Différences entre les versions de « Georges Palante:Pessimisme et Individualisme - 5 »

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Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.


La sottise que vise particulièrement ce pessimisme est cette sottise présomptueuse et prétentieuse qu'on pourrait appeler sottise dogmatique, cette sottise solennelle et despotique qui s'étale dans les dogmes et les rites sociaux, dans l'opinion et dans les mœurs, qui se divinise elle-même et qui affecte d'un exposant d'éternité cent préjugés mesquins et ridicules. - Tandis que le pessimisme romantique procède de la faculté de souffrir et de maudire, le pessimisme misanthropique procède de la faculté de comprendre et de mépriser. C'est un pessimisme d'intellectuel, d'observateur ironique et dédaigneux. Il préfère au mode mineur et tragique le ton du persiflage. - Un Swift symbolisant la vanité des querelles humaines dans la croisade des Gros-Boutiens et des Petits-Boutiens; un Voltaire raillant la sottise métaphysique de Pangloss et la naïveté béate de Candide; un Benjamin Constant consignant dans le Cahier rouge et dans le Journal intime ses remarques épigrammatiques sur l'humanité et la société, un Stendhal dont le Journal et la Vie de Henri Brulard contiennent tant d'observations misanthropiques sur les siens, sur ses relations, ses chefs, son entourage; un Mérimée (1), ami et émule de Stendhal dans l'observation ironique de la nature humaine; un Flaubert s'acharnant sur l'imbécillité de ses fantoches, de Frédéric Moreau, de Bouvard et de Pécuchet; un Taine dans Thomas Graindorge, un Challemel-Lacour dans ses Réflexions d'un Pessimiste peuvent être pris pour types représentatifs de cette sagesse pessimiste hautaine, souriante et méprisante.
La sottise que vise particulièrement ce pessimisme est cette sottise présomptueuse et prétentieuse qu'on pourrait appeler sottise dogmatique, cette sottise solennelle et despotique qui s'étale dans les dogmes et les rites sociaux, dans l'opinion et dans les mœurs, qui se divinise elle-même et qui affecte d'un exposant d'éternité cent préjugés mesquins et ridicules. - Tandis que le pessimisme romantique procède de la faculté de souffrir et de maudire, le pessimisme misanthropique procède de la faculté de comprendre et de mépriser. C'est un pessimisme d'intellectuel, d'observateur ironique et dédaigneux. Il préfère au mode mineur et tragique le ton du persiflage. - Un Swift symbolisant la vanité des querelles humaines dans la croisade des Gros-Boutiens et des Petits-Boutiens; un [https://www.wikiberal.org/wiki/Voltaire Voltaire] raillant la sottise métaphysique de Pangloss et la naïveté béate de Candide; un Benjamin Constant consignant dans le Cahier rouge et dans le Journal intime ses remarques épigrammatiques sur l'humanité et la société, un Stendhal dont le Journal et la Vie de Henri Brulard contiennent tant d'observations misanthropiques sur les siens, sur ses relations, ses chefs, son entourage; un Mérimée (1), ami et émule de Stendhal dans l'observation ironique de la nature humaine; un Flaubert s'acharnant sur l'imbécillité de ses fantoches, de Frédéric Moreau, de Bouvard et de Pécuchet; un Taine dans Thomas Graindorge, un Challemel-Lacour dans ses Réflexions d'un Pessimiste peuvent être pris pour types représentatifs de cette sagesse pessimiste hautaine, souriante et méprisante.


A vrai dire, ce pessimisme n'est pas étranger à quelques-uns des penseurs que nous avons rangés sous la rubrique du pessimisme romantique: car les différentes espèces de pessimisme ont des points de contact et de pénétration. - Un Schopenhauer, un Stirner, ont, eux aussi, exercé leur verve ironique sur la sottise, la présomption et la crédulité humaines. - Mais chez eux le pessimisme misanthropique ne se rencontre pas à l'état pur. Il reste subordonné au pessimisme de la souffrance, du désespoir ou de la révolte, au pathos sentimental qui est le trait caractéristique du pessimisme romantique. - Le pessimisme misanthropique pourrait peut-être s'appeler encore pessimisme réaliste: il procède en effet, chez plus d'un de ses représentants (Stendhal, Flaubert), de cet esprit d'observation exacte, minutieuse et impitoyable, de ce souci d'objectivité et d'impassibilité qui figurent parmi les traits caractéristiques de l'esthétique réaliste. Le pessimisme misanthropique confirme-t-il la thèse selon laquelle le pessimisme tend à engendrer l'individualisme ? Cela n'est pas sûr. - Parmi les penseurs que nous venons de citer, il en est plusieurs certainement qui n'ont ni conçu, ni pratiqué, ni recommandé l'attitude d'isolement volontaire et antisocial qu'est l'individualisme. Bien qu'ils ne se soient pas fait d'illusions sur les hommes, ils n'ont pas fui leur société; ils ne les ont pas tenus dans un éloignement dédaigneux; ils ont accepté de se mêler à eux, de vivre leur vie au milieu d'eux. - Voltaire est la sociabilité faite homme. Swift, âpre ambitieux, n'a rien du solitaire Obermann ni du solitaire Vigny. - Mais il en est plusieurs, parmi les pessimistes misanthropes que nous venons de citer, tout particulièrement un Flaubert et un Taine, qui ont pratiqué, théorétisé et recommandé l'isolement intellectuel, la retraite de la pensée en elle-même comme la seule attitude possible, en ce monde de médiocrité et de platitude, pour un homme ayant quelque raffinement de pensée et quelque noblesse d'âme.
A vrai dire, ce pessimisme n'est pas étranger à quelques-uns des penseurs que nous avons rangés sous la rubrique du pessimisme romantique: car les différentes espèces de pessimisme ont des points de contact et de pénétration. - Un Schopenhauer, un Stirner, ont, eux aussi, exercé leur verve ironique sur la sottise, la présomption et la crédulité humaines. - Mais chez eux le pessimisme misanthropique ne se rencontre pas à l'état pur. Il reste subordonné au pessimisme de la souffrance, du désespoir ou de la révolte, au pathos sentimental qui est le trait caractéristique du pessimisme romantique. - Le pessimisme misanthropique pourrait peut-être s'appeler encore pessimisme réaliste: il procède en effet, chez plus d'un de ses représentants (Stendhal, Flaubert), de cet esprit d'observation exacte, minutieuse et impitoyable, de ce souci d'objectivité et d'impassibilité qui figurent parmi les traits caractéristiques de l'esthétique réaliste. Le pessimisme misanthropique confirme-t-il la thèse selon laquelle le pessimisme tend à engendrer l'individualisme ? Cela n'est pas sûr. - Parmi les penseurs que nous venons de citer, il en est plusieurs certainement qui n'ont ni conçu, ni pratiqué, ni recommandé l'attitude d'isolement volontaire et antisocial qu'est l'individualisme. Bien qu'ils ne se soient pas fait d'illusions sur les hommes, ils n'ont pas fui leur société; ils ne les ont pas tenus dans un éloignement dédaigneux; ils ont accepté de se mêler à eux, de vivre leur vie au milieu d'eux. - Voltaire est la sociabilité faite homme. Swift, âpre ambitieux, n'a rien du solitaire Obermann ni du solitaire Vigny. - Mais il en est plusieurs, parmi les pessimistes misanthropes que nous venons de citer, tout particulièrement un Flaubert et un Taine, qui ont pratiqué, théorétisé et recommandé l'isolement intellectuel, la retraite de la pensée en elle-même comme la seule attitude possible, en ce monde de médiocrité et de platitude, pour un homme ayant quelque raffinement de pensée et quelque noblesse d'âme.

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