Collectif:Aux sources du modèle libéral français - Turgot : le vrai sens de « laissez-faire ! »

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Collectif:Aux sources du modèle libéral français - Turgot : le vrai sens de « laissez-faire ! »
Turgot : le vrai sens de « laissez-faire ! »


Anonyme


Aux Sources du modèle libéral français
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Auteur : Collectif
Genre
histoire
Année de parution
1997
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Pourquoi un philosophe peut-il être conduit à s'intéresser à Turgot, habituellement confiné dans son rôle historique d'homme d'Etat auteur de réformes radicales et sa notoire contribution à l'émergence de la science économique - ce qui est certes déjà considérable en soi, mais ne témoigne pas nécessairement du développement concomittant d'une réflexion à prétention philosophique? Tout simplement parce qu'il découvre qu'au-delà ou plutôt en-deçà de son action politique et de son oeuvre d'économiste, Turgot est aussi l'auteur inspiré de tout un ensemble de textes fondant la légitimité théorique de ces dernières et dans lesquels se conceptualise une pensée originale, concise et rigoureuse. Laquelle énonce les principes directeurs de la logique et de l'éthique de la liberté individuelle, de telle sorte que celle-ci génère un ordre sociétal auto-organisé. Soit ce qu'on nommera plus tard « modernité » et « société ouverte » et dont la conception comme l'examen, de Locke à Popper, relève proprement de l'activité philosophique.

Dans cet édifice intellectuel dont il s'agit de reconstruire la consistance et la cohérence à partir de textes parfois bien oubliés et en tous cas très dispersés, le point focal est occupé par le thème du laissez-faire en lequel se tient la grande innovation théorique de Turgot et que l'on comprend communément si mal quand on n'en dénature pas sciemment la véritable signification. Prenant à la fois implicitement appui sur Locke et les physiocrates dont il se démarque avec vigueur, il est le premier à assigner explicitement un contenu dense et précis à ce concept subversif, à en légitimer l'usage par une argumentation soutenue et à lui conférer un rôle stratégique central où s'articulent le droit de librement agir pour chacun et la coordination « spontanée » des intérêts particuliers en un ordre émergent porteur de l'intérêt général.

Reconnaître le droit naturel de l'individu et poser son absolue primauté

La référence au Droit naturel constitue la prémisse d'inspiration lockéenne (et assurément pas hobbesienne) à partir de laquelle se déploie toute la philosophie laissez-fairienne de Turgot. Le plus souvent présent sous forme d'un « background » allant évidemment de soi et n'ayant donc pas besoin d'être nommé comme tel, ce jusnaturalisme se trouve cependant parfois formulé de manière tout à fait explicite, comme pour en rappeler avec force la portée fondatrice. Cela intervient tantôt sans adjonction du qualificatif « naturel », comme si cette qualité était inhérente au caractère « négatif » de l'énoncé ou en découlait logiquement, par exclusion de toute origine ou dépendance sociétale/politique des droits de l'homme individuel : « Les citoyens ont des droits, et des droits sacrés pour le corps même de la société ; ils existent indépendamment d'elle » (1757), « L'individu a aussi ses droits, que la nation ne peut lui ôter que par la violence et par un usage illégitime de la force générale » (1778). Tantôt l'évocation du caractère naturel, c'est-à-dire inhérent à la nature humaine et ses impératifs de survie ou d'épanouissement, de ces droits de l'individu est formelle : elle intervient à deux reprises dans l'édit de 1776, en particulier lorsque sous la signature de... Louis XVI, Turgot dénonce l 'atteinte que « l'existence des communautés... porte au droit naturel ».

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Avec Rousseau, son contemporain et exacte antithèse, Turgot est l'un des tout premiers en France à parler de l'homme en terme d'« individu » ou de « particulier » - ce qui revient au même. il marque ainsi avec vigueur que l'unité humaine de référence n'est plus l'homme en général et encore moins le groupe, mais l'être séparé, singulier et insubsumable, ayant une existence et des intérêts qui lui sont propres. Cet individualisme ontologique et anthropologique le conduit à représenter la société comme une composition d'individus qui en sont les pivots et la seule réalité, et non comme un « tout » qui les précéderait, les engloberait et les instrumentaliserait : « La société est faite pour les particuliers, elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous... » écrit-il en 1754 dans la Deuxième Lettre à un grand vicaire. Il s'ensuit donc un individualisme éthique et politique. Car au contraire de celui de Rousseau, l'individu selon Turgot ne perd ni ne renonce à ses droits natturels en faisant politiquement société, puisque celle-ci n'a de raison d'être que dans leur harmonisation et leur garantie.

Le premier droit naturel est le droit individuel de propriété - justifié par le travail

De par sa nature, l'homme ne peut faire autrement que travailler afin de produire ce qui satisfera ses besoins et lui permet de survivre et plus encore de vivre humainement. Mais cette activité productrice n'aurait aucun sens s'il ne pouvait librement conserver et disposer de ce qui résulte de ses efforts. Il doit donc pouvoir se l'approprier et en être reconnu légitime propriétaire. La propriété du produit du travail propre à un individu est la conséquence logique de la condition humaine « naturelle » et a donc statut de droit naturel premier.

Pour Turgot, « le droit de se procurer, par son travail et par l'usage légitime de ses propriétés, les moyens de subsistance... ne peut être sans injustice, ôté à personne » (1774). Selon lui, droit de propriété et droit de travailler sont en intime connexion. C'est même le droit de travailler qui constitue une « propriété » naturelle et la première des propriétés de l'homme individuel. Et c'est à ce titre (ce n'est ni un droit « royal » ni un droit « social ») qu'il implique le droit naturel de propriété : « Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété. est la première, la plus sacrée et la plus ilnprescriptible de toutes » (1776). S'il n'est pas en l'occurrence qualifié de « naturel » mais quasiment de « divin », c'est que là encore Turgot a prêté sa plume au roi... Conclusion : « C'est attaquer le principe fondamental de toute société (que donner) atteinte au droit de propriété, dont la jouissance pleine et entière est le but de toute législation... » (1753). .

On appréciera au passage la judicieuse prescience sémantico-logique de Turgot, qui, tant à propos de la propriété que du travail, prend bien soin de parler de droits de - et non de droits à. Par le Droit, l'individu doit bénéficier d'une franche liberté d'action, et non pas d'une quelconque attribution de créances sur les autres ou la « société ». Le grand et légitime « moteur » de l'action humaine, c'est l'intérêt particulier Pour Turgot, ce qui fait avant tout agir l'individu, c'est la nécessité de pouvoir disposer de quoi subsister par le biais de la production et l'échange de biens. Ainsi se trouve défini son intérêt : la forte motivation à obtenir ce à quoi il tient le plus et la possibilité de librement déployer des efforts à cette fin. Chacun se trouvant naturellement le premier à être impliqué par la réussite de cette action et ayant surtout des besoins et aspirations propres à la singularité de ses talents et préférences mais aussi de sa situation, l'intérêt ne saurait être que particulier.

Cet intérêt particulier prévaut dans l'ordre de la production et de la distribution des richesses matérielles mais ne s'y réduit pas - tout en prenant alors un sens franchement ouvert à autrui qui n'a rien à voir avec la poursuite d'avantages étroitement ou purement égocentrés.

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Turgot évoque à cet égard le cas des parents intéressés à ce que l'éducation prodiguée à leurs enfants soit la meilleure possible, ou encore le souci du sort des indigents involontaires, ou enfin la conscience des obligations envers l'ordre général assurant la coexistence pacifique et équitable des individus.

Se référant aussi bien à 1'« intérêt des particuliers » (1759) qu'à 1'« intérêt propre », il voit là le plus puissant moteur qui soit pour inciter l'individu à agir de la manière la plus performante. L'intérêt particulier est ce qui guide et règle le plus adéquatement l'action, car « en général, les hommes sont toujours éclairés par un intérêt prochain et évident » (1759).

La conception qu'un individu a de son intérêt particulier peut cependant devenir nuisible et contre-performante dès lors qu'il cède à la tentation de nier l'intérêt d'autrui, qui n'est pas moins légitime que le sien.

C'est ce qui se passe lorsqu'un individu tente de détourner à son seul profit la protection ou le pouvoir de coercition de la puissance publique pour obtenir un privilége ou s'accorde avec d'autres personnes pour constituer un « corps particulier » (corporation) afin de disposer d'un monopole. Turgot multiplie ainsi les critiques les plus féroces envers l'alliance contre-nature de 1'« esprit monopoleur et de l'intérêt particulier » et « la facilité du gouvernement à se prêter à des intérêts particuliers » (1759). Primauté et légitimité de l'intérêt particulier n'ont de sens que dans l'adéquation de l'individualisme de la fin poursuivie, de l'effort consenti et de la jouissance obtenue d'une part - et de l'universalité du droit effectif de le poursuivre sans être entravé ni entraver quiconque.

L'individu est le meilleur juge de son intérêt propre, ce qu'illustre la figure privilégiée de l'entrepreneur

Parce qu'il est seul à pouvoir connaitre intimement ses aspirations et besoins singuliers et surtout à expérimenter concrètement la particularité du contexte dans lequel s'inscrit son action, l'individu est selon Turgot par nature le moins mal placé pour déterminer son intérêt propre, la manière la plus appropriée de la servir (il n'a pas... intérêt à se tromper).

Il ne faut donc certainement pas « entreprendre de faire faire au gouvernement ce que chacun peut faire et ce que chacun fera beaucoup mieux que lui » (1753). Ce qui revient de fait à prôner l'instauration du principe de subsidiarité remis à l'endroit, c'est-à-dire qui part de l'individu et exclut l'intervention de « corps intermédiaires » cherchant à le capter à leur profit. Chacun est le mieux placé pour exercer la responsabilité de la conduite de ses propres affaires : c'est lui qui agit et vit les conséquences de son action - et personne d'autre. « Il est inutile de prouver que chaque particulier est le seul juge de cet emploi le plus avantageux de sa tète et ses bras. Il a seul les connaissances locales sans lesquelles l'homme le plus éclairé ne raisonne qu'à l'aveugle. Il a seul une expérience d'autant plus sûre qu'elle est bornée à un seul objet. Il s'instruit par ses essais réitérés, par ses succès, par ses pertes et acquiert un tact dont la finesse, aiguisée par le sentiment du besoin, passe de bien loin toute la théorie du spéculateur indifférent » (1759) : du Hayek deux siècles avant Hayek, tout le génie de Turgot est là !

S'il est l'un des tout premiers à user du terme entrepreneur pour désigner et magnifier ainsi l'acteur qui prend le risque calculé d'investir son capital - financier, mais surtout humain : compétence acquise et courage - afin d'atteindre son objectif, Turgot en généralise de fait l'emploi en suggérant que chaque individu, même le plus socialement modeste, est par nature l'entrepreneur responsable de sa propre vie. A chacun, dès lors, selon son mérite personnel, et certainement pas selon ses priviléges de naissance.

L'intérêt général n'est pas autre chose que l'auto-coordination des intéréts particuliers

Dans la perspective de Turgot, il n'y a aucune place pour un quelconque « bien commun » surplombant les individus et s'imposant d'en haut à eux pour juguler et « dépasser » leurs intérêts particulier comme un tout soumettant les parties à ses exigences propres prétendument supérieures. Pour autant, la préoccupation d'un « bien public » ou d'un « bien général » n'est pas absente de son propos, tant s'en faut. Turgot ne cesse en effet d'accorder toute son attention aux conditions d'émergence d'un intérêt général qui ne soit ni le retour déguisé d'un « bien commun » laïcisé, ni non plus la sommaire addition des intérêts particuliers.

Si « le bien général doit être le résultat des efforts de chaque particulier pour son propre intérêt », c'est que chacun d'entre eux poursuivant son intérêt particulier bien compris (le respect réciproque et la responsabilité), les individus ont intérêt à échanger, à se concurrencer dans une fructueuse émulation autant qu'à coopérer en conjuguant contractuellement leurs forces et talents respectifs. L'intérêt particulier est donc la matrice d'un lien social actif engageant les individus à coordonner leurs efforts et initiatives au moyen de processus permanents et spontanés d'ajustements mutuels concourrant à l'avantage de tous, et donc à l'intérêt... général. La satisfaction des légitimes intérêts particuliers ne peut ainsi s'opérer que grâce à l'auto-orgnisation induite par le respect des règles de droit civil traduisant les réquisits du Droit naturel en matière de liberté. Dès lors, « il est impossible que, dans le commerce abandonné à lui-même, l'intérêt particulier ne concoure pas avec l'intérêt général » (1759).

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Pour que cette composition de l'intérêt général à partir du concours des intérêts particuliers puisse s'effectuer de manière convenable, encore faut-il que n'interfèrent pas avec eux réglementations abusives et monopoles aussi injustes que stérilisants : « il est clair que l'intérêt de tous les particuliers, dégagé de toute gène, remplit nécessairement toutes ces vues d'intérêt général » (1759). Et Turgot d'y insister : « L'intérêt particulier abandonné à lui-même produira toujours plus sûrement le bien général que les opérations du gouvernement » (1759). Le processus synergétique de concaténation des intérêts particuliers ne peut pleinement jouer que si au niveau de l'État, l'on s'abstient d'intervenir dans ce qui par nature échappe à sa compétence.

D'une certaine façon, Turgot anticipe ainsi la thèse de la main invisible dont l'exposition théorisée est habituellement attribuée à Adam Smith. Et si l'on rappelle que pour lui, « les corps particuliers n'existent pas par eux-mêmes » (1757) et que « les nations, les provinces ne peuvent avoir des intérêts autres que celui des individus » (1778), on peut s'aviser qu'en dénonçant ces superstitions holistes, il a également déjà posé les principes de l'individualisme méthodologique et de ses vertus décapantes...

Il faut laisser faire les intéressés - s'ils sont responsables et respectueux du Droit

Dès lors qu'on a affaire à des individus entreprenants puissament intéressés au résultat de ce qu'ils font, capables de tirer au mieux parti de leur expérience, responsables (acceptant de pleinement assumer les conséquences de leurs initiatives) et respectueux du Droit (les règles du jeu selon les exigences du droit naturel), il n'y a qu'une chose à faire : les... laisser faire !

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« Laissez-les faire ! »: c'est en cette injonction lapidaire que se condense et se cristallise avec vigueur toute la riche pensée révolutionnaire de Turgot. S'adressant logiquement aux gouvernants toujours avides d'interventionnisme,- elle les invite fermement à faire d'abord confiance aux gens et à les laisser en paix en s'abstenant de s'immiscer dans leurs choix et actions.

Turgot n'est pas lui-même l'auteur de ce mot d'ordre qui, probablement énoncé pour la première fois en France et au XVII siècle, lui parvient via le marquis d'Argenson, Forbonnais, Quesnay et le marquis de Mirabeau, il en use à plusieurs reprises dans son oeuvre et sous des formulations variées. A propos des hommes agissants et entreprenants, il s'écrie d'abord : « Laissez-les faire, voilà le grand, l'unique principe » (1757). Puis il précise un peu plus tard : « Là où l'intérêt des particuliers est précisément le même que l'intérêt général, ce qu'on peut faire de mieux est de laisser chaque homme libre de faire ce qu'il veut » - avant de rappeler le célèbre précédent historique :

« On connait le mot de M. Legendre à Colbed : laissez-nous faire ! » (1759). On en trouve enfin trace dans les Réflexions sur un mémoire de Vergenne sur la guerre américaine (1776) : « Sage et heureuse la nation qui la première, sera convaincue que toute la politique, en fait de commerce, consiste à employer... tous ses bras de la manière la plus utile à l'individu qui travaille, c'est-à-dire de la manière dont chacun, guidé par son intérêt, les emploiera, si on le laisse faire, et que tout le reste n'est qu'illusion et vanité. »

Dans l'esprit de Turgot et comme l'atteste la référence au contexte, « laissez-fair e», c'est avant tout un appel encourageant au plein et libre exercice de la responsabilité individuelle, il vaut en tous domaines (pas seulement l'économie, mais aussi pour la presse, la religion, l'éducation...) et pour tous (pas seulement les plus forts, mais aussi les pauvres - à l'époque soumis au joug des corvées et à la discrimination des corporations). On est aux antipodes du sens perverti et soigneusement dénaturé qui prévaut en France (où, contrairement aux pays anglo-saxons, l'on ne sait même pas orthographier correctement cette expression !) et qui en fait le symbole emblématique mais maudit d'une apologie de la « loi de la jungle » et de l'anomie laxiste du laisser-aller comme s'il s'agissait de laisser faire n'importe quoi à n'importe qui sans autre forme de procès...

Seule, la libre concurrence assure une prospérité à l'avantage de tous

En favorisant les initiatives des individus entreprenants, le « laissez-faire » place naturellement ceux-ci en situation de concurrence intégrale. Là où ses compatriotes privilégiés et colbertistes voyaient l'abomination de la désolation, Turgot discerne, lui, l'instrument fécond de la prospérité générale. D'où ses efforts constants pour libérer le commerce des grains et du vin de tout ce qui l'entravait - et abolir l'univers archaïque et clos des corporations pour y substituer la liberté du travail.

En suscitant l'émulation et l'innovation permanentes, la libre concurrence non seulement propose des biens à meilleur marché mais contribue à promouvoir des produits de meilleure qualité : c'est le consommateur qui est le vrai gagnant. Ainsi progresse-t-on vers « le but qu'on se propose qui est de procurer au peuple sa subsistance au plus bas prix possible. Ce but s'atteindrait tout naturellement par la concurrence, que la liberté amènera toujours » (1753). Cela exclut toute intervention perturbatrice d'un « magistrat » pour fixer autoritairement les prix, « c'est-à-dire ce que la concurrence ferait bien plus sûrement que lui » (1753). D'une manière générale, « la liberté générale d'acheter et vendre est donc le seul moyen d'assurer, d'un côté, au vendeur, un prix capable d'encourager la production ; de l'autre, au consommateur, la meilleure marchandise au plus bas prix » (1759). Il s'agit donc « de faciliter le travail à tous les membres de l'État afin d'exciter la plus grande concurrence dans la vente, d'où résulteront nécessairement la plus grande perfection dans la fabrication et le prix le plus avantageux à l'acheteur » (1759).

Tout individu (le pauvre et l'étranger y compris) doit donc pouvoir entrer sur le marché pour y faire librement valoir ses talents - au premier rang desquels se trouvent le courage et l'imagination anticipatrice et créatrice : il faut « en conséquence, abroger ces institutions arbitraires qui ne permettent pas à l'indigent de vivre de son travail » (1776). Ainsi la liberté du commerce procure-t-elle le bien du peuple, préoccupation première et permanente de Turgot : « Les réflexions et l'expérience prouvent également que la voie du commerce libre est, pour fournir aux besoins du peuple, la plus sûre, la plus prompte, la moins dispendieuse et la moins sujette à inconvénients... Plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptement, efficacement et abondamment pourvu... » (1774). Dans la société ouverte à la libre concurrence, chacun est assuré d'y trouver son compte.

Le véritable ennemi du peuple, c'est la coalition de l'esprit monopoleur et de la réglementation

Si le peuple souffre de la faim et du manque de travail, c'est avant tout le fait de ceux qui ont intérêt à entraver arbitrairement la liberté d'action de leurs concitoyens en enrayant la libre concurrence - et cela pour leur plus grand profit personnel. .

Au niveau de l'État et du gouvernement, la cause du mal se situe dans la traditionnelle et irrépressible tendance à vouloir réglementer et taxer tout ce qu'on ne comprend et ne maitrise pas. Tout au long de son oeuvre, Turgot n'a eu de cesse de pourfendre la prolifération de règlements perturbateurs et destructeurs de ce qu'ils prétendent protéger. Dans l'article « Foire » de l'Encyclopédie, il s'en prend « à la manie (de tous les gouvernements) de tout conduire, de tout régler et de ne jamais s'en rapporter aux hommes sur leur propre intérêt ». Il s'étonne comme Gournay « de voir le gouvernement s'occuper de régler le cours de chaque denrée, interdire un genre d'industrie pour en faire fleurir une autre ». « Si donc, au lieu de s'en rapporter là-dessus à l'intérêt particulier, le gouvernement s'ingère de prescrire à chacun ce qu'il doit faire, il est clair que tout ce que les particuliers perdront de bénéfices par la gène qui leur sera imposée sera autant de retranché à la somme du revenu net produit dans l'État chaque année » (1759). C'est bien évidemment cette inspiration déréglementariste que l'on retrouve activement à l'oeuvre dans la promulgation des édits de 1774 et 1776.

Au niveau des particuliers, les obstacles proviennent de la manière perverse avec laquelle ils peuvent chercher à servir leurs intérêts au détriment de ceux d'autrui : en se constituant en corps, et tout spécialement en corporations et autres communautés ou compagnonnages dont l'objet principal est d'exclure les autres citoyens de la possibilité de librement travailler, entreprendre et échanger en interdisant la concurrence. « La source du mal est dans la faculté même accordée aux artisans d'un même métier de s'assembler et de se réunir en un corps » (1776), car ceci se fait « au préjudice de la société générale ». La perversion foncière de ces coalitions d'intérêts particuliers se traduit dans leur prétention à vouloir détenir des monopoles et obtenir des « privilèges exclusifs » assortis de statuts. Et à tenter d'y parvenir en exigeant de bénéficier d'une protection spéciale et discriminatoire de la part du gouvernement. C'est là que les deux maux se coagulent en un seul : « l'esprit monopoleur » (l'une des expressions qui, avec celle de « priviléges exclusifs », revient le plus souvent sous la plume accusatrice de Turgot), où se conjuguent les intérêts des gouvernants et des prédateurs privés. Soit tout ce que le Contrôleur général des finances s'est évertué à tenter d'extirper pendant son trop bref passage au pouvoir...

Le vrai rôle de l'État : éliminer les obstacles à la liberté - et assurer le respect du Droit

S'il se montre farouchement partisan de la plus grande liberté individuelle possible en matière d'échanges, de contrat, d'entreprise et de travail, si donc il récuse les interventions par nature illégitimes et nuisibles de la puissance publique en ces domaines où les particuliers savent tous seuls et bien mieux qu'elle ce qu'il faut faire, Turgot n'en est pas pour autant un anti-étatiste ou une sorte d'anarcho-capitaliste avant la lettre. Pour lui, l'État doit naturellement toujours assumer ses responsabilités régaliennes classiques, mais en outre il lui revient de veiller activement au bon déroulement de la vie civile commune. Sa fonction consiste alors à permettre au « laissez-faire » et au concours des intérêts particuliers de se déployer harmonieusement en éliminant les obstacles artificiels qui s'y opposent (ce que les particuliers ne peuvent pas faire, d'autant qu'ils ont tout autre chose à faire) et en imposant le respect général du Droit (ce que les plus faibles et les isolés ne peuvent pas faire non plus).

L'État n'a donc pas à soutenir directement qui ou quoi que ce soit, y compris les indigents ou les désoeuvrés dés lors qu'ils sont valides. Avec une remarquable prescience, Turgot délégitime d'avance les excès de l'État-providence : « Tout homme sain doit se procurer sa subsistance par son travail, parce que s'il était nourri sans travailler, il le serait aux dépens de ceux qui travaillent... Faut-il accoutumer les hommes à tout demander, à tout recevoir, à ne rien devoir à eux-mêmes ? » (1757).

Dans le domaine économique, l'intervention de l'État ne peut qu'être d'abord par nature « négative » : « Ce que l'État doit à chacun de ses membres, c'est la destruction des obstacles qui les gêneraient dans leur industrie, ou qui les troubleraient dans la jouissance des produits qui en sont la récompense... L'administration doit se proposer en outre d'écarter les obstacles qui retardent les progrès de l'industrie en diminuant l'étendue ou la certitude de ses profits » (1759). Mais cette mission de « facilitateur » se double d'une autre, d'essence affirmative : l'État est alors le « protecteur des particuliers qui le composent, il est intéressé à ce que personne ne puisse faire à un autre un tort considérable, et dont celui-ci ne puisse se garantir... (Il est) le protecteur des particuliers auxquels il doit faciliter les moyens de se procurer par le travail une subsistance aisée » (1759). Les deux édits de 1774-1776 sont autant d'expressions de ce souci que doit avoir le pouvoir politique d'être au service du libre marché et donc des libres citoyens. Rien moins que providence omniprésente ou super-régulateur omnipotent, l'État selon Turgot est posé en instance discrètement bienveillante et efficace à laquelle il appartient de faire la chasse à tout ce qui peut parasiter le libre jeu des intéréts particuliers légitimes et de veiller au strict respect des règles de ce jeu que sont les règles de Droit.

Conclusion

Ainsi éclate la surprenante modernité de Turgot, ce prophète inspiré du triptyque privatisation/déréglementation/mondialisation qui, reposant sur la confiance dans les vertus du laissez-faire, fonde l'essor de l'économie de libre-échange - et, en parallèle, du recentrement de l'État sur une vocation non pas minimale mais instrumentalement optimisante. L'une comme l'autre de ces inspirations ont depuis largement administré la preuve empirique de leur validité un peu partout dans le monde en proposant la seule voie conduisant à toujours plus de prospérité partagée et toujours moins d'inégalités arbitraires. De manière adjacente s'effondre le mythe faisant du « laissez-fairisme » une invention et une spécificité anglo-saxonnes, donc exogène et suspecte aux cervelles hexagonales. Le « laissez-faire » bien compris apparaît comme une précoce tradition intellectuelle nationale française dont Turgot est de fait le Père fondateur. Qu'à partir de la fin du XIXe siècle, ce soit l'étatisme atavique hérité du colberto-jacobinisme qui l'ait peu à peu supplanté et surtout étrangement effacé des esprits est une autre histoire. Si le « laissez-faire » selon Turgot l'avait emporté, nous ne serions certainement pas encore englués dans les fariboles de 1'« exception française » et les jérémiades de 1'« horreur économique »...

Que Turgot mérite amplement aussi de se voir reconnu comme le penseur-phare d'un individualisme libéral d'abord identifié en corps de valeurs substantielles (Liberté, propriété, responsabilité) articulées sur le Droit et la civilité n'autorise toutefois pas à lui seul à l'ériger en penseur d'une radicale originalité devant faire date dans l'histoire générale des idées. S'il y a une dimension philosophique singulière et féconde de sa conception laissez-fairienne de l'action hunlaine, elle réside dans la double affirmation principielle d'une confiance dans la vitalité entreprenante et innovante spontanée de l'individu placé en situation de liberté/responsabilité - et dans l'efficience non moins spontanée d'une logique sociale fondée sur la concordance auto-ajustée des intérêts particuliers légitimes. On ne saurait certes s'attendre à ce qu'il suffise de poser la validité théorique de tels principes pour être assuré qu'en s'en inspirant, tout ira nécessairement pour le mieux dans la meileure des économies de libre marché possibles. Ne peut-il malgré tout se faire que s'y développent des situations où la protection du Droit se révèle impuissante à éviter que la pleine liberté n'engendre de nouvelles inégalités arbitraires ou des dégénérescences chaotiques ? Il appartient à cet égard à ceux qui se reconnaissent héritiers intellectuels de Turgot de faire fructifier ce legs en sachant à leur tour l'enrichir en l'adaptant aux conditions d'un contexte infiniment plus complexe que celui du XVIIIe siècle.

Pages correspondant à ce thème sur les projets liberaux.org :

Et en accueillant des exigences d'équité plus pointues : il y aurait en cela pleinement fidélité à l'esprit optimiste et progressiste d'un homme d'État irréductiblement adversaire des... hommes de l'État et des privilégiés de toutes castes, mais aussi des plus soucieux du sort des « gens de peu » et des moyens de l'améliorer.

C'est dans cette perspective qu'en faisant écho à la revendication subversive du laissez-nous faire des acteurs concernés, l'injonction émancipatrice du laissez-les faire de Turgot peut devenir emblématique d'un libéralisme de progrès, ouvert et bénéfique à tous.

Notes

1. En particulier les Écrits de 1753, l'article « Fondation » de l'Encyclopédie (1757), l'Éloge de Mr de Goumay (1750), l'Édit sur la liberté de circulation des grains (1774), l'Édit de suppression des jurandes (1776) et la lettre au Dr Price 1778) - que l'on désignera en référence par les dates de parution respectives et que l'on pourra retrouver dans le volume 27 de la collection Iconoclastes intitulé Turgot: « Laissez faire! » (Les Belles Lettres, 1997).

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