Ludwig von Mises:Le Gouvernement omnipotent - chapitre 12

De Librairal


Ludwig von Mises:Le Gouvernement omnipotent - chapitre 12


Anonyme


Chapitre 12 - Plans de paix et conclusion
Le Gouvernement omnipotent
Omnipotent Government: The Rise of the Total State and Total War
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Auteur : Ludwig von Mises
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1944
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1. Contrôle des armements

Ce serait une illusion de supposer que toutes les nations sont actuellement prêtes à abandonner le protectionnisme. Comme les partis au pouvoir défendent l'intervention de l'État dans la vie économique et le planisme mondial, ils ne peuvent détruire les barrières douanières dressées contre leur propre pays. Aussi les stimulants de guerre et de conquête ne disparaîtront pas. Chaque nation doit être prête à repousser une agression. La préparation de la guerre sera le seul moyen d'éviter la guerre. Le vieux dicton Si vis pacem para bellum sera de nouveau vrai.

Mais même la suppression des barrières douanières ne sauvegarderait pas la paix si les barrières de migration n'étaient pas également supprimées. Les nations relativement surpeuplées accepteraient difficilement une situation qui provoquerait pour elles une baisse du niveau de vie. D'autre part, il est évident qu'aucune nation ne pourrait, sans risquer son indépendance, ouvrir ses frontières aux citoyens des États totalitaires aspirant à la conquête. Ainsi nous sommes forcés de reconnaître que dans les conditions actuelles, aucun plan ne peut éliminer les causes profondes de guerre. Les perspectives ne sont pas brillantes pour des relations internationales plus amicales dans la période d'après-guerre.

Il est même très douteux qu'il y ait quelque intérêt à conclure un traité de paix formel avec l'Allemagne après sa défaite. Les choses ont considérablement changé, dans ces trente dernières années. Les traités internationaux en général et surtout les traités de paix ne sont plus ce qu'ils étaient. La seule faute en est aux Allemands qui proclament que les traités ne sont que des chiffons de papier. Les alliés ne sont pas non plus exempts de toute responsabilité.

Une des pires erreurs commises par les puissances alliées en 1919 fut l'arrangement défectueux des négociations de paix. Pendant des siècles, la coutume avait été de mener les négociations de paix suivant les règles du gentilhomme. Les délégués des deux partis, vainqueur et vaincu, se rencontraient comme des gens civilisés pour négocier leurs affaires. Les vainqueurs n'humiliaient ni n'insultaient les vaincus ; ils les traitaient comme des gentilshommes et des égaux. Ils discutaient leurs problèmes mutuels en un langage calme et poli. Telles étaient les règles traditionnelles et les pratiques de la diplomatie.

Les puissances alliées rompirent avec ce usage. Elles prirent plaisir à traiter les délégués allemands avec mépris et insultes. Les délégués étaient confinés dans les maisons qui leur étaient attribuées ; des sentinelles étaient postées aux portes ; aucun délégué n'avait le droit de quitter la maison. Ils étaient conduits comme des prisonniers de la gare à leur domicile, de leur domicile aux salles de réunion, et retour de la même façon. quand ils entraient dans la salle de réunion, les délégués des vainqueurs répondaient à leurs saluts par des manifestations de dédain. Aucune conversation n'était permise entre les délégués allemands et ceux des vainqueurs. Les Allemands recevaient un exemplaire du traité et on leur demandait une réponse écrite pour une date déterminée.

Cette conduite était inexcusable. Si les alliés ne voulaient pas se conformer à la règle traditionnelle de droit international exigeant une discussion orale entre les délégués, ils auraient dû en informer à l'avance le gouvernement allemand. Les Allemands auraient pu se passer de l'envoi d'une délégation d'hommes éminents. Pour la procédure adoptée par les alliés, un facteur eût été suffisant comme délégué allemand ; mais les successeurs de Talleyrand et de Disraeli voulaient pleinement profiter de leur victoire.

Même si les alliés s'étaient conduits d'une façon moins offensante, le traité de Versailles n'aurait pas été essentiellement différent. Quand une guerre ne finit pas par un pat mais par la victoire de l'un des partis, le traité de paix est toujours dicté. Les vaincus acceptent des conditions qu'ils n'auraient pas acceptées en d'autres circonstances. L'essence du traité de paix est la contrainte. Les vaincus cèdent parce que leur situation ne leur permet pas de continuer le combat. Un contrat entre citoyens peut être annulé par les tribunaux si l'une des parties peut prouver qu'elle a été forcée de signer sous la contrainte ; mais ces notions de droit civil ne s'appliquent pas aux traités entre nations souveraines. Ici la loi du plus fort prévaut toujours.

La propagande allemande a embrouillé ces questions évidentes. Les nationalistes allemands ont soutenu la thèse que le traité de Versailles était nul parce qu'il avait été dicté et non pas spontanément accepté par l'Allemagne. Le cession de l'Alsace-Lorraine, des provinces polonaises et du nord du Schleswig est sans valeur légale, disaient-ils, parce que l'Allemagne s'est rendue de force ; mais ils étaient illogiques au point de ne pas appliquer le même principe aux traités par lesquels la Prusse a acquis depuis 1740 les provinces de Silésie, Prusse occidentale, Posnanie, Saxe, pays rhénan, Westphalie et Schleswig-Holstein. Ils négligeaient de mentionner le fait que la Prusse avait conquis et annexé sans aucun traité le royaume de Hanovre, l'électorat de Hesse, le duché de Nassau et la république de Francfort. Des douze provinces qui en 1914 formaient le royaume de Prusse, neuf étaient les dépouilles de guerres victorieuses livrées de 1740 à 1866. Les Français, en 1871, n'abandonnèrent pas non plus l'Alsace-Lorraine au Reich de leur plein gré.

Mais il est simplement impossible de raisonner avec des nationalistes. Les Allemands sont absolument convaincus que la contrainte appliquée par eux aux autres nations est équitable et juste, tandis que la contrainte appliquée à eux-mêmes est criminelle. Ils n'accepteront jamais un traité qui ne satisfasse pas leur appétit de conquête. Le fait qu'ils aient osé une nouvelle guerre d'agression ne dépend pas de ce qu'ils ont ou non signé régulièrement un traité de paix. Il est vain d'attendre que les nationalistes allemands se conforment aux clauses d'aucun traité si les perspectives d'un nouvel assaut semblent favorables.

Une nouvelle guerre est inévitable si les Nations Unies ne réussissent pas à établir un ordre mondial qui empêche les Allemands et leurs alliés de réarmer. tant qu'il y aura du nationalisme économique, les Nations Unies devront veiller nuit et jour sur leurs remparts.

L'alliance des nations victorieuses doit être rendue durable. Allemagne, Italie et japon doivent être totalement désarmés et privés du droit d'entretenir des armées, des marines et des aviations. Une petite force de police, armée seulement de fusils, peut leur être laissée. Aucune sorte de production d'armements ne doit être tolérée. es fusils et les munitions nécessaires à leurs policiers doivent leur être donnés par les Nations Unies. Il ne faut pas leur permettre de voler, ni de construire aucun avion. L'aviation commerciale de ces pays doit être gérée par des compagnies étrangères utilisant des appareils et des pilotes étrangers ; mais le principal moyen d'empêcher leur réarmement doit être un contrôle strict des importations en provenance des Nations Unies. Aucune importation ne doit être accordée aux pays agresseurs s'ils consacrent aux armements une partie de leur production ou s'ils essaient d'accumuler des stocks de matières premières importées. Un tel contrôle peut être facilement institué. Si un pays, sous prétexte de neutralité, n'était pas prêt à coopérer inconditionnellement à ce plan, il serait nécessaire de lui appliquer les mêmes méthodes.

Aucune production d'ersatz ne pourrait déjouer l'efficacité de ce plan ; mais si une modification des possibilités techniques mettait en danger le fonctionnement du système de contrôle, il serait facile de forcer le pays intéressé à la reddition. L'interdiction d'importer aucune denrée alimentaire est une arme très efficace.

Ce n'est pas une solution très séduisante du problème, mais c'est la seule qui puisse agir de façon satisfaisante, pourvu que les nations victorieuses maintiennent leur bonne entente.

Il est inexact de considérer le désarmement unilatéral comme injuste vis-à-vis des vaincus. S'ils ne préparent pas de nouvelles agressions, ils n'ont pas besoin d'armes. S'ils rêvent de nouvelles guerres et qu'il soient arrêtés par le manque d'armes, le désarmement unilatéral ne sera pas moins salutaire pour eux que pour les nations victorieuses. Même s'ils étaient privés des moyens d'attaquer les autres peuples, leur indépendance et leur droit de se gouverner eux-mêmes resteraient intacts.

Nous devons voir la situation telle qu'elle est réellement et non comme nous voudrions qu'elle soit. Si cette guerre ne finit pas par rendre pour toujours impossible aux Allemands de tenter une nouvelle guerre, ils essaieront tôt ou tard de déchaîner un nouveau conflit. Comme les nations victorieuses ne leur accorderont pas ce qu'ils veulent, l'hégémonie mondiale, ils ne renonceront pas à leurs plans d'agression aussi longtemps que les deux avantages stratégiques d'une population nombreuse et des ligues intérieures resteront inchangés. Le nazisme ressusciterait sous une nouvelle forme et sous un nouveau nom.

Le règlement de la paix devra en outre contenir des dispositions spéciales pour le châtiment des nazis responsables de l'assassinat et de la torture de personnes innocentes. Il devra forcer la nation allemande à payer des indemnités pour le brigandage commis par leurs chefs et leurs bandes. Cela ne rendra pas la vie aux tués. Après l'écoulement des années, il sera impossible d'allouer une juste compensation à toutes les victimes ; mais il est de la plus grande importance de tenir les Allemands pour responsables de tous leurs actes. Il serait absurde de laisser toutes leurs atrocités sans châtiment. Les nazis considéreraient cela à la fois comme un succès et comme une justification de leur conduite. Ils penseraient :

Après tout, nous avons au moins obtenu un succès partiel ; nous avons réduit la population et la richesse des races inférieures, le poids principal de cette guerre tombe sur eux et non sur nous.

En vérité, il serait scandaleux que les Allemands souffrent moins que leurs victimes des conséquences de leur agression.

Le pacte Kellogg a mis la guerre hors la loi. Allemagne, Italie, Japon, Hongrie et Roumanie ont signé ce document. Si ce pacte avait une signification quelconque, c'était que les agresseurs se rendent coupables d'un acte illégal et qu'ils doivent en porter la responsabilité. Les citoyens de ces nations qui ne se sont pas ouvertement opposés aux dictateurs, ne peuvent plaider leur innocence.

Tout effort pour faire une paix durable sera vain si les peuples n'abandonnent pas leur adoration illégitime pour les héros et ne cessent de prendre davantage en pitié les agresseurs vaincus que leurs victimes. Le culte de Napoléon Ier, presque universel dans l'Europe du XIXe siècle, était une insulte au bon sens. Il n'avait à coup sûr aucune excuse pour envahir l'Espagne et la Russie ; ce ne fut pas un martyr ; il jouissait d'infiniment plus de confort dans son exil de Sainte-Hélène que les milliers d'individus qu'il a fait blesser et estropier. Ce fut un outrage que les responsables de la violation de la neutralité belge en 1941 échappent au châtiment qui justifiait après coup leur description méprisante des traités comme des chiffons de papier. L'attitude de l'opinion publique — en dehors de la France et de la Belgique — vis-à-vis des réparations allemandes fut une sérieuse erreur. Elle encouragea le nationalisme allemand. Ces fautes doivent être évitées à l'avenir.

2. Critique de quelques plans proposés

Il est vain d'attendre que la défaite change la mentalité des vaincus et leur fasse aimer la paix. Ils ne respecteront la paix que si les conditions sont telles qu'ils ne puissent espérer conquérir. Tous les plans fondés sur l'hypothèse qu'immédiatement après la défaite un parti allemand renoncera à l'agression et s'engagera volontairement dans une politique de coopération sincère sont vains. Si une nouvelle agression a quelque chance de succès, un homme politique s'opposant à la guerre subira le sort d'Erzberger et de Rathenau.

Les Allemands recouvreront un jour la raison. Ils se souviendront que la civilisation moderne fut dans une certaine mesure leur oeuvre. Ils retrouveront la voie de l'idéal de Schiller et de Goethe ; mais ce processus de reconstruction doit venir de l'intérieur. Il ne peut être imposé à l'Allemagne — pas plus qu'à l'Italie ou au Japon — par une armée victorieuse ou par une instruction obligatoire donnée par des professeurs étrangers. Les Allemands doivent apprendre que leur nationalisme agressif est un suicide et qu'il leur a déjà infligé des maux irréparables. Ils devront rejeter spontanément leurs principes actuels et adopter de nouveau toutes ces idées qu'ils écartent aujourd'hui comme chrétiennes, occidentales et juives. De leur peuple des hommes doivent surgir, qui leur adressent les mots jadis utilisés par saint Rémy au baptême du roi Clovis : Adorez ce que vous avez brûlé et brûlez ce que vous avez adoré.

Certains groupes ont conçu un plan de démembrement politique de l'Allemagne. Ils rappellent que l'Allemagne, à l'époque du Deutscher Bund (1815-1866), était divisée en quarante États souverains et qu'à cette époque les Allemands n'ont pas tenté d'agression. La nation était alors prospère. Si tous les princes allemands avaient rempli l'obligation, imposée à eux par le règlement de Vienne, d'accorder à leurs citoyens des institutions parlementaires, les Allemands n'auraient eu aucune raison de modifier leur organisation politique. La Confédération germanique les a gardés de toute agression étrangère en les empêchant de tenter des guerres de conquête. Aussi le système s'est-il révélé bienfaisant, et pour l'Allemagne, et pour toute l'Europe.

Ces apologistes attardés du prince de Metternich ignorent les faits les plus importants de l'histoire allemande. Ils ne se rendent pas compte que les Allemands d'alors étaient libéraux et que leur idéal de grandeur nationale différait radicalement de celui du nationalisme moderne. Ils chérissaient les valeurs que Schiller avait célébrées : L'empire allemand et la nation allemande, disait Schiller dans le projet de son poème inachevé Grandeur allemande, sont deux choses différentes. La gloire de l'Allemagne n'a jamais été personnifiée dans la personne de ses chefs. L'Allemand a créé ses propres valeurs tout à fait en dehors des valeurs politiques. Même si l'empire ne va pas dans le droit chemin, la dignité allemande demeure intacte. C'est une supériorité morale, placée dans la civilisation et le caractère de la nation et qui ne dépend pas des vicissitudes politiques [1]. Telles étaient les idées des Allemands du début du XIXe siècle. Dans un monde en marche vers le vrai libéralisme, les Allemands aussi étaient libéraux avec enthousiasme. Ils auraient considéré le Deutscher Bund comme une solution satisfaisante du problème politique s'il n'avait pas été le royaume de princes despotiques. Aujourd'hui, à l'âge du nationalisme, les Allemands aussi sont nationalistes. Ils ont à faire face à un problème économique très sérieux et leurs préjugés étatiques les empêchent d'apercevoir aucune autre solution que la conquête d'un espace vital. Ils admirent la force brutale dont Schiller avait espéré l'élimination. Dans ces conditions le nationalisme ne pourrait être supprimé par la séparation du Reich en un ensemble d'États indépendants. Dans chacun de ces États la flamme des passions nationalistes jetteraient un vif éclat ; l'esprit belliqueux coordonnerait virtuellement et unifierait leurs activités politiques et militaires, même si l'indépendance de chaque partie était maintenue formellement jusqu'au jour de la nouvelle mobilisation.

L'histoire de l'Europe centrale aurait pu prendre un cours différent. Une partie des individus qui reçoivent aujourd'hui leur instruction en allemand classique, enseigné à l'école ou appris dans leur famille, et l'utilisent dans leur conversation avec les personnes à qui ils ne s'adressent pas dans leur dialecte local, auraient pu utiliser une autre des langues actuelles ou une langue à eux. Un groupe se servant du dialecte bas-allemand (Platt) a créé la langue hollandaise ; un autre groupe plus nombreux de bas-Allemands s'est joint à la communauté linguistique des hauts-Allemands. Le processus politique et économique qui a fait du peuple hollandais une nation dotée de sa langue propre aurait pu aboutir à une diminution plus importante du groupe linguistique allemand si la contre-Réforme et la Société de Jésus n'avaient pas paralysé toute liberté spirituelle, intellectuelle et littéraire en Bavière et en Autriche ; l'idiome de la chancellerie saxonne, qui doit sa suprématie à la version de la Bible par Luther et aux écrits protestants des deux premiers siècles de la Réforme, aurait pu trouver un sérieux rival dans la langue littéraire dérivée du dialecte bavarois. On pourrait même s'abandonner à d'autres rêveries en ce qui concerne le dialecte souabe ou les idiomes slavon et balte du nord-est ; mais de tels rêves ne peuvent changer les faits historiques, ni la réalité politique ; les Allemands sont aujourd'hui le groupe linguistique le plus nombreux en Europe. L'âge de l'étatisme et du nationalisme doit reconnaître ce fait. La plus grande partie du groupe de langue allemande affirme le principe des nationalités ; ils veulent un État allemand unifié comprenant tous les hommes de langue allemande. France et Angleterre n'ont accordé aucun crédit au fait qu'Autrichiens et Suisses rejettent ces plans et aspirent ardemment à demeurer en dehors du Reich. Au contraire, dans leur folie de suicide, les Français et plus tard les Anglais ont fait beaucoup pour affaiblir l'Autriche et affermir les aspirations prussiennes. Les rois de Bourbon associèrent à leur lutte contre l'Autriche non seulement la Prusse, mais même les Turcs. L'Angleterre fut l'alliée de la Prusse pendant la guerre de Sept Ans. Qu'avait à faire Napoléon II en attaquant l'Autriche ? Il convient de noter que la présente constellation de l'Axe ne fut qu'une résurrection de la ligue de 1866, quand la Prusse et l'Italie attaquèrent l'Autriche, que les nationalistes hongrois préparaient une révolte avec l'aide de Bismarck et que le prince Hohenzollern de Roumanie essayait d'armer pour frapper le coup final. A cette époque, gouvernements et opinion publique à Paris et à Londres sympathisaient avec les agresseurs. Français et Anglais n'apprirent que plus tard qu'ils avaient travaillé pour le roi de Prusse.

Notre problème serait plus simple si tous les hommes parlaient la même langue ou si les divers groupes linguistiques étaient tout au moins de dimensions plus égales ; mais la présence dans le Reich de soixante-dix millions d'Allemands est une donnée, un point de départ nécessaire des politiques actuelles. Ce facteur ne peut être écarté par le démembrement du Reich. Ce serait une erreur fatale que d'affirmer que le problème pourrait être résolu de cette façon. Sauvegarder l'indépendance de l'Autriche et de la Suisse doit, il est vrai, être le premier objectif de tous les plans futurs de reconstruction de l'Europe ; mais le démembrement du vieux Reich (Altreich comme disent les Allemands pour le distinguer du Gross Deutschland comprenant l'Autriche et le pays des Sudètes) serait une mesure inutile.

On a prêté à Clemenceau la phrase : il y a vingt millions d'Allemands de trop. Quelques fanatiques ont proposé comme panacée l'extermination complète de tous les nazis. Cela résoudrait le problème d'une façon qui, du point de vue nazi, serait la conséquence logique de la guerre totale. Le concept nazi de victoire totale comporte l'extermination radicale des Français, Tchèques, Polonais, juifs et autres groupes ; et ils avaient déjà commencé à exécuter ce plan. C'est pourquoi logiquement ils ne pourraient pas appeler injuste ou barbare que les nations Unies profitent de leur victoire pour exterminer les citoyens aryens du Reich, pas plus que les Italiens, Japonais, magyars et Roumains ne pourraient protester ; mais les Nations Unies ne sont pas des brutes comme les nazis et les fascistes.

Quelques auteurs croient que le problème du mélange linguistique des populations pourrait être résolu par la transplantation forcée et l'échange des minorités. Ils se réfèrent aux résultats soi-disant favorables de la procédure appliquée au cas de la Turquie et de la Grèce. En vérité, cela semble être une méthode très évidente pour supprimer les conséquences fâcheuses de la promiscuité linguistique. Séparez les groupes en conflit, et vous préviendrez les conflits futurs.

Néanmoins ces plans sont insoutenables. Ils méconnaissent le problème fondamental des antagonismes actuels, l'inégalité des diverses parties de surface de la terre. La promiscuité linguistique est la conséquence de migrations de la part d'hommes désireux d'améliorer leur niveau de vie. Les ouvriers se déplacent des endroits où la productivité marginale du travail vers des endroits où elle est plus élevée, en d'autres mots des régions relativement surpeuplées vers les régions peu peuplées. Arrêter de telles migrations ou essayer de les annuler ne résout pas l'expulsion forcée et le rapatriement des immigrants ne résout pas le problème et ne fait qu'aggraver les conflits.

C'est également vrai pour les paysans. Des agriculteurs allemands sont par exemple installés dans le Banat, un des districts les plus fertiles d'Europe. Ces hommes immigrèrent au XVIIIe siècle. A cette époque, la région était à un niveau très bas de civilisation, peu peuplée, dévastée par les exactions des Turcs et des guerres continuelles. Aujourd'hui le Banat est un sujet de contestation entre les Serbes, les Roumains et les Hongrois. La minorité allemande est une épine dans le pied de trois réclamants. Ils seraient tous heureux de se débarrasser des Allemands ; mais quel genre de compensation pourrait-on leur offrir en échange de leurs exploitations ? Dans les pays habités par des majorités allemandes, il n'y a pas de fermes appartenant à des Serbes ou à des Roumains et il n'y a pas de fermes équivalentes appartenant à des Hongrois aux frontières de l'Allemagne. L'expropriation et l'expulsion des paysans allemands ne seraient pas un progrès vers la pacification ; elles ne feraient que créer de nouveaux sujets de plaintes. Une situation analogue prévaut dans toutes l'Europe orientale.

Ceux qui s'imaginent que la ségrégation pourrait résoudre les problèmes internationaux de notre époque sont imperméables à la réalité. Le seul fait que les Australiens réussissent à maintenir leur homogénéité linguistique et raciale contribua à pousser les japonais à l'agression. La politique de la porte fermée est l'une des causes profondes de nos guerres.

En Grande-Bretagne et en Amérique, beaucoup sont effrayés par la perspective d'une Allemagne communiste. On craint la contagion ; mais cette anxiété n'est pas fondée. Le communisme n'est pas une maladie, il ne se propage pas par des microbes. Aucun pays ne contractera le communisme parce que celui-ci s'est rapproché de ses frontières. Quelles que soient les chances qu'ait un régime communiste de s'imposer en Amérique et en Angleterre, les mentalités de ces pays en sont responsables. Les sympathies pro-communistes à l'intérieur d'un pays n'ont aucun rapport avec le fait que ses voisins soient communistes ou non.

Si l'Allemagne se tourne vers le communisme, ce ne peut être la tâche des nations étrangères d'intervenir. Les nombreux amis du communisme dans les pays anglo-saxons s'opposeront à ce qu'on empêche un pays d'adopter un système qu'eux-mêmes considèrent comme le seul bienfaisant et recommandable pour leur pays. Les adversaires intelligents du communisme, d'autre part, ne comprendront pas pourquoi leur nation essaierait d'empêcher les Allemands de se nuire à eux-mêmes. Les défauts du communisme paralyseraient et désorganiseraient le potentiel industriel allemand et par là affaibliraient sa puissance militaire plus efficacement que ne pourrait le faire n'importe quelle intervention étrangère.

La force militaire de la Russie réside dans l'éloignement et l'étendue du pays. Elle est inexpugnable parce qu'elle est immense et infranchissable. Des envahisseurs ont défait les armées russes ; mais aucun n'a réussi à surmonter les obstacles géographiques. Charles XII, Napoléon, Hindenburg et Hitler ont profondément pénétré en Russie ; leur avance victorieuse dictait elle-même la condamnation de leurs armées. Anglais et Français dans la guerre de Crimée et les japonais, il y a quarante ans, ne firent qu'entourer la lisière de l'empire des tsars. La guerre actuelle a de nouveau prouvé la thèse de la vieille doctrine militaire prussienne qu'il est inutile de battre les forces russes. Après avoir facilement conquis des centaines de milliers de kilomètres carrés, les armées nazies furent brisées par l'immensité du pays. Le problème principal qui se pose en Russie à un général envahisseur est comment retirer ses troupes en sûreté. Ni Hitler ni Napoléon n'ont résolu le problème.

La direction économique communiste n'a pas affaibli la capacité de la Russie de repousser l'agresseur, elle n'est pas intervenue dans les facteurs géographiques. En Allemagne le communisme, c'est-à-dire la liquidation complète de la bourgeoisie et la substitution d'un socialisme bureaucratique de type russe à la Zwangswirtschaft, gênerait sérieusement ou même détruirait la capacité de l'Allemagne d'exporter des produits manufacturés. Ceux qui croient qu'une Allemagne communiste pourrait réarmer aussi facilement que la Russie n'ont pas reconnu la différence fondamentale qui existe entre les deux pays. Tandis que la Russie n'est pas forcée d'importer des matières premières étrangères, l'Allemagne y est obligée ; mais sans exporter des produits manufacturés, l'Allemagne ne serait pas en mesure d'importer toutes les matières premières nécessaires au réarmement. La raison pour laquelle les nazis ont préféré le système de la Zwangswirtschaft au système des Soviets est qu'ils ont pleinement reconnu le fait que des usines directement gérées par des fonctionnaires ne peuvent soutenir la concurrence du marché mondial. Ce fut le commerce allemand d'exportation qui fournit les matières nécessaires à la construction de la formidable machine du Blitz. Le bolchevisme n'a pas diminué le potentiel de défense russe, il annihilerait le potentiel d'agression allemand.

Le véritable danger du communisme en Allemagne est dans la probabilité que son échec économique inévitable puisse restaurer le prestige du nazisme perdu dans la défaite actuelle. De même que les résultats peu satisfaisants du régime nazi rendent maintenant le communisme populaire dans les masses allemandes, les conséquences néfastes du communisme pourraient peut-être contribuer à réhabiliter le nazisme. Le problème allemand est précisément que l'Allemagne n'a pas de parti prêt à soutenir le libéralisme, la démocratie et le capitalisme et qu'il ne voit qu'une alternative : le nazisme, c'est-à-dire socialisme allemand de planisme total (Zwangswirtschaft) d'une part et bolchevisme, c'est-à-dire socialisme de type russe de direction immédiate par l'État, d'autre part. Aucun de ces deux systèmes ne pourrait résoudre le problème économique allemand. Les deux pousseront l'Allemagne vers une politique de conquête d'un plus grand Lebensraum.

Note

[1] Cassirer, Freiheit und Form, Studien zur deutschen Geistgeschichte (Berlin, 1916), p. 475 et ss.

3. L'Union des Démocraties Occidentales

La première nécessité est une coopération durable entre les nations hier unies dans leurs efforts pour vaincre l'agression totalitaire. Aucun plan ne peut agir si les nations intéressées ne transforment pas leur alliance actuelle en une union permanente et durable. Si elles reprennent leurs politiques d'avant-guerre, si elles retournent aux rivalités politiques et à la guerre économique, il en résultera une répétition des événements de 1929-1939. Il ne peut y avoir ni coopération politique efficace, ni solidarité, ni sécurité économique entre des nations en lutte dans le domaine économique.

Si les démocraties occidentales ne réussissent pas à établir une union permanente, les fruits de la victoire seront encore perdus. Leur désunion fournira aux agresseurs vaincus l'occasion d'entrer à nouveau sur la scène des intrigues et complots politiques, de réarmer et de former une coalition nouvelle et plus forte pour un nouvel assaut. A moins qu'elles ne choisissent la solidarité effective, les démocraties sont condamnées. Elles ne peuvent sauvegarder leur façon de vivre si elles cherchent à conserver ce que la terminologie diplomatique appelle la souveraineté nationale [1]. Elles doivent choisir entre donner tout le pouvoir à une nouvelle autorité supranationale ou être réduite en esclavage par des nations qui ne sont pas prêtes à les traiter sur un pied d'égalité. L'alternative à l'incorporation dans un nouveau système démocratique supranational n'est pas une souveraineté limitée mais la soumission définitive aux puissances totalitaires.

Cela est évident dans le cas des petites nations comme la Hollande, le Danemark, la Norvège. Elles ne pouvaient vivre en paix que tant que le système très attaqué de la balance européenne des pouvoirs les protégeait. Leur indépendance était sauvegardée par la rivalité et la jalousie mutuelles des grandes puissances. Les pays de l'Amérique latine jouissaient de l'autonomie parce que la doctrine de Monroe et la marine britannique les protégeaient de toute tentative d'invasion. Ces jours sont passés. De nos jours ces petites nations doivent garder elles-mêmes leur indépendance. Elles devront renoncer à leur fier isolationnisme et à leurs prétentions intransigeantes en toute occasion. La seule question réelle est de savoir si elles deviendront esclaves dans un système totalitaire ou libres dans une démocratie supranationale.

De même pour l'Angleterre et la France, il ne peut y avoir aucun doute qu'elles dicteront leur condamnation si elles ne sont pas prêtes à abandonner leurs aspirations traditionnelles à une souveraineté illimitée. Cela peut être encore plus vrai pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande.

Puis il y a les États-Unis et le Canada. Au cours du XIXe siècle, ils étaient dans la situation heureuse d'îles. Plusieurs milliers de milles d'océan les séparaient des envahisseurs possibles. Ils étaient en sûreté, parce que les conditions techniques rendaient l'agression impossible ; mais en cet âge de puissance aérienne, ils sont devenus les proches voisins de dangereux ennemis. Il n'est pas impossible que dans dix ou vingt ans une invasion du continent nord-américain soit techniquement aussi facile pour l'Allemagne et le Japon que l'occupation des Pays-Bas en 1940 ou celle des Philippines en 1941 et 1942. Les citoyens des États-Unis et du Canada devront se rendre compte qu'il n'y a pour eux pas d'autre manière de vivre en paix que de coopérer avec tous les autres pays démocratiques.

C'est pourquoi il est évident que les démocraties occidentales doivent renoncer dans leurs relations mutuelles à toutes les mesures de guerre économique. Il est à vrai dire une solide conviction publique qu'il est absurde d'espérer un retour général du libre-échange dans le monde ; mais si les barrières commerciales ne sont pas supprimées entre les pays formant l'union démocratique proposée, il n'y aura pas d'union du tout. Sous ce rapport, tous les plans proposés pour un règlement d'après guerre concordent. Tous sont fondés sur l'attente que les démocraties arrêteront de se faire la guerre avec les méthodes du nationalisme économique ; mais ils ne se rendent pas compte de ce qu'exige une telle solution et quelles doivent en être les conséquences.

Il faut souligner sans se lasser que le nationalisme économique est le corollaire de l'étatisme, qu'il soit interventionniste ou socialiste. Seuls des pays fidèles à une politique de capitalisme libre, actuellement raillée comme réactionnaire, peuvent se passer de barrières commerciales. Si un pays ne veut pas abandonner l'intervention étatique dans la vie économique et renonce néanmoins au protectionnisme dans ses relations avec les autres nations, membres de la nouvelle union à former, il doit confier tout le pouvoir à l'autorité dirigeant cette union et abandonner complètement sa propre souveraineté à l'autorité supranationale. Mais nos contemporains ne sont pas du tout disposés à accepter cela.

Le coeur de la question a été négligé parce que la croyance prévaut que la création d'une union fédérale résoudrait le problème. Quelques pouvoirs, affirme-t-on, devraient être donnés au gouvernement supranational de l'union, le reste devrait demeurer aux gouvernements des nations membres. Le gouvernement fédéral a très bien réussi dans beaucoup de pays, surtout aux États-Unis et en Suisse. Il n'y a pas de raison, dit-on, de supposer qu'il ne se révèlerait pas très satisfaisant dans une grande union fédérale des démocraties occidentales suggérée par Clarence Streit [2].

Malheureusement, ni M. Streit ni les défenseurs des projets analogues ne tiennent compte des changements survenus dans la structure de ces deux gouvernements fédéraux (comme dans celle de toutes les autres fédérations) avec la propagation de l'interventionnisme économique et du socialisme. En Amérique et en Suisse, les systèmes fédératifs furent fondés à une époque où l'on ne considérait pas que la tâche du gouvernement était d'intervenir dans la vie économique des citoyens. Il y avait aux États-Unis des droits de douane fédéraux, un service postal fédéral et un système monétaire national, mais sous presque tous les autres rapports, le gouvernement civil ne s'occupait pas du contrôle de la vie économique. Les citoyens étaient libres de conduire leurs propres affaires. La seule tâche du gouvernement était de sauvegarder la paix intérieure et extérieure. Dans ces conditions, il était simple de partager les pouvoirs entre le gouvernement fédéral et les gouvernements des divers États membres. Au gouvernement fédéral étaient réservées les questions qui dépassaient les frontières des États : affaires étrangères, défense nationale, maintien des échanges entre les États, direction du service postal et des douanes. De plus, le gouvernement fédéral n'intervenait pas dans les affaires locales des États et les États n'intervenaient pas dans ce qu'ils considéraient être les affaires privées du citoyen.

Cet équilibre dans la répartition des compétences fut entièrement bouleversé par la politique d'interventionnisme. De nouveaux pouvoirs furent attribués, non aux États membres, mais au gouvernement fédéral. Toute mesure vers une plus grande intervention étatique et vers un planisme plus poussé signifie en même temps accroissement de la compétence du gouvernement central. Washington et Berne étaient jadis les sièges de gouvernements fédéraux ; aujourd'hui ce sont des capitales au vrai sens du mot et les États et les cantons sont virtuellement réduits au statut de province. C'est un fait très significatif que les adversaires de la tendance à un contrôle plus poussé du gouvernement présentent leur opposition comme une lutte contre Washington et contre Berne, c'est-à-dire contre la centralisation. Elle est conçue comme un conflit entre les droits des États et le pouvoir central.

Cette évolution n'est pas accidentelle. Elle est la conséquence inévitable des politiques d'intervention et de planisme. De telles mesures doivent être prises à l'échelle nationale quand il n'y a pas de barrières commerciales entre les États membres. Il ne peut être question de n'adopter ces mesures que pour un seul État. Il est impossible de faire monter les coûts de production à l'intérieur d'un territoire non protégé par des barrières commerciales. Dans un système interventionniste l'absence de barrières entre les États fait passer le centre de gravité politique au gouvernement fédéral. Du point de vue formel du droit constitutionnel, États-Unis et Confédération suisse peuvent certainement être encore classés comme des fédérations, mais dans la réalité, ils évoluent de plus en plus vers la centralisation.

C'est encore davantage le cas dans un système socialiste. Les diverses républiques qui forment nominalement l'Union Soviétique n'ont qu'une fausse existence. L'Union Soviétique est un gouvernement complètement centralisé [3]. Il en est de même de l'Allemagne. Les nazis ont remplacé la constitution fédérale par un gouvernement unitaire.

Ce serait une erreur de croire que la résistance à une unification internationale du gouvernement viendrait uniquement de considérations de fierté et de vanité nationales. De tels obstacles ne seraient pas insurmontables. La principale source d'opposition aurait des racines plus profondes. Le transfert de la souveraineté des autorités nationales à une autorité supranationale implique un changement total de la structure des forces politiques. Des groupes d'intérêts qui étaient très puissants dans le cadre national et étaient capables de tracer des politiques peuvent devenir impuissants dans le cadre international et réciproquement. Même si nous sommes disposés à laisser de côté la question épineuse des barrières aux migrations, le fait est évident. Les producteurs américains de coton recherchent des prix élevés pour le coton et quoiqu'ils ne forment qu'une minorité aux États-Unis, ils sont en mesure d'imposer à leur nation une politique de prix élevés du coton. Il est douteux que leur influence soit la même dans une union comprenant de nombreux pays importateurs de coton. D4autre part, les producteurs britanniques d'automobiles sont protégés contre la concurrence américaine par des mesures protectionnistes très efficaces. Ils n'aimaient pas perdre cet avantage. On pourrait multiplier les exemples à l'infini.

L'opposition la plus sérieuse et la plus dangereuse à l'unification supranationale du gouvernement viendrait du plus puissant de tous les groupes d'intérêts modernes, la main-d'oeuvre. Les travailleurs des pays dans lesquels les taux de salaires sont plus élevés s'estimeraient lésés par la concurrence des pays à bas salaires. Ils trouveraient cette concurrence déloyale, et la dénonceraient comme un dumping ; mais ils n'accepteraient pas la seule mesure qui pourrait élever les taux de salaires dans les pays où les conditions de production sont moins favorables, la liberté de migration.

L'intervention moderne de l'État dans la vie économique est une politique consistant à protéger les groupes influents des effets de la libre concurrence qui règne dans une économie de marché libre. Les groupes intéressés ont admis comme un fait, plus ou moins difficile à changer, qu'en l'absence de barrières commerciales entre les diverses parties d'une nation, ils ne peuvent être protégés contre la concurrence à l'intérieur de leur propre pays. Le producteur de laitages de l'État de New-York ne demande pas la création de droits d'importation sur le fromage ou le beurre du Wisconsin et les ouvriers du Massachusetts ne demandent pas des lois sur l'immigration les protégeant contre l'invasion de la main-d'oeuvre bon marché du Sud. Tous se soumettaient plus ou moins au fait qu'il n'y a ni barrières commerciales ni barrières aux migrations à l'intérieur des États-Unis. Les essais pour dresser des barrières commerciales entre États n'ont que faiblement réussi ; l'opinion publique est opposée à de tels efforts [4].

D'autre part, les individus sont tellement sous l'influence des principes généralement acceptés du nationalisme économique qu'ils acceptent les inconvénients que leur inflige le protectionnisme. Le consommateur ne proteste que faiblement contre un droit d'importation qui le force à payer plus cher que le prix du marché mondial au profit des producteurs de quelque produit à l'intérieur de son pays. Mais il est très douteux qu'il se résignerait également à un droit d'importation perçu au bénéfice de producteurs d'autres parties de l'union supranationale. Le consommateur américain serait-il disposé à payer plus cher un produit afin de soutenir les intérêts de l'industrie anglaise ? Ne trouverait-il pas que la discrimination ainsi appliquée contre les produits meilleur marché d'Allemagne, d'Italie et du japon serait préjudiciable à ses intérêts ? Nous pouvons nous demander si une politique supranationale de protectionnisme ne manquerait pas du fondement idéologique qui rend possible le protectionnisme national.

Le principal obstacle à la création d'une union douanière supranationale avec libre-échange intérieur entre les nations membres, est le fait qu'une telle union douanière exige une suprématie illimitée des autorités supranationales et une annihilation presque complète des gouvernements nationaux si l'étatisme doit être conservé. Dans les conditions présentes il importe peu que la constitution de l'union proposée des démocraties occidentales adopte le type légal du gouvernement unitaire ou du gouvernement fédéral. Il n'y a qu'une alternative : des barrières commerciales entre les États membres avec toutes leurs conséquences sinistres, nationalisme économique, rivalités et discordes ; et libre-échange entre les États membres et (quel que soit le terme constitutionnel qui soit retenu) gouvernement strictement centralisé. Dans le premier cas, il y aurait non union, mais désunion. Dans le second cas, le Président des États-Unis et le Premier Ministre de Grande-Bretagne seraient virtuellement réduits au statut de gouverneurs de province et Congrès et parlement, à celui d'assemblées provinciales. Il est peu vraisemblable qu'Amérique ou Anglais acceptent facilement une telle solution du problème [5].

La politique d'intervention étatique dans la vie économique et de planisme économique engendre le nationalisme économique. L'abandon du nationalisme économique, condition indispensable pour l'institution d'une paix durable, ne peut être réalisé que par une unification du gouvernement, si l'on ne veut pas retourner au système de l'économie de marché libre. C'est le fond du problème.

La faiblesse du plan de M. Streit réside dans le fait qu'il n'est pas au courant de ce problème international. Il est impossible d'éviter cette difficulté par une solution de pur formalisme juridique. La précarité du projet d'union n'est pas de caractère constitutionnel ; elle tient à l'essence même des politiques interventionnistes et socialistes ; son origine est dans les doctrines sociales et économiques actuelles et on ne peut l'écarter par un plan constitutionnel spécial.

N'oublions pas qu'une telle union doit être instituée si un plan de paix doit être appliqué. Si une union des démocraties occidentales n'est pas instituée, nous retournerons à la situation inquiétante qui a régné de 1919 à 1939 et en conséquence, à de nouvelles guerres plus terribles encore.

Notes

[1] Évidemment, la conservation de la pleine souveraineté de chaque nation n'empêcherait pas la coopération pacifique si les nations étaient disposées à retourner à une libre économie de marché sans aucune barrière aux échanges ni aux migrations.

[2] Union Now, traduit sous le titre Union ou Chaos ? (Paris, Librairie de Médicis, 1939).

[3] Le décret du Soviet Suprême du 1er février 1944 (voir New-York Times, 3 février 1944) n'intervient en aucune façon dans la centralisation parfaite de la direction économique soviétique et de l'administration intérieure. La conduite de toutes les affaires économiques et administratives de tout le territoire soumis aux Soviets reste entre les mains des services centraux de Moscou. Eux seuls ont le pouvoir et le droit de diriger toutes les activités économiques et politiques. Et maintenant comme auparavant, le comité central de Moscou nomme et révoque tous les fonctionnaires de toutes les soixante républiques nominalement indépendantes.

[4] Voir Buell, Death by Tariff (Chicago, 1938) ; Melder, State Trade Walls (New-York, 1939).

[5] Il est vain de demander au peuple s'il est favorable à une renonciation de la souveraineté de sa propre nation. La plupart des profanes ne comprennent pas le sens du terme souveraineté. La rédaction correcte de la question serait : Défendez-vous un système avec lequel votre nation pourrait être forcée de se soumettre à une mesure à laquelle la majorité de vos concitoyens serait opposée ? Êtes-vous prêts à voir les lois essentielles de votre pays (par exemple les lois sur l'immigration) modifiées par un Parlement de l'Union dans lequel les membres représentant votre pays ne seraient qu'une minorité ?

4. La paix en Europe orientale

Les essais faits pour régler les problèmes politiques de l'Europe orientale par l'application du principe des nationalités ont complètement échoué. Dans cette parti du monde, il est impossible de tracer des frontières qui sépareraient clairement et nettement les divers groupes linguistiques. Une grande partie de ces territoires est linguistiquement mêlée, c'est-à-dire habitée par des individus de langues différentes. Les rivalités et haines mutuelles de ces nations en font une proie facile pour le dynamisme des trois grandes puissances voisines : l'Allemagne, la Russie et l'Italie. Abandonnée à elles-mêmes elles perdront tôt ou tard leur indépendance, à moins qu'elles ne cessent de se disputer.

Les deux guerres mondiales ont pris naissance dans cette région. Deux fois les démocraties occidentales ont tiré l'épée pour défendre l'indépendance menacée de ces nations. Pourtant l'Occident n'a aucun intérêt matériel réel à préserver l'intégrité de ces peuples. Si les démocraties occidentales réussissaient à établir un ordre qui les mette à l'abri de nouvelles agressions, il n'y aurait pour elles aucune différence à ce que Varsovie soit la capitale d'un État polonais indépendant ou une ville provinciale de Russie ou d'Allemagne, ou à ce qu'Athènes soit une ville grecque ou une ville italienne. Ni la puissance militaire, ni la puissance économique des démocraties occidentales ne seraient sérieusement menacées si Russie, Allemagne et Italie se partageaient ces pays entre elles. Peu importerait pour les démocraties qu'un langue et une littérature lithuaniennes demeurent ou disparaissent.

L'intérêt que les démocraties occidentales prennent aux affaires d'Europe orientale est altruiste et dépourvu d'égoïsme. C'est le résultat d'une sympathie désintéressée, d'un enthousiasme pour la liberté et d'un sens de la justice. Ces sentiments ont été grossièrement exploités par toutes ces nations orientales. Leurs amis occidentaux ne voulaient pas les aider à opprimer des minorités ni à envahir leurs voisins plus faibles. Quand les démocrates occidentaux acclamaient Kossuth, il ne leur venait pas à l'esprit qu'ils favorisaient une oppression impitoyable des Slovaques, des Croates, des Serbes, des Ukrainiens et des Roumains. Quand ils exprimaient leurs sympathie pour la Pologne, ils n'avaient pas l'intention d'approuver les méthodes appliquées par les Polonais contre les Ukrainiens, les Lithuaniens et les Allemands. Ils pensaient encourager le libéralisme et la démocratie et non une tyrannie nationaliste.

Il est probable que les chefs politiques des groupes linguistiques de l'Europe orientale n'ont pas encore conscience du changement en cours dans l'attitude des nations occidentales. Ils ont raison d'attendre que leurs nations soient rétablies dans leur indépendance politique après la fin victorieuse de la guerre ; mais ils commettent une erreur grave s'ils croient que les nations occidentales feront pour eux une troisième guerre mondiale. Ils devront eux-mêmes instituer un ordre politique qui leur permette de vivre en paix avec leurs voisins immédiats et de défendre leur indépendance contre une future agression de la part des grandes puissances : Russie, Allemagne et Italie.

Tous les plans proposés dans le passé, pour la formation d'une union douanière de l'Europe orientale ou danubienne ou d'une fédération, ou d'une simple restauration de l'empire austro-hongrois, étaient condamnés à l'échec parce qu'ils étaient basés sur de fausses suppositions. Leurs auteurs n'ont pas reconnu qu'une union douanière, en cet âge d'intervention étatique dans la vie économique, est incompatible avec le maintien de la souveraineté des nations membres. Ils n'ont pas saisi le fait que dans les conditions actuelles, une fédération signifie que tout le pouvoir est virtuellement confié au gouvernement fédéral supranational et que les gouvernements nationaux sont réduits au statut de provinces. La seule méthode pour substituer la paix et la coopération à la désunion existant en Europe orientale ou dans tout autre partie du monde, est l'institution d'un gouvernement unitaire, à moins que les nations ne veuillent retourner au laissez-faire.

Un gouvernement unitaire est d'autant plus adapté et indispensable en Europe orientale qu'il fournit aussi la seule solution au problème particulier des frontières et des minorités linguistiques. Une fédération ne pourrait jamais réussir sous ce rapport. Dans un système fédératif, la constitution assigne quelques pouvoirs au gouvernement fédéral et d'autres aux gouvernements locaux des États membres. Tant que la constitution n'est pas modifiée, le gouvernement fédéral n'a pas le pouvoir d'intervenir dans les questions qui sont de la compétence des États membres. Un tel système ne peut fonctionner et n'a fonctionné que dans des peuples homogènes où il existe un sentiment fort d'unité nationale et ou aucune différence linguistique, religieuse ou raciale ne divise la population.

Admettons que la constitution d'une fédération supposée de l'Est européen accorde à chaque groupe d'une minorité linguistique le droit de créer des écoles là où sa langue est enseignée. Il serait alors illégal de la part d'un État membre d'empêcher directement ou ouvertement la création de telles écoles ; mais si les lois sur la construction ou l'administration des services de santé publique ou de lutte contre l'incendie sont de la compétence exclusive des États membres, un gouvernement local pourrait user de ses pouvoirs pour fermer l'école, sous prétexte que l'immeuble ne se conforme pas aux exigences fixées par ces règlements. Les autorités fédérales seraient impuissantes. Elles n'auraient pas le droit d'intervenir, même si les motifs donnés se révélaient n'être qu'un subterfuge. Chaque catégorie de prérogative constitutionnelle accordée aux États membres pourrait être utilisée de façon abusive par un gouvernement local.

Si nous voulons supprimer toute discrimination contre des groupes minoritaires, si nous voulons donner à tous les citoyens une liberté et une égalité et non simplement formelles, nous devons confier tous les pouvoirs au seul gouvernement central, ce qui ne paralyserait pas les droits d'un seul gouvernement local loyal désireux d'user de ses pouvoirs d'une façon équitable, mais empêcherait le retour à des méthodes au moyen desquelles tout l'appareil administratif du gouvernement est utilisé pour brimer les minorités.

Une fédération d'Europe orientale ne pourrait jamais supprimer les complications politiques des frontières. dans chaque État membre subsisterait le problème des minorités. Il y aurait une oppression des minorités, de la haine, de l'irrédentisme. Le gouvernement de chaque État membre continuerait à considérer ses voisins comme des adversaires. Les agents diplomatiques et consulaires des trois grandes puissances voisines essaieraient de profiter de ces querelles et de ces rivalités et pourrait réussir à disloquer tout le système.

Les objectifs principaux du nouvel ordre politique qui doit être créé en Europe orientale doivent être :

1° Garantir à tout les citoyens libres pleine liberté de vivre et de travailler librement sans être molesté par aucun groupe linguistique à l'intérieur des frontières de l'Europe orientale. Personne ne doit être persécuté ou disqualifié du fait de sa lange maternelle ou de ses croyances. Chaque groupe linguistique doit avoir le droit d'utiliser sa propre langue. Aucune discrimination ne doit être tolérée contre des groupes minoritaires ou leurs membres. Chaque citoyen doit être traité de façon qu'il appelle le pays mon pays sans faire aucune réserve, et le gouvernement notre gouvernement.

2° Ne pas conduire un groupe linguistique à attendre une amélioration de son statut politique par une modification d'organisation territoriale. La différence entre un groupe linguistique dominant et les minorités linguistiques opprimées doit disparaître. Il ne doit y avoir aucun irrédentisme.

3° Mettre au point un système assez fort pour défendre son indépendance contre une agression de la part de ses voisins. Les forces armées doivent être capables de repousser, sans aide étrangère, un acte d'agression isolé de la part de l'Allemagne, de l'Italie ou de la Russie. Il ne doit compter sur l'aide des démocraties occidentales que dans le cas d'une agression commune d'au moins deux de ses voisins.

C'est pourquoi toute l'Europe orientale doit être organisée en unité politique, avec un gouvernement démocratique strictement unitaire. A l'intérieur de ce territoire, chaque individu doit avoir le droit de choisir où il veut vivre et travailler. Les lois et les administrations doivent traiter tous les natifs — c'est-à-dire tous les citoyens d'Europe orientale — de façon égale, sans privilège ni discrimination en faveur ou contre des individus ou des groupes.

Appelons cette nouvelle structure politique Union des Démocraties Orientales [1] (U.D.O.). A l'intérieur de sa structure, les anciennes unités politiques peuvent continuer à fonctionner. Une dislocation des entités qui se sont développées au cours de l'histoire n'est pas nécessaire. Une fois que le problème des frontières aura été dépouillé de ses désastreuses complications politiques, beaucoup des organismes nationaux existants peuvent demeurer intacts. Ayant perdu leur capacité de nuire à leurs voisins et à leurs minorités, ils peuvent se révéler très utiles au progrès de la civilisation et du bien-être humain. Évidemment, ces États auparavant indépendants dans la structure de l'U.D.O. ne seront rien de plus que des provinces. Tout en conservant leurs formes honorifiques, leurs rois ou présidents, leurs drapeaux, leurs hymnes, leurs fêtes officielles et leurs défilés, ils devront se conformer strictement aux lois et règlements administratifs de l'U.D.O. ; mais tant qu'ils n'essaieront pas de violer ces lois et ces règlements, ils seront libre. Le gouvernement loyal et respectueux des lois dans chaque État ne sera pas entravé, mais fortement soutenu par le gouvernement central.

Des commissaires spéciaux de l'U.D.O. devront contrôler le fonctionnement des gouvernements locaux. Contre tous les actes administratifs des autorités locales, les parties lésées auront le droit d'en appeler à ce commissaire et ai gouvernement central, pourvu que de tels actes ne tombent sous la juridiction d'un tribunal. Tous les différends entre gouvernements locaux ou entre le commissaire et le gouvernement local seront en dernier ressort réglés par le gouvernement central, qui n'est responsable que devant le parlement central. La suprématie du gouvernement central ne doit être limitée par aucune prérogative constitutionnelle des autorités locales. Les différends doivent être réglés par le gouvernement central et par le parlement central, qui doit juger et décider de chaque problème à la lumière de toutes les données pour le fonctionnement harmonieux de l'ensemble du système. Si par exemple un conflit surgit à propos de la ville de Wilno — un des innombrables points névralgiques de l'Est européen — la solution sera cherchée non seulement entre les gouvernements locaux polonais et lithuaniens ou entre les membres polonais et lithuaniens du parlement central ; le gouvernement et le parlement centraux essaieront de trouver une solution qui puisse aussi être appliquée avec équité à des cas analogues surgissant à Budweis, Temeswar ou Salonique.

De cette façon, il peut être possible d'avoir un gouvernement unitaire avec un degré pratiquement satisfaisant de décentralisation administrative.

L'U.D.O. devrait inclure tous les territoires compris entre les frontières orientales de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Italie et les frontières occidentales de la Russie, y compris tous les pays balkaniques. Elle devrait englober ce qui en 1933 formait les États souverains d'Albanie, Autriche, Bulgarie, Danzig, Estonie, Grèce, Hongrie, Lettonie, Lithuanie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie et Yougoslavie, et le territoire qui, en 1913, comprenait les provinces prussiennes de Prusse Orientale, de Prusse occidentale, Posnanie et Silésie. Les trois premières de ces provinces n'appartenaient ni au Saint-Empire ni à la Confédération germanique. La Silésie ne formait qu'une partie du Saint-Empire que comme une adjonction du royaume de Bohême. Au XVIe et XVII e siècles, elle était gouvernée par des ducs appartenant à une branche des Piast, la vieille famille royale de Pologne. Quand, en 1740, Frédéric le Grand se lança dans la conquête de la Silésie, il essaya de justifier ses revendications en déclarant qu'il était l'héritier légitime de la famille Piast. Ces quatre provinces sont toutes habitées par une population linguistiquement mêlée.

L'Italie doit céder à l'U.D.O. tous les pays européens qu'elle a occupés depuis 1913, y compris les îles du Dodécanèse et en outre la partie orientale de la province de Venise, Frioul, région habitée par une population parlant un idiome rhéto-roman.

Ainsi, l'U.D.O. comprendra environ 1 800 000 km2 avec une population de 120 000 000 d'habitants parlant 17 langues différentes. Un tel pays, s'il est unifié, sera assez fort pour défendre son indépendance contre l'un de ses trois puissants voisins : Russie, Allemagne et Italie.

Le problème le plus délicat de l'U.D.O. sera le problème linguistique.

Évidemment, les dix-sept langues doivent être traitées sur un pied d'égalité. dans chaque district, comté ou communauté, les tribunaux, les administrateurs te les municipalités devraient utiliser toute langue qui dans ce district, comté ou communauté est parlée par plus de 20 % de la population.

L'anglais devrait être utilisé comme langue internationale subsidiaire pour les rapports entre les membres des différents groupes linguistiques. Toutes les lois devraient être publiées en anglais et dans les dix-sept langues. Ce système peut sembler étrange et compliqué ; mais nous devons nous souvenir qu'il a fonctionné de façon assez satisfaisante dans l'ancienne Autriche avec ses huit langues. Contrairement à une notion répandue et fausse, la langue allemande n'avait aucune prééminence constitutionnelle dans l'Autriche impériale.

Les gouvernements d'Europe orientale ont abusé du système de l'instruction obligatoire afin de forcer les minorités à abandonner leurs langues et à adopter la langue de la majorité. L'U.D.O. devrait être strictement neutre sous ce rapport. Il n'y aurait que des écoles libres. Tout citoyen ou groupe de citoyens devrait avoir le droit d'administrer un établissement d'enseignement. Si ces écoles se conformaient aux conditions fixées par le gouvernement central, elles seraient subventionnées au moyen d'une somme globale par élève. Les gouvernements locaux auraient le droit de prendre en charge l'administration de quelques écoles, mais même dans ces cas, les budgets des écoles seraient maintenus indépendants du budget général du gouvernement local ; aucun fonds public, autre que ceux alloués comme subventions pour ces écoles par le gouvernement central, ne devrait être utilisé.

Les politiciens et hommes d'État des nations orientales ne sont actuellement d'accord que sur un seul point : le rejet d'une telle proposition. Ils ne voient pas que la seule alternative est pour eux une agitation permanente ou la guerre entre elles, accompagnée peut-être du partage de leurs territoires entre l'Allemagne, la Russie et l'Italie. Elles ne le voient pas parce qu'elles comptent sur l'invincibilité des forces anglaises et américaines. Elles ne peuvent imaginer qu'Américains et Anglais aient d'autre tâche en ce monde que de livrer une suite interminable de guerres à leur profit.

Ce serait simplement fuir devant la réalité, pour les représentants réfugiés de ces nations, que d'essayer de nous convaincre qu'à l'avenir ils ont l'intention de régler pacifiquement leurs revendications mutuelles. Il est exact que les réfugiés polonais et tchèques, avant l'invasion de la Russie par l'Allemagne, conclurent un accord concernant la délimitation de leurs frontières et leur coopération politique future ; mais ce plan ne réussira pas s'il est effectivement mis en pratique. Nous avons une vaste expérience que tous les accords de ce type échouent parce que les nationalistes extrémistes ne les acceptent jamais. Tous les essais pour une entente entre Allemands et Tchèques dans l'ancienne Autriche tournèrent en désastre parce que la jeunesse fanatique rejetait ce que les vieux chefs plus réalistes avaient proposés. Les réfugiés sont évidemment davantage disposés à un compromis que les hommes au pouvoirs. Pendant la première guerre mondiale, Tchèques et Slovaques aussi bien que Serbes, Croates, Slovènes arrivèrent à une entente en exil. Les événements ultérieurs prouvèrent l'inutilité de ces accords.

De plus il faut se souvenir que le territoire revendiqué à la fois par les Tchèques et les Polonais est relativement petit et d'une importance secondaire pour les deux groupes. Il n'y a aucun espoir qu'un accord analogue puisse jamais être conclu entre les Polonais d'une part et les Allemands, Lithuaniens, Russes et Ukrainiens d'autre part ; ou entre les Tchèques d'une part et les Allemands ou Hongrois ou Slovaques de l'autre. Ce qui est nécessaire n'est pas une délimitation des frontières particulières entre deux groupes mais un système où le tracé des frontières ne crée plus mécontentement, troubles et irrédentisme entre les minorités. La démocratie ne peut être établie dans l'Est que par un gouvernement impartial. Dans l'U.D.O. proposée aucun groupe linguistique ne serait à lui seul suffisamment nombreux pour dominer le reste. Les plus nombreux seraient les Polonais et ils représenteraient environ 20 % de la population totale.

On pourrait objecter que le territoire attribué à l'U.D.O. est trop vaste et que les divers groupes linguistiques intéressés ,n'ont rien de commun. Il peut en vérité sembler étrange que les Lithuaniens doivent coopérer avec les Grecs, quoiqu'ils n'aient jamais eu auparavant d'autres relations que les relations diplomatiques. Mais nous devons nous rendre compte que la véritable fonction de l'U.D.O. serait d'assurer la paix dans une partie du monde déchirée par des luttes ancestrales entre les groupes linguistiques. Dans tout le territoire attribué à l'U.D.O., il est impossible de découvrir une seule frontière non contestée. Si l'U.D.O. doit inclure Lithuaniens et Polonais parce qu'il existe une vaste zone dans laquelle Lithuaniens et Polonais vivent inextricablement mêlés et sur lesquels les deux nations présentent de vigoureuses revendications, elle doit inclure aussi les Tchèques parce que règne entre les Polonais et les Tchèques une situation identique à celle qui existe entre Polonais et Lithuaniens. Les Hongrois doivent encore être inclus pour les mêmes raisons, de même que les Serbes et les autres nations qui réclament des portions du territoire connu sous le nom de Macédoine, c'est-à-dire Bulgares, Albanais et Grecs.

Pour le fonctionnement harmonieux de l'U.D.O. il n'est pas nécessaire que les Grecs considèrent les Lithuaniens comme des amis et des frères (quoiqu'il semble probable qu'ils éprouveraient des sentiments plus amicaux pour eux que pour leurs voisins immédiats). Ce qui est nécessaire n'est rien d'autre que chez les hommes politiques de tous ces peuples la conviction qu'il n'est plus possible d'opprimer des hommes parlant une autre langue. Ils n'ont pas à s'aimer les uns les autres. Ils doivent seulement arrêter de se nuire.

L'U.D.O. enfermerait plusieurs millions de citoyens de langue allemande et plus de cent mille citoyens parlant italien. On ne peut nier que la haine engendrée par les méthodes des nazis et des fascistes pendant la présente guerre ne disparaîtra pas immédiatement. Il sera difficile pour des Polonais et des Tchèques de collaborer avec des Allemands, et pour des Serbes et des Slovènes de coopérer avec des Italiens.

Mais aucune de ces objections ne peut être considérée comme valable, il n'y a pas d'autre solution au problème de l'Est européen. Il n'y a pas d'autre solution qui puisse donner à ces nations une vie de paix et d'indépendance politique.

Note

[1] En Anglais Eastern Democratic Union (E.D.U.).

5. Les problèmes de l'Asie

Quand l'âge du libéralisme commença à poindre, les nations occidentales eurent au début des scrupules au sujet de leurs entreprises coloniales. Elles se sentaient honteuses du traitement qu'elles appliquaient aux peuples arriérés. Elles prirent conscience du contraste entre les principes de leurs politiques nationales et les méthodes utilisées dans la conquête et l'administration coloniales. Que faisaient-elles, libérales et démocrates qu'elles étaient, à gouverner des nations étrangères sans le consentement des gouvernés ?

Mais elles eurent alors une inspiration. C'est la tâche de l'homme blanc d'apporter les bienfaits de la civilisation moderne aux peuples arriérés. Il serait injuste de dire que cette excuse était pure affectation et hypocrisie. La Grande-Bretagne a radicalement réformé son système colonial afin de l'ajuster aux plus grands progrès possibles du bien-être des indigènes. Dans les cinquante dernières années l'administration britannique des Indes et des affaires coloniales a été un gouvernement pour le peuple.

Cependant, ce n'était pas un gouvernement par le peuple. C'était au gouvernement par une race de maîtres étrangers. Leur justification est basée sur la supposition que les indigènes ne sont pas capables de se gouverner eux-mêmes et que livrés à eux-mêmes, ils deviendraient les victimes d'une oppression impitoyable par des conquérants moins civilisés et moins bienveillants que les Anglais. Elle implique en outre que la civilisation occidentale, avec laquelle les Anglais voulaient faire le bonheur de leurs sujets indigènes, fut bien accueillie par eux. Nous pouvons tenir pour assuré que cela était réellement le cas. La preuve en est que toutes les races de couleur étaient et sont encore avides non seulement d'adopter les méthodes techniques de la civilisation occidentale, mais aussi de s'inculquer les doctrines politiques et les idéologies occidentales. Ce fut précisément cette acceptation de la pensée occidentale qui les a conduites à protester contre le règne absolu des envahisseurs.

Les revendications de liberté et de libre disposition présentées par le peuples asiatiques résultent de leur occidentalisation. Les indigènes combattent les Européens avec des idéologies qu'ils leur ont empruntées. C'est la plus grande réalisation des politiques asiatiques de l'Europe du XIXe siècle que les Arabes, les Hindous et les Chinois aient à la longue saisi le sens des doctrines politiques occidentales.

Les peuples d'Asie ne sont pas qualifiés pour blâmer les envahisseurs des atrocités commises dans les années antérieures. Aussi indéfendables que soient ces excès du point de vue des principes libéraux, ils n'étaient en rien extraordinaires si on les mesure à l'aide des critériums fournis par les coutumes et habitudes occidentales ; mais sans l'infiltration des idées occidentales, l'Orient aurait bien pu ne jamais mettre en doute la bienséance de l'assassinat et de la torture de ses adversaires. Leurs méthodes autochtones étaient beaucoup plus brutales et abominables. Il est paradoxal de mettre sur le tapis ces plaintes émises au moment précis où les nations asiatiques les plus nombreuses ne peuvent défendre leurs civilisations qu'avec l'aide militaire des Anglo-Saxons.

Une défaite des nations Unies aurait signifié la condamnation des Chinois, des Hindous, des Musulmans d'Asie occidentale et de toutes les petites nations d'Asie et d'Afrique. La victoire des Nations Unies leur apporte l'autonomie politique. Ils auront l'occasion de montrer s'ils ont absorbé de l'Occident autre chose que les méthodes modernes de la guerre totale et de la destruction totale.

Le problème des relations entre l'Orient et l'Occident est obscurci par les lacunes et les déficiences des méthodes courantes pour traiter les questions politiques. Les marxistes ignorent à dessein l'inégalité des conditions naturelles de production dans les diverses parties du monde. Ils éliminent ainsi de leur raisonnement le point essentiel. Ils se barrent la voie ou d'une interprétation satisfaisante du passé ou de la compréhension des tâches de l'avenir.

En présence de cette inégalité des ressources naturelles il n'existe pas actuellement d'affaires intérieures d'un pays qui n'intéressent pas le reste de l'humanité. C'est l'intérêt vital de chaque nation que sur toute la surface de la terre les méthodes de production les plus efficaces soient appliquées. Le bien-être de chacun est lésé si, par exemple, les pays qui bénéficient des conditions les plus favorables pour la production du caoutchouc ne font pas le meilleur usage de leurs ressources. Le caractère économiquement arriéré d'un pays peut nuire à tous les autres individus. L'autarcie dans un pays peut abaisser le niveau de vie dans tous les autres pays. Si une nation dit : Laissez-nous seuls ; nous ne voulons pas intervenir dans vos affaires et nous ne vous permettrons pas de vous mêler de nos affaires, cela peut causer un dommage à tous les autres peuples.

Ces considérations amenèrent les nations occidentales à contraindre Chine et Japon à abandonner leur isolement traditionnel et à ouvrir leurs ports au commerce extérieur. Les bienfaits de cette politique étaient réciproques. La baisse des chiffres de mortalité en Orient le prouve clairement. Orient et Occident souffriraient tous les deux si l'autonomie politique des nations asiatiques aboutissait à une baisse du leur production ou à leur retrait partiel ou total des échanges internationaux.

Nous pouvons nous demander si les champions de l'indépendance asiatique ont pleinement saisi l'importance de ce fait. Dans leur esprit les idées modernes sont curieusement mélangées d'idées ataviques. Ils sont fiers de leurs vieilles civilisations. Ils sont enclins à mépriser l'Occident. Ils prennent un intérêt beaucoup plus marqué pour les défauts de l'Europe et de l'Amérique, pour leur militarisme et leur nationalisme, que pour leurs grandes oeuvres. Le totalitarisme marxiste exerce sur eux un attrait plus grand que les préjugés bourgeois de liberté, de capitalisme et de démocratie. Se rendent-ils compte qu'une seule voie est ouverte à la prospérité de leurs nations, à savoir l'adoption inconditionnelle de l'industrialisme occidental ?

La plupart des dirigeants des nations orientales sont convaincus que l'Occident se tournera vers le socialisme ; mais cela ne modifierait pas la question principale. Le retard de l'Orient poserait les mêmes problèmes à un Occident socialiste qu'à un Occident capitaliste.

L'ère de l'isolement national des pays individuels est passée avec les progrès de la division du travail. Aucune nation ne peut maintenant considérer avec indifférence les conditions intérieures des autres pays.

6. Le rôle de la Société des Nations

La Société des Nations que le pacte de 1919 institua à Genève n'était pas un gouvernement mondial international. C'était surtout une organisation de conférences périodiques des délégués des gouvernements nationaux disposés à y assister. Il n'y avait pas de services exécutifs internationaux. Ce n'était qu'un état-major dont la mission consistait principalement à écrire des rapports et à rassembler des renseignements statistiques. En outre, une grande partie du personnel ne se considérait pas comme les fonctionnaires d'un organe international, mais comme les représentants officieux des gouvernements de leurs propres nations. Ils étaient nommés sur présentation de leur gouvernement. Ils aspiraient à bien servir leur gouvernement afin d'accéder quelque jour à de meilleures situations dans l'administration de leur pays. Quelques-uns de ces fonctionnaires non seulement n'étaient pas animés de l'esprit international, mais étaient imbus d'esprit nationaliste. Parmi eux il y avait quelques figures étranges. Vidkun Quisling, par exemple, a servi quelque temps comme fonctionnaire de la S.D.N. Rost van Tunningen, durant bien des années à Vienne ; il quitta ce poste important au bout de quelques années pour devenir chef du parti nazi hollandais et a été une des figures marquantes de l'administration fantoche des Pays-Bas. Il y avait aussi à la Société des Nations, il est vrai, quelques-uns de nos contemporains les plus brillants et à l'esprit élevé ; mais des conditions malheureuses paralysèrent leurs efforts et beaucoup d'entre eux partirent déçus.

Que la Société des Nations soit restaurée ou non présente peu d'intérêt. Elle a très peu contribué aux progrès de la paix et de la coopération internationale. Elle n'aura pas davantage de succès à l'avenir. Le nationalisme fera échouer son action comme il l'a fait dans les années qui ont précédé 1939.

Beaucoup d'Américains distingués ont imputé à leur pays l'échec de la Société. Si l'Amérique s'était jointe à la S.D.N., disent-ils, cela aurait conféré à cette institution le prestige nécessaire à l'accomplissement de ses tâches. C'est une erreur. Sans être formellement un membre de la S.D.N., les États-Unis ont apporté à ses efforts une aide précieuse. Il importait peu que l'Amérique ne contribue pas à ses revenus ou n'envoie pas de délégués officiels à ses réunions. Le monde savait très bien que la nation américaine appuyait les efforts déployés pour assurer la paix. La coopération officielle de l'Amérique à Genève n'aurait pas arrêté les nations de proie.

Comme toutes les nations s'abandonnent aujourd'hui au nationalisme, les gouvernements sont nécessairement partisans du nationalisme. Il ne faut pas attendre grand-chose des activités du gouvernements pour la cause de la paix. C'est un changement des doctrines et idéologies économiques qui est nécessaire et non des institutions, des services ou des conférences spéciales.

Le principal défaut de beaucoup de plans proposés en vue d'une paix durable est qu'ils ne reconnaissent pas ce fait. D'éminents champions de la Société des Nations, tels que le professeur J. B. Condliffe et le professeur J. E. Meade, ont confiance dans la sagesse des gouvernements pour extirper, grâce à leurs efforts communs et leurs accords mutuels, les excroissances les plus critiquables du nationalisme économique et pour apaiser les conflits en accordant quelques concessions aux plaignants [1]. Ils recommandent la modération et la limitation dans l'usage de la souveraineté nationale ; mais ils prônent en même temps un contrôle étatique accru, sans se rendre compte que cela doit nécessairement conduire tous les gouvernements vers un nationalisme intransigeant. Il est vain d'espérer qu'un gouvernement engagé dans les principes de l'étatisme puisse renoncer à la lutte pour un isolement plus complet. Nous pouvons admettre qu'il existe dans tous les pays des hommes disposés à adopter les propositions de MM. Condliffe et Meade ; mais il y a des minorités dont les opinions ne trouvent pas un vaste écho. Plus une nation va loin sur la voie du contrôle étatique de la vie économique, et plus il est forcé de se retirer de la division internationale du travail. Des exhortations bien intentionnées de la part d'économistes doués d'esprit international ne peuvent dissuader un gouvernement interventionniste de prendre des mesures de nationalisme économique.

La Société des Nations peut continuer à combattre les maladies contagieuses, le trafic des stupéfiants et la prostitution. Elle peut continuer à agir dans l'avenir comme bureau international des statistiques ; mais c'est une illusion d'espérer qu'elle puisse rendre plus que des services secondaires à la cause de la paix.

Note

[1] J.-E. Meade, The Economic Basis of a Durable Peace (New-York, 1940) ; J.-B. Condliffe, Agenda for a Postwar World (New-York, 1942).

Conclusion

I

Les libéraux du XVIIIe siècle avaient pleine confiance dans la perfectibilité humaine. Tous les hommes sont, d'après eux, égaux et doués de la faculté de saisir le sens de déductions compliquées. C'est pourquoi ils comprendront les enseignements de la philosophie économique et sociale ; ils se rendront compte que c'est seulement dans une économie de marché libre que les intérêts bien compris (c'est-à-dire à longue échéance) de tous les individus et de tous les groupes d'individus peuvent être en harmonie complète. Ils réaliseront l'utopie libérale. L'humanité est à l'aube d'un âge de prospérité durable et de paix éternelle parce que la raison sera désormais suprême.

Cet optimisme était entièrement basé sur l'hypothèse que tous les individus de toutes les races, toutes les nations et tous les pays sont assez avisés pour comprendre les problèmes de la coopération sociale. Il n'est jamais arrivé aux anciens libéraux de douter de cette hypothèse. Ils étaient convaincus que rien ne pouvait empêcher les progrès des lumières et la diffusion de la pensée libérale. Cet optimisme était la cause de la confiance de Lincoln dans le principe que vous ne dupez pas tout le monde tout le temps.

Les théories économiques sur lesquelles est basée la doctrine libérale sont irréfutables. Pendant plus de cent cinquante ans, tous les efforts désespérés faits pour réfuter les enseignements de ce que l'un des plus grands précurseurs du totalitarisme et du nazisme, Carlyle, a décrit comme la science sinistre, ont échoué lamentablement. Tous ces soi-disant économistes ne purent ébranler la théorie ricardienne du commerce extérieur ou les enseignements concernant les effets de l'ingérence étatique dans une économie de marché. Personne n'a réussi dans les essais pour rejeter la démonstration selon laquelle aucun calcul économique n'est possible dans un système socialiste. La démonstration que dans une économie de marché il n'y a aucun conflit entre les intérêts bien compris n'a pu être réfutée.

Mais tous les hommes auront-ils une juste compréhension de leurs propres intérêts ? Qu'arrivera-t-il s'ils ne l'ont pas ? Là est le point faible du plaidoyer libéral pour un monde libre de coopération pacifique. La réalisation du plan libéral est impossible parce que — tout au moins à notre époque — les hommes n'ont pas la capacité intellectuelle de comprendre les principes d'une économie saine. La plupart des hommes sont trop bornés pour suivre des enchaînements logiques compliqués. Le libéralisme a échoué parce que les capacités intellectuelle de l'immense majorité sont insuffisantes pour ce travail de compréhension.

Il est vain d'attendre un changement dans le futur immédiat. Les hommes ne sont quelquefois même pas capables de voir les faits les plus simples et les plus évidents. Rien ne devrait être plus facile à comprendre que la victoire ou la défaite sur le champ de bataille ; et pourtant des millions d'Allemands sont fermement convaincus que ce ne furent pas les alliés mais l'Allemagne qui fut victorieuse dans la première guerre mondiale. Aucun nationaliste allemand n'a jamais admis que l'armée allemande a été battue sur la Marne en 1914 et en 1918. Si de telles choses sont possibles avec les Allemands, comment pouvons-nous espérer que les Hindous, adorateurs de la vache, comprennent les théories de Ricardo et de Bentham ?

Dans un monde démocratique, même la réalisation des plans socialistes dépendrait du fait que la majorité reconnaisse leur opportunité. Mettons pour l'instant de côté tous les doutes sur la viabilité économique du socialisme. Admettons, pour les besoins du raisonnement, que les socialistes aient raison d'approuver la planification socialiste. Marx, imbu de mysticisme hégélien du Weltgeist, était convaincu qu'il existe quelques facteurs dialectiques agissant dans l'évolution des affaires humaines, qui poussent les prolétaires — l'immense majorité — vers la réalisation du socialisme, évidemment sa propre conception du socialisme. Il admettait tacitement à la fois que le socialisme est ce qui convient le mieux aux intérêts du prolétariat et que les prolétaires le comprennent. Franz Oppenheimer, jadis professeur de l'Université à tendance marxiste de Francfort, prétendait : Les individus se trompent souvent dans la poursuite de leurs intérêts ; une classe ne se trompe jamais à la longue [1].

Les marxistes récents ont abandonné ces illusions métaphysiques. Ils doivent faire face à cette situation : quoique le socialisme soit dans de nombreux pays la croyance politique de la grande majorité, il n'y a aucune unanimité en ce qui concerne la catégorie de socialisme qui doit être adoptée. Ils ont appris qu'il existe beaucoup de catégories diverses de socialisme et que beaucoup de partis socialistes se combattent âprement. Ils n'espèrent plus qu'un type unique de socialisme puisse rencontrer l'approbation de la majorité et que leur propre idéal soit soutenu par le prolétariat entier. Ces marxistes sont maintenant convaincus que seule une élite a la possibilité intellectuelle de comprendre les bienfaits du socialisme véritable. Cette élite — qui se qualifie elle-même d'avant-garde du prolétariat et non de la masse — a le devoir sacré, conclurent-ils, de prendre le pouvoir par une action violente, d'exterminer tous ses adversaires et d'établir le millénaire socialiste. Sur cette question de procédure, il y a accord complet entre Lénine et Werner Sombart, entre Staline et Hitler. Ils ne diffèrent que sur la question de savoir où est l'élite.

Les libéraux ne peuvent accepter cette solution. Ils ne croient pas qu'une minorité, même si elle représentait la véritable élite de l'humanité, peut durablement réduire au silence la majorité. Ils ne croient pas que l'humanité peut être sauvée par la contrainte et l'oppression. Ils prévoient que les dictatures doivent aboutir à des conflits interminables, à des guerres, à des révolutions. Un gouvernement stable exige le libre consentement des gouvernés. La tyrannie, même la tyrannie de despotes bienveillants, ne peut apporter la paix durable et une prospérité.

On ne dispose d'aucun remède si les hommes sont incapables de discerner ce qui convient le mieux à leur bonheur. Le libéralisme est impraticable parce que la plupart des hommes sont encore trop peu éclairés pour comprendre son sens. Il y avait une erreur psychologique dans le raisonnement des vieux libéraux. Ils surestimaient à la fois la capacité intellectuelle de l'homme moyen et l'aptitude de l'élite à convertir ses concitoyens moins avertis à des idées saines.

II

Les questions essentielles des problèmes internationaux actuels peuvent être ainsi résumées :

1° Une paix durable n'est possible qu'avec un capitalisme parfait, jusqu'à maintenant et nulle part totalement tenté ou réalisé. Dans un monde à la Jefferson d'économie libre de marché, le domaine des activités gouvernementales est limité à la protection des vies, de la santé et de la propriété des individus contre l'agression violente ou frauduleuse. Les lois, l'administration et les tribunaux traitent de façon égale nationaux et étrangers. Aucun conflit international ne peut survivre : il n'y a aucune cause économique de guerre.

2° La libre majorité de la main-d'oeuvre tend à une égalisation de la productivité du travail et par là à celle des taux de salaires à travers le monde entier. Si les travailleurs des régions relativement peu peuplées cherchent à conserver leur niveau de vie plus élevé par des barrières à l'immigration, ils ne peuvent éviter de nuire aux intérêts des travailleurs des régions relativement surpeuplées (à la longue, en outre, ils nuisent aussi à leurs propres intérêts).

3° L'intervention étatique dans la vie économique et les politiques syndicales font monter de pair les coûts nationaux de production et diminuent ainsi la puissance de concurrence des industries nationales. C'est pourquoi elles n'atteindraient pas leurs fins même à court terme si elles n'étaient pas complétées par des barrières de migration, la protection des industries nationales et — dans le cas des industries d'exportation — par le monopole. Comme toute dépendance du commerce extérieur limite nécessairement le pouvoir de l'État sur le contrôle de l'industrie nationale, l'interventionnisme aspire inéluctablement à l'autarcie.

4° Le socialisme, quand il n'est pas appliqué sur une échelle mondiale, est imparfait si le pays socialiste dépend d'importations venant de l'étranger et s'il doit donc encore produire des marchandises à vendre sur le marché. Il importe peu que les pays étrangers à qui se font les achats et les ventes soient socialistes ou non. Le socialisme aussi doit aspirer à l'autarcie.

5° Protectionnisme et autarcie signifient discrimination contre la main-d'oeuvre et le capital étrangers. Ils ne diminuent pas seulement la productivité du travail humain et donc le niveau de vie de toutes les nations, mais ils créent des conflits internationaux.

6° Il y a des nations qui, par manque des ressources naturelles nécessaires, ne peuvent nourrir et habiller leurs membres à l'aide de leurs ressources nationales. Ces nations ne peuvent poursuivre l'autarcie qu'en s'engageant dans une politique de conquête. Pour elle, caractère belliqueux et soif d'agression sont la conséquence de leur adhésion aux principes de l'étatisme.

7° Si un gouvernement national fait obstacle à l'usage le plus productif des ressources de son pays, il nuit aux intérêts de toutes les autres nations. Le retard économique d'un pays possédant de grandes ressources naturelles lèse tous ceux dont la situation pourrait être améliorée par une exploitation plus efficace de cette richesse naturelle.

8° L'étatisme vise à l'égalité du revenu à l'intérieur du pays ; mais il conduit d'autre part à la prolongation des inégalités qui se sont développées au cours de l'histoire entre les nations pauvres et les nations plus riches. Les mêmes considérations qui, à l'intérieur d'un pays orientent les masses vers une politique d'égalité du revenu, poussent les peuples des pays relativement surpeuplés vers une politique d'agression dirigée contre les pays relativement peu peuplés. Ils ne sont pas disposés à supporter indéfiniment leur pauvreté relative simplement parce que leurs ancêtres n'ont pas été assez malins pour s'emparer des régions mieux dotées par la nature. Ce que les "progressistes" affirment en ce qui concerne les affaires intérieures — que les idées traditionnelles de liberté ne sont qu'une duperie en ce qui concerne le pauvre et que la véritable liberté signifie l'égalité du revenu — les porte-parole des nations "have-nots" le déclarent au sujet des relations internationales. Aux yeux des nationalistes allemands, il n'y a qu'une liberté qui compte : Nahrungsfreiheit (liberté des denrées alimentaires), c'est-à-dire une situation où la nation pourrait produire à l'intérieur de ses frontières toute la nourriture et les matières premières dont elle a besoin afin de jouir du même niveau de vie que les nations les plus favorisées. C'est leur notion de liberté et d'égalité. Ils se peignent comme des révolutionnaires luttant pour leurs droits imprescriptibles contre les intérêts de la multitude des nations réactionnaires.

9° Un gouvernement socialiste mondial pourrait aussi supprimer les inégalités historiques entre les citoyens des régions relativement surpeuplées et ceux des régions peu peuplées. Cependant, les forces qui ont contrecarré les essais des anciens libéraux pour abattre toutes les barrières empêchant la libre mobilité de la main-d'oeuvre, des marchandises et du capital feront une opposition violente à cette catégorie de direction socialiste. Il est peu vraisemblable que dans les pays faiblement peuplés, la main-d'oeuvre abandonne les privilèges dont elle a hérité. Il y a peu de chances que les travailleurs acceptent une politique qui pendant une longue période de transition diminuerait leur niveau de vie et n'améliorerait la situation matérielle que des nations défavorisées. Les travailleurs de l'Occident attendent du socialisme une augmentation immédiate de leur bien-être. Ils rejetteraient énergiquement tout plan tendant à établir un système démocratique de gouvernement mondial dans lequel leurs votes seraient dépassés en nombre par ceux de l'immense majorité des peuples défavorisés.

10° Un gouvernement fédéral ne peut fonctionner que dans une économie de marché libre. L'étatisme exige un gouvernement strictement centralisé s'il n'y a pas de barrière douanière isolant les États membres les uns des autres. C'est pourquoi les plans actuels d'une fédération mondiale ou même seulement d'une fédération des démocraties occidentales, sont illusoires. Si on refuse d'abandonner l'étatisme, on ne peut éviter le fléau du nationalisme économique qu'en confiant tout le pouvoir à un gouvernement unitaire supranational du monde ou d'une union des nations démocratiques. Mais malheureusement les intérêts de groupes puissants s'opposent à une telle renonciation de la souveraineté nationale.

Il est inutile de se laisser aller aux rêveries. Le contrôle étatique de la vie économique engendre des conflits auxquels on ne peut apporter aucune solution pacifique. Il était facile d'empêcher des hommes non armés et des marchandises de franchir les frontières ; il est beaucoup plus difficile d'empêcher des armées de le tenter. Les socialistes et autres étatistes purent dédaigner ou réduire au silence les cris d'avertissement des économistes. Ils ne purent dédaigner ou réduire au silence le grondement du canon ou la détonation des bombes.

Tout l'art oratoire des défenseurs de l'omnipotence étatique ne peut supprimer le fait qu'il n'y a qu'un seul système assurant une paix durable : une économie de marché libre. Le contrôle étatique conduit au nationalisme économique et aboutit ainsi au conflit.

III

Beaucoup de personnes se consolent en disant :

Il y a toujours eu des guerres. Il y aura aussi des guerres et des révolutions à l'avenir. Les rêves du libéralisme sont illusoires ; mais il n'y a pas lieu de s'alarmer. L'humanité a très bien progressé dans le passé en dépit de luttes presque continues. La civilisation ne périra pas si des conflits continuent dans l'avenir. Elle peut prospérer dans des conditions moins parfaites que celles qui ont été décrites par les utopistes libéraux. Beaucoup furent heureux sous le règne de Néron ou de Robespierre, à l'époque des invasions barbares ou de la guerre de Trente ans. La vie continuera ; on se mariera et on aura des enfants, on travaillera et on célébrera des fêtes. De grands penseurs et poètes passent leur vie dans des conditions déplorables, mais cela ne les empêchent pas de poursuivre leur oeuvre. Les troubles politiques présents ou futurs n'empêcheront pas les générations à venir d'accomplir de grandes choses.

Cependant une telle façon de pensée est fallacieuse. L'humanité n'est pas libre de retourner d'un niveau plus élevé de division de travail et de prospérité économique à un niveau plus bas. Conséquence de l'âge capitaliste, la population du globe est maintenant beaucoup plus importante qu'au début de l'ère capitaliste et les niveaux de vie sont beaucoup plus élevés. Notre civilisation est basée sur la division internationale du travail. Elle ne peut survivre avec l'autarcie. États-Unis et Canada souffriraient moins que d'autres pays mais même pour eux, l'isolement économique provoquerait une terrible baisse de prospérité. L'Europe, unifiée ou divisée, serait condamnée dans un monde où chaque pays serait indépendant au point de vue économique.

Nous devons en outre considérer la charge de la préparation continue de la guerre qu'un tel système économique exige. Par exemple, afin d'être en mesure de repousser des invasions venant d'Asie, l'Australie et la Nouvelle-Zélande devraient être transformées en camps militaires. Leur population entière — moins de dix millions — serait une force à peine suffisante pour défendre leurs côtés jusqu'à l'arrivée de renforts des pays anglo-saxons. Elles devraient adopter un système copié sur la vieille Militärgrenze autrichienne ou sur la vieille frontière américaine, mais adapté aux conditions beaucoup plus complexes de l'industrialisme moderne ; mais ces courageux Croates et Serbes qui défendirent l'empire des Habsbourgs et donc l'Europe contre les Turcs étaient des paysans menant une vie autarcique sur leurs fermes héréditaires. C'était aussi le cas des frontaliers américains. C'était pour eux un moindre mal quand ils devaient veiller aux frontières au lieu de cultiver leur sol ; femmes et enfants prenaient soin de leurs fermes en leur absence. Une communauté industrielle ne peut fonctionner dans de telles conditions.

La situation sera légèrement meilleure dans d'autres régions ; mais pour toutes les nations la nécessité d'être prêtes à se défendre imposera une lourde charge. Non seulement les conditions économiques, mais aussi les conditions politiques et morales seront affectées. Le militarisme remplacera la démocratie ; les libertés civiles disparaîtront partout où la discipline militaire doit être souveraine.

La prospérité des derniers siècles était conditionnée par un développement continuel et rapide de l'accumulation de capital. Beaucoup de pays d'Europe sont déjà sur la pente descendante de la consommation et de l'effritement du capital. D'autres pays suivront. désintégration et appauvrissement en résulteront.

Depuis le déclin de l'empire romain l'Occident n'a pas fait l'expérience des conséquences d'une régression de la division du travail ou d'une diminution du capital disponible. Notre imagination est incapable de décrire l'avenir.

IV

Cette catastrophe affecte l'Europe en premier lieu. Si la division internationale du travail doit se désintégrer, l'Europe ne peut plus nourrir qu'une partie de sa population actuelle et encore avec un niveau de vie beaucoup plus bas. L'expérience quotidienne, bien comprise, apprendra aux Européens les conséquences de leur politique ; mais profiteront-ils de la leçon ?

Note

[1] F. Oppenheimer, System der Soziologie (Jena, 1926), II, 559.