Georges Palante:Pessimisme et Individualisme - 5

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Georges Palante:Pessimisme et Individualisme - 5


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5 - Le Pessimisme misanthropique

Le pessimisme que nous voulons étudier maintenant est celui que nous avons appelé pessimisme misanthropique. Ce pessimisme ne procède plus d'une sensibilité exaspérée et souffrante, mais d'une intelligence lucide exerçant sa clairvoyance critique sur les vilains côtés de notre espèce. Le pessimisme misanthropique apparaît dans ses grandes lignes comme une théorie de l'universelle fraude et de l'universelle imbécillité ; de l'universelle platitude et de l'universelle turpitude ; comme la peinture impitoyable d'un monde peuplé de crétins et d'aigrefins, de jocrisses et de ganaches.

Le caractère de ce pessimisme semble être une froideur intellectuelle, une impassibilité voulue, une absence de sentimentalisme qui le distinguent du pessimisme romantique, toujours enclin au désespoir ou à la révolte. Le désespoir muet de Vigny est plus pathétique qu'un cri de douleur. On trouve chez Stirner des accents de révolte frénétique; chez Schopenhauer, un sentiment tragique des douleurs du monde et un appel désespéré au néant. - Le pessimiste misanthrope, lui, ne profère aucune plainte; il ne prend pas au tragique la condition des hommes; il ne s'insurge pas contre le Destin. Il observe curieusement ses contemporains, analyse impitoyablement leurs sentiments et leurs pensées et s'amuse de leur présomption, de leur vanité, de leur hypocrisie ou de leur canaillerie inconsciente, de leur débilité intellectuelle et morale.

Ce n'est plus la Douleur humaine; ce n'est plus le Mal de vivre qui forme le thème propre de ce pessimisme. mais bien la vilenie humaine et la sottise humaine. Un des leitmotivs préférés de ce pessimisme pourrait être le vers connu :

Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.

La sottise que vise particulièrement ce pessimisme est cette sottise présomptueuse et prétentieuse qu'on pourrait appeler sottise dogmatique, cette sottise solennelle et despotique qui s'étale dans les dogmes et les rites sociaux, dans l'opinion et dans les mœurs, qui se divinise elle-même et qui affecte d'un exposant d'éternité cent préjugés mesquins et ridicules. - Tandis que le pessimisme romantique procède de la faculté de souffrir et de maudire, le pessimisme misanthropique procède de la faculté de comprendre et de mépriser. C'est un pessimisme d'intellectuel, d'observateur ironique et dédaigneux. Il préfère au mode mineur et tragique le ton du persiflage. - Un Swift symbolisant la vanité des querelles humaines dans la croisade des Gros-Boutiens et des Petits-Boutiens; un Voltaire raillant la sottise métaphysique de Pangloss et la naïveté béate de Candide; un Benjamin Constant consignant dans le Cahier rouge et dans le Journal intime ses remarques épigrammatiques sur l'humanité et la société, un Stendhal dont le Journal et la Vie de Henri Brulard contiennent tant d'observations misanthropiques sur les siens, sur ses relations, ses chefs, son entourage; un Mérimée (1), ami et émule de Stendhal dans l'observation ironique de la nature humaine; un Flaubert s'acharnant sur l'imbécillité de ses fantoches, de Frédéric Moreau, de Bouvard et de Pécuchet; un Taine dans Thomas Graindorge, un Challemel-Lacour dans ses Réflexions d'un Pessimiste peuvent être pris pour types représentatifs de cette sagesse pessimiste hautaine, souriante et méprisante.

A vrai dire, ce pessimisme n'est pas étranger à quelques-uns des penseurs que nous avons rangés sous la rubrique du pessimisme romantique: car les différentes espèces de pessimisme ont des points de contact et de pénétration. - Un Schopenhauer, un Stirner, ont, eux aussi, exercé leur verve ironique sur la sottise, la présomption et la crédulité humaines. - Mais chez eux le pessimisme misanthropique ne se rencontre pas à l'état pur. Il reste subordonné au pessimisme de la souffrance, du désespoir ou de la révolte, au pathos sentimental qui est le trait caractéristique du pessimisme romantique. - Le pessimisme misanthropique pourrait peut-être s'appeler encore pessimisme réaliste: il procède en effet, chez plus d'un de ses représentants (Stendhal, Flaubert), de cet esprit d'observation exacte, minutieuse et impitoyable, de ce souci d'objectivité et d'impassibilité qui figurent parmi les traits caractéristiques de l'esthétique réaliste. Le pessimisme misanthropique confirme-t-il la thèse selon laquelle le pessimisme tend à engendrer l'individualisme ? Cela n'est pas sûr. - Parmi les penseurs que nous venons de citer, il en est plusieurs certainement qui n'ont ni conçu, ni pratiqué, ni recommandé l'attitude d'isolement volontaire et antisocial qu'est l'individualisme. Bien qu'ils ne se soient pas fait d'illusions sur les hommes, ils n'ont pas fui leur société; ils ne les ont pas tenus dans un éloignement dédaigneux; ils ont accepté de se mêler à eux, de vivre leur vie au milieu d'eux. - Voltaire est la sociabilité faite homme. Swift, âpre ambitieux, n'a rien du solitaire Obermann ni du solitaire Vigny. - Mais il en est plusieurs, parmi les pessimistes misanthropes que nous venons de citer, tout particulièrement un Flaubert et un Taine, qui ont pratiqué, théorétisé et recommandé l'isolement intellectuel, la retraite de la pensée en elle-même comme la seule attitude possible, en ce monde de médiocrité et de platitude, pour un homme ayant quelque raffinement de pensée et quelque noblesse d'âme.

Flaubert, hanté par le spectre de la Bêtise aux mille visages, la retrouve à tous les détours de la vie; il cherche un refuge contre elle dans la pure joie de l'art et de la contemplation. " J'ai compris une grande chose, dit-il, c'est que pour les gens de notre race, le bonheur est dans l'idée et pas ailleurs." - " D'où te vient ta faiblesse maintenant ? écrit-il à un ami; serait-ce parce que tu connais l'homme ? Qu'importe ? Ne peux-tu, par ta pensée, établir cette superbe ligne de défense intérieure qui vous sépare plus du voisin qu'un Océan (2) ? " A une correspondante qui se plaint d'inquiétude et de dégoût de toutes choses : " Il y a un sentiment, écrit-il, ou plutôt une habitude dont vous me semblez manquer, à savoir l'amour de la contemplation. Prenez la vie, les passions et vous-même comme un sujet à exercices intellectuels." Et encore: " Le scepticisme n'aura rien d'amer; car vous serez comme à la comédie de l'humanité et il vous semblera que l 'Histoire a passé sur le monde pour vous seule (3)."

Taine est conduit par sa vision misanthropique de l'humanité à une conception stoïque et ascétique de la vie, à regarder l'intelligence comme l'asile suprême où s'isoler, où se défendre de l'universelle méchanceté, de l'universelle bêtise et de l'universelle platitude (4). Une singulière analogie unit ici Taine à Flaubert. Taine demande à l'analyse scientifique ce que Flaubert demande à l'art et à la contemplation: un alibi intellectuel: un moyen d'évadement loin des réalités du milieu social.

Cette déduction est logique. Le pessimisme misanthropique suppose ou engendre l'isolement contemplatif. Pour mépriser intellectuellement les hommes, il faut se séparer d'eux, les voir à distance : il faut être sorti du troupeau, être parvenu à l'attitude de Descartes qui " vit au milieu des hommes comme au milieu des arbres d'une forêt ". Il y a là, qu'on le veuille ou non, un isolement théorique, une sorte de solipsisme intellectuel, une indifférence d'aristocrate et de dilettante qui " se détache de tout pour se promener partout (5) ".

Ajoutons que la clairvoyance de l'intellectuel misanthrope a, par elle seule, quelque chose d'antisocial. Prendre pour thème de son ironie la commune et moyenne bêtise humaine, c'est traiter sans respect une valeur sociale de premier ordre. La bêtise est l' étoffe des préjugés sans lesquels il n'y a pas le vie sociale possible; elle est le ciment de l'édifice social. " La bêtise, dit le Dr Trublet, est le premier bien dans une société policée (6)." - Les conventions sociales ne subsistent que grâce à une bêtise générale qui enveloppe, soutient, garantit, protège et consacre la bêtise des individus. C'est pourquoi l'intelligence critique, ironique et pessimiste est virtuellement un dissolvant social. Elle est irrévérencieuse pour ce qui est socialement respectable: la médiocrité et la bêtise. Elle s'attaque au respect et à la crédulité, éléments conservateurs des sociétés.

Notes

(1) M. Jean Bourdeau dit de Mérimée : " Mêlé à tous les mondes. il promène à travers cette foule bariolée un esprit sagace et détaché, une intuition lucide, et, comme tous ceux qui regardent de trop près, il en rapporte une assez mauvaise opinion de la nature humaine... Ce qui le frappe dans l'ensemble, c'est la bêtise et la méchanceté; une méchanceté qui va jusqu'à aimer le mal pour le mal, une bêtise qui toujours dépasse ses prévisions. " (Pragmatisme et modernisme, p. 14, F. Alcan.)

(2) Flaubert, Correspondance, 3. série (1854-1869).

(3) Loc. cit.

(4) Voir Taine, Correspondance, t. I, et Etienne Mayran, préface de M. Paul Bourget.

(5) Taine, Thomas Graindorge, préface.

(6) Anatole France, Histoire comique.

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