Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 18

De Librairal


Ludwig von Mises:L'Action humaine - chapitre 18


Anonyme


Chapitre XVIII — L'action dans le flux temporel

Quatrième partie — La Catallactique ou économie de la société de marché

Chapitre XVIII — L'action dans le flux temporel

1 / La perspective dans l'évaluation des périodes de temps

L'homme qui agit distingue le temps avant que soit atteinte la satisfaction d'un besoin, et le temps pendant lequel la satisfaction subsiste.

Agir tend toujours à écarter une gêne future, même si ce futur est dans le moment imminent. Entre l'engagement dans une action et l'obtention de la fin cherchée, il s'écoule toujours un laps de temps, celui de la maturation où l'action semée porte son fruit. L'exemple le plus clair est fourni par l'agriculture. Entre le labour et la moisson, s'écoule un temps considérable. Autre exemple : l'amélioration du vin par son vieillissement. Dans certains cas, cependant, la durée de maturation est si brève que le langage courant peut dire que le succès apparaît instantanément.

Dans la mesure où l'action requiert l'emploi d'un travail, elle prend en compte le temps de travail. L'exécution de tout travail absorbe du temps. Dans certains cas, ce temps est si bref que l'on dit que l'exécution ne prend pas de temps.

Rares sont les cas où un acte simple, indivisible et non répété suffit à atteindre l'objectif recherché. En général, ce qui sépare l'acteur du but de son entreprise est davantage qu'un seul pas. Il doit en faire plusieurs. Et chaque nouveau pas ajouté à ceux déjà faits pose de nouveau la question de savoir si oui ou non l'individu doit continuer à marcher vers le but choisi à un moment donné. La plupart des buts sont si lointains que seule une persistance marquée y conduit. L'action persévérante, inlassablement dirigée vers la fin voulue, est nécessaire à la réussite. La dépense de temps totale requise, c'est-à-dire le temps de travail plus le temps de maturation, peut être nommée période de production. La période de production est longue en certains cas, courte dans d'autres cas. Elle est parfois si courte qu'on peut en pratique la négliger entièrement.

L'augmentation de satisfaction du besoin, que provoque la réalisation de l'objectif, est limitée dans le temps. Le résultat produit ne fournit ses services que pendant un temps, que l'on peut appeler période d'utilité. La durée de cette période est moindre pour certains produits et plus longue pour d'autres que l'on appelle communément des biens durables. D'où il découle que l'homme, dans son agir, doit toujours tenir compte de la période de production et de la durée d'utilisation possible du produit. En soupesant l'inconvénient d'un projet qu'il envisage, il ne considère pas seulement la dépense requise en facteurs matériels et en travail, mais aussi la durée de la période de production. En évaluant l'utilité du produit attendu, il fait aussi attention à la durée de ses services. Bien entendu, plus le produit est durable, plus grand est le total des services qu'il rend. Mais si ces services ne sont pas cumulativement disponibles à la même date, si au contraire ils s'échelonnent sur une certaine période, l'élément temporel, comme on le verra, joue un rôle particulier dans leur évaluation. Cela fait une différence, que n unités de services soient utilisables au même moment, ou qu'elles ne le soient que réparties sur une période de n jours de telle sorte qu'une seule unité soit disponible chaque jour.

Il est important de noter que la période de production aussi bien que la durée d'utilité sont des catégories de l'agir humain et non pas des concepts construits par des philosophes, des économistes et des historiens pour servir d'outils à leur interprétation des événements. Ce sont des éléments essentiels, présents dans chaque acte de raisonnement qui précède et dirige l'action. Il est nécessaire de le souligner parce que Böhm-Bawerk, à qui l'économie doit la découverte du rôle joué par la période de production, n'avait pas aperçu la différence.

L'homme qui agit ne considère pas sa situation à la manière de l'historien. Peu lui importe la façon dont la situation présente a été engendrée. Son seul souci est de faire le meilleur usage des moyens aujourd'hui disponibles, en vue d'écarter le mieux possible une gêne prévue. Le passé ne compte pas pour lui. Il a à sa disposition une quantité donnée de facteurs matériels de production. Il ne demande pas si ces facteurs sont donnés par la nature ou le résultat d'une production qui s'est poursuivie dans le passé. Il ne cherche pas à savoir quelle quantité de facteurs de production naturels, ou bruts, ni quelle quantité de travail ont été consacrées à leur production, ni combien de temps ces processus de production ont absorbé. Il évalue les moyens disponibles uniquement sous l'angle des services qu'ils peuvent lui rendre dans ses efforts pour améliorer sa situation à venir. La période de production et la durée de l'utilisation possible sont pour lui des catégories dont il lui faut tenir compte en dressant ses plans d'action future, et non pas des concepts pour la rétrospection académique et la recherche historique. Elles jouent un rôle dans la mesure où l'acteur doit choisir entre des périodes de production de longueur différente, et entre des productions de biens utilisables plus ou moins durablement.

L'agir considère toujours, non pas l'avenir en général, mais une fraction donnée et limitée de l'avenir. Cette fraction est limitée, d'une part, par l'instant auquel l'action doit intervenir. L'autre bout est à la discrétion de l'acteur, c'est lui qui choisit et décide. Il y a des gens qui ne s'intéressent qu'à l'instant qui vient immédiatement. D'autres se soucient de prévoir et d'aviser bien au-delà du terme probable de leur propre vie. Nous pouvons appeler période de provision la fraction d'avenir pour laquelle l'auteur d'une certaine action entend pourvoir d'une certaine façon et dans une certaine mesure. De même que l'homme qui agit choisit parmi diverses espèces de satisfaction de besoins qu'il veut obtenir à une même époque à venir, il choisit entre des satisfactions désirables à un moment proche ou éloigné. Tout choix implique également le choix d'une période où l'on entend pourvoir. Lorsqu'il élabore sa décision quant à l'emploi de divers moyens, disponibles pour écarter une gêne, l'homme décide en même temps, implicitement, de la période pour laquelle il entend pourvoir. Dans une économie de marché, la demande des consommateurs est également déterminante quant à la période de provision.

Plusieurs méthodes peuvent être employées pour allonger la période de provision :

  • 1. L'accumulation de stocks plus importants de biens de consommation destinés à une consommation plus tardive ;
  • 2. La production de biens qui soient plus durables ;
  • 3. La production de biens demandant une plus longue période de production ;
  • 4. Le choix de méthodes de production absorbant plus de temps, pour la fabrication de biens qui pourraient être produits en moins de temps.

Les deux premières méthodes n'appellent pas de commentaire. La troisième et la quatrième doivent être examinées de plus près.

C'est l'une des données fondamentales de la vie et de l'action humaines, que les procédés les plus courts, ceux dont la période de production est la plus brève, n'écartent pas entièrement la gêne éprouvée. Si tous les biens que peuvent fournir les procédés les plus courts sont effectivement produits, il reste des besoins insatisfaits et l'incitation à agir plus avant demeure. Comme l'homme qui agit préfère, toutes choses égales d'ailleurs, les procédés qui obtiennent le produit dans le temps le plus bref 1, il ne reste pour l'action future que les procédés qui absorbent plus de temps. Les gens se lancent dans ces processus à plus long terme parce qu'ils évaluent plus cher l'augmentation de satisfaction attendue, que l'inconvénient d'en attendre les fruits plus longtemps. Böhm-Bawerk parle de la productivité supérieure des procédés indirects de fabrication, qui réclament plus de temps. Il est plus exact de parler de la plus forte productivité matérielle des procédés de fabrication absorbant plus de temps. La productivité plus élevée de ces procédés ne consiste pas toujours dans le fait qu'ils aboutissent — avec la même quantité de facteurs de production absorbés -à une plus grande quantité de produits. Plus fréquemment, elle consiste en ce que les produits réalisés ne pourraient simplement pas l'être dans une période plus courte. Ces processus ne sont pas des processus indirects ; ils sont les moyens les plus directs et les plus rapides pour arriver au but choisi. Si quelqu'un désire pêcher des poissons plus nombreux, il n'y a point d'autre méthode praticable que de substituer la pêche au filet ou au canot, à la pêche effectuée sans ces équipements. Il n'y a pas de procédé, meilleur, plus court et moins coûteux de fabriquer de l'aspirine, que celui adopté par les usines chimiques. Mis à part l'erreur ou l'ignorance, il n'y a pas de doute que les procédés choisis sont ceux qui sont les plus productifs et les plus pratiques. Si les gens n'avaient pas pensé que c'étaient là les procédés les plus directs, c'est-à-dire ceux qui conduisent au résultat cherché par la voie la plus rapide, ils ne les auraient pas adoptés.

L'allongement de la période de provision par la simple accumulation de réserves de produits consommables résulte du désir de pourvoir d'avance pour une plus longue période de temps. La même chose vaut pour la production de biens dont la durée d'utilisation possible est plus grande, relativement à la dépense requise en facteurs de production 2. Mais si l'on vise des buts plus éloignés dans le temps, l'allongement de la période de temps de production est le corollaire nécessaire de l'entreprise. La fin cherchée ne peut pas être atteinte pendant une période de production plus restreinte.

Surseoir à un acte de consommation signifie que l'individu préfère la satisfaction qu'une consommation différée fournira, à la satisfaction que peut fournir la consommation immédiate. Le choix d'une période plus longue de production signifie que l'acteur évalue le produit du processus à longue échéance, plus que le produit d'un procédé absorbant moins de temps. Dans de telles délibérations, et dans les choix qui en résultent, la période de production apparaît comme un temps d'attente. Ce fut le grand apport de Jevons et de Böhm-Bawerk, que de montrer le rôle joué par la prise en compte de ce temps d'attente.

Si les hommes, dans leur action, ne devaient pas prendre en considération la durée de ce temps d'attente, ils ne diraient jamais qu'un objectif est si éloigné dans le temps qu'on ne peut pas penser à le viser. Placés devant l'alternative de choisir entre deux procédés de fabrication qui aboutissent à des quantités de produit différentes pour la même quantité d'apports, ils préféreraient toujours celui des procédés qui fournit la plus grande quantité de produits, ou de meilleurs produits dans la même quantité, même si le résultat ne pouvait être atteint qu'au bout de plus de temps. Les accroissements d'apports entraînant un accroissement plus que proportionnel dans la durée d'utilisation possible des produits seraient inconditionnellement considérés comme avantageux. Le fait que les hommes ne se comportent pas ainsi prouve qu'ils évaluent des laps de temps d'égale durée de façon différente, suivant qu'ils sont plus proches ou plus éloignés du moment où l'intéressé prend sa décision. Toutes choses égales d'ailleurs, la satisfaction proche dans le temps à venir est préférée à celle qui est plus tardive ; il y a de l'inconvénient ressenti, dans le fait d'attendre.

Ce fait est déjà impliqué dans l'affirmation avancée en ouvrant ce chapitre, que l'homme distingue le temps d'avant la satisfaction, et le temps pendant lequel cette satisfaction durera. Si tant est que l'élément de temps joue un rôle dans la vie humaine, il ne peut être question d'évaluer également des laps de temps de même durée, s'ils sont les uns plus proches et les autres plus lointains. Une telle égalité dans l'évaluation voudrait dire que les gens ne se soucient pas de réussir vite ou plus tard. Cela reviendrait à éliminer complètement l'élément de temps du processus d'évaluation.

Le seul fait que des biens de plus longue durée d'utilité sont appréciés plus fort que ceux dont la durée d'utilité est moindre ne suppose pas pourtant par lui-même une considération de temps. Un toit qui peut protéger une maison contre les intempéries pendant une durée de dix ans vaut plus qu'un toit qui ne rend ce service que pendant cinq ans. La quantité de services diffère entre les deux cas. Mais la question que nous étudions est de savoir si oui ou non celui qui choisit attache à un service qui sera disponible plus tard, la même valeur qu'il attache à un service qui sera disponible plus tôt.

2 / La préférence de temps est une composante essentielle de l'action

La réponse à cette question est que l'homme qui agit n'apprécie pas les périodes de temps simplement d'après leur longueur. Ses choix concernant l'élimination de gênes à venir sont orientés par les catégories du plus tôt et du plus tard. Le temps n'est pas pour l'homme une substance homogène dont seule la longueur compte. Ce n'est pas du plus et du moins en dimension. C'est un flux irréversible, dont les moments apparaissent dans une perspective différente selon qu'ils sont proches ou éloignés de l'instant où se passent l'évaluation et la décision. La satisfaction d'un besoin dans un avenir rapproché est, toutes choses égales d'ailleurs, préférée à la même dans un avenir distant. Les biens présents ont plus de valeur que les biens futurs.

La préférence du moment est une composante catégorielle de l'agir humain. Il est impossible de penser une action dans laquelle la satisfaction à brève échéance n'est pas — toutes choses égales d'ailleurs —préférée à celle attendue pour plus tard. L'acte même de satisfaire un désir implique que la gratification ressentie au moment présent est préférée à la même différée. Quelqu'un qui consomme un bien non périssable au lieu d'en reporter à plus tard la consommation révèle ainsi qu'il évalue la satisfaction présente, davantage que différée. S'il ne préférait pas la satisfaction différée de peu à la satisfaction encore plus éloignée, il ne consommerait jamais et ne satisferait pas à ses besoins. Il accumulerait toujours et ne consommerait jamais, ne goûterait jamais. Il ne consommerait pas aujourd'hui, mais pas davantage demain, puisque demain lui présenterait la même alternative.

La préférence de temps ne guide pas seulement le premier pas vers la satisfaction du besoin, mais aussi tout pas ultérieur. Une fois que le désir a auquel l'échelle des valeurs attribue le premier rang se trouve satisfait, il faut choisir entre le désir b occupant le deuxième rang et le désir c qui — en l'absence de préférence de temps — occuperait demain le premier rang. Si b est préféré à c, le choix implique clairement la préférence de temps. Poursuivre consciemment la satisfaction de besoins doit nécessairement être guidé par une préférence pour la satisfaction dans l'avenir proche, par rapport à celle attendue plus tard.

Les conditions où vit l'homme moderne dans l'Occident capitaliste sont différentes de celles dans lesquelles ses ancêtres primitifs vivaient et agissaient. Grâce à la prévoyance de nos prédécesseurs, nous avons à notre disposition une ample réserve de produits intermédiaires (capitaux matériels ou facteurs fabriqués de production) et de biens de consommation. Nos activités sont conçues sur une plus longue période de provision parce que nous sommes les heureux héritiers d'un passé qui a allongé, pas à pas, la période de provision et nous a légué les moyens d'étendre la période d'attente. En agissant, nous envisageons de plus longues périodes, et nous cherchons à égaliser la satisfaction dans toutes les parties de la période choisie comme période de provision. Nous sommes en mesure de compter sur un afflux constant de biens de consommation, et nous avons à notre disposition non seulement des quantités de biens de consommation prêts à l'usage, mais aussi des réserves de biens de production, à partir desquels nos efforts continus font mûrir toujours à nouveau de nouveaux biens de consommation. A ce que dirait un observateur superficiel, dans notre réaction à l'égard de ce « flux de revenus » croissant, nous ne tenons aucun compte de considérations relatives à différentes évaluations entre les biens présents et futurs. Nous synchronisons, affirme-t-il, et ainsi l'élément de temps perd toute importance pour la conduite des affaires. Il est donc, conclut-il, superflu dans l'interprétation des situations modernes de se référer à la préférence de temps.

L'erreur fondamentale contenue dans cette objection très en faveur, comme dans beaucoup d'autres, est causée par une déplorable incompréhension de la construction imaginaire d'une économie fonctionnant en rythme uniforme. Dans le cadre de cette construction imaginaire, il ne se produit aucun changement ; le cours de toutes choses tourne invariablement selon le même circuit. Dans l'économie tournant en rythme uniforme, rien n'est modifié dans l'affectation des biens à la satisfaction des besoins dans un avenir proche ou lointain. Personne ne projette de changement puisque — par hypothèse — l'affectation actuelle sert chacun au mieux, et nul ne croit qu'une affectation différente pourrait améliorer sa situation. Personne ne désire accroître sa consommation dans une période rapprochée du futur, au détriment de sa consommation ultérieure, ou vice versa, puisque chacun trouve le mode d'affectation existant préférable à tout autre imaginable et réalisable.

La distinction praxéologique entre capital et revenu est une catégorie de pensée basée sur l'évaluation différente de la satisfaction de besoins, selon les moments différents du futur. Dans la construction imaginaire de l'économie tournant en rythme uniforme, il est admis que tout le revenu est consommé, mais rien que le revenu ; de sorte que le capital demeure inchangé. Un équilibre est atteint dans l'affectation des biens à la satisfaction des besoins aux différentes phases de l'avenir. Il est loisible de décrire un tel état de choses en disant que personne n'y souhaite consommer le revenu de demain aujourd'hui même. Nous avons précisément bâti la construction imaginaire de l'économie tournant en rythme uniforme de telle sorte que le résultat soit tel. Mais il est nécessaire de comprendre que nous pouvons affirmer avec la même assurance apodictique que dans l'économie tournant en rythme uniforme personne ne désire avoir davantage d'aucune marchandise qu'il n'en a déjà. Ces affirmations sont vraies en ce qui concerne l'économie tournant en rythme uniforme, parce qu'elles sont implicites dans notre définition de cette construction imaginaire. Elles n'ont aucun sens si on les affirme dans les conditions d'une économie de changements, qui est la seule économie réelle. Dès qu'intervient un changement dans les données, les individus se trouvent de nouveau placés devant la nécessité de choisir aussi bien entre divers modes de satisfaction des besoins dans une même période qu'entre la satisfaction à différents moments. Un gain peut être employé soit pour une consommation immédiate, soit pour l'investissement dans une production ultérieure. De quelque façon que les intéressés l'emploient, leur choix ne peut être le résultat que de la mise en balance des avantages attendus de la satisfaction de besoins selon qu'elle a lieu à différents moments du futur. Dans le monde de la réalité, et dans l'univers vivant et changeant, chaque individu dans chacune de ses actions est forcé de choisir entre divers moments où éprouver la satisfaction. Certaines gens consomment tout leur gain, d'autres consomment une partie de leur capital, d'autres épargnent une partie de leur revenu.

Ceux qui contestent la validité universelle de la préférence de temps ne peuvent expliquer pourquoi un homme n'investit pas toujours les 100 $ disponibles aujourd'hui, alors que ces 100 $ deviendraient 104 $ dans un an. Il est évident que cet homme, en consommant cette somme aujourd'hui, le fait en conséquence d'un jugement de valeur, qui apprécie 100 $ aujourd'hui davantage que 104 $ à percevoir dans un an. Mais même dans le cas où il choisit d'investir les 100 $, cela ne signifie pas qu'il préfère la satisfaction différée à la satisfaction immédiate. Cela signifie qu'il apprécie les 100 $ d'aujourd'hui, moins que les 104 $ un an plus tard. Le moindre sou dépensé aujourd'hui est, précisément dans les conditions d'une économie capitaliste où les institutions rendent possible d'investir même les sommes les plus minimes, la preuve que la satisfaction immédiate est évaluée plus haut que la satisfaction différée.

Le théorème de la préférence de temps doit être démontré en un double sens. D'abord dans le cas de l'épargne simple, où les gens ont à choisir entre la consommation immédiate d'une quantité de biens et la consommation différée de la même quantité. Deuxièmement, dans le cas de l'épargne capitaliste où il s'agit de choisir entre la consommation immédiate d'une certaine quantité de biens et la consommation différée, soit d'une plus grande quantité de biens, soit de biens susceptibles de fournir une satisfaction qui — à part la différence du moment — est évaluée plus haut. La preuve a été fournie dans les deux cas. Aucun autre cas n'est pensable.

Il est possible de chercher une interprétation psychologique du problème de la préférence de temps. L'impatience et le désagrément de l'attente sont certainement des phénomènes psychologiques. L'on peut entreprendre de les élucider en évoquant les bornes restreintes de la vie humaine, l'individu venant au monde, grandissant et mûrissant, puis dépérissant inexorablement et disparaissant. Il y a dans le cours d'une vie un moment convenable pour toute chose, il y a aussi un trop tôt et un trop tard. Toutefois, le problème praxéologique n'est en aucune façon lié aux questions de psychologie. Il nous faut concevoir, et non pas seulement sympathiser. Nous devons conceptualiser le fait que l'homme qui ne préférerait pas la satisfaction à brève échéance à une même satisfaction différée ne procéderait jamais à la consommation et à la prise de satisfaction.

Il ne faut pas non plus confondre le problème praxéologique avec celui de la physiologie. Quiconque entend vivre pour voir le lendemain doit avant tout se préoccuper de rester en vie pendant l'intervalle. Survivre et calmer ses besoins vitaux constituent par conséquent des conditions préalables pour atteindre à la satisfaction de n'importe quel besoin dans un avenir plus éloigné. Cela nous fait comprendre pourquoi, dans toute situation où il s'agit de survivre tout simplement, la satisfaction proche est préférée à la satisfaction différée. Mais nous traitons de l'action comme telle, non des motifs qui en guident le cours. De la même façon que l'économiste ne demande pas pourquoi l'homme réclame des albuminoïdes, des hydrates de carbone et des lipides, de même nous ne cherchons pas pourquoi la satisfaction de besoins vitaux apparaît impérative et ne souffre point de délai. Nous devons conceptualiser le fait que la consommation et la jouissance, quel qu'en soit l'objet, supposent au préalable la préférence de la satisfaction présente à la satisfaction différée. La connaissance fournie par l'intuition de ce fait excède de loin le domaine pour lequel les faits physiologiques en question fournissent explication. Elle porte sur toute espèce de satisfaction quelle qu'en soit la nature, et pas seulement sur la satisfaction des nécessités absolues de la simple survie.

Il est important de souligner ce point, parce que le terme de « provisions de subsistance », de « disponible pour pourvoir à la subsistance », tels que les emploie Böhm-Bawerk, peuvent aisément induire en erreur. C'est assurément l'une des tâches de ce stock que de procurer les moyens de satisfaire aux besoins élémentaires de la vie et d'assurer ainsi la survie. Mais en outre il doit être assez abondant pour satisfaire, non seulement les moyens d'entretenir la vie pendant le temps d'attente, mais encore tous les besoins et désirs qui — à part celui de survivre — sont considérés comme plus urgents que de moissonner les fruits matériellement plus nombreux des processus de production exigeant davantage de temps.

Böhm-Bawerk déclarait que tout allongement de la période de production a pour condition qu'une « quantité suffisante de biens présents soit disponible, pour permettre de franchir le laps de temps dont la moyenne sera prolongée, entre le début du travail préparatoire et le moment où l'on recueille les fruits de ce travail » 3. L'expression « quantité suffisante » appelle une élucidation. Elle ne signifie pas une quantité suffisante pour assurer la subsistance. La quantité en question doit être assez importante pour assurer la satisfaction de tous les besoins dont la satisfaction pendant la période d'attente est considérée comme plus urgente que les avantages que fournirait un allongement encore accru de la période de production. Si la quantité disponible était inférieure, un raccourcissement de la période de production apparaîtrait préférable ; l'accroissement de la quantité des produits ou l'amélioration de leur qualité, envisagés dans le cas du maintien de la période de production la plus longue, ne seraient plus considérés comme une rémunération suffisante pour la restriction de consommation imposée pendant la phase d'attente. Quant à savoir si la réserve de subsistance est suffisante, cela ne dépend pas du tout de faits physiologiques ou autres, susceptibles d'une détermination objective par les méthodes de la technologie et de la physiologie. L'expression métaphorique « franchir », ou « faire le pont », qui suggère une étendue d'eau dont la largeur pose à l'architecte-ingénieur un problème de construction à données objectives, est une figure trompeuse. La quantité en question est déterminée par des personnes, et c'est à travers des jugements subjectifs qu'elles décident si elle est suffisante ou non.

Même dans l'hypothèse d'un monde où la nature fournirait à tout homme les moyens de sa survie biologique, au sens strict, où les aliments les plus importants ne seraient pas rares et où le comportement ne serait pas orienté vers l'approvisionnement nécessaire à la vie pure et simple, le phénomène de préférence de temps serait présent et dirigerait toutes les actions 4.

L'évolution de la théorie de la préférence de temps

Il paraît plausible de penser que le simple fait que l'intérêt est gradué en fonction de périodes de temps aurait dû diriger l'attention des économistes cherchant à établir une théorie de l'intérêt, vers le rôle joué par le temps. Pourtant, les économistes classiques furent empêchés de reconnaître la signification de l'élément temporel, par leur théorie déficiente concernant la valeur, et par leur construction défectueuse du concept de coût.

La science économique doit la théorie de la préférence de temps à William Stanley Jevons, et son élaboration ultérieure principalement à Eugen von Böhm-Bawerk. Böhm-Bawerk fut le premier à formuler correctement le problème à résoudre, le premier à démasquer les erreurs contenues dans les théories de la productivité concernant l'intérêt, et le premier à souligner le rôle joué par la période de production. Mais il n'a pas entièrement réussi à éviter les pièges de l'élucidation du problème de l'intérêt. Sa démonstration de la validité universelle de la préférence de temps est inadéquate parce qu'elle se fonde sur des considérations psychologiques. Or la psychologie ne peut jamais démontrer la validité d'un théorème praxéologique. Elle peut montrer que certaines personnes ou beaucoup de gens se laissent influencer par certains motifs. Elle ne peut jamais rendre évident que toute action humaine est nécessairement dominée par un élément catégorique défini qui, sans aucune exception, joue dans chaque cas où une action a lieu 5.

Le second point faible du raisonnement de Böhm-Bawerk consistait dans sa conception inadéquate de la période de production. Il n'avait pas pleinement conscience du fait que la période de production est une catégorie praxéologique, et que le rôle qu'elle joue dans l'action consiste entièrement dans les choix que fait l'acteur entre des périodes de production de différente durée. La longueur du temps consacré dans le passé à produire les capitaux matériels disponibles aujourd'hui ne compte pour rien. Ces biens de production sont appréciés uniquement en fonction de leur utilisation possible pour la satisfaction de besoins futurs. La «période moyenne de production» est un concept vide de sens. Ce qui détermine l'action est le fait que, dans le choix entre divers moyens d'écarter une gêne prévue, la durée de la période d'attente est un élément nécessaire.

C'est par suite de ces deux erreurs que Böhm-Bawerk, en élaborant sa théorie, n'a pas entièrement évité le point de vue productiviste qu'il avait lui-même si brillamment réfuté dans son histoire critique des théories concernant le capital et l'intérêt.

Ces remarques ne diminuent en rien les impérissables mérites de l'apport de Böhm-Bawerk. C'est sur cette base édifiée par lui que des économistes plus récents — aux premiers rangs desquels Knut Wicksell, Frank Albert Fetter et Irving Fisher — ont réussi à perfectionner la théorie de la préférence de temps.

On a l'habitude d'exprimer l'essence de la théorie de préférence de temps, en disant qu'il existe partout une préférence pour les biens présents sur les biens futurs. Devant cette façon de s'exprimer, certains économistes ont été embarrassés par le fait que dans certains cas des emplois immédiats sont de moindre valeur que des emplois futurs. Toutefois, le problème soulevé par les exceptions apparentes n'apparaît que parce que l'on a mal saisi la véritable situation.

Il y a des satisfactions que l'on ne peut goûter dans le même moment. Quelqu'un ne peut assister dans la même soirée à la fois à une représentation de Carmen et une représentation de Hamlet. En achetant un billet il lui faut choisir entre les deux. Si on lui offre gratuitement de la part des deux théâtres un billet pour la même soirée, il devra encore choisir. Il peut penser, à propos du billet qu'il refuse : « Cela ne m'intéresse pas en ce moment-ci », ou « dommage que ce ne soit pas pour plus tard » 6. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu'il préfère des biens futurs à des biens présents. Il n'a pas à choisir entre des biens futurs et des biens présents. Il doit choisir entre deux satisfactions qu'il ne peut avoir en même temps. C'est le dilemme contenu dans chaque situation où intervient un choix. La personne en question peut, compte tenu de sa situation actuelle, préférer Hamlet à Carmen. Une situation autre dans un autre moment entraînerait peut-être une décision différente.

La seconde exception apparente se présente dans le cas de biens périssables. Ils peuvent être disponibles en abondance à telle saison de l'année et rares dans d'autres. Néanmoins, la différence entre de la glace en hiver et de la glace en été n'est pas la différence entre un bien présent et un bien futur. C'est celle entre un bien qui perd son utilité spécifique même s'il n'est pas consommé et un autre bien qui requiert un processus de production différent. La glace disponible en hiver ne peut être employée en été que si elle est soumise à un procédé spécial de conservation. La différence, par rapport à la glace utilisable en été, est tout au plus une différence dans les facteurs complémentaires requis pour leur production. Il est impossible d'augmenter la quantité de glace disponible en été simplement en restreignant la consommation de glace en hiver. Les deux choses sont, à tous les points de vue pratiques, des marchandises différentes.

Le cas de l'avare ne contredit pas la validité universelle de la préférence de temps. L'avare lui aussi, en dépensant quelques-uns de ses moyens pour une maigre subsistance, préfère une certaine quantité de satisfaction dans un avenir proche, à la même dans un futur plus éloigné. Les cas extrêmes où l'avare se prive même du minimum indispensable de nourriture, représentent un tarissement pathologique de l'énergie vitale, comme le cas où quelqu'un s'abstient de manger par peur de microbes contaminateurs, le cas de l'homme qui se suicide plutôt que d'affronter une situation dangereuse, et de l'homme qui ne peut dormir parce qu'il redoute des accidents indéterminés qui pourraient lui advenir pendant qu'il sommeille.

3 / Les capitaux matériels

Dès que sont satisfaits ceux d'entre les besoins actuels dont l'apaisement est considéré comme plus urgent que n'importe quelle provision pour demain, les gens commencent à mettre de côté pour usage ultérieur une partie des biens de consommation disponibles. Ce report de consommation rend faisable de diriger l'action vers des objectifs plus éloignés dans le temps. L'on peut désormais tendre à des buts auxquels on n'aurait pu penser avant, à cause de la durée de la période de production impliquée. Il est en outre possible de choisir des méthodes de production dans lesquelles le nombre d'unités produites est plus élevé par unité d'apports que dans d'autres méthodes ne comportant qu'une durée de production plus courte. La condition sine qua non de tout allongement des processus de production adoptés est l'épargne, c'est-à-dire un excédent de la production courante sur la consommation courante. Epargner est le premier pas vers l'amélioration du bien-être matériel et vers tout progrès ultérieur dans cette voie.

Le report à plus tard de la consommation et l'accumulation de réserves de biens de consommation destinés à la consommation ultérieure seraient pratiqués même en l'absence du stimulant offert par la supériorité technologique des procédés comportant une plus longue période de production. La plus forte productivité de tels procédés absorbant plus de temps renforce considérablement la propension à épargner. Le sacrifice consenti en restreignant la consommation proche est désormais compensé non seulement par la perspective de consommer les biens épargnés dans un avenir plus éloigné, mais encore par la possibilité ouverte de plus amples disponibilités à l'avenir, et de réalisations de biens qui n'auraient pas été procurés du tout sans ce sacrifice provisoire. Si l'homme qui agit ne préférait pas, toutes choses égales d'ailleurs, sans exception une consommation prochaine à une plus éloignée, il épargnerait constamment, il ne consommerait jamais. Ce qui borne le montant de l'épargne et de l'investissement, c'est la préférence de temps.

Les gens qui désirent s'engager dans des procédés exigeant des périodes de production longues doivent d'abord accumuler, au moyen de l'épargne, la quantité de biens de consommation requise pour répondre, pendant la période d'attente, à tous les besoins dont ils considèrent la satisfaction comme plus urgente que l'accroissement de bien-être attendu du procédé coûtant davantage de temps. L'accumulation de capital commence avec la formation de réserves de biens de consommation, qui doivent être consommés plus tard. Si ces excédents sont simplement emmaganisés et conservés pour la consommation future, ils sont simplement de la richesse, ou pour mieux dire des réserves pour la mauvaise saison et pour les cas imprévus. Ils restent en dehors du circuit de production, ils ne deviennent intégrés — au point de vue économique, non pas physique — dans les activités de production que lorsqu'on les emploie comme moyens de subsistance des travailleurs engagés dans les procédés absorbant plus de temps. S'ils sont dépensés de cette façon, ils sont consommés physiquement, mais économiquement ils ne disparaissent pas. Ils sont remplacés d'abord par les produits intermédiaires de procédés longs de production, et plus tard par les biens de consommation qui sont 1e résultat final de ces procédés.

Toutes ces entreprises et procédés sont intellectuellement contrôlés par la comptabilité des capitaux, point culminant et aboutissement du calcul économique en termes monétaires. Sans l'aide du calcul monétaire, les hommes ne pourraient même pas apprendre si — à part la durée de la période de production — un certain processus promet une productivité supérieure à un autre processus. Les dépenses de ressources requises par les divers procédés ne peuvent être comparées entre elles sans recourir aux termes monétaires. La comptabilité des capitaux commence avec les prix de marché des biens de production dont il faut disposer pour la production future, et c'est ce qu'elle appelle un capital. Elle enregistre toutes les dépenses prélevées sur ce fonds et le prix de tous les articles acquis grâce à ces dépenses. Elle établit finalement le résultat définitif de toutes ces transformations dans la composition du capital et, par là, le succès ou l'échec du processus entier. Elle ne montre pas seulement le résultat final ; elle reflète également chacun des stades intermédiaires. Elle fournit des situations intermédiaires pour chaque date à laquelle le besoin s'en fait sentir ; et des comptes de profits et pertes pour chaque secteur et chaque phase du processus. Elle est l'indispensable boussole de la production en économie de marché.

Dans l'économie de marché, la production est une poursuite continuelle, incessante, répartie en une immense variété de processus partiels. Des procédés de production innombrables, comportant chacun sa durée propre de production, suivent leur cours simultanément. Ils sont complémentaires les uns des autres et, en même temps, sont en compétition entre eux, rivalisant pour obtenir les moyens relativement rares nécessaires à la production. Constamment il y a de l'accumulation de capital par l'épargne, ou du capital antérieurement accumulé entamé par un excès de consommation. La production se distribue entre de nombreuses entreprises individualisées — usines, fermes, ateliers, commerces — dont chacune sert seulement à des objectifs distincts et limités. Les produits intermédiaires ou biens de production, les produits servant à d'autres productions, changent de mains au cours des activités ; ils passent d'un établissement à un autre jusqu'à ce que, finalement, les biens de consommation parviennent à ceux qui les consomment et en jouissent. Le processus social de la production ne s'arrête jamais. A tout instant des opérations sont en cours, certaines proches et certaines éloignées de l'achèvement de leur tâche spéciale.

Chacune de ces opérations dans cette incessante course à la production de richesse a pour fondement l'épargne et le travail préparatoire des générations antérieures. Nous sommes les heureux héritiers de nos pères et ancêtres, dont l'épargne a accumulé les capitaux matériels à l'aide desquels nous travaillons aujourd'hui. Enfants choyés de l'âge de l'électricité, nous profitons encore de l'épargne primitive des pêcheurs des premiers temps qui, en fabriquant les premiers des filets et des barques, consacrèrent une partie de leur temps de travail à faire des provisions pour plus tard. Si les enfants de ces pêcheurs légendaires avaient employé et usé ces produits intermédiaires — filets et canots — sans les remplacer par des nouveaux, ils auraient consommé le capital, et le processus d'épargne et accumulation de capital aurait dû reprendre à zéro. Nous sommes en meilleure situation que les générations précédentes, parce que nous sommes équipés de biens de production qu'elles ont accumulés pour nous 7.

L'homme d'affaires, l'homme agissant, est entièrement absorbé dans une tâche unique : tirer le meilleur parti de tous les moyens disponibles, en vue d'améliorer les conditions du futur. Il ne regarde pas l'état présent des choses dans le but de l'analyser et de le comprendre. Lorsqu'il classe les moyens de continuer à produire et en évalue l'importance, il applique des recettes empiriques et superficielles. Il distingue trois genres de facteurs de production : les facteurs matériels fournis par la nature, le facteur humain — travail et capitaux matériels — et les facteurs de production déjà produits. Il n'analyse pas la nature des capitaux matériels. Ce sont à ses yeux des moyens d'accroître la productivité du travail. En toute naïveté, il leur attribue un pouvoir productif propre. Il ne recherche pas la source de leur qualité d'instruments dans la nature et dans le travail. Il ne se demande pas comment ils en sont venus à exister. Ils ne comptent que dans la mesure où ils peuvent contribuer au succès de ses efforts.

Cette façon de raisonner convient à l'homme d'affaires. Mais ce fut une sérieuse erreur de la part des économistes que de partager cette vision superficielle de l'homme d'affaires. Ils se sont trompés en considérant le « capital » comme un facteur de production indépendant, au même titre que les ressources matérielles fournies par la nature, et que le travail. Les capitaux matériels — facteurs de production future produits dans le passé — ne sont pas un facteur indépendant. Ils sont le produit conjoint de la coopération des deux facteurs originels — la nature et le travail — dépensés dans le passé. Ils n'ont pas de pouvoir producteur qui leur soit propre.

Il n'est pas exact, non plus, d'appeler les capitaux matériels « du travail et de la nature emmagasinés ». Ils sont en réalité du travail, de la nature et du temps emmagasinés. La différence entre la production sans l'aide de capitaux et la production assistée par la mise en œuvre de capitaux matériels consiste en du temps. Les biens de production sont des stations intermédiaires sur la route qui conduit du début de la production jusqu'à son but ultime, qui est de sortir des produits de consommation. Celui qui produit avec l'aide de capitaux matériels jouit d'un grand avantage sur l'homme qui part sans eux ; il est plus près, dans le temps, du but ultime de ses efforts.

Il ne peut être question d'une prétendue productivité des instruments de production. La différence entre le prix d'un capital matériel, par exemple une machine, et la somme des prix des facteurs complémentaires de production originels requis pour le reconstituer est entièrement due à la différence de temps. Celui qui emploie la machine est plus près du but de production. La période de production est plus courte pour lui que pour un concurrent qui doit partir du commencement. En achetant une machine, il achète les facteurs de production originels qui ont servi à la produire, plus du temps, à savoir le temps dont est raccourcie sa période de production.

La valeur du temps, ou préférence pour le temps, c'est-à-dire précisément la valeur plus grande accordée à la satisfaction d'un besoin lorsqu'elle est fournie à un moment proche, par rapport à celle fournie plus tard, est un élément essentiel dans l'agir humain. Cela détermine chaque choix et chaque action. Il n'y a point d'homme pour qui le bientôt et le plus tard ne comptent pas. L'élément de temps participe nécessairement à la formation de tous les prix, de toutes les marchandises et services.

4 / Période de production, délai d'attente et période de provision

Si l'on devait mesurer la longueur de la période de production consacrée à la fabrication des divers biens aujourd'hui disponibles, il faudrait remonter leur histoire jusqu'au point où eut lieu la première dépense de facteurs originels. Il faudrait établir à quel moment des ressources naturelles et du travail ont été pour la première fois employés dans un processus qui — indépendamment de contribuer à la production d'autres biens — a aussi finalement concouru à produire le bien en question. Pour résoudre ce problème, il faudrait pouvoir résoudre celui de l'imputation physique. Il serait nécessaire d'établir en termes quantitatifs dans quelle mesure l'outillage, les matières premières et le travail qui ont été employés directement ou indirectement pour produire le bien en question ont contribué au résultat. Il faudrait faire remonter cette enquête à l'origine même de l'accumulation de capital par l'épargne de gens qui jusqu'alors vivaient au jour le jour. Ce n'est pas seulement la difficulté pratique qui s'oppose à de telles recherches historiques. C'est le caractère insoluble du problème de l'imputation physique, qui nous arrête dès les premiers pas de telles tentatives.

Ni l'homme agissant, ni la théorie économique n'ont besoin de mesurer le temps consacré dans le passé à produire les biens disponibles aujourd'hui. Même s'ils connaissaient de telles données, elles ne leur seraient d'aucune utilité. L'homme qui agit se pose le problème que voici : comment tirer le meilleur parti des biens à sa disposition. Il fait ses choix en affectant chaque partie de ce dont il dispose, de sorte à satisfaire le plus urgent de ses besoins encore insatisfaits. Pour y parvenir, il lui faut connaître la longueur de la période d'attente qui le sépare du moment où il atteindrait chacun des divers objectifs entre lesquels il doit choisir. Comme on l'a déjà montré, et comme il faut le souligner à nouveau, il n'a rien à faire de regarder en arrière sur l'histoire des divers biens de production disponibles. L'homme qui agit compte toujours à partir d'aujourd'hui le délai d'attente et la période de production. De même qu'il est inutile de savoir si plus ou moins de travail et de facteurs matériels de production ont été consacrés à produire ce qui est aujourd'hui disponible, il est inutile de savoir si la production a absorbé plus ou moins de temps. Les choses sont évaluées exclusivement du point de vue des services qu'elles peuvent rendre pour la satisfaction de besoins futurs. Les sacrifices effectivement consentis et le temps absorbé dans leur production ne comptent pour rien. Ce sont là des faits d'un passé mort.

Il est nécessaire de comprendre que toutes les catégories économiques se rapportent à l'agir humain, et n'ont absolument rien à voir directement avec les propriétés physiques des choses. L'Économique n'a pas pour matière les biens et les services ; sa matière, c'est le choisir et l'agir humains. Le concept praxéologique de temps n'est pas celui de la physique ou de la biologie. Il se réfère au bientôt et au plus tard en tant qu'ils interviennent dans les jugements de valeur de l'acteur. La distinction entre biens de production et biens de consommation n'est pas une distinction rigide basée sur les propriétés physiques et physiologiques des biens en question. Elle dépend de la position des acteurs et des choix qu'ils ont à faire. Les mêmes biens peuvent être considérés comme des capitaux ou des biens de consommation. Une provision de biens propres à une consommation immédiate peut être un capital du point de vue de quelqu'un qui compte sur elle pour sa propre subsistance et celle de travailleurs qu'il a engagés, pendant le délai d'attente.

Augmenter la quantité de capitaux matériels disponibles est une condition nécessaire à l'adoption de procédés où la période de production et, par suite, le délai d'attente sont plus longs. Si quelqu'un poursuit des objectifs plus éloignés dans le temps, il lui faut recourir à une période plus longue de production parce que la fin recherchée ne peut être atteinte dans le temps plus court d'une production plus rapide. Si quelqu'un veut appliquer des méthodes de production où la quantité produite est plus élevée par unité d'apport, il lui faut allonger la période de production ; car les procédés où le rendement est plus faible par unité d'apport n'ont été choisis qu'en raison de la période de production plus courte qu'ils impliquent. Mais, d'autre part, il n'est pas forcé que l'emploi choisi pour l'utilisation de biens de production rassemblés au moyen d'une épargne plus forte soit un emploi exigeant un procédé où la période de production, séparant le moment du choix du temps où s'achève la maturation du produit, sera plus longue que dans tous les autres procédés précédemment adoptés. Il se peut que les gens, ayant satisfait leurs besoins les plus urgents, désirent maintenant des produits qui ne demandent qu'une période moindre de production. La raison pour laquelle ces biens n'ont pas été produits jusqu'à maintenant n'était pas que la période de production requise fût estimée trop longue ; c'était qu'il y avait un emploi plus urgent ouvert aux facteurs requis.

Ceux qui prétendent que tout accroissement du stock de biens de production disponibles a pour conséquence un allongement de la période de production et du délai d'attente raisonnent de la manière suivante : Si a représente les biens déjà produits antérieurement et b les biens produits par le nouveau processus introduit à l'aide d'un accroissement du stock des biens de production, il est clair que les gens devraient attendre plus longtemps pour a et b qu'ils n'avaient à attendre pour a seul. Afin de produire a et b, il ne serait pas seulement nécessaire d'acquérir les biens de production requis pour produire a, mais aussi ceux requis pour la production de b. Si l'on avait consacré à une augmentation immédiate les moyens de subsistance épargnés pour que des travailleurs soient disponibles pour produire b, l'on aurait assuré plus tôt la satisfaction de besoins autres.

La façon de traiter le problème du capital habituelle aux adversaires de la position dite « autrichienne » suppose que la technique employée dans la production est inaltérablement déterminée par l'état donné des connaissances technologiques. De leur côté, les économistes « autrichiens » montrent que c'est le stock de biens de production disponible à un moment donné qui détermine lequel sera appliqué des nombreux procédés techniques de production connus 8. L'exactitude du point de vue « autrichien » peut facilement être démontrée en examinant le problème de la rareté relative du capital.

Voyons la situation d'un pays affecté d'une telle rareté du capital. Prenons pour exemple la situation en Roumanie aux environs de 1860. Ce qui manquait n'était certainement pas le savoir technologique. Il n'y avait aucun secret gardé quant aux méthodes technologiques employées par les pays avancés d'Occident. Ils étaient décrits dans des livres innombrables et enseignés dans de nombreuses écoles. L'élite de la jeunesse roumaine en avait été pleinement informée dans les universités d'Autriche, de Suisse et de France. Des centaines d'experts étrangers étaient prêts à employer leur savoir et leur talent en Roumanie. Ce qui faisait défaut, c'étaient les équipements et capitaux nécessaires pour transformer le vétuste appareil roumain de production, de transports et de communications, selon les normes occidentales. Si l'aide fournie aux Roumains par les pays étrangers avancés n'avait consisté qu'à leur communiquer le savoir technologique, il leur aurait fallu constater qu'un temps considérable s'écoulerait avant qu'ils ne rattrapent les Occidentaux. La première chose qu'il leur eût fallu faire aurait été d'épargner en vue de mettre des travailleurs et des facteurs matériels de production à la disposition des procédés de production modernes qui impliquent une durée plus longue. Alors seulement ils auraient pu produire successivement l'outillage requis pour édifier les usines, qui dans la phase suivante devraient livrer l'équipement nécessaire à la construction et au fonctionnement des ateliers, des fermes, des mines, des chemins de fer, des télégraphes et des immeubles, de type moderne. De nombreuses décennies se seraient passées avant qu'ils aient pu compenser leur retard. Il n'y aurait eu d'autre moyen d'accélérer ce processus que celui de réduire la consommation courante jusqu'à la limite physiologiquement tolérable, pendant la période intermédiaire.

Mais en fait les choses se passèrent d'autre manière. L'Occident capitaliste prêta aux pays en retard les instruments matériels nécessaires pour transformer immédiatement une grande partie des méthodes de production. Cela leur épargna du temps et les mit à même de multiplier très promptement la productivité de leur main-d'œuvre. La conséquence pour les Roumains fut qu'ils purent immédiatement jouir des avantages découlant des procédures techniques modernes. Ce fut comme s'ils avaient démarré beaucoup plus tôt dans l'Histoire à épargner et à accumuler les équipements et capitaux.

Le manque de capitaux signifie que l'on est plus loin d'atteindre le but recherché que si l'on s'était mis plus tôt à y tendre. Parce que l'on a omis de le faire dans le passé, les produits intermédiaires font défaut, alors que les facteurs fournis par la nature sont là, qui permettent de les produire. Manque de capitaux, c'est cherté du temps. C'est la conséquence du fait que l'on a pris du retard avant de commencer la marche vers le but. Il est impossible de décrire les avantages découlant de la disposition de biens de production, et les inconvénients de l'exiguïté de l'équipement, sans évoquer l'élément temporel, le bientôt et le plus tard 9.

Avoir à sa disposition équipements et capitaux équivaut à se trouver d'emblée plus près du but visé. Un accroissement des biens de production disponibles permet d'atteindre des fins plus éloignées dans le temps, sans être forcé de restreindre la consommation. Une perte de biens de production, d'autre part, rend nécessaire ou bien de s'abstenir de tendre à certains buts que l'on pouvait viser auparavant, ou bien de restreindre la consommation. Disposer de biens de production, toutes choses restant égales d'ailleurs 10, signifie un gain de temps. En comparaison de ceux qui manquent de capitaux, celui qui en a est, compte tenu de l'état atteint par le savoir technologique, en mesure d'atteindre un objectif donné plus rapidement, sans restreindre la consommation et sans augmenter l'apport de travail et de facteurs de production naturels. Son avantage au départ se mesure en temps. Un rival doté de moins de biens de production existants ne peut se rattraper qu'en restreignant sa consommation.

L'avance que les peuples de l'Occident ont gagnée sur les autres peuples consiste dans le fait qu'ils ont depuis longtemps créé les conditions politiques et institutionnelles requises pour un processus régulier et à peu près ininterrompu d'épargne à grande échelle, d'accumulation de capital et d'investissement. Ainsi, au milieu du xrxe siècle, ils avaient déjà atteint un niveau de bien-être qui surpassait de loin celui des races et nations qui avaient moins bien réussi à substituer la mentalité du capitalisme tourné vers l'acquisition, à la mentalité du militarisme tendu vers la prédation. Laissés à eux-mêmes et sans l'aide du capital étranger, ces peuples attardés auraient eu besoin d'un temps bien plus long pour améliorer leurs méthodes de production, de transport et de communication.

Il est impossible de comprendre le cours des affaires mondiales et le développement des relations entre l'Occident et l'Orient pendant les derniers siècles, si l'on ne saisit l'importance de ce transfert de capitaux à grande échelle. L'Occident a donné à l'Orient non seulement le savoir technologique et thérapeutique, mais aussi les équipements et capitaux nécessaires pour l'application pratique immédiate de ce savoir. Ces nations de l'Europe orientale, de l'Asie et de l'Afrique ont pu, grâce au capital étranger importé par elles, recueillir plus tôt les fruits de l'industrie moderne. Elles ont été dans une certaine mesure affranchies de la nécessité de restreindre leur consommation en vue de rassembler une réserve suffisante de biens de production. Telle fut la vraie nature de la prétendue exploitation des pays retardés par le capitalisme occidental, sur laquelle gémissent leurs nationalistes et les marxistes. Ce fut une fécondation des nations économiquement arriérées par la richesse des nations plus avancées.

Les bénéfices recueillis furent mutuels. Ce qui contraignit les capitalistes d'Occident à s'engager dans des investissements à l'étranger fut la demande émanant de leurs consommateurs nationaux. Ces consommateurs demandaient des biens qui ne pouvaient pas être produits sur place, et souhaitaient un abaissement du prix de biens qui ne pouvaient être produits sur place qu'à un coût croissant. Si les consommateurs occidentaux avaient eu une autre attitude, ou si les obstacles institutionnels à l'exportation des capitaux avaient été insurmontables, il n'y aurait pas eu d'exportation de capitaux. Il y aurait eu une expansion longitudinale de la production domestique au lieu d'une expansion latérale à l'extérieur.

Ce n'est pas l'affaire de la catallactique, mais de l'Histoire, que d'examiner les conséquences de l'internationalisation du marché des capitaux, la façon dont elle fonctionnait, et sa désintégration finale provoquée par les politiques d'expropriation adoptées par les pays receveurs. La catallactique a seulement à étudier les effets de disponibilités larges ou exiguës en fait d'équipements et capitaux. Nous comparons la situation de deux systèmes de marché indépendants l'un de l'autre, A et B. Ils sont égaux en étendue, en peuplement, en savoir technologique et en ressources naturelles. Ils ne diffèrent qu'en ce qui concerne l'abondance en biens de production, plus grande en A qu'en B. Cela impose de déduire qu'en A sont appliqués de nombreux procédés dont le rendement par unité d'apport est plus élevé que celui des procédés employés en B. Dans ce dernier pays B, l'on ne peut envisager d'adopter ces procédés à cause de la relative rareté des biens de production. Leur adoption impliquerait une restriction de la consommation. En B, nombre d'opérations sont effectuées à la main, alors qu'en A elles le sont par des machines qui économisent le travail humain. En A l'on produit des biens dont la durée de service est longue ; en B on est obligé de renoncer à en fabriquer, bien que l'allongement de la durée de service eût pu être obtenu en augmentant moins que proportionnellement les apports. En A la productivité du travail et par conséquent le taux des salaires et le niveau de vie des salariés sont plus élevés qu'en B 11.

Prolongation de la période de provision au-delà de la vie de l'acteur

Les jugements de valeur qui déterminent le choix entre des satisfactions proches ou reculées dans le temps, expriment non pas des valeurs attachées à la situation future, mais une évaluation présente. Ce qui est mis en balance, c'est la signification donnée aujourd'hui à une satisfaction proche, d'une part ; et, d'autre part, la signification donnée aujourd'hui à une satisfaction éloignée dans le temps.

La gêne que l'homme cherche à écarter par son action autant qu'il est possible, est toujours une gêne actuelle, éprouvée au moment même de l'action ; et cette gène se réfère à une situation future. L'acteur est présentement mécontent de la situation qu'il prévoit pour certaines époques de l'avenir, et il essaie de les modifier en agissant de façon cohérente.

Si l'action est principalement dirigée vers une amélioration de la situation d'autres gens, on l'appelle d'ordinaire altruiste ; mais la gêne que l'acteur entend écarter est son insatisfaction actuelle à propos de la situation où il prévoit que des gens se trouveront à diverses époques de l'avenir. En prenant soin des autres, il cherche à remédier à sa propre insatisfaction.

Il n'est donc pas surprenant qu'en agissant, l'homme soit souvent soucieux de prolonger la période à laquelle il entend pourvoir, au-delà de la durée probable de sa propre existence.

Applications de la théorie de la préférence de temps

Chaque chapitre de la science économique est exposé à de fausses représentations et de fausses interprétations, de la part de gens qui veulent excuser ou justifier des doctrines fallacieuses sous-tendant leurs programmes politiques. Afin de prévenir autant que possible de telles distorsions, il semble indiqué d'ajouter quelques remarques explicatives, à l'exposition de la théorie de la préférence de temps.

Il y a des écoles de pensée qui nient absolument que les hommes diffèrent les uns des autres en ce qui concerne des caractéristiques innées héritées de leurs ancêtres 12. Dans l'opinion de ces auteurs, les hommes blancs de la civilisation occidentale ne diffèrent des Esquimaux que par le fait que ces derniers sont en retard dans leur marche vers la civilisation industrielle moderne. Cette simple différence temporelle d'un petit nombre de millénaires est insignifiante par rapport aux centaines de milliers d'années qu'a absorbées l'évolution de l'espèce humaine depuis le stade simien des premiers hominiens jusqu'à la constitution présente de l'homo sapiens. Elle ne peut être invoquée à l'appui de l'hypothèse que des différences raciales existent entre les divers spécimens de l'humanité.

La Praxéologie et l'Economie sont étrangères aux problèmes qui font l'objet de cette controverse. Mais elles doivent se prémunir contre le risque d'être impliquées par esprit partisan dans ce heurt d'idées antagonistes. Si ceux qui rejettent de façon fanatique les conclusions de la génétique moderne n'étaient pas si totalement ignorants de l'économie, ils essayeraient certainement de tourner à leur avantage la théorie de la préférence de temps. Ils mentionneraient le fait que la supériorité des nations occidentales tient simplement au fait qu'elles ont amorcé plus tôt leur effort pour épargner et accumuler les moyens de produire. Ils expliqueraient cette différence temporelle par des facteurs circonstanciels, par les chances meilleures offertes par l'environnement.

Contre de telles interprétations fautives il faut souligner que l'avance au départ qu'ont prise les nations occidentales a été conditionnée par des facteurs idéologiques irréductibles au simple effet de l'environnement. Ce qui est appelé civilisation humaine a jusqu'à présent consisté à sortir progressivement de la coopération en vertu d'une dépendance hégémonique, pour aller vers une coopération en vertu de liens contractuels. Alors que de nombreuses races et nations se sont arrêtées très tôt dans ce mouvement, d'autres ont continué à avancer. L'avantage des nations occidentales a consisté en ceci, qu'elles ont réussi à mettre en échec la mentalité du militarisme prédateur mieux que le reste de l'humanité, et qu'ainsi elles ont créé les institutions sociales requises pour que se développent à grande échelle l'épargne et l'investissement. Marx lui-même n'a pas contesté le fait que l'initiative privée et la propriété privée des moyens de production aient été des stades indispensables dans le progrès depuis la pénurie endémique des hommes primitifs jusqu'aux conditions plus satisfaisantes atteintes au XIXe siècle par l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord. Ce qui a fait défaut aux Indes, à la Chine, au Japon et aux peuples musulmans, c'étaient les institutions protectrices des droits de l'individu. L'administration arbitraire des pachas, cadis, rajahs, mandarins et daïmios n'était pas propice à une large accumulation de moyens de produire. Les garanties légales protégeant efficacement les personnes contre l'expropriation et la confiscation ont été les fondements sur lesquels s'est épanoui le progrès économique sans précédent de l'Occident. Ces lois ne sont pas le fruit de la chance, d'accidents historiques et de l'environnement géographique. Elles ont été un fruit de la raison.

Nous ne savons pas quel cours eût pris l'histoire de l'Asie et de l'Afrique si ces peuples avaient été laissés à eux-mêmes. Ce qui est arrivé fut que certains de ces peuples furent soumis à la domination européenne, et que d'autres — comme la Chine et le Japon — ont été forcés à ouvrir leurs frontières par l'étalage de la puissance navale. Les réalisations de l'industrialisme occidental leur sont venues de l'extérieur. Ces peuples ont volontiers profité du capital étranger qui leur fut prêté et fut investi sur leur territoire. Mais ils furent plutôt lents à admettre les idéologies d'où avait germé l'industrialisme moderne. Leur assimilation des façons occidentales est superficielle.

Nous sommes au milieu d'un processus révolutionnaire qui bientôt aura rejeté toutes les variantes du colonialisme. Cette révolution n'est pas limitée aux contrées qui ont connu la domination des Anglais, des Français et des Hollandais. Même des pays qui, sans aucune atteinte à leur souveraineté politique, avaient bénéficié de capitaux étrangers entendent rejeter ce qu'ils appellent le joug des capitalistes étrangers. Ils exproprient les étrangers par divers procédés — fiscalité discriminatoire, répudiation des dettes, confiscation non déguisée, restrictions aux opérations de change. Nous sommes au seuil de la dislocation totale du marché international des capitaux. Les conséquences économiques de cet événement sont évidentes ; ses conséquences politiques sont impossibles à prédire.

Afin d'évaluer les conséquences politiques de la désintégration du marché international des capitaux, il est nécessaire de se remémorer les effets qu'avait eus l'internationalisation de ce marché. Dans le climat de la fin du XIXe siècle, il n'importait point qu'un pays fût ou non disposé, et équipé du capital nécessaire, pour utiliser de façon appropriée les ressources naturelles de son territoire. L'accès était pratiquement libre pour tout le monde aux ressources naturelles de n'importe quelle région. Dans la recherche des occasions les plus avantageuses d'investissements, capitalistes et promoteurs n'étaient pas arrêtés par les frontières nationales. Dans toute la mesure où il s'agissait d'investir pour utiliser le mieux possible les ressources naturelles connues, la majeure partie de la surface du globe pouvait être considérée comme un système de marché mondialement intégré. Il est vrai que ce résultat avait été atteint dans certaines régions, comme les Indes orientales anglaises et hollandaises et la Malaisie, uniquement du fait de régimes coloniaux ; et il est probable que des gouvernements autochtones de ces pays n'auraient pas créé le cadre institutionnel indispensable à l'importation des capitaux. Mais l'Europe orientale et méridionale ainsi que l'Hémisphère occidental avaient de leur propre gré rejoint la communauté du marché international des capitaux.

Les marxistes ont prétendu condamner les prêts étrangers et les investissements étrangers, comme inspirés par le désir de puissance militaire, de conquête et d'expansion coloniale. Dans les faits, l'internationalisation du marché des capitaux, jointe à la liberté des échanges et à la liberté de migration, étaient des moyens efficaces pour écarter les mobiles économiques poussant à la guerre et à la conquête. Peu importait désormais, pour un individu, où passaient les frontières de son pays. L'entrepreneur ni l'investisseur n'étaient arrêtés par elles. Précisément les mêmes nations qui, dans l'ère qui précéda la première guerre mondiale, étaient au premier rang des prêteurs et investisseurs, étaient aussi les plus attachées aux idées du libéralisme « décadent » et pacifiste. Les nations les plus agressives comme la Russie, l'Italie et le Japon n'étaient pas exportatrices de capitaux ; elles-mêmes avaient eu besoin de capitaux étrangers pour utiliser leurs ressources naturelles. Les aventures impérialistes de l'Allemagne ne furent pas encouragées par ses grandes affaires et ses financiers 13.

La disparition du marché international des capitaux modifie entièrement la situation. Elle abolit la liberté d'accès aux ressources naturelles. Si l'un des gouvernements socialistes des pays sous-développés économiquement manque du capital nécessaire à l'utilisation de ses ressources naturelles, il n'y aura pas de remède à cette situation. Si ce système avait été adopté il y a cent ans, il eût été impossible d'exploiter les champs pétrolifères du Mexique, du Venezuela, de l'Iran, de créer les plantations d'hévéas en Malaisie ou de développer la production de bananes de l'Amérique centrale. Il est illusoire d'imaginer que les pays avancés se satisferont indéfiniment de cet état de choses. Ils auront recours à la seule méthode qui leur donne accès aux matières premières dont ils ont un pressant besoin ; ils recourront à la conquête. La guerre est l'alternative à la liberté d'investir à l'étranger, liberté que réalisait le marché international des capitaux.

L'arrivée de capitaux étrangers n'a pas nui aux pays receveurs. C'est le capital européen qui a accéléré considérablement la merveilleuse évolution économique des États-Unis et des Dominions britanniques. Grâce aux capitaux étrangers les pays d'Amérique latine et d'Asie sont aujourd'hui équipés en facilités de production et de transport auxquelles ils auraient dû renoncer pour longtemps s'ils n'avaient reçu cette aide. Le taux des salaires réels et les rendements agricoles sont plus élevés aujourd'hui dans ces régions qu'ils ne l'auraient été en l'absence de capitaux étrangers. Le simple fait que presque tous les pays réclament aujourd'hui avec véhémence « l'aide internationale » réduit à néant les fables des marxistes et des nationalistes.

Cependant, il ne suffit pas que la demande de capitaux importés soit intense pour ressusciter le marché international des capitaux. Investir et prêter à l'étranger ne sont possibles que si les nations qui les reçoivent sont inconditionnellement et sincèrement d'accord sur le principe de la propriété privée et n'ont pas en projet l'expropriation des capitalistes étrangers. Ce sont de telles expropriations qui ont détruit le marché international des capitaux.

Les prêts intergouvernementaux ne remplacent pas le fonctionnement d'un marché international des capitaux. S'ils sont consentis en termes commerciaux, cela implique, tout autant que des prêts privés, le respect intégral des droits de propriété. S'ils sont accordés, comme c'est souvent le cas, virtuellement comme des subsides et sans considérations de paiement du principal et des intérêts, la contrepartie consiste en des restrictions à la souveraineté du pays débiteur. En fait, de tels « prêts » sont pour la plupart le prix versé pour une aide militaire dans des guerres à venir. De telles considérations militaires avaient déjà joué un rôle important dans les années où les puissances européennes se préparaient aux grandes guerres de notre époque. L'exemple le plus marquant fut fourni par les sommes gigantesques que les capitalistes français, vivement pressés de le faire par les gouvernants de la IIIe République, prêtèrent à la Russie impériale. Les tsars employèrent l'argent emprunté pour des armements, non pour améliorer l'équipement productif de la Russie.

5 / La convertibilité des capitaux matériels

Les biens d'équipement sont des étapes sur une route qui conduit à un objectif défini. Si au cours d'une période de production le but change, il n'est pas toujours possible d'employer les produits intermédiaires dont on dispose déjà à la poursuite du nouvel objectif. Certains des capitaux matériels peuvent devenir absolument inutilisables, et toute la dépense faite pour les produire apparaît alors comme une perte. D'autres biens de production peuvent être employés dans le nouveau projet, mais seulement après avoir été soumis à un processus d'ajustement ; il aurait été possible d'éviter les coûts encourus du fait de ce changement, si l'on avait dès le début choisi le nouveau but. Un troisième groupe de biens de production peut être employé sans modification dans le nouveau processus ; mais si, au moment où on les fabriquait, l'on avait su qu'ils seraient employés dans ce nouveau processus, on aurait pu produire à moindres frais d'autres biens capables de rendre les mêmes services. Enfin, il y a des biens de production qui peuvent être utilisés dans le nouveau projet avec autant de fruit que dans le premier.

Il serait à peine nécessaire de mentionner ces faits d'évidence s'il n'était essentiel de dissiper des idées fausses largement répandues. Il n'y a absolument pas de capital abstrait ou idéal, ayant une existence distincte des biens de production concrets que sont les capitaux matériels. Si nous mettons de côté le rôle des encaisses liquides dans la composition du capital (nous examinerons ce problème dans l'une des sections suivantes), nous devons nous rendre compte que le capital est toujours incorporé dans des biens de production définis, et qu'il est affecté par tout ce qui peut arriver concernant ces biens. La valeur d'un montant de capital investi est dérivée de la valeur des biens de production dans lesquels il est incorporé. L'équivalent en monnaie d'un certain volume de capital est la somme des équivalents en monnaie des biens de production dont l'ensemble est visé lorsqu'on parle du capital dans l'abstrait. Il n'y a rien qu'on puisse appeler du capital « libre ». Le capital revêt toujours la forme de biens de production concrets. Ces capitaux matériels sont plus utilisables à certaines fins, moins utilisables à d'autres fins, et absolument inutilisables pour certaines autres. Chaque élément du capital est donc d'une manière ou d'une autre du capital fixe, c'est-à-dire affecté à un processus de production défini. La distinction de l'homme d'affaires entre le capital fixe et le capital circulant correspond à une question de degré, non de nature. Tout ce qui peut être valablement dit du capital fixe est valable aussi, bien qu'à un moindre degré, pour le capital circulant. Tous les biens de production ont un caractère spécifique plus ou moins étroit. Bien entendu, pour beaucoup d'entre eux il est assez peu vraisemblable qu'une modification des besoins et des plans les rende entièrement inutilisables.

Plus un certain processus de production approche de son terme, plus étroit devient le lien entre ses produits intermédiaires et leur forme ultime. Du fer est un élément de production moins spécifique que des tubes de fer, et les tubes de fer moins spécifiques que des pièces détachées de fer. Convertir un processus de production devient en général d'autant plus difficile que le processus est éloigné de son début et proche de son terme qui est la sortie du bien de consommation.

En considérant le processus de l'accumulation de capital depuis ses véritables débuts, il est aisé de reconnaître qu'il n'existe rien que l'on puisse appeler du capital libre. Il n'y a que du capital incorporé dans des biens de caractère plus ou moins spécifique. Lorsque les besoins ou l'opinion sur les moyens de satisfaire certains besoins subissent un changement, la valeur des biens de production change corrélativement. Un supplément de biens de production, ou capitaux matériels, ne peut venir à l'existence qu'en provoquant un retard de la consommation sur la production courante. Le capital supplémentaire est, au moment même où il vient à l'existence, incorporé dans des biens de production concrets. Ces objets devaient être fabriqués avant de pouvoir devenir — en tant qu'excédent de la production sur la consommation — des capitaux matériels. Le rôle que l'intervention de la monnaie joue dans la séquence de ces événements sera examiné ultérieurement. Pour l'instant nous devons seulement reconnaître que même le capitaliste dont le capital entier consiste en monnaie et en créances en monnaie, ne détient pas du capital libre. Ses fonds sont liés à de la monnaie. Ils sont affectés par les changements du pouvoir d'achat de la monnaie ; et — dans la mesure où ils sont investis dans des créances en monnaie — ils sont affectés par les changements dans la solvabilité du débiteur.

Il est pratique de substituer la notion de convertibilité des capitaux matériels à la distinction, génératrice d'erreur, entre le capital fixe et le capital libre ou circulant. La convertibilité des capitaux est la faculté qu'ils offrent d'adapter leur utilisation à un changement dans les données de la production. Cette convertibilité présente des degrés. Elle n'est jamais parfaite, c'est-à-dire présente quels que soient les changements survenant éventuellement dans ces données. En ce qui concerne les facteurs absolument spécifiques, elle est entièrement absente. Puisque la conversion des biens de production de l'emploi originairement considéré à d'autres emplois devient nécessaire lorsque surviennent des changements imprévus dans la situation, il est impossible de parler de convertibilité en général sans se référer aux changements de données déjà intervenus ou prévus. Un changement radical des données peut faire que des biens de production antérieurement considérés comme aisément convertibles deviennent inconvertibles ou malaisément convertibles.

Il est clair qu'en pratique le problème de la convertibilité joue un rôle plus important lorsqu'il s'agit de biens dont la durée de service s'étend sur une longue période, que lorsque l'utilité du bien de production se trouve absorbée par un seul usage au cours du processus de production. La capacité de production inutilisée des usines et du matériel de transport, ainsi que la mise au rebut d'équipements qui, d'après les plans au moment où on les a produits, devaient servir plus longtemps, sont de plus grande importance que la liquidation de produits et de vêtements démodés ou de biens matériellement périssables. Le problème de la convertibilité n'est spécialement un problème de capital et de capitaux matériels que dans la mesure où la comptabilité du capital le rend spécialement visible à l'égard des équipements productifs. Mais dans son essence, le phénomène est présent jusque dans le cas des biens de consommation qu'un individu a acquis pour son propre usage. Si les conditions qui ont provoqué leur acquisition changent, le problème de la convertibilité devient actuel aussi en ce qui les concerne.

Capitalistes et entrepreneurs dans leur qualité de possesseurs du capital ne sont jamais absolument libres ; ils ne se trouvent jamais au seuil de la première décision d'agir qui les liera. Ils sont toujours engagés déjà dans une voie ou une autre. Leurs fonds ne sont pas à l'extérieur du processus social de production, mais investis dans certaines filières. S'ils détiennent de l'encaisse, cela constitue, selon la situation du marché, un « investissement » raisonnable ou non, c'est toujours un investissement. Ils ont laissé passer le bon moment pour acheter des facteurs concrets de production qu'ils devront acheter tôt ou tard ; ou bien au contraire le bon moment d'acheter n'est pas encore venu. Dans le premier cas, leur décision de garder leur encaisse a été maladroite ; ils ont manqué leur chance. Dans le second cas, leur choix a été correct.

Capitalistes et entrepreneurs, lorsqu'ils dépensent de l'argent pour acheter des facteurs matériels de production, évaluent ces biens exclusivement sous l'angle de la situation future du marché. Ils paient des prix ajustés aux circonstances ultérieures, telles qu'ils les évaluent aujourd'hui. Les erreurs commises dans le passé dans la production des capitaux matériels en vente aujourd'hui n'obèrent pas l'acheteur ; leur incidence retombe sur le vendeur seul. En ce sens, l'entrepreneur qui effectue un achat en monnaie de capitaux matériels en vue d'une production future fait une croix sur le passé. Le sort de ses transactions d'entrepreneur n'est pas affecté par les changements survenus dans le passé, concernant l'évaluation et le prix des facteurs de production qu'il acquiert. En ce sens seulement l'on peut dire que celui qui peut payer comptant possède des fonds liquides et qu'il est libre.

6 / L'influence du passé sur l'action

Plus l'accumulation de biens de production se poursuit, et plus grandit le problème de leur convertibilité. Les méthodes primitives des cultivateurs et des artisans de jadis pouvaient plus aisément être adaptées à des tâches nouvelles, que les méthodes capitalistes modernes. Mais c'est précisément le capitalisme moderne qui est confronté à de rapides changements de situation. Les changements dans le savoir technologique et dans la demande des consommateurs, tels qu'ils se produisent quotidiennement à notre époque frappent d'obsolescence beaucoup de plans qui dirigent le cours de la production ; ils posent la question de l'opportunité de poursuivre ou non le chemin sur lequel on s'est engagé.

Il se peut que l'esprit d'innovation généralisée s'empare des hommes, l'emporte sur les inhibitions de la paresse et de l'indolence, pousse les négligents esclaves de la routine à rejeter radicalement les valeurs traditionnelles, et commande péremptoirement aux gens de partir par de nouvelles routes vers des buts nouveaux. Il se peut que des doctrinaires veuillent faire oublier que dans toutes nos entreprises nous sommes les héritiers de nos pères, que notre civilisation, produit d'une longue évolution, ne peut pas être transformée d'un seul coup. Mais si forte que soit la propension à l'innovation, elle est bornée par un facteur qui force les hommes à ne pas dévier trop hâtivement du cours choisi par leurs ancêtres. Toute richesse matérielle est le résidu d'activités passées, elle est incorporée dans des capitaux matériels de convertibilité limitée. Les capitaux matériels accumulés dirigent l'action des vivants dans des canaux qu'ils n'auraient pas choisis si leur liberté de choix n'avait été restreinte par les conséquences forcées de l'activité de leurs prédécesseurs. Le choix des fins et le choix des moyens pour les atteindre sont influencés par le passé. Les capitaux matériels sont un élément conservateur. Ils nous forcent à adapter nos actions aux situations engendrées par notre propre conduite antérieure, et par ce qu'ont pensé, choisi et accompli les générations de jadis.

Nous pouvons nous dépeindre en imagination ce que seraient les choses si, équipés de notre savoir actuel en fait de ressources naturelles, de géographie, de technologie et d'hygiène, nous avions organisé en conséquence tous les processus de production, et fabriqué tous les instruments de production requis. Nous aurions situé les centres de production ailleurs que là où ils sont. Nous aurions peuplé la terre d'autre façon. Certaines régions aujourd'hui très densément occupées et pleines d'usines et de fermes, le seraient moins. Nous aurions rassemblé plus de gens, de magasins et de fermes dans d'autres régions. Tous les établissements seraient pourvus des machines et outillages les plus efficaces. Chacun d'eux aurait la dimension requise pour l'utilisation la plus économique de sa capacité de production. Dans le monde de notre parfaite planification il n'y aurait nulle part de zones techniquement arriérées, point de capacités de production en sommeil, point de transports inutiles des hommes et des biens. La productivité de l'effort humain surpasserait de très loin celle qui prévaut dans notre imparfaite situation présente.

Les écrits des socialistes sont pleins de telles fantaisies utopiques. Qu'ils se présentent comme marxistes, socialistes non marxistes, technocrates ou simples planistes, ils s'empressent tous de nous montrer combien sottement les choses sont disposées dans la réalité, et combien les hommes pourraient vivre plus heureusement si seulement ils conféraient le pouvoir dictatorial aux réformateurs. C'est seulement, disent-ils, à cause de l'inadéquation du mode de production capitaliste que le genre humain est privé de toutes les facilités qui pourraient être produites en se servant pleinement des connaissances technologiques que nous possédons maintenant.

L'erreur fondamentale que recèle ce romantisme rationaliste est la méconnaissance du caractère des capitaux matériels existants et de leur rareté. Les produits intermédiaires aujourd'hui disponibles ont été fabriqués dans le passé par nos ancêtres et nous-mêmes. Les plans qui ont guidé leur production étaient le fruit des idées qui régnaient à ce moment-là quant aux fins et aux procédés techniques. Si nous entendons changer de buts et choisir d'autres méthodes de production, nous sommes mis devant une alternative. Nous devons, ou bien laisser inutilisée une grande partie des capitaux matériels disponibles et commencer par produire des équipements modernes ; ou bien ajuster nos processus de fabrication, autant que possible, aux caractères spécifiques des biens de production existants. Le choix revient, comme toujours en économie de marché, aux consommateurs. C'est leur comportement, dans leurs achats et leurs abstentions d'achat, qui règle la question. En choisissant entre de vieux immeubles locatifs ou des appartements neufs fournis de tous les instruments du confort, entre les chemins de fer et les automobiles, entre le gaz et l'électricité, entre le coton et la rayonne, entre la soie et le nylon, ils choisissent implicitement entre l'emploi prolongé des capitaux matériels fabriqués antérieurement, et leur mise au rebut. Quand un vieux bâtiment qui peut encore être habité pendant des années n'est pas abattu prématurément et remplacé par un immeuble moderne parce que les locataires ne sont pas disposés à payer des loyers plus élevés, et préfèrent satisfaire d'autres besoins plutôt que de vivre dans des logements plus confortables, nous voyons à l'évidence comment la consommation présente est influencée par la situation antérieure.

Le fait que l'on n'applique pas instantanément chaque progrès technique à la totalité du champ où il pourrait l'être, n'est pas plus étonnant que le fait que chacun n'envoie pas sa voiture à la ferraille ou ses habits au chiffonnier, aussitôt qu'apparaît sur le marché un nouveau modèle ou que la mode vestimentaire change. Dans tous ces domaines, les gens se décident en fonction de la rareté des biens disponibles.

Une machine nouvelle, dont le rendement est supérieur à celui de l'ancienne, se trouve construite. Que les fabricants équipés de l'ancienne machine moins efficace l'éliminent bien qu'encore utilisable, et la remplacent par le nouveau modèle, la décision dépendra du degré de supériorité de la nouvelle. C'est seulement si cette supériorité est suffisante pour compenser la dépense additionnelle requise, que la mise au rebut du vieil équipement sera économiquement saine. Soit p le prix de la nouvelle machine, q le prix que l'on peut tirer de la vente de la vieille machine pour la ferraille, a le coût de fabrication d'une unité de produit par la vieille machine, b le coût de fabrication d'une unité du produit par la nouvelle, abstraction faite du coût de son achat. Supposons maintenant que la supériorité de la nouvelle machine consiste simplement dans une meilleure utilisation de la matière première et du travail requis, et non pas dans le débit d'une quantité plus élevée des produits ; de sorte que la production annuelle z reste inchangée. Dans ce cas le remplacement de la vieille machine est avantageux si le rendement z (a – b) est assez élevé pour justifier la dépense de p – q. Nous pouvons ne pas tenir compte de k l'amortissement, en supposant que les annuités ne sont pas plus fortes pour la nouvelle machine que pour l'ancienne. Les mêmes considérations sont valables pour le transfert d'une usine déjà existante, d'un endroit où les conditions de production sont peu favorables à un emplacement où elles le sont davantage.

L'insuffisance du développement technologique et l'infériorité économique sont deux choses distinctes, à ne pas confondre. II peut arriver qu'un ensemble de production apparaisse démodé sous un angle purement technologique, et soit pourtant en mesure de concurrencer victorieusement des ensembles mieux équipés ou mieux situés. Le degré de supériorité conféré par l'équipement technologiquement supérieur ou par l'emplacement plus favorable est comparé avec la dépense supplémentaire requise pour la transformation ; c'est cela qui tranche le problème. Cette relation dépend de la convertibilité des capitaux matériels considérés.

La distinction entre la perfection technologique et l'opportunité économique n'est pas un trait propre au capitalisme, comme les romantiques de l'ingénierie sociale voudraient nous le faire croire. Il est vrai que seul le calcul économique, tel qu'il est possible en économie de marché, fournit la possibilité d'effectuer les opérations mathématiques requises pour saisir intellectuellement les faits qui importent pour la décision. Une administration socialiste ne serait pas en mesure de se faire une idée précise de l'état des choses par des méthodes arithmétiques. Elle ne pourrait donc savoir si ce qu'elle projette et met en œuvre est la procédure la plus appropriée pour employer les moyens disponibles, de telle sorte que soient satisfaits les besoins du peuple qu'elle considère comme les plus urgents, d'entre ceux qui ne sont pas encore satisfaits. Mais en supposant qu'elle en soit capable, elle ne pourrait pas faire autre chose que ce que fait l'homme d'affaires d'après ses calculs. Elle ne voudrait pas gaspiller des facteurs de production rares pour satisfaire des besoins considérés comme moins urgents, alors que cette affectation empêcherait de satisfaire des besoins plus urgents. Elle ne se hâterait pas de mettre au rebut des facilités de production encore utilisables, si l'investissement requis devait empêcher de développer la production de biens dont le manque se fait sentir de façon plus pressante.

Si l'on tient convenablement compte du problème de la convertibilité, l'on peut aisément réduire à néant plusieurs illusions fort répandues. Prenons par exemple l'argument des industries naissantes invoqué pour justifier la protection douanière. Ses partisans prétendent que la protection temporaire est nécessaire pour développer des industries de transformation, dans des régions où les conditions naturelles favorables à leur fonctionnement sont mieux réunies ou, au moins, aussi bien réunies que là où les concurrents sont déjà établis. Ces industries plus anciennes ont acquis un avantage par leur création précoce. Elles sont maintenant stimulées par un facteur simplement historique, accidentel et, pour tout dire, manifestement irrationnel. Cet avantage empêche l'apparition d'entreprises concurrentes dans des régions où le cadre est tel qu'on peut se promettre d'y produire à meilleur compte, ou au moins à aussi bon compte, que dans les établissements plus anciens. L'on peut admettre que la protection des industries débutantes est coûteuse, pour un temps. Mais les sacrifices consentis feront mieux que fournir la récompense, par les gains réalisés plus tard.

La vérité est que l'établissement d'une industrie nouvellement créée n'est avantageuse d'un point de vue économique que si la supériorité du nouvel emplacement est si forte qu'elle compense les inconvénients de renoncer aux éléments inconvertibles et non transférables qui ont été investis dans les usines anciennes. Si tel est le cas, les nouvelles usines seront en mesure de concurrencer efficacement les anciennes sans aucune aide de leur gouvernement. Si ce n'est pas le cas, la protection dont elles bénéficient est un gaspillage, même si elle n'est que temporaire et permet aux nouvelles usines de garder plus tard le terrain conquis. Le droit de douane est virtuellement un subside que les consommateurs sont obligés de payer, pour compenser l'emploi de facteurs rares qui vont être absorbés dans le remplacement de matériels encore utilisables envoyés à la casse ; ces facteurs rares se trouvent détournés d'emplois autres, où ils auraient pu satisfaire des besoins considérés comme plus urgents par les consommateurs. Les consommateurs sont privés de la possibilité de satisfaire certains de leurs besoins, parce que les biens de production requis sont dirigés vers la production de biens qui étaient déjà à leur disposition en l'absence du tarif protecteur.

Il y a parmi toutes les industries une tendance permanente à se déplacer vers les sites où les possibilités de production sont les plus propices. Dans une économie de marché sans entraves, cette tendance est ralentie dans toute la mesure où elles tiennent compte de l'inconvertibilité des capitaux matériels rares. Cet élément historique ne fournit pas aux vieilles industries une supériorité permanente. Elle empêche seulement le gaspillage que représentent des investissements entraînant la stérilisation de capacités de production encore utilisables, en même temps qu'elle évite la restriction des disponibilités en biens de production susceptibles de satisfaire des besoins non encore pourvus. En l'absence de tarifs protecteurs, la migration des industries est différée jusqu'à ce que les équipements investis dans les vieilles usines soient usés ou deviennent périmés par suite de progrès technologiques si importants qu'il devienne nécessaire de les remplacer. L'histoire industrielle des États-Unis fournit de nombreux exemples de ce déplacement, à l'intérieur des frontières de l'Union, de centres de production industrielle ; il n'y eut pas besoin de protection de la part des pouvoirs publics. L'argument de la protection des industries naissantes n'a pas plus de légitimité que toute l'argumentation protectionniste.

Une autre contrevérité populaire concerne la prétendue rétention de brevets utiles. Un brevet est un monopole légal accordé pour un nombre d'années limité à l'inventeur d'un nouveau procédé. Pour le moment, nous ne nous occupons pas de savoir si c'est ou non une bonne politique que d'accorder de tels privilèges aux inventeurs 14. Nous avons seulement à examiner l'assertion selon laquelle les « grandes affaires » font un usage néfaste du système des brevets, privant le public des avantages que lui apporteraient les progrès technologiques.

Lorsqu'elles délivrent un brevet d'invention, les autorités n'examinent pas la valeur économique de l'invention. Elles ne se préoccupent que d'établir la priorité de l'idée et bornent leur examen aux seules questions technologiques. Elles étudient avec la même attention méticuleuse et impartiale telle invention qui peut révolutionner une industrie entière, et tel appareil fantaisiste dont l'inutilité est évidente. La protection du brevet est ainsi procurée à un grand nombre d'inventions absolument dénuées de valeur. Leurs auteurs sont enclins à surestimer l'importance de leur apport au savoir technique, et à nourrir des espoirs exagérés quant aux gains matériels qu'il leur apportera. Déçus, ils grommellent contre l'absurdité d'un système économique qui frustre le peuple du bienfait du progrès technologique.

Les conditions auxquelles il est économique de substituer un nouvel équipement amélioré à des outillages anciens encore utilisables ont été indiquées ci-dessus. Si ces conditions ne sont pas réalisées, il n'est avantageux, ni pour une entreprise privée en économie de marché, ni pour la direction socialiste d'un régime totalitaire, d'adopter immédiatement le nouveau procédé. La production de la nouvelle machinerie destinée à de nouvelles usines, l'extension d'installations déjà existantes, et le remplacement du vieux matériel déclassé seront effectués conformément à l'idée nouvelle. Mais ce qui peut encore être utilisé ne sera pas jeté au rebut ; le nouveau procédé sera adopté pas à pas seulement. Les établissements dotés des appareils anciens resteront pendant quelque temps capables de soutenir la concurrence de ceux équipés de neuf. Les personnes qui contestent la validité de ces affirmations devraient se demander si elles-mêmes mettent à la poubelle leur aspirateur ou leur poste de radio dès qu'un nouveau modèle est mis en vente.

A cet égard, il est indifférent que la nouvelle invention soit ou non protégée par un brevet. Une firme qui a acheté une licence a déjà payé pour pouvoir employer la nouvelle invention. Si malgré cela elle n'emploie pas le nouveau procédé, c'est que son adoption n'est pas profitable. Il ne sert de rien que le monopole assuré par les pouvoirs publics empêche les concurrents de l'utiliser. Seul compte le degré de supériorité procuré par la nouvelle invention en comparaison des anciennes méthodes. Supériorité veut dire réduction dans le coût unitaire de production, ou amélioration de qualité du produit telle que les acheteurs consentent à le payer plus cher en proportion. Si le degré de supériorité n'est pas suffisant pour qu'il soit profitable d'engager le coût de la transformation, cela prouve que les consommateurs sont plus intéressés à acheter des produits autres, plutôt que de profiter de la nouvelle invention. C'est entre les mains des consommateurs que réside la décision sans appel.

Des observateurs superficiels ne voient pas toujours ces faits parce qu'ils sont obnubilés par la pratique de beaucoup de grandes affaires qui acquièrent un brevet dans leur champ d'action sans apparemment regarder à son utilité. Cette pratique découle de diverses considérations :

1. La signification économique de l'innovation n'est pas encore reconnaissable ;

2. L'innovation est visiblement non utilisable. Mais la firme croit qu'elle pourra la développer de telle façon qu'elle devienne applicable ;

3. L'application immédiate de l'innovation n'est pas payante. Mais la firme entend l'employer ultérieurement, lorsqu'elle remplacera son équipement usagé;

4. La firme veut encourager l'inventeur à continuer sa recherche, en dépit du fait que jusqu'à ce moment ses efforts n'ont pas abouti à une innovation pratiquement utilisable ;

5. La firme désire désarmer des inventeurs processifs, pour faire l'économie de l'argent, du temps et de la tension nerveuse que de tels procès en contrefaçon entraînent.

6. La firme recourt à un trafic d'influence ou cède à un chantage déguisé, en achetant des brevets parfaitement inutilisables à des fonctionnaires, des ingénieurs ou autres personnes influentes dans des firmes ou institutions qui sont ses clientes ou peuvent le devenir.

Si une invention est à ce point supérieure au vieux procédé, qu'il fasse tomber dans l'obsolescence l'ancien équipement et rende impérieuse la nécessité de remplacer sans délai cet équipement par des machines nouvelles, la transformation aura lieu, en quelque main que se trouve le privilège conféré par le brevet, possesseurs de l'ancien équipement ou firme indépendante. Les affirmations contraires sont fondées sur la supposition que non seulement l'inventeur et ses conseils juridiques, mais aussi toutes les personnes déjà actives dans le champ de production considéré, et celles qui sont prêtes à y entrer si l'occasion s'en présente, sont complètement aveugles à l'importance de l'invention. L'inventeur vend son brevet à la vieille firme parce que personne d'autre ne désire l'acquérir. Et la vieille firme en question est également trop obtuse pour voir l'avantage qu'elle pourrait tirer d'une mise en application de l'invention.

Assurément, il est vrai qu'une amélioration technologique peut ne pas être adoptée parce que les gens sont aveugles à son utilité. Sous une administration socialiste, l'incompétence ou l'entêtement des officiels chargés de la branche concernée peuvent suffire à empêcher l'adoption d'une méthode de production plus économique. Il en est de même pour les inventions dans des branches dominées par les gouvernements. Les exemples les plus frappants sont fournis par le fait que d'éminents experts militaires ne surent pas discerner la portée de nouveaux instruments. Le grand Napoléon méconnut la contribution que des navires à vapeur auraient pu apporter à ses plans de débarquement en Angleterre ; aussi bien Foch que l'état-major allemand sous-estimaient, à la veille de la Première Guerre mondiale, l'importance de l'aviation. Plus tard, l'éminent pionnier de la force aérienne, le général Billy Mitchell, eut de très décevantes expériences. Mais les choses sont bien différentes dans la sphère où l'économie de marché est libre des entraves de l'étroitesse d'esprit bureaucratique. Là, la tendance à surestimer les potentialités d'une innovation l'emporte sur la tendance à les sous-estimer. L'histoire du capitalisme moderne montre d'innombrables cas où l'essai de pousser à l'innovation a abouti à l'échec ; beaucoup d'hommes d'affaires entreprenants ont lourdement payé l'erreur d'un optimisme exagéré. Il serait plus réaliste de reprocher au capitalisme sa propension à surévaluer des innovations superflues, plutôt que sa prétendue tendance à étouffer des innovations utiles. Le fait est que de grosses sommes ont été gaspillées dans l'achat de licences tout à fait dénuées de valeur, et dans de vains efforts pour les mettre en œuvre pratiquement.

Il est absurde de parler d'un prétendu préjugé des grandes affaires modernes contre les progrès technologiques. Les grandes sociétés dépensent des sommes énormes pour la recherche de nouveaux procédés et de nouveaux appareils.

Ceux qui déplorent la prétendue suppression d'inventions par la libre entreprise ne doivent pas s'imaginer prouver leurs assertions en excipant du fait que de nombreux brevets restent définitivement inutilisés, ou ne sont appliqués qu'après de longs délais. Il est manifeste que des brevets nombreux, peut-être la grande majorité d'entre eux, sont inapplicables. Ceux qui soutiennent que des inventions utiles ont été étouffées ne citent aucun exemple d'une telle innovation qui serait restée sans application dans les pays qui protègent les droits de l'inventeur, alors qu'elle aurait été mise en œuvre par les Soviétiques, qui ne respectent pas la législation sur les brevets.

La convertibilité limitée des capitaux matériels joue un rôle important dans la géographie humaine. La distribution des habitats et des centres d'activité industrielle, à la surface de la terre, est déterminée dans une certaine mesure par des facteurs historiques. Le fait que certains sites aient été choisis dans un lointain passé continue à avoir des conséquences. Il est vrai qu'en général, les gens ont tendance à se déplacer vers les régions qui présentent les meilleures potentialités pour la production. Cependant cette tendance est entravée, et pas seulement par des facteurs institutionnels, tels que les barrières à l'immigration ; il y a aussi un facteur historique dont le rôle est considérable. Des capitaux matériels à convertibilité limitée ont été investis dans des zones qui, du point de vue de nos connaissances actuelles, offrent des facilités médiocres. Leur immobilisation agit en sens inverse de la tendance à situer les ateliers, les fermes et les habitations en fonction de notre information contemporaine en fait de géographie, de géologie, de physiologie des animaux et des plantes, de climatologie et autres branches de la science. En regard des avantages qu'il y aurait à se fixer dans les sites éloignés offrant de meilleures ressources matérielles, il faut peser les inconvénients d'abandonner inutilisés des biens de production de convertibilité et transférabilité limitées.

C'est ainsi que le degré de convertibilité du stock disponible de capitaux matériels affecte toutes les décisions concernant la production et la consommation. Plus bas est le degré de convertibilité, et plus la mise en œuvre du progrès technique se trouve reportée dans le temps. Il n'en est pas moins absurde d'évoquer cet effet retardateur en le qualifiant d'irrationnel et de contraire au progrès. Celui qui, en dressant son plan d'action, prend en compte tous les avantages et désavantages prévisibles et les met en balance, fait preuve de rationalité. Ce n'est pas l'homme d'affaires calculant objectivement les choses, c'est le technocrate romantique qu'il faut blâmer pour une malencontreuse incompréhension de la réalité. Ce qui modère la rapidité des améliorations technologiques, ce n'est pas l'imparfaite convertibilité des capitaux matériels, mais leur rareté. Nous ne sommes pas assez riches pour renoncer aux services que peuvent encore fournir les biens de production encore utilisables. Le fait qu'un stock de capitaux matériels est là n'est pas un obstacle au progrès ; c'est au contraire la condition indispensable de toute amélioration, de tout progrès. L'héritage du passé incorporé dans notre stock de capitaux matériels constitue notre richesse et les moyens primordiaux de nos progrès ultérieurs en fait de bien-être. Il est vrai que notre situation serait encore meilleure si nos ancêtres et nous-mêmes dans nos actions antérieures avions mieux réussi à prévoir les conditions dans lesquelles nous vivons maintenant. La connaissance de ce fait explique maint phénomène de notre temps. Mais elle ne jette aucun reproche sur le passé et ne décèle non plus aucune imperfection inhérente à l'économie de marché.

7 / Accumulation, maintien et consommation de capital

Les biens de production sont des produits intermédiaires qui, dans le cours ultérieur des activités de production, sont transformés en biens de consommation. Tous les capitaux matériels, y compris ceux que l'on ne considère pas comme périssables, épuisent leur potentiel de service dans l'exécution des procédés de production ; ils peuvent aussi perdre prématurément leur utilité à cause d'un changement dans les données du marché. Il est exclu que l'on puisse conserver intact un stock de capitaux matériels. Leur qualité de biens de production est transitoire.

La notion de richesse constante découle du caractère délibéré de l'élaboration des plans et des actions correspondantes. Elle se réfère au concept de capital employé dans la comptabilité des capitaux, et non pas aux capitaux matériels en eux-mêmes. L'idée de capital n'a pas de contrepartie dans le monde physique des choses tangibles. Le capital ne se trouve nulle part ailleurs que dans l'esprit des hommes qui font des plans. C'est un élément du calcul économique. La comptabilité des capitaux n'est utile qu'à une seule chose : elle est combinée de façon à nous faire savoir comment nos arrangements de production et de consommation influent sur notre capacité de satisfaire des besoins à venir. La question à laquelle elle répond est de savoir si une certaine façon d'agir accroît ou diminue la productivité de nos efforts futurs.

L'intention de préserver le stock disponible de biens de production à sa pleine efficacité, ou de l'augmenter, pourrait aussi orienter l'activité d'hommes qui n'auraient pas l'outil mental du calcul économique. Les pêcheurs et chasseurs primitifs avaient certainement conscience de la différence entre deux comportements : entretenir leurs outils et appareils en bon état de marche ou emploi, d'une part ; et, d'autre part, les user et détériorer sans pourvoir à leur remplacement. Un paysan à l'ancienne mode, attaché aux routines traditionnelles et incapable de tenir une comptabilité, connaît fort bien l'importance de maintenir en bon état son cheptel mort et vif. Dans le cadre simple d'une économie stationnaire ou lentement progressive, il est faisable de fonctionner avec succès même en l'absence d'une comptabilité du capital. Le maintien de disponibilités grosso modo constantes peut y être assuré soit en produisant constamment les éléments destinés à remplacer ceux qui deviennent hors d'usage, soit en accumulant une réserve de biens de consommation qui rendra possible plus tard de consacrer du temps et du travail au remplacement de ces biens de production, sans être obligé de restreindre momentanément la consommation. Mais une économie industrielle évolutive ne peut se dispenser du calcul économique et de ses concepts fondamentaux de capital et de revenu.

Le réalisme conceptuel a brouillé la compréhension du concept de capital. Il a engendré une mythologie du capital 15. Une existence a été attribuée au « capital », indépendante des capitaux matériels dans lesquels il est incorporé. Le capital, à ce que l'on dit, se reproduit lui-même et assure de lui-même son maintien en existence. Le capital, disent les marxistes, engendre du profit. Tout cela n'est que non-sens.

Le capital est une notion praxéologique. C'est un produit du raisonnement, et son lieu est dans l'esprit des hommes. C'est une façon de regarder les problèmes de l'agir, une méthode pour les jauger en fonction d'un certain projet. Ce concept détermine le cours de l'agir humain et, en ce sens, c'est un facteur réel. Il est indissolublement lié au capitalisme, à l'économie de marché.

Le concept de capital entre en jeu dans la mesure où, dans leurs actions, les hommes se guident sur la comptabilité des capitaux. Si l'entrepreneur a employé les facteurs de production de telle sorte que l'équivalent en monnaie des produits est au moins égal à celui des facteurs dépensés, il est en mesure de remplacer les biens de production usés par de nouveaux capitaux matériels dont l'équivalent en monnaie est égal à l'équivalent en monnaie des capitaux matériels usés. Mais l'affectation du produit brut, son utilisation pour reconstituer le capital, pour consommer et pour accumuler des capitaux neufs, tout cela résulte toujours d'actes délibérés des entrepreneurs et des capitalistes. Ce n'est nullement « automatique » ; c'est par nécessité le résultat de décisions intentionnelles. Et ces intentions peuvent être déçues si les calculs sur lesquels elles ont été fondées ont été viciés par la négligence, l'erreur ou le mauvais pronostic des événements futurs.

Du capital additionnel ne peut être accumulé que par de l'épargne, c'est-à-dire par un excédent de la production sur la consommation. Epargner peut consister à restreindre la consommation. Mais cela peut se faire aussi sans diminution de la consommation et sans augmentation de l'apport en capitaux matériels, grâce à un accroissement de la production nette. Un tel accroissement peut apparaître de plusieurs manières :

  • 1. Les conditions naturelles peuvent être devenues plus propices. Les récoltes sont plus abondantes. Les gens ont accès à des terres plus fertiles, ont découvert des mines rapportant davantage par unité d'apport. Des cataclysmes et catastrophes qui avaient en plusieurs circonstances privé l'effort humain de ses fruits sont devenus moins fréquents ; les épidémies et épizooties ont reculé ;
  • 2. Des gens ont réussi à rendre certains procédés de production plus fructueux sans investir davantage de capitaux dans la production ni allonger la période de production ;
  • 3. Les obstacles institutionnels perturbent moins souvent les activités de production. Les pertes causées par les guerres, révolutions, grèves, sabotages et autres délits se sont raréfiées.

Si les surplus ainsi réalisés sont employés comme investissements supplémentaires, ils augmentent encore les rendements nets futurs. Il devient alors possible d'augmenter la consommation sans préjudice pour le stock existant de capitaux matériels ni pour la productivité du travail.

Le capital est toujours accumulé par des individus ou des groupes d'individus agissant de concert, jamais par l'économie nationale (Volkswirtschaft) ou la société 16. Il peut arriver que pendant que certains acteurs sont en train d'accumuler un excédent de capitaux, d'autres sont en même temps en train de consommer du capital antérieurement rassemblé. Si ces deux processus sont d'un montant égal, le total des fonds disponibles sous forme de capitaux dans le système de marché reste inchangé, et c'est comme s'il n'y avait pas eu de modification dans la masse des capitaux matériels existants. L'accumulation de capital supplémentaire réalisée par certains dispense simplement de raccourcir la période de production de certains procédés ; mais il ne devient pas possible d'adopter davantage de procédés exigeant une plus longue période de production. Si nous considérons les choses sous cet angle, nous pouvons dire qu'il y a eu un transfert de capital. Mais il faut se garder de confondre cette notion de transfert de capital, avec un déplacement de propriété d'un individu, ou groupe d'individus, à un autre.

La vente et l'achat de capitaux matériels, et les prêts consentis aux affaires ne sont pas en eux-mêmes des transferts de capitaux. Ce sont des transactions dont l'effet est d'amener concrètement des capitaux matériels dans les mains de ceux des entrepreneurs qui veulent les employer pour l'exécution de projets déterminés. Ce sont simplement des étapes subordonnées dans le cours d'une suite d'actes à longue portée. Leur effet combiné décide du succès ou de l'échec du projet tout entier. Mais ni le profit ni la perte ne produit directement une accumulation de capital ni une consommation de capital. Ce qui modifiera le montant global du capital existant, c'est la façon dont régleront leur consommation ceux qui voient leur avoir s'augmenter d'un profit ou diminuer d'une perte.

Il peut y avoir transfert de capital aussi bien avec que sans déplacement de propriété des capitaux matériels. Il n'y en a pas dans le cas où un homme consomme du capital pendant qu'un autre homme, sans rapports avec le premier, accumule du capital d'égal montant. Le deuxième cas est celui où le vendeur de capitaux matériels en consomme le prix, pendant que l'acheteur paie en prélevant sur un excédent non consommé — épargné — du produit net sur la consommation.

La consommation de capital et l'extinction physique de capitaux matériels sont deux choses différentes. Tous les capitaux matériels finissent tôt ou tard par entrer dans le produit final et cessent d'exister par l'usage, la consommation, l'usure et la détérioration. Ce qui peut seulement être conservé par un arrangement approprié de la consommation, c'est la valeur du financement en capital, ce ne sont jamais les capitaux matériels concrets. Il peut se produire qu'un coup du sort, ou un acte de destruction humain, provoque une extinction si massive de capitaux matériels qu'aucune réduction tolérable de la consommation ne puisse y parer à brève échéance en reconstituant les éléments du financement à leur niveau antérieur. Mais ce qui entraîne cet affaissement est toujours l'insuffisance des recettes nettes de la production courante consacrées à l'entretien du capital.

8 / La mobilité de l'investisseur

La convertibilité limitée des biens de production ne lie pas immuablement leur propriétaire. L'investisseur est libre de modifier l'investissement de ses fonds. S'il est capable de prévoir mieux que d'autres l'évolution du marché, il peut parvenir à ne choisir que des investissements dont le prix montera et à éviter ceux où le prix baissera.

Le profit d'entrepreneur, la perte d'entrepreneur émanent de l'affectation des facteurs de production à des projets déterminés. Les opérations de Bourse et transactions analogues qui ne passent pas par le marché des titres décident de qui supportera l'incidence de ces profits et pertes. Il y a en général une tendance à tracer une distinction radicale entre de telles opérations purement spéculatives et le fait de procéder à des investissements authentiquement sains. Mais la différence est de degré seulement ; il n'existe pas d'investissement non spéculatif. Les investissements peuvent être bons ou mauvais, mais ils sont toujours spéculatifs. Dans une économie fluide, toute action comporte de la spéculation. Un changement fondamental dans la situation peut faire que des investissements communément considérés comme parfaitement sûrs deviennent de mauvais investissements.

La spéculation sur les titres ne peut pas annuler les actions accomplies ni rien changer à la convertibilité limitée des capitaux matériels déjà existants. Ce qu'elle peut faire, c'est empêcher que d'autres investissements s'engagent dans des branches ou des entreprises où les spéculateurs estiment qu'ils seraient mal placés. Elle indique son chemin particulier à une tendance, dominante dans l'économie de marché, vers le développement des prises de risques là où elles sont profitables et à les restreindre là où elles sont déficitaires. En ce sens, le marché des titres devient simplement « le marché », le point focal de l'économie de marché, l'appareil essentiel par lequel la demande prévue des consommateurs oriente souverainement l'activité économique.

La mobilité de l'investisseur se manifeste dans le phénomène que l'on appelle, de trompeuse façon, fuite des capitaux. Les investisseurs individuels peuvent se désengager d'investissements qu'ils considèrent comme dangereux, pourvu qu'ils soient disposés à subir la perte déjà escomptée par le marché. Ils peuvent ainsi se prémunir contre des pertes plus graves, et les faire porter par des gens qui sont moins réalistes dans leur évaluation des prix probables des biens en question. La fuite des capitaux ne retire pas les capitaux matériels inconvertibles du circuit de production où ils ont été investis ; elle consiste simplement en un changement de propriétaires.

Il n'importe point que le capitaliste « fuie » vers un autre investissement dans le pays ou dans un autre pays. L'un des objectifs principaux du contrôle des changes est d'empêcher la fuite de capitaux vers l'étranger ; mais tout ce que le contrôle des changes fait en réalité est d'empêcher les propriétaires d'investissements à l'intérieur de limiter leurs pertes en troquant à temps un investissement intérieur qu'ils considèrent comme dangereux, contre un investissement extérieur qu'ils considèrent comme sûr.

Si certaines branches des investissements intérieurs, ou toutes, sont menacées d'expropriation partielle ou totale, le marché escompte les conséquences défavorables de cette politique par un changement adéquat dans les prix des titres. Quand cela se produit, il est trop tard pour fuir afin d'éviter de faire partie des victimes. Les seuls investisseurs qui peuvent s'en tirer avec une faible perte sont ceux qui ont eu assez de flair pour pronostiquer le désastre à une époque où la majorité des gens ne se doutaient pas de son approche et de son ampleur. Quoi que les divers entrepreneurs et capitalistes puissent faire, ils ne peuvent jamais rendre mobiles et transférables des capitaux matériels inconvertibles. Cela, au moins, est admis en gros en ce qui concerne le capital fixe ; on le nie du capital circulant. L'on soutient qu'un homme d'affaires peut exporter les produits et s'abstenir d'en réimporter le résultat. Les gens ne se rendent pas compte qu'une entreprise ne peut continuer à fonctionner sans capital circulant. Si un chef d'entreprise exporte ses propres fonds employés à l'achat courant des matières premières, de la main-d'œuvre et des autres facteurs requis, il lui faut remplacer ces fonds par de l'argent emprunté. Le grain de vérité dans la fable de la mobilité du capital circulant est le fait qu'il est possible pour un investisseur d'éluder les pertes menaçant son capital circulant, indépendamment du problème d'éluder celles qui menacent son capital fixe. Néanmoins le processus de la fuite des capitaux est le même dans les deux cas. C'est un changement dans la personne de l'investisseur. L'investissement lui-même n'est pas affecté ; le capital en question n'émigre pas.

La fuite des capitaux dans un pays étranger suppose que des étrangers sont disposés à échanger leurs investissements contre ceux du pays d'où fuit le capital. Un capitaliste britannique ne peut s'évader de ses investissements en Grande-Bretagne si aucun étranger ne veut les acheter. Il s'ensuit que la fuite des capitaux ne peut jamais résulter dans la fameuse détérioration de la balance des paiements. Elle ne peut pas davantage provoquer la hausse des devises étrangères. Si de nombreux capitalistes — britanniques ou étrangers — souhaitent se débarrasser de titres britanniques, une baisse des prix s'ensuivra pour ces titres. Mais cela n'affectera pas le taux d'échange entre la livre et les monnaies étrangères.

Cela vaut aussi bien pour le capital investi dans l'encaisse liquide. Le propriétaire de francs français qui prévoit les conséquences de la politique inflationnaire du gouvernement français peut, ou bien « fuir » dans des « valeurs réelles » en achetant des marchandises, ou bien dans des monnaies étrangères. Mais il lui faut trouver des gens disposés à prendre des francs en échange. Il peut fuir seulement pendant qu'il y a encore des gens qui sont plus optimistes que lui en évaluant les futurs cours du franc. Ce qui fait monter le prix des marchandises et celui des devises étrangères, ce n'est pas la conduite de ceux qui veulent céder des francs, mais la conduite de ceux qui refusent de les prendre, si ce n'est à un taux de change inférieur.

Les gouvernements prétendent qu'en recourant aux restrictions sur les échanges extérieurs pour empêcher la fuite des capitaux, ils sont mus par le souci des intérêts vitaux de la nation. L'effet de leurs interventions est en fait contraire aux intérêts de nombreux citoyens sans aucun avantage pour aucun autre citoyen ni pour le fantôme de l'économie nationale. S'il y a inflation en France, il n'est certes à l'avantage ni de la nation dans son ensemble, ni d'aucun citoyen en particulier, de faire en sorte que toutes les conséquences désastreuses retombent uniquement sur des Français. Si un certain nombre de Français arrivaient à se décharger de ces pertes sur des étrangers, en leur vendant des billets ou des bons rachetables en billets de banque, une partie de ces pertes retomberait sur des étrangers. Le résultat manifeste de telles entraves aux transactions est d'appauvrir certains Français sans en enrichir aucun. D'un point de vue nationaliste, cela paraît peu souhaitable.

L'opinion populaire trouve à blâmer dans n'importe quel aspect possible des transactions en Bourse. Si les prix montent, les spéculateurs sont dénoncés comme des profiteurs qui s'approprient ce qui, de droit, appartient à autrui. Si les prix baissent, les spéculateurs sont dénoncés comme dilapidant la richesse de la nation. Les profits des spéculateurs sont décriés comme du vol, du pillage au détriment du reste de la nation. L'on insinue qu'ils sont la cause de la pauvreté du public. Il est habituel de faire la distinction entre cette malhonnête corne d'abondance des trafiquants et les profits de l'industriel qui ne se contente pas de jouer à la roulette mais sert les consommateurs. Même des publicistes financiers sont incapables de voir que les transactions de Bourse ne produisent ni profits ni pertes, mais sont uniquement l'aboutissement synthétique des profits et des pertes advenus dans le négoce et la fabrication. Ces profits et ces pertes, résultant de l'approbation ou du refus par le public d'approuver des investissements effectués dans le passé, sont mis en lumière par le marché des titres. Le mouvement des titres sur leur marché n'affecte pas le public. C'est au contraire la réaction du public à la manière dont les investisseurs ont organisé les activités de production qui détermine la structure des prix sur le marché des titres. C'est en dernier ressort l'attitude des consommateurs qui fait monter certains titres et en fait baisser d'autres. Ceux qui n'épargnent ni n'investissent ne gagnent ni ne perdent du fait des fluctuations des cours. Le négoce sur le marché des titres décide uniquement entre les investisseurs de qui gagnera les profits et qui supportera les pertes 17.

9 / Monnaie et capital ; épargne et investissement

Le capital est chiffré en termes de monnaie et représenté dans la comptabilité correspondante par une somme déterminée de monnaie. Mais le capital peut aussi consister en des sommes de monnaie. Comme les capitaux matériels sont aussi échangés, et que ces échanges sont effectués dans les mêmes conditions que l'échange des autres biens, ici aussi l'échange indirect et l'emploi de monnaie deviennent indispensables. Dans l'économie de marché, aucun participant ne peut se passer des avantages que procure l'argent liquide. Non seulement en leur qualité de consommateurs, mais aussi de capitalistes et d'entrepreneurs, les individus sont dans la nécessité de conserver des encaisses liquides.

Ceux qui ont vu dans ce fait quelque chose d'étrange et de contradictoire ont été déroutés par une fausse interprétation du calcul en monnaie et de la comptabilité des capitaux. Ils cherchent à assigner à la comptabilité du capital des fonctions qu'elle ne remplira jamais. La comptabilité du capital est un outil mental de calcul et de computation utile aux individus et groupes d'individus qui opèrent dans une économie de marché. C'est seulement dans le cadre du calcul en monnaie que le capital peut être chiffré. La seule tâche que la comptabilité du capital peut remplir est de montrer aux divers individus opérant dans une économie de marché si l'équivalent en monnaie des fonds qu'ils ont consacrés à l'activité acquisitive a changé, et dans quelle mesure. La comptabilité du capital n'a aucune autre utilité.

Si l'on s'efforce de déterminer une grandeur qu'on dénomme capital national ou capital de la société, en tant que distinct aussi bien des capitaux acquisitifs des individus que de l'idée vide de sens d'une somme totale des fonds dont les individus constituent leur capital acquisitif, l'on se trouve bien entendu tracassé par un faux problème. Quel est le rôle, se demande-t-on alors, que joue la monnaie dans un tel concept de capital collectif ? L'on découvre une importante différence entre le capital tel que les individus le considèrent de leur point de vue, et tel qu'on le voit sous l'angle de la société. Toutefois, un tel raisonnement est radicalement fallacieux. Il est manifestement contradictoire d'éliminer la référence à la monnaie de l'évaluation d'une grandeur qui ne peut être mesurée autrement qu'en termes de monnaie. Il est dénué de sens de recourir à des calculs monétaires lorsqu'on prétend mesurer une grandeur qui n'a aucune signification dans un système économique où il ne peut y avoir ni monnaie ni prix en monnaie des facteurs de production. Dès que notre raisonnement sort du cadre d'une société de marché, il doit renoncer à toute référence à de la monnaie ou à des prix en monnaie. Le concept de capital collectif ne peut être pensé que comme une collection de biens divers. Il est impossible de comparer deux assemblages de ce genre autrement qu'en déclarant que l'un d'eux est plus utilisable pour écarter une gêne ressentie par la société entière, que ne l'est l'autre assemblage. (C'est une autre question que de savoir si un tel jugement peut être prononcé par quelque mortel que ce soit.) Aucune expression monétaire ne peut être appliquée à de telles collections. Les termes monétaires sont dénués de toute signification quand on s'occupe du problème des capitaux d'un système social où il n'y a pas de marché des facteurs de production.

Dans les dernières années les économistes ont consacré une attention particulière au rôle que les encaisses liquides jouent dans le processus de l'épargne et de la formation du capital. Nombre de conclusions erronées ont été avancées à propos de ce rôle.

Si un individu emploie une somme de monnaie non pour la consommation mais pour acheter des facteurs de production, l'épargne est directement convertie en accumulation de capital. Si l'épargnant individuel emploie ce qu'il épargne à augmenter son encaisse liquide, parce qu'à ses yeux cela en constitue l'emploi le plus avantageux, il contribue à faire baisser le prix des marchandises et monter le pouvoir d'achat de la monnaie. Si nous prenons pour hypothèse que la masse monétaire du système de marché ne varie pas, ce comportement de l'épargnant n'influe pas directement sur la formation de nouveau capital et sur son utilisation dans une expansion de la production 18. L'effet de l'épargne de notre économe, c'est-à-dire l'excédent de biens produits sur les biens consommés, ne disparaît pas du fait qu'il le thésaurise. Les prix des biens de production n'augmentent pas dans la mesure où ils l'auraient fait en l'absence de cette thésaurisation. Mais le fait qu'il y ait davantage de biens de production disponibles n'est pas affecté par les efforts d'une quantité de gens pour accroître leurs encaisses liquides. Si personne n'emploie les biens — dont la non-consommation a alimenté l'épargne additionnelle — pour intensifier ses dépenses de consommation, ils demeurent un surplus de biens de production disponibles, quel qu'en soit le prix. Les deux processus — augmentation des encaisses liquides de certains, et plus forte accumulation de capital — se déroulent côte à côte.

Une baisse du prix des denrées, toutes choses restant égales par ailleurs, entraîne une baisse dans l'équivalent en monnaie du capital des divers individus. Mais cela n'équivaut pas à une diminution du stock des capitaux matériels, et n'exige pas un ajustement des activités de production à un prétendu appauvrissement. La seule chose qui change, ce sont les chiffres en monnaie introduits dans le calcul monétaire.

Maintenant, supposons qu'un accroissement de la quantité de monnaiecrédit ou de monnaie factice, ou une expansion de crédit, introduise la quantité supplémentaire de monnaie requise pour que gonflent les encaisses liquides individuelles. Ce sont alors trois processus qui suivent leur cours indépendamment : une tendance à la baisse des prix des denrées, déclenchée par l'augmentation du montant des biens de production disponibles et l'expansion corrélative des activités de production ; une tendance à la baisse des prix, provoquée par l'accroissement de la demande de monnaie pour les encaisses liquides ; et finalement une tendance à la hausse des prix par suite de l'accroissement de la masse monétaire au sens large. Les trois processus sont dans une certaine mesure synchrones. Chacun d'eux entraîne ses effets propres qui, selon les circonstances, peuvent être intensifiés ou amortis par les effets inverses des deux autres. Mais la chose la plus importante est que les capitaux matériels résultant de l'épargne supplémentaire ne sont pas détruits par les variations qui interviennent en même temps dans la demande et l'offre de monnaie (au sens large). Chaque fois qu'un individu consacre une somme de monnaie à l'épargne au lieu de la dépenser pour de la consommation, le processus d'épargne se concilie parfaitement avec le processus de formation de capital et d'investissement. Il n'importe pas que l'épargnant individuel accroisse ou non son encaisse liquide. L'acte d'épargner a toujours pour contrepartie un volume de biens produits et non consommés, biens qui restent disponibles pour d'ultérieures activités de production. L'épargne de quelqu'un est toujours incorporée dans des capitaux concrets.

L'idée que la monnaie thésaurisée est une portion stérile de la richesse totale, et que son augmentation entraîne un rétrécissement de la portion des richesses consacrée à la production, n'est exacte que dans la mesure où la hausse du pouvoir d'achat de l'unité monétaire entraîne une affectation de plus de facteurs de production à l'extraction de l'or, et un transfert du métal de ses emplois industriels à ses emplois monétaires. Mais cela est déterminé par la recherche d'encaisses monétaires accrues, et non pas par l'épargne. L'épargne, en économie de marché, n'est possible que lorsqu'on s'abstient de consommer une partie du revenu. Si l'épargnant individuel consacre ses économies à la thésaurisation, cela influe sur le pouvoir d'achat de la monnaie, et peut, de ce fait, réduire l'expression monétaire de la masse des capitaux ; cela ne stérilise aucun des éléments qui constituent le capital épargné.

Notes

1 Pourquoi les gens procèdent de cette manière sera montré dans les pages suivantes.

2 Si la prolongation d'utilisation possible n'était pas au moins proportionnelle à l'accroissement de dépenses requises, il serait plus avantageux d'accroître la quantité d'unités de plus courte utilisation possible.

3 Böhm-Bawerk, Kleinere Abhandlungen über Kapital und Zins, vol. II ; in Gesammelte Schriften, Vienne, Ed. F. X. Weiss, 1926, p. 169.

4 La préférence de temps n'est pas spécifiquement humaine. Elle est une composante intrinsèque du comportement de tout ce qui vit. Le trait qui distingue l'homme consiste dans le fait précis que pour lui la préférence de temps n'est pas inexorable, que l'allongement de la période de provision n'est pas simplement instinctif comme chez certains animaux qui emmagasinent de la nourriture, mais le résultat d'un processus d'évaluation.

5 Pour une analyse critique détaillée de cette partie du raisonnement de Böhm-Bawerk, le lecteur est renvoyé à Mises, Nationalökonomie, pp. 439 à 443.

6 Voir F. A. Fetter, Economic Principles, New York, 1923, 1, 239.

7 Ces considérations réduisent à néant les objections soulevées contre la théorie de la préférence de temps par Frank H. Knight dans son article « Capital, Time and the Interest Rate », Economica, n.s., 1, 257-286.

8 Cf. F. A. Hayek, The Pure Theory of Capital, Londres, 1941, p. 48. Il est en fait bien difficile d'attacher à certaines lignes de pensée une étiquette nationale. Comme Hayek le remarque avec pertinence (p. 47, n. 1), les économistes classiques anglais après Ricardo, et en particulier J. S. Mill (ce dernier probablement sous l'influence de J. Rae), furent sous certains aspects plus « autrichiens » que leurs récents successeurs anglo-saxons.

9 Voir W. S. Jevons, The Theory of Political Economy, 4e éd., Londres, 1924, pp. 224 à 229.

10 Cela implique aussi l'égalité dans la quantité disponible de facteurs de production fournis par la nature.

11 Voir John Bates Clark, Essentials of Economic Theory, New York, 1907, pp. 133 et suiv.

12 Sur l'attaque marxiste contre la génétique, voir T. D. Lysenko, Heredity and Variability, New York, 1945. Une appréciation critique de la controverse est fournie par J. R. Baker, Science and the Planned State, New York, 1945, pp. 7I à 76.

13 Voir Mises, Omnipotent Government, New Haven, 1944, p. 99, ainsi que les livres cités à cet endroit.

14 Voir ci-dessus, pp. 405 et 406 ; et ci-dessous, pp. 716 et 717.

15 Voir F. A. Hayek, « The Mythology of Capital », The Quarterly journal of Economics, 1, 1936, pp. 223 et suiv.

16 L'État et les collectivités régionales, en économie de marché, sont simplement des acteurs représentant l'action concertée d'individus ou de groupes d'individus déterminés.

17 La doctrine courante selon laquelle le marché des titres « absorbe » le capital et la monnaie est analysée et entièrement réfutée par F. Machlup, The Stock Market, Credit and Capital Formation, traduction de V. Smith, Londres, 1940, pp. 6 à 153.

18 Indirectement, la formation de nouveau capital est affectée par les modifications dans la richesse et les revenus, que toute variation induite par encaisses provoque dans le pouvoir d'achat de la monnaie.