Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 13

De Librairal


Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 13


Anonyme


Chapitre XIII — Le calcul monétaire comme outil de l'action

Troisième partie — Le Calcul économique

Chapitre XIII — Le calcul monétaire comme outil de l'action

1 / Le calcul monétaire comme méthode de pensée

Le calcul monétaire est l'étoile directrice de l'action, en régime social de division du travail. C'est la boussole de l'homme qui s'embarque dans la production. Il calcule afin de distinguer les filières de production profitables de celles qui ne le sont pas, celles que les consommateurs souverains sont susceptibles d'approuver de celles qu'ils désapprouveront probablement. Chaque démarche élémentaire, dans les activités d'entreprise, est soumise à examen par voie de calcul économique. La préméditation de l'action envisagée devient calcul commercial anticipé des coûts prévus et des recettes attendues. La constatation rétrospective du résultat de l'activité passée devient comptabilisation des profits et pertes.

Le système du calcul économique en termes de monnaie est conditionné par certaines institutions sociales. Il ne peut s'effectuer que dans un cadre institutionnel de division du travail et de propriété privée des moyens de production, cadre dans lequel les biens et services de tous ordres sont achetés et vendus contre un moyen intermédiaire d'échange appelé monnaie.

Le calcul monétaire est la méthode de calcul employée par les gens qui agissent dans le cadre d'une société fondée sur la disposition privée des moyens de production. C'est un instrument pour les individus acteurs ; c'est une façon de compter adaptée au but de constater avec certitude les avoirs et le revenu privés, les profits et les pertes d'individus agissant pour leur propre compte au sein d'une société de libre entreprise 1. Tous ses résultats se rapportent aux activités des seuls individus. Lorsque les statisticiens totalisent ces résultats, ce qu'ils expriment est une somme des actions autonomes d'une pluralité d'individus se dirigeant eux-mêmes, et non l'effet de l'activité d'un corps collectif, d'un ensemble ou d'un tout. Le calcul monétaire est entièrement inapplicable et inutile, pour toute considération qui ne regarde pas les choses du point de vue des individus. Il comporte le calcul de projets individuels, non celui de valeurs « sociales » imaginaires et de bien-être « social ».

Le calcul économique est le véhicule principal de la planification et de l'action dans le cadre d'une société de libre entreprise dirigée et contrôlée par le marché et ses prix. Il s'est développé dans ce cadre et a été perfectionné par l'amélioration du mécanisme du marché et par l'élargissement du domaine des choses qui se négocient sur le marché contre de la monnaie. Ce fut le calcul économique qui a conféré au mesurage, aux nombres et aux opérations arithmétiques le rôle qu'ils jouent dans notre civilisation quantitative et calculatrice. Les mensurations de la physique et de la chimie n'ont de sens pour l'action pratique que parce qu'il y a le calcul économique. C'est le calcul économique qui a fait de l'arithmétique un outil dans la lutte pour vivre mieux. Il fournit une façon d'utiliser les succès des expériences de laboratoire pour écarter les gênes de la manière la plus efficace.

Le calcul monétaire atteint son degré de perfection dans la comptabilité du capital. Il établit les prix en monnaie des moyens disponibles et en confronte le total avec les changements produits par l'action et l'intervention d'autres facteurs. Cette confrontation montre quels changements sont intervenus dans l'état des affaires de l'opérateur, et l'amplitude de ces changements ; il rend lisibles avec certitude le succès et l'échec, le profit et la perte. Le système de libre entreprise a été affublé du nom de capitalisme pour le dénigrer et l'avilir. Cependant ce terme peut être considéré comme très pertinent. Il évoque le trait le plus typique du système, sa caractéristique saillante, à savoir le rôle que la notion de capital joue dans son pilotage.

Il y a des gens auxquels le calcul économique répugne. Ils ne désirent pas être tirés de leurs songes éveillés par la voix critique de la raison. La réalité les indispose, ils languissent d'un royaume où le possible n'aurait aucune borne. Ils sont dégoûtés par la médiocrité d'un ordre social dans lequel tout est sagement compté en francs et centimes. Leurs grognements leur semblent l'honorable comportement digne des amis de l'esprit, de la beauté et de la vertu, opposé à la mesquinerie sordide et à la bassesse d'esprit du monde de Babbitt. Pourtant, le culte de la beauté et de la vertu, la sagesse et la poursuite de la vérité ne sont pas entravés par la rationalité de l'esprit qui compte et calcule. Seule la rêverie romantique est gênée dans son exercice par un milieu de critique sans passion. Le calculateur à tête froide est le censeur sévère du visionnaire extatique.

Notre civilisation est inséparablement liée à nos méthodes de calcul économique. Elle périrait si nous allions renoncer à cet outil d'action intellectuel précieux entre tous. Goethe avait raison d'appeler la comptabilité en partie double « l'une des plus belles inventions de l'esprit humain » 2.

2 / Le calcul économique et la science de l'agir humain

L'évolution du calcul économique capitaliste a été la condition nécessaire pour l'établissement d'une science systématique et logiquement cohérente de l'agir humain. La praxéologie et l'économie ont une place définie dans l'évolution de l'histoire humaine et dans le cours de la recherche scientifique. Elles ne pouvaient apparaître que lorsque l'homme, dans son agir, eut réussi à créer des manières de réfléchir qui rendaient possible de calculer ses actions. La science de l'agir humain fut, au début, simplement une discipline s'occupant des actions qui pouvaient être appréciées par le calcul monétaire. Elle traitait exclusivement de ce que nous pouvons appeler la sphère de l'économie au sens étroit du terme, c'est-à-dire de ces activités qui, dans une société de marché, sont effectuées par l'intermédiaire de la monnaie. Les premiers pas sur la route de son élaboration furent de hasardeuses investigations concernant les monnaies en circulation, le prêt d'argent, et les prix des divers biens. Le savoir transmis par la Loi de Gresham, les premières formulations approximatives de la théorie quantitative de la monnaie telles celles de Bodin et Davanzati et la loi de Gregory King marquent la première lueur de connaissance de la régularité de phénomènes et de l'inévitable nécessité qui règnent dans le domaine de l'action. Le premier système d'ensemble de la théorie économique — cet éclatant résultat atteint par les économistes classiques — fut essentiellement une théorie de l'action calculée. Elle traçait implicitement une frontière entre ce qui doit être considéré comme économique et extra-économique, suivant une ligne qui sépare l'action calculée en termes de monnaie et le reste de l'agir. Partant de cette base, les économistes devaient élargir, pas à pas, le champ de leurs études jusqu'à développer enfin un système traitant de tous les choix humains, une théorie générale de l'action.

Notes

1 Dans les sociétés en nom collectif et anonymes, ce sont toujours des individus qui agissent, bien que ce ne soit pas le fait d'un seul.

2 Voir Goethe, Wilhelm Meister's Apprenticeship, liv. I, chap. x.