Franz Oppenheimer:L'Etat, son origines, son évolution et son avenir - Partie I : L'origine de l'Etat

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Franz Oppenheimer:L'Etat, son origines, son évolution et son avenir - Partie I : L'origine de l'Etat


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Partie I : L'origine de l'Etat
l’Etat, Ses origines, son évolution et son avenir
Der Staat
B577.jpg
Auteur : Franz Oppenheimer
Genre
sociologie
Année de parution
1913
Dans l'archipel malais comme dans le grand laboratoire sociologique africain, dans tous les pays du globe où l'évolution des races a dépassé la période de sauvagerie primitive, l'Etat est né de la subjugation d'un groupe humain par un autre groupe et sa raison d'être est, et a toujours été, l'exploitation économique des asservis.
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Une force unique gouverne tout ce qui existe. Une force unique a développé la vie, de la cellule primitive, de l'amibe flottant sur le chaud océan des périodes primordiales jusqu'au vertébré, jusqu'à l'homme. Cette force, c'est l'instinct de conservation avec ses deux subdivisions : la « faim » et « l'amour ». A ce point la « philosophie », le besoin causal du bipède pensant, intervient dans ce jeu des forces pour soutenir, avec la faim et l'amour, l’édifice du monde humain. La philosophie, la « Représentation » de Schopenhauer n'est d'ailleurs qu'une création de l'instinct de conservation, qu'il nomme « Volonté » : c'est un organe de direction dans l'existence, une arme dans la « lutte pour la vie ». Nous aurons pourtant à reconnaître dans le besoin causal une force sociale indépendante, un facteur non négligeable dans la marche de l'évolution sociologique. Ce besoin se manifeste tout d'abord, et se manifeste même avec une violence inouïe aux âges primitifs de la société, dans les manifestations parfois si étranges de la superstition. Tirant d'imparfaites observations de conséquences entièrement logiques, la créature humaine peuple les eaux et l'atmosphère, la terre, le feu, les animaux et les plantes mêmes, bref l'univers entier de bons et de mauvais esprits. Ce n'est que beaucoup plus tard, dans ce lumineux temps moderne auquel peu de peuples parviennent, qu'apparaît la plus jeune fille du besoin causal, la science, le produit logique de l'observation raisonnée des phénomènes naturels, la science à laquelle incombe dès lors une lourde tâche : détruire la superstition aux racines profondes, liée à l'âme humaine par d'innombrables fils.

Mais bien qu'il soit indéniable que la superstition, surtout dans les périodes « extatiques[1] », ait pu agir puissamment sur le cours des événements, bien qu'elle puisse encore en temps ordinaire être un facteur important dans l'organisation de la vie sociale, la force principale de révolution n'en est pas moins toujours l'instinct économique, la nécessité de l'existence, cette nécessité qui contraint l'homme à conquérir pour lui et les siens la nourriture, le logement et le vêtement. Un examen sociologique – et nous entendons par là socio-psychologique – de l'évolution historique ne peut donc procéder que d'une seule manière : il doit suivre dans leur développement progressif les méthodes de la satisfaction économique des besoins, en inscrivant à la place qui leur revient les influences de l'instinct causal.

Moyen politique et moyen économique

Il existe deux moyens, diamétralement opposés en principe, par lesquels l'homme, gouverné partout par le même instinct de conservation, peut arriver à satisfaire ses besoins : le travail et le rapt, le travail personnel et l'appropriation par la violence du travail d'autrui. Rapt ! Appropriation par la violence ! Pour nous, enfants d'une civilisation qui repose justement sur l'inviolabilité de la propriété, ces deux expressions en évoquent immédiatement d'autres : « crime », « châtiment », et cette association d'idées demeure, même lorsque nous réalisons le fait que dans les conditions primitives de l'existence le brigandage sur terre et sur mer représente, avec le métier guerrier – qui ne fut longtemps que le rapt en grand organisé – la profession la plus en honneur. Aussi, afin d'avoir à l'avenir une terminologie claire, concise et nettement déterminée pour désigner ces extrêmes si importants, j'ai proposé de nommer moyen économique le travail personnel et l'échange équitable du propre travail contre celui d'autrui, et moyen politique l'appropriation sans compensation du travail d'autrui.

Ceci n'est en aucune façon une idée nouvelle ; de tous temps les historiens et les philosophes ont reconnu cette opposition et ont tenté de la faire ressortir, mais aucune de leurs formules n'a pénétré au cœur de la question. Dans aucune d'elles, il ne ressort clairement que l'opposition existe seulement dans les différents moyens visant un même but : l'acquisition de biens de jouissance. Et là est justement le nœud de la question.

On peut observer chez un penseur du rang de Karl Marx même à quelle confusion l'on arrive dès que l'on ne sépare pas strictement le but économique du moyen économique. Toutes les erreurs qui détournèrent finalement si loin de la vérité la grandiose théorie marxiste, ont leur source dans ce défaut de discernement entre le but et le moyen de la satisfaction économique des besoins, confusion qui conduisit l'auteur à définir l'esclavage : catégorie économique, et la violence : puissance économique ; demi-vérités qui sont plus dangereuses que des erreurs complètes car elles sont plus difficiles à percevoir et rendent les fausses conclusions presque inévitables.

Notre distinction précise entre les deux moyens conduisant au même but nous permettra d'éviter toute confusion de ce genre. Elle nous facilitera la parfaite intelligence de l'Etat, de son origine, sa nature et ses fins, et par là l'intelligence de l’histoire universelle, puisque l'histoire n’existe de nos jours que comme histoire de l'Etat. Tant que nous ne nous serons pas élevés à la libre fédération, toute histoire universelle jusqu'à notre époque contemporaine, jusqu'à notre orgueilleuse civilisation moderne, n'a et ne peut avoir qu'un seul objet : la lutte entre le moyen économique et le moyen politique.

Peuples sans Etat (chasseurs et laboureurs)

L'Etat est l'organisation du « moyen politique ». Un Etat ne peut donc prendre naissance que lorsque le moyen économique a amassé une certaine quantité d'objets destinés à la satisfaction des besoins, dont puisse s'emparer le rapt à main armée. Aussi les chasseurs primitifs n'ont-ils pas d’Etat, et les chasseurs ayant atteint un degré de civilisation plus avancé ne parviennent à fonder un Etat que lorsqu'ils trouvent à proximité et peuvent asservir des organisations économiques plus développées. Quant aux chasseurs primitifs ils vivent dans une complète anarchie.

Grosse[2] donne de ces chasseurs la description suivante :

« En l'absence d'importantes inégalités dans les fortunes, la principale cause d'inégalité sociale fait défaut. En principe tous les hommes adultes de la tribu sont égaux. Les plus âgés, en raison de leur expérience, jouissent d'une certaine autorité mais nul n'est tenu envers eux à l'obéissance. Là où des chefs isolés sont reconnus – par exemple chez les Botocudos[3], les Californiens du centre, les Vedda[4] et les Mincopies[5] – leur pouvoir est des plus restreints. Le chef n'a aucun moyen d'imposer sa volonté. D'ailleurs la majorité des tribus de chasseurs ne reconnaît aucun chef. Toute la société masculine forme encore une masse homogène non différenciée de laquelle seuls ressortent les individus que l'on croit en possession de pouvoirs magiques. »

Ce que nous trouvons ici est donc à peine une ébauche d'Etat dans le sens que les théories politiques donnent au mot et est bien loin encore de l'Etat au sens sociologique proprement dit.

Les organisations sociales des laboureurs primitifs n'offrent guère plus d'analogie avec l'Etat tel que nous le connaissons. Il n'y a pas d'Etat là où le paysan vit en liberté, travaillant le sol de sa pioche. La charrue est déjà le signe caractéristique d'une forme d'exploitation plus élevée se trouvant seulement dans l'Etat : la forme de la grande exploitation employant le travail mercenaire[6]. Disséminés dans des fermes, des villages isolés, divisés par les éternelles querelles intestines amenées par le bornage des propriétés et des districts, les paysans forment une sorte de vague confédération que maintient à peine le faible lien d'une origine commune, d'un langage et d'une croyance semblables. Très rarement, une fois l'an tout au plus, la fête de quelque ancêtre fameux, de la divinité de la tribu, les rassemble. Aucune autorité gouvernant la masse : les différents chefs des villages ou tout au plus des territoires ont sur leur étroit domaine une influence plus ou moins grande selon leurs qualités individuelles et surtout selon le pouvoir magique qu'on leur attribue. Tel Cunow[7] nous dépeint les laboureurs péruviens avant l'invasion des Incas, tels furent et tels sont partout les paysans primitifs de l'Ancien et du Nouveau-Monde : « Un amas de tribus autonomes sans cohésion ni organisation d'ensemble et se combattant mutuellement, chacune de ces tribus divisée en unions familiales plus ou moins indépendantes. »

Dans de telles conditions sociales il est assez difficile d'arriver à réaliser une organisation guerrière dans un but de conquête. Il est déjà bien difficile de mobiliser le district ou la tribu pour la défense commune du territoire. Le paysan est fixé au sol presque aussi fortement que les plantes qu'il cultive. Par son travail il est véritablement attaché au sillon, même lorsqu'il est légalement libre de ses mouvements. Et d'ailleurs quel pourrait être le but d'une invasion conquérante, d'une razzia, dans une contrée peuplée exclusivement de laboureurs ? Le paysan ne peut prendre au paysan rien qu'il ne possède déjà lui-même. Dans une société dont le caractère distinctif est la surabondance de terres cultivables, chaque membre ne cultive qu'autant qu'il peut consommer lui-même. Tout excédent serait inutilisable et son acquisition peine superflue, même s'il était possible de conserver longtemps les récoltes, ce qui n'est pas le cas dans ces conditions primitives. D'après Ratzel le laboureur de l'Afrique centrale doit transformer rapidement en bière l'excédent de sa récolte s'il ne veut pas la perdre entièrement.

Pour toutes ces raisons l'esprit belliqueux qui caractérise le chasseur et le pasteur fait totalement défaut au laboureur : la guerre ne peut lui procurer aucun profit. Et cette disposition pacifique se trouve encore accrue du fait que ses occupations sont loin de le rendre apte aux exploits militaires. Il est robuste et persévérant mais indécis et lent de mouvements ; au contraire les conditions mêmes de l'existence du chasseur et du pasteur développent en eux l'agilité et la promptitude d'action. Aussi le paysan primitif est-il généralement d'humeur plus douce que ces derniers[8]. Dans les conditions économiques et sociales qui règnent dans les régions exclusivement agricoles il n’existe aucune différenciation tendant à imposer des formes plus élevées d’intégration, il n’existe ni nécessité, ni possibilité de subjugation guerrière d’autres peuples. Aucun Etat ne peut donc s’y constituer, aucun ne s'y est jamais créé. S'il n’y avait pas eu d'impulsion du dehors, venant de groupes menant une existence différente, il est certain que le paysan primitif n'eut jamais de lui-même inventé l'Etat.

Peuples antérieurs à l'Etat (Pasteurs et Vikings)

Nous trouvons par contre chez les peuples pasteurs, même lorsqu'ils vivent en tribus isolées, toute une série d'éléments favorables à la formation de l'Etat : les plus civilisés parmi eux ont effectivement fondé des Etats presque parfaits auxquels il n'a manqué que l'ultime marque distinctive de notre conception moderne, la sédentarité sur un territoire strictement délimité.

L'un de ces éléments est purement économique. Laissant de côté les cas de violence « extraéconomique » (Marx), il peut se développer dans la vie pastorale une assez grande différenciation des fortunes et des revenus. Même si nous prenons comme base primitive une parfaite égalité dans le partage des troupeaux, en très peu de temps les uns seront devenus plus riches, les autres plus pauvres. Un éleveur particulièrement habile verra ses troupeaux s'accroître rapidement ; un gardien attentif, un chasseur hardi les préservera mieux de la décimation par les fauves. La chance s'en mêle aussi : l'un trouve de gras pâturages, des sources d'eau vive, pendant que l'autre voit toutes ses possessions détruites par la maladie ou les intempéries.

L'inégalité des fortunes a partout comme conséquence inévitable l'inégalité des classes : le pasteur ruiné doit se mettre au service de celui qui est resté riche et tombe par là dans une position inférieure, dépendante. Le cas a été constaté dans toutes les contrées de l'Ancien Monde où vivent les pasteurs. Meitzen[9] donne les détails suivants sur les nomades Lapons de Norvège : « Trois cents têtes de bétail sont la possession moyenne normale d'une famille : quiconque n'en possède que cent doit entrer au service des riches dont les troupeaux comptent parfois jusqu'à mille têtes. » Et le même écrivain parlant des nomades de l'Asie centrale dit : « Trois cents têtes de bétail sont la quantité nécessaire au bien-être d'une famille, cent têtes c'est la misère amenant infailliblement le servage. Le serf doit alors cultiver la terre du maître[10]. » Ratzel[11] nous décrit une sorte de commendatio[12] fréquente chez les Hottentots[13] : « Les indigents cherchent à entrer au service des plus riches ; leur but unique est d'arriver à posséder du bétail. » Selon Laveleye les mêmes faits se sont produits en Irlande à l'époque primitive ; il fait même provenir l'origine et le nom même du système féodal des prêts de bestiaux faits par les riches aux membres plus pauvres de la tribu. D'après lui un fee-od (Vieheigen, propriété de bestiaux) fut à l'origine le premier fief par lequel le plus fort s'attacha le plus faible comme « féal » jusqu'à ce que ce dernier eût acquitté sa dette.

La place nous manque ici pour faire plus qu'indiquer combien cette différenciation d'abord économique puis sociale a dû être favorisée, même dans les sociétés pastorales pacifiques, par la cumulation des charges de grand-prêtre et de sacrificateur dans le patriarcat. Le chef pouvait alors facilement augmenter le nombre de ses troupeaux : il n’avait pour cela qu'à exploiter habilement la superstition des membres de la tribu.

Toutefois, tant que n'intervient pas le moyen politique, cette inégalité se maintient dans des limites très modestes. L'adresse et l'habileté ne sont pas forcément héréditaires, les troupeaux les plus considérables se dispersent lorsque de nombreux héritiers grandirent sous la même tente, et la fortune est inconstante. De nos jours même le plus riche des Lapons Suédois est tombé en peu de temps dans un tel état de pauvreté que le gouvernement doit pourvoir à sa subsistance. Toutes ces causes tendent constamment à rétablir de façon approximative l'égalité économique et sociale de la condition première. « Plus les nomades sont paisibles, primitifs, « authentiques », et moins nous trouvons chez eux de sensibles inégalités dans les possessions. Il est touchant de voir la joie avec laquelle un vieux prince des Mongoles-Zaizans reçoit son cadeau tributaire : une poignée de tabac, un morceau de sucre et vingt-cinq kopeks[14]. »

Il est réservé au moyen politique de détruire cette égalité de façon plus entière et plus durable. « Là où l’on fait la guerre, là où l'on remporte du butin, il existe des inégalités plus sensibles représentées par la possession d'esclaves, de femmes, d'armes et de coursiers de race[15]. » La possession d'esclaves ! Le nomade a découvert l'esclavage et a créé par là cet embryon de l'Etat : la première exploitation de l'homme par l'homme !

Le chasseur aussi se bat et fait des prisonniers, mais il ne les réduit pas en esclavage ; il les tue ou les adopte comme membres de sa tribu. Que ferait-il d'esclaves ? Les produits de chasse se laissent plus difficilement encore que le grain emmagasiner et « capitaliser ». La pensée de transformer un être humain en machine à travail ne pouvait naître que dans une période de l’économie où existe un fonds de biens, un « capital » exigeant l'aide de travail dépendant pour pouvoir s'accroître. Ce degré est atteint chez les pasteurs. Les membres d'une famille sans aide étrangère suffisent à peine à garder un troupeau peu nombreux et à le protéger contre les ennemis du dehors, hommes ou animaux. Avant l'intervention du moyen politique les aides auxiliaires ne se trouvent qu'en très petit nombre : quelques membres appauvris de la tribu, quelques fugitifs appartenant à des tribus étrangères et que nous trouvons partout comme protégés dépendants dans le train des grands possesseurs de troupeaux[16]. Ici et là une peuplade appauvrie entre à demi volontairement au service d'une plus riche. « Les positions réciproques des peuples sont déterminées par l'état de leurs possessions respectives. Ainsi les Toungouses[17] qui sont très pauvres s'efforcent de rester dans le voisinage des établissements des Tchouktches[18] qui possèdent de grands troupeaux de rennes. Les riches Tchouktches emploient les Toungouses comme bergers et leur donnent des rennes comme rétribution de leurs services. » De même l'asservissement des Samoyèdes[19] de l'Oural par les Sirjaines n'a été que la conséquence finale de l'usurpation graduelle de leurs pâturages[20].

A l'exception de ce dernier cas, qui se rapproche déjà de la formule de l'Etat, les quelques membres « sans capital » subsistant dans une tribu ne suffiraient pas à garder des troupeaux très nombreux. Et pourtant la nature même de l'exploitation impose la division des troupeaux. Un même pâturage ne peut nourrir qu'un nombre limité de bestiaux et les chances de garder intact le nombre de bêtes élevées s'accroissent avec la possibilité de les répartir sur plusieurs pâturages. Alors les maladies, les intempéries, etc., ne peuvent en détruire qu'une partie et l'ennemi du dehors ne peut pas non plus tout dérober à la fois. Chez les Héréros[21] par exemple, « tout propriétaire un peu aisé est forcé d'avoir, à côté de son habitation principale, plusieurs pâturages où les frères cadets, ou d'autres parents, ou à défaut des serviteurs âgés et fidèles, sont chargés de la surveillance des troupeaux[22] ».

Aussi le nomade épargne-t-il son prisonnier de guerre : il peut l’utiliser comme esclave à la garde du bétail. Nous pouvons encore observer la transition entre l'usage de la mise à mort et celui de la mise en esclavage dans une cérémonie du culte des Scythes[23] : sur cent prisonniers de guerre un seul est sacrifié lors des grands festins de la tribu. Lippert qui mentionne ce fait y voit[24] « une restriction naissante dont la raison est évidemment la valeur qu'acquiert le prisonnier comme serviteur possible ».

Avec l'incorporation des esclaves dans la tribu pastorale nous avons l'Etat dans ses éléments essentiels : il n'y manque que l'occupation permanente d'un territoire délimité. Cet Etat a pour forme la domination et pour substance l'exploitation économique d'instruments humains de travail. Et dès lors la différenciation économique et la formation de classes sociales vont pouvoir progresser à grands pas. Les troupeaux des chefs, habilement divisés, gardés soigneusement par de nombreux bergers armés, maintiennent leur effectif plus aisément que ceux des autres membres de la tribu. Ils s'accroissent en nombre plus rapidement aussi, grâce à la plus grande part de butin que reçoit le riche, proportionnellement à la quantité de guerriers asservis qu'il peut mettre sur pied. La grande prêtrise joue aussi son rôle et il se creuse ainsi entre les membres jadis égaux de la tribu un abîme de plus en plus profond, jusqu'à ce qu'une véritable aristocratie, composée des riches descendants des riches patriarches, se dresse enfin en face de la plèbe.

« Les Peaux-Rouges, même ceux qui possèdent l'organisation la plus avancée, n'ont développé ni aristocratie, ni esclavage[25] et c'est par là principalement que leurs institutions se distinguent de celles de l'Ancien-Monde. L'esclavage, comme l’aristocratie, ne prospère que sur le sol patriarcal des peuples se livrant à l'élevage des troupeaux[26]. » Nous trouvons chez tous les pasteurs parvenus à un certain degré de civilisation la division sociale en trois classes distinctes : aristocratie (princes des tribus de la Bible), hommes libres et esclaves. D'après Mommsen[27] « tous les peuples indo-germains possèdent l'esclavage comme institution légale ». Et ce qui est rapporté des Aryens, des Sémites d'Asie et d'Afrique (Masai[28] et Vahouma) et des Mongols s'applique également aux Hamites[29]. Chez les Fellata[30] du Sahara, « la société se divise en princes, chefs, hommes francs (hommes libres n'ayant que des possessions modestes) et esclaves[31] ». Il en est de même chez les Hovas[32], chez les peuples de même race de la Polynésie, les Nomades de la mer, bref partout où l’esclavage est organisé en institution légale. Etant donné des conditions identiques la nature humaine se développe partout de la même manière, sans distinction de couleur ni de race.

Le pasteur s'habitue ainsi graduellement au métier guerrier et à l’exploitation de l'homme en tant que moteur à travail. Son genre de vie même le pousse forcément à employer de plus en plus le « moyen politique ».

Il est physiquement plus robuste que le chasseur primitif et ne lui est inférieur en rien comme adresse et décision : les moyens de subsistance du chasseur sont trop incertains pour qu'il puisse atteindre le maximum de taille et de force dont sa race est capable. Le pasteur au contraire, qui a dans le lait de ses troupeaux une source constante de nourriture, qui peut avoir de la viande à volonté, arrive presque partout à une taille de géant, qu'il s'agisse du nomade Aryen avec ses troupeaux de chevaux ou des possesseurs de troupeaux bovins d'Asie et d'Afrique, par exemple les Zoulous[33]. De plus la tribu de pasteurs est supérieure en nombre à la horde de chasseurs, d'abord parce qu'elle peut tirer d’un terrain donné une plus grande quantité de nourriture, et surtout parce que la possession de lait animal, en abrégeant la période d’allaitement, permet une succession plus rapide des naissances ainsi que l'arrivée à l'âge adulte d'un plus grand nombre d'enfants. C'est ainsi que les steppes fertiles de l’Ancien Monde sont devenues ces inépuisables réservoirs humains aux débordements périodiques, véritables « vaginae gentium[34] ».

Comparés aux chasseurs les pasteurs se distinguent donc par un nombre plus considérable de guerriers valides, plus robustes individuellement et dans leur masse au moins aussi mobiles que la horde de chasseurs, beaucoup plus rapides même car beaucoup sont montés (chevaux ou chameaux). Et cet ensemble plus considérable de forces individuellement supérieures est maintenu par une organisation telle que seule peut la créer le patriarcat autoritaire, rompu au commandement d'une masse d'esclaves. Comment mettre en parité cette organisation préparée et développée par les conditions mêmes de l'existence et le faible lien d'obéissance qui unit le jeune guerrier des chasseurs à son chef ?

Le chasseur poursuit son gibier seul ou par petits groupes ; c'est réuni en grandes masses dans lesquelles l'individu se trouve parfaitement protégé que le pasteur avance, formant un véritable corps d'expédition dont les haltes sont comme des campements fortifiés. Ainsi la pratique des manœuvres de tactique, l'esprit de méthode et la discipline stricte se développent tout naturellement. « On ne risque guère de se tromper, remarque Ratzel[35], en mettant au nombre des forces disciplinatrices de la vie nomade l’ordre invariable de campement. Chaque homme, chaque objet a sa place immuable : de là la rapidité et le bon ordre avec lesquels on installe et lève le campement. Il ne vient à l'esprit de personne de changer de place sans commandement ou sans raison impérative. C'est seulement grâce à cette sévère discipline qu'il est possible, dans l'espace d'une heure, d’empaqueter et de charger la tente avec tout son contenu. »

La même discipline, établie de toute antiquité, éprouvée à la chasse et dans les expéditions pacifiques, gouverne également les marches guerrières de la tribu. Les pasteurs deviennent ainsi des combattants de profession, et même, tant que « l'Etat » n'a pas créé d’organisations plus parfaites et plus puissantes, des combattants invincibles. Pasteur et guerrier deviennent des termes synonymes. Ce que rapporte Ratzel des nomades de l'Asie centrale[36] s'applique également à tous les autres : « Le nomade est en tant que pasteur un concept économique et en tant que guerrier un concept politique. Il est toujours prêt à abandonner son occupation, quelle qu'elle soit, pour la guerre et le brigandage. Pour lui tout dans l'existence a deux faces, pacifique ou belliqueuse, honnête ou spoliatrice et il montre selon les circonstances tantôt l'une et tantôt l'autre. La pêche et la navigation exercées par le Turcoman transcaspien[37] se transforment en piraterie (...) La marche du peuple pasteur, paisible en apparence, décide la marche de guerre ; la houlette de berger devient une arme redoutable. A l'automne, lorsque les chevaux reviennent plus robustes du pâturage et que la seconde tonte des moutons est terminée, le nomade cherche dans sa mémoire quelle expédition de vengeance ou de rapine (baranta, mot à mot, faire, ou voler des bestiaux) il a remis jusque-là. C'est l'expression d'un droit du plus fort qui dans les querelles d'intérêt, les affaires d’honneur, les vendettas, cherche sa vengeance et son otage dans ce que l’ennemi possède de plus précieux : ses troupeaux. Les jeunes gens qui n'ont pas encore pris part à une baranta doivent conquérir avec le nom de « Batir » (héros) le droit à l'honneur et à la considération de tous. Au plaisir de l'aventure s'ajoute l’attraction du gain ; et ainsi prend naissance la triple progression descendante : vengeur, héros et brigand. »

Chez les Nomades de la mer, les Vikings, nous trouvons exactement les mêmes conditions ; et même, dans les cas les plus importants pour le cours de l'histoire universelle, les nomades de la mer sont simplement des nomades terriens qui ont changé d'élément.

L'exemple des Turcomans transcaspiens[38] cité plus haut nous montre avec quelle facilité le pasteur échange dans ses expéditions de rapine le cheval ou le « vaisseau du désert » contre le « coursier des mers ». Un autre exemple est celui des Scythes : à peine ont-ils appris l'art de naviguer que ces « pasteurs errants, la race fameuse des Hippomolgues[39] d'Homère, les plus justes des hommes qui ne vivaient que de lait » (Iliade, ch. XIII, 3) se transforment, tout comme leurs frères baltes et scandinaves, en intrépides marins. Strabon écrit (Cas., p. 301) : « Depuis qu'ils se sont aventurés sur les mers, leur caractère s'est entièrement détérioré ; ils vivent de piraterie, massacrent les étrangers et sont en relations avec de nombreuses tribus dont ils partagent le commerce et les dissipations[40]. »

S'il est vrai que les Phéniciens aient appartenu à la race sémite, leur transformation de nomades terriens en nomades maritimes, en pirates, serait également un exemple de cet ordre de faits d'une importance considérable dans l'histoire universelle[41].

Il en fut probablement de même en ce qui concerne la majorité des nombreux peuples qui, des côtes de l'Asie Mineure, de la Dalmatie et de l'Afrique septentrionale, rançonnèrent les contrées prospères de la Méditerranée depuis les temps les plus reculés dont font mention les monuments égyptiens (les Hellènes ne furent pas admis en Egypte) jusqu'à l'époque contemporaine (pirates du Rif). Les Maures de l'Afrique Septentrionale, Arabes ou Berbères d'origine mais nomades terriens en tous les cas, sont sans doute l'exemple le plus universellement connu de ces transformations.

Toutefois les nomades maritimes, les pirates, peuvent aussi se développer directement de l'état de peuples pêcheurs sans traverser d'état pastoral intermédiaire. Nous avons déterminé les raisons de la supériorité du pasteur sur le laboureur : l'effectif relativement important des hordes et le genre d'occupations développant chez l'individu le courage et la décision en soumettant la masse dans son ensemble à une stricte discipline. Tout cela s'applique également aux pêcheurs des côtes. Les riches pêcheries permettent une densité de population considérable, comme on peut le constater chez les Indiens du Nord-Ouest (Tlingits[42], etc.) ; elles rendent aussi l'esclavage possible, le travail de l'esclave employé à la pêche rapportant plus que ne coûte sa nourriture. Nous trouvons ici, cas unique chez les Peaux-Rouges, l'institution de l'esclavage développée ; et nous y trouvons aussi comme conséquence inévitable des inégalités économiques permanentes entre les hommes libres, inégalités qui amènent finalement, tout comme chez les pasteurs, une sorte de ploutocratie. L'autorité sur les esclaves engendre, ici comme là, l'habitude de la domination et la prédilection pour l'emploi du moyen politique, et la stricte discipline développée par la navigation favorise encore ces penchants. « Un des grands avantages de la pêche en commun est la stricte discipline inculquée aux équipages ; sur les grandes barques les hommes choisissent un chef auquel est due une obéissance absolue, tout succès dépendant de cette soumission. Le gouvernement du vaisseau prépare et facilite celui de l'Etat. Dans l’existence d'une peuplade comme celle des habitants des Iles Salomon, classés habituellement parmi les plus sauvages, la navigation est le seul élément de concentration des forces[43]. » Si les Indiens du Nord-Ouest ne sont pas devenus d'aussi fameux pirates que leurs frères de l'Ancien Monde, c'est qu'aucune civilisation prospère ne s'est développée à leur portée : tous les pêcheurs organisés se livrent à la piraterie.

Pour toutes ces raisons, les Vikings, tout comme les pasteurs, sont à même de choisir le moyen politique comme base de leur existence économique et comme eux ils sont devenus des fondateurs d'Etat sur une grande échelle. Dans les chapitres suivants, nous aurons à distinguer les « Etats maritimes » fondés par les Vikings des « Etats territoriaux » établis par les pasteurs ou, dans le Nouveau-Monde, par les chasseurs. Nous nous occuperons des premiers plus en détail lorsqu'il sera question des fins de l'Etat Féodal Développé. Pour le moment, et tant que nous ne traitons que de la formation de l'Etat Féodal Primitif, nous nous bornerons à l'examen de l’Etat Territorial, laissant de côté l'Etat maritime. Ce dernier en effet, bien que présentant dans ses grandes lignes la même nature et le même développement que l'Etat Territorial, laisse moins clairement reconnaître la marche typique de l'évolution.

La genèse de l'Etat

Les hordes de chasseurs, peu nombreuses et à peine disciplinées, auxquelles venaient parfois se heurter les pasteurs, étaient naturellement incapables de soutenir le choc. Elles se retiraient dans les steppes et les montagnes où les pasteurs ne les poursuivaient pas, ne pouvaient pas les poursuivre par suite du manque de pâturages. Parfois le chasseur entrait avec son ennemi dans une sorte de relation dépendante, de « clientèle » ; ce cas s'est présenté assez fréquemment, surtout en Afrique, dès les temps les plus reculés. Des chasseurs dépendants de ce genre pénétrèrent dans les terres du Nil avec les Hyksos. Le chasseur néanmoins paie bien un faible tribut, une partie du produit de sa chasse, en échange de la protection accordée ; il se prête assez bien aux emplois d'éclaireur, de sentinelle, mais anarchiste inné il se laisse exterminer plutôt que d'accepter la contrainte d’un travail régulier. C'est pourquoi jamais une formation d'Etat n’a résulté de ces collisions.

Pas plus que le chasseur, le paysan n'est en état de résister avec sa milice indisciplinée à l'invasion des pasteurs, même lorsqu'il a l'avantage du nombre. Mais le paysan ne fuit pas car il est fixé au sol qu'il cultive et il a l’habitude d'un travail régulier. Il demeure, se laisse asservir, et paie tribut à son vainqueur. Telle est l’origine de la formation de l'Etat dans l'Ancien-Monde.

Dans le Nouveau-Monde où les grands ruminants, bœufs, chevaux, chameaux, manquent à l'origine, nous trouvons le rôle du pasteur tenu par le chasseur, toujours très supérieur au laboureur par l'habitude des armes et une certaine discipline guerrière. « L'opposition civilisatrice que nous trouvons dans l'Ancien-Monde entre les peuples pasteurs et les peuples laboureurs se réduit dans le Nouveau à une simple différence entre les tribus nomades et les tribus sédentaires. Les hordes sauvages du Nord avec leur organisation militaire très avancée luttent contre les Toltèques voués exclusivement à l'agriculture[44]. »

Ceci ne s'applique pas seulement au Pérou et au Mexique, mais à l’Amérique tout entière, une preuve nouvelle de l’assertion que la nature humaine est partout la même et s'affirme identique sous les conditions économiques et géographiques les plus différentes. Partout où l'occasion s'en présente, l'homme, quand il en a le pouvoir, préfère le moyen politique au moyen économique. Et non pas seulement l’homme : Maeterlinck dans sa Vie des Abeilles raconte que lorsque ces intelligentes bestioles se sont rendu compte que l'on peut se procurer le miel en pillant une ruche étrangère sans avoir à s'astreindre à un labeur pénible, elles sont à jamais perdues pour le moyen économique. Les abeilles diligentes sont devenues des abeilles pillardes.

Laissant de côté les formations d'Etat du Nouveau-Monde qui sont sans importance pour les grandes lignes de l'histoire universelle, nous trouvons comme force motrice de l'histoire, comme raison créatrice de tous les Etats, l’opposition entre laboureurs et pasteurs, entre travailleurs et pillards, entre la steppe et la plaine. Ratzel, qui étudie la sociologie du point de vue géographique, exprime ceci très justement : « Le fait que nous nous trouvons maintenant en présence non plus de tribus mais d'Etats, et même d'Etats d'une certaine puissance, nous prouve irréfutablement que le nomade n'est pas exclusivement un élément destructeur vis-à-vis de la civilisation sédentaire. Le caractère guerrier du nomade renferme une puissance créatrice d'Etat dont nous trouvons la trace dans les grands Etats asiatiques sous la domination d'armées et de dynasties de nomades : la Perse gouvernée par les Turcs, la Chine conquise et régie par les Mongols et les Mandchous, les Etats Mongols et Radjputs[45] de l'Inde. Cette force créatrice se manifeste clairement de nos jours encore sur la frontière soudanaise où la fusion des éléments, antagonistes d'abord, puis associés en une action féconde, n'a pas atteint un degré aussi avancé. C'est là, sur ce terrain où les peuples nomades et agriculteurs se trouvent constamment en contact, que l'on voit mieux que partout ailleurs combien il est faux d'attribuer à l'effet d'une activité pacifique les grands résultats de l'impulsion civilisatrice des nomades. Cette impulsion, se basant dans son essence sur les tendances belliqueuses des tribus, est au contraire en opposition avec les tendances de pacification civilisatrice auxquelles elle nuit même tout d'abord. La force de cette impulsion réside dans la capacité que possèdent les nomades de rassembler fortement les peuplades sédentaires et peu homogènes. Certes, ils ont beaucoup à apprendre de leurs vaincus. Mais ce que ceux-ci, travailleurs assidus, artisans habiles, ne possèdent pas, et ne peuvent pas posséder, c'est l'énergie et la force de commandement, c'est l'esprit conquérant et surtout la capacité d'organisation politique et de subordination. Par là les seigneurs arabes dominent leurs populations nègres du Soudan comme les Mandchous dominent les Chinois. Ici s'affirme la même loi universelle, valable à Tombouctou comme à Pékin, qui décrète que les plus parfaites formations d'Etat ont toujours lieu dans des territoires fertiles, bornés par de vastes steppes, où une haute culture matérielle de peuples sédentaires est violemment annexée par des nomades énergiques, au caractère autoritaire et belliqueux [46] ».

On peut distinguer six périodes distinctes dans le développement de l'Etat né de la subjugation d'un peuple de laboureurs par une tribu pastorale ou par des nomades maritimes. Dans la discussion qui suit, on ne doit pas supposer que le développement historique réel devrait, dans chaque cas particulier, suivre chacune des marches de cet escalier. S'il y a de nombreux exemples, tant à travers l'histoire que l’ethnologie, d'Etats qui ont apparemment franchi successivement chacun de ces paliers, il y en a beaucoup plus qui ont sauté une ou plusieurs de ces étapes.

La première étape est celle du rapt et du meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser. Cette étape est marquée par le meurtre des hommes, l'enlèvement des enfants et des femmes, le pillage des troupeaux, et l'incendie des habitations. Même si les assaillants sont provisoirement repoussés, ils reviennent sans cesse plus forts et mieux organisés, poussés par le désir de se livrer à une vendetta. Parfois, le groupe de paysans peut se rassembler, organiser sa milice, et peut-être temporairement vaincre l'ennemi ; mais la mobilisation est trop lente et les fournitures qu'il faut importer du désert trop coûteuses pour de simples paysans. Cette milice sédentaire ne peut pas, à la différence de son ennemi, transporter son stock de nourriture – et ses troupeaux – sur de longues distances.

Nous avons pu voir, lors de l'expédition contre les Héréros dans l'Afrique du Sud-Ouest, tout ce qu'a eu à supporter une force supérieure bien disciplinée, ayant derrière elle des bataillons du train, des chemins de fer et les millions de l'empire allemand avant de parvenir à se rendre maître d’une poignée de pasteurs guerriers. Puis enfin l'esprit de clocher est très fort et au pays les champs restent en friche. C'est pourquoi en pareil cas la troupe peu nombreuse mais homogène et aux mouvements rapides l'emporte presque toujours sur la plus grande masse sans unité, aussi facilement que la panthère face au buffle.

Il s'agit de la première étape dans la formation des Etats. L'état peut rester à ce stade pendant des siècles, pendant mille ans. En voici un exemple caractéristique :

« Chaque ancienne tribu turkmène était bordée d'une large bande que l'on pourrait appeler sa « zone de pillage ». Le Nord et l'Est du Khorasan[47], bien que théoriquement sous domination perse, était depuis des décennies bien plus sous le joug des Turkmènes, des Yomoutes, des Goeuklans, et d'autres tribus des plaines limitrophes, que des Perses. Les Tekinzes, d'une manière similaire, ont pillé toutes les tribus, de Khiva[48] à Boukhara[49], jusqu'à ce qu'elles furent rassemblées à d'autres tribus turkmènes, par la force ou par la corruption, afin d'agir comme un tampon. D'innombrables autres exemples peuvent être trouvés dans l'histoire de cette « région des oasis », qui traverse l'Asie d'Est en Ouest, en passant par ses steppes centrales, où depuis l'antiquité, les Chinois ont exercé une influence prépondérante par leur possession de tous les centres stratégiques importants, tels que l'Oasis de Chami. Les nomades, qui perçaient au Nord comme au Sud, ont toujours essayé de s'installer sur ces îles aux terres fertiles, qui leur sont probablement apparues comme des Îles bénies. Et chaque horde, les bras chargés de butin ou s'enfuyant après une défaite, était protégée par les plaines. Bien que les menaces les plus immédiates ont été évitées par l'affaiblissement continu des Mongols, et la domination réelle du Tibet, la dernière insurrection des Dounganes[50] a montré avec quelle facilité les vagues d'une tribu mobile se sont brisées sur ces îles de la civilisation. Ce n'est qu'après la destruction des nomades, chose impossible aussi longtemps que les grandes plaines d'Asie centrale étaient ouvertes, que leur existence a pu être définitivement garantie. »

Toute l'histoire de l'ancien monde est rempli de cas bien connu d'expéditions de masse, ce qui doit être attribué à la première étape du développement de l'Etat, dans la mesure où l'intention des nomades n'était pas la conquête, mais le pillage. L'Europe de l'Ouest a subi ces expéditions diligentées par les Celtes, les Germains, les Huns, les Avars, les Arabes, les Magyars, les Tatars, les Mongols et les Turcs sur terre ; par les Vikings et les Sarrasins sur les cours d'eau.

Ces hordes ont inondé des continents entiers, bien au-delà des limites de leur terrain de pillage habituel. Elles ont disparu, ont réapparu, ont été absorbées, et n'ont laissé derrière elles que des terres abandonnées. Dans de nombreux cas, cependant, elles aboutirent, dans une partie du territoire envahi, directement à la dernière et sixième étape de la formation de l'État, où elles établirent une domination permanente sur la population paysanne. Ratzel décrit de manière éclairante ces migrations de masse dans ce passage :

« Les expéditions des grandes hordes de nomades contrastent avec ce mouvement, constitué au goutte à goutte et étape par étape, car elles débordent d'une énorme puissance, en particulier en Asie centrale et dans tous les pays voisins. Les nomades de ce secteur, comme de l'Arabie et de l'Afrique du Nord, conjuguèrent la mobilité de leur mode de vie à l'allégeance à une société holiste qui considérait toute leur masse comme un seul corps. Il semble être caractéristique des nomades que de développer facilement un pouvoir despotique et de grande envergure, au bénéfice de la cohésion de la tribu patriarcale. Des gouvernements de masse ont ainsi vu le jour, et nous pouvons les comparer avec d'autres mouvements constitués chez les hommes de la même manière que les fleuves peuvent être comparés au flux constant mais diffus d'un affluent. L'histoire de la Chine, de l'Inde et la Perse, non moins que celle de l'Europe, témoigne de leur importance historique. Comme ils se déplaçaient sur leurs marges avec leurs femmes et leurs enfants, leurs esclaves et leurs charrettes, leurs troupeaux et tout leur matériel, ils ont inondé toute les régions frontalières. Bien que ce lest peut les avoir privés de vitesse, il a augmenté leur élan. Les habitants, effrayés, fuyèrent devant eux, et comme une vague, ils ont roulé sur un pays conquis, absorbant leur richesse. Comme ils emportaient tout avec eux, leurs nouvelles demeures ont été équipées de toutes leurs possessions, et donc leurs établissements définitifs ont été d'une importance ethnographique. C'est en procédant de cette manière que les Magyars ont absorbé la Hongrie, que les Mandchous envahirent la Chine, et les Turcs, les pays de la Perse à l'Adriatique. »

Ce qui a été dit ici des Hamites, des Sémites[51], et des Mongols, pourrait être dit aussi, au moins en partie, des tribus aryennes de pasteurs. Cette logique s'applique également aux tribus nègres originelles, au moins à celles qui vivent entièrement de leur cheptel : les mobiles et belliqueuses tribus des Cafres[52] possèdent une puissance d'expansion qui n'a besoin que d'un seul but attrayant pour réaliser des effets violents et renverser la composition ethnologique de vastes zones. L'Afrique de l'Est offre un tel objet. Ici le climat n'a pas interdit l'élevage, comme dans les pays de l'intérieur, et ne paralyse pas dès le départ, la puissance de l'impact des nomades, tandis que de nombreuses et paisibles populations agricoles trouvent place pour leur propre développement. Des tribus errantes de Cafres se déversèrent tels des flux dévastateurs sur les terres fécondes du Zambèze, et jusqu'aux hauts plateaux situés entre le Tanganyika et la côte. Là, ils rencontrèrent l'avant-garde des Tutsis, d'origine hamite, venant du nord. Les anciens habitants de ces régions ont été soit exterminés, soit employés comme serfs, cultivant des terres qui autrefois leur appartenaient, ou bien ils continuèrent à combattre, ou bien enfin, ils restèrent tenus à l'écart du flux des conquêtes, dans des colonies fermées.

Tout cela a pris place sous nos yeux. Certaines de ces évolutions sont toujours en cours. Pendant des milliers d'années, elles ont « constitué le socle de toute l'Afrique de l'Est, du Zambèze à la Méditerranée. » L'incursion des Hyksôs[53], par laquelle, pendant plus de cinq cents ans, l'Égypte a été soumise à des tribus pastorales des déserts orientaux et septentrionaux – « frères des peuples qui, jusqu'à nos jours, font vivre leur troupeau entre le Nil et la mer Rouge » – est la première fondation authentique d'un Etat. Ces états ont été suivis par beaucoup d'autres, aussi bien dans la région du Nil elle-même, que, plus loin vers le sud, jusqu'à l'Empire des Muata Jamvo sur la rive sud du Congo, comme l'attestent les commerçants portugais situés en Angola dès la fin des XVIème siècle, et plus bas jusqu'à l'Empire de l'Ouganda, qui n'a succombé à l'organisation militaire de l'Europe que de nos jours. « Les terres et civilisation du désert ne vivent jamais pacifiquement côte à côte, mais leurs batailles sont semblables et pleine de répétitions. »

« Identiques et pleines de répétitions » ! Cela peut être dit des lignes fondamentales de l'histoire universelle. L'ego humain, fondamentalement, est bien le même partout sur Terre. Il agit de manière uniforme, obéit aux mêmes influences de son environnement, peu importe la race, la couleur, la latitude, sous les tropiques comme dans les zones tempérées. Il faut prendre assez de recul et choisir un point de vue suffisamment élevé pour que l'aspect bigarré des détails ne cache pas les grands mouvements de la masse. En pareil cas, notre œil passe à côté de la façon dont l'humanité laborieuse se bat et erre, tandis que sa « substance », toujours semblable, toujours nouvelle, toujours persistante à travers le changement, se révèle conforme à des lois universelles.

Peu à peu, à partir de cette première étape, se développe la seconde, où le paysan, à travers ses milliers de tentatives infructueuses de révolte, a accepté son sort et a cessé toute résistance. A cette époque, le berger sauvage prend conscience qu'un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu'un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c'est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades reste comme avant, tous ses membres sont toujours hérissés d'armes, mais ils n'ont plus l'intention, ni même ne préparent, la guerre et l'appropriation violente.

Les pilleurs brûlent et tuent dans la stricte mesure du nécessaire pour faire valoir un respect qu'ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, principalement en vertu d'un droit coutumier en développement – le premier germe de l'apparition de tout le droit public – le berger ne s'approprie désormais que l'excédent du paysan. En d'autres termes, il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu'à la prochaine récolte.

Le berger nomade, dans la première étape, est comme l'ours, qui, pour voler la ruche, la détruit. Dans la deuxième étape, il est comme l'apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu'à l'hiver.

Grand est le progrès entre la première étape et la deuxième. Considérable est le pas en avant, à la fois économiquement et politiquement. Au début, comme nous l'avons vu, le butin accaparé par la tribu de bergers a fait l'objet d'une spoliation pure et simple. Peu importait les conséquences, les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l'instant.

Désormais, l'acquisition devient rentable, parce que toute l'économie est basée sur le judicieux entretien domestique, ou, en d'autres termes, sur la retenue face à la jouissance de l'instant en raison des besoins de l'avenir. Le berger a appris à « capitaliser ».

C'est un immense pas en avant politique lorsqu'un être humain tout à fait étranger, de proie qu'il était jusqu'alors, ne valant pas plus cher que les animaux sauvages, obtient une valeur et est reconnu comme une source de richesse. Bien que ce soit aussi le début de toute servitude, de la domination et de l'exploitation, ce mouvement est en même temps la genèse d'une forme supérieure de société, qui se développe au-delà des seuls liens du sang fondés sur la structure familiale traditionnelle.

Nous avons vu comment, entre les voleurs et les volés, les premiers liens d'une relation juridique ont été noués entre ceux qui avaient jusqu'alors été exclusivement « des ennemis mortels. » Le paysan obtient donc un semblant de droit au strict nécessaire de la vie, de sorte qu'il en vient à être considéré comme répréhensible de tuer un homme sans résistance ou de le dépouiller de tout.

Et plus encore, des liens toujours plus délicats et plus doux sont peu à peu tissés, avec du fil encore très mince, mais qui, toutefois, crée des relations plus humaine que l'entente habituelle sur le partage du butin. Depuis que les nomades ne rencontrent plus seulement les paysans au combat, ils accèdent à leur légitime demande de respect. « L'impératif catégorique » de l'équité, « fais aux autres comme tu voudrais qu'ils te fassent », avait jusqu'alors régi exclusivement les relations des bergers nomades avec leur propre tribu ou avec la nature. Désormais, pour la première fois, cet impératif catégorique commence à balbutier en faveur de ceux qui sont étrangers à la relation de sang. En cela, nous trouvons les germes de ce magnifique processus de fusion externe qui, à partir de petites hordes, a formé les nations et les unions de pays – et qui, plus tard, donnera vie au concept de « l'humanité ». On y trouve aussi le germe de l'unification des tribus internes séparées, à la faveur de laquelle, à la place de la haine de « barbares », viendra l'amour œcuménique de l'humanité, porté par le christianisme et le bouddhisme.

Le moment où le premier conquérant a épargné sa victime en vue de l'exploiter de façon permanente dans le travail productif, a été d'une importance historique incomparable. Il a donné naissance à la nation et à l'État, au droit et à l'économie supérieure, avec tous les développements et toutes les ramifications qui se sont développées et qui continueront à croître hors d'eux. Les racines de toute l'humanité plongent dans le sol sombre de l'amour et de l'art animal, au moins autant que dans l'Etat, la justice, et l'économie.

Une tendance supplémentaire noue encore plus étroitement ces relations psychiques. Pour revenir à la comparaison du berger et de l'ours, il y a dans le désert, à côté de l'ours qui veille sur les abeilles, d'autres ours qui convoitent le miel. Mais notre tribu de bergers bloque leur chemin, et protège ses ruches par la force des armes. Les paysans sont habitués, quand le danger menace, à faire appel à des nomades, qu'ils ne considèrent plus comme des voleurs et des assassins, mais comme des protecteurs et des sauveurs. Imaginez la joie des paysans lorsque la bande de vengeurs, de retour, ramène au village les femmes et les enfants kidnappés, avec la tête de l'ennemi ou son scalp. Ces liens ne sont plus désormais des fils ténus, mais de solides nœuds.

Voici l'une des principales forces de cette « intégration », selon laquelle, plus tard, ceux qui initialement ne sont pas du même sang, et assez souvent originaires de différents groupes parlant des langues différentes, seront en fin de compte soudés ensemble en un seul peuple, avec un discours, une coutume, et un sentiment de nationalité. Cette unité se développe peu à peu de la souffrance commune et de la nécessité, de la victoire partagée et de la défaite, de la joie et de la tristesse commune. Un domaine nouveau et vaste est ouvert lorsque maître et esclave servent les mêmes intérêts ; survient donc un courant de sympathie, un sentiment du service commun. Les deux parties s'appréhendent, et peu à peu reconnaissent mutuellement leur commune humanité. Peu à peu, des points de similitude sont détectés, à la place des différences bâtimentaires et vestimentaires, de langue et de religion, qui avaient jusqu'alors provoqué uniquement l'antipathie et la haine. Peu à peu, ils apprennent à se comprendre, d'abord par un langage commun, et ensuite grâce à l'habitude du quotidien. Le filet de l'interdépendance psychique devient plus fort.

Dans cette deuxième étape de la formation des Etats, le travail de la terre, pour l'essentiel, a été tracé. Aucune autre étape ne peut être comparée en importance à la transition par laquelle l'ours devient un apiculteur. Pour cette raison, de courtes références doivent suffire.

La troisième étape arrive au moment où le « surplus » obtenu par le travail de la paysannerie est apporté régulièrement aux tentes des bergers nomades sous la forme d'un « tribut », un règlement qui permet aux deux parties d'évidents et considérables avantages. Par ce moyen, la paysannerie est soulagée entièrement des petits désagréments liés à l'ancienne méthode de collecte des impôts, telles que quelques hommes battus, des femmes violées, ou des fermes incendiées. Les bergers nomades, pour leur part, n'ont plus besoin d'appliquer à cette « entreprise » aucune « dépense » ou travail, pour employer une expression mercantile, et ils consacrent leur temps et l'énergie ainsi libérée à une « extension de travaux », autrement dit, à assujettir d'autres paysans.

Cette forme de tribut se trouve dans de nombreux cas bien connus de l'histoire : les Huns, les Magyars, les Tatars, les Turcs, ont tiré leurs revenus les plus importants de leurs tributs européens. Parfois, le caractère du tribut versé par les sujets à leurs maîtres est plus ou moins flou, et l'acte prend l'apparence d'un paiement pour la protection, voire d'une subvention. L'histoire est bien connue selon laquelle Attila a été dépeint par le faible empereur de Constantinople comme un prince vassal, tandis que le tribut qu'il versait au Hun était en réalité une taxe.

La quatrième étape, une fois de plus, est d'une très grande importance, car elle ajoute un facteur décisif dans le développement de l'Etat, tel que nous sommes habitués à le voir de nos jours, à savoir, l'union sur une bande de terre de deux groupes ethniques. (Il est bien connu qu'il n'existe aucune définition juridique d'un État qui ne puisse être envisagée sans la notion de territoire de l'Etat.) A partir de maintenant, la relation des deux groupes, qui était à l'origine internationale, devient progressivement de plus en plus intranationale.

Cette union territoriale peut être provoquée par des influences étrangères. Il se peut que de plus fortes hordes aient subjugué les tribus de bergers situées les plus en avant, ou que l'augmentation de la population pastorale ait atteint la limite fixée par la capacité nutritive des steppes ou des prairies, il se peut aussi qu'une grande peste du bétail ait contraint des bergers à substituer à l'étendue illimitée des Prairies le goulet de quelque vallée de la rivière. En général, cependant, des causes internes suffirent à ce que les bergers restassent dans le voisinage de leurs paysans.

Le devoir de protéger leurs tributaires contre d'autres « ours » les obligèrent à conserver un prélèvement de jeunes guerriers sur leurs sujets, et ce fut en même temps une excellente mesure de défense car elle empêcha les paysans de céder à un désir de rompre leurs liens, ou de laisser certains autres bergers nomades devenir leur suzerains. Cet évènement-ci fut loin d'être rare, car, si la tradition est correcte, il a été le moyen par lequel les fils de Riourik[54] vinrent en Russie. Pour le moment, la juxtaposition locale ne signifiait pas une communauté nationale dans son sens le plus étroit, c'est-à-dire une organisation unifiée.

Parfois les bergers se préoccupèrent de sujets fort peu belliqueux, ils exercèrent leur vie nomade, errant paisiblement ici ou là et vivant de l'élevage de leur bétail, comme chez les Périèques[55] et les Hilotes[56]. Ce fut aussi le cas des métis Wahuma, « les plus beaux hommes de monde » (Kandt), en Afrique centrale, ou du clan touareg des Hadanara de l'Asgar, « qui ont pris leur place parmi les Imrads[57] et sont devenus des pillards errants. Ces Imrads constituèrent la classe servante des Asgars, qui vivaient à leur dépens, bien que ces Imrads auraient pu mettre sur le champ de bataille dix fois plus de guerriers ; la situation fut analogue à celle de Spartiates vis-à-vis de leurs Hilotes ».

La même chose peut être dite des Teda[58] parmi leurs voisins Borkous[59] :

« Tout comme la terre est divisée en une région semi-désertique abritant les nomades, et une autre composée de jardins de dattiers, la population est divisée elle aussi entre les nomades d'une part, et la population sédentaire de l'autre. Même si elles sont à peu près de nombre égal, dix à douze mille personnes en tout, il va sans dire que les derniers sont soumis aux premiers. »

Et la même chose s'appliquait à l'ensemble du groupe de bergers nomades connu sous le nom des Masi Galla et des Bahima[60].

Même si les différences dans les possessions sont considérables, ces tribus ont peu d'esclaves, en tant que classe servile. Celle-ci est constituée de peuples d'une caste inférieure, qui vivent séparés d'eux. Le pastoralisme est le fondement de la famille, de l'Etat, et même du principe de l'évolution politique. Dans ce vaste territoire, entre Scehoa et les frontières méridionales, d'une part, et le Zanzibar d'autre part, il n'y a aucun pouvoir politique fort, en dépit d'une forte dynamique sociale.

Dans le cas où le pays n'était pas adapté à l'élevage du bétail sur une grande échelle – comme ce fut le cas partout en Europe occidentale – et où une population moins pacifique pouvait faire des tentatives d'insurrection, la caste des seigneurs devint plus ou moins installée définitivement, en prenant possession ou bien de lieux abrupts ou bien de points stratégiquement importants pour leur camp, par exemple des châteaux ou des villes. A partir de ces centres, ils contrôlèrent leurs « sujets », principalement dans le but de recueillir leur tribut, ne prêtant aucune attention à eux par ailleurs. Ils les laissèrent gérer seuls leurs affaires, exercer leur culte religieux, régler leurs différends, et ajuster leurs méthodes de développement interne. Ils n'intervinrent ni pour contester leur constitution autochtone, ni pour répudier leurs responsables locaux.

Si Frants Buhl le relate correctement, ce fut le début de la domination des Israélites en Canaan[61]. L'Abyssinie, cette grande force militaire, a pu sembler, à première vue, être un État pleinement développé. Mais elle ne semble pas, en réalité, avoir progressé au-delà de la quatrième étape.

A tout le moins, comme le précise Ratzel, « le principal souci des Abyssins porte sur le tribut, pour lequel ils suivent la méthode des monarques orientaux des temps anciens et modernes, qui n’interfèrent pas avec la gestion interne et l'administration de la justice de leurs peuples soumis. »

Le meilleur exemple de la quatrième étape se retrouve dans la situation de l'ancien Mexique avant la conquête espagnole : « la confédération sous la direction des Mexicains avait des idées progressistes sur la conquête. Seules les tribus qui offraient de la résistance furent éliminées. Dans les autres cas, les vaincus ont été simplement pillé, puis tenus de payer un tribut. La tribu vaincue se régissait comme auparavant, avec ses propres fonctionnaires. Ce fut différent au Pérou, où la formation d'un empire compact suivit la première attaque. Au Mexique, l'intimidation et l'exploitation ont été les seuls buts de la conquête. Et il se peut que le soi-disant Empire du Mexique à l'époque de la conquête n'ait été qu'un groupe de tribus indiennes intimidées et soumises, dont la fédération a été empêchée par la crainte de pillages lancés depuis certaines forteresses inexpugnables situées en leur sein. »

On notera que l'on ne peut pas parler d'Etat au sens propre. Ratzel montre cela dans la note suivante : « il est certain que les différentes peuplades soumises par les guerriers de Montezuma étaient séparés les unes des autres par des étendues de territoires non encore conquis. Une situation très semblable s'appliquait à la domination des Hova à Madagascar. Ceci ne signifie pas que la dispersion de quelques garnisons, ou plus encore, que la présence de colonies militaires sur le terrain, est une marque de domination absolue, puisque ces colonies avaient beaucoup de peine à maintenir une bande de terre de quelques kilomètres dans la soumission. »

La logique des évènements fit rapidement passer de la quatrième à la cinquième étape, et modela presque entièrement l'Etat complet. Les querelles survinrent entre tribus ou villages voisins que les seigneurs ne permirent plus d'être convoités, car sinon la servilité des paysans aurait pu être compromise. Les seigneurs s'arrogèrent le droit d'arbitrage, et en cas de besoin, celui de faire respecter leur jugement. En fin de compte, au sein de chaque « tribunal » du roi du village ou du chef de tribu, on trouva un fonctionnaire qui le suppléait dans l'exercice du pouvoir, tandis que les chefs furent autorisés à conserver l'apparence du pouvoir. L'Etat des Incas donne, d'une manière primitive, un exemple typique de cet agencement.

On trouvait des Incas unis à Cuzco, où ils avaient leurs terres patrimoniales et des habitations. Toutefois un représentant des Incas, le Tucricuc, résidait dans chaque secteur à la cour du chef indigène. Il « avait un contrôle sur toutes les affaires de sa circonscription ; il soulevait les troupes, dirigeait la collecte du tribut, organisait le travail sur les routes et les ponts, surveillait l'administration de la justice, et en bref supervisait tout dans son secteur. »

Les mêmes institutions qui furent élaborées par les chasseurs américains et les pasteurs sémites se trouvèrent aussi chez les éleveurs africains. En Ashanti, le système du Tucricuc a été développé d'une manière typique, et à Dualla fut mis en place pour les sujets vivants dans des villages isolés « une institution fondée sur la conquête à mi-chemin entre un système féodal et l'esclavage. »

L'auteur rapporte même que les Lozis[62] eurent une constitution qui correspondait à la première étape de l'organisation de la féodalité médiévale : « leurs villages sont (...) comme un filet entouré d'un cercle de hameaux où vivent leurs serfs. Ceux-ci labourent les champs de leurs seigneurs dans le voisinage immédiat, cultivent des céréales, ou élèvent le troupeau de bovins. »

La seule chose qui ne fut pas typique ici consistait en ce que les seigneurs ne vivaient pas dans des châteaux ou des forts isolés, mais s'étaient installés dans les villages, parmi leurs sujets.

Il n'y eut qu'un tout petit pas des Incas aux Doriens de Lacédémone, de Messénie, ou de Crète, et pas une plus grande distance ne séparait le Foulbé, Dualla, le Lozi, des Etats à l'organisation féodale relativement rigide des empires négro-africains de l'Ouganda, de l'Ounyoro, etc., et les empires féodaux de l'Europe de l'Est et de l'Ouest, et d'Asie.

Dans tous ces lieux, les mêmes résultats furent imposés par la force par les mêmes causes socio-psychologiques. La nécessité de maintenir l'ordre parmi les sujets, et en même temps de les maintenir à leur pleine capacité de travail, conduisit progressivement de la cinquième à la sixième étape, en laquelle l'Etat, par l'acquisition d'une force intranationale pleine et entière et par l'évolution du concept de « Nationalité », se développa très rapidement.

Le besoin devint de plus en plus fréquent d'intervenir, de dissiper les problèmes, de punir ou de contraindre à l'obéissance, et ainsi se développa l'habitude de la règle de droit et des usages du pouvoir étatique. Les deux groupes, séparés initialement, et ensuite unis sur un territoire, se bornèrent tout d'abord à vivre côte à côte, puis se mélangèrent ensuite à la manière du procédé « mécanique » employé en chimie, jusqu'à ce qu'ils devinrent progressivement une « combinaison chimique ». Ils se mêlèrent, s'unirent, fusionnèrent, tant dans les us et coutumes, que dans leurs expressions et leurs cultes.

Bientôt, des liens de parenté unirent les castes supérieures et les couches inférieures. Dans presque tous les cas, les maîtres choisirent les plus belles des vierges des races assujetties pour en faire leurs concubines. Une race de bâtards se développa ainsi, qui parfois devint la nouvelle classe dirigeante, et qui parfois fut rejetée, puis, à cause du sang des maîtres qui coulait dans leurs veines, constitua tôt ou tard les dirigeants de la race assujettie par leur naissance. En forme comme en contenu, l'État primitif fut achevé.

Notes

  1. ^ Achelis, Die Ekstase in ihrer kulturellen Bedeutung, t. I des Kulturprobleme der Gegenwart, Berlin, 1902. L’extase est une hallucination ou une folie, qui peut être individuelle mais aussi – et surtout – collective. Dans ce dernier cas, la charge émotive de l’extase est bien plus importante et durable. Erwin Rhode trouve les fondements de la tragédie grecque dans l’extase orgiastique, et Marcel Mauss y trouve l’origine mystique des religions (cf. Œuvres, II, p. 391-5)
  2. ^ Grosse, Formen der Familie, Les formes de la famille et de l’activité économique, Freiburg et Leipzig, 1896, p. 39.
  3. ^ Le terme botocudos était le nom générique donné, au XIXe siècle, par les Portugais à divers groupes d'Amérindiens n'appartenant pas au groupe tupi, comme les kaingangs ou xoklengs dans l'État de Santa Catarina ou les aymorés de l'État de Bahia. Les Botocudos portent souvent le labret, disque de bois inséré dans la lèvre inférieure. Deux autres disques sont insérés dans le lobe des oreilles.
  4. ^ Les Vedda ou Wanniyala-Aetto sont un peuple indigène du Sri Lanka, ethniquement et linguistiquement relié aux Singhalais. La culture de ces chasseurs-cueilleurs est en voie de disparition à cause de leur assimilation culturelle et de la destruction de leur milieu naturel. Leur population est estimée de quelques centaines à quelques milliers d'individus. Ils pratiquent une religion mêlant l'animisme et le bouddhisme.
  5. ^ Les Mincopies sont les aborigènes des iles indiennes d’Andaman-et-Nicobar, situées dans le Golfe du Bengale.
  6. ^ Ratzel, Voelkerkunde, 2° éd. Leipzig et Vienne, 1894-1895, II, p. 372. Friedrich Ratzel, né le 30 août 1844 à Karlsruhe - décédé le 9 août 1904 à Ammerland, était un pharmacien, zoologiste puis géographe allemand. Ratzel, dans son œuvre majeure publiée de 1882 à 1891, Anthropogéographie, lie la terre et l’homme dans une vision systématique qui a totalement renouvelé la science géographique. Pour Ratzel, l'objectif unique de celle-ci consiste à mettre en lumière la diversité des sociétés humaines pour lui faire correspondre une diversité égale de milieux naturels. Dans cette optique, l'emploi du mot géographie, de l'adjectif géographique, s'applique aux caractéristiques physiques. De ce point de vue, les facteurs géographiques sont donc exclusivement les conditions naturelles mais Ratzel, qui éprouve la nécessité de créer un nouveau terme pour qualifier sa spécialité – il parle d'anthropogéographie – dépasse l'ancienne acception du concept dans ses travaux. Ainsi, pour Ratzel, la connaissance des immigrants puritains de la Nouvelle-Angleterre est plus importante pour comprendre cette région que le relief de celle-ci. Ratzel est aussi, au-delà, un des pionniers les plus importants de la géopolitique. Très influencé par Charles Darwin et sa théorie de l’évolution, il utilise ces concepts à une échelle plus générale, celle des États, en les comparant à des organismes biologiques qui connaissent croissance ou déclin sur une échelle temporelle. Selon ses propres mots, « L'État subit les mêmes influences que toute vie. Les bases de l'extension des hommes sur la terre déterminent l'extension de leurs États. [...] Les frontières ne sont pas à concevoir autrement que comme l'expression d'un mouvement organique et inorganique. » L’expansion des peuples doit leur permettre de récupérer les espaces de voisins moins vigoureux, vision qui légitime, certes, l'impérialisme allemand, mais de fait toutes les annexions territoriales connues par l’Europe centrale au long du XIXe siècle. La pensée de Ratzel, très ample et complexe, résiste à la simplification. Si ses idées ont été reprises plus tard par le géographe nationaliste Karl Haushofer, celles-ci constituant le terreau de la notion d’ « espace vital » qui fleurit dans Mein Kampf, elles ne sauraient être réduites à cet aspect. Sa position sur la question coloniale démontre cette difficulté. Fondé en 1871, le Reich allemand arrive tardivement sur cette scène. Ratzel défend l’idée qu'il puisse s'implanter en Afrique pour former une Mittelafrika plutôt qu'une Grossdeutschland, stratégie reprise dès 1914 par l’État-major allemand contre les colonies alliées. Elle est toutefois inverse de celle mise en œuvre par les nazis après 1933, ceux-ci défendant l'idée d'une expansion en Europe au détriment des Slaves et des Latins. Pour autant, la volonté colonialiste de Ratzel, qu'il faut replacer dans les opinions de l'époque, repose sur des concepts plus incertains. Dans sa théorie, les peuples primitifs (Naturvölker) de l'Afrique, Océanie etc. s'opposent par leurs traits aux peuples évolués (Kulturvölker) de l'Ancien et Nouveau Monde, lesquels ont tout naturellement, à ce titre, le droit d’occuper les territoires des premiers.
  7. ^ Cunow, Die soziale Verfassung des lnkareiches, Stuttgart, 1896, p. 51.
  8. ^ Ce contraste psychologique qui a été souvent expressément affirmé, n'est pourtant pas sans souffrir d'exception. Grosse écrit (Formes de la famille, p. 137): « Quelques histoires de la civilisation présentent les laboureurs comme des peuplades pacifiques par opposition aux nomades belliqueux. Il est certain que l'on ne peut soutenir de leur genre d'occupation ce que l'on prétend de l'élevage, que sa nature prépare et dispose à la guerre. Pourtant c'est justement dans le cadre de ces occupations paisibles que nous trouvons plusieurs des peuplades les plus belliqueuses et les plus cruelles qui aient jamais existé. Les sauvages cannibales de l'Archipel Bismarck, les féroces Fidjiens, les bouchers humains du Dahomey et des Aschantis se livrent tous à la paisible culture des fruits de la terre. En admettant que tous les agriculteurs ne soient pas aussi redoutables, la douceur proverbiale de la plupart ne nous en semble pas moins plutôt problématique. »
  9. ^ Siedlung und Agrarursen der Westgermanen, etc. Berlin, 1895, l, p. 273. August Meitzen (1822 – 1910) était un géographe allemande, célèbre pour avoir fondé la géographie du peuplement rural. Meitzen a été le commissaire prussien spécial pour le remembrement des terres, soucieux de redessiner les limites de propriété de manière à réduire la fragmentation des exploitations.
  10. ^ I, ch. 1, p. 138.
  11. ^ Ratzel, 1, ch. l, p. 702.
  12. ^ Acte par lequel un homme libre pouvait se « recommander » à un plus puissant que lui, se placer dans sa dépendance pour en obtenir protection et, parfois, nourriture. Ce fut, pendant le haut Moyen Âge (VIe-IXe s.), l'origine de la féodalité.
  13. ^ Les Hottentots sont un peuple de Namibie nomade.
  14. ^ Id., 1, ch. II, p. 555.
  15. ^ Id., 1, ch. II, p. 555.
  16. ^ Par exemple, d'après Ratzel (1, ch. II, p. 214), « chez les Ovambos où ils semblent se trouver dans une condition de semi-esclavage » ; et aussi, d’après Laveleye, dans l'Irlande primitive (Fuidhirs). Les Ovambos (ou Aawambo ou Ambo) sont un groupe ethnique bantou de Namibie et d'Angola.
  17. ^ Les Tougouses sont un groupe de peuples de Sibérie (région du Toungouska) : Evenks, Lamoutes, etc. Parfois le mot désigne uniquement les Evenks. Cette appellation est aujourd'hui vieillie.
  18. ^ Les Tchouktches (en russe : чукчи, tchouktchi, au pluriel et чукча, tchouktcha, au singulier) sont un peuple paléo-sibérien habitant le nord de l'Extrême-Orient russe sur les rives de l'océan Arctique et de la mer de Béring.
  19. ^ Les Samoyèdes (autre transcription : Samoïèdes) sont un ensemble de plusieurs peuples semi-nomades de Sibérie (Russie), qui vivent encore partiellement en autarcie, de chasse, de pêche, et d'élevage de rennes.
  20. ^ Ratzel, I, ch . I, p. 649.
  21. ^ Les Héréros sont un peuple africain du groupe linguistique bantou parlant le héréro, constitué actuellement d'environ 320 000 personnes. La plupart d'entre eux vivent en Namibie, quelques groupes au Botswana et d'autres en Angola, où ils occupent des emplois peu qualifiés d'ouvriers agricoles pour les ruraux, ou de domestiques ou vendeurs de rues pour les citadins. En 1904, les Héréros se sont soulevés contre la colonisation allemande de leur territoire (le Sud-Ouest Africain). Ils ont été alors victimes d'une répression féroce dirigée par le général Lothar von Trotha, auteur d'un ordre d'extermination à leur encontre. Ainsi, entre 1904 et 1911, la population héréro du Sud-Ouest Africain est passée de 80 000 à 15 000 individus.
  22. ^ Id. 1, ch. II, p. 99.
  23. ^ Les Scythes (en grec ancien Σκὐθαι, Skúthai) sont un ensemble de peuples nomades, d'origine indo-européenne, ayant vécu entre le VIIe siècle et le IIIe siècle av. J.-C. dans les steppes eurasiennes. C'est une très vaste zone allant de l'Ukraine à l'Altaï, en passant par le Kazakhstan. Les Perses désignaient ces mêmes peuples par le nom de Saka, francisé en Saces. Les sources assyriennes mentionnent les Saces dès 640 avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire au tout début de l'Antiquité dite classique.
  24. ^ Lippert, Kulturgeschichte der Menshheit, Stuttgart, 1886, II, p. 302.
  25. ^ Cette assertion de Lippert n'est pas tout à fait juste. Les chasseurs et pêcheurs du Nord-Ouest de l'Amérique ayant une organisation d’existence sédentaire possèdent les deux : aristocratie et esclavage.
  26. ^ Lippert, 1, ch. II, p. 522.
  27. ^ Roemische Geschichte, 6e éd. Berlin, 1871, I, p. 17.
  28. ^ Les Maasaï, Massaï ou encore Masaï (« ceux qui parlent Maa ») constituent une population d’éleveurs et de guerriers semi-nomades d'Afrique de l'Est, vivant principalement dans le centre et le sud-ouest du Kenya et le nord de la Tanzanie. Les Masaï appartiennent au groupe des sociétés nilotiques et ont émigré depuis le sud du Soudan vers le XVe siècle, accompagnés de leur bétail domestique. Le fait qu’il occupe de nombreux parcs animaliers d’Afrique de l’Est a probablement contribué à faire du peuple masaï l’un des plus connus du grand public. Les Masaï maintiennent leurs traditions culturelles tout en prenant part aux forces économiques, sociales, et politiques contemporaines, dans la région et au-delà.
  29. ^ Les Hamites, Hamitiques ou Chamitiques sont, selon la Table des peuples de l'Ancien Testament, les descendants de Ham(ou Cham) fils de Noé. Ils constituent donc une lignée parallèle aux Sémites(descendants de Sem) et aux Japhétiques (descendants de Japhet).
  30. ^ Les Fellata sont le nom que les Arabes du Tchad et tous les tchadiens donnent aux Peuls. Les villages fellata se rencontrent dans la partie sud de la zone sahélienne et toujours à l’ouest du méridien d’Ati.
  31. ^ Ratzel, 1, ch. II, p. 518.
  32. ^ Id. 1, ch. II, p. 425. Les Hovas, dans sa signification la plus courante à Madagascar même, sont traditionnellement la plus importante subdivision du peuple merina, correspondant aux gens du commun. Dans ce sens, ils pouvaient être opposés aux andriana d'une part et aux mainty enindreny de l'autre. Dans bien des cas cependant, ils ne correspondaient pas forcément à « roturiers » car le statut particulier des clans hova pouvait varier considérablement. Certains bénéficiaient en effet de privilèges importants analogues à ceux de la plus haute noblesse.
  33. ^ Les Zoulous sont un peuple d'Afrique Australe en partie sédentarisé qui se trouve principalement en Afrique du Sud. Le peuple zoulou (son nom vient de l’expression ama zoulou le peuple du ciel) fut unifié par le roi Chaka, qui fit de son clan de 1 500 personnes une nation redoutable par la conquête et l'assimilation. L'unification zouloue est en partie responsable du mfecane, la vague chaotique d'émigration de clans au-delà des rivières Tugela et Pongola, nouvelles limites du KwaZulu.
  34. ^ « Berceau de l’humanité »
  35. ^ Id. 1, ch. II, p. 515.
  36. ^ Id. 1, ch. II, p. 390-391.
  37. ^ Les Turkmènes situés au-delà de la mer Caspienne, du point de vue occidental.
  38. ^ Id. 1, ch. II, p. 390-391.
  39. ^ Les Hippomolgues sont les anciens Scytes, ainsi nommés parce qu’ils tiraient le lait des juments pour s’en nourrir.
  40. ^ Lippert, 1, I, p. 471.
  41. ^ Kulischer, Zur Entwicklungs-Geschichte des Kapitalzins ; Jahrb. Für National-Oekonomie und Statistik, t. III, 1. 18, Jena, 1899, par 318 (« pillards et, par suite de la pauvreté de leur patrie, avides de la terre d'autrui », dit Strabon).
  42. ^ Les Tlingits sont une nation autochtone d'Amérique du Nord. Ils occupent l'Alaska Panhandle, un territoire qui comprend la zone côtière du sud-est de l'Alaska et les îles qui lui font face.
  43. ^ Ratzel, 1, ch. I, p. 123.
  44. ^ Id., 1, ch. I, p. 591.
  45. ^ Les Rajputs - fils de prince, de râja (prince) et putra (fils) - forment la majorité des habitants du Rajasthan, autrefois le Râjputâna, et une partie de celle du Goujerat.
  46. ^ Id., 1, ch. II, p. 370.
  47. ^ Le Khorassan (خراسان en farsi, également orthographié Khorasan, Chorasan ou Khurasan) est une région située dans le nord-est de l'Iran. Le nom vient du persan et signifie « d'où vient le soleil ». Il a été donné à la partie orientale de l'empire sassanide.
  48. ^ Khiva (Xiva en ouzbek) est une ville d'Ouzbékistan, située au nord-ouest de ce pays.
  49. ^ Boukhara (en ouzbek : Бухoрo, Buxoro ; en russe : Бухара ; en turc : Buhara ; en persan : بُخارا) est une ville d'Ouzbékistan, située au centre-sud du pays.
  50. ^ Les Dounganes ou Doumganes (en sinogrammes traditionnels 東干族; en pinyin Dōnggānzú ; russe : Дунгане) sont un peuple situé en territoire de l'ancienne Union soviétique, d'origine et de langue chinoise ou turque, et de religion musulmane, originaires de l'ouest de la Chine (région autonome duXinjiang).
  51. ^ Le mot Sémite provient du nom propre Sem(en hébreu שֵׁם,šem) désignant un des fils de Noé : les Sémites sont l'ensemble des peuples utilisant ou ayant utilisé les langues sémitiques.
  52. ^ Le terme cafre ou caffre désigne les Noirs de la Cafrerie (partie de l’Afrique australe), appelés en Afrique du Sud : Kaffer (Kaffir, Keffir). Kaffer est en afrikaans assimilable au mot nigger aux Etats-Unis ou « nègre » dans la France coloniale.
  53. ^ Les Hyksôs (en démotique heka khasewet, littéralement « chefs des pays étrangers », en grec ancien : Ὑκσως) formaient autrefois un groupe pluriethnique vivant dans l'Asie de l'ouest, et qui arriva à l'est du delta du Nil au cours de la seconde période intermédiaire.
  54. ^ Premier prince de Novgorod et fondateur de la dynastie Riourikide qui régnera sur la Rus' de Kiev jusqu'en 1240.
  55. ^ Habitant d'une cité grecque, qui ne jouissait pas des droits de citoyenneté, sans pour autant être esclave ou dépendant personnel. (Les plus connus étaient ceux de Laconie, soumis à Sparte).
  56. ^ Esclave public à Sparte.
  57. ^ C'est-à-dire les vassaux.
  58. ^ Les Teda ou Toubous sont des peuples vivant au Sahara Oriental, nord du Tchad, sud de la Libye, nord-est du Niger, sud-ouest de l'Égypte.
  59. ^ Le Borkou donne son nom aujourd'hui à une des régions du Tchad.
  60. ^ Tribus nomades bantoues.
  61. ^ Terme utilisé dans le récit biblique pour décrire la partie du Proche-Orient située entre la Méditerranée et le Jourdain (cette région correspond plus ou moins aujourd'hui aux territoires de la Palestine, de l'ouest de la Jordanie, du sud de la Syrie et du Liban), avant sa conquête par Josué et les Tribus d'Israël sorties d'Égypte. Le terme provient du nom de Canaan, petit-fils de Noé.
  62. ^ Les Lozis sont un peuple d'Afrique australe, surtout présent en Zambie et au Botswana, ainsi qu'en Namibie, dans la région de Caprivi.

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