Ludwig von Mises:Les Problèmes fondamentaux de l'économie politique - chapitre 3

De Librairal


Ludwig von Mises:Les Problèmes fondamentaux de l'économie politique - chapitre 3


Anonyme


Chapitre III — Entendre et comprendre

1. Connaissance extérieure et connaissance intérieure

Nous expliquons un phénomène quand nous le faisons remonter à des principes généraux. Nous ne disposons pas d'autres méthodes d'explication. Prise dans ce sens, l'explication ne signifie en aucun cas découvrir la cause finale, la base ontologique de la nature et de l'avenir d'un phénomène. Tôt ou tard, nous devons toujours atteindre un point au-delà duquel nous ne pouvons aller. Jusqu'ici, nous n'avons pas réussi à saisir de quelque façon que ce soit la relation existant entre le psychique et le physique. Nous ne sommes actuellement pas en mesure d'en fournir une quelconque explication sur la base de principes généraux. Par conséquent, malgré l'unité de la structure logique de notre pensée, nous sommes obligés d'avoir recours à une division en deux domaines séparés de la connaissance scientifique : les sciences de la nature et les sciences de l'action humaine.

Nous abordons le sujet des sciences naturelles depuis l'extérieur. Le résultat de nos observations est l'établissement des relations fonctionnelles de dépendance. Les propositions concernant ces relations constituent les principes généraux grâce auxquels nous expliquons les phénomènes de la nature. Une fois que nous avons construit le système constitué de ces principes, nous avons fait tout ce que nous pouvons faire. Dans les sciences de l'action humaines, au contraire, nous appréhendons les phénomènes de l'intérieur. Comme nous sommes des êtres humains, nous sommes en position de saisir le sens de l'action humaine, c'est-à-dire le sens que l'agent attache à son action. C'est la compréhension de ce sens qui nous permet de formuler les principes généraux grâce auxquels nous expliquons les phénomènes de l'action.

On comprendra mieux ce que permet cette approche de l'action humaine, qui saisit son sens, si on la compare à la tentative du béhaviorisme de considérer le comportement des hommes depuis l'extérieur, en conformité avec les méthodes de la psychologie animale. Les béhavioristes veulent abandonner tout effort de compréhension de la conduite humaine sur la base de son sens. Ils ne veulent y voir que réactions à des stimulations données. S'ils devaient mettre en oeuvre leur programme de manière rigoureuse, ils ne pourraient rien faire d'autre qu'enregistrer les événements qui se sont produits à un moment particulier. Et il leur serait interdit de conclure de ce qui s'est passé à un moment donné quoi que ce soit concernant ce qui aurait pu se passer dans d'autres cas précédents ou ce qui se passera dans l'avenir.

En règle générale, la situation à laquelle l'homme réagit de manière consciente ne peut être analysée qu'avec des concepts qui font référence au sens. Si l'on choisit d'analyser la situation sans aborder le sens que l'homme agissant voit dans l'action, le résultat ne pourra pas mettre en relief ce qui est essentiel dans la situation et décisif dans la nature de la réaction qu'elle suscite. La conduite d'un homme qu'un autre veut entailler avec un couteau sera totalement différente selon qu'il considère l'opération prévue comme une mutilation ou comme une incision chirurgicale. De même, sans avoir recours au sens, il est impossible d'analyser une situation comme celle provenant de la production de biens de consommation. La réaction de la conduite consciente a, sans aucune exception, un sens et ne peut être comprise qu'en saisissant ce sens. C'est toujours le résultat d'une théorie, c'est-à-dire d'une doctrine reliant une cause à un effet, et du désir d'atteindre une fin donnée.

Ce n'est qu'en s'abusant que le béhavorisme pourrait atteindre le point où il serait en position de dire quelque chose de l'action. Si, conformément à sa résolution, il devait renoncer entièrement à essayer de saisir tout sens, il ne pourrait alors même pas réussir à distinguer ce qu'il déclare être le sujet de ses recherches de tout ce que nos sens nous indiquent du comportement humain et animal [1]. Il n'arriverait même pas à séparer son rôle de celui de la psychologie. Cette dernière, affirme Watson, s'occupe plus particulièrement du comportement des parties de l'animal ; le béhaviorisme s'occupe lui du comportement de l'animal dans sa totalité [2]. Et pourtant, ni la réaction du corps à une infection, ni le phénomène de la croissance et du vieillissement ne peuvent être classés comme "comportement des parties." Si, d'un autre côté, on choisit de considérer le mouvement de la main comme exemple du comportement de la part de "l'animal dans son entier," on ne peut le faire, bien sûr, qu'en considérant qu'il se produit dans ce mouvement de la main quelque chose qui ne peut être attribué à aucune partie spécifique du corps. Ce quelque chose, toutefois, ne peut être rien d'autre que le "sens" ou ce qui lui donne un "sens."

Quels que puissent être les résultats atteints par le béhaviorisme grâce à l'observation des animaux et des enfants, il les doit à l'introduction — cachée et niée bien entendu — de la téléologie. Sans cette dernière, tout ce que le béhaviorisme aurait pu accomplir n'aurait pas été plus qu'une énorme compilation de cas s'étant produits dans un lieu donné et à un instant donné.

2. Entendre et comprendre

Dans la logique et la philosophie allemandes, le terme "compréhension" (Verstehen) a été adopté pour signifier la procédure des sciences de l'action humaine, dont l'essence consiste à saisir le sens de l'action [3]. Pour prendre ce terme dans le sens accepté par la majorité de ceux qui l'ont employé, on doit avant tout garder à l'esprit qu'en Allemagne, le développement et le perfectionnement d'une science théorique cherchant à énoncer des principes universellement valables de l'action humaine, soit n'ont pas été considérés du tout, soit ont fait l'objet d'une opposition violente. L'historicisme n'a pas voulu admettre qu'en plus des disciplines qui font usage des méthodes de l'histoire et de la philologie, il puisse en exister une autre, qui soit une science qui vise à une connaissance universellement valable. Les champions de l'historicisme ne voulaient accepter que l'histoire (au sens large) et mettaient en doute la légitimité et la possibilité même de la sociologie en général et la théorie économique en particulier. Ils ne comprenaient pas que, sans avoir recours à des propositions considérées comme universellement valables, même l'histoire ne peut pas être comprise et que la théorie de l'action humaine est un préalable logique à l'histoire. C'est un des mérites de l'historicisme que d'avoir rejeté les tentatives du naturalisme qui — de manière tout aussi erronée que l'historicisme, mais à un autre égard — condamnait pour sa part toute discipline historique et voulait remplacer l'histoire par une science des lois du développement humain, sur le modèle de la mécanique newtonienne ou de la théorie darwinienne de l'évolution. Le concept de compréhension en tant qu'outil méthodologique des sciences de l'action humaine fut développé par l'historicisme pour le servir dans sa lutte contre le naturalisme, tout autant que dans sa lutte contre la science déterministe de l'action humaine.

De nos jours, lorsque l'on parle de compréhension dans les écrits scientifiques allemands, il est en général bien clair qu'on entend par ce terme la méthode des "sciences morales," qui saisit le sens, au contraire de la méthode d'acquisition des connaissances depuis l'extérieur, telle que la pratiquent les sciences de la nature. Mais, ainsi que nous l'avons signalé, comme cette littérature ne parvient presque nullement à se rendre compte qu'une science théorique de l'action humaine est également possible, elle a généralement cherché à définir cette compréhension comme la compréhension spécifique de ce qui est unique et irrationnel, comme le fait de saisir intuitivement ce qui ne peut se répéter, et en opposition à l'entendement, qui ne peut être obtenu que par les méthodes rationnelles de la pensée [4]. Il aurait été possible d'incorporer dans la définition de la compréhension toute précédure dirigée vers la compréhension du sens. Toutefois, telles que les choses se présentent aujourd'hui, nous devons nous résigner à l'usage en vigueur. Par conséquent, au sein des procédures employées par les sciences de l'action humaine pour saisir le sens, nous devrons faire la différence entre entendement et compréhension. L'entendement cherche à saisir le sens de l'action par un raisonnement discursif. La compréhension cherche le sens de l'action par l'intuition empathique d'un tout.

Quand l'entendement est applicable, il prend le dessus sur la compréhension sur tous les plans. Ce qui résulte d'un raisonnement discursif ne peut jamais être réfuté ou même affecté par la compréhension intuitive du sens. La compréhension ne prend le relais que lorsque entendement et concept sont incapables d'appréhender les qualités de certaines valeurs. Dans le domaine ouvert à l'entendement, la logique pure est la règle : on est capable de prouver ou de réfuter ; il est légitime de parler avec autrui de ce qui est "vrai" et de ce qui est "faux," de poser des problèmes et de discuter leur solution. Ce à quoi on arrive au moyen de l'entendement doit être reconnu comme établi, ou, sinon, il faut montrer que la chose n'est pas prouvé ou est réfutée. On ne peut échapper au résultat ou le contourner. D'un autre côté, le domaine de la subjectivité commence là où la compréhension entre en jeu. Nous sommes incapables de communiquer aux autres une connnaissance certaine de ce qui est anticipé et appréhendé de manière intuitive, de ce qui n'a pas été trempé dans la forge de la pensée conceptuelle. Les mots avec lesquels nous l'exprimons invitent les autres à nous suivre et à faire eux aussi l'expérience que nous avons eue, dans sa totalité. Mais que l'autre nous suive ou non dépend de sa personnalité et de son inclination. Nous ne pouvons même pas déterminer avec certitude si nous avons été compris comme nous le voulions, car seule l'emprise puissante du concept supprime l'équivoque ; ce n'est qu'à un concept que les mots peuvent correspondre précisément.

Sur ce plan, la compréhension souffre de la même insuffisance que les autres tentatives— artistiques, métaphysiques ou mystiques — de reproduire l'intuition dans sa totalité. Dans tous ces efforts, nous sommes confrontés à des mots qui peuvent être compris dans des sens différents, parmi lesquels chacun prend ce qu'il y met. Tant que l'historien décrit les actions politiques et militaires de César, il ne peut y avoir aucun malentendu entre l'auteur et ses lecteurs. Mais s'il parle de la grandeur de César, de sa personnalité, de son charisme, alors les mots de l'historien peuvent être compris de diverses manières. Il ne peut y avoir de discussion concernant la compréhension parce qu'elle est toujours subjective. L'entendement est raisonnement, la compréhension est vision.

L' "entendement" d'un comportement rationnel n'établit pas pour lui-même de buts aussi ambitieux que ceux que poursuit la "compréhension." Néanmoins, dans son domaine propre, il est capable d'accomplir tout ce qu'il entreprend de faire. Car nous saisissons et concevons le comportement rationnel au moyen de la structure logique immuable de notre raison, qui est la base de toute rationnalité. Le caractère a priori du raisonnement est en même temps le caractère a priori de l'action rationnelle. L'entendement du comportement humain est le gnvriz ton omoion tv omoiow d'Empédocle.

3. L'irrationnel comme objet de la connaissance

Toute les tentatives d'explication scientifique ne peuvent, au mieux, qu'expliquer les changements d'une chose donnée. Le donné lui-même est inexplicable : il est. Pourquoi il est, voilà ce qui nous reste caché. Ce ce qui constitue l'irrationnel — ce que la raison ne peut expliquer, ce que les concepts sont incapables de saisir sans laisser une partie inexpliquée.

Pour la science de l'action humaine, les valeurs et les buts de l'ordre final que les hommes cherchent à atteindre constituent la donnée ultime, dont elle ne peut fournir d'explications. La science peut noter et classer les valeurs mais ne peut pas plus les "expliquer" qu'elle ne peut prescrire les valeurs qui doivent être reconnues comme correctes, condamnées ou perverses. La "compréhension" des valeurs n'est pas non plus une "explication." Tout ce qu'elle essaie de faire, c'est de voir et de déterminer quelles sont les valeurs dans un cas donné, rien de plus. Quand l'historien cherche à aller au-delà, il devient apologiste ou juge, agitateur ou politicien. Il abandonne la sphère de la science théorique, activité de réflexion et de recherche, pour entrer lui-même de plein pied dans l'arène de l'action humaine.

La science appartient dans sa totalité au domaine de la rationalité. Il ne peut pas plus y avoir de science de l'irrationnel qu'il ne peut y avoir de science irrationnelle. L'irrationnel se situe hors du domaine de la science et du raisonnement humain. Lorsqu'ils sont confrontés à l'irrationnel, le raisonnement et la science ne peuvent qu'enregistrer et classer. Ils sont incapables de pénétrer plus "profondément," même à l'aide de la "compréhension." En fait, le critère définissant l'irrationnel est précisément qu'il ne peut pas être entièrement saisi par le raisonnement. Ce que nous pouvons maîtriser totalement par le raisonnement n'est plus irrationnel.

Le plus pur exemple de l'irrationnel comme objet d'activité scientifique se trouve dans ce que l'on appelle la "science de l'art" (Kunstwissenschaft, qui traite de l'histoire de l'art, mais aussi de son évaluation esthétique). Cette "science de l'art" ne peut jamais être plus qu'une histoire des arts et des artistes, des techniques de l'art, des sujets et des thèmes qui y sont traités, ainsi que des idées qui les dominent. Il n'y a pas de théorie universellement valable des valeurs artistiques ou esthétiques, ni de l'individualité artistique. Ce que les auteurs sur l'art en disent, que ce soit sous forme de louanges ou de condamanation, n'exprime que leur expérience personnelle de l'oeuvre d'art. On peut l'appeler "compréhension," mais, dans la mesure où cela va plus loin qu'une simple constatation des faits irrationnels, il ne s'agit aucunement d'une science. Celui qui analyse une oeuvre d'art la disloque, au sens strict du terme. Sa qualité artistique intrinsèque, cependant, ne vaut que dans la totalité de l'oeuvre, pas dans ses parties. Une ouvre d'art est une tentative de faire l'expérience de l'unvivers dans sa totalité. On ne peut pas la disséquer, analyser ses parties et la commenter sans détruire son caractère intrinsèque. La "science de l'art," par conséquent, ne pourra jamais que frôler les limites du domaine de l'art et des oeuvres d'art. Elle ne pourra jamais saisir l'art en tant que tel. Cette discipline peut néanmoins paraître indispensable à beaucoup, parce qu'elle permet l'accès aux bonheurs procurés par les oeuvres d'art. Pour certains, il se peut qu'elle possède une dignité spéciale provenant des splendeurs des objets d'art eux-mêmes. D'autres répondront qu'elle ne pourra jamais même approcher ce qui constitue le caractère spécifiquement artistique. Ceci est également vrai, bien que l'on n'ait pas pour autant le droit de mépriser les historiens de l'art et l'histoire de l'art.

La position de la science vis-à-vis des autres valeurs de l'homme agissant n'est pas différente de celle qu'elle adopte à l'encontre des valeurs artistiques. Ici aussi la science ne peut rien faire de plus vis-à-vis des valeurs elles-mêmes que de les noter et, au mieux, de les classer. Tout ce qu'elle peut faire à l'aide de l' "entendement" se rapporte aux moyens qui doivent conduire à réaliser ces valeurs, bref, au comportement rationnel des hommes pousuivant des objectifs. L'histoire et la sociologie ne sont à cet égard pas fondamentalement différentes. La seule distinction est que la sociologie, en tant que science théorique, vise à établir des lois universellement valables du comportement rationnel alors que l'histoire, en utilisant ces lois, montre le cours temporel de l'action humaine. L'objet de l'histoire se trouve dans les données historiques, dans ce qu'elles ont d'individuel. L'histoire doit les traiter avec les moyens fournis par la théorie, mais, tant qu'elle ne dépasse pas ses limites et qu'elle ne cherche pas à prescrire des valeurs, elle ne peut pas épuiser le caractère individuel des données, même avec l'aide de la "compréhension." L'histoire peut, si l'on insiste, être appelée une science de l'irrationnel. Mais alors, il ne faut pas oublier qu'elle ne peut avoir accès à l'irrationnel qu'au moyen de la science rationnelle. Ces moyens viennent-ils à manquer, l'histoire ne peut alors pas dépasser la simple constatation de faits irrationnels grâce à la compréhension empathique.

La compréhension n'explique pas l'individu, la personne, ni les valeurs données dans l'expérience, parce qu'elle ne saisit pas leur sens au moyen de l'entendement. Elle ne fait que les apercevoir. Ainsi, pour autant que la compréhension est en jeu, il ne peut y avoir de progrès dans les sciences historiques comme il peut y avoir progrès dans les sciences naturelles ou en sociologie. Il ne peut y avoir progrès dans les sciences historiques que si l'entendement est impliqué, par exemple dans la mesure où une amélioration du traitement des sources et une connaissance sociologique plus poussée nous permettent de mieux saisir le sens qu'il n'était possible auparavant. Ainsi, avec l'aide de la théorie économique, nous sommes aujourd'hui capables de comprendre les événements de l'histoire économique d'une façon qui n'était pas disponible aux anciens historiens. Cependant, l'histoire doit être constamment réécrite parce que l'élément subjectif ouvre encore et toujours de nouveaux horizons à la compréhension au fur et à mesure de l'écoulement du temps et du changement des personnalités.

Cet élément subjectif, qui est toujours présent dans la compréhension, est responsable du fait que l'histoire peut être écrite de plusieurs points de vue. Il y a une histoire de la Réforme du point de vue catholique et une autre du point de vue protestant. Seul celui qui ne réussit pas à reconnaître les différences fondamentales qui existent entre entendement et compréhension, entre sociologie et histoire, sera enclin à supposer que ces différences existent tout autant dans la sphère de la sociologie et opposera, par exemple, une sociologie allemande à la sociologie anglaise ou une économie prolétarienne à l'économie bourgeoise.

4. La critique de l'économie politique par Sombart

C'est se tromper du tout au tout que de penser ébranler les théories de la catallactiques en les présentant comme des "schémas rationnels" [5]. Nous avons déjà fait voir là-dessus à quels malentendus se laissa entraîner Max Weber dans son étude des problèmes logiques de l'économie politique [6]. Dans la mesure où Sombart marche sur ses traces, nous n'avons pas besoin de nous attarder à sa doctrine.

Mais Sombart va plus loin que Max Weber : "Le concept d' ‘échange', par exemple, ne signifie rien par lui-même. Il ne reçoit son sens que replacé dans le contexte historique à l'intérieur duquel il se produit. L'échange de l'économie primitive (le troc pur et simple), l'échange en économie artisanale ou en économie capitaliste, sont des phénomènes radicalement différents." [7] "On ne saurait établir aucune sorte de comparaison entre le mode d'établissement des prix à la foire de Vera Cruz au XVIIe siècle et à la bourse des blés de Chicago en 1930." [8]

Sombart ne met pas en doute l'existence en économie politique de certaines notions de caractère universel. Il distingue "trois variétés différentes de notions économiques : 1. Les notions fondamentales de l'économie universelle, valables pour toute économie. 2. Les notions fondamentales économiques de caractère historique, valables pour tel ou tel système économique donné. 3. Les notions auxiliaires requises par telle ou telle hypothèse de travail." [9] Nous n'avons pas à examiner ici le détail de cette classification. Nous nous demanderons simplement si les notions d'échange et de prix se laissent effectivement ranger sous la seconde catégorie. Sombart ne donne lui-même sur ce point aucune justification, à moins qu'on ne veuille en voir un essai dans les remarques suivantes : "Il serait absurde de voir des problèmes identiques à la marelle et au jeu d'échecs. Il n'est pas moins absurde de concevoir selon un schéma unique l'économie du capitalisme à son apogée et une économie rurale bornée à elle-même et repliée sur elle-même." [10]

Sombart, sans doute, ne va pas jusqu'à prétendre que l' "échange" de l'économie primitive et l' "échange" de l'économie capitaliste, ou le "prix" à la foire de Vera Cruz au XVIIe siècle et le "prix" en 1932 au marché des grains de Chicago ne sont que des homonymes comme, par exemple, Bauer (paysan) et Bauer (cage) ou Niederlage (dépôt) et Nierderlage (défaite). Il lui arrive plus d'une fois de parler d'échange, de prix et d'établissement des prix sans détermination plus précise, ce qui n'aurait pas de sens s'il ne s'agissait en l'espèce que de simples homonymes. En disant qu' "une théorie du marché doit précéder la théorie de l'établissement des prix" [11], il procède lui-même à une affirmation valable pour toute formation des prix et contredisant celle qu'il avait faite plus tôt, à savoir que "la notion d'échange ne signifie rien par elle-même." Si l'établissement des prix dans deux cas différents étaient vraiment "des phénomènes qu'on ne saurait nullement comparer," cette affirmation de Sombart ne serait pas moins absurde qu'une autre qui prétendrait s'appliquer à la fois au Bauer-paysan et au Bauer-cage. Aussi bien existe-t-il dans l'établissement des prix, comme le reconnaît Sombart, "des nécessités... resultant d'un déterminisme essentiel, mathématique et rationnel, auquel est également soumis l'établissement des prix." [12]

Mais du moment où l'on a reconnu que des expressions telles que "échange," "prix" et "établissement des prix" correspondent à des notions bien définies, comment pourrait-on prétendre des réalités à laquelle chacune de ces notions s'applique qu'elles sont constituées par des phénomènes "radicalement différents" et "qu'on ne saurait nullement comparer" ? On peut admettre, tout au plus, des expressions aussi vagues dans le cas où il s'agit de faire remarquer que des mots ayant la même prononciation expriment des notions différentes. Mais quand nous avons à faire à un certain concept, et à celui-là seulement, nous n'avons pas d'autre choix que d'en déterminer d'abord précisément le sens et de vérifier ensuite le domaine auquel il s'applique et les limites au-delà desquelles il cesse d'être valable. Mais ce n'est là nullement l'attitude de Sombart. Il ne se demande pas ce que sont l' "échange" ou le "prix," et l'emploi qu'il fait de ces expressions est celui de la langue de tous les jours, sans ombre d'un examen critique. La théorie de l'utilité marginale vise à une détermination précise de ces notions que Sombart utilise sans plus de réflexion selon les rencontres, — cette théorie de l'utilité marginale dont Sombart, plein d'un ressentiment d'école à propos de l'issue de la querelle des méthodes (Methodenstreit) ne parle jamais qu'avec mépris. Elle procède à leur analyse, elle en fait voir tout ce qu'elles enferment, elle les épure de tous ces mélanges étrangers qu'a pu y introduire la pensée de tous les jours. On ne peut penser la notion d' "échange" sans penser en même temps implicitement tout ce qu'enseigne à son sujet la doctrine de l'échange de l'économie politique. L'échange ne répond pas "plus ou moins" à la théorie de l'utilité maginale. Il y a un phénomène d' "échange" à côté d'autres phénomènes qui ne sont pas de l' "échange" mais il n'y a pas de degrés dans l' "échange." C'est là une vérité qui se dérobe aux yeux de celui qui ne s'est pas donné la peine de se familiariser avec les recherches économiques des trente dernières années.

Supposons un voyageur passant sans transition de l'Allemagne "capitaliste" à une île habité par des primitifs ; il observera l'étrange comportement des indigènes, dont la langue lui est inconnue. Mais voici qu'il aperçoit soudain qu'ils procèdent à des "échanges." Dès lors, il a saisi ce qui se passe autour de lui, encore qu'il n'ait jusqu'ici connu l'échange que sous sa forme "capitaliste." Parler avec Sombart d'un "échange" dans la Vera Cruz du XVIIe siècle et de l' "établissement des prix" à propos de cet "échange," c'est employer les notions d' "échange" et d' "établissement des prix" pour appréhender le sens des phénomènes en question. Dans les deux cas, le "schéma rationnel" sert à nous faire comprendre un phénomène qu'il nous est absolument impossible, sans lui, d'appréhender, d'entendre, de comprendre. Sombart lui-même est obligé de recourir à ce "schéma rationnel," car le phénomène resterait autrement impensable. Mais ce "schéma," il prétend ne l'utiliser qu'accessoirement, il esquive les conséquences logiques inévitables qui résulteraient de son emploi ; il se refuse à apprécier la portée de sa propre attitude. L'a-t-on pourtant utilisé, ne fut-ce qu'une fois, on ne saurait se refuser à admettre les conséquences qui résultent de ce premier pas : on est obligé d'accepter tout ce qui y est implicitement contenu.

Sombart émet pour lui-même — et sans doute aussi pour ses disciples — la prétention de représenter la seule théorie véritable, "dans le sans exact du mot." Toute autre théorie, celle de tous ces "fabricants de schémas rationnels" n'est à ses yeux qu'une "théorie" entre guillemets [13] Il adresseun triple reproche à ces "théoriciens" : d'abord "en raison de leur manque de culture théorique véritable," il n'auraient, le plus souvent, "pas aperçu de façon exacte la signification et la portée des schémas qu'ils avaient eux-mêmes élaborés."Ils les auraient "tenus pour des lois de la nature" et y auraient fondé "un système reproduisant, dans sa tendance, les sciences de la nature." [14] Du moment où l'épistémologie allemande, suivant en ceci les traces de Kant, a posé l'équivalence de la science du général avec les sciences de la nature, toute affirmation de la possibilité d'une science de l'action humaine visant à l'élaborer une connaissance universelle devait coïncider avec la classification de cette science parmi les sciences de la nature [15]. Mais ceci mais ceci n'a nullement influé sur le caractère et le contenu de cette science elle-même.

Le second reproche de Sombart à l'adresse des "théoriciens" est celui d'avoir "construit en bien trop grand nombre, et souvent de façon beaucoup trop compliquée, des instruments de production" — c'est le nom que Sombart donne à ces "schémas", dont "l'utilisation est impossible et qui ralentissent, plutôt qu'ils ne facilitent, le processus de production (à la façon, à peu près, d'un tracteur dans une entreprise agricole pour laquelle il n'est pas fait)." [16]. Les images se Sombart font perdre de vue le seul point qui soit ici d'importance : la théorie est fausse ou ne l'est pas. Il n'y a jamais excès de théorie juste. Si la théorie est juste, elle n'est pas "trop compliquée," ou qu'on la remplace alors par une théorie également juste, mais plus simple. Mais ce n'est pas là où Sombart veut en venir. Bien au contraire. Il reproche ailleurs à la "théorie" d'être trop simple. "La réalité véritable des phénomènes peut être et est souvent si compliquée qu'il n'y a pas un grand secours à attendre de ces schémas." [17]

Le dernier reproche de Sombart aux "théoriciens" est d'avoir "souvent construit des schémas inappropriés, des ‘outils de production' dont on ne saurait se servir, des ‘machines' qui ne fonctionnent pas." Il mentionne ici "presque toute la théorie de l'utilité marginale dont on a déjà compris le peu de services qu'elle peut rendre à la connaissance." Mais, ajoute-t-il, "nous n'avons pas à établir davantage le bien fondé de cette idée." [18] En somme, la "théorie" est fausse parce qu'elle est fausse et parce qu'on l'a déjà compris. Sombart ne nous en donne pas d'autre preuve. Il porte sur la théorie de l'utilité marginale un jugement de valeur. Ce qu'il faut penser de tels jugements de valeur, lui-même l'a excellement établi par ailleurs. [19]

Nous avons, si souvent déjà, fait voir quels ont été, sur le plan économique, les motifs politiques de cette hostilité de l'interventionnisme et du socialisme à l'adresse de la théorie, que nous n'y insisterons pas davantage [20]. Du point de vue de la recherche théorique d'ailleurs, cette explication historique de l'erreur que nous considérons ici demeure une explication extérieure, par le hasard des circonstances. Pour saisir l'erreur de Sombart, il faut nous livrer, du point de vue logique, à un examen rigoureux des raisonnements qui l'y amènent.

De tous les adversaires de la science de l'action humaine, Sombart est celui dont les mobiles apparaissent avec le plus d'évidence. On attendrait de sa dernière oeuvre, cet exposé systématique de l'épistémologie, bien plutôt un ralliement sans restriction à la science économique moderne que l'hostilité qu'elle lui témoigne. Mais Sombart a la plume vive et il se souvient aussi de son propre passé scientifique : il se promet bien de laisser de côté, dans ses recherches, tout jugement de valeur ; mais il lui faut toujours oublier à nouveau cette promesse faite à lui-même. Sombart pense avoir saisi "en son esprit" notre "ère économique," notre "système économique," le "capitalisme moderne."

Mais cette prétention est-elle fondée de la part de celui aux yeux de qui l'époque "à l'apogée de laquelle nous vivons aujourd'hui," est une époque "où l'on fait des moyens un usage dépourvu de sens, cette utilisation, aussi diverse et ingénieuse que possible se transformant insensiblement en fin en soi" [21] ? N'est-ce pas là tout le contraire de l'affirmation toujours répétée de Sombart que le caractère de cette époque est sa rationalisation ? Tout rationalisme consiste un un calcul précis des moyens et des buts.

Sombart, certes, apprécie particulièrement le moyen-âge et tient les valeurs qui s'y affirmaient pour particulièrement élevées. "Depuis cette époque, dit-il, l'humanité a laissé glisser son regard des valeurs éternelles aux réalités de ce monde" [22]. Sombart lui en fait le reproche. Mais, doit-on pour autant dire qu'on fait des "moyens" un usage "dépourvu de sens." Peut-être (c'est là un problème que nous ne voulons pas approfondir) les emploie-t-on en un sens différent mais certainement pas de façon "dépourvue de sens." Même s'il était vrai que leur utilisation aussi "riche et ingénieuse" que possible "est devenu une fin en soi," la science qui se soucie de comprendre et non pas de juger, la science libre d'affirmation de valeurs, ne serait pas fondée à refuser tout "sens" à cette "fin." Elle peut juger, quant à leur efficacité en vue du but qu'on se propose en y recourant, des moyens que l'on emploie : elle n'a jamais à trancher des fins en elles-mêmes.

C'est que précisément, malgré toutes ses bonnes intentions, le savant qui peut se passer de l'aide que lui apporteraient les "schémas rationnels" de la théorie retombe trop facilement dans l'attitude de l'apologiste et du juge.

5. Logique et science sociale

La logique des sciences sociales a eu, au cours dernières générations, deux problèmes à résoudre. D'une part il lui a fallu établir le caractère spécifique, la possibilité et la nécessité de l'histoire, de l'autre faire voir qu'il existe, et en quel sens, une science du comportement humain visant à une connaissance universelle. Il est indéniable qu'elle a fait beaucoup pour la résolution de ce double problème. Sans doute les solutions ne sont-elles pas encore des solutions "définitives" et moins encore des solutions "dernières." Car il n'est rien de "dernier" et de "définitif" tant que l'esprit humain n'a pas cessé de penser, de s'efforcer, d'approfondir.

Lorsqu'au nom de certaines idées politiques, indéfendables au point de vue de la stricte logique, on s'obstine à exiger des sciences sociales qu'elles se débarrassent dans leur leur réflexion des règles indispensables de la pensée logique, c'est là une exigence dont cette pensée, indissolublement liée à ces règles, n'a nullement à tenir compte.

En se dressant contre Ricardo, Sismondi, voilà plus d'un siècle, affirma de l'économie politique qu'elle n'était pas une "science de calcul," mais une "science morale" pour qui "toute abstraction est toujours une déception." [23] Mais ni Sismondi ni aucun de tous ceux qui ont repris à leur compte cette affirmation de principe n'ont daigné nous expliquer comment, sans notions abstraites, on peut faire de la science. De nos jours, la dernière découverte de la logique des sciences sociales, autour de laquelle on ne fait pas peu de bruit est celle de la "notion vivante", capable de "s'enrichir de contenus tout nouveaux." On peut lire au programme de la Zeitschrift für geistige und politische Gestaltung, éditée en Allemagne par un groupe de professeurs de différents Hautes Écoles que

les concepts deviennent vivants tant qu'ils conservent la force d'absorber des contenus nouveaux. Ce qui ne veut pas dire renoncer aux anciens contenus, répudier les points de vue originels dont le concept est issu. Se charger d'un contenu nouveau, c'est bien plutôt faire voir la vitalité d'un concept et ainsi la vitalité de son origine même dans le fait qu'il demeure capable de briser le cadre étroit de l'engourdissement où il risquerait de se figer. [24]

On ne saurait sans doute nier qu'en opérant de la sorte avec des concepts de contenu variable, on dispose dans la discussion d'une arme fort redoutable. On peut même, par leur moyen, édifier tout un système. Nous "comprenons" parfaitement que certains partis politiques puissent avoir besoin de tels intruments de travail.

Mais il nous faut cependant faire remarquer que ce "besoin" est uniquement celui des partis politiques, impuissants à justifier autrement leur programme, non pas celui des sciences sociales. Nous n'aurions pas à insister sur des lieux communs tels que l'utilité de la logique et comme le fait que tout concept véritable se caractérise par la détermination sans équivoque et la permanence de son contenu, si ces partis ne semblaient pas avoir aujourd'hui des chances sérieuses de réussir dans leur entreprise de domination, s'ils n'avaient l'oreille docile des foules, l'appui de l'Etat qui leur a ouvert les chaires de ses Écoles et la faveur enthousiaste des gens de plume.

Notes

[1] Cf. Bühler, Die Krise der Psychologie, Iéna, 1927, p. 46.

[2] Cf. Watson, Behaviorism, New York, 1924, p. 11.

[3] Wach entreprend d'importantes recherches d'histoire et d'exégèse et en ce qui concerne le développement de la théorie de la compréhension au sien de la science allemande dans son oeuvre, Das Verstehen, Grundzüge einer Geschichte der hermeneutischen Theorie im 19. Jahrhundert (3 volumes, Tübingen, 1926-1933). Si l'on veut aussi tracer l'histoire de "l'entendement" au sens utilisé dans le présent chapitre, il faudrait revenir en arrière et plus spécialement aux écrits des utilitaristes.

[4] Cf. Rothacker, Logik und Systematik der Geisteswissenschaften, pp. 119 sqq.

[5] Cf. Sombart, Die drei Nationalökonomien, p. 259.

[6] Cf. ci-dessus, pp. 71 sqq. Nos considérations sur l'identification erronées du comportement "rationnel" avec la "bonne" attitude sont une réfutation anticipée des affirmations de Sombart, op. cit., p. 261.

[7] Cf. Sombart, op. cit., p. 211.

[8] Op. cit., p. 305.

[9] Op. cit., p. 247.

[10] Op. cit., p. 301.

[11] Op. cit., p. 305.

[12] Op. cit., p. 305.

[13] Op. cit., p. 303.

[14] Op. cit., p. 303.

[15] Voir ci-dessus, p. 116.

[16] Cf. Sombart, op. cit., p. 303.

[17] Op. cit., p. 301.

[18] Op. cit., p. 304.

[19] Op. cit., pp. 289 sqq.

[20] Voir ci-dessus, p. 60. Cf. également mon ouvrage Kritik des Interventionismus, op. cit., pp. 24 sqq., 68 sqq.

[21] Cf. Sombart, op. cit., p. 87.

[22] Op. cit., p. 85.

[23] Sismondi, Nouveaux principes d'économie politique, Paris, 1819, tome 1, p. 288.

[24] Cf. Tillich, "Sozialismus," Neue Blätter für Sozialismus, 1930, numéro I, p. 1.