Différences entre les versions de « Les systèmes socialistes et l'évolution économique - Deuxième partie : Les faits. L’évolution économique - Livre IV : Les inductions tirées des faits »

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en mesure d'imposer sa solution simpliste à un organisme aussi
en mesure d'imposer sa solution simpliste à un organisme aussi
complexe que celui des sociétés contemporaines.
complexe que celui des sociétés contemporaines.
==Chapitre 18. Le sens de l'évotution et la politique sociale.
Extension du capitalisme et organisation des forces collectives, tels
sont les deux grands faits qui donnent au mouvement économique
contemporain son caractère propre. Le capitalisme, sous des formes
concentrées qui multiplient sa puissance, et par des procédés de crédit
perfectionnés qui l'étendent d'une façon moins apparente, domine la
plus grande partie de la production et de la circulation il atteint son
maximum d'énergie dans les sociétés par actions, les cartels et les
trusts. Il rencontre cependant des entraves et des limites dans certaines
autres formes collectives, sociétés coopératives urbaines et
rurales, syndicats ouvriers, État et municipalités, dont l'importance
économique grandit rapidement depuis une trentaine d'années. On
trouve donc à la fois, dans nos sociétés modernes, les éléments d'une
puissante aristocratie industrielle et financière, et ceux d'une large
démocratie rurale, industrielle et commerciale, dont les forces se
tiennent en équilibre sous le contrôle de l'État régulateur.
Dans l'avenir, tel qu'on peut l'entrevoir en prolongeant par la
pensée le développement des organes qui paraissent les plus vivaces
et les plus progressifs, l'association jouera un rôle plus important
encore qu'aujourd'hui. Sociétés et coalitions capitalistes, syndicats
de petits producteurs agricoles et industriels, sociétés coopératives
diverses, fédérations coopératives gérant des entreprises de production,
exploitations de l'État et des municipalités, associations patronales
et unions ouvrières, seront les éléments essentiels de la constitution
economique.
Car l'association appelle l'association. Un cartel de producteurs
provoque la formation d'un cartel de défense; la pression d'un synLE
SENS DE L'ÉVOLUTMN ET LA POLITIQUE SOCIALE 381
dicat ouvrier détermine les patrons à se syndiquer, ou inversement;
le syndicat agricole donne naissance a la caisse rurale et à la caisse
d'assurances mutuelles, la banque coopérative à la société de consommation,
etc. Dans chaque groupe, les associations élémentaires se
rapprochent, dès qu'elles sont assez nombreuses et assez fortes pourformer
entre elles des fédérations. Des rapports s'établissent entregroupes
et fédérations de nature différente; des relations contractuelles
complexes unissent les différentes branches de la coopération
urbaine et rurale, et rattachent les coopératives urbaines aux syndicats
ouvriers; des contrats se forment entre les sociétés capitalistes.
et les autres associations, entre les unions patronales et ouvrières, et
ainsi de suite. Les sociétés civilisées paraissent donc appelées à
prendre des formes d'organisation plus régulières, dans lesquelles
les éléments sociaux si longtemps dispersés seront plus solidaires et
mieux coordonnés.
Il est inévitable, enfin, que les mêmes liens de coordination et desolidarité
se développent entre les nations avec les progrès de la
colonisation et des transports. Dès aujourd'hui, les coalitions de producteurs
et les fédérations ouvrières tendent à se former par-dessusles
frontières. Les conventions diplomatiques, déjà si fréquentes
en matière de douanes, de navigation, déprimes à l'exportation, de
poids et mesures, de chemins de fer, de postes et télégraphes, demesures
sanitaires, d'émigration, d'assistance, d'extradition, etc.
s'appliqueront à bien d'autres objets qui, comme la protection
légale des travailleurs, les trusts et les assurances, présentent un
intérêt international; déjà les mesures de protection ouvrière sont.
entrées dans le domaine des accords diplomatiques, à la suite du
traité de travail franco-italien et de la Conférence de Berne. Et
tandis que les règles internationales se multiplient, les législations
nationales elles-mêmes tendent à s'uniSer. La connexité des intérêts
économiques établira sans doute dans le monde l'unité de civilisation
que la communauté des croyances religieuses avait su réaliser dans.
l'Europe du moyen âge.
§ I. L'idée démocratique, son rôle dans l'évolution.
Le mouvement générai de concentration et de fédération est un
grand courant historique qu'aucune puissance humaine ne saurait.
arrêter ou détourner. En vain cherche-t-on, dans certains paya,.
382 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
.à fortifier la petite industrie en restaurant la corporation de métiers
obligatoire; en vain s'efforce-t-on, par des mesures législatives,
d'empêcher l'agrandissement des entreprises, la formation des cartels
et des trusts, la croissance des grands magasins et des coopératives
la concentration se poursuit, à peine retardée par des lois
facilement éludées. En vain les théoriciens déploient-ils toutes les
ressources de leur dialectique pour démontrer la malfaisance des
lois réglementant le travail, et l'impuissance des syndicats ouvriers
à défendre le salaire contre le jeu naturel des prix; Parlements et
unions ouvrières accentuent leur politique, et fixent successivement
les règles qui assurent au travailleur une existence normale. La
résistance aux lois du mouvement économique n'est guère moins
inefficace et moins nuisible que la lutte contre le machinisme; il
faut savoir s'incliner devant le déterminisme des grandes évolutions
historiques, et y conformer ses actes au lieu de s'épuiser en
résistances stériles.
Est-ce aveu d'impuissance, et fatalisme philosophique condui-
-sant à l'inaction? Nul ne se résignerait à l'abdication de la volonté
humaine, et les penseurs les plus déterministes se défendent euxmêmes
d'être fatalistes. Les lois naturelles de l'évolution n'ont pas
un tel caractère de rigueur qu'elles ne laissent aucune place au droit
-consensuel; l'action volontaire et consciente de l'homme reste efficace,
à la condition de ne pas s'exercer à contre-sens. Les nécessités
historiques, disent avec raison les socialistes contemporains, ne
résultent pas de forces purement mécaniques; elles ne sont pas
faites seulement de contraintes économiques reposant sur les bases
'techniques de la production. Parmi les facteurs qui déterminent
l'évolution, les idées, les notions traditionnelles contenues dans le
droit, la coutume et les moeurs, les conceptions morales élaborées
par la conscience, jouent un rôle considérable, dont l'importance
paraît grandir avec la civilisation. II est permis à l'homme de conce-
-voir un idéal; et cet idéal, quand il se propage dans les intelligences,
devient une source d'énergie et tend de lui-même à se réaliser. Nul
ne conteste aujourd'hui cette interprétation tempérée du déterminisme
historique.
L'idéal des hommes de ce temps ne peut plus être, comme celui
des anciens utopistes, la conception arbitraire et inconditionnée
d'une intelligence, si haute soit-elle; pour des esprits formés à la
méthode des sciences expérimentales, il ne peut être conçu que
.comme une résultante du développement historique; il s'élabore lentement
au sein de l'humanité, et se transforme au cours des âges
LE SENS DE L'ÉVOLUTIONET LA POLmQUE SOCIALE M3
LtTSSYSTEMSEO&CtAUSTES. 23
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Un sentiment s'est propagé, non seulement chez les classes populaires,
mais parmi les penseurs et dans une partie des autres
classes de la société, dont la pensée subit de nos jours un sourd
travail de transformation; ce sentiment, c'est que, malgré des pro.
grès incontestables, les travailleurs manuels n'ont reçu jusqu'ici
qu'une part tout à fait insuffisante des acquisitions matérielles et
intellectuelles de notre siècle; c'est qu'en dépit des merveilleuses
ilenvleanbteiounr s n'aqupiasonéttémailslégleés, fnoirclees sadleairlea naautgumreenatéu, sedrvaincse ldaeml'ehsoumremeoù
s'est accrue la productivité du travail humain. Par un phénomène
sni'nesgtulipear,s laquipasu'pesétrisdaétjiàonrenccornotirsésanàted'audtersesmaéspseosq,uesc'esdte al'uhisctooinrter,airece
lc'aatmioénliormatoioranle edte inleteulrlecctuoenldleit,ion et,mda'tuénrieellef,açolne gpréongérrèasle, dle'étaleturdéémdou--
cratique des sociétés modernes, qui ont provoqué cet éveil des
consciences dans les différentes couches sociales: aspiration souvent
idcleosynfuahsuoerm,ampmelsua.sis daespsiéractuirointé, pdreessbainetne-êtrveersetudne éctautltumreeillepuoru,r dla'ennsselmeqbuleel
L'opinion publique, jadis indifférente, s'intéresse tous les jours
davantage aux conflits du capital et du travail, et les salariés en
tpgLolrauuètsvepesrelasslrseegese,toauula'rétunrcxeeosnl.etq,uLelf'esréstéciqooaunnsesosmmemmisebeolncétiepasolelisvt,pieqrouslqieutieiqlulense'esepm,sotbulrefponluntlast gdluaaéngsenoscermirpelnaaàiccseeleuatdrboosumtjrcoaianuiutreessre
d'autrefois, absorbée dans la contemplation de lois naturelles immuabglreasn,
deet dparnosduclatiornecherecthele epxlculsusivgeranddes pprroocféitd;és dequinopsrocjuoruernst, lealleplusse
cànpaoruésmso'iebncrcteéud.rpeeesslUeersunurrtsooaiunuutfxflfuleedpnercsopeglpurèrsossbulrlèadmrelgaeeslasditdp'uherauotlmdiaouanerntéiiptoéanmr,t,aictt'iépeorsénitne,lèltereeptridnsluiceiseplpalàellemumseceso.ngntrtaiDnnudeeàs
souffrances auxquelles on se résignait jadis comme à un mal inévi-
L~SSYSTÈMSEfStt'iAt.rsTf.'K.
354 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET DÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
f ~L1_- v.7" .t, tumne. In ns~n- table paraissent intolérables aux hommes de notre temps; le paupérisme
et les vices qu'il engendre, les logements insalubres et le
travail épuisant, l'insuffisance des salaires dans les industries à
domicile restées sous l'empire de la loi d'airain la plus rigoureuse,
toutes ces misères apparaissent comme des plaies honteuses qu'il
faut guérir à tout prix, et nul ne songe à répéter aujourd'hui, avec
le philosophe du libéralisme, que « la pauvreté des incapables, la
détresse des imprudents, le dénûment des paresseux, cet écrasement
des faibles par les forts qui laisse un si grand nombre dans les basfonds
et la misère, sont les décrets d'une bienfaisance immense et
prévoyante))~.
Les questions sociales ne s'imposent pas seulement à l'attention
de tous par leur caractère moral; ceux-là même qui se tiennent
volontiers au-dessus des considérations de sentiment ne peuvent
rester indiSérents à ce fait, que le vice et la misère entretiennent
dans les centres de civilisation un foyer de contagion physique et
morale et un danger permanent pour la paix publique. Adéfaut de
fraternité, !a crainte des incidences serait sufusante pour secouer
les natures les plus inertes, et leur inspirer quelque doute sur la
philosophie optimiste de la misère.
Une connaissance plus exacte des lois de relation concourt donc
avec les plus purs sentiments de pitié et d'amour pour déterminer
les générations nouvelles à travailler au relèvement des faibles; non
plus tant par les ressources multipliées de la charité individuelle,
que par des réformes d'une portée générale tendant à combattre le
mal dans ses causes.
C'est l'indice d'un progrès moral certain que cet affinement de la
conscience publique et ce souci croissant des questions sociales. Le
sens de la communauté, « l'esprit de la ruche », le sentiment que
l'individu appartient a une communauté vis-à-vis de laquelle il a des
devoirs plus larges que celui de fournir sa contribution à la défense
commune, ce sens, si vivant dans les sociétés antiques et si longtemps
assoupi dans les sociétés modernes, commence à se réveiller.
On s'aperçoit que l'individu n'est pas le centre autonome qu'il
s'imagine volontiers dans son égoïsme et son orgueil; son bien-être,
sa science, ses jouissances intellectuelles et matérielles, la forme
même de sa pensée, il les doit à la civilisation qui l'entoure, à la
longue série des générations qui l'ont précédé, aux institutions
t. H. Spencer, L'individu contre trad. Gerschell, S" éd., p. 100, Atean,
i90i, in-12.
LE SENS DE L'ÉVOLUTION ET LA POLITIQUE SOCIALE 3SS
s_o· ciales qui lui assuren1t ses possessions, au travail de ses prédécesseurs
et de ses contemporains. Quant à lui, il n'a concouru que pour
une part infinitésimale à l'oeuvre de civilisation dont il jouit; qu'il
ne se croie donc pas quitte de toute obligation, lorsqu'il se borne à
exécuter ses contrats en payant strictement les services qui lui sont
rendus.
Il faut se pénétrer de ces sentiments, pour supporter sans peine
les inévitables sacrifices qu'entraîne toute politique de réforme sociale.
A celui qu'opprime la pensée de la misère, les limitations, les mesures
de contrôle, les contraintes fiscales paraissent légères, si elles ont
pour objet de procurer à tous un minimum d'existence et de sécurité.
Celui-là accepte volontiers sa part des obligations et des charges de
la prévoyance sociale, qui les considère comme des mesures de salut
pour la masse des hommes; le tribut imposé aux plus favorisés lui
apparaît non pas comme un prélèvement injuste qui affaiblit la
société, mais comme un moyen de préserver les individus d'une
injuste déchéance qui brise les énergies et corrompt une partie de
l'organisme social.
Il y a donc un idéal, celui du développement de la personnalité
pour tous, qui a grandi dans la conscience populaire en même temps
que la science et la démocratie; idéal en complète harmonie avec
l'une et avec l'autre, puisque la solidarité est une notion à la fois
scientifique et démocratique; idéal intimement lié à l'ensemble du
procès social, et par conséquent conforme aux lois du développement
historique.
Mais il ne suffit pas de soumettre à l'épreuve de la méthode historique
cette conception générale d'un idéal démocratique. La vision
reste naturellement très vague et sans signification précise, si elle
n'est pas accompagnée d'un programme d'organisation dont les
lignes doivent être au contraire nettement dessinées. Or, c'est dans
cette tâche, la plus importante et la plus difficile, qu'il est surtout
nécessaire de rester attaché à la méthode d'observation. Le philosophe
ou l'homme d'État réaliste, même lorsqu'il s'inspire des considérations
morales qui dominent la pensée moderne, limite son programme
aux réformes possibles, et écarte de sa politique tout objectif
purement idéaliste qui serait dépourvu de portée pratique.
C'est sur ce point essentiel que se marque la différence des méthodes.
Le réaliste ne dira pas, comme le philosophe enfermé dans son rêve
intérieur L'inégalité étant un mal, il faut supprimer les titres de
propriété qui la consacrent. Ces applications ingénues de la méthode
déductive opérant sur des postulats d'ordre moral lui apparaissent
3S6 LES SYSTEMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
comme des anachronismes, dans le siècle des connaissances positives
et de l'esprit critique. Il n'attaquera pas une institution, s'il.
n'aperçoit pas autre part que dans ses désirs les indices des formes
nouvelles qui doivent remplacer les anciennes. Au lieu d'exposer
complaisamment un système social sur des bases purement idéologiques,
il vérifiera si le système est viable et si les germes s'en développent
dans la société. Il fera taire ses impatiences, et tiendra
compte des traditions, des intérêts, voire même des préjugés enracinés
dans un milieu, parce que ce sont des forces que la politique
sociale ne peut ignorer ni négliger. Il s'apercevra très vite qu'une
réforme, même partielle et de modeste apparence comme la limitation
légale de la journée de travail, ne peut s'introduire sans une longue
préparation et d'infinis ménagements; il jugera ainsi par expériencede
la valeur des grands projets qui tendent à transformer la société
de fond en comble.
Nul doute que le droit à l'existence ne soit un des postulats les plus
impérieux de la justice sociale. Aussi les écrits socialistes les plus
récents proclament-ils le droit à l'existence comme le principe essentiel
du socialisme « à base juridique »; encore enveloppée sous cette ·
forme doctorale, la grande et pure idée de justice rayonne de nouveau
dans la pensée socialiste, si longtemps opprimée par le matérialisme
marxiste. Mais à quel terme aboutissent, les constructions savantes
et les développements logiques du nouvel idéalisme « juridique ))? A
un système communiste dans lequel chaque commune se transforme
en maison de force; c'est là, paraît-il, l'idéal des temps nouveaux.
Le possibiliste, aussi pénétré que quiconque de la nécessité du droit
à l'existence, cherchera de son côté à le garantir; mais il restera dans
les cadres de la société présente; ses moyens pratiques seront, parexemple,
l'assurance obligatoire contre les risques de la vie ouvrière,
la protection légale des travailleurs contre les excès du régime
industriel, la généralisation de l'assistance pour les incapables.
Telle est la différence des procédés. Le logicien construit pour 1ebonheur
de l'humanité une cité lointaine. Le réformiste cherche à
combattre immédiatement le mal social par les moyens les plus efficaces.
Au lieu de se cantonner dans un idéalisme stérile de couvent.
ou d'internat, il ouvre son esprit au monde extérieur et se mêle à la.
vie, moins soucieux de faire grand que de faire vivant, exposant son
rêve au contact de la réalité, sans cesser d'entretenir au fond de son
âme le culte de l'idéal et la foi invincible dans le progrès.
Pourquoi, en effet, désespérerait-on de l'avenir, alors que le passé
nous offre déjà tant d'exemples de progrès accomplis dans la situaLE
SENS DE L'ÉVOLUTION ET LA POLITIQUE SOCIALE 357
tion des classes laborieuses depuis l'introduction du machinisme et
les premiers âges de la grande production? Que l'on se reporte à cette
sombre époque de chômage et de misère, que l'on repasse les enquêtes
qui ont révélé, en France comme en Angleterre, tant de faits lamentables
sur l'exploitation éhontée de la femme et de l'enfant dans les
premières fabriques; on reconnaîtra de bonne foi que, si le mal n'a
pas disparu, il a été du moins largement atténué, et que les efforts
faits pour redresser un état social altéré par des éléments nouveaux
d'une puissance inconnue ne sont pas demeurés stériles. Ces efforts,
il convient de les analyser, pour apprécier ce que l'on peut en
attendre encore dans l'avenir.
S IL – Le progrès des classes ouvrières; institutions patronales,
organisations ouvrières, action législative.
Trois facteurs interviennent aujourd'hui pour améliorer les conditions
de la vie ouvrière les patrons et autres personnes agissant
par esprit de bienfaisance ou de solidarité, les diverses organisations
ouvrières, et les pouvoirs publics. De ces trois forces, qui opèrent
par des voies différentes, considérons d'abord l'action patronale.
Tandis que les démocrates chrétiens, partant du principe que tout
homme a droit à la vie, se montrent aussi audacieux dans leurs programmes
et dans leurs actes que les solidaristes et les réformistes
de la socialdémocratie, aussi favorables à la puissance des associations
ouvrières, à l'institution de conseils professionnels investis d'un
mandat public, à la protection légale des travailleurs et aux assurances
ouvrières obligatoires, d'autres catholiques, également préoccupés
des questions sociales, restent attachés à l'individualisme par
esprit de tradition. Dans les milieux conservateurs, on ne compte,
pour élever la situation des classes ouvrières, ni sur l'État, que l'on
considère comme un mécanisme brutal aux mains d'un parti, ni
même sur les syndicats ouvriers, que l'on accuse d'être actuellement
des instruments de guerre sociale et de tyrannie vis-à-vis des travailleurs
eux-mêmes; on ne compte que sur la libre initiative des
patrons et des hommes d'oeuvres agissant sous l'inspiration du sentiment
religieux ou par esprit de philanthropie. On estime donc que
ce sont les institutions sorties de cette initiative, caisses de secours
et do retraites, crèches, économats, logements à bon marché, oeuvres
d'épargne et d'assistance, qui peuvent le mieux, par leur inuuence
morale ou matérielle, faire régner la paix sociale ou au moins
atténuer les antagonismes de classes.
3S8 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
~Etfsf"e+c:t+ivement, ad,e. g"ara,.nds e"f+f"orts .o+nt "é4té,~.fFa"it:+s~ en ce sne~ns; l1a~ hb;i~ennlfoa;i--
sance privée a multiplié ses établissements, et certaines entreprises
industrielles ont créé des oeuvres considérables en faveur de leurs
ouvriers. Toutefois, si l'on considère le véritable but à atteindre, le
relèvement des classes ouvrières au point de vue de leur bien-être, de
leur culture et de leur dignité, il est difficile de ne pas avoir le sentiment
que ces moyens sont insuffisants, et que parfois même les
efforts sont dirigés à faux.
Les oeuvres privées, en dehors des institutions patronales, sont
pour la plupart des oeuvres d'assistance, qui ont certes leur grand
mérite et leur utilité comme palliatifs de la misère, mais qui ne fournissent
pas une solution aux questions ouvrières proprement dites.
Quant à celles qui ont un caractère plus large, comme les sociétés
anonymes pour les habitations ouvrières, les sociétés antialcooliques
et quelques autres, elles ont un champ d'action généralement
restreint.
De leur côte, les institutions patronales ne sont et ne peuvent être
qu'une exception. L'attention publique se fixe sur celles qui sont
fondées par les grandes compagnies de chemins de fer et de mines,
par quelques autres établissements importants et quelques patrons
généreux; mais, dans la masse des entreprises industrielles, agricoles
et commerciales, ces oeuvres disséminées restent une quantité relativement
insignifiante. Les lois impitoyables de la concurrence ne permettent
pas à la plupart des patrons, même aux meilleurs et aux
plus humains, d'entretenir des oeuvres coûteuses au profit de leur
personnel.
Cette insuffisance n'est pas la seule. Tout en rendant hommage
aux intentions de ceux qui pratiquent le patronage par esprit de
de devoir, on peut reconnaître que jamais un secours tombé d'en
haut, à titre de charité ou de patronage, n'aura une véritable vertu
éducatrice; jamais les ouvriers ne s'attacheront à d'autres oeuvres
qu'à celles qu'ils auront créées eux-mêmes celles-là seules feront leur
orgueil, inspireront les dévouements, éveilleront en 'eux les plus
hauts sentiments de la nature humaine.
En maintes circonstances où les industriels se sont imposé de
lourds sacrifices, les résultats, il faut bien le dire, n'ont pas été
encourageants. Sans nier que les institutions patronales aient contribué,
dans certaines régions où les populations ouvrières ont gardé
d'anciennes moeurs, à maintenir des relations pacifiques et de nature
patriarcale entre employeurs et employés, il semble au contraire que
chez' des populations plus avancées, plus émancipées, le patronat,
LE SENS DE L'ÉVOLUTION ET LA POLITIQUE SOCIALE 389
malgré ses sacrifices pécuniaires, n'a sa récolter que la défiance ou
la haine.
C'est que l'oeuvre patronale implique toujours plus ou moins une
idée de protection et de tutelle; tutelle insupportable, lors même
qu'elle est discrète, pour des ouvriers jaloux de leur indépendance et
naturellement ombrageux. Qu'est-ce donc, lorsque la tutelle s'exerce
pesamment, sous forme de pression politique ou religieuse, avec des
procédés intolérables d'inquisition et de domination? 1 C'estalors la
soumission hypocrite chez les uns, la colère et l'hostilité sourde chez
les autres, jusqu'à ce qu'un jour la révolte éclate, furieuse, imprévue,
inexplicable pour tous ceux qui, les yeux fixés sur la façade, ne
savent attribuer l'effondrement de tant d'efforts qu'à la prédication
des meneurs contre le bon patron, sans remonter aux causes réelles
qui ont lentement préparé les esprits à se soulever au premier souffle
d'une parole ardente.
On peut s'affliger de la ruine des anciennes moeurs; mais c'est un
fait sur lequel il faut désormais régler sa conduite, un fait de même
nature que la disparition de la famille patriarcale, la chute de l'influence
politique de l'aristocratie et de ses pouvoirs d'administration
locale, et, d'une manière générale, la décadence du principe d'autorité
dans la famille et la société. Au même titre, la conception patriarcale
du patronat bienveillant et protecteur tend de plus en plus à
s'enfoncer dans le passé; le mouvement du monde moderne, avec les
sentiments nouveaux qu'il engendre dans la classe ouvrière, nous en
éloigne tous les jours davantage.
Aussi voit-on les oeuvres patronales reculer progressivement
devant les institutions créées par les associations ouvrières et devant
l'action législative; les économats font place aux coopératives, les
habitations ouvrières sont édinêes par des sociétés coopératives de
construction, le service des secours et des retraites passe aux
mains des mutualités et de l'État, la réglementation du travail est
l'oeuvre de la loi, les règlements d'ateliers sont contrôlés par l'État,
le placement est entrepris par les syndicats, les Bourses du travail et
les offices municipaux, etc.
Devant ce phénomène prolongé, universel, inéluctable, convient-il
de se consumer en regrets et de répéter constamment les mêmes formules,
en se lamentant sur la décadence, l'esprit du mal et le
malheur des temps? Ce découragement sied-il à des hommes d'ac-
Voir, & titre d'enseignement, l'exposé de la grève de Montceau-Ies-Mines
(1S99 et 19ûi) fait à la Société d'économie sociale, et l'inconscience de certaines
déclarations (Réformesociale, iC mai 1901).
360 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
tion, qui veulent remplir leur devoir social et n'hésitent que sur la
voie à suivre? Non, il faut en prendre son parti, et agir différemment
suivant les circonstances. Vis-a-vis d'une population ouvrière
dont les idées et les sentiments ont conservé leur nature primitive,
des oeuvres inspirées par le « paternalisme » peuvent être bienfaisantes
encore la politique la plus sage et la plus prévoyante est-elle
de former des hommes, et d'encourager la pratique des institutions
libres, coopératives et mutualités. Mais dans des milieux moralement
transformés, il faut renouveler soi-même une conception vieillie
du rôle patronal.
Ce n'est pas que le patron, comprenant les nécessités de son
temps, doive se borner, dans ses rapports avec ses ouvriers, au rôle
purement commercial d'acheteur de la main-d'oeuvre. Bien loin de
là, le patron moderne peut parfaitement se concilier l'estime de ses
ouvriers, et même davantage, si, tout en maintenant la discipline à
l'atelier discipline qui s'imposerait aussi bien dans l'atelier coopératif
ou collectiviste que dans l'atelier capitaliste, si donc il traite
ses ouvriers non pas en inférieurs et en protégés, mais en hommes
ayant des droits égaux aux siens. Il s'agit de reconnaître 'aux
ouvriers leurs droits d'hommes libres, non seulement dans la pratique
de leur vie privée, dans le domaine de leur conscience et dans
l'exercice de leurs droits politiques, mais même à l'atelier, en tant
qu'ils se présentent pour conclure le contrat de travail et pour en
faire observer les clauses.
Quelle sera donc, pour préciser, la conduite que tiendra le patron
moderne, s'il veut sincèrement remplir son devoir social vis-à-vis de
ses ouvriers? Avant toute chose, il leur donnera un juste salaire,
au moins conforme au taux courant du métier dans la région, et
suffisant à l'entretien de la vie d'après les habitudes du milieu de
même, il leur garantira des conditions de travail normales, une
durée de travail ne dépassant pas la durée en usage, et contrôlera
soigneusement l'hygiène et la sécurité dans son établissement. Il
reconnaîtra franchement, sincèrement et sans arrière-pensée le syndicat
ouvrier, n'exclura personne de ses ateliers pour affiliation au
syndicat ou participation active à la gestion syndicale, et n'encouragera
jamais la délation ou la félonie. S'il a devant lui une association
ouvrière sérieuse, il négociera les clauses du contrat de travail
avec ses représentants, dans un esprit de large conciliation et de
loyauté. Il respectera chez ses ouvriers le sentiment très intense de
leur indépendance, et saura les traiter avec ces égards auxquels l'ouvrier,
l'ouvrier français surtout, est si particulièrement sensible.
LE SENS DE L'ÉVOLUTION ET LA POLITIQUE SOCIALE 361
_8 I." 1 l' Tout cela n'est en somme que l'observation de la légalité et de la
simpleéquité.
Veut-il faire plus, a-t-il le désir et les moyens d'être un patron
modèle? Il perfectionnera l'hygiène des ateliers suivant les derniers
progrès de la science et de la technique industrielle; il se préoccupera
du bien-être des travailleurs en atténuant le bruit, la trépidation,
la poussière, la chaleur ou rhumidité, en répandant la lumière,
en installant des vestiaires, fourneaux et salles de bains. Il aura
même quelque souci de l'esthétique, et ne se croira pas ridicule s'il
bannit tout ce qui fait la laideur, la tristesse et la vulgarité des
choses, s'il recherche tout ce qui peut réconforter l'esprit et bannir
l'impression d'une corvée rebutante.
Croit-il enfin que des institutions en faveur des ouvriers peuvent
rendre de réels services ? Il consacrera sans réserve son activité aux
oeuvres destinées à l'enfance. Quant aux institutions qui concernent
les adultes, il en laissera l'initiative et la direction aux ouvriers
eux-mêmes, sachant par expérience que ceux-ci n'y prendront intérêt
qu'à la condition d'en faire leur chose. Il se bornera donc à favoriser
de la façon la plus discrète celles qui peuvent développer chez les
ouvriers l'habitude des gestions économiques, et fortifier en eux le
sentiment de la dignité personnelle. Rôle délicat, qui exige non seulement
beaucoup de tact, mais surtout un grand désintéressement,
l'absence de toute pensée d'orgueil et de domination, de toute idée
d'un droit acquis à la reconnaissance des hommes. « Prêtez sans
rien espérer »; c'est encore la voie la plus sûre pour gagner les
coeurs.
L'action ouvrière est un facteur de progrès autrement énergique
que l'assistance patronale. Le mouvement d'organisation ouvrière,
qui est d'origine toute récente, nous frappe moins encore par ses
résultats actuels que par sa rapidité dans les dernières années. A ce
signe, il parait susceptible de se propager en tout sens, et de modifier
profondément l'état des relations sociales.
Nous nous sommes expliqués déjà sur l'avenir de la coopération;
selon toute vraisemblance, la coopération de production restera toitjours
cantonnée dans un domaine assez restreint, sans sortir jamais
franchement du type capitaliste, tandis que la coopération de consommation
est appelée à des destinées plus vastes, dans le domaine
de la production comme dans celui de la circulation. Il est permis,
sans être utopiste, d'entrevoir une société dans laquelle de vastes
groupements coopératifs se procureront dans leurs propres fabriques
362 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
les produits industriels nécessaires à la consommation de leurs
membres, et passeront des marchés pour la fourniture des produits
agricoles avec de grandes fédérations coopératives de vente réunissant
la masse des agriculteurs.
Les syndicats ouvriers ont aussi l'avenir devant eux. Si le mouvement
syndical en France paraît aujourd'hui stérilisé par l'esprit
révolutionnaire, on voit ailleurs les syndicats s'inspirer de
l'exemple des unions anglaises. Aucun indice n'est plus fécond, à
cet égard, que leur tendance à élever le taux des cotisations dans
le but de distribuer régulièrement des secours de chômage, et de
maladie. Par cette pratique, ils. sauront attirer et retenir une masse
toujours plus considérable de la population ouvrière. Puissants par
le nombre de leurs adhérents et l'étendue de leurs ressources financières,
ils pourront établir d'une façon générale le régime du contrat
collectif, et faire respecter de tous les membres de la profession les
tarifs et conditions librement débattus avec les syndicats patronaux.
Ils seront, avec les bureaux municipaux, les seuls offices de placement,
et veilleront dans ce service à l'observation des conditions
syndicales. Ils pourront faire des marchés à forfait avec les entrepreneurs
pour l'exécution de certains travaux et la fourniture de la
main-d'oeuvre. Ils contrôleront d'une façon efficace l'application des
lois sur la réglementation du travail, figureront dans les conseils
professionnels et participeront à la gestion des caisses publiques
d'assurances. Lorsque les associations ouvrières seront parvenues à
cet état de force et de maturité, et qu'elles trouveront en face d'elles
des organisations patronales également fortes, il est à penser qu'un
état de paix relative s'établira, dans le monde de l'industrie, par
l'équilibre des forces collectives organisées.
Mais le M~Mp a des effets limités, et l'action de la loi est indispensable
dans bien des cas où celle de l'association libre est insuffisante.
La contrainte légale, bien qu'elle n'ait certainement pas la
vertu efficace du bien réalisé volontairement, a paru nécessaire dans
tous les pays industriels pour protéger les salariés contre certains
abus. Malgré la croissance des associations ouvrières, on peut prévoir
que la législation protectrice des travailleurs progressera
encore, qu'elle multipliera ses exigences et les étendra à de nouvelles
catégories d'intéressés. Au reste, ces lois de protection ne sont peutêtre
que des béquilles provisoires, dont on saura se passer le jour où
les réformes bienfaisantes qu'elles auront introduites seront entrées
définitivement dans les moeurs. Quant aux assurances ouvrières,
elles se généraliseront infailliblement; leur extension ne trouve
LE SENS DE L'ÉVOLUTION ET LA POLITIQUE SOCIALE 363-
aujourd'hui de sérieux obstacle que dans le défaut d'élasticité des
budgets publics; mais le mouvement d'opinion qui se produit en
faveur des retraites ouvrières prendra un jour assez de force pour
faire accepter les charges de la réforme, peut-être même pour contraindre
les gouvernements à réduire leurs énormes dépenses militaires.
La protection légale est surtout nécessaire à l'égard de ceux que leur
faiblesse naturelle, leur ignorance, leur dispersion, leur état de misère
rendent incapables de se défendre eux-mêmes enfants, femmes,
travailleurs à domicile. Les Parlements ont le devoir de songer a
ceux-là mêmes qui ne disposent pas de la puissance électorale. Le
problème est particulièrement délicat pour les ouvriers à domicile, à
cause des difficultés de l'inspection dans les très petits ateliers et du
respect dû au domicile familial. Toutefois, il est difficile de penser
que l'opinion publique, mieux éclairée sur les conditions du travail
en chambre, supportera indéfiniment les abus désignés sous le nom
de sM?eOE<!Ky system, et les dangers qui en résultent pour la santé
publique. Soit que l'on prescrive des mesures destinées à faciliter le
contrôle, soit que l'on impose aux employeurs et aux propriétaires
des locaux de travail la responsabilité des prescriptions sur l'hygiène,
l'âge d'admission et la durée du travail, soit que l'on encourage la
coopération parmi les ouvriers à domicile, soit que l'on recoure à
d'autres mesures plus radicales telles que le minimum de salaire,
sur lesquelles l'expérience n'a pas encore permis de se prononcer
définitivement, il paraît probable que l'autorité publique jugera à
propos d'intervenir un jour pour protéger les ouvriers à domicile
contre l'exploitation dont ils sont victimes, en confiant à des organes
professionnels le soin d'adapter les réglementations à la variété des,
situations particulières.
A l'égard des ouvriers capables d'organisation, l'intervention
législative devient moins nécessaire à mesure que les associations
prennent plus de force. Néanmoins, en Angleterre même, la méthode
législative est encore préférée et pratiquée, toutes les fois qu'il paraît
utile d'établir une règle uniforme qui ne soit pas à la merci des fluctuations
de l'offre et de la.demande.
Indépendamment de la réglementation du travail et des assurances
sociales, le législateur peut encore contribuer à l'élévation de
la classe ouvrière en favorisant le développement syndical.
Le syndicat obligatoire, il est vrai, rencontre beaucoup d'adversaires,
qui lui reprochent avec raison de rassembler par contrainte
les éléments les plus disparates ou les plus hostiles, et de noyer les
364 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET LÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
!irn!]~d1!.iLv. idualités énergiques 1d_ans 1l-a masse des ~fLat_i-bles e..tt da_e_ s ~iJn!rrd.! ifférents.
Mais la critique ne porte pas contre une organisation légale
des professions qui laisserait intact le droit de former des groupements
libres au sein de chaque profession.
Certaines réserves s'imposent aussi en matière d'arbitrage obligatoire.
Bien que l'institution paraisse fonctionner d'une façon
satisfaisante en Nouvelle-Zélande et en Australie, l'expérience n'a
encore qu'une valeur toute relative. Non qu'il faille rejeter a pftort
tout enseignement qui nous vient des antipodes; quoique la grande
industrie ne soit pas développée en Australie, les rapports du capital
et du travail y présentent à peu près les mêmes caractères que dans
les autres pays de race blanche. Mais les décisions des cours arbitrales
ont été jusqu'ici favorables aux ouvriers; elles ont établi dans
diverses professions, notamment dans celles où s'exerce le swea~K~
system, un minimum de salaires que les travailleurs auraient été
incapables d'obtenir par eux-mêmes; il n'était pas très difficile d'en
assurer l'observation de la part des employeurs. Si des circonstances
c~r,i&tiqI.uJe.lsU') o~byl.ieg.eaient un ,jdour les .tari.bunaux d~'ba.r.bitrage a réduire le.vsa
salaires sur la demande des patrons, il est douteux que leurs sentences
pussent être exécutées aussi facilement.
C'est là l'écueil de tout système d'arbitrage obligatoire. La classe
ouvrière est-elle dépourvue d'organisation sérieuse? Les décisions
arbitrales défavorables aux prétentions des travailleurs sont privées
de toute sanction efficace. Les associations ouvrières sont-elles au
contraire fortement organisées, remplissent-elles les conditions d'une
responsabilité effective? L'arbitrage obligatoire devient pour ainsi
dire inutile, parce que des associations patronales et ouvrières solidement
constituées savent pratiquer le régime du contrat collectif;
elles respectent d'elles-mêmes les conventions arrêtées, ou les décisions
d'arbitres volontairement désignés.
Au reste, on observe partout une vive répugnance des ouvriers et
des patrons à se lier les mains vis-à-vis d'un arbitre, même librement
choisi; aucune des deux parties n'est disposée à se dessaisir, au
profit d'un tiers, du droit d'arrêter les termes du contrat qui doit
l'obliger pour l'avenir. L'arbitrage obligatoire paraîtrait donc aussi
tyrannique aux uns qu'aux autres. De toute manière, il serait sans
force éducative, et ne pourrait convenir, comme le libre contrat
collectif, à une classe ouvrière pleinement émancipée.
Ce n'est donc pas, en général, par l'arbitrage obligatoire que
l'État peut fournir un appui efficace aux salariés. Mais une législation
qui permet aux unions patronales et ouvrières de se constituer
LE SENS DE L'ÉVOLUTION ET LA POLITIQUE SOCIALE 36S
librement, d'acquérir un patrimoine, d'organiser des oeuvres et services
multiples, de conclure entre elles des contrats collectifs susceptiples
d'une exécution judiciaire 1; une législation qui trace équitablement
aux unions ouvrières la limite de leurs droits et de leurs
responsabilités, qui met leur patrimoine à l'abri de l'arbitraire malveillant
des tribunaux, et qui les autorise à user des moyens sans
lesquels elles ne peuvent faire observer les règles communes du
métier, tout en les rendant responsables des dommages qu'elles
causent par des actes illégaux~; une législation qui organise les
diverses professions en les dotant de conseils élus par les syndicats
patronaux et ouvriers, et qui investit ces conseils de certains pouvoirs
concernant les assurances ouvrières, la réglementation du
travail, la conciliation et l'arbitrage, etc.; une pareille législation
est en harmonie avec l'évolution naturelle; c'est un instrument
souple qui favorise le mouvement de concentration et d'organisation
collective sans le violenter.
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