Ludwig von Mises:Le Socialisme - chapitre 7

De Librairal


Ludwig von Mises:Le Socialisme - chapitre 7
Le Socialisme
Étude économique et sociologique


Anonyme


Chapitre III — La répartition des revenus

Deuxième partie : l'économie de la communauté socialiste

Section I — L'État socialiste isolé

Chapitre III — La répartition des revenus

1. Nature de la répartition des revenus dans l'organisation libérale et dans l'organisation socialiste

Le problème des revenus devrait être traité à la fin des chapitres où est étudiée la vie de la communauté socialiste. Avant de procéder à la répartition, il faut d'abord produire. Il serait donc logique d'étudier la production avant la répartition. Mais dans le socialisme le problème de la répartition est tellement au premier plan, qu'il paraît indiqué de le placer autant que possible en tête de notre enquête. Au fond le socialisme n'est que la théorie d'une "juste" répartition, et le mouvement socialiste n'a pas d'autre but que la répartition de cet idéal. Aussi tous les plans socialistes partent-ils du problème de la répartition auquel finalement ils aboutissent. Pour le socialisme, le problème de la répartition est le problème économique en soi.

Le problème de la répartition est en outre une particularité du socialisme ; il ne se pose que dans l'organisation socialiste. On a, il est vrai, l'habitude de parler aussi de répartition pour l'ordre économique reposant sur la propriété privée des moyens de production et l'économie politique traite sous le nom de répartition les problèmes de la formation des revenus et de la formation des prix des facteurs de production. Cette appellation traditionnelle est si invétérée, qu'on ne peut songer à la remplacer par une autre. Cela ne l'empêche pas d'être impropre et au fond inexacte. Dans l'organisation capitaliste les revenus ont leur source dans le résultat des trafics du marché, liés indissolublement à la production. ici il n'y a pas d'abord production, puis répartition. Quand les produits mûrs pour l'usage et la consommation sont livrés à l'usage et à la consommation, la formation des revenus, fondée sur le processus de production qui les fait naître, est déjà en grande partie achevé. Les ouvriers, les propriétaires fonciers, les capitalistes et un grand nombre de chefs d'entreprise participant à leur fabrication ont déjà reçu la part qui leur revient, avant même que le produit ne soit mûr pour la consommation. Les prix obtenus sur le marché pour le produit fini déterminent seulement le revenu que les chefs d'entreprise tirent du processus de production. La valeur qu'ont ces prix pour le revenu des autres couches de la société a déjà été prélevée à l'avance. Dans l'organisation capitaliste la totalisation des revenus individuels dans le concept du revenu social ne joue qu'un rôle de construction idéologique ; il en est de même du concept de répartition, qui ne peut être pris ici qu'au sens figuré. Qu'on ait choisi l'expression de  : répartition, au lieu de parler plus justement et plus simplement de formation des revenus, provient du fait que les fondateurs de l'économie politique scientifique, les physiocrates et les classiques anglais, n'ont su se libérer que peu à peu des conceptions étatiques du mercantilisme. Quoiqu'ils aient eu le très grand mérité de concevoir et de reconnaître comment se constituaient les revenus par une opération résultant des opérations du marché, ils ont pris l'habitude, — sans qu'heureusement cela nuisît en rien à l'essentiel de leur doctrine, — de résumer sous le nom de "répartition" ce chapitre de la catallactique, qui traite des différentes branches du revenu [1].

Au vrai sens du mot il n'y a que dans la communauté socialiste qu'a lieu une répartition d'une provision de biens de jouissance. Si, lorsqu'on considère les conditions de l'économie capitaliste, on se sert de l'expression : répartition autrement qu'au sens figuré, c'est que par la pensée on établit une comparaison entre la formation du revenu dans l'économie socialiste et dans l'économie capitaliste. Dans une étude du mécanisme de l'organisation économique capitaliste partant des particularités qu'elle présente, l'idée d'une répartition des revenus n'a pas de place.

2. Le dividende social

Suivant l'idée fondamentale du socialisme, seuls les biens mûrs pour la jouissance peuvent entrer en ligne de compte pour la répartition. Les biens d'ordre supérieur qui ont été produits restent propriété de la collectivité, en vue d'une production ultérieure. Ils sont exclus de la répartition. Par contre tous les biens de premier ordre sans exception entrent dans la répartition ; ils forment le dividende social. Comme on n'arrive pas à se défaire entièrement des idées applicables à l'économie capitaliste, même quand on s'occupe de l'organisation socialiste, on a l'habitude de dire que la communauté retiendra une partie des biens mûrs pour la jouissance pour les utiliser au profit de la consommation collective. On a alors en vue cette consommation que dans l'économie collective on appelle : frais publics. Lorsque la propriété privée des moyens de production est rigoureusement réalisée, ces frais publics consistent uniquement en frais destinés à maintenir l'organisme chargé d'assurer la bonne marche des affaires. L'État fondé sur le libéralisme pur n'a pas d'autre tâche que d'assurer la vie des individus et la propriété privée contre tous les troubles de l'intérieur ou de l'extérieur ; il est producteur de sécurité, ou comme Lasalle disait ironiquement, c'est "un État de sergent de ville". Dans la communauté socialiste, il y aura une tâche analogue à remplir : assurer le maintien, sans troubles, de l'organisation socialiste et la bonne marche de la production socialiste. Qu'on appelle "État " l'appareil de contrainte et de force qui y pourvoira, ou qu'on lui donne un autre nom, qu'on lui assigne, parmi les autres tâches, incombant à la communauté, une position juridique spéciale, ne présente pour nous aucune importance. Nous avons seulement à constater, que toutes les dépenses faites à cet effet ressortissent, dans la communauté socialiste, aux frais généraux de la production. Dans la répartition du dividende social, on ne peut tenir compte de ces frais, — en tant qu'ils représentent un emploi de main-d'oeuvre, — qu'en attribuant une quote-part aux camarades employés à ce service.

Mais il y a encore d'autres dépenses à porter au compte de ces frais publics. La plupart des États et communes mettent à la disposition des citoyens un certain nombre d'avantages en nature, parfois gratuitement, parfois à un prix trop bas pour couvrir les frais. En général il s'agit des différents services et avantages provenant des biens d'usage. Par exemple, des promenades publiques, des musées, des bibliothèques, des églises sont mis à disposition de tous ceux qui veulent s'en servir. De même les rues et les routes. Mais il se produit aussi une répartition directe des biens de consommation, par exemple : soins et nourriture aux malades, livres pour les écoliers. Des services personnels sont aussi assurés, par exemple : traitement médical. Tout cela n'est pas du socialisme, tout cela n'est pas fondé sur la propriété collective des moyens de production. On est bien en présence d'une répartition, mais ce qui a été réparti a été réuni grâce à la contribution de tous les citoyens. C'est seulement quand il est réparti des produits de la production étatique ou communale, que l'on peut considérer cette répartition comme un fragment de socialisme dans le cadre d'un ordre social libéral quant au reste. Nous n'avons pas besoin d'étudier ici dans quelle mesure cette branche de l'activité étatique et communale est déterminée d'une part par des conceptions tenant compte de la critique socialiste de l'organisation capitaliste, d'autre part par la nature spéciale de certains biens de consommation particulièrement durables et pouvant pratiquement fournir un nombre illimité de services et avantages. Ce qui importe pour nous, c'est que pour ces frais publics, même dans une communauté qui pour le reste est capitaliste, il s'agisse d'une véritable répartition.

La communauté socialiste, elle non plus, ne répartira pas tous les biens de premier ordre au sens physique du mot. La communauté socialiste ne délivrera pas à chaque camarade un exemplaire de chaque livre nouvellement paru, mais elle mettra les livres à la disposition de toutes les salles de lecture publiques. Elle procédera de même dans la création d'écoles, dans la diffusion de l'enseignement, dans l'aménagement des jardins publics, terrains de sport, salles de réunion, etc. Les frais résultant de toutes ces institutions ne sont pas une retenue sur le dividende social ; au contraire ils en représentent une partie.

Cette partie du dividende social offre seulement une particularité : Outre les règles appliquées à la répartition des biens d'usage et d'une fraction des biens de consommation, il pourra toujours y avoir, conformément à la nature particulière des services et avantages à répartir, des règles spéciales de répartition. La manière dont on rend accessible au public l'utilisation de musées et de bibliothèques scientifiques est entièrement indépendante des règles qu'on pourra appliquer pour la répartition des autres biens du premier ordre.

3. Les Principes de la Répartition

Ce qui caractérise la communauté socialiste c'est qu'il n'y existe aucune liaison entre l'économie et la répartition. L'importance de la part assignée à chaque associé pour sa libre jouissance est tout à fait indépendante de la valeur attribuée à son travail en tant que contribution productive aux biens nécessaires à la communauté. Il serait du reste impossible de fonder la répartition sur un calcul de valeurs pour la raison qu'avec la méthode de production socialiste la part revenant aux différents facteurs dans le rendement de la production ne peut être déterminée, cette méthode ne permettant aucunement de calculer et de préciser l'écart entre ce que coûte et ce que rapporte la production. Aussi est-il impossible de fonder même une petite partie de la répartition sur le calcul économique du rendement des différents facteurs de production. Par exemple on commencerait par payer à l'ouvrier le produit intégral de son travail, qu'il touche dans la société capitaliste sous la forme de salaire ; puis l'on soumettrait à une répartition particulière les parts qui reviennent aux facteurs matériels de la production et à l'activité des entrepreneurs. Les socialistes ne se rendent pas compte de cette connexion entre le calcul économique et la répartition. Cependant il semble que la doctrine marxiste l'ait vaguement entrevue lorsqu'elle déclare que dans la société socialiste les catégories du salaire, du profit et des rentes ne sauraient exister.

Pour la répartition socialiste des biens de jouissance à chaque camarade on peut envisager quatre principes différents : 1° répartition égale par tête d'habitant ; 2° Répartition proportionnée aux services rendus à la communauté ; 3° Répartition suivant les besoins ; 4° répartition suivant que l'individu est plus ou moins digne ; ces principes pouvant du reste se combiner de diverses manières.

Le principe de la répartition égale s'appuie sur le très vieux postulat du droit naturel demandant l'égalité pour tout ce qui porte humaine figure. Rigoureusement appliqué, ce serait une absurdité. Il n'autoriserait à faire aucune différence entre adultes et enfants, malades et gens bien portants, entre hommes travailleurs et paresseux, entre bons et méchants. On ne pourrait songer à le réaliser qu'en tenant aussi quelque peu compte des trois autres principes. Il serait tout au moins indispensable, suivant le principe de la répartition d'après les besoins, de graduer cette répartition d'après l'âge, le sexe, l'état de santé, les nécessités professionnelles, de faire état du principe de la répartition d'après les services rendus, en distinguant parmi les ouvriers les plus zélés et les négligents, les bons et les mauvais, et finalement de faire aussi appel au principe de la répartition d'après la dignité par des récompenses ou des primes ou des amendes. Cependant en s'écartant ainsi du principe de la répartition égale pour se rapprocher des autres principes on ne supprime pas les difficultés qui s'opposent à la répartition socialiste. Ces difficultés du reste sont insurmontables.

Nous avons déjà montré quelles difficultés rencontrait le principe de la répartition d'après les services rendus à la société. Dans la société capitaliste, à chacun est attribué le revenu correspondant à la valeur de la contribution fournie par son travail à la production sociale. Chaque service rendu est rémunéré selon sa valeur. C'est précisément cet ordre de choses que le socialisme entend renverser, pour lui en substituer un, où la valeur économique attribuée aux facteurs matériels de la production et à l'activité des chefs d'entreprise sera répartie de telle sorte qu'en principe la situation des propriétaires et des chefs d'entreprises ne différera en rien de celle des autres citoyens. La répartition est ainsi entièrement séparée de l'imputation économique. Elle n'a plus rien à voir avec la valeur des services que chaque individu rend à la société. Ce n'est qu'extérieurement qu'on peut avoir l'air de la mettre en harmonie avec le travail effectué par l'individu, en se servant pour cette répartition d'indices extérieurs, par exemple en partant du nombre des heures de travail. Mais l'importance pour la société d'un travail effectué en vue de pourvoir à la production des biens dont elle a besoin, ne se mesure pas à la durée des heures de travail. La valeur du travail effectué dépend essentiellement de l'utilisation qu'on lui a destinée dans le plan économique ; un même travail peut produire un rendement différent selon qu'il a été ou non fourni au bon endroit, c'est-à-dire là où le besoin s'en faisait le plus sentir : dans la société socialiste on n'en saurait rendre responsable l'ouvrier, mais seulement celui qui lui assigne son travail. La valeur du travail effectué diffère aussi suivant la qualité du travail, suivant les aptitudes de l'ouvrier, l'état de ses forces, son zèle plus ou moins grand. Sans doute il est aisé pour des raisons morales de préconiser l'égalité de salaire sans distinction pour tous les ouvriers. On dit que le talent et le génie sont des dons de Dieu où l'individu ne peut rien. Mais est-il opportun, ou même réalisable, de payer d'un salaire égal toutes les heures de travail ? Question non résolue.

Le troisième principe de répartition est celui qui se règle suivant les besoins de l'individu. La formule : à chacun selon ses besoins, est un vieux slogan des communistes les plus naïfs. Ceux qui la prônent évoquent ordinairement la communauté de biens de la communauté chrétienne primitive. D'autres sont d'avis que la formule est applicable, puisque dans le cadre de la famille ce principe de répartition a déjà fait ses preuves. Sans doute il serait possible de le généraliser, si l'on pouvait généraliser la tendresse des mères, qui mourraient de faim plutôt que de laisser leurs enfants mourir de faim. Les partisans de la formule ; à chacun selon ses besoins, oublient cela et bien d'autres choses. Ils oublient qu'aussi longtemps qu'une économie demeurera nécessaire, une partie seulement de nos besoins pourra être satisfaite. Le principe de répartition : à chacun selon ses besoins demeurera vide de sens tant qu'on n'aura pas déterminé dans quelle mesure chaque individu peut satisfaire ses besoins. La formule est illusoire puisque chacun se voit forcé de renoncer à satisfaire entièrement tous ses besoins [2]. Sans doute, dans un cadre très restreint, elle se laisserait appliquer. On pourrait attribuer aux personnes malades ou infirmes des remèdes, des soins, un régime un peu meilleur correspondant à leurs besoins particuliers, sans que ces exceptions devinssent la règle générale.

Il est absolument impossible de faire de la "dignité" de l'individu un principe général de répartition. Qui déciderait de la dignité ? Les hommes au pouvoir ont eu souvent de bien singulières opinions sur la valeur ou la non-valeur de leurs contemporains. Et la voix du peuple n'est pas non plus la voix de Dieu. Qui des contemporains sera choisi aujourd'hui par le peuple comme le meilleur ? Qui sait, peut-être une star de cinéma, ou chez d'autres peuples un champion de boxe. A notre époque le peuple anglais désignerait Shakespeare comme le plus grand des Anglais. Ses contemporains l'eussent-ils fait ? Et quelle valeur les Anglais reconnaîtraient-ils à un second Shakespeare qui vivrait aujourd'hui parmi eux ? Et ceux à qui la nature n'a départi ni génie ni talent en doivent-ils être punis ? Tenir compte de la dignité de l'individu pour la répartition des biens de jouissance, ce serait ouvrir toute grande la voie de l'arbitraire et abandonner sans défense l'individu aux brimades de la majorité. On créerait ainsi une situation qui rendrait la vie insupportable.

Du reste si l'on veut considérer du point de vue de l'économie politique les problèmes de la communauté socialiste, il est assez indifférent de savoir lequel de ces quatre principes, ou quelle combinaison de ces principes est adoptée pour la répartition. Cela ne change rien au fait. D'une manière ou de l'autre l'individu reçoit toujours de la communauté une attribution de part, un paquet de bons qu'il doit échanger dans un certain délai contre une certaine quantité de différents biens. C'est ainsi qu'il peut prendre plusieurs repas par jour, avoir un gîte assuré, s'offrir de temps à autre quelques distractions ou quelques vêtements. Il satisfera ainsi ses besoins d'une manière plus ou moins ample, proportionnée au rendement plus ou moins productif du travail commun de la société.

4. La Réalisation de la répartition

Il n'est pas indispensable que chacun consomme lui-même toute la part qui lui est attribuée. Il peut en laisser se détériorer une partie qu'il n'a pas consommée, ou en faire cadeau, ou si le bien en question s'y prête, le mettre en réserve pour plus tard. Il peut encore en échanger une partie. Le buveur de bière renoncera volontiers aux boissons non alcoolisées qui lui reviennent, si en échange il touche plus de bière. L'abstinent renoncera volontiers à sa part de boissons alcooliques, s'il peut en échange obtenir d'autres biens de jouissance. Le dilettante renoncera volontiers aux séances de cinéma pour pouvoir entendre plus souvent de bonne musique. Pour l'homme de goûts vulgaires ce sera le contraire. Tous seront prêts à faire des échanges qui ne pourront jamais avoir pour objet que des biens de jouissance. Les biens productifs sont res extra commercium.

Les opérations d'échange peuvent aussi se dérouler d'une manière indirecte dans le cadre restreint que leur assigne l'ordre social socialiste. Il n'est pas nécessaire qu'elles se fassent toujours sous la forme d'échanges directs. Les mêmes raisons qui ont déterminé ailleurs la formation de l'échange indirect le feront apparaître aussi dans la société socialiste comme avantageux pour les échangeurs. Il s'ensuit que la société socialiste offre elle aussi un champ à l'emploi du moyen d'échange employé généralement, à savoir l'argent. Son rôle sera en principe le même dans l'économie socialiste que dans l'économie libre. Dans l'une comme dans l'autre, il joue le rôle de l'intermédiaire d'échange le plus généralement employé. Mais dans l'ordre social reposant sur la propriété collective des moyens de production son rôle est autre que dans la société à propriété privée. Dans la société socialiste le rôle de l'argent est comme le rôle de l'échange, moins important, n'y ayant d'échange que pour les biens de consommation. Aucun bien de production n'étant échangé, il est impossible qu'un cours s'établisse pour les biens de production. Le rôle que joue l'argent dans l'économie commerciale et dans la comptabilité de la production disparaît dans la collectivité socialiste où le calcul des échanges est rendu impossible.

Les relations d'échanges qui s'établissent entre les citoyens doivent forcément retenir l'attention des directeurs de la production et de la répartition. Ils doivent en tenir compte lors de l'attribution des parts, s'ils veulent que tel ou tel bien puisse être échangé contre tel ou tel autre. Si dans les relations d'échange la proportion : 1 cigare égale 5 cigarettes s'est établie, la direction de la production ne pourrait pas décider purement et simplement : un cigare égale trois cigarettes, pour attribuer ensuite, d'après cette proportion, à l'un seulement des cigares, à l'autre seulement des cigarettes. Si le bon de tabac ne peut être touché d'une manière uniforme par chaque individu, pour une part en cigares et pour une autre part en cigarettes ; si, soit parce qu'ils le désirent, soit qu'il ne puisse en être autrement à l'endroit où les bons sont échangés contre le tabac, les uns ne reçoivent que des cigares et les autres que des cigarettes, il faudrait alors que les rapports d'échange du marché intervinssent. Autrement tous ceux qui recevraient des cigarettes seraient désavantagés par rapport à ceux qui toucheraient des cigares. Car celui qui a reçu un cigare peut l'échanger pour cinq cigarettes, tandis qu'un cigare ne lui serait compté que pour trois cigarettes.

Des changements dans les rapports des échanges entre les citoyens conduiront forcément la direction de l'économie à des changements correspondants dans les estimations touchant la valeur de remplacement des biens de jouissance. Tout changement de cet ordre indique que le rapport entre les différents besoins des individus et leur satisfaction a varié, et que certains biens sont maintenant demandés plus que d'autres. La direction de l'économie se verra probablement amenée à en tenir compte aussi dans la production. Elle s'efforcera d'accroître la fabrication des articles les plus demandés et de diminuer celle des autres. Mais il y a une chose qu'elle ne pourra pas faire : elle ne pourra laisser chaque citoyen décider à sa guise s'il doit échanger son bon de tabac contre des cigares ou des cigarettes. Si elle donnait ce droit à chaque citoyen, il pourrait alors arriver que l'on demandât plus de cigares ou de cigarettes qu'il n'en est produit, ou que dans les bureaux de livraison des cigarettes ou des cigares restassent en souffrance, parce que personne n'en demanderait.

Si l'on se place au point de vue de la théorie de la valeur-travail, il y a pour ce problème une solution simple. Pour chaque heure de travail effectué le citoyen reçoit un jeton qui lui donne droit à un produit représentant une heure de travail (déduction faite d'une contribution aux charges de la collectivité, telles que entretien de ceux qui sont incapables de travailler, dépenses culturelles, etc.). Chacun peut aller chercher dans le magasin à provisions, pour les employer à sa propre consommation, les biens d'usage ou de consommation, à condition qu'il puisse offrir une compensation pour le temps de travail qui a été employé à leur production.

Mais un tel règlement de la répartition serait cependant impraticable, parce que le travail ne représente pas une grandeur toujours constante et identique. Entre divers travaux effectués il y a une différence qualitative, faisant varier l'offre et la demande pour les produits de ces travaux, et influant sur l'estimation de la valeur du travail elle-même. On ne peut pas augmenter l'offre de tableaux sans que la qualité de la production en souffre. On ne peut accorder à un ouvrier qui a effectué une heure de travail de manoeuvre, le droit de consommer le produit d'une heure de travail qualifié. Dans la communauté socialiste il est absolument impossible d'établir une liaison entre l'importance d'un travail effectué pour la société et sa participation au rendement de la production sociale. La rémunération ne peut y être qu'arbitraire ; elle ne peut, comme dans l'économie commerciale libre reposant sur la propriété privée des moyens de production, être fondée sur le calcul économique du rendement, car nous avons vu que le calcul n'était pas possible dans la communauté socialiste. Les faits économiques imposent des limites très nettes au pouvoir de la société qui ne peut fixer à sa guise la rémunération des ouvriers : En aucun cas le total du salaire ne pourra dépasser à la longue le revenu social. A l'intérieur de ces limites la direction de l'économie peut agir librement. Elle peut décider que tous les travaux seront considérés comme ayant la même valeur et qu'ainsi pour chaque heure de travail, sans distinction de qualité, il sera accordé la même rémunération. Elle peut aussi décider le contraire. Mais dans les deux cas il lui faudrait se réserver le droit exclusif de disposer de la répartition des produits du travail. La direction de l'économie ne pourrait jamais décider que celui qui a effectué une heure de travail ait par là même le droit de consommer le produit d'une heure de travail — même en faisant abstraction de la différence dans la qualité du travail et de ses produits, même en admettant en outre qu'il fût possible d'établir la quantité de travail incluse dans chaque produit. Car pour les différents biens économiques on doit considérer aussi, outre le travail, les dépenses matérielles qu'ils ont coûté. Un produit pour lequel on a employé plus de matière première ne peut pas être mis sur un pied d'égalité avec un produit pour lequel il a fallu moins de matière première.

5. Les Frais de la répartition

Dans la critique socialiste de l'organisation capitaliste une grande place est tenue par les plaintes sur les frais considérables nécessités par ce qu'on pourrait appeler l'appareil de répartition social, expression conforme à la pensée, sinon aux mots eux-mêmes employés par les socialistes. Quels sont ces frais ? D'abord ceux de toutes les organisations étatiques et politiques, y compris les dépenses militaires du temps de paix et du temps de guerre. Puis les frais que la libre concurrence impose à la société. Tout ce que dévore la réclame et l'activité des personnes engagées dans la lutte de la concurrence, agents d'affaires, voyageurs de commerce, tous les frais qui résultent du fait qu'à cause de la concurrence les entreprises conservent leur indépendance, au lieu de se réunir en de grands consortiums d'exploitation ou de spécialiser et par là de rendre moins coûteuse la production par la formation de cartels, tous ces frais dans la société capitaliste sont inscrits parmi les charges du service de répartition. On se figure que la société socialiste mettrait fin à ces prodigalités et pourrait ainsi réaliser d'énormes économies.

Les socialistes croient que la communauté socialiste pourra faire l'économie de toutes les dépenses, que l'on peut exactement qualifier de dépenses étatiques. Cette créance est propre aux socialistes marxistes et à un grand nombre d'anarchistes persuadés que la contrainte d'État est superflue dans une société qui ne repose pas sur la propriété privée des moyens de production. Les tenants de cette doctrine pensent que dans la communauté socialiste "l'observation des simples règles fondamentales de la vie en commun deviendra bientôt, par suite de l'habitude, une nécessité". Ils pensent incroyablement motiver cette assertion en montrant que : "il serait incroyablement difficile de tourner le contrôle exercé par le peuple tout entier, ces manquements ayant pour suite immédiate une peine sévère, car les ouvriers armés ne sont pas des intellectuels sentimentaux qui se laissent bafouer". [3] Tout cela c'est jouer avec les mots. Contrôle, armes, peines, ne représentent-ils pas "un pouvoir de répression particulier" et donc, d'après les propres paroles d'Engels un "État" [4] ? Que la contrainte soit exercée par des ouvriers armés (du reste tant qu'ils sont sous les armes, ils ne peuvent pas travailler) ou par des fils d'ouvriers habillés en gendarmes, cela ne changera rien aux frais de cette répression.

Mais l'État n'est pas un appareil de contrainte seulement pour ses nationaux. Il emploie aussi la contrainte dans les relations extérieures. Évidemment un État qui embrasserait l'univers entier n'aurait pas besoin d'exercer une contrainte au dehors, pour la bonne raison que pour cette État il n'y aurait plus ni étranger, pays ou habitants, ni État étranger. Le libéralisme, avec son antipathie foncière pour la guerre, envisage une organisation, du genre étatique, pour le monde entier. Mais si elle était réalisée, elle ne saurait exister sans pouvoir de contrainte. Si les armées des différents États sont toutes supprimées, on ne pourra se passer d'une gendarmerie mondiale pour assurer la paix du monde. Que le socialisme réunisse toutes les communautés en un organe homogène et unitaire ou qu'il les laisse subsister les unes à côtés des autres, il ne pourra en aucun cas se passer d'un appareil de contrainte.

Et cet appareil de contrainte entraînera-t-il des frais plus ou moins importants que ceux de l'appareil étatique de la société capitaliste ? Nous ne pouvons pas le savoir. Il suffit ici de constater que ces frais réduiront d'autant le dividende social.

Dans la société capitaliste il n'y a pas de répartition au sens propre du mot et donc pas de frais de répartition. On ne peut pas appeler frais de répartition les frais du commerce et autres mouvements de biens, parce que d'abord ce ne sont pas les frais d'une répartition avec son organisation spéciale, et ensuite parce que les effets de l'activité consacrée au commerce dépassent de beaucoup la simple répartition des biens. L'effet de la concurrence ne s'arrête pas à la répartition, qui ne représente qu'une minime partie du travail effectué par la concurrence. La concurrence sert aussi à la direction de la production, à une direction de la production qui garantit une très haute productivité du travail social. Il ne suffit donc pas d'opposer aux dépenses de la concurrence seulement les frais qui incombent à la communauté socialiste pour l'appareil de répartition et pour la direction de l'économie. Si la méthode de production socialiste devait — ce que nous étudierons plus loin — diminuer la productivité, il serait alors sans importance qu'elle économisât le travail des voyageurs de commerce, des courtiers, des agents de publicité, etc.

Notes

[1] Cf. Cannan, A History of the Theories of Production and Distribution in English Political Economy from 1776 to 1848, 3e édit., Londres, 1917, pp. 183... Cf. plus loin, p. 301.

[2] Cf. la critique de cette formule de répartition dans Pecqueur, Théorie nouvelle d'économie sociale et politique, Paris, 1942, pp. 613... Pecqueur se montre bien supérieur à Marx, qui se figure, très légèrement que "dans une phase supérieure de la société communiste... l'horizon juridique borné et étroit pourrait largement être dépassé et que la société pourrait inscrire sur son drapeau : chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !" CF. Marx, Zur Kritik des sozialdemokratischen Programms, p. 17.

[3] Cf. Lénine, Staat und Revolution, p. 96.

[4] Cf. Engels, Herrn Eugen Dührings Umwältzung der Wissenschaft, p. 302.