Ludwig von Mises:Le Gouvernement omnipotent - chapitre 5

De Librairal


Ludwig von Mises:Le Gouvernement omnipotent - chapitre 5


Anonyme


Chapitre 5 - Réfutation de quelques explications fallacieuses
Le Gouvernement omnipotent
Omnipotent Government: The Rise of the Total State and Total War
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Auteur : Ludwig von Mises
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1944
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1. Les insuffisances des explications courantes

Les explications courantes du nationalisme moderne sont loin de reconnaître que, dans notre monde de division internationale du travail, le nationalisme est la conséquence inévitable de l'étatisme. Nous avons déjà exposé les sophismes de la plus populaire de ces explications, à savoir la théorie marxiste de l'impérialisme. Nous avons maintenant à passer en revue quelques autres doctrines.

Les défauts de la théorie marxiste sont dus à son insuffisance du point de vue économique. La plupart des théories que nous avons à examiner maintenant ne tiennent pas du tout compte des facteurs économiques. Pour elles le nationalisme est un phénomène se déroulant dans une sphère non soumise à l'influence des facteurs communément appelés économiques. Certaines de ces théories vont mêmes jusqu'à affirmer que les motifs nationalistes proviennent d'une négligence intentionnelle du domaine économique au profit d'autres domaines.

Un examen minutieux et complet de toutes ces opinions divergentes exigerait une étude de tous les problèmes fondamentaux de la vie sociale et de la philosophie sociale. Nous ne pouvons le faire dans un ouvrage consacré au nationalisme et aux conflits qu'il soulève et nous devons nous limiter aux problèmes examinés.

Étant donné les erreurs régnantes, il peut être nécessaire de souligner à nouveau que nous étudions des politiques, des actions politiques et des doctrine qui les influencent et non pas des vues ou des opinions sans effet pratique. Notre but n'est pas de répondre à des questions telles que : sous quel rapport les individus composant les diverses nation, États, groupes linguistiques ou sociaux diffèrent les uns des autres ? Ou : s'aiment-ils ou se détestent-ils les uns les autres ? Nous préférons savoir pourquoi ils préfèrent une politique de nationalisme économique et de guerre à une politique de coopération pacifique. Même des nations animées l'une pour l'autre d'une haine tenace se maintiendraient en paix si elles étaient convaincues qu'une telle politique sert mieux leurs intérêts.

2. Le prétendu caractère irrationnel du nationalisme

Il y a des personnes qui pensent avoir donné une explication satisfaisante du nationalisme en établissant on caractère irrationnel. Elles tiennent pour une sérieuse erreur, commune à beaucoup d'économistes, d'affirmer que les actions humaines sont toujours rationnelles. L'homme, disent-ils, n'est pas un être rationnel. Les buts ultimes de ses actions sont souvent, si ce n'est toujours, irrationnels. Gloire et grandeur de leur nation, État, race, groupe linguistique ou classe sociale sont parmi ces buts irrationnels, que les hommes préfèrent à l'accroissement de leur richesse et de leur bien-être ou à l'amélioration de leur niveau de vie. Les hommes n'aiment pas la paix, la sécurité et une vie tranquille. Ils aspirent aux vicissitudes de la guerre et de la conquête, au changement, à l'aventure, au danger. Ils aiment tuer, voler, détruire. Ils sont impatients de marcher à l'ennemi quand les tambours battent, les trompettes sonnent et les étendards flottent au vent.

Cependant nous devons reconnaître que les concepts rationnel et irrationnel ne s'appliquent qu'aux moyens et jamais aux fins ultimes. Les jugements de valeur par lesquels le peuple fait son choix entre des fins ultimes contradictoires ne sont ni rationnels ni irrationnels. Ils sont arbitraires, subjectifs et résultant de points de vue individuels. En ce domaine il n'y a pas de valeurs objectives absolues, indépendantes des préférences individuelles. La conservation de la vie est une règle considérée comme une fin ultime ; mais il y a toujours eu des hommes qui ont préféré la mort à la vie, lorsque la vie ne pouvait être conservée que dans des conditions qu'ils estimaient insupportables. Les actions humaines consistent toujours en un choix entre deux biens ou deux maux qui ne sont pas considérés comme équivalents. Quand il y a équivalence parfaite, l'homme reste neutre et aucune action n'en résulte ; mais ce qui est bien et ce qui est meilleur ou ce qui est mauvais et ce qui est pire est décidé suivant des critériums subjectifs, différents avec les individus et changeant pour les mêmes individus suivant les circonstances.

Aussitôt que nous appliquons les concepts rationnel ou irrationnel aux jugements de valeur, nous réduisons les fins au rang de moyens. Nous nous référons à quelque chose que nous nous sommes fixés comme fin provisoire en considérant le choix fait sur la base de l'efficacité pour atteindre cette fin. Si nous traitons des actions des autres nous substituons notre propre jugement au leur et si nous traitons de nos actions passées nous substituons notre appréciation présente à notre appréciation du moment où nous avons agi.

rationnel et irrationnel signifient toujours : raisonnable ou non du point de vue des fins cherchées. Rien n'est rationnel ou irrationnel dans l'absolu.

Nous pouvons maintenant comprendre ce que l'on essaie de dire quand on attribue des motifs irrationnels au nationalisme. On veut dire que le libéralisme avait tort en affirmant que les hommes aspiraient davantage à améliorer les considérations matérielles de leur bien-être qu'à atteindre d'autres fins telles que gloire nationale, goût de la vie dangereuse ou satisfaction d'un goût pour les plaisirs sadiques. Les hommes, disent-ils, ont rejeté capitalisme et libre-échange parce qu'ils visaient d'autres fins que celles considérées comme suprêmes par le libéralisme. Les hommes ne cherchent pas une vie à l'abri du besoin ou de la crainte ou une vie de sécurité et des richesses croissantes, mais les satisfactions particulières que les dictateurs totalitaires leur fournissent.

On ne peut déterminer, grâce à des considérations philosophiques ou à priori, si ces affirmations sont vraies ou non. Ce sont des affirmations fondées sur des faits. Nous devons demander si l'attitude de nos contemporains est réellement telle que ces explications voudraient nous le faire croire.

Il n'y a pas de doutes qu'il y a réellement un certain nombre de personnes qui préfèrent atteindre d'autres fins que l'amélioration de leur bien-être matériel. Il y a toujours eu des hommes qui ont volontairement renoncé à beaucoup de plaisirs et de satisfactions afin de faire ce qu'ils considéraient comme juste et moral. Des hommes ont préféré le martyre à la renonciation de ce qu'ils estimaient vrai. Ils ont choisi la pauvreté et l'exil parce qu'ils voulaient être libres dans leur recherche de la vérité et de la sagesse. Cette attitude est la plus noble, les progrès de la civilisation, du bien-être et des lumières ont été les réalisations de tels hommes qui ont bravé le danger et défié la tyrannie de rois puissants et de masses fanatiques. L'histoire nous raconte l'épopée des hérétiques brûlés sur le bûcher, des philosophes mis à mort de Socrate à Giordano Bruno, des chrétiens et des juifs héroïquement fidèles à leurs croyances en dépit de persécutions meurtrières, et de beaucoup d'autres champions de l'honnêteté et de la fidélité dont le martyre fut moins spectaculaire mais non moins authentique ; mais ces exemples de désintéressement et d'acceptation du sacrifice ont toujours été exceptionnels ; ils ont été le privilège d'une élite peu nombreuse.

En outre, il est vrai qu'il y a toujours eu des personnes avides de puissance et de gloire ; mais de telles aspirations ne sont pas contraires au désir général d'une plus grande richesse, d'un revenu plus élevé et davantage de luxe. La soif de puissance n'implique pas la renonciation au progrès matériel. Au contraire les hommes veulent être puissants afin d'acquérir plus de richesses qu'ils ne pourraient en obtenir par d'autres méthodes. Beaucoup prévoient gagner davantage en volant autrui qu'en servant les consommateurs. Beaucoup choisissent une carrière aventureuse parce qu'ils croient réussir mieux de cette façon. Hitler, Goebbels et Goering étaient simplement incapables de tout travail honnête ; ils auraient échoué dans les affaires pacifiques d'une société capitaliste. Ils luttèrent pour le pouvoir, la gloire et le gouvernement ; ils devinrent ainsi les hommes les plus riches de l'Allemagne nazie. Il est absurde d'affirmer que chez eux la volonté de puissance soit contraire au désir d'un bien-être matériel plus grand.

L'explication du nationalisme moderne et de la guerre que nous devons étudier en ce point de nos recherches ne se réfère pas seulement aux chefs, mais aussi à leurs partisans. A leur égard, la question est la suivante : est-il vrai que le peuple — les votants, la masse de nos contemporains — a abandonné intentionnellement libéralisme, capitalisme et libre-échange pour leur substituer l'étatisme — interventionnisme ou socialisme — le nationalisme économique, les guerres et les révolutions parce qu'il préfère une vie dangereuse dans la pauvreté à une vie confortable dans la paix et la sécurité ? Préfère-t-il réellement être pauvre dans un milieu où personne n'est mieux placé que lui que d'être plus riche dans une société de marché où il y a des personnes plus fortunées ? Choisit-il le chaos de l'interventionnisme, d socialisme et des guerres sans fin, quoiqu'il soit pleinement conscient que cela signifie pour lui pauvreté et épreuves ? Seul un homme manquant de tout sens des réalités et d'esprit d'observation oserait répondre à ces questions par l'affirmative. Il est évident que les hommes n'ont abandonné le libéralisme et ne combattent le capitalisme que parce qu'ils croient que l'interventionnisme, le socialisme et le nationalisme économique les enrichiront et ne les appauvriront pas. Les socialistes n'ont pas dit et ne disent pas aux masses : Nous voulons abaisser votre standard de vie. Les protectionnistes ne disent pas : Votre bien-être matériel souffrira des droits d'importation. Les interventionnistes ne défendent pas leurs mesures en soulignant leurs effets nuisibles au bien public. Au contraire, tous ces groupes insistent sans cesse sur le fait que leur politique enrichira leurs partisans. Le peuple soutient l'étatisme parce qu'il croit que celui-ci améliorera son sort. Il dénonce le capitalisme comme le privant de sa juste part.

Le principal argument de la propagande nazie entre 1919 et 1933 était : la juiverie mondiale et le capitalisme occidental ont provoqué notre misère ; nous combattons ces adversaires et vous rendrons ainsi plus prospères. Les nazis allemands et les fascistes italiens combattaient pour les matières premières et un sol fertile et promettaient à leurs partisans une vie de richesse et de luxe. L'égoïsme sacré des Italiens n'est pas une mentalité d'idéalistes, mais une mentalité de brigands. Mussolini ne magnifiait pas la vie dangereuse pour elle-même mais comme un moyen de faire un riche butin. Quand Goering disait que les canons étaient plus importants que du beurre, il expliquait que les Allemands devaient réduire leur consommation de beurre dans l'avenir immédiat afin d'acquérir les canons nécessaires à la conquête de tous les trésors du monde. Si cela est de l'altruisme, de l'abnégation, ou de l'idéalisme irrationnel, alors les messieurs du syndicat des assassins de Brooklyn sont les altruistes et les idéalistes les plus parfaits.

Les nationalistes de tous les pays ont réussi à convaincre leurs adeptes que seules les politiques qu'ils défendent sont réellement avantageuses pour le bien-être de toute la nation et de tous les citoyens honnêtes, de ceux qui font partie du nous ; et que les autres partis sont prêts à vendre perfidement la prospérité nationale à des étrangers, à eux. En prenant la qualité de nationaliste, ils insinuent que les autres partis soutiennent les intérêts de l'étranger. Pendant la première guerre mondiale les nationalistes allemands se nommèrent le parti de la Patrie, traitant ainsi les partisans d'une paix séparée, d'une déclaration sincère que l'Allemagne ne voulait pas annexer la Belgique ou ne plus torpiller les navires avec leurs sous-marins, comme des traîtres à la nation. Ils n'étaient pas prêts à admettre que leurs adversaires aussi étaient honnêtes dans leur amour du bien public. Quiconque n'était pas un nationaliste était à leurs yeux un apostat et un traître.

Cette attitude est commune à tous les partis antilibéraux contemporains. Ceux qui se nomment partis travaillistes, par exemple, prétendent ne soutenir que les moyens favorables aux intérêts matériels — évidemment — des travailleurs. Quiconque n'est pas d'accord avec leur programme devient à leurs yeux un ennemi des travailleurs, et ils ne tolèrent pas la discussion rationnelle sur l'opportunité de leurs politiques pour les travailleurs. Ils sont infatués au point de n'accorder aucune attention aux objections soulevées par les économistes. Ce qu'ils soutiennent est bon, ce que leurs critiques défendent est mauvais.

Ce dogmatisme intransigeant ne signifie pas que les nationalistes ou les chefs syndicaux préconisent des buts autres que le bien-être matériel de leurs nations ou de leurs classes. Il illustre seulement un trait caractéristique de notre époque, le remplacement de la discussion raisonnable par les erreurs d'une fausse logique. Nous traiterons de ce phénomène dans un chapitre ultérieur.

3. La doctrine aristocratique

Parmi l'infinité de déclarations fallacieuses et de véritables erreurs qui contribuent à former la structure de la philosophie marxiste, deux sont particulièrement sujettes à objection. Marx affirme que le capitalisme cause la paupérisation croissante des masses et prétend avec assurance que les prolétaires sont moralement et intellectuellement supérieurs à la bourgeoisie bornée, corrompue et égoïste. Ces fables ne méritent pas que l'on perde du temps à les réfuter.

Les champions d'un retour à un gouvernement oligarchique voient les choses sous un angle tout différent. C'est un fait, disent-ils, que le capitalisme a rempli une corne d'abondance à l'usage des masses, qui ne voient pas qu'elles deviennent chaque jour plus prospères. Les prolétaires ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour empêcher ou ralentir la venue des progrès techniques, ils ont même détruit les machines nouvelles. Leurs syndicats s'opposent encore aujourd'hui à toute amélioration des méthodes de production. Entrepreneurs et capitalistes ont dû pousser les masses récalcitrantes vers un système de production qui rende leurs vies plus confortables.

Dans une société de marché libre, ces défenseurs de l'aristocratie vont jusqu'à dire qu'une tendance prévaut vers la diminution de l'inégalité des revenus. Tandis que le citoyen moyen devient plus riche, les entrepreneurs heureux atteignent rarement une fortune qui les place très au-dessus du niveau moyen. Il n'y a qu'un petit groupe de gros revenus et la consommation totale de ce groupe est trop réduite pour jouer un rôle sur le marché. Les membres de la haute bourgeoisie jouissent aussi d'un niveau de vie plus élevé que les masses, mais leurs demandes ont également une faible importance sur le marché. Ils vivent plus confortablement que la majorité de leurs concitoyens, mais ne sont pas assez riches pour se permettre un style de vie substantiellement différent. Leurs vêtements sont plus coûteux que ceux des couches inférieures, mais ils sont du même modèle et obéissent aux mêmes modes. Leurs salles de bains et leurs voitures sont plus élégantes, mais le service qu'elles rendent est substantiellement le même. Les vieilles différences entre les niveaux de vie se sont réduites à des différences qui, pour la plupart, ne sont qu'une question de présentation. La vie privée d'un entrepreneur moderne ou du personnel de direction diffère beaucoup moins de celle de leurs employés que, il y a cent ans, la vie d'un propriétaire féodal différait de la vie de ses serfs.

Aux yeux de ces critiques pro-aristocratiques, une conséquence déplorable de cette tendance vers l'égalisation et la hausse du niveau de vie est que les masses prennent une part plus active dans la mentalité nationale et les activités politiques. Elles n'imposent pas seulement les standards artistiques et littéraires, elles sont suprêmes aussi en politique. Elles ont maintenant un confort et des loisirs suffisants pour jouer un rôle décisif dans les affaires communales ; mais elles ont l'esprit trop étroit pour saisir le sens des politiques saines. Elles jugent tous les problèmes économiques du point de vue de leur propre situation dans le processus de production. Pour elles, entrepreneurs, capitalistes et la plupart du personnel de direction sont simplement des oisifs dont les services pourraient être facilement rendus par quiconque capable de lire et d'écrire [1]. Les masses sont pleines d'envie et de ressentiment ; elles veulent exproprier capitalistes et entrepreneurs dont la faute est de les avoir servies trop bien. Elles sont absolument incapables de concevoir les conséquences éloignées des mesures qu'elles proposent. Elles sont ainsi conduites à détruire les sources dont découle leur prospérité. La politique des démocrates est un suicide. Des foules tumultueuses exigent des actes contraires à la société et à leurs meilleurs intérêts. Elles envoient au Parlement des démagogues corrompus, des aventuriers et des charlatans qui vantent des remèdes évidents et des médecines stupides. La démocratie a abouti à une révolte des barbares intérieurs contre la raison, les mesures sensées et la civilisation. Les masses ont solidement établi les dictateurs dans de nombreux pays européens. Elles peuvent aussi réussir rapidement en Amérique. La grande expérience du libéralisme et de la démocratie a montré qu'elle se liquidait elle-même. Elle a entraîné la pire de toutes les tyrannies.

Une réforme radicale est nécessaire, non pour le salut de l'élite, mais pour la sauvegarde de la civilisation et au bénéfice des masses. Les revenus des prolétaires, disent les défenseurs d'une révolution aristocratique, doivent être abaissés ; leur travail doit être rendu plus dur et plus fatiguant. Après avoir accompli son travail journalier, le travailleur doit être si fatigué qu'il ne puisse trouver les loisirs pour les pensées et les activités dangereuses. Il doit être privé du droit de vote. Tout pouvoir politique doit être confié aux classes supérieures. La populace sera alors inoffensive. Elle sera serve comme telle, heureuse, reconnaissante et obéissante. Ce dont les masses ont besoin c'est un contrôle serré. Si on les laisse libres, elles succomberont comme une proie facile aux aspirations dictatoriales de coquins. Sauvons-les en établissant à temps un gouvernement oligarchique et paternel des meilleurs, de l'élite, de l'aristocratie.

Ce sont là des idées que beaucoup de nos contemporains ont tirées des écrits de Burke, Dostoïevsky, Nietzsche, Pareto et Michels et de l'expérience historique des dernières décades. Vous avez le choix, disent-ils, entre la tyrannie des hommes composant la lie de la société et le gouvernement bienfaisant des rois et des aristocrates éclairés. Dans l'histoire, il n'y a jamais eu de système démocratique durable. Les républiques de l'Antiquité et du moyen âge n'étaient pas de véritables démocraties ; les masses — esclaves et métèques — n'ont jamais pris part au gouvernement. De toute façon, ces républiques elles aussi ont fini en démagogie et décadence. Si le règne d'un Grand Inquisiteur est inévitable, qu'il soit un cardinal romain, un prince Bourbon, un seigneur anglais plutôt qu'un aventurier sadique de basse extraction.

Le principal défaut de ce raisonnement est qu'il exagère considérablement le rôle joué par les couches inférieures de la société dans l'évolution vers les politiques néfastes de notre époque. Il est paradoxal d'affirmer que les masses décrites comme de la canaille par les partisans de l'oligarchie auraient été capables de maîtriser les classes supérieures, l'élite des entrepreneurs, des capitalistes et des intellectuels, et de leur imposer leur propre mentalité.

Quel est le responsable des événements déplorables des dernières décades ? Est-ce que les classes inférieures, les prolétaires ont développé les nouvelles doctrines ? En aucune façon. Aucun prolétaire n'a en rien contribué à l'élaboration des théories antilibérales. A la racine de l'arbre généalogique du socialisme moderne, nous trouvons le nom du descendant le plus dépravé de l'une des familles aristocratiques les plus éminentes de l'ancienne France. Presque tous les pères du socialisme appartenaient à la haute bourgeoisie ou aux professions libérales. Le Belge Henri de Man, jadis socialiste d'extrême gauche et aujourd'hui nazi non moins radical, était tout à fait dans le vrai quand il affirmait : Quiconque accepte la trompeuse expression marxiste qui rattache toute idéologie sociale à une classe déterminée, devrait dire que le socialisme en tant que doctrine, et même le marxisme, sont d'origine bourgeoise [2]. Ni l'interventionnisme ni le nationalisme ne viennent de la lie. Ce sont des produits des personnes nanties.

Le succès écrasant des doctrines qui se sont révélées si nuisibles à une coopération sociale pacifique et qui ébranlent maintenant les fondements de notre civilisation n'est pas le résultat des activités populaires. Les prolétaires, travailleurs et agriculteurs, ne sont à coup sûr pas responsables. Les membres des classes supérieures sont les auteurs de ces idées destructives. Les intellectuelles ont converti les masses à cette idéologie ; ils ne l'ont pas tirée d'elles. Si la suprématie de ces doctrines modernes est une preuve de décadence intellectuelle, elle ne démontre pas que les couches inférieures ont fait la conquête des couches supérieures. Elle démontre plutôt la décadence des intellectuels et de la bourgeoisie. Les masses, précisément parce qu'elles sont bornées et inertes mentalement, n'ont jamais créé des idéologies nouvelles ; cela a toujours été la prérogative de l'élite.

La vérité est que nous sommes en présence d'une dégénérescence de la société tout entière et non d'un mal limité à certaines de ses parties.

Quand les libéraux recommandent un gouvernement démocratique comme le seul moyen de sauvegarder une paix durable à la fois à l'intérieur et dans les relations internationales, ils ne prônent pas le règne des individus médiocres, bornés, stupides et des barbares indigènes, comme le croient quelques critiques de la démocratie. Ils sont libéraux et démocrates, précisément parce qu'ils désirent un gouvernement dirigé par les hommes les mieux adaptés à cette tâche. Ils affirment que les hommes les pus qualifiés pour gouverner doivent prouver leurs capacités en convainquant leurs concitoyens, de telle sorte que ceux-ci leur confient volontairement cette charge. Ils ne s'attachent pas à la doctrine militariste, commune à tous les révolutionnaires, selon laquelle la preuve de la qualification est le fait de s'emparer de la charge par des actes de violence ou de fraude. Aucun gouvernant qui manque du don de persuasion ne peut rester longtemps en place ; c'est la condition indispensable du gouvernement. Ce serait une illusion vaine que d'affirmer qu'un gouvernement, quelque bon soit-il, puisse durer longtemps sans le consentement public. Si notre société ne donne pas naissance à des hommes ayant le pouvoir de rendre sains les principes sociaux généralement acceptés, la civilisation est perdue, quel que puisse être le système de gouvernement.

Il n'est pas vrai que les dangers courus par le maintien de la paix, de la démocratie et de la liberté soient le résultat d'une révolte des masses. Ce sont les réalisations des érudits et des intellectuels, des fils de possédants, des écrivains et des artistes choyés par la meilleure société. Dans tous les pays du monde, dynasties et aristocrates ont travaillé avec les socialistes et les interventionnistes contre la liberté. Toutes les églises et sectes chrétiennes ont virtuellement adopté les principes du socialisme et de l'interventionnisme. Dans presque tous les pays, le clergé encourage la nationalisme. Quoique le catholicisme soit mondial, l'Église romaine elle-même n'offre pas d'exception. Le nationalisme des Irlandais, des Polonais et des Slovaques est dans une grande mesure l'oeuvre du clergé. Le nationalisme français a trouvé son soutien le plus efficace dans l'Église.

Il serait vain d'essayer de guérir ces maux par un retour au gouvernement des autocrates et des nobles. L'autocratie des tsars en Russie et celle des Bourbons en France et en Espagne n'étaient pas une garantie de bonne administration. Les Hohenzollern, les Junkers prussiens en Allemagne et les classes dirigeantes anglaises ont clairement montré leur incapacité à diriger un pays.

Si des hommes nuls et vils contrôlent le gouvernement de beaucoup de pays, c'est parce que d'éminents intellectuels ont recommandé leur règne ; les principes selon lesquels ils exercent leurs pouvoirs ont été conçus par des doctrinaires bourgeois et approuvés par les intellectuels. Ce dont le monde a besoin n'est pas une réforme constitutionnelle, mais des idéologies saines. Il est évident que tout système constitutionnel peut fonctionner de façon satisfaisante si les gouvernants sont à la hauteur de leur tâche. Le problème est de trouver des hommes capables. Ni un raisonnement à priori, ni l'expérience historique n'ont disqualifié l'idée fondamentale du libéralisme et de la démocratie selon laquelle le consentement des gouvernés est la première condition du gouvernement. Ni des rois bienfaisants, ni des aristocraties éclairées, ni des prêtres ou des philosophes désintéressés ne peuvent réussir à défaut de ce consentement. Quiconque veut de façon durable établir un bon gouvernement doit commencer par essayer de persuader ses concitoyens et leur offrir des idéologies conformes à la raison. Il ne fait que démontrer sa propre incapacité quand il recourt à la violence, la coercition, la contrainte au lieu de la persuasion. A la longue, la force et la menace ne peuvent être employées avec succès contre des majorités. Il ne reste aucun espoir à la civilisation quand les masses soutiennent des politiques malfaisantes. Il faut que l'élite doive sa suprématie à la vertu de sa persuasion et non au recours des pelotons d'exécution.

Notes

[1] Voir les idées caractéristiques de Lénine sur les problèmes de l'entreprise et de la direction dans son pamphlet État et Révolution (New-York, 1917), p. 83-84.

[2] De Man, La Psychologie du Socialisme (Iéna, 1927), p. 16-17. Man écrivit ceci à une époque où il était le favori du socialisme allemand d'extrême gauche.

4. Darwinisme mal interprété

Rien ne pouvait être plus mal interprété que la tentative maintenant à la mode pour appliquer les méthodes et les concepts des sciences naturelles à la solution des problèmes sociaux. Dans le domaine de la nature, nous ne pouvons rien savoir des causes finales, par rapport auxquelles les événements peuvent être expliqués ; mais dans le domaine des actions humaines il existe une finalité des hommes agissant. Les hommes font des choix. Ils visent certaines fins et utilisent des moyens afin d'atteindre les fins cherchées.

le darwinisme est l'une des grandes oeuvres du XIXe siècle ; mais ce que l'on appelle communément darwinisme social n'est qu'une déformation tendancieuse des idées avancées par Charles Darwin.

C'est une loi inévitable de la nature, disent ces pseudo-darwinistes, que chaque être vivant dévore les plus petits et les plus faibles et que lorsque vient son tour, il soit englouti par un plus grand et un plus fort. Dans la nature, il n'y a ni paix ni amitié mutuelle. Dans la nature il y lutte et anéantissement sans merci de ceux qui ne réussissent pas à se défendre. Les plans libéraux de paix éternelle sont le résultat d'un nationalisme illusoire. Les lois de la nature ne peuvent être abolies par les hommes. En dépit de la protestation libérale, nous sommes témoins d'une répétition des guerres. Il y a toujours eu des guerres et il y aura toujours des guerres. Ainsi le rationalisme moderne est un retour des idées fallacieuses vers la réalité de la nature et de la vie.

Remarquons d'abord incidemment que les luttes auxquelles cette doctrine se réfère sont des luttes entre des animaux d'espèces différentes. Des animaux plus gros dévorent les animaux plus petits ; la plupart du temps ils ne dévorent pas leur propre espèce à la façon des cannibales ; mais ce fait est de faible importance.

Le seul équipement que les bêtes utilisent dans leurs luttes est leur force physique, leurs caractéristiques corporelles et leur instinct. L'homme est mieux armé. Quoique son corps soit plus faible que celui de beaucoup d'animaux de proie et qu'il soit sans défense contre les microbes les plus dangereux, l'homme a conquis la terre grâce à son don le plus précieux, la raison. La raison est la principale ressource de l'homme dans la lutte pour survivre. C'est folie de considérer la raison humaine comme quelque chose qui ne serait pas naturel ou qui serait même contraire à la nature. La raison remplit une fonction biologique fondamentale dans la vie humaine ; c'est le trait caractéristique de l'homme. Quand l'homme combat, il l'utilise presque toujours comme son arme la plus efficace. La raison guide ses pas dans ses efforts pour améliorer les conditions extérieures de sa vie et de son bien-être. L'homme est un animal raisonnable, homo sapiens.

Actuellement, la plus grande trouvaille de la raison est la découverte des avantages de la coopération sociale et son corollaire, la division du travail. Grâce à cette réalisation l'homme a pu centupler sa descendance et fournir à chaque individu une vie bien supérieure à celle offerte par la nature à ses ancêtres non humains il y a quelques centaines de milliers d'années. En ce sens — que beaucoup plus d'hommes sont actuellement vivants et que chacun d'eux jouit d'une vie beaucoup plus riche que ses pères — nous pouvons employer le mot de progrès. C'est évidemment un jugement de valeur et comme tel arbitraire ; mais il est porté d'un point de vue accepté pratiquement par tous les hommes, même ceux qui — comme le comte Tolstoï et le Mahatma Gandhi — semblent attaquer toute notre civilisation sans aucune distinction. La civilisation humaine n'est pas quelque chose de réalisé contre la nature ; c'est plutôt le produit des qualités innées de l'homme.

Coopération sociale et guerre sont à la longue incompatibles. Des individus indépendants peuvent se combattre les uns les autres sans détruire les fondements de leur existence ; mais à l'intérieur d'un système social de coopération et de division du travail, la guerre signifie la désintégration. L'évolution progressiste de la société exige l'élimination progressive de la guerre. dans les conditions actuelles de division du travail il n'y a plus de place pour la guerre. La grande société fondée sur les échanges mutuels mondiaux de produits et de services exige la coexistence pacifique des États et des nations. Il y a quelques centaines d'années, il était nécessaire d'éliminer les guerres entre nobles régnant sur les divers pays et régions afin de permettre le développement pacifique de la production nationale. La même réalisation s'impose aujourd'hui pour la communauté mondiale. Abolir la guerre internationale n'est pas davantage contraire à la nature qu'il ne l'était il y a cinq cents ans d'empêcher les barons de se combattre ou, il y a deux mille ans, d'empêcher un homme de voler et de tuer son voisin. Si les hommes ne réussissent à abolir maintenant la guerre, civilisation et humanité sont condamnées.

D'un point de vue darwiniste correct il serait vrai de dire : coopération sociale et division du travail sont les principaux instruments de l'homme dans sa lutte pour la survie. L'intensification de ce caractère mutuel dans le sens d'un système mondial d'échange a considérablement amélioré les conditions de l'humanité. Le maintien de ce système exige une paix durable. C'est pourquoi l'abolition de la guerre est capitale pour l'homme dans sa lutte pour la vie.

5. Le rôle du chauvinisme

Confondre nationalisme et chauvinisme ou expliquer le nationalisme comme une conséquence du chauvinisme est une erreur répandue.

Le chauvinisme est une disposition du caractère et de l'esprit, il n'aboutit pas à l'action. Le nationalisme est d'une part une doctrine recommandant un certain type d'action et d'autre part la politique par laquelle cette action est mise en oeuvre. C'est pourquoi chauvinisme et nationalisme sont deux choses entièrement différentes qui ne sont pas nécessairement liés. Beaucoup de vieux libéraux étaient aussi chauvins ; mais ils ne croyaient pas qu'infliger des dommages aux autres nations était le moyen convenable d'assurer le bien-être de leur propre nation. Ils étaient chauvins mais ils n'étaient pas nationalistes.

Le chauvinisme est la présomption de la supériorité des qualités et des réalisations de sa propre nation ; dans les conditions actuelles cela signifie, en Europe, celle de son groupe linguistique. Une telle arrogance est une faiblesse commune chez l'homme moyen ; il n'est pas très difficile d'expliquer son origine.

Rien ne réunit plus étroitement les hommes que la communauté de langue et rien ne les sépare plus efficacement qu'une différence de langue. Nous pouvons aussi bien renverser cette déclaration et affirmer que des hommes qui s'associent font usage de la même langue et que des hommes entre lesquels il n'y a pas de relations directes ne s'associent pas. Si des classes inférieures d'Angleterre et d'Allemagne avaient plus de choses en commun entre elles qu'avec les couches supérieures de leur propre pays, alors les prolétaires des deux pays parleraient le même idiome, langage différent de celui des classes supérieures. Si dans l'ordre social du XVIIIe siècle les aristocraties des divers pays d'Europe étaient plus liées les unes aux autres qu'avec le commun de leur propre nation, c'est qu'elles utilisaient la langue commune aux classes supérieures, le français.

L'homme qui parle une langue étrangère et ne comprend pas notre langue est un barbare parce que nous ne pouvons communiquer avec lui. Un pays étranger est un pays où notre langue n'est pas comprise. C'est une grande gêne que de vivre dans un tel pays, qui entraîne un malaise et le mal du pays. quand des individus en rencontrent d'autres parlant une langue étrangère, ils les regardent comme des étrangers ; ils viennent à considérer ceux qui parlent leur propre langue comme plus proches d'eux, comme des amis. On transfère la désignation linguistique au peuple parlant la langue. tous ceux qui parlent principalement et quotidiennement l'italien sont appelés Italiens. De plus, la terminologie linguistique est utilisée pour désigner le pays où vivent les Italiens et finalement pour désigner dans le pays tout ce qui diffère des autres pays. On parle de cuisine italienne, de vin italien, d'art italien et d'industrie italienne, et ainsi de suite. Les institutions italiennes sont naturellement plus familières aux Italiens que les institutions étrangères. Les appelant eux-mêmes italiennes ils utilisent en parlant de ces institutions le pronom possessif mon ou nôtre.

Le fait de surestimer sa propre communauté linguistique et toute chose communément désignée par le même adjectif que la langue n'est psychologiquement pas plus difficile à expliquer que la surévaluation par un individu de sa propre personnalité et la sous-estimation de celle d'autrui (le contraire — sous-évaluation de sa propre personnalité et de sa nation et surévaluation d'autrui et de pays étrangers — peut aussi se produire parfois, quoique cela soit plus rare). En tout cas il faut souligner que le chauvinisme était plus ou moins limité jusqu'au début du XIXe siècle. Seule une petite minorité connaissait les pays, les langues et les institutions étrangères et ce petit nombre était suffisamment instruit pour juger les choses de l'étranger d'une façon relativement objective. Les masses ne savaient rien sur les pays étrangers. pour eux l'étranger n'était pas inférieur, mais simplement inconnu. A cette époque, tout individu vaniteux était fier de son rang et non de sa nation. Les différences de castes comptaient plus que les différences nationales ou linguistiques.

Avec l'ascension du libéralisme et du capitalisme, les conditions changèrent rapidement. Les masses devinrent plus instruites. Elles acquiert une meilleure connaissance de leur propre langue. Elles commencèrent à lire et à apprendre quelque chose sur les pays et les habitudes étrangères. Voyager devint meilleur marché et davantage d'étrangers visitèrent le pays. Les écoles donnèrent aux langues étrangères une plus grande place dans le programme ; mais néanmoins pour les masses, un étranger est encore une créature que l'on ne connaît que par les livres et les journaux. Aujourd'hui encore, des millions de personnes vivent en Europe qui n'ont jamais eu l'occasion de rencontrer ou de parler avec un étranger, sauf un camp de bataille.

Vanité et surévaluation de sa nation sont tout à fait communes ; mais il serait absolument faux d'affirmer que gaine et mépris des étrangers sont des qualités naturelles et innées. Même des soldats combattant pour tuer leurs ennemis ne haïssent pas l'adversaire individuel, s'ils le rencontrent en dehors du combat. Le guerrier orgueilleux ne hait ni ne méprise son ennemi ; il veut seulement étaler sa valeur sous un jour glorieux. Quand un industriel allemand dit qu'aucun autre pays ne peut produire des marchandises aussi bon marché et aussi bonnes que l'Allemagne, cela ne diffère pas de l'affirmation selon laquelle les produits de concurrents intérieurs sont moins bons que les siens.

Le chauvinisme moderne est un produit de la littérature. Écrivains et orateurs recherchent le succès en flattant leur public. C'est pourquoi le chauvinisme se répand avec la production massive de livres, de périodiques et de journaux. La propagande nationaliste l'encourage. Néanmoins, son importance politique est relativement faible et il doit en tout cas être nettement distingué du nationalisme.

Les Russes sont convaincus que la physique n'est enseignée que dans les écoles de la Russie soviétique et que Moscou est la seul ville équipée d'un chemin de fer souterrain. Les Allemands affirment que seule l'Allemagne a de vrais philosophes ; ils décrivent Paris comme une agglomération de lieux de plaisir. Les Anglais croient que l'adultère est tout à fait usuel en France et les Français qualifient l'homosexualité de vice allemand. Les Américains doutent que les Européens utilisent des baignoires ; ce sont là des faits regrettables, mais qui ne provoquent pas la guerre.

Il est paradoxal que le Français tire vanité du fait que Descartes, Voltaire et Pasteur soient Français et prenne pour lui une part de la gloire de Molière et de Balzac ; mais cela est politiquement inoffensif. Cela est également vrai de la surestimation des hauts faits militaires de son pays et de l'impatience des historiens à interpréter les batailles perdues. Un observateur impartial ressent un curieux sentiment quand des Hongrois ou des Roumains parlent de leur civilisation nationale avec des épithètes qui seraient grotesquement déplacées même si la Bible, le corpus juris civilis, la déclaration des Droits de l'Homme et les oeuvres de Shakespeare, Newton, Goethe, Laplace, Ricardo et Darwin avaient été écrits par des Hongrois ou des Roumains en hongrois ou en roumain ; mais l'antagonisme politique de ces deux nations n'a rien à voir avec de telles déclarations.

Le chauvinisme n'a pas engendré le nationalisme. Sa principale fonction sur le plan des politiques nationalistes est de parer les démonstrations et les fêtes du nationalisme. Le peuple déborde de joie et de fierté quand les orateurs officiels le traitent comme l'élite de l'humanité, vantent les faits immortels de ses ancêtres et l'invincibilité de ses forces armées ; mais quand les mots s'évanouissent et que la cérémonie est terminée le peuple retourne chez lui et va au lit : il n'enfourche pas le cheval de bataille.

D'un point de vue politique, il est évidemment dangereux que les hommes soient si facilement excités par des discours emphatiques ; mais les actions politiques du nationalisme moderne ne peuvent être ni excusées ni expliquées par l'intoxication chauvine. Elles sont le résultat d'un raisonnement froid, quoique mal conduit. Les doctrines soigneusement élaborées, quoique erronées, de livres érudits et pleins de pensée conduisent au choc des nations, à des guerres sanglantes et à la destruction.

6. Le rôle des mythes

Le terme mythe a été longtemps utilisé pour désigner des récits ou des doctrines purement fictives. C'est en ce sens que les chrétiens qualifient de mythes les enseignements et les histoires du paganisme. En ce sens, ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne qualifient de mythique les récits de la Bible ; pour les chrétiens ce ne sont pas es mythes, mais la vérité.

Ce fait évident a été déformé par des écrivains qu soutiennent que des doctrines qui ne peuvent résister aux critiques de la raison peuvent néanmoins se justifier en leur attribuant un caractère mythique. Ils ont essayé de construire une théorie rationaliste pour sauvegarder l'erreur et la protéger contre un raisonnement sain.

Si une déclaration peut être réfutée, vous ne pouvez la justifier en lui donnant le statut de mythe et en la mettant ainsi à l'abri d'objections raisonnables. Il est vrai que beaucoup de fictions et de doctrines, aujourd'hui réfutées généralement ou en grande partie et donc appelées mythes, ont joué un grand rôle dans l'histoire. mais elles jouent ce rôle non comme mythes, mais en tant que doctrines considérées comme vraies. Aux yeux de leurs défenseurs, elles étaient entièrement authentiques ; c'était leur conviction honnête. Elles tournèrent en mythes aux yeux de ceux qui les considéraient comme fictives et contraires à la réalité et qui, en conséquence, ne soumettaient plus leurs actions à leur influence.

Pour Georges Sorel, un mythe est la construction imaginaire d'une action future réussie [1] ; mais nous devons ajouter que, pour estimer la valeur d'une méthode de procédure, un seul point doit être considéré : à savoir si c'est un procédé convenable d'atteindre la fin cherchée. Si un examen raisonnable démontre que la méthode ne convient pas, elle doit être rejetée. Il est impossible de rendre une méthode impropre plus efficace en lui attribuant la qualité d'un mythe. Sorel dit : Si vous vous placez sur le terrain des mythes, vous êtes à l'abri de toute espèce de réfutation critique [2]. Mais le problème n'est pas de réussir dans la polémique en recourant à des subtilités et des supercheries. La seule question est de savoir si l'action guidée par la doctrine considérée atteindra ou non les fins cherchées. Même si quelqu'un dit, comme Sorel, que la tâche des mythes est d'équiper les hommes pour combattre en vue de la destruction de ce qui existe [3], on ne peut échapper à la question : ces mythes représentent-ils un moyen adéquat d'accomplir cette tâche ? Il faut souligner incidemment que la destruction des conditions existantes ne peut, à elle seule, être considérée comme un but ; il est nécessaire de construire quelque chose de nouveau à la place de ce qui a été détruit.

Si la démonstration rationnelle prouve que le socialisme comme système social ne peut réaliser ce que le peuple souhaite ou prévoit devoir être réalisé par lui et que la grève générale n'est pas un moyen approprié pour fonder le socialisme, vous ne pouvez changer ces faits en déclarant — comme Sorel le fait — que le socialisme et la grève générale sont des mythes. Les personnes qui sont fidèles au socialisme et à la grève générale veulent atteindre certaines fins ; elles sont convaincues qu'elles réussiront par ces méthodes. Ce n'est pas comme mythes mais comme doctrines considérées comme exactes et établies que socialisme et grève générale sont défendus par des millions d'hommes.

Quelques libres penseurs disent : la chrétienté est une croyance absurde, un mythe ; pourtant il est utile que les masses adhèrent aux dogmes chrétiens ; mais l'avantage attendu par ces libres penseurs dépend du fait que les masses prennent effectivement les Évangiles pour la vérité ; il ne pourrait être atteint si elles regardaient les commandements comme des mythes.

Quiconque rejette une doctrine politique comme fausse est d'accord avec la terminologie généralement acceptée en l'appelant mythe [4] ; mais s'il veut profiter de la superstition populaire afin d'atteindre ses propres fins, il doit faire attention à ne pas la dénigrer en la qualifiant ouvertement de mythe. Car il ne peut utiliser cette doctrine que tant que les autres la considèrent comme la vérité. Nous ne savons pas ce que croyaient les princes du XVIe siècle qui adhérèrent à la religion réformée. Si ce n'était pas une conviction sincère, mais le désir de s'enrichir qui les a guidés, ils ont abusé de la foi populaire dans l'intérêt de leurs appétits égoïstes. Ils auraient cependant porté préjudice à leurs propres intérêts s'ils avaient qualifié de mythique la nouvelle croyance. Lénine était assez cynique pour dire que les révolutions devaient être faites avec les slogans du jour. Et il fit sa propre révolution en affirmant publiquement — contre sa propre conviction — les slogans qui avaient prise sur l'opinion publique. Quelques dirigeants de partis peuvent être convaincus de la fausseté de la doctrine de leur parti, mais les doctrines ne peuvent avoir d'influence réelle que dans la mesure où le peuple les considère comme exactes.

Socialisme et interventionnisme, étatisme et nationalisme ne sont pas des mythes aux yeux de leurs défenseurs, mais des doctrines indiquant la meilleure façon d'atteindre leurs buts. La puissance de ces enseignements est fondée sur la ferme croyance des masses qu'elles amélioreront effectivement leur sort en les appliquant. Pourtant ils sont fallacieux ; ils partent d'affirmations fausses et leur raisonnement est plein de paralogismes. Ceux qui voient clair à travers ces erreurs ont raison de les appeler mythes ; mais tant qu'ils ne réussiront pas à convaincre leurs concitoyens que ces doctrines sont insoutenables, elles domineront l'opinion publique et les politiciens et les hommes d'État seront guidés par elles. Les hommes sont toujours sujets à l'erreur ; ils se sont trompés dans le passé et se tromperont à l'avenir. Mais ils ne se trompent pas exprès. Ils veulent réussir et ils savent très bien que le choix de moyens impropres fera échouer leurs actions. Les hommes n'ont pas besoin de mythes mais de doctrines efficaces indiquant les vrais moyens d'atteindre les fins cherchées.

Le nationalisme en général et le nazisme en particulier ne sont pas des mythes intentionnels et ne sont pas non plus basés ou soutenus par des mythes intentionnels. Ce sont des doctrines politiques et des politiques (quoique défectueuses) qui ont même une intention scientifique.

Si quelqu'un était prêt à appeler mythes les variations sur des thèmes comme nous sommes le sel de la terre ou nous sommes le peuple élu auxquelles toutes les nations et castes se sont adonnées d'une façon ou d'une autre, nous devrions nous référer à ce qui a été dit sur le chauvinisme. C'est une musique pour l'enchantement et la satisfaction de la communauté, plutôt un passe-temps pour les heures qui ne sont pas consacrées aux affaires de la politique. La politique est une activité et une lutte dirigées vers certains buts. Il ne faut pas la confondre avec un simple penchant à se louer et à s'aduler soi-même.

Notes

[1] Sorel, Réflexions sur la violence (3e éd. Paris, 1912), p. 32 : "Les hommes qui participent aux grands mouvements sociaux se représentent leur action prochaine sous formes d'image de bataille assurant le triomphe de leur cause. Je propose de nommer mythes ces constructions."

[2] Op. cit., p. 49.

[3] Op. cit., p. 46.

[4] Perroux, Les mythes hitlériens (Lyon, 1935) ; Rougier, Les mystiques politiques contemporains (Paris, 1935) ; Rougier, Les mystiques économiques (Paris, 1938)