieri passe de la Perse aux républiques de la Grèce et de Rome, il marche sur un terrain plus solide. Il trouve des institutions fixes, des lois écrites, des peines et des récompenses établies ; il les énumère avec complaisance ; il les loue avec effusion de coeur. Mais ces énumérations et ces éloges se terminent par une conclusion assez singulière ; c'est que toutes les fois que les circonstances, les vices des gouvernements, la corruption des moeurs privées, en un mot, des obstacles quelconques se sont opposés à la population, les institutions, les lois, l'espoir des récompenses, la crainte des peines, tout a été inutile. N'aurait-il pas du aussi en conclure que, lorsque de pareils obstacles n'existent pas, l'intervention des lois devient superflue ? Laissez l'homme à lui-même, au moins dans ce qui dépend d'un penchant naturel qu'il vous est difficile de restreindre, et qu'il vous serait impossible d'ordonner. L'absence des vexations, la division plus égale des propriétés, et par la même l'augmentation des moyens de subsistance ; voilà les vrais encouragements à la population, et non pas les discours d'un vieux tyran, comme Auguste, voulant repeupler, pour sa commodité, l'empire qu'il avait dévasté, pour fonder sa puissance ; et s'élevant dans des harangues d'apparat contre la corruption, base de son règne, et sans laquelle ce règne n'aurait pu ni s'établir ni se prolonger.

Je dis tout ceci dans l'hypothèse vulgaire que le plus haut degré de population soit toujours désirable : j'examinerai cette question tout à l'heure. En attendant j'ai cru devoir réfuter cette niaise admiration pour les lois inefficaces même de leur temps, et qui seraient aujourd'hui bien plus intolérables ; admiration dont Filangieri n'est assurément pas le seul coupable, puisque les écrivains les plus distingués du dix-huitième siècle lui en avaient à l'envi donné l'exemple.


Chapitre 4. Continuation du même sujet

« Heureux siècle, heureuse république, où la paternité est le premier devoir du citoyen ! »

                                                                     Liv. II, chap. I, p.209.

Cette exclamation philanthropique de Filangieri nous conduit à examiner la véritable question sur cette matière ; question dont nos économistes du siècle dernier n'avaient aucune idée.

Est-il favorable au bonheur, au perfectionnement physique et moral de l'espèce humaine que la population s'augmente indéfiniment ?

Pour résoudre cette question, il faut partir de quelques données devenues incontestables.

Il est certain que la population tend à s'augmenter ; son accroissement peut être retardé ou favorisé par les circonstances ; mais lorsque des calamités extraordinaires, ou une administration tout à fait insensée, ne dépeuplent pas un pays, l'accroissement de la population a toujours lieu dans un temps quelconque. Ce temps est assez court. En Amérique, où les hommes ne sont pas refoulés les uns contre les autres par les limites étroites du sol qu'ils occupent, mais peuvent encore s'étendre en liberté dans des déserts immenses, ce temps est de dix à quinze ans ; ce temps est ailleurs de vingt ; en France de vingt-cinq ; et si nous prenons ce dernier taux pour règle commune, nous serons assurés de ne pas établir un terme trop resserré.

Maintenant est-il possible d'espérer que les moyens de subsistance augmentent toujours en raison de cet accroissement de la population ?

Ici nous devons écarter une réponse qui paraît plausible, et qui cependant n'est que spécieuse, parce qu'elle ne fait qu'ajourner la véritable difficulté. Il y a sur notre globe beaucoup de terres incultes ; les pays les plus cultivés ne le sont pas au point où ils pourraient l'être. La population peut donc s'accroître sans inconvénient jusqu'à ce que tout le sol possédé par l'espèce humaine, et tout celui dont elle peut encore s'emparer, soit rendu fertile.

Mais, en premier lieu, l'homme défriche des terres moins rapidement qu'il ne multiplie. Ce n'est pas dans le voisinage des terres incultes que la plus grande multiplication de l'espèce a lieu. Il est impossible de vaincre les obstacles et de franchir les distances de manière à maintenir une proportion exacte entre l'accroissement de la population et la quantité des terres cultivées.

Secondement, la ressource que semble nous promettre la mise en valeur des terrains incultes, n'est qu'un remède momentané. Le temps doit venir, et si la multiplication de notre espèce à lieu dans une progression toujours accélérée, le temps viendra bientôt où le produit du sol qui fournit à la subsistance de la race humaine sera porté au plus haut degré que notre imagination puisse concevoir. L'homme ne cessant pas de multiplier, cette époque, le beau idéal de la civilisation et de l'agriculture, sera suivie immédiatement d'une disproportion toujours croissante entre la population et les moyens de subsistance.

Mes lecteurs s'apercevront facilement que, dans cet exposé d'une difficulté réelle et très grave, jetée inopinément à travers tous les systemes de population en faveur desquels nos philosophes ont déclamé à perte de vue, je n'ai fait que réunir les idées fondamentales d'un Anglais célèbre ; idées dont l'évidence est irrésistible dans son livre, parce qu'elles y sont accompagnées de tous les développements et de tous les faits que les bornes de ce commentaire m'ont forcé de supprimer.

En rendant compte ainsi fort à la hâte des observations de M. Malthus, et des conséquences qu'il en tire, je n'ai pu être mu par aucun sentiment de partialité ; on verra plus loin que d'accord avec lui sur le principe, parce qu'il est impossible de le contester, j'ai peu de confiance dans les remèdes qu'il propose. Ceux de ces remèdes qui sont doux me semblent peu efficaces ; ceux qui promettent plus d'efficacité sont d'une exécution difficile et surtout vexatoire, et je n'aime pas que les hommes arrivent au bien à travers le mal. C'est une opération compliquée dont la Providence doit se charger seule.

Mais s'il est démontré que l'accroissement indéfini de la population doit amener une disproportion fâcheuse entre les moyens de subsistance et cette population, que deviennent les voeux et les exhortations de nos philosophes ? Qu'arriverait-il si ces voeux s'accomplissaient ? Si l'espèce humaine se montrait sensible à ces exhortations ? Que nous atteindrions un peu plus tôt une époque où l'équilibre entre les besoins et les demandes ne se rétablirait que par la lente agonie et la mort douloureuse du superflu des demandeurs ; une époque où toutes les terres étant cultivées et produisant tout ce qu'elles peuvent produire, l'excédent de la population solliciterait en vain leur fécondité ; une époque où tous les pays étant également surchargés de population, l'émigration et la colonisation seraient des palliatifs illusoires ; une époque enfin, où le dénuement et la famine armant les non-propriétaires devenus innombrables contre les propriétaires en minorité imperceptible, les lois en faveur de la propriété se verraient frappées d'impuissance, et où la société périrait sous le poids même de la population dévorante dont elle aurait encouragé l'imprudente multiplication.

Lorsque Filangieri, par une suite de cette habitude où l'on était, il y a soixante ans, d'admirer les pays les plus misérables et les gouvernements les plus tyranniques, pourvu qu'on en fût séparé par le temps ou la distance, loue les Chinois de ce que chez eux la terre tout entière est employée à pourvoir à leur subsistance ; de ce que le riz couvre toute la surface de l'empire ; de ce que les fleuves portent les habitations flottantes des hommes, pour que la portion du sol qu'occuperaient les maisons soit vouée à la culture ; il ne réfléchit pas que dans un État où la terre serait employée tout entière à pourvoir à la subsistance de l'homme, et où par conséquent on ne pourrait augmenter en rien son produit, une seule naissance au-delà du nombre pour lequel la mort laisse une place vacante dérangerait toute l'économie de la société. L'enfant qui naîtrait alors serait condamné à mourir de faim ; et le célibataire qui aurait en se mariant rempli l'un des premiers devoirs du citoyen verrait, pour prix de l'accomplissement de ce devoir, expirer sa famille de misère. Étrange aveuglement de l'esprit de système ! étrange effet des axiomes adoptés sur parole ! C'est la Chine que Filangieri nous cite pour modèle dans ce qui regarde la population ; la Chine qui, par les résultats journaliers de sa population surabondante, serait bien plutôt propre à nous éclairer sur les dangers d'une population excessive ! C'est là que des famines affreuses enlèvent des milliers de malheureux ; c'est là que les pauvres sont réduits à précipiter dans les fleuves les enfants qu'ils ne peuvent nourrir ; et s'ils ont établi sur ces fleuves leurs habitations flottantes, on dirait que c'est pour être plus près de l'abyme qui doit engloutir des êtres misérables que pour leur donner aussitôt la mort.

Mais Filangieri écrivait dans un moment où nos philosophes, pressés du besoin de fronder les institutions européennes, que certes je suis loin de justifier, trouvaient plus commode et plus sûr de les attaquer par des comparaisons indirectes ; et pour rendre ces comparaisons plus frappantes et plus concluantes, ils cherchaient au loin des sujets d'éloges. Peu importait à Filangieri que la Chine, gouvernée par le bambou, offrît plus qu'un autre pays le honteux spectacle de la dégradation de l'espèce humaine ; comme il importait peu à Mably que Sparte fût précisément l'opposé d'un État libre, tel que les modernes le conçoivent ; comme il importait peu à Voltaire que les bramines exerçassent sur l'Indostan une influence théocratique, qui frappait d'immobilité toutes les facultés de l'homme. L'un vantait la Chine, l'autre Lacédémone, le troisième l'Inde, comme Tacite, indigné contre ses compatriotes avilis, écrivait son roman sur la Germanie.

L'équité réclame une exception en faveur de Montesquieu. Le génie ne saurait jamais se plier longtemps ou complètement aux préjugés et aux vues d'un parti ; et dans une de ses phrases concises et énergiques, l'auteur de l'Esprit des lois a flétri la Chine d'une sévère et juste réprobation.

Je reconnaîtrai toutefois que la conclusion du chapitre de Filangieri est plus raisonnable que son point de départ ne permettait de l'espérer. Ôtez les obstacles, dit-il, sans vous embarrasser des amorces et des encouragements ; que l'autorité ne donne rien, mais qu'elle ne retranche rien ; et, comme disait Pline, qu'elle ne nourrisse point, mais qu'elle ne tue pas, et partout naîtront des enfants. C'est en effet cette vérité qui doit servir de règle aux gouvernements dans tout ce qui concerne la population ; elle atteindra bientôt le plus haut point qu'elle doive atteindre, s'ils veulent respecter les moyens que la nature a donnés à l'homme pour faire vivre sa famille. Les injures contre les célibataires seront inutiles, quand la liberté d'industrie étant assurée, et chacun pouvant employer sans gêne ses facultés à son plus grand avantage, le mariage n'offrira plus à la classe laborieuse avec la chance de voir croître ses charges la perspective de voir ses moyens diminuer et sa position devenir sans remède.


Chapitre 5. Du système de M. Malthus relativement à la population

«  Quelles sont les entraves qui arrêtent les progrès de la population, et quels sont les moyens qu'on doit employer pour les écarter ou les détruire. »

                                                                   Liv. II, chap. II, p. 224.

J'ai dit dans le chapitre précédent qu'en exposant le système de M. Malthus sur la population, je n'étais mu par aucun sentiment de partialité. Ce système me répugne plutôt qu'il ne me plaît ; et lorsque je me suis déterminé à l'examiner avec soin, pour le juger avec connaissance de cause, je m'en suis approché avec un effort pénible, tel qu'il en faut un pour subir une opération douloureuse, ou pour fixer longtemps son regard sur un objet désagréable.

Mais il n'est pas donné de résister à l'évidence, et je suis resté convaincu de la vérité du principe proclamé par l'auteur anglais.

La subsistance suit la population d'une manière inégale, et la famine arriverait avant la subsistance si la population était ce qu'elle peut être.

Cédant ainsi à une vérité démontrée, je me suis demandé si j'adopterais les conséquences que M. Malthus en tire.

Je commencerai par déclarer que ces conséquences ne sont point telles qu'on nous les a présentées dans plusieurs ouvrages destinés à combattre ce système. Il y a dans la plupart des réfutations françaises un mélange de mauvaise foi et de plaisanterie qui ne sert qu'à fausser toutes les questions en défigurant les opinions qu'on attaque. La manie de faire de l'esprit n'abandonne pas nos écrivains dans leur manière de traiter les objets les plus graves. Ils se sont dit une fois pour toutes que le ridicule est l'arme la plus puissante, et les plus gauches comme les plus adroits veulent manier cette arme. Il en résulte dans presque toutes les critiques qu'on publie en France sur les découvertes importantes ou les idées neuves, une exagération, une infidélité, une prétention à la légèreté et à la gaieté qui mettent obstacle à toute investigation candide et impartiale. De là les absurdes jugements prononcés sur les observations profondes et ingénieuses du docteur Gall, sur les théories littéraires de plusieurs critiques allemands, sur le système de la perfectibilité de madame de Stael ; enfin sur l'ouvrage dans lequel M. Malthus a le premier approfondi la grande question de la population de l'espèce humaine.

Cet écrivain n'a point prétendu qu'il fallait employer contre l'accroissement excessif des naissances des règlements coercitifs et barbares. Il n'a point fait l'apologie de l'infanticide ; il n'a point indiqué le vice et la corruption comme des remèdes praticables contre la multiplication de notre race.

Mais il a pensé qu'on pouvait imposer à la classe pauvre par des mesures indirectes une privation de plus que celles auxquelles sa position déshéritée la condamne, et qui sont déjà suffisamment nombreuses. Il a contribué à un principe qu'il a nommé contrainte morale une influence plus étendue que, selon moi, ce principe n'en peut avoir. Il a cru qu'on pouvait ajouter à l'action de ce principe par le retranchement des secours publics ; et plusieurs de ses idées sur ces divers sujets me paraissent manquer, sinon d'une justesse logique qu'un esprit distingué parvient facilement à établir sur le papier, mais d'une possibilité pratique incontestable, et surtout, je l'avoue à regret, elles me semblent s'éloigner un peu, contre l'intention de l'auteur sans doute, des sentiments de sympathie et de pitié, portion essentielle d'une vertu que pourtant il professe, je veux dire l'humanité.

Il y a certainement quelque chose de dur et de sévère dans les raisonnements que M. Malthus entasse pour prouver que les pauvres n'ont aucun droits à être secourus par la société. Je ne suis pas en général plus partisan que lui des secours publics qui sont communément mal administrés, mal répartis, et qui ôtent à l'homme, en le leurrant par une fausse espérance, le sentiment le plus salutaire, celui qui lui apprend que chacun ne doit compter que sur sa propre industrie, et n'attendre sa subsistance que de ses propres efforts. Mais faire prononcer du haut de la chaire évangélique, que désormais l'assistance des paroisses sera refusée aux enfants dont les parents ne pourraient les nourrir, est une déclaration par trop franche d'un état d'hostilité permanente entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien. La chose peut être, mais elle ne me paraît ni bonne ni prudente à proclamer ; et lorsqu'en parlant du malheureux qui aura cédé à l'attrait le plus impérieux, au penchant le plus irrésistible, l'auteur anglais s'écrie : « Livrons cet homme coupable à la peine prononcée par la nature ; il a agi contre la raison qui lui a été clairement manifestée ; il ne peut accuser personne, et doit s'en prendre à lui-même si l'action qu'il a commise a pour lui de fâcheuses suites : l'accès à l'assistance des paroisses doit lui être fermé ; et si la bienfaisance privée lui tend quelques secours, l'intérêt de l'humanité requiert impérieusement que ces secours ne soient pas trop abondants. Il faut qu'il sache que les lois de la nature, c'est-à-dire les lois de Dieu, l'ont condamné à vivre péniblement pour le punir de les avoir violées ; qu'il ne peut exercer contre la société aucune espèce de droit pour obtenir d'elle la moindre portion de nourriture au-delà de ce que peut en acheter son travail ; que, si lui-même et sa famille sont mis à l'abri des tourments de la faim, ils en sont redevables à la pitié de quelques âmes bienfaisantes qui ont droit par-là même à toute sa reconnaissance. » Lors, dis-je, qu'on lit de pareilles phrases on est tenté de s'écrier :

                   Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain,
                    Pour conserver encor quelque chose d'humain.

Et si l'on pèse toutes les expressions de ce terrible anathème, on trouvera peut-être que plusieurs sont hasardées, et supposent à certains dogmes fondamentaux un assentiment que le coeur leur refuse et que l'esprit même peut leur contester.

Est-il vrai que les lois de la nature, c'est-à-dire les lois de Dieu, aient attaché un châtiment si sévère à la multiplication imprudente, si l'on veut, de notre espèce ? Est-il bien juste pour délivrer la société, non d'une attaque directe qui en troublerait l'ordre, mais d'une surcharge incommode pour ceux qui sont les possesseurs exclusifs de ce qui, après tout, pouvait ne pas être un monopole ; est-il bien juste, nous le demandons, d'appeler au secours cette société, en qui est la force, et pour qui sont les lois et les armes, la malédiction de ce Dieu que la religion nous montre au contraire ouvrant ses bras au pauvre et au faible, en les recevant dans son sein ? Nos institutions sont là ; il faut les défendre, il leur faut obéir : mais laissons au moins, pour consolation à la classe que ces institutions ont déshéritée, l'espoir du ciel et la bonté divine.

Je ne sais si je me trompe ; mais toutes les fois qu'une réprobation involontaire s'élève dans tous les coeurs, je crois qu'il y a dans le principe qui appelle cette réprobation quelque chose de défectueux et de révoltant. Or, j'ai remarqué toujours que lorsqu'on reprochait à une mère qui demandait l'aumône pour ses enfants affamés le nombre de ces malheureuses créatures, un sentiment d'indignation se manifestait dans ceux qui étaient témoins d'un pareil reproche.

Ici, je ne puis me refuser à une observation qui doit donner lieu, ce me semble, à des réflexions sérieuses. Je ne sais à quelle période de l'état social nous sommes arrivés ; mais quand la population est un danger parce qu'il n'y a pas subsistance suffisante, et qu'en même temps l'abondance des denrées de première nécessité est proclamée un fléau, ne doit-il pas y avoir quelque chose de vicieux dans cet état social ?

Cependant, je le répète, c'est plutôt dans les expressions que dans les actes qu'il recommande, que M. Malthus s'est laissé entraîner par son système ; et ces aberrations partielles ne changent rien à la vérité du principe sur lequel ce système est appuyé. Seulement l'auteur, tout éclairé qu'il est, ne s'est pas aperçu qu'en considérant ce qu'il appelle la contrainte morale comme un remède aux maux qu'il indique, il a donné dans un excès pareil à celui qu'il reproche aux Condorcet et aux Godwin.

Prévoir une époque où la perfectibilité indéfinie aura fait disparaître la propriété, rendu le travail inutile, et doué les hommes d'une vie sans terme, est sans doute chimérique ; mais espérer le genre humain, et dans le genre humain la classe peu éclairee parviendrait à dompter l'attrait des sexes par la considération des maux qu'entraîne une population excessive, et que cet attrait des sexes sera subjugué sans que des vices honteux le remplacent ; c'est se bercer volontairement d'illusions et de rêves.

On peut se délecter dans le tableau d'une société dont chaque membre s'efforcerait de parvenir au bonheur en remplissant exactement ses devoirs, où toute action sollicitée par le désir d'un plaisir immédiat, mais qui entraîne après elle une plus grande mesure de peine, serait considérée comme la violation d'une loi morale ; où un homme qui gagne de quoi nourrir deux enfants ne se mettrait jamais dans une situation qui le forcerait à en nourrir quatre ou cinq, quelles que fussent à cet égard les suggestions d'une passion aveugle ; où le temps passé en privations serait employé à des épargnes, et où en même temps l'intervalle entre l'âge de la puberté et le mariage serait un exercice perpétuel de continence et de chasteté. Mais, de bonne foi, croit-on vaincre ainsi la nature ? Et le penchant qui donne du courage aux plus timides, qui jette dans la frénésie les plus paresseux, le penchant qui a été créé le plus invincible, parce que sur lui repose la perpétuité des espèces ; ce penchant qui brave la mort, la douleur, toutes les considérations, toutes les craintes, cédera-t-il à quelques raisonnements métaphysiques, à des calculs d'une probabilité éloignée, qui peuvent ne point se réaliser, et qui auront d'autant moins de force qu'aucune loi pénale ne les appuiera de son autorité ?

Et ici le vice des arguments que nous réfutons apparaît entier. «  Le plus irrésistible et le plus universel de nos besoins, dit M. Malthus, est celui d'être nourri et d'avoir des vêtements et un domicile... Il n'est personne qui ne sente combien le désir de satisfaire de tels besoins à d'avantages lorsqu'il est bien dirigé ; mais, dans le cas contraire, on sait aussi qu'il devient une source de maux. La société s'est vue contraint de punir elle-même directement, et avec sévérité, ceux qui, pour contenter ce désir pressant, emploient des moyens illégitimes. »

L'auteur conclut de là que, puisqu'on a pu empêcher l'homme de pourvoir illégitimement à sa subsistance, on pourra de même l'empêcher de multiplier imprudemment.

Mais, de l'aveu de M. Malthus, on n'a pu atteindre ce premier but que par des lois pénales et des lois très sévères. Or il est loin, je lui rends cette justice, de proposer de telles mesures. Il s'ensuit qu'il n'y a nulle part parité entre les deux cas. Seulement son système à ce danger qu'il peut conduire des écrivains moins sages que lui à invoquer la loi de l'action contre l'attrait des sexes revêtu de la sanction du mariage comme contre la faim ; et nous tombons alors dans une succession de vexations absurdes et toujours croissantes. On en verra la preuve dans un instant.

Avant toutefois de fournir cette preuve, considérons encore la question sous son dernier point de vue. Mesurons l'étendue de la privation que, du fond de nos cabinets d'étude, bien chauffés, bien nourris, ayant auprès de nous nos femmes, ou quelques fois des femmes qui ne sont pas les nôtres, nous prescrivons à des êtres semblables à nous au physique et au moral.

Ce nest pas seulement à une continence contre nature, aux douleurs, aux maladies même que cette continence produit tout aussi bien que l'excès contraire ; ce n'est pas seulement, dis-je, à ces maux que nous condamnons la portion laborieuse et malheureuse de notre espèce, c'est à un malheur plus durable, plus amer, et qui attend cette portion cruellement traitée précisement à la fin de sa triste carrière.

Car j'admets toutes les suppositions nécessaires pour rendre possible l'utopie de l'auteur anglais. Les ouvriers s'abstiendront dans leur jeunesse et du mariage et des plaisirs illégitimes qui consolent aujourd'hui les célibataires. La majorité de l'espèce humaine remportera journellement sur ses sens une victoire que les saints les plus austères du christianisme regardent comme la plus difficile, une victoire pour laquelle le salut éternel ne semblait pas à l'église primitive une récompense trop élevée : la jeunesse de nos jours déploiera au milieu des tentations une impassibilité que les solitaires de la Thébaïde atteignaient à peine par des macérations, des jeunes et des pénitences qui nous font frémir. Le jeune cultivateur, l'artisan, parvenu à l'âge où l'image d'une femme fait bouillonner le sang, demeurera en présence de la séduction aussi calme que saint Siméon Stylite au haut de sa colonne ; j'accorde plus encore, il ne se jettera pour se dédommager dans aucune autre dépense dispendieuse. Il vivra chaste, sans s'étourdir par le vin, sans se distraire par l'amusement, sans se permettre de détourner pour se procurer un moment de relâche la moindre parcelle de ses économies. Est-il bien certain que ses efforts le conduiront au but qu'il espère ? On conviendra que la chose n'est pas assurée. L'ouvrier, malgré son stoïcisme pratique, peut arriver à la vieillesse sans que ses économies se soient jamais trouvées suffisantes pour l'autoriser à se marier. Dans quelle position sera-t-il alors ? Isolé, sans secours, sans famille, sans affections, sans un bras qui le soutienne s'il est infirme, ou qui le guide s'il est aveugle, il aura consumé sa vie dans des abstinences douloureuses, pour se trouver au terme de sa carrière dans un déplorable abandon. J'aime bien l'économie politique ; j'applaudis aux calculs qui nous éclairent sur les résultats et sur les chances de notre triste et douloureuse destinée : mais je voudrais qu'on n'oubliât pas que l'homme n'est pas uniquement un signe arithmétique, et qu'il y a du sang dans ses veines et un besoin d'attachement dans son coeur. Les mariages des pauvres ont beaucoup d'inconvénients matériels sans doute ; mais n'est-ce rien que d'ouvrir à ces êtres, dépouillés de tout, des trésors d'affections qui remplacent pour eux les trésors de la fortune, que nous avons tellement peur qu'ils nous enlèvent ? Malgré tous les inconvénients de la multiplication des enfants dont la subsistance est incertaine, c'est surtout pour le pauvre que le mariage est désirable et indispensable ; le riche pourrait s'en passer. Il a toujours de quoi faire qu'on singe auprès de lui l'affection conjugale, fraternelle ou filiale. Il est sûr de pouvoir s'entourer de l'apparence de toutes les affections ; et telle est la misère de notre nature, que je dirai presque que la fortune donne aux affections qu'elle commande une espèce de réalité. Il y a autour des grands et des riches une atmosphère d'attendrissement qui n'est pas toujours entièrement factice. Mais le pauvre, où trouvera-t-il ces soins, ces secours, cette sympathie ? Il ne saurait les acheter comme nous, pour se faire ensuite comme nous illusion sur leur source, leur profondeur, et leur étendue. Le mariage seul lui donne un être qui s'identifie avec lui, qui supporte avec lui les fardeaux que notre ordre social jette sur lui sans miséricorde, qui travaille avec lui, souffre avec lui, mendie avec lui.

Tout le monde connaît la réponse de cet aveugle à qui l'on reprochait de nourrir son chien. Et qui m'aimera ? Dit-il. Ce peu de mots me paraît une réfutation éloquente du système froid et compassé qui, pour la plus grande commodité des classes riches, veut priver les classes pauvres, non seulement de la plus vive des jouissances physiques, mais de toutes les consolations qui résultent du lien conjugal et de la paternité.

On dirait qu'aujourd'hui nous en sommes venus à ce point que la naissance d'un enfant qui n'a pas de subsistance assurée nous alarme comme l'approche d'un voleur prêt à nous prendre ce que nous avons. C'est aussi pousser trop loin, je le pense, les privilèges de la propriété.

En disant tout ceci, je ne repousse que les conséquences qu'on a tirées d'un principe vrai. J'adopte tout ce qu'on allègue contre les encouragements donnés à la population. Ces encouragements directs entraînent nécessairement, comme dit M. Malthus, un accroissement de mortalité ; aussi n'encouragez pas le mariage par des moyens factices : ne l'imposez pas comme un devoir ; mais ne le proscrivez pas comme un crime. Puisque vous croyez, ce que je crois aussi, que la Providence a fait de cette terre un monde d'épreuves, permettez que ces épreuves portent en partie sur la classe favorisée par le sort. Ne choisissez pas toujours le pauvre pour lui prescrire des privations ; si la classe pauvre multiplie, que la classe aisée se serre et se gêne. Il faut, de votre aveu, plusieurs siècles pour que la population devienne telle, qu'avec la culture de tout notre globe mis soigneusement en valeur, là où il est susceptible de produire, la subsistance soit insuffisante. Alors comme alors. En attendant laissez aller les choses. La nature par ses rigueurs, l'intérêt personnel par ses calculs, mettront des bornes à la population, et la bienfaisance la soulagera, surtout si vous n'érigez pas aussi en délit la bienfaisance.


Chapitre 6. Des écrivains qui ont exagéré le système de M. Malthus

«Tout ce qui tend à rendre la subsistance difficile tend à diminuer la population. »

                                                                   Liv. II, chap. II, p. 224.

J'ai promis de prouver que le système de M. Malthus, présenté comme il est par son auteur, a ce grand danger, que des écrivains moins sages s'en autoriseront pour invoquer l'action de la loi contre le mariage des classes indigentes, et pour exercer ainsi sur elles la plus douloureuse et la plus injuste de toutes les vexations.

Ce n'est pas sans regret que je vois au nombre des partisans d'une prohibition, qui serait à mon avis aussi oppressive immorale, l'un de nos meilleurs économistes, un homme qui, sous beaucoup de rapports, possède et mérite l'estime de l'Europe éclairée ; un historien distingué par son érudition, ses recherches infatigables, et ses aperçus nouveaux ; un philosophe enfin, qui défend avec zèle et talent la cause de la véritable liberté : je veux parler de M. Sismonde Sismondi, auteur d'une excellente histoire des républiques italiennes, et qui a entrepris une histoire de France, fort au-dessus, dans ce qui en a été publié jusqu'à ce jour, de toutes celles qui l'ont précédée. Mais non moins actif dans le champ de l'économie politique, il a fait paraître en 1819 de nouveaux principes de cette science ; et c'est dans cet ouvrage, rempli d'ailleurs d'idées justes et ingénieuses et de vues philanthropiques, qu'il a écrit les phrases suivantes, que je cite textuellement, pour ne pas être accusé de défigurer ce que je réfute :

« C'est un devoir, dit-il, de ne point se marier quand on ne peut point assurer à ses enfants le moyen de vivre ; c'est un devoir non point envers soi, mais envers les autres, envers ces enfants qui ne peuvent se défendre, qui n'ont point d'autre protecteur. Le magistrat est appelé à faire respecter tous les devoirs réciproques : il n'y a point d'abus d'autorité à ce qu'il empêche le mariage de ceux qui sont le plus exposés à oublier ce devoir. Le mariage est un acte public, un acte légal ; il a été pris sous la protection des lois, justement parce qu'il est aussi sous leur inspection. Le mariage des mendiants ne devrait jamais être permis ; c'est une odieuse connivence de l'autorité au sacrifice qu'ils comptent faire de leurs enfants. Le mariage de tous ceux qui n'ont aucune propriété devrait être soumis à une inspection sévère. On aurait droit de demander des garanties pour les enfants à naître ; on pourrait exiger celle du maître qui fait travailler, requérir de lui un engagement de conserver à ses gages, pendant un certain nombre d'années, l'homme qui se marie ; combiner enfin, avec l'énergie propre à chaque canton, les moyens de faire monter le père de famille d'un degré dans l'échelle sociale, en même temps qu'on ne permettrait jamais le mariage à ceux qui demeureraient dans le dernier degré. »

Je ne m'étendrai pas sur la conséquence immédiate de ce célibat imposé de force à toute la classe pauvre ; cette conséquence serait évidemment un libertinage porté beaucoup plus loin qu'il ne l'est maintenant. L'auteur avoue cet inconvénient ; mais comme il ne le considère que sous un point de vue partiel et étroit, il n'y attache que peu d'importance. Il existe cependant d'autres rapports, sous lesquels il eût été bon de l'envisager, et quelque réflexion aurait prouvé qu'il deviendrait très grave.

D'abord le blâme, la réprobation, le mépris qui s'attachent à la débauche, cesseraient aussitôt que la débauche serait, pour ainsi dire, prescrite à ceux qu'on repousserait du lien conjugal. On aura beau faire des chiffres tant qu'on voudra, les hommes resteront des hommes, et de vingt à quarante ans, le besoin de la reproduction les dominera de manière à ne pouvoir être réprimé. Or il y a dans tous les esprits une justice innée, qui n'attache de culpabilité aux actions que lorsqu'elles sont vraiment criminelles, et lorsqu'il n'est pas au-dessus des forces humaines de s'en abstenir.

Dans les classes élevées, on n'a jamais pu faire du duel une chose déshonorante, parce que chacun sentait au fond de son coeur le préjugé ayant uni au refus de se battre, ou de tirer vengeance d'un affront, une honte sociale, nul ne pouvait être tenu d'affronter cette honte et de s'y soumettre.

Chacun sentirait de même que des ouvriers de vingt-cinq ans ne peuvent pas vivre dans la chasteté, et si, même aujourd'hui, on ne juge pas très sévèrement ceux qui s'en écartent, on regarderait le commerce illégitime des sexes comme une nécessité créée par la loi, et comme parfaitement innocent de la part de ceux qui s'y livreraient.

Si je voulais entrer dans tous les détails repoussants et difficiles de cette matière, je rappellerais que cette nécessité a été bien reconnue dans plusieurs pays, que les magistrats même se sont crus forcés de permettre aux détenus des maisons de force des plaisirs périodiques pour ne pas encourager des vices beaucoup plus honteux. On n'a pas la même indulgence en France ; aussi les moeurs des prisons où l'on retient les hommes de la classe inférieure, sont-elles un sujet de réclamations et de regret pour tous les bons citoyens.

Mais comme cependant le libertinage, en n'étant plus un sujet de blâme, en deviendrait plus qu'aujourd'hui un de répression (car je suppose qu'on ne veut pas favoriser les naissances illégitimes en proscrivant le mariage), il en résulterait que la lutte entre lq loi et la nature, cette lutte toujours si fatale, aurait lieu dans les portions pauvres de la société à tous les instants de la nuit et du jour. Or il n'est pas bon que l'homme s'accoutume à violer les lois. Il passe rapidement d'une violation à l'autre ; le grand secret social, c'est de fournir aux individus le moyen de se satisfaire légitimement. Mettre des obstacles légaux à une chose qu'on ne peut empêcher, c'est discréditer sa législation aux yeux des peuples ; et discréditée dans ceux de ses commandements qui imposent des devoirs factices, elle est bientôt dans ceux qui prescrivent des devoirs réels.

Mais ce n'est pas tout. Passons à l'exécution de ce projet. Nous ne tarderons pas à nous apercevoir que la difficulté en devient beaucoup plus grande.

En effet, lorsqu'on compare le besoin de la reproduction à celui d'être nourri ou d'être vêtu, et lorsqu'on veut conclure de ce que la crainte des peines empêche l'homme affamé ou nu de voler de la nourriture ou des vêtements, que cette même crainte des peines empêcherait l'action par laquelle l'espèce se multiplie, on oublie plusieurs différences qui font des deux hypothèses des cas très dissemblables. Quand un malheureux dérobe un pain, ou s'empare d'un habit , il fait au propriétaire de l'habit qu'il revêt, ou du pain qu'il dévore, un mal immédiat, direct, positif. Il y a donc quelqu'un qui a intérêt à se plaindre. La justice est incontinent avertie. La moitié de son opération, la surveillance, lui est épargnée ; et c'est la partie la plus difficile. Mais quand il s'agit de l'union des sexes, c'est tout autre chose : d'ordinaire le coupable, au lieu de faire à quelqu'un le mal positif qui l'engagerait à le dénoncer, lui fait un plaisir qui a sans doute à la longue de tristes conséquences, mais qui, certes, dans le moment même ne provoque pas l'accusation. Dans le cas du vol, il y a une partie lésée ; dans celui de l'union des sexes, il n'y a qu'un complice. Ainsi la loi pénale qui peut atteindre le voleur n'atteindra pas celui qui, dans son imprudence, court la chance de devenir père. On punit le rapt, la séduction, l'adultère, parce qu'il y a des plaignants dans la personne des parents ou de l'époux offensé ! Mais dans l'union simple de deux individus qui frauderait la loi qu'on propose, il n'y a personne qui ait intérêt à se plaindre ; il y a au contraire deux êtres intérressés à se taire et à se cacher.

Aussi n'est-ce pas l'union des sexes, union fortuite et secrète, qu'on prétend punir ; c'est la sanction donnée à cette union qu'on veut refuser. Les mendiants ne doivent pas pouvoir se marier ; les ouvriers doivent y être autorisés par une licence spéciale.

Quant aux mendiants, je crois qu'il arrive rarement que deux personnes n'ayant d'état que la mendicité, se présentent pour contracter mariage devant l'autorité compétente. Cela me paraît d'autant plus difficile que presque partout aujourd'hui la mendicité est interdite ; et je ne vois pas comment des hommes qu'on poursuit pour les arrêter, et qu'on saisit quand on les rencontre, s'offriraient aux magistrats ; ils seraient conduits au dépôt prpéaré pour eux avant d'arriver à l'autel.

C'est donc plutôt les hommes exposés à devenir mendiants, c'est-à-dire les ouvriers qui n'ont de capital que leur bras, qu'on veut tenir dans un célibat forcé. On leur demandera des garanties pour des enfants à naître ; on exigera celle du maître qui les fait travailler, c'est-à-dire qu'on crée une espèce de servage, qu'on fait des ouvriers une caste réduite à la plus déplorable dépendance, et qu'au nom de l'économie politique on reconstitue de fait la plus oppressive féodalité.

Qui sera juge entre l'ouvrier et le maître, si celui-ci refuse l'autorisation qui lui est demandée ? Qui ne voit quelle porte on ouvre à l'arbitraire, au caprice, aux haines personnelles ? Quel maître voudra s'engager, comme l'auteur le propose, à garder à ses gages pendant un nombre d'années un homme qui, par cela même qu'il ne craindra plus d'être renvoyé, deviendra ou plus négligent, ou plus paresseux, ou plus insubordonné ? Et si, fatigué de travailler pour un maître qui se croira des droits dont il s'exagéra l'étendue, et qui voudra peut-être abuser de ces droits, l'ouvrier quitte le maître auquel, pour prix de son mariage, la loi l'aura pour ainsi dire enchaîné, que ferez-vous ? Voulez-vous qu'on le poursuive comme on poursuivait un serf fugitif ? Autant vaudrait faire des ouvriers un corps de parias : autant vaudrait ressusciter en Europe, dans cette Europe où l'industrie promettait d'établir un haut degré de liberté individuelle, les institutions tyranniques et absurdes de l'Inde et de l'Égypte.

Encore un mot, et je finirai cette réfutation d'une idée qui ne soutient pas d'examen ; si vous attachez à la propriété le droit exclusif de goûter le plaisir le plus vif et le plus doux que nous ait accordé la nature, ne craignez-vous pas d'accorder au-delà de toute borne et au-delà de toute prudence les prérogatives de la propriété ? Il ne vous suffit pas que le prolétaire se résigne à n'avoir part à aucun des biens dont vous possédez le monopole ; il ne vous suffit pas qu'il renonce au feu, à la terre, à l'eau, à l'air même ; car sa condition l'oblige, tantôt à descendre au fond des abymes, tantôt à s'enterrer dans des ateliers où il respire à peine, et toujours à se priver de ce qu'il produit pour vous et de ce dont il vous voit jouir au prix de ses fatigues et de ses sueurs : une consolation lui restait, une consolation que la Providence touchée de pitié a répartie entre tous les êtres ; vous la lui disputez ! Vous voulez que cette faculté donnée à tous, dont les animaux même ne sont pas privés, soit interdite à votre semblable parce qu'il est pauvre. Je le répète, il y a au moins autant d'imprudence que d'iniquité.

On pense bien qu'en m'exprimant de la sorte, je n'attaque pas les intentions d'un auteur que j'estime, et auquel m'attachent à la fois et la conformité d'opinions sur beaucoup de points et le souvenir d'une amitié ancienne et durable ; mais je crois que l'enthousiasme avec lequel il a adopté le système de M. Malthus, et le désir de rendre ce système plus applicable en pratique que ne l'avait essayé l'auteur anglais, l'ont entraîné dans des erreurs graves. Il a voulu faire par la loi ce qu'il est impossible de faire par la loi ; et comme il arrive aux meilleurs esprits trop fortement préoccupés d'une idée, ne voyant point d'efficacité dans les moyens que M. Malthus avait proposés, il a cru résoudre le problème en invoquant l'intervention à laquelle on recourt toujours en désespoir de cause, et qui, lorsqu'elle sort de sa sphère, fait habituellement plus de mal que de bien, je veux dire l'intervention directe et menaçante de l'autorité.


Chapitre 7. D'une inconséquence de Filangieri

« Au lieu d'engager ses sujets à abandonner leur patrie, elle (l'Angleterre) devrait par des règlements sages mettre obstacle à leur fréquente émigration. »

                                                                   Liv. II, chap. III, p. 57.

Ce que nous venons de dire sur les inconvénients et les avantages de la population, nous oblige à retourner en arrière pour indiquer une étrange inconséquence de notre auteur italien. D'après le principe qu'il a reconnu lui-même, et qui est en effet d'une vérité incontestable, je veux dire le rapport nécessaire et constant qui existe entre la population et les moyens de subsistance, il est clair que l'émigration est ce qui favorise le plus la multiplication de l'espèce humaine. Partout où il y a une place vide, une naissance la remplit ; et cependant le même écrivain qui voudrait voir la population s'accroître sans bornes, exhortait l'Angleterre, quelques pages plus haut, à empêcher que ses sujets n'émigrassent. Mais il arrive sans cesse que les hommes oublient une moitié de leurs opinions, quand ils veulent faire prévaloir l'autre moitié. Ils les prennent chacune en particulier comme autant de dogmes ; et quand ils ont rassemblé tout ce qu'ils croient avoir à dire sur un sujet, ils pensent s'être acquittés de leur tache, et recommencent le même travail sur une question nouvelle, sans trop se mettre en peine ni même s'apercevoir des contradictions dans lesquelles ils peuvent tomber. Il est vrai de dire que l'inattention des lecteurs vient au secours de celle des écrivains, et qu'au milieu des distractions qui se croisent et des intérêts qui nous entraînent, chaque idée nous sert comme un amusement ou comme une arme, sans que nous n'éprouvions le besoin d'en former un ensemble, satisfaits que nous sommes d'avoir atteint le but ou pourvu à la conversation du moment.

On ne met point obstacle à l'émigration par des règlements, et le conseil que Filangieri adresse ici au gouvernement anglais décèle encore l'erreur d'un philosophe qui considère l'homme comme un agent passif entre les mains de l'autorité. Filangieri sans doute, en parlant de règlements sages, les concevait doux et modérés ; mais par cela même que les peines trop sévères seraient écartées de ces règlements, ils se verraient plus facilement enfreints. Leur infraction forcerait le pouvoir à accroître la rigueur des peines, et de la sorte, avec quelque réserve que l'autorité fut entrée dans cette route, elle serait amenée au dernier terme de la violence à la sévérité. Les seuls règlements à faire pour mettre obstacle à l'émigration, ce sont les constitutions libres, les lois équitables, les garanties solides. Assurez ces biens à un peuple, et vous pouvez être certain que ses citoyens n'émigreront pas. Refusez ces biens à un peuple, tous vos règlements n'empêcheront point qu'il ne quitte un pays où son existence sera précaire, ses droits menacés, son industrie entravée. Je le demande à tout homme de bon sens et de bonne foi ; par quelle mesure retiendra-t-on sur le sol anglais ces prolétaires affamés, auxquels les lois ne permettent pas de gagner leur subsistance et celle de leur famille ? Et si, par impossible, on parvenait à leur fermer toute issue, qu'en résulterait-il pour la prospérité de la paix publique ? En détail, des brigandages ; en masse, des séditions.

Je ne considère ici la question que sous le point de vue politique. Que n'aurais-je point à dire, si je me livrais à des considérations morales ?

La société, telle qu'elle existe, a consacré le droit de propriété, c'est-à-dire a voulu que le sol appartint sans contestation à celui qui l'occupe de temps immémorial, ou d'après une transmission dont elle a prescrit les formes ; elle a voulu de plus que les productions, fruit du travail, appartinssent, soit au producteur, soit à ceux qui, par des conventions légales, lui fournissent les matériaux et les moyens de produire.

La nécessité excuse ce qu'a fait à cet égard la société ; mais la condition néanmoins est dure et sévère. Les trois quarts de l'espèce humaine naissent déshérités ; les biens, communs à tous dans l'ordre naturel, deviennent dans l'ordre social le monopole de quelques-uns ; et ces derniers pour les conquérir ne se donnent, comme on l'a dit énergiquement, que la peine de naître.

Enfin la chose est ainsi. Deux compensations restent, et consolerait la classe dépouillée ; l'une est le travail, l'autre l'émigration.

Par la première, le pauvre trouve dans ses bras, dans son industrie, un équivalent à la propriété dont les détenteurs oisifs sont forcés de lui abandonner une portion, pour qu'à leur profit il fasse valoir le reste. Par la seconde, si, dans un pays, ses efforts sont inutiles, il peut chercher ailleurs un ciel plus propice et des circonstances plus favorables.

Qui le croirait ? L'autorité lui a fréquemment disputé ces deux ressources. Des lois prohibitives ont gêné son industrie au-dedans, et des décrets contre l'émigration lui ont défendu de porter cette industrie au-dehors. Avec une législation pareille, je le déclare, il n'y a aucun excès qu'on ne doive attendre, il n'y a pas de désordre qui nous puisse étonner.

Dira-t-on que nous exigeons des gouvernements une indifférence et une apathie qui blessent leurs intérêts ? Qu'ils ne sauraient se résigner à voir leur pays se dépeupler, leurs terres rester en friche, leur industrie dépérir faute de biens, toutes les fois que ce qu'ils appellent la manie de l'émigration s'empare de l'esprit d'une classe ignorante et crédule, que séduisent des écrits mensongers et de trompeuses promesses ? Nous répondrons que la manie de l'émigration ne s'emparera d'aucun peuple ni d'aucune classe, si le gouvernement, par ses vexations, par les entraves qu'il oppose au développement des facultés humaines ; en un mot, parce qu'on pourrait nommer, à plus juste titre, la manie réglementaire et législative, ne contraint pas cette classe ou ce peuple à émigrer.

Et, remarquez-le bien, la tendance à l'émigration n'est le résultat d'aucun des inconvénients physiques que la nature a réparti entre les diverses contrées de la terre. Le Lapon ne quitte point son climat glacé, et les nations exposées aux ardeurs du soleil supportent les chaleurs qui les accablent. L'habitude, les liens de la famille, les souvenirs de l'enfance, enchaînent l'homme aux lieux où il est né ; et même lorsque le besoin le chasse, ou que la jeunesse aventureuse l'entraîne au-dehors, l'esprit de retour, pour me servir d'une expression que la loi n'a consacrée que parce qu'elle l'a trouvère au fond de nos coeurs ; l'esprit de retour accompagne le voyageur dans ses pèlerinages lointains, et le ramène tôt ou tard sous le tait de ses pères, qu'il aime à léguer à ses enfants. Il n'y a d'insupportable pour l'homme que le tort qui lui vient de ses semblables ; les rigueurs de la nature sont des nécessités ; les rigueurs des gouvernements sont des injustices. On se soumet aux unes ; les autres révoltent.

En conséquence, tandis qu'on voit des peuples se résigner aux intempéries des saisons, à l'âpreté du climat, à la stérilité du sol, des montagnards porter sur leur dos la terre végétale pour fertiliser le sommet des rochers, le ciel le plus doux, les plaines les plus fertiles ne sauraient retenir les hommes qui gémissent sous une autorité oppressive. Ce ne sont ni les brouillards des Hébrides, ni la bruyère dont leurs coteaux sont couverts, qui engagent le paysan d'Ecosse à quitter son pays natal ; ses pères avaient durant des siècles respiré les brouillards et tiré parti de l'aride bruyère. Aujourd'hui l'avidité des seigneurs, avidité d'autant plus intolérable que l'excès de la civilisation, en précipitant ces seigneurs dans les villes, ne laisse pas à la classe qui dépend d'eux dans leurs terres les dédommagements résultant jadis de la vie patriarcale de ces paysans du nord.

On a beaucoup parlé de l'orgueil national anglais ; et cet orgueil en effet a longtemps élevé, entre l'Angleterre et toutes les nations continentales des barrières qui semblaient insurmontables. Maintenant, malgré cet orgueil, la France est inondée d'Anglais devenus propriétaires ou fabricant sur le sol étranger. Des artisans, des agriculteurs, nous portent leur expériences et leurs précieuses découvertes, et la Grande-Bretagne trouve dans ses propres enfants les plus dangereux fléaux de son industrie. D'où vient ce changement ? de ce que pour les pauvres les lois prohibitives, et pour les riches les taxes énormes, sont devenues en Angleterre des fléaux dont à tout prix il veut s'affranchir ; et contre la pression continuelle de ces deux fléaux, il n'y a ni orgueil national, ni patriotisme, ni habitudes, ni souvenir d'enfance qui puissent l'emporter.

Il ne faut pas s'exagérer l'influence de l'amour de la patrie dans nos temps modernes ; j'ai reconnu plus haut le poids que ce sentiment met dans la balance, et il peut compenser jusqu'à un certain point l'ineptie ou l'injustice des gouvernements ; mais ceux-ci ne doivent pourtant se reposer sur cette force morale qu'avec défiance et discrétion. L'amour de la patrie ne saurait exister chez nous comme il existait chez les anciens. Le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des moeurs à peu près pareilles. L'expatriation, qui était une difficulté et presqu'un supplice pour les peuples de l'Antiquité, nous est devenue facile et souvent agréable. Quand Cicéron disait : « Pro quâ patriâ mori, et cui nos totos dedere in quâ nostra omnia ponere, et quasi consecrare, debebus, », la patrie contenait tout ce qu'un homme avait de plus cher : perdre sa patrie, c'était perdre ses enfants, ses amis, tous les objets de ses affections ; c'était affronter l'ignorance et la grossièreté de peuplades inconnues et semi-barbares ; c'était renoncer à toute communication intellectuelle, à toute jouissance sociale. Maintenant, environnés de nations policées et hospitalières, nous emmenons ce qui nous est cher, et nous retrouvons, à quelques nuances près, tout ce que nous n'emmenons pas. Ce que nous aimons dans la patrie, c'est la propriété de nos biens, la sûreté de nos personnes et de nos proches, la carrière de nos enfants, le développement de notre industrie, la possibilité, suivant notre position individuelle, du travail ou du repos, de la spéculation ou de la gloire ; en un mot, de mille genres de bonheur adaptés à nos intérêts ou à nos goûts,. Le mot de patrie rappelle à notre pensée plutôt la réunion de ces biens que l'idée géographique de tel ou de tel pays en particulier ; lorsqu'on nous les a enlevés chez nous, nous allons les chercher au-dehors, et les gouvernements n'ont ni le droit ni le pouvoir de nous contester cette faculté.


Chapitre 8. De la division des propriétés

« Le petit nombre des propriétaires et le nombre infini de non-propriétaires doit nécessairement produire l'effet de rendre la subsistance plus difficile, et par conséquent de diminuer la population. »

                                                                       Liv. II, chap. III, p. 226.

Un ami de l'humanité ne pouvait pas ne pas être frappé des inconvénients énormes de la concentration des propriétés. Aussi longtemps que Filangieri ne s'occupe qu'a démontrer ces inconvénients, ce qu'il dit n'est pas très neuf, mais est fort raisonnable.

La concentration des propriétés produit deux effets, le défaut de subsistance et la diminution de la population. A ces conséquences immédiates, d'autres moins directes et plus lentes leurs viennent nécessairement se joindre : la culture dépérit, non seulement à défaut de bras, mais encore par le découragement et le dégoût de mercenaires misérables ; de vastes domaines sont laissés en friche par la nonchalance du riche, ou employés par son orgueil à accroître un luxe inutile ; le nombre de prolétaires est doublé ; enfin la société renferme une cause de fermentation et de désordre qui devrait alarmer les amis du pouvoir, et pourtant ce sont eux qui s'affligent quand les propriétés se divisent, tant leur intérêt particulier l'emporte sur leur attachement aux principes qu'ils professent. Ces principes leur sont bons comme une arme offensive ; mais ils les abjurent dès qu'il est question de les appliquer.

N'est-il pas évident toutefois que plus le nombre de ceux qui ont intérêt à soutenir un gouvernement est grand, plus le gouvernement est défendu avec zèle ? Lors donc qu'on répète que les prolétaires sont amis de l'ordre, n'en doit-on pas conclure que pour conserver l'ordre il faut augmenter le nombre de ses amis ? De plus, il est facile de démontrer que, même individuellement, le petit propriétaire est plus intéressé que le grand à prévenir le désordre.

En effet, tel événement qui dérange à peine le riche détruit complètement l'existence du pauvre. Cherchez dans l'histoire les époques qui suivent les calamités publiques, les invasions et les guerres civiles, vous verrez le petit propriétaire réussir à peine par plusieurs années d'un travail opiniâtre à rassembler quelques débris, et à se créer une existence tolérable ; tandis que le riche gêné un instant pendant quelques jours, ou quelque mois, n'a pas vu troubler son existence, mais seulement vu interrompre quelques-unes de ses jouissances. Une chaumière incendiée, un champ dévasté, la perte de quelques animaux domestiques, ou de quelques meubles grossiers, réduisent l'un à la mendicité ; la dévastation d'un château magnifique, la perte d'une riche et abondante récolte, ne diminuent même pas l'opulence de l'autre.

Or, comment penser que les risques soient égaux entre ces hommes, ou, ce qui est plus absurde, que l'un hasardera tout son avoir pour un bouleversement dont les chances ne peuvent jamais tourner à son profit ; tandis que l'autre ne risquera pas même une faible partie de sa fortune pour un changement dont sa position sociale lui permet de tout espérer ?

Et si l'on objecte que l'homme se fait illusion sur ses espérances et ses dangers, nous répondrons par un seul mot à cette objection ; elle peut s'appliquer aux calculs et aux projets de l'un comme aux passions de l'autre ; elle vient même à l'appui de nos réflexions, car il existe un instinct sûr qui conduit l'homme dans tout ce qui touche à son intérêt immédiat. Cet instinct guide toujours le petit propriétaire exposé à la misère par une seule imprudence ; tandis que le riche plus adonné en tout genre aux idées spéculatives, cherchant souvent ses intérêts plus loin de lui, est aussi souvent exposé à s'égarer sur ce qui en est l'objet.

Quelquefois, il est vrai, les instruments des révolutions se trouvent dans les rangs de la petite propriété ; mais les chefs des factions sortent toujours de ceux de la grande.

Détruisez les chefs, le désordre par cela seul devient impossible, les instruments sont mis hors d'état d'agir. Conservez les chefs, vous ne détruirez par pour cela les instruments, vous ne les détruirez même jamais ; car si les factieux peuvent en trouver parmi les petits propriétaires, à plus forte raison les prolétaires seront-ils propres à cet emploi, ayant moins de chances de perte, un intérêt plus immédiat à agir, un espoir égal dans le succès.

En effet, on propose un étrange moyen de diminuer la force de ceux à qui un bouleversement peut être utile en voulant en augmenter le nombre : on veut diminuer celui de leurs adversaires, et accumuler dans la main de ceux-ci les objets que l'on suppose devoir tenter la cupidité.

Une autre raison plus forte peut-être vient encore appuyer celles que nous avons développées en faveur de la division des propriétés.

L'industrie fait chaque jour des progrès immenses, élève de nouvelles fortunes, et place de nouveaux riches à côté de ceux que la propriété a créés. Ils brillent du même éclat, la même clientèle les entoure, ou plutôt, comme ils ont besoin de plus de bras pour commencer et perpétuer leur fortune que le propriétaire foncier, une clientèle bien plus nombreuse que la sienne se presse chaque jour autour d'eux.

Aujourd'hui que les signes d'échange sont la richesse des individus, ceux qui vivent des travaux manuels doivent préférer l'industrie aux travaux champêtres, puisqu'une plus grande aisance en est le fruit. D'ailleurs, il y une sorte d'égalité, ou plutôt une sorte d'homogénéité, entre le riche industriel et le simple manoeuvre qui n'existe pas entre le propriétaire et les mercenaires qu'il emploie : de là resulte une différence qui tourne encore au profit du premier.

L'ouvrier voit dans la fortune de son chef le résultat du travail et de l'industrie ; il espère par le même chemin arriver au même but : aussi, il est prêt à défendre une position sociale qui peut être la sienne un jour. Mais le mercenaire, condamné pour toujours à des travaux qui enrichissent un autre homme, sans pouvoir jamais changer sa position, apercçoit bien davantage la barrière qui les sépare du propriétaire. Est-il probable qu'il fasse de grands efforts pour la défendre ? Le riche propriétaire n'est-il pas beaucoup plus exposé que le riche industriel ?

L'armée de l'industrie s'accroît chaque jour ; quelques-unes des fortunes qu'elle crée egalent celles des plus grands propriétaires. Des classes intermédiaires plus ou moins opulentes, toutes dans l'aisance, viennent prendre place entre les riches et les simples ouvriers ; une chaîne se prolonge sans interruption depuis le plus pauvre journalier jusqu'au manufacturier millionnaire, et ses chaînons inégaux se lient par l'intérêt du jour, le souvenir de la veille, l'espoir du lendemain ; corps puissant, l'industrie étend sur tout ses vastes ramifications ; corps homogène, toutes ses parties se soutiennent et s'entraident, parce que toutes, dans des classes différentes, ont quelque chose à défendre, et que la fortune du plus modeste marchand ne serait pas hors de danger, si l'on ebranlait celle de l'opulent banquier, acquise par les mêmes moyens. Ainsi l'intérêt de la masse, seul garant de celui du riche, vient de lui-même chez les industriels l'étayer et le garantir.

Comment donc, dans un siècle où l'industrie a conquis une telle influence, la propriété foncière pourrait-elle conserver la sienne concentrée en peu de mains ?

Toute l'influence de cette propriété, aussi longtemps que ses détenteurs seront en petit nombre, se bornera nécessairement à balancer celle de la haute industrie, avec cette différence néanmoins, toute en faveur de cette dernière, que la nombreuse clientèle appelée à la protéger n'existera point pour sa rivale.

Il n'y a qu'un moyen de conserver encore de l'influence à la propriété foncière, c'est de la diviser, et de créer un grand nombre de petits propriétaires qui s'interposent entre le prolétaire et l'homme opulent. Alors l'on peut établir quelques rapports entre le pauvre et le riche; donner à celui-ci l'intérêt, et par conséquent le désir de défendre l'autre, et balancer efficacement l'influence de la classe moyenne des industriels.

L'industrie aura toujours, il est vrai, cet avantage, que le dernier mercenaire voit dans ses moyens d'avancement ceux qui ont élevé son chef ; tandis que la propriété foncière pose une barrière matérielle entre le possesseur et celui qui ne l'étant pas cultive pour les autres, et crée chaque jour une source de richesses dont il ne doit pas profiter.

Mais cet avantage de l'industrie sur la propriété disparaît quand celle-ci est très divisée. Les petits propriétaires sortent de la classe des prolétaires, et vivant familièrement avec eux, ceux-ci aperçoivent moins une différence qui doit les frapper à chaque instant, lorsque leurs chefs appartiennent à une autre classe, parlent un autre langage, n'ont avec eux aucun rapport, ni aucune cause naturelle de rapprochement.

Lorsque le pauvre même peut acquérir un champ, il n'existe plus de classe; tout prolétaire espère par ses travaux arriver au même point, et la richesse devient dans la propriété comme dans l'industrie une question de travail et d'assiduité. Dans l'autre hypothèse, la propriété foncière est une barrière qu'on ne peut franchir.

Presque tous les gouvernements semblent avoir ignoré ces vérités ; car ils ont cherché à maintenir la propriété dans un petit nombre de familles. Ces efforts bizarres et malentendus ont toujours tourné contre l'autorité elle-même, cela devait être ; le but était dangereux, et les moyens employés pour l'atteindre, les substitutions, le droit d'aînesse, en aggravaient les inconvénients.

Par les substitutions, vous empêchez l'un de vendre ce qui lui est inutile, vous ôtez à l'autre la faculté d'acheter ce dont il tirerait avantage, vous diminuez le produit réel de la propriété en la reléguant dans les mains d'un propriétaire qui ne sait pas la faire valoir, et vous défendez à celui qui saurait l'employer utilement d'acquérir ce qui est stérile dans les mains d'un autre.

Le droit d'aînesse a des suites bien plus désastreuses : il relâche les liens des familles, introduit la division dans leur sein, affaiblit chez les enfants les sentiments naturels ; et en établissant entre les frères la jalousie d'un côté, la méfiance de l'autre, la haine de toutes parts, il détruit les plus douces affections de l'âme, la tendresse réciproque des frères, et la piété filiale.

Prenons pour exemple l'Angleterre, où le droit d'aînesse règne dans toute sa force. L'indifférence des enfants pour leurs parents, la haine des cadets contre les ainés, sont des choses tellement reconnues, qu'elles ne choquent plus même sur le théâtre. L'opinion libre de toute passion ne souffrirait jamais certaines plaisanteries habituelles à ce théâtre ; elle ne tolérerait ni qu'on lui montrât des cadets désirant la mort de leurs aînés, si surtout des fils s'entre-félicitant gaiement sur celle de leur père.

C'est un destin commun à toutes les lois qui établissent un privilège en faveur de quelques-uns, de voir l'opinion contrarier leur voeu, et par une réaction de tous les instants rendre en haine ou en mépris à la classe privilégiée le tort fait en sa faveur aux autres classes.

La tendance de notre siècle à la division des propriétés est tellement forte, que nos raisonnements, qui seront peut-être accusés aujourd'hui de n'être que des paradoxes, paraîtront dans dix ans des lieux communs qu'il sera inutile de prouver ; et si l'on doutait de la vérité de notre assertion, nous citerions une brochure qui indique combien ces idées sont déjà répandues en Prusse.

« Le 14 septembre 1811, M. de Hardenberg soumit au roi de Prusse un projet de loi pour le rachat des corvées. Les paysans, astreints en certains cas à rendre aux nobles la moitie, et dans d'autres cas le tiers des terres qu'ils avaient possédées à cette condition, devinrent les propriétaires réels et indépendants du reste.

«  Ainsi fût créée dans la monarchie prussienne la classe la plus respectable et la plus indispensable à la prospérité d'un pays, celles des cultivateurs, qui fertilisent un héritage affranchi de toute servitude, et ne relèvent que du trône et de la loi. Jusqu'alors il existait bien dans les provinces orientales quelques paysans propriétaires ; mais ils étaient en très petit nombre, et la majorité de la classe agricole appartenait à des terres seigneuriales, et faisait partie de la propriété du seigneur.

«  Les nobles gagnaient à la législation nouvelle ; car elle ajoutait à la valeur vénale, et au produit annuel de leurs propriétés. Aussitôt que la terre devient libre, et que l'agriculture est dégagée de toutes les entraves, la conséquence nécessaire de ce double affranchissement est l'augmentation de la population et de l'aisance. L'effet de cette augmentation est la hausse de la valeur des terres et par conséquent une plus grande richesse pour ceux qui possèdent les propriétés les plus considérables.

«  Les bourgeois et les paysans y gagnaient plus encore que la noblesse. Par la nouvelle législation, ces deux classes seront, dans le cours d'un siècle, les propriétaires du sol dans la Prusse comme elles le sont sur les bords du Rhin. Partout où il y a des acheteurs il y a des vendeurs ; mais les meilleurs acheteurs sont incontestablement ceux qui peuvent donner le plus pour un objet, ceux par conséquent pour qui cet objet a le plus de valeur et rapporte davantage. Or, c'est pour le paysan que l'agriculture est surtout productive, pour le paysan qui visite son champ le premier le matin, et qui le quitte le dernier le soir. La sueur du cultivateur est le meilleur engrais des terres. Il est dans la nature de l'homme d'aimer la propriété , et aussitôt que l'on le permet à la classe agricole d'acquérir elle en trouve les moyens de reste. Cette classe se marie de bonne heure, parce qu'elle n'a pas d'inquiétude sur sa subsistance ; elle sait que son travail est sa richesse et que ses bras sont ses capitaux. Le berceau ne tarde pas à se placer près du lit conjugal, et la population augmente dans un tel pays presque aussi vite que sur le sol encore vierge de l'Amérique septentrionale. Ses cultivateurs achète arpents par arpents ; d'abord fermiers, et ensuite propriétaires, ils supplantent bientôt cette race d'agriculteurs, héritière et imitatrice de la féodalité et de la noblesse ; et qui a un précepteur pour ses enfants, une femme de chambre pour sa femme, un cocher pour ses chevaux, un chasseur pour ses chiens, un maître-valet pour ses ouvriers, et une femme de chambre pour ses servantes. Chez le vrai paysan, le maître et la maîtresse de la maison remplissent toutes ces fonctions en une seule et même personne.

«  Il est indifférent à l'Etat de savoir entre quelles mains la terre se trouve, pourvu qu'elle soit confiée à des mains actives et laborieuses ; que ces mains laborieuses aient pour ancêtres des privilèges est une chose de peu d'importance. La propriété et la liberté, voilà ce qu'il faut. Partout où ces deux choses existent, l'homme est actif et l'agriculture florissante, comme le prouvent les marais de la Hollande. Là où ces choses n'existent pas, l'agriculture tombe, et avec elle la population, comme le démontre l'Espagne, où les quatre cinquièmes du territoire étant entre les mains du clergé et de la noblesse, une population de vingt millions a été réduite à dix. La Prusse, qui a dans ce moment onze millions d'habitants, doit en avoir seize dans l'an 1850, par le seul effet de la nouvelle législation sur l'agriculture et de la division des propriétés. »

Tandis qu'un auteur prussien démontrait ces vérités au fond de l'Allemagne, tous les bons esprits les reconnaissaient en France.



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