Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 11 - l'agenda du libéralisme

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Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 11 - l'agenda du libéralisme


Anonyme


Chapitre 11 - L'agenda du libéralisme
La Cité libre
The Good Society
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Auteur : Walter Lippmann
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1937
« Les doctrines auxquelles on veut que les hommes souscrivent sont partout hostiles à celles au nom desquelles les hommes ont lutté pour conquérir la liberté. Les réformes sont partout aux prises avec la tradition libérale. On demande aux hommes de choisir entre la sécurité et la liberté. On leur dit que pour améliorer leur sort il leur faut renoncer à leurs droits, que pour échapper à la misère, ils doivent entrer en prison, que pour régulariser leur travail il faut les enrégimenter, que pour avoir plus d'égalité, il faut qu'ils aient moins de liberté, que pour réaliser la solidarité nationale il est nécessaire d'opprimer les oppositions, que pour exalter la dignité humaine il faut que l'homme s'aplatisse devant les tyrans, que pour recueillir les fruits de la science, il faut supprimer la liberté des recherches, que pour faire triompher la vérité, il faut en empêcher l'examen. »
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La foi inexorable de la révolution industrielle

La pensée des libéraux du XIXe siècle fut arrêtée par leur incompréhension du laissez faire et de l'économie classique. Ce fut alors la débâcle du libéralisme. C'est n'est pas le premier ni le dernier cas d'arrêt subit d'un grand mouvement scientifique dû à une erreur intellectuelle. Au IVe siècle avant notre ère, le progrès de la science antique s'est pareillement trouvé arrêté lorsque l'esprit hellénique s'est détourné de l'examen progressif de l'expérience pour se laisser entraîner dans un cercle de spéculations métaphysiques. La pensée libérale fut entravée par la métaphysique du laissez faire, et le résultat fut de transformer la philosophie politique du libéralisme en une vaste négation, en un non possumus général, et en une défense conformiste des classes dirigeantes. Elle se trouva également immobilisée dans le cercle dialectique des économistes classiques. De ce côté, le résultat fut de fermer les esprits des libéraux à l'étude du réajustement social, et de fermer leurs imaginations et les sympathies à la nécessité criante des réformes.

Ils étaient sans doute tout aussi sensibles et tout aussi soucieux de justice que les autres hommes. Mais au fond de l'impasse dogmatique dans laquelle ils étaient parvenus, leurs doctrines leur interdisaient de se fier à leurs sympathies ou de croire à la possibilité d'améliorer la condition humaine. Une fois figé dans ses propres erreurs, le libéralisme attira naturellement un nombre excessif d'arrivistes et d'opportunistes médiocres, et rebuta les hommes généreux, braves et clairvoyants.

C'est à la débâcle de la science libérale que remonte le schisme moral qui divise si tragiquement les hommes éclairés dans le monde moderne. Les libéraux sont en effet les héritiers de la science qui interprète correctement le principe progressiste de la révolution industrielle. Mais ils n'ont pas pu faire avancer leur science ; ils n'ont pas su en extraire une philosophie sociale satisfaisante du point de vue humain. Les collectivistes, d'autre part, ont le goût du progrès, la sympathie pour les pauvres, le sens éclatant de l'injustice, l'élan des grandes actions, qui ont manqué au libéralisme moderne. Mais leur science est fondée sur une profonde incompréhension de l'économie fondamentale de la société moderne, et c'est pourquoi leurs actes sont profondément destructeurs et réactionnaires. Aussi les cœurs sont-ils déchirés, les esprits divisés, et l'homme ne peut-il choisir. On lui demande de choisir entre, d'une part les libéraux qui sont arrêtés net, mais qui sont arrêtés sur la bonne route de l'abondance, de la liberté et de la justice, et d'autre part les collectivistes qui bougent furieusement, mais sur la route qui descend à l'abîme de la tyrannie, de la misère, et de la guerre générale.

Mais ce choix impossible ne s'impose que dans les esprits des hommes, dans leurs doctrines et dans leurs préjugés, et nullement dans la nature des choses. L'impasse est toute subjective. Elle est la conséquence de l'erreur humaine, et non du destin. Il n'y a aucune raison de croire que l'ordre social ne peut plus s'adapter à l'économie créée par la révolution industrielle, et que par conséquent les hommes doivent détruire l'économie nouvelle. Cela signifierait en effet que la révolution industrielle elle-même est dans un cul-de-sac. Cela signifierait que le nouveau mode de production qui est à la base de tous les régimes sociaux, de toutes les institutions et de toutes les politiques ne peut plus être toléré par l'humanité. Cela signifierait que les hommes doivent détruire et renverser la révolution industrielle elle-même, comme le font les autarcistes en Allemagne, et qu'ils doivent péniblement revenir sur leurs pas vers les collectivités isolées où la division du travail est relativement peu poussée.

Voilà ce qui fait toute l'importance de la question de savoir si la débâcle du libéralisme a été due à l'erreur des libéraux, ou, comme le croient les collectivistes, à une inévitable nécessité historique. En soulevant cette question, je n'ai certes pas l'intention d'entreprendre de réhabiliter le mot « libéralisme », qui n'est plus aujourd'hui qu'un ornement fané évoquant les sentiments les plus douteux. Ce qui me préoccupe, c'est la substance du terme. Et d'après moi, cette substance est que les hommes ne peuvent pas abolir les conséquences de la révolution industrielle, qu'ils sont liés au nouveau mode de production, à la division du travail entre communautés et individus interdépendants. Voilà la vraie nécessité historique inéluctable. Les hommes ne peuvent pas davantage renverser la révolution industrielle par un acte de volonté ou par la contrainte politique qu'ils n'ont pu revenir de la manufacture à l'artisanat, et de l'agriculture sédentaire à l'économie pastorale. D'ailleurs ils ne le souhaitent pas, et n'y consentiraient pas.

C'est pourquoi j'insiste sur ce fait que le collectivisme, qui remplace le marché libre par l'autorité centralisée et la contrainte, est réactionnaire au sens exact du terme. Le collectivisme, non seulement rend impossible la division progressive du travail, mais encore il nécessite, partout où l'on essaie de l'instituer, une régression vers un mode de production plus primitif. Nous en voyons la preuve dans les Etats totalitaires, et surtout en Russie, où l'on a fait deux tentatives pour instituer le socialisme, où l'on a deux fois reculé, en 1921 et en 1931 d'une économie planifiée et dirigée vers une économie régie par le marché[1]

La première de ces retraites est d'habitude attribuée par les communistes sincères au génie pratique de Lénine, et la seconde aux ambitions perfides de Staline. Mais nous pouvons être certains que toutes deux ont été dictées par une inéluctable nécessité : la Russie, toute primitive qu'elle soit, traverse les premiers stades de la révolution industrielle. Elle substitue la division du travail spécialisé à l'économie fermée rurale et régionale, et il est impossible, même à un dictateur omnipotent gouvernant un peuple docile et terrorisé, de faire fonctionner le nouveau mode de production sans rétablir des marchés au moins relativement libres.

Marx, qui aimait beaucoup exposer les lois inéluctables de l'histoire, a eu l'infortune de ne pas discerner laquelle de ces lois était la plus inéluctable, et c'est pourquoi ses disciples, en Russie et ailleurs, après vingt ans de suprématie communiste, s'entretuent au nom de la vraie foi. La loi vraiment inéluctable de la société moderne est la loi de la révolution industrielle, à savoir que les nations doivent pratiquer la division du travail sur des marchés larges ou bien sombrer dans la misère et dans la servitude. Ceux qui ne mettent pas en pratique cette économie nouvelle, les nations dites arriérées, deviendront la proie de celles qui la pratiquent : il faut qu'elles entrent dans l'économie nouvelle si elles veulent survivre, et ce n'est qu'en pratiquant la nouvelle économie qu'elles peuvent espérer échapper à la conquête ou à l'absorption économique et culturelle. Les nations avancées où l'économie nouvelle est instituée doivent la conserver. Elles n'ont pas d'autre moyen de conserver à leurs énormes populations le niveau de vie auquel elles sont habituées. Ainsi, lorsque des nations avancées adoptent le collectivisme et son corollaire inévitable l'autarcie, elles sont condamnées à voir décliner leur niveau de vie et forcées de recourir à une brutalité inexprimable pour réprimer le mécontentement qui en résulte.

En réalité, on n'a pas la liberté du choix entre l'ordre libéral et l'ordre collectiviste. Je veux dire que l'homme ordinaire qui désire maintenir et améliorer son niveau de vie n'a pas le choix. On n'a pas le choix parce que les hommes sont liés à la division du travail. Il leur est impossible de vivre autrement, de même qu'il était impossible à leurs ancêtres de vivre dans les villages groupés autour des marchés régionaux sans être capables dans une très large mesure de se suffire à eux-mêmes. Le choix apparent entre un ordre collectiviste et libéral n'existe que dans l'esprit, il n'existe que jusqu'au moment où le collectivisme est entièrement mis en pratique, il n'existe que dans le domaine des espoirs et des projets où les hommes discutent de ce qu'ils croient qu'ils voudraient faire. Lorsqu'ils se rendent compte de ce qu'ils peuvent faire, il n'y a plus de choix. Car il est impossible de pratiquer la division du travail et d'en récolter les fruits si ce n'est dans un ordre social qui préserve et s'efforce de perfectionner la liberté du marché. Telle est la loi inéluctable de la révolution industrielle. Les hommes peuvent y obéir, mais ils en sont châtiés par la ruine de leurs espoirs.

C'est pourquoi l'on peut à juste titre attribuer la débâcle du libéralisme à l'erreur intellectuelle plutôt qu'à la fatalité historique. On peut être certain de la renaissance du libéralisme. A l'appui de la philosophie libérale, il y a le fait que l'homme est obligé de pratiquer la division du travail, et cette nécessité obligera les hommes à inventer un ordre social nouveau. Le mot « libéral » sera peut-être oublié, ceux qui se font appeler « libéraux » devront peut-être retomber dans un silence humilié, mais les nécessités inhérentes au mode de production n'en contraindront pas moins les hommes à redécouvrir et à restaurer les principes essentiels d'une société libérale. C'est la leçon de l'expérience russe. Nous voyons une nation qui n'a pas de tradition libérale, à qui l'on a inculqué le mépris du libéralisme, et que la simple nécessité économique oblige néanmoins à retrouver par voie d'expérience et d'erreur les rudiments du libéralisme.

Nous pouvons donc attribuer l'éclipse du libéralisme à des erreurs qui ont empêché la réalisation de réformes nécessaires. Les derniers libéraux se sont laissés embourber dans le statu quo par le dogme politique du laissez faire qui leur a inspiré qu'il ne faut rien faire, et par la confusion de l'économie classique qui leur a inspiré qu'on n'a besoin de rien faire. A l'époque d'Adam Smith et de Jeremy Bentham, de 1776 à 1832 environ, la philosophie libérale avait montré la voie en s'efforçant d'adapter l'ordre social aux besoins de la nouvelle économique industrielle. Vers le milieu du XIXe siècle, le libéralisme était devenu la philosophie de ceux qui négligeaient et refusaient de poursuivre l'adaptation sociale. On peut étudier l'impasse où est tombé le libéralisme dans les derniers enseignements d'Herbert Spencer, ainsi que dans une série d'arrêts de la Cour Suprême des Etats-Unis rendus en vertu de la clause du due process[2]. Mais les choses auraient pu se passer autrement. L'économie classique bien comprise n'était pas une description apologétique du statu quo. Elle était une science normative qui critiquait le statu quo, révélait les points sur lesquels la réforme était nécessaire et indiquait le genre de réformes désirable.

Ces points étaient pour l'économie classique les « frictions » et les « perturbations » à cause desquelles le monde réel se comportait autrement que le système théorique.

Le choix de termes aussi ternes que « friction » et « perturbation » révèle à lui seul l'insensibilité de la pensée doctrinaire. Aux yeux des victimes, les frictions et les perturbations étaient de cruelles injustices, de la misère, du malheur, et de la déception. Il était vain de dire aux victimes que dans l'ensemble, dans l'abstrait, et à la longue, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il était stupide de leur dire qu'on ne pouvait leur donner ni réforme ni secours et qu'ils n'en avaient pas besoin, et que le système était juste encore qu'il leur semblât injuste. Les défauts que les économistes appelaient frictions et perturbations et les victimes injustice et misère, étaient trop nombreux pour qu'on pût les supprimer en enseignant la résignation aux masses. Ils auraient dû être le premier souci des libéraux, le principal objet de leurs recherches, le soin constant de leur politique. La négligence accumulée à l'égard des abus finit par compromettre le respect dû au système. A partir de 1870, les classes ouvrières et les penseurs dirigeants de tous les pays finissent par se persuader que l'ordre existant est radicalement injuste et intolérable.

Cette conviction était humainement justifiée. Cependant les libéraux avaient eu raison d'affirmer à l'origine que les abus étaient accidentels et non fondamentaux. Ils avaient eu raison parce que l'économie de la division du travail réglée sur des marchés est un mode de production tout comme l'agriculture sédentaire ou le nomadisme pastoral. On peut l'aimer ou le détester. C'est là une préférence d'ordre esthétique ; on peut préférer la vie du chasseur ou du pâtre à celle du fermier ou de l'ouvrier d'usine. Mais on ne peut considérer un mode de production comme fondamentalement juste ou injuste. Les questions de justice ne peuvent naître que d'une mauvaise adaptation des lois, des institutions, de l'éducation, et des habitudes sociales à un mode de production donné.

Les hommes d'aujourd'hui peuvent réformer l'économie sociale en changeant les lois. Mais ils ne peuvent révolutionner le mode de production par des moyens politiques. L'humanité ne pourra pas avoir d'autre économie que celle de la division du travail et des marchés tant qu'on n'aura pas inventé un mode de production radicalement différent, et l'éventualité de cette invention n'est même pas théoriquement à envisager. Le genre de révolution qui rendrait périmée l'économie marchande serait une série d'inventions permettant aux hommes, par leur effort individuel et sans avoir besoin de personne, d'obtenir un niveau de vie meilleur que celui auquel ils aspirent maintenant. Ce résultat pourrait être atteint par une machine qui, au moyen d'une faible dépense d'énergie musculaire, produirait de la nourriture, des vêtements, un abri, du confort et du luxe sur n'importe quel sol et avec un peu de lumière. On bien encore par un médicament dont l'effet serait d'enlever aux hommes leur besoin des produits variés de l'industrie moderne.

Dans le monde réel, et avec les connaissances que nous possédons, il est hors du pouvoir des Lénine, des Staline, des Hitler, des Mussolini de révolutionner le mode de production. Ils ne peuvent que l'attaquer et l'abîmer. A la fin, leurs peuples doivent revenir à la division du travail dans une économie d'échanges aussi sûrement que le fermier doit revenir à sa terre s'il veut moissonner sa récolte. Ce qu'il faut réformer, c'est l'ordre social. Telle est la vérité que les premiers libéraux avaient saisie, lorsqu'ils critiquaient sans relâche les lois, les institutions et la politique de leur époque. Les derniers libéraux l'ignorèrent et devinrent conformistes et apologistes. Les collectivistes prouvent qu'ils ne l'ont pas discernée lorsque, tout en croyant frapper les injustices sociales, ils frappent le marché libre qui règle la division du travail.

Mais la vérité triomphera, et le libéralisme renaîtra. Je ne veux pas dire que sa renaissance viendra de notre temps, ni qu'elle viendra avant que l'humanité ait traversé le désastre préparé par la descente vers le collectivisme. Je ne sais pas si le désastre peut être évité par l'intelligence et l'énergie. Mais je crois qu'il n'y a pas d'autre moyen d'échapper au désastre ni de restaurer la civilisation qu'il détruirait que de se rallier à une philosophie sociale conforme à la loi de la révolution industrielle. Ou bien les hommes découvriront cette philosophie sociale par leur intelligence, ou bien ils l'apprendront par une dure expérience, après avoir passé par l'épreuve du feu, comme en Russie. Mais ils l'apprendront. Il le faut. Car c'est la condition de leur survie en tant qu'hommes civilisés.

Les problèmes sociaux

J'ai indiqué que les « frictions » et les « perturbations » dont les économistes classiques admettaient l'existence - pour les négliger aussitôt - étaient en fait les problèmes sociaux qui auraient dû, et qui doivent toujours dans une société pratiquant la division du travail, être le souci primordial des hommes éclairés. Car les frictions et les perturbations marquent les points sur lesquels l'ordre social est en conflit avec l'économie. C'est sur ces points que les hommes, pour une raison ou pour une autre, ne peuvent s'adapter à la manière dont l'humanité gagne sa vie. Les causes de ce défaut d'adaptation sont nombreuses et variées ; il est certain qu'on ne peut les attribuer toutes, comme le pensent les socialistes, au simple fait que les titres juridiques de nue-propriété des moyens de production sont entre les mains d'individus privés et non pas de l'Etat[3]. Le défaut d'adaptation est dû au fait qu'une révolution s'est produite dans le mode de production. Comme cette révolution a lieu chez des hommes qui ont hérité d'un genre de vie radicalement différent, le réajustement nécessaire doit s'étendre à l'ordre social tout entier. Il doit presque certainement continuer aussi longtemps que la révolution industrielle elle-même se poursuit. Il ne peut y avoir un moment auquel « l'ordre nouveau » est réalisé. De par la nature des choses, une économie dynamique doit nécessairement être logée dans un ordre social progressiste.

Les véritables problèmes des sociétés modernes se posent partout où l'ordre social n'est pas compatible avec les nécessités de la division du travail. Une revue des problèmes actuels ne serait pas autre chose qu'un catalogue de ces incompatibilités. Le catalogue commencerait pas l'hérédité, énumérerait toutes les coutumes, les lois, les institutions, et les politiques, et ne serait achevé qu'après avoir traité de la notion qu'a l'homme de sa destinée sur terre, de ses idées sur son âme et celle de tous les autres hommes. Car tout conflit entre l'héritage social et la façon dont les hommes doivent gagner leur vie entraîne nécessairement du désordre dans leurs affaires et de la division dans leurs esprits. Lorsque l'héritage social et l'économie ne forment pas un tout homogène il y a nécessairement révolte contre le monde ou renonciation au monde. C'est pourquoi, à des époques comme la nôtre, où la société est en conflit avec les conditions de son existence, le mécontentement mène certains à la violence et d'autres à l'ascétisme et au culte de l'au-delà. Lorsque les temps sont troublés, les uns font des barricades et d'autres entrent au couvent. C'est pourquoi la plus grande partie de la littérature contemporaine est d'un côté, une littérature révolutionnaire, et de l'autre, une littérature d'évasion, souvent d'ailleurs mêlée à la première[4].

Le champ des réformes

Ce malaise spirituel reflète, comme la souffrance que cause un soulier trop étroit, le défaut d'adaptation des hommes à la façon dont ils doivent gagner leur vie. Il y a ceux qui sont nés handicapés : la détérioration de la souche dont ils sont nés les empêche de faire leur chemin dans la vie. D'autres sont handicapés par des maladies d'enfance, par la sous-alimentation et le manque de soins. D'autres sont les victimes d'une vie familiale pervertie ou stupide, et porteront toute leur vie les stigmates de l'infériorité et de la perversion. Ils ne s'adapteront pas facilement. Puis il y a ceux qui ont été brisés par la pauvreté et la misère de leur jeunesse, et qui n'auront jamais la possibilité de développer leurs dons. Éduquer les grandes masses, équiper les hommes pour une vie dans laquelle ils doivent se spécialiser tout en restant capables de changer de spécialité, voilà un immense problème non encore résolu. L'économie de la division du travail exige que ces problèmes d'eugénisme et d'éducation soient effectivement traités, et l'économie classique suppose qu'ils le sont. Mais on ne s'en occupe pas. Il ne faut pas croire non plus, comme le suppose le dogme du laissez faire, que ces problèmes se résolvent d'eux-mêmes. Il faut donc les inscrire à l'agenda de la politique libérale.

L'économie nécessite non seulement que la qualité de l'espèce humaine, que l'équipement des hommes en vue de la vie soient maintenus à un degré minimum de qualité, mais encore que cette qualité soit progressivement améliorée. Pour vivre avec succès dans un monde d'interdépendance croissante du travail spécialisé, il faut un accroissement continuel des facultés d'adaptation, de l'intelligence et de la compréhension éclairée des droits et des devoirs réciproques, des bienfaits, et des possibilités d'un tel genre de vie.

Mais il faut tout autant, et là encore l'économie classique suppose le problème résolu, conserver la terre et les ressources naturelles, et les améliorer progressivement par le défrichement, la récupération, et la fertilisation. Le sol et le sous-sol, les mers les grandes routes sont le patrimoine des générations à venir. Tous les droits de propriété privée portant sur ce patrimoine doivent par conséquent être subordonnés à la condition que cet héritage naturel ne sera ni gaspillé ni détruit, et qu'il sera, au contraire, enrichi. Comme il serait tout aussi impossible à l'économie nouvelle de tirer des richesses d'un sol épuisé qu'il est impossible à un paysan chinois de gagner son pain au flanc d'un coteau dénudé par l'érosion, il faut incontestablement en conclure que la conservation dans le sens le plus large, y compris le « zoning » des terrains agricoles et urbains, est une obligation essentielle de l'État libéral. Pourtant il y a des gens qui tout en croyant défendre le système de la liberté de l'entreprise croient en même temps que la loi doit laisser les hommes libres de détruire le patrimoine de leurs enfants. C'est là une des curiosités de la déraison humaine.

Ce système nécessite non seulement une grande faculté d'adaptation chez les hommes, mais une mobilité plus grande encore du capital. Dans l'ensemble ce sont les machines qui doivent venir à l'homme et non l'homme aux machines. Des nomades qui ne se fixent nulle part et n'ont pas de racines profondes dans un lieu déterminé ne peuvent mener une vie civilisée. Car des gens qui viennent d'arriver et doivent bientôt partir ont tendance à faire preuve d'une avidité sans scrupules. Ils sont des passagers qui n'ont aucun engagement permanent dans aucune collectivité, et il n'y a pas entre eux et leurs voisins d'autre lien que celui de l'argent. Ils ne vivent que dans le présent, n'ont aucune tradition ancestrale fixée en un point quelconque, et aucun souci de la postérité. La vie ne peut être très bonne partout où les hommes ne se sentent pas comme des maillons d'une chaîne qui va du passé à l'avenir, partout où ils vivent au jour le jour sans liaisons profondes et sans vieux souvenirs, et sans rien d'autre que des espérances purement personnelles. Il est certain que la révolution industrielle a décivilisé d'énormes masses d'hommes en les tirant de leurs foyers ancestraux et en les assemblant dans d'énormes faubourgs mornes et anonymes pleins de taudis surpeuplés.

Il s'ensuit que si l'on veut adapter les nécessités d'une vie civilisée à l'économie nouvelle, il faut modifier le principe de l'économie classique qui veut que capital et travail soient tous deux parfaitement mobiles. Il faut que le capital soit plus mobile que le travail, dans une mesure suffisante pour compenser l'inévitable et désirable résistance des hommes à une existence migratrice. Je ne veux pas dire que toutes les générations doivent pour toujours rester enracinées à l'endroit où elles se trouvent. Mais je veux dire que les courants de population doivent se déplacer lentement si l'on veut éviter que l'émigration dévitalise les communautés anciennes et que l'immigration inassimilable submerge les nouvelles. Pour atténuer ce fléau, il faut prendre des mesures de contrôle social qui incitent le capital inanimé, plutôt que les hommes, à acquérir un haut degré de mobilité. Il faut une politique de l'enseignement qui rende la plupart des gens souples et capables de s'adapter à l'endroit de leur naissance, et une politique économique qui rende le capital mobile.

Au début de l'industrialisme du XIXe siècle, il était peut-être techniquement impossible de déplacer le capital, et il était par conséquent nécessaire de déraciner et de déplacer des hommes. Mais les obstacles techniques peuvent être surmontés. Ils sont beaucoup moins redoutables qu'il y a cent ans, alors que la force motrice qui faisait marcher les machines était produite par des machines à vapeur ou des chutes d'eau, lorsque seuls des produits de grande valeur par rapport à leur masse pouvaient être transportés à bon compte, lorsque le capital disponible était individuel et soumis à la gestion personnelle de son propriétaire. Les inventions modernes permettent aux hommes de créer de la force motrice presque partout et de la transmettre à de longues distances. Les transports à bon marché permettent de déplacer des matières premières pondéreuses. Le développement de la société anonyme a séparé la propriété du capital de la gestion de l'entreprise. Tout cela permet d'utiliser l'industrialisme au besoin qu'ont les hommes de vivre en collectivités sédentaires. Il est aujourd'hui techniquement possible, et il ne l'était pas il y a cent ans, de déplacer le capital vers les collectivités, et d'abolir ainsi le fléau de la surpopulation urbaine et de la migration forcée.

Mais si l'on veut arriver à ce résultat, la loi et la politique sociale doivent se proposer pour but de faciliter et d'encourager la mobilité du capital. Il faut donner de la sécurité au capital lorsqu'il a été transporté au loin et se trouve placé sous le contrôle d'administrateurs lointains. Il faut donc exiger que les lanceurs d'affaires soient strictement responsables de la qualité et de la bonne foi des valeurs qu'ils émettent, et que les administrateurs soient strictement responsables de leur gestion du capital de l'actionnaire.

Ce n'est pas tout. Si l'on veut que le capital acquière la mobilité nécessaire, il ne faut pas le laisser se retrancher, s'embouteiller, dans des institutions favorisées. C'est ce qui se produit lorsqu'on permet aux administrateurs de retenir les bénéfices au-delà du montant nécessaire pour l'amortissement et les réserves de roulement, et de les réinvestir sans les soumettre à l'épreuve du marché des capitaux régi par la concurrence. L'effet de ces pratiques est d'agrandir certaines sociétés au delà de leur véritable valeur économique, et de provoquer une congestion de capitaux aux mauvais endroits. Tous les partisans du principe de la liberté du marché régulateur de l'économie constatent qu'il faut interdire à la société anonyme de retenir les bénéfices et de les réinvestir selon le bon plaisir des administrateurs et non selon le jugement du marché. Car cette pratique immobilise des capitaux alors que l'économie de la division du travail exige que le capital se déplace facilement vers les lieux et les hommes qui font la meilleure offre pour l'obtenir.

De plus, bien que la séparation de la propriété et de la gestion soit nécessaire au fonctionnement de l'économie, la séparation du contrôle et de la gestion ne l'est pas. Le développement des sociétés holding, c'est-à-dire de sociétés qui contrôlent d'autres sociétés, est une innovation extrêmement suspecte. Elle crée des empires industriels à l'intérieur desquels le bon plaisir des administrateurs et des planificateurs remplace le marché comme régulateur de l'entreprise. On prend souvent à tort leur dimension pour le signe de leur succès économique, mais en réalité ils souffrent des vices inhérents à toute économie dirigée. Il n'y a pas moyen de se rendre un compte exact des prix à l'intérieur de l'empire d'une holding. Les entreprises qui en font partie se livrent des marchandises les unes aux autres à des prix fixés par la direction supérieure, et non pas aux prix qui s'établiraient sur un marché libre. La gestion d'une société géante qui dirige des douzaines d'opérations industrielles différentes est par conséquent, au point de vue économique, irrationnelle. Elle ne sait pas si ses laminoirs subventionnent ses mines de charbon ou les exploitent. Elle ne possède aucun criterium vraiment économique pour déterminer si ses placements en hauts fourneaux ou en chemins de fer doivent être augmentés ou arrêtés. Je parle naturellement des grandes affaires qui sont grandes parce qu'elles contrôlent un grand nombre d'entreprises séparées, et non pas d'entreprises séparées qui sont devenues grandes. On confond souvent ces deux choses très différentes : la petite affaire qui grandit en fabriquant une quantité de plus en plus grande de son produit est un succès consacré par le marché ; mais l'affaire qui est devenue grande par la création d'une holding, ou par quelque autre procédé juridique, ou par la communauté du contrôle financier est le résultat d'un effort délibéré pour échapper à l'épreuve du marché.

Les grandes affaires de cette nature sont entièrement incompatibles avec les principes d'une économie libre. En fait elles sont la forme que prend le collectivisme chez les gens d'affaires. A cet égard, rappelons que le mouvement socialiste est fondé sur l'idée que lorsque les grandes affaires auront supprimé la liberté d'entreprise et remplacé le marché par le bon plaisir administratif, l'affaire sera mûre pour la socialisation et la transition sera facile. Il n'y aura plus qu'à déposséder les actionnaires et à fonctionnariser les administrateurs. En pratique, ce serait un peu plus difficile, comme Lénine l'a découvert en 1918. Mais il est certain que si l'on encourage la tendance collectiviste des grandes affaires, on finira par tenter leur nationalisation. Une quantité aussi grande de pouvoir souverain, échappant à la maîtrise objective des marchés libres, ne saurait rester longtemps entre les mains d'individus. De même que la Compagnie des Indes est devenue le gouvernement de l'Inde, de même les trusts géants, si on les laisse continuer, deviendront des départements du gouvernement.

Les grandes affaires de cette nature sont considérées par les socialistes tout comme par les grands capitalistes comme le résultat de l'inévitable évolution du capitalisme. Sur ce point Karl Marx et le juge Gary étaient entièrement d'accord. Mais ils se trompaient tous deux. La United State Corporation n'a pas grandi. Elle a été montée de toutes pièces. Elle n'est pas le produit d'une victoire dans la lutte pour la vie, mais d'une manipulation hardie et ingénieuse de la loi sur les sociétés. La société holding n'aurait pas pu être créée sans les privilèges offerts par la loi, et comme ces privilèges légaux peuvent être retirés ou modifiés selon les nécessités publiques, il ne peut pas être vrai que le trust géant représente l'évolution nécessaire de l'industrie moderne. C'est une évolution, fortuite née de la situation juridique, et elle marque un des points essentiels sur lesquels la loi n'a pas été adaptée à l'économie, et l'a pervertie. Ainsi donc, la rénovation des lois sur les sociétés, afin d'empêcher une affaire de devenir plus grande qu'elle ne peut le devenir à l'épreuve du marché, est un article nécessaire du programme du libéralisme.

Le lecteur se rend compte dès à présent à quel point les nécessités du libéralisme sont étrangères au laissez faire. Mais cette revue rapide est loin d'être terminée. Pour que l'économie de la division du travail sur des marchés libres fonctionne, il faut non seulement que les hommes épargnent pour placer des capitaux, mais encore que l'épargne soit effectivement investie, et que les capitaux représentent effectivement de l'épargne. Les anciens économistes prêchaient la vertu de l'épargne, mais ils supposaient que toute l'épargne était automatiquement investie, et que tous les placements représentaient nécessairement de l'épargne. Cette supposition était assez juste à une époque où les hommes investissaient leur propre épargne dans leur propre entreprise, ou empruntaient directement l'épargne de quelque autre personne. Mais elle ne l'est plus à une époque où les hommes remettent leur épargne à des banquiers qui financent les placements au moyen de crédits basés sur des réserves fractionnées.

Dans un tel système, l'épargne et l'investissement sont deux opérations très distantes et très distinctes l'une de l'autre, et il n'est pas du tout sûr que ce qui est épargné soit investi et que ce qui est investi ait été épargné. Il semble que ce soit là une des causes, voire la principale, du cycle des affaires. Car lorsqu'on investit moins que ce qui est épargné, il y a déflation, c'est-à-dire demande de marchandises insuffisante ; et lorsqu'on investit plus qu'il n'est épargné, il y a inflation, c'est-à-dire demande de marchandises excessive. Dans la déflation, le pouvoir d'achat, qui n'est pas autre chose que les marchandises et les services disponibles pour l'échange, se trouve bloqué. Dans l'inflation, le pouvoir d'achat artificiel, qui ne représente pas des marchandises et des services disponibles, peut demander des marchandises et des services.

Les effets funestes et les dangers de ce cycle se passent d'explication. Il est clair qu'il est nécessaire de veiller à ce que l'épargne réelle soit égale aux investissements réels. Le développement des instruments de contrôle social indispensables à cette surveillance a été, jusqu'à notre génération, entièrement négligé par les économistes et les hommes d'Etat libéraux. Ils ne se sont pas rendus compte que lorsque l'épargne et l'investissement deviennent distincts, la valeur de la monnaie devient le sous-produit accidentel des transactions entre les banquiers et leurs clients. La principale monnaie d'une société moderne consiste non pas en numéraire frappé dans l'Hôtel des Monnaies, mais en dépôts bancaires qui augmentent et se contractent avec la création du crédit privé. Ainsi donc la monnaie, qui est l'instrument des échanges, et l'unité dans laquelle sont exprimés les prix qui règlent la division du travail, est restée, jusqu'à une époque récente, dépendant du hasard[5]. La valeur de la monnaie a connu de violentes fluctuations depuis un siècle et demi que dure la révolution industrielle. Cependant, l'interdépendance étroite et complexe de l'humanité est inconcevable sans la monnaie. Car cette interdépendance consiste en d'innombrables échanges d'une variété infinie de marchandises et de services qui ont lieu à chaque heure de chaque jour sur des marchés innombrables. Ces échanges ne pourraient s'effectuer par voie de troc. Ils ne sont possibles que parce que toutes les marchandises et tous les services sont réductibles à un commun dénominateur. Ils sont évalués non pas par rapport les uns aux autres, mais par rapport à la monnaie. Ils ont un prix, et dans la mesure où la monnaie n'est pas neutre, les prix sont injustes et le calcul économique entravé.

Nous ne discuterons pas ici des mesures propres à maintenir la neutralité de la monnaie. Nous voulons déterminer le domaine des mesures à prendre dans une économie d'échanges, notant au passage les points essentiels d'un programme du libéralisme. Qu'il suffise de dire ici que l'expérience de plus d'un siècle a démontré que l'étalon-or automatique, si jamais il a existé, ne fournit pas une monnaie suffisamment neutre pour une économie basée sur la division mondiale du travail. La réforme monétaire, et ce que l'on appelle aujourd'hui la monnaie dirigée, sont donc nécessaires.

Nous voyons maintenant que les marchés réels sur lesquels l'économie est réglée sont loin d'être les marchés idéaux supposés par l'économie classique. Tous les acheteurs et les vendeurs de marchandises et de services ne sont pas également au courant de l'état réel du marché, et ne sont pas également capables de traiter librement et en pleine connaissance de cause[6]. Ceux qui peuvent attendre ont un gros avantage sur ceux qui sont obligés de vendre immédiatement. Ainsi le fermier qui a une récolte périssable est moins favorisé que celui dont la récolte peut être emmagasinée et se conserver. Le propriétaire du sol peut en général attendre plus longtemps que son locataire. Mais celui qui est le moins capable de marchander est celui qui n'a que son travail à vendre. S'il ne travaille pas aujourd'hui, le produit de cette journée de travail est perdu pour toujours. Plus le vendeur peut attendre, plus il a de temps et d'occasions d'étudier le marché pour obtenir le prix maximum. Il y a donc des différences énormes entre les rendements des divers marchés. Dans certains d'entre eux, le prix exprime presque exactement l'équilibre entre l'offre et la demande. Dans d'autres, le prix représente à peine plus que ce que l'ignorance et l'impuissance des uns peut arracher à l'habileté renseignée des autres.

L'inégalité du pouvoir de négociation atteint surtout les paysans qui traitent avec des intermédiaires, les ouvriers non qualifiés qui traitent avec de gros employeurs, les pauvres dans leurs achats, et les investissements des petits épargnants. Ils ne peuvent pas attendre. Ils ne savent rien. Ils concluent leurs transactions sur des marchés très imparfaits. A très juste titre ils se défient des marchés et se souviennent des nombreux cas dans lesquels on les a trompés, exploités et ruinés. Ces marchés maudits sont une tentation permanente offerte à la fraude, à l'escroquerie, à l'usure, à la malfaçon, à la tromperie sur la marchandise, au charlatanisme et à toutes les combinaisons malhonnêtes de la pègre du capitalisme.

Une société libérale a évidemment le devoir de veiller à ce que ses marchés soient efficients et honnêtes. Mais les partisans utopistes du laissez faire ont supposé que les marchés parfaits s'organiseraient en quelque sorte d'eux-mêmes, ou tout au moins que les marchés sont aussi parfaits qu'ils peuvent l'être. Ce n'est pas vrai. Dans une société libérale, l'amélioration des marchés doit faire l'objet d'une étude incessante. C'est un vaste domaine de réformes nécessaires. Il s'agit avant tout d'assurer l'application d'un principe universellement admis depuis toujours, à savoir que le gouvernement doit veiller à l'honnêteté des poids et des mesures. Lorsqu'on applique aux complexités de l'économie moderne, dans lesquelles les marchandises sont produites au moyen de procédés techniques intelligibles par les seuls experts, le principe de l'honnêteté des poids et mesures entraîne nécessairement une transformation radicale du vieil adage caveat emptor. L'acheteur n'est plus capable de juger de l'honnêteté technique des marchandises qu'on lui offre. Il ne sait pas si elles sont conformes à ce qu'annonce la publicité. Il devient donc nécessaire de punir le vendeur qui donne à ses marchandises une présentation mensongère, d'interdire la vente des produits nuisibles, de stipuler que seuls les articles de même qualité porteront la même étiquette, de fournir à l'acheteur le moyen de vérifier s'il obtient le meilleur produit possible pour le prix qu'il paie.

En même temps qu'on assainit les marchés, il faut assurer la liberté des transactions. L'État libéral ne saurait rester neutre entre ceux qui n'ont pas le moyen de marchander et ceux qui peuvent le faire trop facilement. En vertu de ses propres principes, il doit encourager et aider à s'organiser coopérativement, les producteurs tels que les cultivateurs, et les ouvriers, qui sont obligés de vendre immédiatement, à n'importe quel prix, et sans connaître la situation réelle de l'offre et de la demande. De même que l'État, en permettant la constitution de sociétés anonymes, a rendu possible l'utilisation collective d'épargnes individuelles, de même il pourrait imaginer une forme de société qui donnerait des droits collectifs et des devoirs correspondants aux organisations de cultivateurs, d'ouvriers et de consommateurs.

Il est évident que ces organisations seront tentées de devenir des monopoles et de manifester une tendance à restreindre le trafic. Nous le savons par le fait que les sociétés anonymes cèdent très souvent à la même tentation. C'est pourquoi une politique libérale doit nécessairement mettre hors la loi le monopole et toutes les pratiques malhonnêtes qui y aboutissent. On croit communément que la tendance générale de l'économie va vers le monopole. Cela est peut-être vrai dans une société qui se laisse aller sans avoir une conception claire de la nature de son économie. Mais une fois que les hommes se rendent sérieusement compte qu'ils sont liés à un mode de production qui ne peut être réglé que sur des marchés libres, ils sont obligés de réformer les lois qui permettent la floraison des monopoles. Je suis sûr qu'ils découvriront que peu de véritables monopoles sont institués, et qu'aucun ne saurait subsister longtemps sans un privilège légal. Ce peut être une concession, la possession exclusive d'un produit naturel, ou un brevet, un droit de douane, ou simplement une exploitation de la législation sur les sociétés. Mais si le monopole dépend d'un privilège concédé par la loi, on peut l'abolir ou en empêcher la création en modifiant la loi.

Nous n'avons pas encore terminé notre revue des domaines dans lesquels la politique libérale doit s'efforcer d'adapter l'ordre social à l'économie d'échange. De par sa nature même, l'économie est dynamique, c'est-à-dire que la technique et la localisation de la production changent continuellement. Certaines industries meurent, et d'autres naissent ; à l'intérieur d'une même industrie, il y a des entreprises qui grandissent et d'autres qui déclinent. Des industries établies dans un endroit sont remplacées par d'autres établies ailleurs, souvent aux antipodes. A la longue, il en résulte un progrès industriel. Mais vu de près, ce processus entraîne une multitude de drames humains. Nulle part les derniers libéraux n'ont manifesté de façon plus évidente leur insensibilité de doctrinaires que dans l'indifférence avec laquelle ils ont accepté les ravages causés à la personne humaine par le progrès industriel.

Pourtant il n'y a rien dans les nécessités de l'économie nouvelle qui oblige la société à rester indifférente à ces souffrances humaines. Il n'y a aucune raison pour ne pas prélever au moyen de l'impôt une partie des richesses produites pour l'employer à assurer et à indemniser les hommes contre les pertes personnelles que peut leur faire subir le progrès industriel. Si les améliorations techniques augmentent la richesse, et elles l'augmentent certainement, si la société en général devient plus riche lorsqu'une industrie se déplace d'un endroit où le coût de production est élevé vers un autre où il est plus bas, une partie de cette richesse accrue peut être utilisée pour secourir les victimes du progrès. On peut l'utiliser pour les aider pendant qu'ils changent de métier, pour faire leur rééducation personnelle, pour les installer ailleurs s'ils doivent changer de résidence.

Il n'y a aucune raison pour qu'un Etat libéral n'assure et n'indemnise pas les hommes contre les risques de son propre progrès. Il a au contraire toutes les raisons de le faire. Car, s'il est bien organisé, un tel système d'assurance sociale favoriserait les transformations techniques nécessaires, et réduirait la résistance si naturelle de ceux qui se voient sacrifiés au progrès. On ne saurait blâmer un homme qui déteste une machine qui le réduira à l'indigence et lui enlèvera le seul métier qu'il connaisse.

Les ouvriers de l'industrie ne sont pas les seuls, cependant, à souffrir du progrès industriel. Tous les producteurs sont dans une certaine mesure soumis au même risque lorsque l'on invente de nouveaux procédés, lorsque surgissent des concurrents à meilleur rendement, ou lorsque les goûts du public changent. Certes, le trésor public ne saurait les assurer et les indemniser tous. Mais on peut limiter les pertes. Comment ? C'est là un problème très complexe que je ne prétends pas être capable de résoudre. Pour contribuer à la recherche d'une solution, indiquons que les entreprises seraient plus capables de faire face aux risques du progrès industriel si les sociétés étaient obligées d'amortir leur capital dans un délai égal à la durée utile des machines et des procédés que le capital a servi à acheter, et si elles étaient obligées, pour se procurer de nouveaux capitaux, de s'adresser au marché financier au lieu de puiser dans des bénéfices accumulés. Ce système serait très bien adapté aux petites sociétés. Mais les petites sociétés sont plus mobiles que les grandes. Elles peuvent se dissoudre plus facilement et l'on en crée plus facilement de nouvelles. De telles sociétés seraient mieux adaptées à une économie dynamique, et elles ne soulèveraient pas les problèmes et les tragédies de ces monstres à moitié hors d'usage, incapables de vivre comme de mourir, que sont les grandes sociétés.

On voit que cet agenda du libéralisme est long. Je ne prétends cependant pas qu'il soit complet. L'adaptation de l'ordre social à la division du travail est nécessairement une tâche immense, car il ne s'agit de rien de moins que de trouver à l'humanité un nouveau genre de vie. Elle doit donc, dans toutes ses ramifications, dépasser l'entendement de n'importe quel contemporain, le programme de n'importe quel parti, les énergies réformatrices de n'importe quelle génération. J'ai simplement voulu indiquer les points les plus critiques et les plus évidents sur lesquels la société moderne est mal adaptée à son mode de production, et ensuite illustrer la mission inachevée du libéralisme. L'agenda prouve que le libéralisme est tout autre chose que l'apologétique stérile qu'il était devenu pendant sa sujétion au dogme du laissez faire et à l'incompréhension des économistes classiques. Il démontre, je crois, que le libéralisme est, non pas une justification du statu quo, mais une logique du réajustement social rendu nécessaire par la révolution industrielle.

Si nous considérons maintenant cet agenda dans son ensemble, nous voyons qu'il implique une répartition des revenus différente de celle qui existe aujourd'hui dans la plupart des sociétés organisées. L'effet de ces réformes serait en effet avant tout de réduire considérablement les possibilités d'enrichissement par l'exploitation et par l'exercice de privilèges légaux. Ces réformes s'attaquent à la source des gros revenus provenant des divers genres de monopoles, des mauvais marchés sur lesquels les ignorants et les faibles sont désavantagés. Au point de vue de l'économie d'échange, les revenus provenant de ces inégalités naturelles et juridiques ne sont pas légitimement gagnées. Ils sont parasitaires, adventices, et si le monde réel était conforme à la théorie des économistes classiques, ces revenus illégitimes n'existeraient pas. Ils ne représentent ni la rétribution du travail ou de la gestion, ni un intérêt du capital, ni les profits d'une entreprise, tels que les déterminent des marchés libres et équilibrés. Ce sont des tributs levés sur les salaires, les intérêts et les profits en dénaturant ou en manipulant le prix du marché.

Les réformateurs du libéralisme doivent donc se proposer de rectifier la situation qui permet à ces revenus illicites de se former ; si leurs réformes sont profondes et efficaces, il ne s'en formera plus. Or nous avons vu qu'afin de rectifier cette situation il faut : engager d'énormes dépenses pour l'eugénisme et l'éducation ; assurer la conservation du sol et des richesses naturelles qui constituent le patrimoine national, développer ce patrimoine par des travaux de récupération, de lutte contre les inondations et la sécheresse, d'aménagement des cours d'eaux, des ports et des routes, de développement de la houille blanche, d'amélioration des possibilités de transport et d'échange de marchandises et de services ; perfectionner les marchés en organisant des services de renseignements, d'inspection et autres, assurer et indemniser contre les risques et les pertes dues aux transformations économiques et techniques. Il faut encore bien d'autres choses, par exemple fournir les possibilités de récréation qui ne peuvent pas exister dans des collectivités spécialisées et surpeuplées.

Notes et références

  1. La première retraite, ordonnée par Lénine en 1921, a été la N.E.P. Elle fut considérée comme une abolition du communisme. La seconde fut effectuée par Staline en 1931. Il rétablit la différenciation des salaires, l'exploitation des entreprises en vue du profit, la responsabilité personnelle de la direction des entreprises, appelée « propriété socialiste », et le commerce dans des magasins ouverts à tous. Le communisme est aujourd'hui hors la loi en Russie, et ses adhérents sont connus sous le nom de Trotskistes.
  2. Le cinquième et quatorzième amendements à la Constitution des Etats-Unis stipulent, entre autres, que « nulle personne... ne sera privée de la vie, de la liberté, ou de ses biens sans (que soit observée) la due procédure (due process) de la loi. » L'interprétation de cette clause par les tribunaux a eu pour effet de faire déclarer l'inconstitutionnalité d'un grand nombre de lois du Congrès ou des Parlements des Etats. Elle a donné et donne encore lieu à de très graves controverses.
  3. Voir au chap. V.
  4. Considérons par exemple l'admiration alternée de M. Stuart Chase pour le machinisme et pour le primitivisme mexicain, son dégoût de l'industrialisme simultané à la vision enchanteresse d'une Utopie technique ; ou la fascination exercée par D.H. Lawrence, qui s'était évadé de la réalité dans la sensation sexuelle avec un fanatisme tout ascétique, sur tant de sympathisants du socialisme marxiste.
  5. Par exemple de la découverte de gisements d'or, de nouveaux procédés métallurgiques de production de l'or et de l'argent, de booms spéculatifs, de krachs bancaires, et toujours de transactions bancaires entreprises sans considération de leur effet sur la valeur de la monnaie.
  6. J. A. Hobson, The Industrial System, chap. IX : « Le mécanisme des marchés ».
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