Ludwig von Mises:Le Gouvernement omnipotent - chapitre 9

De Librairal


Ludwig von Mises:Le Gouvernement omnipotent - chapitre 9


Anonyme


Chapitre 9 - La République de Weimar et son effondrement
Le Gouvernement omnipotent
Omnipotent Government: The Rise of the Total State and Total War
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Auteur : Ludwig von Mises
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1944
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1. La Constitution de Weimar

Le principal argument présenté en faveur du militarisme des Hohenzollern était sa prétendue efficacité. La démocratie, disaient les professeurs nationalistes, peut être une forme de gouvernement convenant aux petits pays dont l'indépendance est protégée par les rivalités mutuelles des grandes puissances ou aux nations comme l'Angleterre et les États-Unis qui sont protégés par leur situation géographique ; mais il en est différemment de l'Allemagne. Elle est entourée de nations hostiles, elle est seule dans le monde, ses frontières ne sont pas protégées par des barrières naturelles ; sa sécurité est basée sur son armée, cette oeuvre unique de la maison des Hohenzollern. Ce serait folie de transférer cet instrument invincible à un parlement, à un corps de civils bavards et incompétents.

Mais maintenant, la première guerre mondiale avait abouti à une défaite écrasante et avait détruit l'ancien prestige de la famille royale, des junkers, des officiers et des fonctionnaires. Le système parlementaire occidental avait fait la preuve de sa supériorité militaire. La guerre à laquelle le président Wilson avait assigné pour but de rendre le monde plus sûr pour la démocratie apparut comme l'épreuve du feu pour la démocratie. Les Allemands commencèrent à réviser leurs croyances politiques, ils se tournèrent vers la démocratie. Le terme démocratie, presque oublié depuis un demi-siècle, redevint populaire dans les dernières semaines de la guerre. Dans l'esprit des Allemands, la démocratie signifiait le retour aux libertés civiles, aux droits de l'homme suspendus au cours de la guerre et surtout au gouvernement parlementaire substitué au demi-despotisme monarchique. Ces points étaient, comme chaque Allemand le savait, compris dans le programme officiel du parti parlementaire le plus nombreux, les sociaux-démocrates. On s'attendaient à ce que les sociaux-démocrates appliquent les principes démocratiques de leur programme, et on était prêt à soutenir ce parti dans ses efforts de reconstruction politique.

Mais des rangs marxistes vint une réponse que personne, en dehors du petit groupe d'experts marxistes professionnels, n'aurait pu prévoir. Nous, prolétaires conscients, proclamaient les marxistes, n'avons rien à faire de vos concepts bourgeois de liberté, de parlementarisme et de démocratie. Nous ne voulons pas la démocratie, mais la dictature du prolétariat, c'est-à-dire notre dictature. Nous ne sommes pas prêts à accorder le droit de vote et la représentation parlementaire. C'est pourquoi seuls marxistes et prolétaires doivent gouverner. Si vous avez mal inteprété notre position vis-à-vis de la démocratie, c'est votre faute. Si vous aviez mieux étudié les écrits de Marx, vous auriez été mieux informés.

Le second jour de la révolution, les sociaux-démocrates nommèrent à Berlin un nouveau gouvernement pour le Reich, les mandataires du peuple. Ce gouvernement était une dictature des sociaux-démocrates. Il n'était formé que des délégués de ce parti et il n'envisageait pas de donner aux autres partis une part du gouvernement [1].

A la fin de la guerre, le vieux parti social-démocrate était divisé en trois groupes: la majorité des socialistes, les socialistes indépendants et les communistes. Le plus radical de ces trois groupes ne participa pas à la formation du gouvernement. Ils détestaient la collaboration avec les socialistes modérés de la majorité qu'ils dénonçaient comme traîtres sociaux. Ces radicaux, le groupe spartakiste ou parti communiste, exigèrent immédiatement l'extermination de la bourgeoisie. Leur programme résumé était : tout le pouvoir doit être remis entre les mains des soviets d'ouvriers et de soldats. Ils rejetaient avec vigueur tout projet pour accorder des droits politiques aux individus qui n'étaient pas membres de leur propre parti, et s'opposaient fanatiquement au système parlementaire. Ils voulaient organiser l'Allemagne sur le modèle russe et liquider la bourgeoisie à la manière russe. Ils étaient convaincus que le monde entier était à la veille d'une grande révolution prolétarienne qui devait détruire le capitalisme et établir un perpétuel paradis communiste et ils aspiraient à contribuer pour leur part à cette glorieuse entreprise. Les socialistes indépendants sympathisaient avec les vues des communistes, mais ils étaient moins explicites. Cette réserve les faisait dépendre des communistes, dont l'expression radicale donnait la note. Les socialistes de la majorité n'avaient ni opinions personnelles, ni une vue claire sur la politique qu'ils devaient adopter. Leur irrésolution n'était pas due à un changement d'opinion portant sur leurs convictions socialistes, mais au fait qu'ils se rendaient compte qu'une grande partie des travailleurs socialistes allemands avait pris au sérieux les aspects démocratiques du programme social-démocrate et était opposée à l'abandon du parlementarisme. Ils croyaient encore que socialisme et démocratie étaient compatibles et même que le socialisme ne pouvait se réaliser que dans une communauté démocratique. Ils n'ont jamais reconnu l'incompatibilité du socialisme et de la démocratie, ni compris pourquoi l'Allemagne devait préférer la méthode russe de dictature au printemps occidental de la démocratie.

Les communistes aspiraient à s'emparer du pouvoir par la violence. Ils se fiaient à une aide russe mais se sentaient assez forts pour réussir, même sans aide étrangère. En effet, ils étaient absolument convaincus que l'écrasante majorité de la nation allemande les soutenait. Ils estimaient donc inutile de faire des préparatifs spéciaux pour l'extermination de la bourgeoisie. Tant que les adversaires se tiendraient tranquilles, il n'était pas nécessaire de frapper le premier coup. Si la bourgeoisie tentait quelque chose, il serait facile de l'abattre. Et les premiers événements confirmèrent cette opinion. Le jour de Noël 1918, un conflit éclata à Berlin entre le nouveau gouvernement et une troupe communiste combattive, la division de marine. Les marins résistaient au gouvernement. Les mandataires du peuple, affolés, appelèrent à l'aide un corps non encore licencié de l'ancienne armée, en garnison dans les environs de Berlin, troupe de cavaliers démontés de l'ancienne garde royale, commandée par un général aristocrate. Une escarmouche eut lieu : le gouvernement ordonna alors aux hommes de la garde de se retirer. Ils avaient acquis un léger succès tactique, mais le gouvernement retira ses forces parce qu'il manquait de confiance dans sa cause : il ne voulait pas combattre les camarades. Ce combat insignifiant convainquit les socialistes indépendants que l'avance victorieuse du communisme ne pourrait être arrêtée. Afin de ne pas perdre leur popularité et de ne pas arriver trop tard dans le futur gouvernement communiste, ils retirèrent leurs représentants du corps des mandataires du peuple. Les socialistes de la majorité étaient alors seuls au gouvernement, seuls responsables de tout ce qui se passait dans le Reich, de l'anarchie grandissante, du ravitaillement insuffisant, de l'extension rapide du chômage. Aux yeux des radicaux, ils étaient les défenseurs de la réaction et de l'injustice.

Il ne pouvait y avoir aucun doute sur les plans de ces radicaux. Ils occuperaient les édifices et emprisonneraient et tueraient même probablement les membres du gouvernement. Ce fut en vain que Noske, que le gouvernement avait nommé commandant en chef, essaya d'organiser une force armée pour les socialistes de la majorité. Aucun social-démocrate ne consentait à combattre les communistes. La situation du gouvernement semblait désespérée quand, le 5 janvier 1919, les communistes et les socialistes indépendants commencèrent la lutte dans les rues de Berlin et acquirent le contrôle de la plus grande partie de la capitale ; mais dans ce danger extrême, une aide inattendue se manifesta.

Les marxistes racontent de cette façon les événements qui suivirent : les masses étaient unanimes à soutenir les chefs marxistes extrémistes et à désirer la réalisation du socialisme ; mais elles étaient malheureusement assez confiantes pour croire que le gouvernement, uniquement composé de chefs de la vieille social-démocratie, ne les entraverait pas dans leurs efforts. Cependant Ebert, Noske et Scheidemann les trahirent. Ces traîtres, désireux de sauver le capitalisme, complotèrent avec les débris de la vieille armée et des bandes aux gages des capitalistes, les corps francs. Les troupes de la réaction se précipitèrent sur les chefs communistes sans soupçons, les assassinèrent et dispersèrent les masses qui avaient perdu leurs chefs. Ainsi prit naissance une politique de réaction dont le point culminant fut la chute de la République de Weimar et l'avènement du nazisme.

Cet exposé des faits passe sous silence le changement radical qui, pendant les dernières semaines de 1918, se produisit dans la mentalité politique de la nation allemande. En octobre et au début de novembre 1918, la grande majorité de la nation était sincèrement prête à soutenir un gouvernement démocratique. Comme les sociaux-démocrates étaient considérés comme un parti démocratique, comme ils formaient le parti parlementaire le plus nombreux, une quasi-unanimité était prête à leur confier la direction du futur système de gouvernement populaire ; mais alors se produisit la secousse. Des hommes éminents du parti marxiste rejetèrent la démocratie et se déclarèrent en faveur de la dictature du prolétariat. Bref, tout ce qu'ils avaient professé depuis cinquante ans était mensonges. Tous ces discours n'avaient eu qu'un but, mettre Rosa Luxembourg, une étrangère, à la place des Hohenzollern. Les yeux des Allemands furent ouverts. Comment avaient-ils pu se laisser tromper par les slogans des démocrates ? La démocratie, apprirent-ils, est évidemment un terme inventé pour duper les imbéciles. En fait, comme les conservateurs l'avaient toujours affirmé, les partisans de la démocratie souhaitaient établir le règne de la populace et la dictature des démagogues.

Les communistes avaient grossièrement sous-estimé la capacité intellectuelle de la nation allemande. Ils ne se rendirent pas compte qu'il était impossible d'employer en Allemagne les mêmes méthodes qui avaient réussi en Russie. Quand ils se vantaient qu'en cinquante ans d'agitation pro-démocratique, ils n'avaient jamais été sincères en prêchant pour les démocrates ; quand ils disaient aux Allemands : Vous, les dupes, comme nous avons été habiles à vous bernez ! Maintenant nous vous avons bien attrapés ! c'en était trop pour le reste de la nation et même pour la majorité des anciens membres du parti social-démocrate. En quelques semaines, le marxisme et le socialisme marxiste — non le socialisme en tant que système économique — avaient perdu tout leur ancien prestige. L'idée de démocratie elle-même était irrémédiablement suspecte. Depuis lors, le terme démocratie fut pour beaucoup d'Allemands synonyme de fraude. Au début de 1919, les communistes étaient déjà beaucoup moins nombreux que leurs chefs le croyaient ; et la grande majorité du travail organisé leur était résolument hostile.

Les nationalistes furent rapides à comprendre ce changement de mentalité. Ils saisirent l'occasion. Peu de semaines auparavant ils étaient en proie au désespoir. Maintenant, ils savaient comment organiser un retour. La légende du coup de poignard dans le dos avait déjà rétabli leur confiance perdue et maintenant ils voyaient quelle devait être leur future politique. Ils devaient d'abord empêcher l'institution d'une dictature rouge et ne pas laisser les communistes exterminer tous ceux qui n'étaient pas prolétaires.

L'ancien parti conservateur et quelques groupes affiliés avaient en novembre transformé leur nom en Parti allemand nationaliste populaire (Deustch-nationale Volkspartei). Dans leur premier manifeste publié le 24 novembre, ils demandaient le passage de la dictature d'une seule classe au gouvernement parlementaire comme le seul système approprié à la suite des récents événements. Ils demandaient de plus la liberté de l'individu et de la conscience, la liberté de parole et de l'enseignement et un droit de vote égal. Pour la deuxième fois dans l'histoire allemande un parti essentiellement antidémocratique présentait au corps électoral pour des raisons de pure tactique un programme libéral et démocratique. Les méthodes marxistes trouvaient des adeptes ; les nationalistes avaient profité de la lecture de Lénine et de Boukharine. Ils avaient élaboré un plan précis pour les opérations futures de la prise du pouvoir. Ils décidèrent de soutenir la cause du gouvernement parlementaire, de la liberté et de la démocratie dans l'avenir immédiat afin de pouvoir les reverser plus tard. Ils étaient prêts à collaborer pour l'exécution de la première partie de ce plan, non seulement avec les catholiques, mais aussi avec les socialistes de la majorité et leurs vieux chefs qui tremblaient dans les édifices gouvernementaux de la Wilhelmstrasse.

Afin d'écarter le bolchevisme et de sauver parlementarisme et liberté dans l'immédiat, il était nécessaire d'anéantir les forces armées des communistes et socialistes indépendants. Les débris disponibles de l'ancienne armée, commandés par des chefs capables, étaient assez forts pour intervenir avec succès contre les communistes.

Mais on ne pouvait trouver de tels chefs parmi les généraux. Hindenburg était vieux ; son rôle dans la guerre avait simplement consisté à laisser carte blanche à Ludendorff ; maintenant, sans Ludendorff, il était impuissant. Les autres généraux attendaient les ordres d'Hindenburg ; ils manquaient d'initiative. Mais la désintégration de la discipline de l'armée était suffisamment avancée pour que cette apathie des généraux ne puisse plus gêner l'action de l'armée. Des officiers plus jeunes, quelquefois même des lieutenants, comblèrent cette lacune. Avec des soldats démobilisés qui n'étaient pas pressés de reprendre un travail honnête et qui préféraient la vie aventureuse du soldat au travail régulier, quelques-uns de ces officiers formèrent des corps francs, à la tête desquels ils combattirent pour leur propre compte. Quelques officiers mirent de côté les officiers les plus scrupuleux de l'état-major général et quelquefois, sans le respect traditionnel, forcèrent les généraux à prendre part à la guerre civile.

Les mandataires du peuple avaient déjà perdu tout espoir de salut quand l'aide arriva soudain. Des troupes envahirent Berlin et écrasèrent la révolte communiste. Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg furent emprisonnés, puis assassinés. Cette victoire ne mit pas fin à la guerre civile. Elle continua pendant des mois dans les provinces et de temps à autre, éclata de nouveau à Berlin. Cependant la victoire remportée par les troupes en janvier 1919 à Berlin assura les élections à l'Assemblée Constituante, la session de ce parlement et la promulgation de la Constitution de Weimar. Guillaume II avait coutume de dire : Là où mes gardes mettent les pieds, il n'est plus question de démocratie. La démocratie de Weimar était d'un genre particulier. Les cavaliers de la garde impériale avaient combattu pour elle et l'avaient gagnée. La Constitution de Weimar ne put être discutée et votée que parce que les adversaires nationalistes de la démocratie la préféraient à la dictature des communistes. La nation allemande reçut un gouvernement parlementaire comme un cadeau des ennemis mortels de la liberté, lesquels n'attendaient qu'une occasion pour reprendre leur présent.

Ce fut en vain que les socialistes de la majorité et leurs affilié, le parti démocrate, inventèrent une légende de plus, afin de masquer ces faits regrettables. Dans les premiers mois qui ont suivi la révolution de novembre, prétendent-ils, les marxistes ont discuté dans leurs réunions de parti la forme de gouvernement qui servirait le mieux les intérêts des travailleurs allemands. Les discussions furent quelquefois très violentes, parce que quelques extrémistes essayèrent d'y jeter le trouble. Mais finalement, après mûre délibération, les travailleurs estimèrent que la démocratie parlementaire serait la forme la plus convenable du gouvernement. Cette renonciation magnanime à la dictature fut le résultat d'une décision volontaire et donna une nouvelle preuve de la maturité politique des travailleurs allemands.

Cette interprétation des événements évitait soigneusement de traiter le problème principal. Au début de janvier 1919, il n'y avait qu'un problème politique en Allemagne : le choix entre le totalitarisme bolcheviste sous la dictature conjuguée de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht d'une part et le parlementarisme d'autre part. Cette lutte ne pouvait se décider d'après les méthodes pacifiques de la démocratie. Les communistes n'étaient pas prêts à céder à la majorité. Ils formaient une troupe en armes ; ils avaient acquis le contrôle de la plus grande partie de la capitale et de beaucoup d'autres villes ; mais sans les bandes et troupes nationalistes et les débris de la vieille armée, ils se seraient emparés du pouvoir dans tout le Reich et auraient institué le bolchevisme en Allemagne. Il n'y avait qu'un facteur qui puisse arrêter leur assaut et qui l'a arrêté en fait : les forces armées de la droite.

Les marxistes modérés sont dans le vrai en disant que non seulement la bourgeoisie et les agriculteurs, mais aussi la plus grande partie des travailleurs organisés étaient opposés à la dictature et préféraient un gouvernement parlementaire ; mais à cette époque il n'était plus question de savoir si un homme était prêt à donner son bulletin de vote à un parti, mais bien de savoir s'il était prêt à risquer sa vie pour sa conviction. Les communistes n'étaient qu'une petite minorité, mais il ne restait plus qu'un moyen de les combattre : des armes qui tuent. Quiconque voulait la démocratie — soit du point de vue de sa philosophie, soit comme un moindre mal — devait attaquer les forteresses du communisme, mettre en déroute ses bandes armées et placer la capitale et le reste du pays sous le contrôle du gouvernement. Chacun savait que telle était la situation. Tous les membres de la majorité socialiste avaient pleinement conscience que ne pas combattre les communistes par la force des armées équivalait à s'abandonner au communisme ; mais seulement quelques fonctionnaires firent une faible tentative pour organiser la résistance et leurs efforts échouèrent parce que leurs amis politiques leur refusèrent leur collaboration.

Il est très important de comprendre les idées qui, dans ces jours décisifs, déterminèrent l'attitude des socialistes de la majorité, car ces idées ont jailli de la véritable essence de la pensée marxiste. Elles réapparaissent partout et à chaque fois que, dans le monde, des individus imbus de doctrines marxistes sont en présence de situations analogues. Nous y trouvons une des raisons principales pour lesquelles le marxisme — en laissant de côté son échec économique — même dans le domaine de l'action politique était et est l'échec le plus remarquable de l'histoire.

Les marxistes allemands — non pas les communistes, mais ceux rejetant sincèrement la dictature — raisonnent de cette façon : il est indispensable d'écraser les communistes afin de préparer le terrain pour un socialisme démocratique. (En ces jours de décembre 1918 et janvier 1919, les marxistes allemands non communistes étaient toujours prisonniers de l'illusion que la majorité du peuple soutenait leur programme socialiste.) Il est nécessaire de défaire la révolte communiste par une résistance armée ; mais cela n'est pas notre affaire. Personne ne peut attendre de nous, marxistes et prolétaires que nous sommes, que nous levions les armes contre notre classe et nos camarades. Un vilain travail doit être fait, mais ce n'est pas notre devoir de le faire. Nos principes sont contraires à une telle politique. Nous devons nous en tenir au principe de classe et à la solidarité de parti. De plus, cela nuirait à notre popularité et mettrait en péril notre succès aux élections imminentes. Nous sommes en vérité dans une situation très fâcheuse, car les communistes ne se sentent pas tenus par la même idée. Ils peuvent nous combattre parce qu'ils ont l'énorme avantage de nous dénoncer comme traîtres et réactionnaires. Nous ne pouvons leur rendre la monnaie de leur pièce. Ils sont révolutionnaires en nous combattant, mais nous semblerions réactionnaires en les combattant. Dans le domaine de la pensée marxiste le plus radical a toujours raison quand il méprise et attaque les membres les plus prudents du parti. Personne ne nous croirait si nous les appelions traîtres et renégats. Comme marxistes, dans cette situation nous ne pouvons faire autrement que d'adopter une attitude de non-résistance.

Ces marxistes sophistes à l'excès ne voyaient pas ce que le peuple allemand — dont des millions d'anciens membres du pari — voyait très bien : que cette politique signifiait l'abdication du marxisme allemand. Si un parti gouvernant doit admettre que ceci doit être fait, c'est la nécessité de l'heure ; mais qu'il ne peut pas le faire parce que cela n'est pas conforme à sa croyance, et que quelqu'un d'autre doit combler la lacune, — il renonce une fois pour toutes à ses prétentions de direction politique.

Les marxistes non communistes blâmèrent sévèrement Ebert, Noske et leurs autres chefs de leur collaboration avec les nationalistes vainqueurs des forces communistes ; mais cette collaboration ne consista en rien de plus que quelques consultations. Il est vraisemblable que dans ces conversations avec les chefs nationalistes, les mandataires du peuple et les personnes de leur entourage, effrayés, ne cachèrent pas leur crainte, leur impuissance et leur joie d'être sauvés ; mais aux yeux des partisans intraitables de la solidarité de classe, cela signifie déjà trahison.

Le fait marquant de tout ceci est que le communisme allemand a été battu par la droite seule, tandis que les marxistes non communistes aspiraient à rester neutres. Sans l'intervention armée des nationalistes, l'Allemagne aurait tourné au bolchevisme en 1919. Le résultat des événements de janvier 1919 fut un énorme accroissement du prestige des nationalistes ; à eux revenait la gloire d'avoir sauvé la nation, tandis que les sociaux-démocrates devenaient méprisables. Chaque nouvelle révolte communiste renouvela la même expérience. Les nationalistes combattirent seuls les communistes tandis que les sociaux-démocrates hésitaient à s'opposer à leurs camarades communistes. Les sociaux-démocrates gouvernaient la Prusse, l'État suprême et quelques petit États du Reich ; mais ils gouvernaient seulement grâce au soutien qu'ils recevaient des nationalistes de la Reichswehr et des corps francs. Dès cette époque, les sociaux-démocrates étaient à la merci de la droite.

Nationalistes et communistes ne considéraient la République de Weimar que comme un champ de bataille pour leur lutte pour la dictature. Les deux partis s'armaient pour la guerre civile ; tous les deux essayèrent plusieurs fois de déclencher l'attaque et durent être repoussés par la force ; mais les nationalistes devenaient chaque jour plus puissants, tandis que les communistes se paralysaient graduellement. Ce n'était pas une question de votes et du nombre de membres au Parlement. Les centres de gravité de ces partis étaient en dehors du domaine parlementaire. Les nationalistes pouvaient agir en toute liberté. Ils étaient soutenus par la majorité des intellectuels, les employés salariés, les entrepreneurs, les agriculteurs, et par une partie des travailleurs qualifiés. Ils connaissaient les problèmes de la vie allemande, ils pouvaient adapter leur action aux conditions politiques et économiques changeantes de la nation et de chacune de ses provinces. Les communistes, d'autre part, devaient obéir aux ordres de chefs russes ignorants qui ne connaissaient pas l'Allemagne et ils devaient changer de politique du matin au soir, chaque fois que le comité central de Moscou leur en donnait l'ordre. Aucun homme intelligent et honnête ne pouvait supporter pareil esclavage. La qualité intellectuelle et morale des chefs communistes allemands était très supérieure au niveau moyen des hommes politiques allemands, ils ne pouvaient être comparés aux nationalistes. Dans la politique allemande les communistes jouaient le rôle de saboteurs et de conspirateurs. Après janvier 1919, ils n'avaient plus aucune chance de succès. Évidemment, les dix ans de mauvais gouvernement nazi ont fait revivre le communisme allemand : le jour de l'effondrement nazi il sera le parti le plus fort d'Allemagne.

Les Allemands se seraient décidés en 1918 en faveur de la démocratie, s'ils avaient eu le choix ; mais en fait, ils n'eurent le choix qu'entre deux dictatures, celle des communistes ou celle des nationalistes. Entre ces deux partis dictatoriaux, il n'existait pas de troisième groupe prêt à soutenir le capitalisme et son corollaire politique, la démocratie. Ni les socialistes de la majorité et leurs affiliés, le parti démocratique, ni le parti du centre catholique n'étaient disposés à adopter la démocratie ploutocratique et le républicanisme bourgeois. Leur passé et leurs idéologies s'opposaient à une telle attitude. Les Hohenzollern perdirent leur trône parce qu'ils rejetèrent le parlementarisme britannique. La République de Weimar a échoué parce qu'elle a rejeté le républicanisme français tel qu'il a été réalisé de 1875 à 1930 par la Troisième République. La République de Weimar n'avait pas de programme, si ce n'est de louvoyer au milieu des deux groupes aspirant à la dictature. Pour les partisans du gouvernement, le parlementarisme n'était pas le meilleur système de gouvernement. Ce n'était qu'une mesure d'urgence, un expédient. Les socialistes de la majorité voulaient être des marxistes modérés et des nationalistes modérés, des marxistes nationalistes et des nationalistes marxistes. Les catholiques voulaient combiner nationalisme et socialisme avec le catholicisme et préserver quand même la démocratie. Un tel éclectisme est condamné, il ne fait pas appel à la jeunesse. Ils succombe dans tout conflit contre des adversaires résolus.

Une seule alternative était laissée au nationalisme : l'adoption d'un libre échange absolu. Personne en Allemagne n'était partisan d'un tel renversement. Il aurait exigé un abandon de toutes les mesures de Sozialpolitik, contrôle gouvernemental, et pression syndicale. Ces partis qui croyaient combattre le nationalisme radical — sociaux-démocrates et leurs satellites, puis les communistes, le centre et quelques groupes d'agriculteurs — étaient au contraire fanatiquement partisans de l'étatisme et de l'hyperprotectionnisme. Mais ils étaient trop bornés pour voir que ces politiques posaient à l'Allemagne le redoutable problème de l'autarcie. Ils fermaient simplement les yeux. Nous ne devons pas surestimer les capacités intellectuelles des masses allemandes ; mais elles n'étaient pas assez obtuses pour ne pas voir que l'autarcie était le problème central de l'Allemagne et que seuls les partis nationalistes avaient une idée (quoique fausse) sur la manière de le résoudre. Tandis que les autres partis évitaient de discuter ses dangers, les nationalistes offraient un projet de solution. Comme ce plan de conquête mondiale était le seul qui fût présenté aux Allemands, ils l'adoptèrent. Personne ne leur dit qu'il y avait une autre façon d'en sortir. Les marxistes et les catholiques n'étaient pas assez perspicaces pour faire remarquer que le plan nazi de domination mondiale était condamné à un échec militaire ; ils étaient très désireux de ne pas heurter la vanité du peuple, fermement convaincu de son invincibilité ; mais même si les adversaires d'une agression avaient convenablement exposé les dangers et les risques d'une nouvelle guerre, le citoyen ordinaire aurait quand même donné la préférence au nazis. Car les nazis plus prudents et plus subtils disaient : Nous avons un plan précis pour sauver l'Allemagne ; c'est un plan très risqué et nous ne pouvons garantir le succès. Mais en tout cas il nous donne une chance, tandis que personne d'autre n'a une idée sur la façon de remédier à notre situation qui est sérieuse. Si vous vous laissez aller, votre destin est couru ; si vous nous suivez, vous avez au moins une chance de succès.

La conduite de la gauche allemande n'était pas moins une politique d'autruche que celle de la gauche en Grande-Bretagne et en France. D'une part, la gauche défendait la toute-puissance de l'État et en conséquence l'hyperprotectionnisme ; d'autre part, elle ne pensa pas au fait que dans un monde autarcique l'Allemagne était condamnée à la famine. Les réfugiés marxistes allemands se vantaient que leur parti faisait quelques efforts — bien faibles et timides vraiment — pour empêcher le réarmement allemand ; mais ce n'était qu'une preuve de leur incompétence et de leur incapacité à voir qu'une preuve de leur inconséquence et de leur incapacité à voir la réalité telle qu'elle était. Quiconque voulait maintenir la paix devait combattre l'étatisme. Cependant la gauche n'était pas moins fanatique que la droite dans son appui de l'étatisme. Toute la nation allemande était en faveur d'une politique d'intervention étatique dans l'activité économique qui devait aboutir à la Zwangswirtschaft ; mais seuls les nazis comprirent que tandis que la Russie pouvait vivre en autarcie, l'Allemagne ne le pouvait pas. C'est pourquoi les nazis réussirent ; en effet, ils ne rencontrèrent aucun parti défendant le laissez-faire, c'est-à-dire une économie de marché.

Note

[1] Il est important de se rendre compte que les sociaux démocrates, toute en formant au Reichstag le groupe le plus nombreux de l'Allemagne monarchique, étaient largement dépassés en nombre par l'ensemble des autres partis. Ils n'ont jamais eu l'appui de la majorité des électeurs. Jamais, pendant la République de Weimar, l'ensemble des partis marxistes n'a réussi à grouper la majorité absolue des vote ou à acquérir une majorité absolue au Reichstag.

2. L'échec de la socialisation

Les sociaux-démocrates ont placé à la tête du programme de leur parti l'exigence de la socialisation (Vergesellschaftung) des moyens de production. Cela eût été clair et sans ambiguïté si on avait été prêt à l'interpréter comme une expropriation forcée des moyens de production par l'État et en conséquence, comme une direction gouvernementale de toutes les branches d'activité économique ; mais les sociaux-démocrates affirmèrent catégoriquement que tel n'était pas du tout le sens de leur revendication fondamentale. Nationalisation (Verstaalichung) et socialisation, insistaient-ils, étaient deux choses entièrement différentes. Les mesures de nationalisation et de municipalisation (Verstadtlichung) des diverses usines et entreprises, que le Reich et ses États membres avaient considérées depuis 1880 comme une partie essentielle de leur politique sociale et économique, n'étaient, prétendaient-ils, ni la socialisation, ni les premières mesures qui y conduisent. C'était au contraire le résultat d'une politique capitaliste extrêmement nuisible pour les intérêts des travailleurs. L'expérience défavorable de ces affaires nationalisées ou municipalisées était donc sans portée pour le programme socialiste de socialisation. Cependant, les marxistes n'expliquaient pas ce que signifie réellement le terme socialisation et en quoi elle diffère de la nationalisation. Ils firent quelques essais maladroits, mais très vite ils cessèrent de discuter ce problème embarrassant. Le sujet était tabou. Aucun Allemand convenable ne fut assez téméraire pour outrepasser cette interdiction en posant la question.

La première guerre mondiale provoqua une tendance vers le socialisme. Les branches d'activité furent l'une après l'autre centralisées, c'est-à-dire placées de force sous la direction d'un comité dont les membres — les entrepreneurs de la branche considérée — n'étaient rien d'autre qu'un conseil consultatif du commissaire du gouvernement. Le gouvernement acquit aussi le contrôle complet de toutes les branches vitales d'activité. Le programme d'Hindenburg prônait une application généralisée de ce système pour toutes les branches du commerce et de la production allemande. Son exécution aurait transformé l'Allemagne en une communauté purement socialiste du modèle Zwangswirtschaft ; mais le programme Hindenburg n'était pas encore réalisé quand l'empire allemand s'effondra.

Le socialisme de guerre était extrêmement impopulaire en Allemagne. On lui reprochait même ce dont il n'était pas responsable. La famine allemande n'était pas exclusivement sa faute. Le blocus, l'absence de millions de travailleurs servant dans les forces armées et le fait qu'une bonne partie de l'effort productif devait être dirigée vers la production des armements et des munitions ont contribué à la détresse plus encore que le caractère inadéquat des méthodes socialistes de production. Les sociaux-démocrates auraient pu le faire remarquer ; mais ils ne voulaient pas manquer une occasion qui pouvait être exploitée pour une défiguration démagogique des faits. Ils attaquaient la Zwangswirtschaft comme telle. La Zwangswirtschatt était la pire espèce d'exploitation et d'abus capitalistes, prétendaient-ils, et elle avait démontré le besoin urgent de substituer le socialisme au capitalisme.

La fin de la guerre apporta la défaite militaire, révolution, guerre civile, famine et désolation. Des millions de soldats démobilisés, dont beaucoup avaient conservé leurs armes, affluèrent chez eux. Ils pillaient les magasins militaires, ils arrêtaient les trains pour y chercher de la nourriture. En compagnie de travailleurs, renvoyés des usines forcées d'arrêter brusquement la production de munitions, ils battaient la campagne à la recherche de pain et de pommes de terre. Les villageois organisèrent la résistance armée. Les conditions étaient chaotiques. Les socialistes inexpérimentés et ignorants, qui s'étaient emparés du pouvoir, étaient impuissants. Ils n'avaient aucune idée sur la façon de parer à la situation. Leurs ordres et contre-ordres désintégraient l'appareil administratif. Les masses affamées réclamaient de la nourriture et on les nourrissait de discours emphatiques.

Dans cette atmosphère de crise, le capitalisme fit preuve de ses capacités d'adaptation et de son efficacité. Les entrepreneurs, se méfiant en fin de compte des innombrables lois et décrets de la Zwangswirtschaft, essayaient de remettre en marche leurs usines. Le besoin le plus urgent était de reprendre la production pour l'exportation afin d'acheter denrées alimentaires et matières premières dans les pays neutres et dans les Balkans. Sans ces importations, l'Allemagne aurait sombré. Les entrepreneurs réussirent dans leur effort et l'Allemagne fut ainsi sauvée. Le peuple les qualifiait de profiteurs, mais se disputait les biens apportés sur la marché et était heureux d'acquérir ces produits indispensables, qui faisaient cruellement défaut. Les chômeurs retrouvèrent des emplois. L'Allemagne commença à retourner à une vie normale.

Les socialistes ne se préoccupèrent pas beaucoup du relâchement de la Zwangswirtschaft. Selon eux, ce système, loin d'être socialiste, était un fléau capitaliste, qui devait être aboli aussi vite que possible. Maintenant la véritable socialisation devait commencer.

Mais que signifiait le terme socialisation ? D'après les marxistes, ce n'était ni ce qui était représenté par la nationalisation des chemins de fer d'État, des mines État et ainsi de suite, ni le socialisme de guerre de la Zwangswirtschaft ; mais quoi d'autre cela pouvait-il être ? Les marxistes de tous les groupes devaient admettre qu'ils ne le savaient pas. Depuis plus de cinquante ans, ils avaient présenté la socialisation comme le point central du programme de leur parti. Maintenant qu'ils avaient pris le pouvoir, ils devaient se mettre à exécuter leur programme, maintenant ils devaient socialiser ; mais il apparaissait tout à coup qu'ils ne savaient pas ce que signifiait la socialisation. En réalité, c'était assez fâcheux.

Heureusement les chefs socialistes se souvinrent qu'il y avait une classe d'hommes dont le métier était de tout savoir, les professeurs omniscients. Le gouvernement nomma un comité de socialisation. La majorité de ses membres étaient sociaux-démocrates ; cependant ce n'était pas d'eux, mais des professeurs que l'on pouvait attendre la solution de l'énigme. Les professeurs, que le gouvernement nommait, n'étaient pas sociaux-démocrates. Ils étaient les défenseurs de cette Sozialpolitik, qui avait jadis favorisé la nationalisation et la municipalisation d'entreprises variées et avait soutenu récemment l'économie planifiée, la Zwangswirtschaft. Ils avaient toujours défendu le réformisme que les marxistes orthodoxes dénonçaient précisément comme une supercherie capitaliste, nuisible aux intérêts des prolétaires.

Le comité de socialisation délibéra plusieurs années, coupa les cheveux en quatre, distilla des définitions très compliquées, tira des plans bâtards et fit de la très mauvaise économie. Ses minutes et rapports, réunis en d'épais volumes, demeurent dans les bibliothèques pour l'édification des génération futures. Ils sont un témoignage de la décadence intellectuelle provoquée par le marxisme et l'étatisme ; mais ils ne réussirent pas à répondre à la question de savoir si la socialisation était quelque chose de différent de la nationalisation (Verstaatlichung) ou de la planification (Zwangswirtschaft).

Il n'existe que deux méthodes de socialisation ; elles ont toutes les deux été appliquées par le gouvernement impérial allemand. Il y a, d'une part, la nationalisation complète, actuellement la méthode de la Russie soviétique, et d'autre part, le planisme central, la Zwangswirtschaft du programme Hindenburg et la méthode des nazis. Les marxistes allemands s'étaient barré les deux voies par leur démagogie hypocrite. Les marxistes de la République de Weimar non seulement ne favorisaient pas la tendance à la socialisation ; mais ils toléraient l'abandon virtuel des mesures de socialisation les plus efficaces inaugurées par le gouvernement impérial. Leurs adversaires, au premier rang desquels se trouvait le chancelier catholique Brüning, reprirent ultérieurement la politique planiste et les nazis perfectionnèrent, en instituant un planisme généralisé, le socialisme allemand du type Zwangswirtschaft.

Les travailleurs allemands, sociaux-démocrates et communistes ne prenaient pas grand intérêt à la socialisation. Pour eux, comme Kautsky le remarquait, la révolution signifiait uniquement l'occasion d'élever les salaires. Des salaires majorés, des indemnités de chômage plus élevées, des heures de travail moins nombreuses auraient pour eux plus de signification que la socialisation.

Cette situation ne résultait pas d'une trahison des chefs socialistes amis des contradictions inhérentes à la doctrine sociale démocrate. Les marxistes défendaient un programme dont la réalisation était liée à l'omnipotence et au totalitarisme de l'État ; mais ils parlaient infatigablement aussi de détruire cet État complètement délabré, d'écraser l'État. Ils prônaient la socialisation de tout en rejetant les deux seules méthodes disponibles pour sa réalisation. Ils parlaient de la tromperie du syndicalisme comme moyen d'améliorer la situation des travailleurs ; mais ils faisaient de la politique syndicaliste le point central de leur action politique. Ils enseignaient que le socialisme ne pouvait être atteint avant que la capitalisme n'ait atteint sa pleine maturité et dénigraient comme petit bourgeois toutes les mesures destinées à arrêter ou à ralentir l'évolution du capitalisme ; mais eux-mêmes réclamaient de pareilles mesures avec véhémence et fanatisme. Ce sont ces contradictions et ces inconsistances et non les machinations des capitalistes et des entrepreneurs qui causèrent la chute du marxisme allemand.

A vrai dire, les chefs sociaux-démocrates étaient incompétents, quelques uns étaient corrompus et hypocrites ; mais cela n'était pas un accident. Aucun homme intelligent ne pouvait manquer de voir les insuffisances essentielles de la doctrine marxiste. La corruption est un mal inhérent à tout gouvernement non contrôlé par une opinion publique vigilante. Ceux qui étaient prêts à prendre au sérieux la demande de socialisation désertèrent les rangs du marxisme pour ceux du nazisme. Car les nazis, quoique encore plus corrompus moralement, aspiraient sans ambiguïté à la réalisation du planisme central.

3. Les partis armés

La révolution de novembre provoqua une résurgence d'un phénomène qui avait depuis longtemps disparu de l'histoire allemande. Des aventuriers militaires formèrent des bandes armées ou corps francs et agirent pour leur propre compte. Les révolutionnaires communistes avaient inauguré cette méthode, mais bientôt les nationalistes l'adoptèrent et la perfectionnèrent. Des officiers congédiés de la vieille armée réunirent des soldats démobilisés et des garçons déséquilibrés, et offrirent leur protection aux paysans menacés par des raids de citadins affamés, à la population des frontières orientales souffrant des invasions de guérillas polonaises et lithuaniennes. En échange de leur services, les propriétaires et les fermiers leur fournirent nourriture et logement. Quand la situation, qui avait rendu cette intervention inutile, changea, ces bandes commencèrent à faire du chantage et à extorquer de l'argent à des propriétaires, des hommes d'affaires et autres personnes riches. Ils devinrent une calamité publique.

Le gouvernement n'osait pas les dissoudre. Quelques-unes de ces bandes avaient combattu bravement contre les communistes. D'autres avaient défendu avec succès les provinces orientales conte les Polonais et les Lithuaniens. Ils se vantaient de ces faits et la jeunesse nationaliste ne leur cachait pas sa sympathie. Les vieux chefs du parti nationaliste étaient profondément hostiles à ces chefs de bandes ingouvernables, qui bravaient leurs avis et dont les actions imprudentes allaient à l'encontre de leurs plans réfléchis. Les extorsions des corps francs étaient un lourd fardeau pour les propriétaires terriens et les paysans. Ces bandes n'étaient plus nécessaires pour réprimer les soulèvements communistes, la Reichswehr, la nouvelle armée réorganisée selon les dispositions du traité de Versailles, étant maintenant assez forte pour cette tâche. Les champions nationalistes avaient bien raison de suspecter les jeunes hommes qui formaient ces corps de désirer les remplacer dans la direction du mouvement nationaliste. Ils projetèrent un plan habile pour les supprimer. La Reichswehr devait les incorporer et les rendre ainsi inoffensifs. Comme il devenait chaque jour plus difficile pour les chefs des corps francs de se procurer les fonds nécessaires à l'entretien de leurs hommes, ils étaient prêts à accepter cette offre et à obéir aux officiers de l'armée.

Cependant cette solution était une violation du traité de Versailles qui avait limité les effectifs de la Reichswehr à cent mille hommes. Des conflits surgirent donc avec les représentants français et anglais. Les puissances alliées demandèrent le licenciement total de ce que l'on appelait la Reichswehr noire. Quand le gouvernement décida en conséquence de dissoudre la troupe la plus importante, la brigade des marins de Ehrhardt, il hâta l'éclosion de l'insurrection de Kapp.

La guerre, la guerre civile et la mentalité révolutionnaire des marxistes et des nationalistes avaient créé un tel esprit de brutalité que les partis politiques donnaient à leurs organisations un caractère militaire. La droite nationaliste et la gauche marxiste avaient leurs forces armées. Évidemment, ces troupes de parti étaient entièrement différentes des corps francs formés par les excités nationalistes et les communistes radicaux. Leurs membres étaient des individus qui avaient leur travail régulier et étaient occupés du lundi au samedi midi. Aux fins de semaines, ils revêtaient leurs uniformes et défilaient avec leurs cuivres, leurs drapeaux et souvent leurs armes à feu. Ils étaient fiers d'appartenir à ces organisations mais ne brûlaient pas du désir de combattre ; ils n'étaient pas animés de l'esprit d'agression. Leur existence, leurs défilés, leurs fanfaronnades et les discours menaçants de leurs chefs étaient une gêne, mais non une menace sérieuse pour la paix intérieure.

Après l'échec des tentatives révolutionnaires de Kapp en mars 1920, de celles d'Hitler et de Ludendorff en novembre 1923 et diverses révoltes communistes dont la plus importante fut celle de Holz en mars 1921, l'Allemagne était en voie de retourner à une situation normale. Les corps francs et les bandes communistes commencèrent à disparaître lentement de la scène politique. Ils tentèrent quelques guérillas entre eux et contre la police ; mais ces combats dégénéraient de plus en plus en banditisme et en matières de voyou. De telles émeutes et les complots de quelques aventuriers ne pouvaient plus mettre en danger la stabilité de l'ordre social.

Mais parti et presse social-démocrates commirent la faute de dénoncer à maintes reprises les quelques corps francs nationalistes opérant encore et d'insister avec véhémence pour leur dissolution. Cette attitude était un défi aux partis nationalistes, qui ne détestaient pas moins ces aventuriers que les sociaux-démocrates, mais qui n'osaient pas les abandonner ouvertement. Ils ripostèrent en demandant la dissolution des formations communistes ; mais les sociaux-démocrates étaient dans une situation analogue vis-à-vis des bandes communistes. Ils les détestaient et les craignaient sans oser les combattre ouvertement.

Comme le Reich de Bismarck, de même sous la République de Weimar, les principaux pouvoirs d'administration civile étaient attribués non au gouvernement du Reich, mais aux gouvernements des États membres. La Prusse était l'État le plus grand et le plus riche, sa population était la plus nombreuse ; c'était le centre de gravité du Reich ou à proprement parler le Reich. Le fait que le parti conservateur avait dominé la Prusse avait donné aux conservateurs l'hégémonie dans l'Allemagne impériale. Le fait que les sociaux-démocrates gouvernaient la Prusse sous la République de Weimar les rendait tout-puissants dans le Reich républicain. Quand, le 20 juillet 1932, le coup d'État du chancelier Papen renversa le régime socialiste en Prusse, la lutte pour le Reich était virtuellement gagnée.

Le gouvernement bavarois répugnait à licencier les bandes nationalistes sur son territoire. Ce n'était pas sympathie pour les nationalistes mais son particularisme provincial qui déterminait cette attitude. Désobéir au pouvoir central était pour lui une question de principe. Le gouvernement du Reich était impuissant, parce qu'il n'avait qu'un moyen d'imposer sa volonté à un État désobéissant, à savoir la guerre civile. Dans cette situation, le gouvernement social-démocrate de Prusse eut recours à une mesure décisive. Le 22 février 1924 il fonda à Magdebourg le Reichsbanner Schwartz-Rot-Gold. Ce n'était pas une troupe privée comme les autres forces armées de parti. C'était une armée du parti régnant en Prusse et qui avait le plein appui du gouvernement prussien. Un fonctionnaire prussien marquant, le gouvernement de la province de Saxe, en fut nommé le chef. Le Reichsbanner n'était pas une association non partisane de tous les hommes fidèles au système républicain de gouvernement et à la Constitution de Weimar. Cependant c'était virtuellement une institution sociale-démocrate. Ses chefs insistèrent sur le fait que des membres d'autres partis loyaux seraient bien accueillis dans ses rangs. Mais l'immense majorité des membres des diverses forces armées locales et provinciales du parti social-démocrate. Ainsi la fondation du Reichsbanner n'augmentait pas les forces militaires des sociaux-démocrates ; elle ne leur donnait qu'une organisation nouvelle, plus centralisée, et la sanction de l'État prussien. Les membres du parti du centre catholique ne furent jamais très nombreux dans le Reichsbanner et disparurent vite et complètement de ses rangs. Le troisième parti loyal, les démocrates, était seulement un affilié peu important des sociaux-démocrates.

Les sociaux-démocrates ont essayé de justifier la fondation du Reichsbanner en faisant appel à la tendance nationaliste de la Reichswehr, les cent mille soldats de l'armée du Reich ; mais la révolte de Kapp avait démontré que les socialistes disposaient dans la grève générale d'une arme très efficace pour défaire les nationalistes. La seule menace sérieuse pour la République de Weimar était les sympathies que les nationalistes comptaient dans les rangs des travailleurs organisés. Les chefs sociaux-démocrates étaient incapables de lutter avec succès contre ces tendances ; beaucoup sympathisaient secrètement avec elles.

L'aspect inquiétant de la fondation du Reichsbanner était qu'il fournissait à Hitler un bon tremplin. Son putsch de Munich, en novembre 1923, avait complètement échoué. Quand il quitta la prison en décembre 1924, ses perspectives politiques étaient sombres. La fondation du Reichsbanner était précisément ce dont il avait besoin. Tous les non-marxistes, c'est-à-dire la majorité de la population, étaient terrifiés par les discours menaçants de ses chefs et le fait qu'à la fin de la première année de son existence, il groupait trois millions de membres, plus que les effectifs de tous les Wehrverbände de la droite réunis [1]. Comme les sociaux-démocrates, ils surestimaient la force du Reichsbanner et sa volonté de combattre. Aussi beaucoup de personnes étaient prêtes à aider les troupes d'assaut nazies.

Mais ces troupes d'assaut étaient très différentes des autres forces armées des partis de gauche et de droite. Leurs membres n'étaient pas des hommes mûrs qui avaient fait la guerre et qui aspiraient maintenant à avoir un emploi pour faire vivre leur famille. Les membres des troupes d'assaut étaient, comme les corps francs, des garçons sans travail qui vivaient de leur combat. Ils étaient disponibles à toute heure et chaque jour et pas seulement pendant les fins de semaine et les fêtes. Il était douteux que les forces des partis — de gauche ou de droite — fussent prêtes à combattre si elles étaient sérieusement attaquées. Il était certain qu'elles n'auraient jamais entrepris une campagne d'agression ; mais les troupes hitlériennes étaient combatives, c'étaient des bagarreurs professionnels. Elles auraient combattu pour leur Führer dans une sanglante guerre civile si les adversaires du nazisme ne leur avaient pas cédé sans résistance en 1933.

Dans la première période de sa carrière, Hitler reçut des subsides des grandes affaires. Il en extorqua beaucoup plu dans la seconde période de sa lutte pour le pouvoir. Thyssen et les autres lui versèrent de l'argent comme un roi prend les tributs de ses sujets. S'ils avaient refusé de lui donner ce qu'il demandait, il aurait saboté leurs usines et les aurait peut-être tués. Des mesures aussi énergiques n'étaient pas nécessaires. Les entrepreneurs préféraient être réduits par le nazisme au statut de directeurs d'entreprise plutôt que d'être liquidés par le communisme à la manière russe. Avec la situation existant en Allemagne, il n'y a avait pas pour eux de troisième solution.

Force et argent sont impuissants contre les idées. Les nazis ne durent pas leur conquête de l'Allemagne au fait d'avoir reçu quelques millions de Reichsmarks des grandes affaires, ni à leur qualité de combattants impitoyables. La grande majorité de la nation allemande avait été à la fois socialiste et nationaliste depuis de nombreuses années. Les membres des syndicats sociaux-démocrates sympathisaient autant avec le radicalisme nationaliste que le faisaient les paysans, les catholiques et les commerçants. Les communistes devaient une grande partie de leurs votes à l'idée que le communisme était le meilleur moyen d'établir l'hégémonie allemande en Europe et d'anéantir le capitalisme occidental. Les entrepreneurs et hommes d'affaires allemands contribuèrent pour leur part au triomphe du nazisme, mais toutes les autres couches de la nation y contribuèrent aussi. Même les églises, catholique et protestantes, ne firent pas exception.

Les grands changements idéologiques sont difficiles à expliquer en disant que l'argent a été dépensé en leur faveur. La popularité du communisme dans l'Amérique actuelle, quels que soient les autres facteurs, ne résulte ni des larges subventions du gouvernement russe, ni du fait que quelques millionnaires subventionnent des journaux et des périodiques de gauche. Et pourtant il est vrai que quelques banquiers juifs, effrayés par l'antisémitisme nazi, contribuèrent aux fonds du parti socialiste et que la plus riche dotation jamais faite pour l'étude des sciences sociales en Allemagne fut faite par un commerçant de grains juif pour la fondation d'un institut marxiste à l'Université de Francfort ; néanmoins le marxisme allemand n'était pas, comme les nazis le prétendaient, un produit de spéculateurs juifs.

Le slogan solidarité nationale (Volksgemeinschaft) avait une telle emprise sur la mentalité allemande que personne n'osa résister aux nazis quand ils frappèrent le coup final. Les nazis déçurent les espoirs de beaucoup de groupes qui avaient jadis soutenus. Grandes affaires, propriétaires et agriculteurs, artisans et commerçants, églises, tous furent désappointés. Mais le prestige des principaux thèmes de la croyance nazie — nationalisme et socialisme — était si puissant que ce mécontentement n'eut pas de conséquences importantes.

Une seule chose pouvait mettre fin au régime nazi : une défaite militaire. Le blocus et le bombardement des cités allemandes par les avions anglais et américains devaient convaincre finalement les Allemands que le nazisme n'est pas le meilleur moyen de rendre leur nation prospère.

Note

[1] Stampfer, Die vierzehn Jähre der ersten Deutschen Republik (Karlsbad, 1936),p. 365.

4. Le traité de Versailles

Les quatre traités de paix de Versailles, Saint Germain, Trianon et Sèvres forment tous ensemble le règlement diplomatique le plus maladroit qui ait été jamais réalisé. On s'en souviendra comme des exemples frappants d'échec politique. Leur but était d'établir une paix durable ; le résultats fut une série de guerres mineures et finalement une guerre mondiale, nouvelle et plus terrible. Leur intention était de sauvegarder l'indépendance des petits États ; le résultat dut la disparition de l'Autriche, de l'Abyssinie, de l'Albanie et de la Tchécoslovaquie. Leur dessein était de rendre le monde mûr pour la démocratie ; le résultat fut Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Horthy.

Cependant, un reproche généralement fait au traité de Versailles est absolument dénué de fondement. La propagande allemande a réussi à convaincre l'opinion publique des pays anglo-saxons que les dispositions du traité étaient extrêmement injustes pour l'Allemagne, que les souffrances infligées aux Allemands les ont poussés au désespoir et que le nazisme et la guerre actuelle sont la conséquence du mauvais traitement imposé à l'Allemagne. Cela est complètement faux. L'ordre politique donné à l'Europe par les quatre traités était très peu satisfaisant. Le règlement des problèmes de l'Europe orientale fut fait avec un tel mépris de la situation réelle que le chaos en résulta ; mais le traité de Versailles n'était pas injuste pour l'Allemagne et ne plongeait pas le peuple allemand dans la misère. Si les dispositions du traité avaient été appliquées, il aurait été impossible pour l'Allemagne de réarmer et d'attaquer de nouveau. Le tort ne fut pas que le traité fût mauvais en ce qui concerne l'Allemagne, mais que les puissances victorieuses permirent à l'Allemagne de braver quelques-unes de ses clauses les plus importantes.

Le traité obligeait l'Allemagne à céder des territoires non allemands que la Prusse avait conquis et dont la population, en majorité de langue non allemande, était résolument opposée au régime allemand. Le seul titre de l'Allemagne sur ces pays était une conquête antérieure. Le fait que le Reich fut forcé de rendre ce dont les Hohenzollern s'étaient emparés précédemment ne fut pas — comme les propagandistes allemands ont coutume de le dire — le vol le plus scandaleux qui ait été jamais conquis. Le sujet favori de la propagande allemande était le corridor polonais. Qu'auraient dit les Anglais et les Français, criaient le speakers nazis et leurs amis étrangers, si l'on avait découpé dans leur pays un morceau de territoire, qui en sépare les deux parties, afin de donner un passage à quelque autre pays ? De tels discours faisaient impression sur l'opinion publique mondiale. Les Polonais eux-mêmes jetaient peu de lumière sur ce sujet. Pendant cette période, ils furent gouvernés par une oligarchie incompétente et corrompue et cette clique n'avait pas les dons intellectuels nécessaires pour combattre la propagande allemande.

La vérité est la suivante. Au moyen âge, les chevaliers teutoniques conquirent le pays aujourd'hui connu sous le nom de province prussienne de Prusse Orientale ; mais ils ne réussirent pas dans leurs essais pour conquérir le territoire qui, en 1914, était la province prussienne de Prusse occidentale. Ainsi, la Prusse orientale n'était pas contiguë à l'Empire allemand. Entre les frontières occidentales de la Prusse Orientale et les limites orientales du Saint-Empire, il y avait une bande de terre gouvernée par les rois de Pologne, formant une partie de la Pologne et habitée par des Polonais. Cette bande de terre, à savoir la Prusse occidentale, fut annexée par la Prusse en 1772 lors du premier partage de la Pologne. Il est important de remarquer que la Prusse occidentale (ce qui est également vrai de la province prussienne de Posnanie) fut annexée par la Prusse et non par l'Empire d'Allemagne. Ces provinces n'appartinrent ni au Saint-Empire, qui se désagrégea en 1806, ni à la confédération germanique qui, de 1815 à 1866, fut l'organisation politique de la nation allemande. Elles étaient pour ainsi dire la propriété privée des rois de Prusse. Le fait que le roi de Prusse, en sa qualité d'électeur-marquis de Brandeburg et de duc de Poméranie était membre du Saint-Empire et de la confédération germanique n'avait pas d'un point de vue légal et constitutionnel plus d'importance pour ces provinces orientales que n'en avait jadis pour la Grande-Bretagne le fait que le roi d'Angleterre était en sa qualité d'électeur (et plus tard de roi) du Hanovre un prince du Saint-Empire et plus tard un membre de la confédération germanique. Jusqu'en 1866, les rapports de ces provinces avec l'Allemagne étaient analogues aux rapports de la Virginie et du Massachusetts avec l'Allemagne entre 1714 et 1776 et de l'Écosse entre 1714 et 1837. C'étaient des pays étrangers gouvernés par un prince qui se trouvait en même temps régner sur un pays allemand.

Ce ne fut qu'en 1866 que le roi de Prusse incorpora ces provinces par sa décision souveraine dans l'union de l'Allemagne du Nord et en 1871 dans le Reich allemand. On ne demanda pas aux habitants s'ils étaient d'accord ou pas ; en fait ils n'étaient pas consentants. Ils envoyaient des membres polonais au Reichstag allemand, et étaient soucieux de conserver leur idiome polonais et leur attachement aux traditions polonaises. Pendant cinquante ans, ils résistèrent à tous les essais du gouvernement prussien pour les germaniser.

Quand le traité de Versailles rétablit l'indépendance polonaise et restitua à la Pologne les provinces de Posen et de Prusse occidentale, il ne donna pas un corridor à la Pologne. Il annula simplement les effets des conquêtes prussiennes antérieures (en non allemandes). Ce n'était pas la faute des rédacteurs du traité, ni celle des Polonais, si les chevaliers teutoniques avaient conquis un pays qui s'était pas contigu au Reich.

Le traité de Versailles rendit l'Alsace-Lorraine à la France et le nord du Schleswig au Danemark. Là non plus il ne vola pas l'Allemagne. La population de ces pays s'opposait violemment au régime allemand et aspirait à être libérée de son joug. L'Allemagne n'avait qu'un titre pour opprimer ces peuples : la conquête. La conséquence logique de la défaite était la cessation du pillage résultant des conquêtes antérieures.

La seconde disposition du traité, qui a été souvent l'objet de critiques sévères, concernait les réparations. Les Allemands avaient dévasté une grande partie de la Belgique et le nord-est de la France. Qui devait payer la reconstruction de ces régions ? La France et la Belgique, les pays attaqués, ou l'Allemagne, l'agresseur ? Le vainqueur ou le vaincu ? Le traité décida que l'Allemagne devait payer.

Nous n'avons pas besoin d'entrer dans une discussion détaillée du problème des réparations. Il nous suffit de déterminer si les réparations signifient réellement pour l'Allemagne misère et famine. Voyons quels étaient de 1925 à 1940 le revenu de l'Allemagne et les paiements au titre des réparations. Année Revenu par tête en RM Paiements de réparations par tête en RM Paiements de réparations en pourcentage du revenu 1925 961 16,25 1,69 1926 997 18,30 1,84 1927 1118 24,37 2,18 1928 1185 30,75 2,60 1929 1187 38,47 3,24 1930 1052 26,10 [1] 2,39

Affirmer que ces paiements appauvrissaient l'Allemagne et condamnaient les Allemands à la famine est une déformation absurde des faits. Ils n'auraient pas sérieusement affecté le niveau de vie allemand même si les Allemands avaient payé ces sommes de leur poche et non, comme ils l'ont fait effectivement, avec de l'argent emprunté à l'étranger.

Pour les années 1925-1929 on dispose des chiffres concernant l'accroissement du capital allemand. Cet accroissement est, en millions de Reichsmarks [2], de : 1925 5 770 1926 10 123 1927 7 125 1928 7 469 1929 6 815

De septembre 1924 jusqu'à juillet 1931, l'Allemagne paya comme réparations, au titre des plans Dawes et Young, 10 821 millions de Reichsmarks. Puis les paiements s'arrêtèrent complètement. En contrepartie de cette sortie, l'endettement allemand privé et public à l'étranger, dont la plus grande partie remonte à la même période, dépassait 20 500 millions de Reichsmarks. A ceci peuvent être ajoutés approximativement 5 000 millions de Reichsmarks d'investissements étrangers directs en Allemagne. Il est évident que l'Allemagne ne souffrit pas du manque de capital. S'il était besoin de quelque autre preuve, elle peut être trouvée dans le fait que l'Allemagne, pendant la même période, investit approximativement 10 000 millions de Reichsmarks à l'étranger [3].

Les réparations n'étaient pas responsables de la détresse économique de l'Allemagne ; mais si les alliés avaient sérieusement insisté pour leur paiement, ils auraient sérieusement freiné le réarmement du Reich.

La campagne contre les réparations aboutit à un fiasco complet pour les alliés et à un plein succès du refus allemand de payer. Ce que les Allemands ont payé, ils l'ont payé à l'aide d'emprunts étrangers qu'ils refusèrent ultérieurement de reconnaître. Ainsi toute la charge tomba en fait sur des étrangers.

Pour les réparations futures, il est extrêmement important de connaître les causes fondamentales de l'échec antérieur. Depuis le début des négociations, les alliés étaient handicapés par leur adhésion aux fausses doctrines monétaires de l'économie étatiste actuelle. Ils étaient convaincus que les paiements représentaient un danger pour le maintien de la stabilisation monétaire en Allemagne et que l'Allemagne ne pouvait payer à moins que sa balance commerciale fût favorable. Ils étaient arrêtés par un faux problème de transfert. Ils étaient disposés à accepter la thèse allemande, selon laquelle des paiements politiques ont des effets radicalement différents des paiements ayant pour origine des transactions commerciales. Le fait de s'être laissé prendre à ce mercantilisme fallacieux les conduisit à ne pas fixer le montant total de la dette dans le traité de paix lui-même, mais à remettre la décision à des négociations ultérieures. En outre, cela les conduisit à stipuler des livraisons en nature, à insérer la clause de la protection de transfert et à accepter finalement le moratoire Hoover de juillet 1931 et l'annulation de tous les paiements de réparation.

la vérité est que le maintien de la stabilité monétaire et d'une monnaie saine n'a absolument rien à voir avec la balance des paiements ou du commerce. Il n'y a qu'une chose qui mette en danger la stabilité monétaire, l'inflation. Si un pays n'émet pas de quantités supplémentaires de papier-monnaie, ni ne développe le crédit, il n'aura aucun trouble monétaire. Un excès d'exportations n'est pas une condition préalable du paiement de réparations. La causalité est plutôt inverse. Le fait qu'une nation fait de tels paiements a tendance à créer un tel excédents d'exportations. Le problème des transferts n'existe pas. Si le gouvernement allemand collecte le montant nécessaire pour les paiements (en Reichsmarks) en taxant ses citoyens, chaque contribuable allemand doit réduire de façon correspondante sa consommation ou de produits allemands ou de produits importés. Dans le second cas, le montant du change étranger, qui autrement aurait été utilisé à l'achat de ces produits importés, devient disponible. Dans le premier cas, les prix des produits nationaux baissent et cela tend à accroître les exportations et par là la quantité de devises étrangères disponible. Ainsi la collecte intérieure des Reichsmarks requis pour les paiements fournit automatiquement la quantité de devises nécessaire au transfert. Évidemment il importe peu que les paiements soient politiques ou commerciaux.

Le paiement des réparations aurait, il est vrai, causé un dommage au contribuable allemand. Cela l'aurait forcé à réduire sa consommation. En tout cas, quelqu'un devait payer les dommages infligés. Ce que les agresseurs ne payaient pas devait être payé par les victimes de l'agression ; mais personne n'eut pitié des victimes tandis que, de par le monde, des centaines d'écrivains et d'hommes politiques versèrent sur les Allemands à la fois des larmes de crocodile et des larmes véritables.

Peut-être aurait-il été politiquement plus sage de choisir une autre méthode pour fixer le montant qui devait être payé chaque année par l'Allemagne. Par exemple, le versement annuel aurait pu être fixé dans un rapport fixe avec les sommes dépensées à l'avenir pour les forces armées allemandes. Pour chaque Reichsmark dépensé pour l'armée allemande un multiple aurait pu être imposé à titre d'acompte ; mais tous les plans se seraient révélés inefficaces aussi longtemps que les alliés étaient sous le charme d'un mercantilisme trompeur.

L'afflux des paiements allemands rendait nécessairement défavorable la balance commerciale des pays bénéficiaires. Leurs importations excédaient leurs exportations parce qu'ils touchaient les réparations. Du fallacieux point de vue mercantiliste cet effet semblait alarmant. Les alliés étaient à la fois désireux de faire payer l'Allemagne et de ne pas recevoir de paiements. En réalité, ils ne savaient pas ce qu'ils voulaient ; mais les Allemands savaient très bien ce qu'ils voulaient. Ils ne voulaient pas payer.

L'Allemagne se plaignit que les barrières commerciales des autres nations rendissent ses paiements plus onéreux. Ce grief était fondé. Les Allemands auraient eu raison s'ils avaient réellement essayé de se procurer les moyens nécessaires aux paiements comptant grâce à un accroissement de leurs exportations ; mais ce qu'ils payaient comptant leur était fourni par des prêts étrangers.

Les alliés se trompèrent dans la mesure où ils accusèrent les Allemands de l'échec des clauses de réparation du traité. Ils auraient mieux fait de s'en prendre à leurs préjugés mercantilistes. Ces clauses n'auraient pas été vouées à l'échec s'il y avait eu dans les pays alliés un nombre suffisant de porte-parole influents qui sachent réfuter les objections soulevées par les nationalistes allemands.

Les observateurs étrangers se sont complètement trompés sur le rôle joué par le traité de Versailles dans l'agitation des nazis. Le fond de leur propagande n'était pas l'injustice du traité, c'était la légende du coup de poignard dans le dos. Nous sommes, avaient-ils coutume de dire, la nation la plus puissante d'Europe et même du monde. La guerre a de nouveau montré notre invincibilité. Nous pouvons, si nous le voulons, mettre en déroute toutes les autres nations ; mais les juifs nous ont poignardé dans le dos. Les nazis ne mentionnent le traité qu'afin de démontrer toute la scélératesse des juifs.

"Nous, la nation victorieuse, disaient-ils, avons été forcés de nous rendre par suite du crime de novembre. Notre gouvernement paie des réparations, quoique personne ne soit assez fort pour nous forcer à les payer. Nos gouvernants juifs et marxistes s'en tiennent aux clauses de désarmement du traité, parce qu'ils veulent nous faire payer cet argent à la juiverie mondiale."

Hitler ne combattait pas le traité. Il combattait les Allemands qui avaient voté sa ratification au Parlement et qui s'opposaient à sa violation unilatérale. Car les nationalistes considéraient la légende du coup de poignard dans le dos comme une preuve déjà suffisante que l'Allemagne était assez puissante pour abroger le traité.

Beaucoup de critiques alliés et neutres du traité de Versailles avaient coutume d'affirmer que c'était une erreur de laisser à l'Allemagne des motifs de plainte. Cette vue était erronée. Même si le traité avait laissé intact le territoire européen de l'Allemagne, même s'il n'avait pas imposé des paiements de réparation ni des limitations d'armements, une nouvelle guerre n'aurait pu être évitée. Les nationalistes allemands étaient déterminés à conquérir davantage d'espace vital. Ils aspiraient à réaliser l'autarcie. Ils étaient convaincus que leurs perspectives de victoire militaire étaient excellentes. Leur nationalisme agressif n'était pas une conséquence du traité de Versailles. Les motifs de plainte nazis auraient peu de rapport avec le traité. Ils concernaient l'espace vital.

On a fait de fréquentes comparaisons entre le traité de Versailles et les règlements de 1814 et de 1815. Le système de Vienne réussit à maintenir la paix européenne pendant de nombreuses années. Son traitement généreux de la France vaincue a, paraît-il, empêché la France de préparer des guerres de revanche. Si les alliés avaient traité l'Allemagne d'une façon analogue, prétend-on, ils auraient obtenu de meilleurs résultats.

Il y a un siècle et demi, la France était la puissance souveraine en Europe occidentale. Sa population, sa richesse , sa civilisation et sa puissance militaire éclipsaient celles des autres nations. Si les Français de cette époque avaient été nationalistes, au sens moderne du mot, ils auraient eu l'occasion d'imposer et de maintenir pendant quelque temps leur hégémonie sur le continent ; mais le nationalisme était étranger aux Français de la période révolutionnaire. Ils étaient, il est vrai, chauvins. Ils se considéraient (peut-être avec de meilleures raisons que certains autres peuples) comme la fleur de l'humanité. Ils étaient fiers de leur liberté récemment acquise. Ils croyaient qu'il était de leur devoir d'aider les autres nations dans leur lutte contre la tyrannie. Ils étaient chauvins, patriotes et révolutionnaires ; mais ils n'étaient pas nationalistes. Ils n'étaient pas avides de conquêtes. Ils ne se lancèrent pas dans la guerre, des monarques étrangers les attaquèrent. Ils défirent les envahisseurs. Ce fut alors que des généraux ambitieux, au premier rand desquels Napoléon, les poussèrent vers l'expansion territoriale. Au début, les Français étaient certainement consentants ; mais ils devinrent de plus en plus récalcitrants quand ils commencèrent à se rendre compte qu'ils se sacrifiaient dans l'intérêt de la famille Bonaparte. Après Waterloo, ils furent soulagés. Ils n'avaient palus besoin de se tourmenter du sort de leurs fils. Quelques Français se lamentèrent de la perte de la Rhénanie, des Pays-Bas, de l'Italie. Aucun Français ne pleura parce que Joseph n'était plus roi d'Espagne et Jérôme, plus roi de Westphalie. Austerlitz et Iéna devinrent des souvenirs historiques ; la vanité du citoyen tira un enseignement de la poésie célébrant le défunt empereur et ses batailles, mais aucun n'aspirait alors à conquérir l'Europe.

Plus tard, les événements de juin 1848 attirèrent de nouveau l'attention sur le neveu de l'empereur. Beaucoup attendirent de lui qu'il maîtrise les nouvelles difficultés intérieures de la même façon que son oncle avait traité la première révolution. Il n'y a pas de doute que Napoléon III devait uniquement sa popularité à la gloire de son oncle. personne ne le connaissait en France et il ne connaissait personne ; il n'avait vu le pays qu'à travers des barreaux de prison et il parlait français avec un accent allemand. Il n'était que le neveu, l'héritier d'un grand nom, rien de plus. Les Français ne le choisirent certainement pas parce qu'ils aspiraient à de nouvelles guerres. Il les mit de son côté en les persuadant que son règne préserverait la paix. L'empire c'est la paix, était le slogan de sa propagande. Sébastopol et Solférino n'augmentèrent pas sa popularité, ils lui nuisirent plutôt. Victor Hugo, le champion littéraire de la gloire de Napoléon Ier, attaqua obstinément son successeur.

L'oeuvre du Congrès de Vienne avait pu durer parce que l'Europe aimait la paix et considérait la guerre comme un mal. L'oeuvre de Versailles était condamné à l'échec en cet âge de nationalisme agressif.

Ce que la traité de Versailles a vraiment essayé de réaliser était contenu dans ses clauses militaires. La restriction des armements allemands et la démilitarisation de la Rhénanie ne causaient aucun tort à l'Allemagne, parce qu'aucune nation n'osait l'attaquer ; mais elles auraient permis à la France et à la Grande-Bretagne ‘empêcher une nouvelle agression allemande si ces deux pays avaient été sérieusement résolus à l'empêcher. Ce n'est pas la faute du traité si les nations victorieuses n'ont pas essayé de faire exécuter ses dispositions.

Notes

[1] Revenu par tête : Statistisches Jahrbuch für das Deutsche Reich. Réparations par tête : chiffres obtenus en divisant les paiements de réparation par 65 000 000. Comme la population allemande a été en légère croissance durant cette période, la proportion réelle doit être légèrement inférieure à celle donnée ci-dessus.

[2] Zuwachs an bereitgestelltem Geldkapital, Viereljahrshefte für Konjonkturforschung, Special number 22 (Berlin, 1931), p. 29.

[3] Stolper, German Economy, 1870-1940 (New-York, 1940), p. 179.

5. La crise économique

La grande inflation allemande fut la conséquence des doctrines monétaires des socialistes universitaires. Elle a peu de rapport avec le cours des événements politiques et militaires. L'auteur de ce livre l'avait prévue en 1912. L'économiste américain B. M. Anderson a confirmé cette prévision en 1917. Mais la plupart des hommes qui, entre 1914 et 1923, eurent des situation leur permettant d'influencer la politique monétaire et bancaire, de même que tous les journalistes, écrivains et hommes politiques qui traitèrent ces problèmes, ont travaillé avec l'illusion qu'une augmentation de la quantité des billets n'affectait pas les prix des marchandises ni le niveau des changes. Ils accusèrent le blocus ou les profiteurs de la hausse des prix et la balance défavorable des paiements de la hausse des changes étrangers. Ils ne firent rien pour arrêter l'inflation. Comme tous les partis favorables à l'inflation, ils ne voulaient combattre que les conséquences indésirables, mais inévitables, de l'inflation, c'est-à-dire la hausse des prix. Leur ignorance des problèmes économiques les poussa vers le contrôle des prix et les restrictions de change. Ils ne purent jamais comprendre pourquoi ces tentatives étaient vouées à l'échec. L'inflation n'était ni une manifestation divine, ni une conséquence du traité de Versailles. C'était l'application pratique des mêmes idées étatistes qui avaient engendré le nationalisme. Tous les partis politiques allemands partagèrent la responsabilité de l'inflation. Ils s'en tenaient tous à l'erreur que ce n'était pas l'accroissement des crédits bancaires mais la balance défavorable des paiements qui entraînait la dévaluation de la monnaie.

L'inflation avait appauvri les classes moyennes. Les victimes suivirent Hitler, mais si elles agirent ainsi, ce n'était pas parce qu'elles avaient souffert mais parce qu'elles croyaient que le nazisme les assisterait. Le fait qu'un homme ait de mauvaises digestions n'explique pas qu'il consulte un charlatan. Il consulte le charlatan parce qu'il pense que cet homme le guérira ; s'il avait eu une autre opinion, il aurait consulté un docteur. La détresse économique de l'Allemagne ne compte pour rien dans le succès du nazisme. Les autres partis, c'est-à-dire sociaux-démocrates et communistes, recommandèrent leurs remèdes.

L'Allemagne fut frappée par la grande dépression de 1929, mais pas davantage que les autres nations, au contraire. Pendant la durée de la crise, les prix des denrées alimentaires et des matières premières que l'Allemagne importe baissa plus que le prix des produits manufacturés qu'elle exportait.

La dépression aurait dû provoquer une baisse des salaires ; mais comme les syndicats ne laissèrent pas diminuer les salaires, le chômage augmenta. Sociaux-démocrates et communistes comptaient sur l'accroissement du chômage pour renforcer leur puissance ; mais le chômage travailla pour le nazisme.

La grande dépression fut internationale. Cependant ce ne fut qu'en Allemagne qu'elle aboutit à la victoire d'un parti, qui prônait comme panacée les armements et la guerre.

6. Le nazisme et la main-d'oeuvre allemande

Presque tous les auteurs traitant des problèmes du nazisme ont embrouillé l'énigme suivante : il y a avait, en Allemagne, des millions d'individus organisés dans les partis social-démocrate, communiste et du centre catholique ; il y avait les membres des syndicats affiliés à ces partis. Comment les nazis ont-ils pu réussir à vaincre ces masses d'adversaires résolus et à établir leur système totalitaire ? Ces millions d'individus changèrent-ils d'opinion en une nuit ? Ou étaient-ils des lâches cédant à la terreur des troupes d'assaut et attendant le jour de la délivrance ? Les travailleurs allemands sont-ils toujours marxistes ? ou sont-ils des partisans sincères du système nazi ?

Poser le problème de cette façon est une erreur fondamentale. On tient pour assuré que les membres des divers partis et syndicats étaient des sociaux-démocrates, des communistes ou des catholiques convaincus et qu'ils donnaient pleinement leur adhésion aux croyances et aux programmes de leurs chefs. On ne se rend généralement pas compte que l'appartenance à un parti et un syndicat était virtuellement obligatoire. Quoique le système de l'entreprise fermée ne fût pas dans l'Allemagne de Weimar poussé aussi loin que dans l'actuelle Allemagne nazie et dans quelques branches de l'industrie étrangère, son application était assez générale. Dans la plus grande partie de l'Allemagne et dans la plupart des branches de production, il était pratiquement impossible pour un travailleur de rester en dehors des grands groupes syndicaux. S'il voulait un emploi, ou s'il ne voulait pas être congédié, ou s'il voulait l'indemnité de chômage, il devait adhérer à l'un de ces syndicats qui exerçaient une pression économique et politique à qui tout individu devait céder. Adhérer au syndicat devint pratiquement pour l'ouvrier une question de routine. Il le faisait parce que tout le monde le faisait et qu'il était trop risqué de ne pas le faire. Il ne cherchait pas à s'informer de la philosophie de son syndicat. Et les bureaucrates du syndicat ne s'inquiétait pas des principes ou des sentiments de leurs membres. Leur premier but était de réunir autant d'ouvriers que possible dans les rangs de leurs syndicats.

Ces millions de travailleurs organisés étaient forcés de rendre hommage aux croyances de leurs partis, de voter pour leurs candidats aux élections pour le Parlement et l'administration du syndicat, de s'abonner aux journaux du parti et d'éviter de critiquer ouvertement la politique du parti ; mais l'expérience quotidienne leur fournissait néanmoins la preuve que quelque chose n'allait pas dans leurs partis. Chaque jour, ils apprenaient que de nouvelles barrières commerciales avaient été établies par des nations étrangères contre les produits allemands, c'est-à-dire contre les produits de leur peine et de leur travail. Comme les syndicats, à quelques exceptions près, n'étaient pas prêts à consentir des réductions de salaires, chaque nouvelle barrière douanière provoquait immédiatement un accroissement du chômage. Les travailleurs perdaient confiance dans les marxistes et dans le centre. Ils se rendaient compte que ces hommes ne savaient pas comment résoudre ces problèmes et que tout ce qu'ils faisaient était d'accuser le capitalisme. Les travailleurs allemands étaient radicalement hostiles au capitalisme, mais ils estimaient que la dénonciation du capitalisme était insuffisante en la matière. Les travailleurs ne pouvaient espérer que la production se maintienne si les ventes à l'exportation diminuaient. C'est pourquoi ils s'intéressèrent aux arguments nazis. De tels événements, disaient les nazis, sont les inconvénients de notre malheureuse dépendance des marchés extérieurs et des caprices des gouvernements étrangers. L'Allemagne est condamnée si elle ne réussit pas à conquérir davantage d'espace et à réaliser l'autarcie. Tous les efforts pour améliorer les conditions du travail sont vains aussi longtemps que nous sommes obligés de servir d'esclaves aux capitalistes étrangers. De telles paroles firent impression sur les ouvriers. Ils n'abandonnèrent ni les syndicats ni les partis parce que cela aurait pu avoir pour eux des conséquences sérieuses. Ils votèrent toujours social-démocrate, communiste ou catholique par peur ou par inertie ; mais ils devinrent indifférents au socialisme et marxiste et catholique et commencèrent à avoir de la sympathie pour la national-socialisme. Bien avant 1933, les rangs des syndicats allemands étaient garnis d'individus qui sympathisaient secrètement avec le nazisme. Aussi la main-d'oeuvre allemande ne fut-elle pas beaucoup troublée quand finalement les nazis incorporèrent de force tous les membres des syndicats dans leur Front du Travail. Ils se tournèrent vers le nazisme parce que les nazis avaient un programme pour traiter le problème le plus urgent pour eux, les barrières commerciales étrangères. Les autres partis n'avaient pas un tel programme.

Le renvoi de tous les bureaucrates syndicaux impopulaires ne plaisait pas moins aux ouvriers que les humiliations infligées par les nazis aux entrepreneurs et aux directeurs. Les patrons étaient réduits au rang de directeurs, ils devaient plier devant les chefs tout-puissants du parti. Les ouvriers exultaient des infortunes de leurs employeurs. C'étaient leur triomphe quand leur patron, écumant de rage, fût contraint de défiler dans leurs rangs lors des parades des jours de fêtes. c'était un baume pour leurs coeurs.

Alors arriva le boom du réarmement, il n'y eut plus de chômage ; très rapidement, il y eut pénurie de main-d'oeuvre. Les nazis réussirent à résoudre un problème dont les sociaux-démocrates n'avaient pu se rendre maîtres. La classe ouvrière s'enthousiasma.

Il est extrêmement probable que les travailleurs sont maintenant pleinement conscients des côtés sombres du tableau. Ils sont déçus [1]. Les nazis e les ont pas conduits dans un pays de lait et de miel. dans le désert des cartes de rationnement, les semences du communisme croissent. Le jour de la défaite, le Front du Travail s'effondra comme les syndicats marxistes et catholiques en 1933.

Note

[1] Cependant le Times de Londres du 6 octobre 1942 rapporte de Moscou que l'interrogatoire des prisonniers de guerre allemands par les autorités russes montre qu'une majorité de travailleurs qualifiés étaient encore chauds partisans des nazis, surtout les hommes de 25 à 35 ans et ceux de la Ruhr et d'autres anciens centres industriels.

7. Les critiques étrangères du nazisme

Hitler et sa clique ont conquis l'Allemagne par la violence, le meurtre et le crime ; mais les doctrines nazies se sont emparées bien avant de l'esprit allemand. La persuasion, et non la violence, avait converti l'immense majorité de la nation aux principes du nationalisme militant. Su Hitler n'avait pas réussi à gagner sa race à la dictature, quelqu'un d'autre l'aurait gagnée. Il y avait nombre de candidats qu'Hitler dût évincer : Kapp, le général Ludendorff, le capitaine Ehrhardt, le major Papst, le conseiller Escherich, Strasser et bien d'autres. Hitler n'ayant aucun principe pour le retenir, il battit ses concurrents plus instruits ou plus scrupuleux.

Le nazisme conquit l'Allemagne parce qu'il ne rencontra aucune résistance intellectuelle efficace. Il aurait conquis le monde entier si, après l'effondrement de la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ne s'étaient pas mis à le combattre sérieusement.

La critique contemporaine du programme nazi ne réussit pas à atteindre son but. On s'est seulement occupé des accessoires de la doctrine nazie. On ne s'est jamais lancé dans une discussion complète de l'essence des enseignements nationaux-socialistes. La raison en est évidente. Les principes fondamentaux de l'idéologie nazie ne diffèrent pas des idéologies sociales et économiques généralement acceptées. La différence concerne seulement l'application de ces idéologies aux problèmes spéciaux de l'Allemagne.

Il y a des dogmes de l'orthodoxie non orthodoxe actuelle :

1° Le capitalisme est un système injuste d'exploitation. Il lèse l'immense majorité au profit d'une petite minorité. La propriété privée des moyens de production empêche la pleine utilisation des ressources naturelles et du progrès technique. Profits et intérêts sont les tributs que les masses sont forcées de payer à une classe de parasites oisifs. Le capitalisme est la cause de la pauvreté et conduit nécessairement à la guerre.

2° C'est pourquoi il est du premier devoir d'un gouvernement populaire de substituer le contrôle de l'État sur la vie économique à la direction des capitalistes et des entrepreneurs.

3° Des prix maxima et des alaires minima, soit directement appliqués par l'administration, soit indirectement en laissant toute liberté aux syndicats, sont des moyens adéquats d'améliorer le sort des consommateurs et d'élever durablement le niveau de vie des salariés. Il y a des étapes sur la voie de l'émancipation complète des masses (par l'établissement final du socialisme) du joug du capital. (On peut noter incidemment que Marx, dans les dernières années de sa vie était violemment hostiles à ces propositions. Le marxisme actuel les a cependant complètement adoptées.)

4° Une politique d'argent facile, c'est-à-dire d'expansion de crédit, est une méthode utile pour alléger les charges que le capital impose aux masses et pour rendre un pays plus prospère. Elle n'a rien à voir avec le retour périodique de la crise économique. Les crises sont un mal inhérent à un capitalisme sans frein.

5° Tous ceux qui refusent les déclarations précédentes et affirment que le capitalisme sert mieux les masses et que la seule méthode efficace pour améliorer durablement la situation économique de toutes les couches de la société est l'accumulation progressive du capital nouveau sont les apologistes mal intentionnés et bornés des intérêts égoïstes de la classes des exploiteurs. Un retour au laissez-faire, au libre-échange, à l'étalon-or et à la liberté économique est hors de question. Heureusement, l'humanité ne retournera jamais aux idées et aux politiques du XIXe siècle et de l'ère victorienne. (Notons incidemment que marxisme et syndicalisme ont tous deux les titres les plus légitimes aux épithètes XIXe siècle et victorien.)

6° L'avantage tiré du commerce extérieur réside exclusivement dans l'exportation. Les importations sont un mal qui doit être évité le plus possible. La situation la plus heureuse dans laquelle une nation puisse se trouver est lorsque ses besoins ne dépendent d'aucune importation extérieure. (Les progressistes, il est vrai, ne sont pas enthousiastes de ce dogme et le rejettent même quelquefois en tant qu'erreur nationaliste ; cependant, leur action politique est complètement dictée par lui.)

En ce qui concerne ces dogmes, il n'y a pas de différence entre les libéraux britanniques actuels et le parti travailliste anglais d'une part et les nazis d'autre part. Il importe peu que les Britanniques appellent ces principes une excroissance du libéralisme et de la démocratie économique tandis que les Allemands, avec de meilleures raisons, les appellent antilibéraux et antidémocratiques. Il n'est pas beaucoup plus important qu'en Allemagne personne ne soit libre d'émettre des opinions contraires tandis qu'en Angleterre un contradicteur est seulement tourné en ridicule et dédaigné.

Nous n'avons pas besoin de traiter ici de la réfutation du caractère fallacieux de ces six dogmes. C'est la tâche des traités exposant les problèmes fondamentaux de la théorie économique, tâche qui a déjà été accomplie. Il n'est besoin que de souligner que quiconque n'a pas le courage ou la perspicacité d'attaquer ces prémisses, n'est pas en mesure de trouver à redire aux conclusions que les nazis en ont tirées. Les nazis aspirent aussi au contrôle de l'État sur l'activité économique. Ils cherchent aussi à établir l'autarcie de leur nation. La marque distinctive de leur politique est qu'ils refusent d'accepter les inconvénients que leur imposerait l'acceptation du même système par d'autres nations. Ils ne sont pas prêts à être toujours emprisonnés, comme ils disent, dans un pays relativement surpeuplé où la productivité du travail est inférieure à celle d'autres pays.

Adversaires allemands et étrangers du nazisme furent tous les deux battus sur le terrain intellectuel parce qu'ils étaient pris au filet du même dogmatisme intransigeant et intolérant. La gauche anglaise et les progressistes américains veulent pour leur pays un contrôle général de l'activité économique. Ils admirent les méthodes soviétiques d'organisation économique. En rejetant le totalitarisme allemand, ils se contredisent eux-mêmes. Les intellectuels allemands voient, dans l'abandon par la Grande-Bretagne du libre-échange et de l'étalon-or, une preuve de la supériorité des doctrines et des méthodes allemandes. Maintenant ils voient les Anglo-saxons imiter sous presque tous les rapports leur propre système d'organisation économique. Ils entendent d'éminents citoyens de ces pays déclarer que leurs nations se tiendront à cette politique dans la période d'après-guerre. En face de tout cela, comment les nazis ne croiraient-ils pas être les pionniers d'un ordre économique et social nouveau et meilleur ?

Les chefs du parti nazi et leurs troupes d'assaut sont des gangsters sadiques ; mais les intellectuels et travailleurs allemands supportèrent leur règne parce qu'ils étaient d'accord avec les doctrines sociales, économiques et politiques fondamentales du nazisme. Quiconque, avant le déclenchement de cette guerre, voulait combattre le nazisme comme tel afin de le détruire (et pas seulement pour enlever la lie qui se trouvait au pouvoir dans l'Allemagne de ce moment) aurait dû changer les cerveaux du peuple allemand. Cela dépassait le pouvoir des partisans de l'étalon-or.

Il est vain de rechercher les contradictions et les inconsistances des doctrines nazies ; en vérité, elles se contredisent elles-mêmes et sont inconsistantes ; mais leurs défauts de base sont ceux qui sont communs à toutes les variétés actuelles d'étatisme.

Une des objections les plus communes adressée aux nazis est leur prétendu illogisme concernant leur politique démographique. Il est contradictoire, a-t-on coutume de dire, de se plaindre d'une part de la surpopulation de l'Allemagne et de demander davantage d'espace vital et d'autre part d'essayer d'accroître le taux de natalité. Pourtant ces attitudes n'étaient pas illogiques aux yeux des nazis. Le seul remède qu'ils connaissaient au mal de le surpopulation était fourni par le fait que les Allemands étaient assez nombreux pour tenter une guerre de conquête, tandis que les petites nations travaillant avec le même inconvénient de surpopulation relative étaient trop faibles pour se sauver. Plus l'Allemagne pourrait lever de soldats, plus il serait facile d'affranchir la nation de la plaie de la surpopulation. La doctrine sous-jacente était fausse ; mais quiconque n'attaquait pas la doctrine entière ne pouvait convaincre que tous les efforts faits pour accumuler autant de moyens que possible étaient mauvais.

Une des raisons pour lesquelles les objections adressées au despotisme des nazis et aux atrocités qu'ils commettaient eurent si peu d'effet, est que beaucoup de ces critiques étaient elles-mêmes disposées à excuser les méthodes des Soviets. Aussi les nationalistes allemands pouvaient-ils prétendre que leurs adversaires — allemands et étrangers — avaient été injustes en les dénonçant pour des pratiques qu'ils jugeaient plus modérément chez les Russes. Et ils appelaient cela de l'affectation et de l'hypocrisie quand les Anglo-saxons attaquaient leurs doctrines raciales. Britanniques et Américains, rétorquaient-ils, observent-ils eux-mêmes le principe de l'égalité de toutes les races ?

Les critiques étrangers condamnent le système nazi comme capitaliste. Dans cette époque d'anticapitalisme fanatique et de soutien enthousiaste du socialisme, aucun reproche ne semble discréditer plus complètement un gouvernement aux yeux de l'opinion à la mode que la qualification de procapitaliste ; mais c'est une charge contre les nazis qui n'est pas fondée. Nous avons vu, dans un chapitre antérieur, que la Zwangswirstschaft est un système socialiste de contrôle complet de l'État sur la vie économique.

Il est exact qu'il y avait encore des profits en Allemagne nazie. Quelques entreprises firent même des profits plus élevés que dans les dernières années du régime de Weimar ; mais l'importance de ce fait est tout à fait différente de ce que croient les critiques. Il existait un contrôle strict des dépenses privées. Aucun capitaliste ou entrepreneur allemand ou qui que ce soit n'était libre de dépenser pour sa consommation plus que le gouvernement ne l'estimait convenable pour son rang et les services qu'il rendait à la nation. Le surplus devait être déposé dans les banques ou investi en titres d'État ou en actions de sociétés allemandes entièrement contrôlées par le gouvernement. La thésaurisation était strictement interdite et punie comme haute trahison. Même avant la guerre, il n'y avait plus d'importations de produits de luxe et leur production a été longtemps suspendue. Personne n'était libre d'acheter plus de nourriture ou de vêtement que la ration autorisée. Les rentes étaient gelées ; l'ameublement et tous les autres biens inaccessibles. Les voyages à l'étranger n'étaient permis qu'aux missions officielles. Jusqu'à une date récente, une quantité limitée de devises était accordée aux touristes qui voulaient passer des vacances en Suisse ou en Italie. Le gouvernement nazi était désireux de ne pas attirer la colère de ses amis italiens d'alors en empêchant ses citoyens de visiter l'Italie. Le cas de la Suisse est différent. Le gouvernement suisse, cédant aux demandes à l'une des branches les plus importantes de son système économique, insista pour qu'une partie du paiement des exportations allemandes vers la Suisse soit balancée par les dépenses des touristes allemands. Comme le montant total des exportations allemandes vers la Suisse et des exportations suisses vers l'Allemagne était fixé par un accord bilatéral d'échange, il était sans intérêt pour l'Allemagne de savoir comment la Suisse distribuait le surplus. Les sommes accordées aux touristes allemands voyageant en Suisse étaient déduites de celles destinées au remboursement des dettes allemandes aux banques suisses. Ainsi les actionnaires des banques suisses payaient les dépenses faites par les touristes allemands.

Les sociétés allemandes n'étaient pas libres de distribuer leurs profits à leurs actionnaires. Le montant des dividendes était strictement limité suivant une technique légale extrêmement compliquée. On a affirmé que cela ne constituait pas un inconvénient sérieux, parce que les sociétés sont libres de mouiller le capital. C'est une erreur. Elles n'étaient libres d'augmenter le capital nominal qu'à l'aide des profits faits, déclarés et taxés comme tels les années antérieures mais non distribuées à leurs actionnaires.

Lorsque toute consommation privée est strictement limitée et contrôlée par le gouvernement et comme tout revenu non consommé doit être investi, ce qui virtuellement signifie prêté au gouvernement, des profits élevés ne sont rien de plus qu'une méthode subtile de taxation. Le consommateur doit payer cher et les affaires sont nominalement profitables ; mais plus les profits sont gros et plus les fonds publics augmentent. L'État reçoit l'argent comme impôts ou comme prêts. Et chacun doit avoir conscience que ces prêts seront un jour annulés. Pendant de nombreuses années, l'industrie allemande n'a pas été en mesure de remplacer son équipement. A la fin de la guerre, l'actif des sociétés et des entreprises privées consiste surtout en un outillage usé et diverses créances douteuses sur l'État. L'Allemagne en guerre a vécu sur son capital, c'est-à-dire sur le capital nominalement et apparemment possédé par ses capitalistes.

Les nazis interprétaient l'attitude des autres nations en ce qui concerne le problème des matières premières comme une reconnaissance de la justesse de leurs propres revendications. La Société des Nations à établi que l'État actuel n'est pas satisfaisant et lèse les intérêts des nations qui se nomment elles-mêmes have-nots. Le quatrième point de la Charte de l'Atlantique du 14 août 1941, dans laquelle le chef des gouvernements du Royaume-Uni et des États-Unis font connaître certains principes communs aux politiques nationales de leurs pays respectifs, sur lesquels ils fondent leur espoir d'un avenir meilleur pour le monde, est le suivant : Ils s'efforceront, tout en tenant compte des obligations qu'ils ont déjà assumées, d'ouvrir également à tous les États, grands ou petits, vainqueurs ou vaincus, l'accès aux matières premières du monde et aux transactions commerciales qui sont nécessaires à leur prospérité économique.

L'Église catholique romaine s'est tenue, dans la guerre mondiale, au-dessus des belligérants. Il y a des catholiques dans les deux camps. Le pape est à même de juger le conflit avec impartialité. C'est pourquoi il était aux yeux des nazis d'une grande importance que le pape découvrît les causes profondes de la guerre dans cet égoïsme froid et calculateur qui tend à amasser les ressources économiques et les matières premières destinées à l'usage de tous à un point tel que les nations les moins favorisées par la nature ne peuvent y accéder et déclarât de plus qu'il voyait admise la nécessité d'une participation de tous aux richesses naturelles de la terre même de la part des nations qui dans l'application de ce principe appartiennent à la catégorie des DONATEURS et non à celle des BÉNÉFICIAIRES [1]. Bien, dirent les nazis, tout le monde admet que nos doléances sont raisonnables. Et, ajoutaient-ils, dans ce monde qui cherche l'autarcie des nations totalitaires, la seule façon de les satisfaire est de distribuer la souveraineté territoriale.

On a souvent prétendu que les dangers de l'autarcie que les nazis craignaient étaient déjà loin, que l'Allemagne pouvait encore développer son commerce d'exportation, et que son revenu par tête continuait d'augmenter. De telles objections n'impressionnaient pas les Allemands. Ils voulaient réaliser l'égalité économique, c'est-à-dire faire en sorte que la productivité du travail allemand soit aussi élevée que celle de n'importe quelle autre nation. Les salariés des pays anglo-saxons, objectaient-ils, jouissent actuellement d'un niveau de vie beaucoup plus élevé que jadis. Néanmoins, les progressistes ne considèrent pas ce fait comme une justification du capitalisme, mais approuvent les revendications des travailleurs tendant à obtenir des salaires plus élevés et l'abolition du salariat. Il est injuste, disaient les nazis, de s'opposer aux revendications allemandes, quand personne ne s'oppose à celles des travailleurs anglo-saxons.

L'argument le plus faible opposé à la doctrine nazie était le slogan pacifiste : la guerre ne règle rien. En effet, on ne peut nier que l'état actuel de souveraineté territoriale et d'organisation politique soit le résultat des guerres livrées dans le passé. L'épée a libéré la France de l'empire des rois d'Angleterre et en fit une nation indépendante, transforma l'Amérique et l'Australie en pays de race blanche et assura l'autonomie des républiques américaines. Des batailles sanglantes établirent en France et en Belgique la prédominance catholique et en Allemagne du Nord et aux Pays-Bas la prédominance protestante. Des guerres civiles sauvegardèrent l'unité des États-Unis et de la Suisse.

Deux objections sérieuses et irréfutables auraient bien pu être élevées contre les plans d'agression allemande. L'une est que les Allemands eux-mêmes avaient contribué autant qu'ils pouvaient à la situation qu'ils trouvaient si déplorable. L'autre est que la guerre est incompatible avec la division internationale du travail ; mais progressistes et nationalistes n'étaient pas placés pour combattre le nazisme sur ce terrain. Eux-mêmes ne s'intéressaient pas au maintien de la division internationale du travail ; ils prônaient le contrôle de l'État sur la vie économique, qui devait nécessairement conduire au protectionnisme et finalement à l'autarcie.

Les doctrines fallacieuses du nazisme ne peuvent résister à la critique de principes économiques sains, aujourd'hui dénigrés comme orthodoxes ; mais quiconque s'en tient aux dogmes du néo-mercantilisme populaire et prône le contrôle de l'État sur la vie économique est impuissant à les réfuter. La non-orthodoxie des Fabiens et de Keynes aboutit à une acceptation confuse des principes du nazisme. Son application dans la politique pratique a fait échouer tous les efforts pour former un front commun de toutes les nations menacées par les aspirations du nazisme.

Note

[1] "Message de Noël", New-York Times, 25 décembre 1941.