Benjamin Constant:Principes de politique - Chapitre 16

De Librairal
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Benjamin Constant:Principes de politique - Chapitre 16


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Chapitre 16 : De la liberté de la presse

La question de la liberté de la presse a été si bien éclaircie depuis quelque temps, qu’elle n’est susceptible que d’un très-petit nombre d’observations. La première, c’est que notre constitution actuelle se distingue de toutes les précédentes, en ce qu’elle a établi le seul mode efficace pour réprimer les délits de la presse, en lui laissant son indépendance, je veux parler du jugement par jurés. C’est une grande preuve à la fois et de loyauté et de lumières. Les délits de la presse sont différents des autres délits, en ce qu’ils se composent beaucoup moins du fait positif, que de l’intention et du résultat. Or, il n’y a qu’un jury qui puisse prononcer sur l’une, d’après sa conviction morale, et déterminer l’autre, par l’examen et le rapprochement de toutes les circonstances. Tout tribunal, prononçant d’après des lois précises, est nécessairement dans l’alternative, ou de se permettre l’arbitraire, ou de sanctionner l’impunité. Je remarquerai ensuite qu’une prédiction que j’avais hasardée il y a un an, s’est complétement réalisée. " supposons, avais-je " dit, une société antérieure à l’invention du langage, et " suppléant à ce moyen de communication rapide et facile par des " moyens moins faciles et plus lents. Etc " certes, nous avons aujourd’hui la preuve incontestable de la vérité de cette assertion. Jamais la liberté ou plutôt la licence de la presse ne fut plus illimitée : jamais les libelles ne furent plus multipliés sous toutes les formes, et mis avec plus de recherche à la portée de tous les curieux. Jamais en même temps l’on n’accorda moins d’attention à ces productions méprisables. Je crois sérieusement qu’il y a aujourd’hui plus de libellistes que de lecteurs. Je dirai cependant que, malgré l’insouciance et le dédain du public, il faudra, pour l’intérêt de la presse ellemême, que des lois pénales, rédigées avec modération, mais avec justice, distinguent bientôt ce qui est innocent de ce qui est coupable, et ce qui est licite de ce qui est défendu. Des provocations au meurtre et à la guerre civile, des invitations à l’ennemi étranger, des insultes directes au chef de l’état, n’ont été permises dans aucun pays. Je suis bien aise que l’expérience ait démontré l’impuissance de ces provocations et de ces insultes. Je rends grâce à l’homme assez fort pour maintenir la paix de la France, malgré ce déchaînement effréné d’un parti sans ressource. J'admire l’homme assez grand pour rester impassible au milieu de tant d’attaques personnelles. Mais en Angleterre, et l’Angleterre est assurément, pour la liberté de la presse, la terre classique, le roi ne peut être outragé dans aucun écrit, et la seule réimpression de proclamations dirigées contre lui serait suivi d’une punition sévère. Cette réserve que les lois commandent, est motivée sur une considération d’une haute importance. La neutralité du pouvoir royal, cette condition indispensable de toute monarchie constitutionnelle, à laquelle je reviens sans cesse, parce que toute la stabilité de l’édifice repose sur cette base, exige également que ce pouvoir n’agisse pas contre les citoyens et que les citoyens n’agissent pas contre lui. Le roi en Angleterre, l’empereur en France, le dépositaire de l’autorité monarchique chez tous les peuples, sont hors de la sphère des agitations politiques. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des pouvoirs. Mais de même qu’il ne faut pas qu’ils redeviennent des hommes, sans quoi leur fonction serait dénaturée, il ne faut pas non plus qu’ils puissent être attaqués comme d’autres hommes. La loi garantit les citoyens de toute agression de leur part : elle doit aussi les garantir de toute agression de la part des citoyens. Outragé dans sa personne, le chef de l’état redevient un homme. Si vous attaquez l’homme, l’homme se défendra, la constitution sera détruite.

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