Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 9 - la grande révolution et la montée de la "grande association"

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Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 9 - la grande révolution et la montée de la "grande association"


Anonyme


Chapitre 9 - La grande révolution et la montée de la « grande association »
La Cité libre
The Good Society
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Auteur : Walter Lippmann
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1937
« Les doctrines auxquelles on veut que les hommes souscrivent sont partout hostiles à celles au nom desquelles les hommes ont lutté pour conquérir la liberté. Les réformes sont partout aux prises avec la tradition libérale. On demande aux hommes de choisir entre la sécurité et la liberté. On leur dit que pour améliorer leur sort il leur faut renoncer à leurs droits, que pour échapper à la misère, ils doivent entrer en prison, que pour régulariser leur travail il faut les enrégimenter, que pour avoir plus d'égalité, il faut qu'ils aient moins de liberté, que pour réaliser la solidarité nationale il est nécessaire d'opprimer les oppositions, que pour exalter la dignité humaine il faut que l'homme s'aplatisse devant les tyrans, que pour recueillir les fruits de la science, il faut supprimer la liberté des recherches, que pour faire triompher la vérité, il faut en empêcher l'examen. »
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La mise hors la loi de la guerre par la conscience moderne

Le renouveau actuel de la guerre totale se manifeste à une époque à laquelle presque tous les hommes sentent instinctivement que la guerre n'est plus qu'un monstrueux anachronisme. C’est là une révolution dans les idées. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que l’humanité, dans son ensemble, considérât la guerre comme profondément irrationnelle et immorale. Il y avait eu, jadis, des protestations de certaines petites sectes religieuses ; aux XVIIe et XVIIIe siècles, on avait fait quelques efforts pour limiter l’étendue des guerres ; on avait discuté, de plus en plus activement, autour de spéculations académiques sur la paix perpétuelle. Mais le pacifisme en tant que grande conviction humaine est un phénomène nouveau dans le monde occidental.

Il y a cent ans, les citoyens de Londres, voulant rendre hommage à lord Chatham, lui firent élever un monument sur lequel une inscription, rédigée par Burke, déclarait que sous son gouvernement on avait vu pour la première fois « le commerce uni à la guerre et rendu prospère par elle ». Aujourd'hui quand les hommes entendent Mussolini dire que « seule la guerre porte l’énergie humaine à son plus haut degré de tension et imprime un cachet de noblesse sur le peuple qui a le courage d’y faire face »[1], quand ils entendent Hitler dire que « c’est dans d’interminables batailles que l’humanité est parvenue à la grandeur ; dans la paix perpétuelle elle serait vouée à la destruction »[2], ils ne sont pas moins surpris que s’ils entendaient prononcer un éloge du servage ou de l’exposition des nouveau-nés. Car bien que toutes les nations se préparent à la guerre, et que la plupart d’entre-elles aient encore une politique qui mène à la guerre, la guerre en tant qu’instrument de politique nationale a été mise hors la loi par la conscience de l’homme moderne.

Une transformation aussi radicale des sentiments humains ne saurait être le résultat d’une compréhension subite ni une manifestation spontanée de bonne volonté. Car les guerres modernes, une fois commencées sont tout aussi sauvages que toutes celles d’autrefois. Il n’y a par conséquent aucune raison de croire que la répulsion de l’homme moderne à l’égard de la guerre est due à une transformation de la nature humaine. Elle ne saurait pas davantage être attribuée au fait que tout le monde connaît le caractère effroyablement meurtrier de l’armement moderne. En fait, on exagère en général des dévastations matérielles de la guerre moderne. Certes, les canons, les bombes et les gaz mutilent, tuent et détruisent sur une grande échelle, mais une nation moderne possède une très grande capacité de réparation des dommages causés. Les régions dévastées de la zone de combat dans la dernière guerre ont été reconstruites en quelques années, et si, au point de vue humain, les morts sont irremplaçables, leur nombre est rapidement reconstitué.

On se rapproche de la vérité en considérant que pendant la grande guerre, plus d’êtres humains ont été mutilés et tués par la maladie et la famine que par les armes, et ces mutilations et cette tuerie ont continué pendant des années après l’armistice. De plus, les biens détruits pendant les opérations militaires n’ont représenté qu’une faible part du total des richesses détruites. L’Allemagne et l’Angleterre, par exemple, n’ont pas été envahies ; cependant, ces deux pays ont vu leur capacité de production considérablement réduite par la dislocation des marchés et des sources d’approvisionnement auxquels leurs économies avaient été adaptées. La ruine causée par une guerre moderne est beaucoup plus profonde et plus étendue que celle que manifestent les listes de pertes et la dévastation de la zone de feu. Le dommage irréparable ne commence que lorsque la nation entière est mobilisée et que la guerre vient s’attaquer à la population civile sous forme de blocus et de bombardements aériens. Le dommage durable est causé par la rupture et la dislocation qu’inflige la guerre au système économique auquel appartiennent tous les belligérants.

Car toutes les guerres sont aujourd'hui des guerres civiles. Ce ne sont pas des batailles contre un ennemi étranger, mais des luttes intestines à l’intérieur d’une collectivité unique, dont tous les membres sont intimement liés et dépendent étroitement les uns des autres. La guerre moderne déchire d’immenses populations qui ont besoin les unes des autres pour maintenir leur niveau de vie, voire jusqu’à un certain point pour subsister. C’est pourquoi la guerre moderne est aussi désastreuse pour les vainqueurs que pour les vaincus. C’est pourquoi la guerre ne peut plus être employée avec succès comme instrument de politique nationale[3]. C’est pourquoi ceux qui prêchent et provoquent la guerre sont considérés comme des gens en rébellion contre la paix et l’ordre de la communauté internationale, et c’est pourquoi, lorsqu’ils attaquent leur victime, ils soulèvent tout autour d’eux l’hostilité de cette communauté. C’est pourquoi le pacifisme a récemment cessé d’être une aspiration fantaisiste et est devenu pour les hommes un principe d’action pratique. C’est au XIXe siècle que les nations, les collectivités locales et les individus cessent de se suffire à eux-mêmes pour vivre dans une dépendance profonde et complexe à l’égard les uns des autres. Les hommes se mettent à vivre unis dans une grande association[4].

La division du travail

On peut dire sans exagération qu’au moment où les hommes, relativement capables de se suffire à eux-mêmes à l’intérieur de collectivités locales, sont devenus dépendants les uns des autres dans une économie mondiale, l’histoire a enregistré l’événement le plus révolutionnaire de tous les temps[5]. Cette révolution a imposé à l’humanité un genre de vie radicalement nouveau ; elle a ébranlé les coutumes, les institutions et les traditions, transformant ainsi toutes les idées humaines.

On ne saurait évidemment assigner une date exacte au début de cette révolution. On en retrouve les traces vers la fin du Moyen Age. Cependant le monde romain a connu jusqu’au Moyen Age une économie entièrement basée sur l’échange. Mais c’est vers le milieu du XVIIIe siècle que les hommes de notre civilisation commencèrent à remarquer, dans leur vie quotidienne, des changements très significatifs qui leur montrèrent qu’ils entraient dans une ère nouvelle. Les premiers à s’en rendre compte furent les populations de l’Angleterre et de l’Ecosse ; ce furent les premières grandes collectivités occidentales qui s’enrichirent en cessant de se suffire à elles-mêmes.

Mais du début du XVIIIe siècle, même en Angleterre, l’économie villageoise fermée était toujours la règle. Il y avait un certain commerce intérieur et international. Mais son volume et surtout son caractère étaient de fort peu d’importance, car il ne concernait « que dans une mesure relativement faible le transport des marchandises de première nécessité. Chaque nation se suffisait presque à elle-même pour les principaux articles de consommation, les produits alimentaires fondamentaux, le vêtement, le mobilier, et les principaux instruments de l’économie. Chacune ne produisait guère que ce qu’elle consommait, et ne consommait guère que ce qu’elle produisait »[6].

En 1730, les exportations de l’Angleterre consistaient toujours en « lainages en autres tissus, un peu de cuir, de fer, de plomb, d’argenterie et d’orfèvrerie, et quelques produits réexportés, comme le tabac et les calicots des Indes. Les importations consistaient en vins et liqueurs, riz, sucre, café, huile, fourrures et un peu de fils de laine, de chanvre, de soie et de lin à l’usage de nos industries spécialement favorisées »[7].

Chose plus significative encore, le commerce intérieur s’effectuait encore principalement à l’intérieur de régions capables de se suffire à elles-mêmes. « Le commerce intérieur entre des régions de l’Angleterre très éloignées l’une de l’autre », dit Hobson, « était très faible »[8]. Le transport des marchandises était difficile. « Les produits agricoles étaient presque entièrement destinés à la consommation locale, à l’exception du bétail et des volailles, que l’on menait à pied des comtés avoisinant jusqu’à Londres et aux autres grands marchés. » Dans l’ensemble, l’industrie travaillait pour des marchés locaux. De plus, à l’intérieur d’un même district, la spécialisation individuelle était très peu poussée. Les produits de l’industrie textile de Norwich par exemple « étaient fabriqués dans les chaumières disséminées sur une vaste région ».

Depuis plus de cent cinquante ans, la révolution qui a transformé ces petites collectivités locales relativement indépendantes et autarciques en membres spécialisés d’un vaste système économique s’est poursuivie sur un rythme de plus en plus rapide. L’économie fermée, moins productive, n’a pas pu subsister en présence du rendement supérieur d’un mode de production dans lequel le travail et les ressources naturelles sont spécialisées, et qui favorise ainsi l’emploi des machines et de la force motrice mécanique. La division mondiale du travail a été jusqu’à un certain point entravée par les tarifs douaniers, les lois d’immigration, et par d’autres obstacles aux mouvements du capital et du travail. Mais ils n’ont fait que retarder l’évolution. Dans les pays qui se considèrent comme les plus civilisés, il ne reste plus aujourd'hui que très peu de communautés vraiment capables de se suffire à elles-mêmes. L’économie familiale fermée a virtuellement disparu. Certaines nations, dans l’ensemble, dépendent moins que d’autres du commerce extérieur, mais aucune ne pourrait entreprendre ne fût-ce que de maintenir son niveau de vie actuel si elle devait être isolée du reste du monde.

Cependant la révolution est loin d'être achevée. Il n'y a que quelques dizaines d'années qu'elle a commencé à pénétrer dans les grandes masses asiatiques, africaines et sud-américaines. Elle semble d'ailleurs devoir tout emporter sur son passage.

Cette révolution, qui intéresse l'humanité tout entière et pose toutes les grandes questions sociales de notre époque, est due principalement à la division du travail croissante dans des marchés toujours plus étendus : le machinisme, la société anonyme, et la concentration sont des phénomènes secondaires. Je veux dire par là que les hommes ne sont tentés d'inventer et d'installer des machines qu'une fois qu'ils ont commencé à spécialiser leur industrie en vue d'un marché étendu. S'il est vrai que les machines elles-mêmes favorisent la spécialisation, le fait essentiel est que les machines ne sont pas inventées tant que le travail n'est pas spécialisé. Les fameuses inventions de l'industrie textile anglaise, qui sont si souvent considérées comme la cause immédiate de la révolution industrielle, ont été faites par des « hommes pratiques, dont la plupart étaient des ouvriers plongés dans les détails de leur art, et mis en présence d'une difficulté définie à vaincre, d'une économie particulière à réaliser »[9]. Les inventions s'accumulèrent naturellement au fur et à mesure que l'industrie textile se développait. Mais il est suffisamment clair que l'invention a commencé dans l'industrie qui était déjà la plus spécialisée. Cela est également vrai de la société anonyme. L'usage de cette forme d'organisation industrielle ne devint général qu'au milieu du XIXe siècle, lorsque la division du travail fut encore plus poussée.

Il est indispensable de se rendre compte de la primauté de la division du travail dans l'économie moderne pour pouvoir faire une juste distinction entre les phénomènes vraiment progressifs et les autres. Si nous voulons retrouver notre route dans les difficultés pratiques et dans la confusion intellectuelle de notre époque, il nous faut revenir au premier principe de l'économie dans laquelle nous vivons, et voir bien nettement que son caractère déterminant est l'accroissement des richesses par un mode de production qui met fin à l'autarcie des nations, des localités et des individus, et crée entre eux une interdépendance profonde et complexe.

Le retard culturel

Pendant plus de mille ans après la décomposition de la grande association du monde romain, les peuples occidentaux ont vécu en petites collectivités relativement fermées. C'est à ce genre d'existence que nos habitudes traditionnelles et nos idées préconçues, que nos coutumes et nos institutions ont été adaptées. Notre intelligence a été adaptée à un genre de vie organisé sur une petite échelle, et immuable au cours d'une génération donnée. Mais la révolution industrielle a institué un genre de vie organisé sur une très grande échelle, dans lequel les hommes et les communautés ont perdu leur autonomie et dépendent étroitement les uns des autres, dans lequel les changements ne sont plus assez graduels pour être imperceptibles, un genre de vie hautement dynamique par rapport à la durée même d'une existence humaine. Jamais la plus grande partie de l'humanité ne s'est vu imposer si brusquement une transformation plus profonde des habitudes, des idées et des valeurs.

Depuis le début de cette révolution, toute la vie, depuis la diplomatie des grandes puissances jusqu'aux questions les plus intimes et les subtiles de religion, de goût et de rapports humains, a été profondément affectée par cette transformation. Il n'existe plus aujourd'hui aucun gouvernement séculier qui ressemble, si ce n'est par la forme extérieure, aux gouvernements d'avant la révolution. La plupart des gouvernements qui existaient au XVIIIe siècle ont été renversés. Quelques-uns ont été pacifiquement reconstruits ; mais tous ont été profondément modifiés. L'Etat, la loi, la propriété, la famille, l'Eglise, la conscience humaine, la notion du juste et de l'injuste, de la position sociale, de l'espoir, du besoin, tout cela a changé. Cette révolution des bases de l'existence humaine a exigé une formidable réadaptation de l'humanité à un milieu matériel et social plein de surprises et de nouveautés.

La réadaptation est naturellement plus lente que les transformations révolutionnaires. C'est pourquoi il y a toujours eu à cette époque ce que les sociologues appellent un « retard culturel ». C'est-à-dire que les hommes ont abordé les questions actuelles avec des idées et des habitudes adaptées à une situation qui n'existe plus. Tout comme les voyageurs placés sur la plate-forme arrière d'un trait, ils n'ont vu que le paysage déjà dépassé. Des millions d'hommes ont dû se réadapter non seulement à un nouveau genre de vie, mais encore à une vie dans laquelle la situation la plus nouvelle est bientôt transformée en une situation plus nouvelle encore. Cela n'a pas été facile, et le sentiment de confusion spirituelle, de déception et d'insécurité dont est pénétrée toute la culture moderne est le fidèle reflet des misères et des difficultés de cette réadaptation.

Les gens n'ont pas su s'il leur fallait bénir l'ordre nouveau ou le maudire ; ils l'ont maudit ou béni suivant l'aspect de la révolution qu'ils envisageaient. Il a procuré à des millions d'hommes une amélioration considérable de leur niveau de vie : pour d'autres, il a simplement signifié une rupture brutale avec leurs habitudes. C'est ainsi qu'à certains le XIXe siècle est apparu comme un siècle de progrès, et à d'autres comme un siècle de dégradation. On peut trouver tous les témoignages qu'on veut en faveur de l'une et l'autre de ces opinions. La division du travail a produit des richesses bien plus grandes. Mais elle a aussi produit le prolétariat. La division du travail a rendu les hommes dépendants les uns des autres et a par conséquent fondé leur prospérité sur le principe d'une collaboration pacifique dont les bénéfices sont réciproques. Mais elle les a également dangereusement exposés à l'arbitraire de ceux qui refusent de collaborer.

La révolution a donc été marquée par une série interminable de paradoxes déconcertants. Il y a eu du progrès et de la misère. Il y a eu de la démocratie et de l'insécurité. Il y a eu l'interdépendance des nations, et la féroce rivalité de leurs impérialismes. Il y a eu l'égalité juridique et l'inégalité sociale. Il y a eu un grand procès moral qui a aboli l'esclavage et les castes, affranchi les hommes et les femmes, épuré et élevé le traitement des criminels, créé des écoles et des universités ouvertes à tous, libéré la pensée et la conscience de la censure des autorités. Mais d'autre part il y a les nouveaux riches, seigneurs bien moins agréables que les nobles qu'ils ont supplanté, il y a les foules des grandes cités, déracinées, privées de leurs traditions ancestrales, n'ayant rien pour ennoblir leurs vies, n'ayant plus la foi qui console.

La révolution industrielle est une révolution dans le sens le plus complet du terme. Elle est la grande révolution générale dont toutes les révolutions particulières depuis Cromwell n'ont été que des incidents. Sa phase accélérée dure depuis cinq générations. Certaines régions favorisées ont connu de brèves périodes de tranquillité. Mais il est certain qu'il faudra beaucoup plus de cinq générations pour que la révolution s'achève. La suppression de l'économie fermée ne fait que commencer dans bien plus de la moitié du monde. Elle continuera. Aucun Ghandi ne saurait retenir cette marée. Rien ne peut empêcher l'humanité tout entière d'être tirée de son isolement ancestral et entraînée vers l'économie mondiale des spécialistes interdépendants. Car le nouveau mode de production est incomparablement plus apte à la lutte pour la survivance. Les gens qui l'adoptent non seulement deviennent plus riches que ceux qui ne l'adoptent pas, mais encore ils les soumettent et les dominent. La révolution continuera donc. Mais comme elle nécessite, non seulement une transformation de l'économie, mais une réadaptation de la nature et des habitudes humaines, il faudra beaucoup de temps pour que les hommes arrivent à rattraper les circonstances et à apprendre tout ce qui leur est nécessaire pour remanier en conséquence leurs coutumes et leurs institutions.

La contre-révolution collectiviste

C'est pourquoi, au fur et à mesure que la transformation révolutionnaire avance, elle provoque à chaque pas des résistances et des rébellions. Elle en provoque à droite et à gauche, c'est-à-dire chez ceux qui possèdent le pouvoir et la richesse, et chez ceux qui n'en ont pas. Le mouvement de gauche est socialisant et tend logiquement au communisme. Le mouvement de droite, qui groupe les gens riches alliés à des politiciens et à des militaires, se manifeste par le nationalisme économique, l'impérialisme conquérant, les monopoles, et, dans sa forme extrême et désespérée, devient ce que l'on appelle aujourd'hui le fascisme. Ces deux mouvements se livrent une lutte de classes désespérée, mais, par rapport à la grande révolution industrielle des temps modernes, ils sont tous deux des formes de réaction et de contre-révolution. Car, en dernière analyse, ces deux mouvements collectivistes sont des efforts faits pour résister par divers moyens de contrainte aux conséquences de la division croissante du travail.

Pour démontrer cette proposition, il faut rappeler les premiers principes de l'économie nouvelle que les hommes ont commencé à pratiquer sur une grande échelle au cours des cent cinquante dernières années.

Elle n'est pas, comme l'était l'économie ancienne, réglée par la coutume. Je veux dire que la richesse n'est plus produite par des hommes qui héritent de leur père un lopin de terre, leur situation sociale, leur profession, ou une tradition artisanale. Dans l'économie moderne, non seulement la profession de chacun est infiniment plus spécialisée, mais encore, ce qui est beaucoup plus significatif, son choix d'une profession et son succès dans cette profession sont réglés, non par l'usage établi, mais par des prix qui fluctuent sur des marchés extrêmement larges. On peut dire que dans l'ancienne économie, on produisait pour consommer[10]. Les hommes produisaient directement pour leur propre consommation, ou tout au moins pour satisfaire les besoins raisonnablement stables et bien connus d'un petit nombre de clients réguliers et familiers. Dans l'économie moderne, le mobile personnel de la production est le profit - il s'agit de vendre l'article plus cher qu'il n'a coûté. Les marchandises sont expédiées non pas à la maison du producteur, ni même à des clients réguliers et connus, mais à un marché éloigné et impersonnel.

Les prix qu'un individu obtient sur ce marché pour ses produits déterminent son échec ou son succès, c'est-à-dire qu'ils indiquent s'il a investi avec succès ou non son capital et son travail. Le marché est donc le régulateur souverain des spécialistes dans une économie basée sur une division du travail très spécialisée. Il fait ce que la commission du plan est censée faire dans une économie planifiée. Il détermine, en offrant des prix plus élevés pour certaines marchandises, une augmentation de la production de ces marchandises. Par la hausse des prix, le marché incite un plus grand nombre d'hommes à consacrer leur capital et leur travail à la production de ces marchandises. En offrant de bas prix, le marché les avertit d'avoir à cesser de les produire, et de retirer une partie du capital et du travail qu'ils auraient sans cela investi.

Aucun économiste n'a inventé ce moyen de déterminer ce que l'homme doit produire[11]. Les économistes classiques n'ont fait qu'essayer de le décrire. Mais il est clair que lorsque les hommes cessent de se suffire à eux-mêmes comme Robinson Crusoe, ils ont besoin de savoir dans quel travail ils doivent se spécialiser. S'ils ne le savaient pas, s'ils choisissaient leur spécialité au hasard ou simplement d'après leurs goûts, ils choisiraient peut-être d'être mécaniciens de locomotive, pour découvrir ensuite que personne ne veut construire de locomotives. En se spécialisant, ils doivent savoir dans quoi les autres se spécialisent afin que leurs travaux s'ajustent dans quoi les autres voudraient se spécialiser. Car tous désirent peut-être devenir mécaniciens de locomotive. Il faut qu'il existe un pouvoir qui persuade ou oblige chacun à choisir une spécialité qui s'adapte aux autres spécialités. C'est exactement ce que font les prix du marché. Ils le font approximativement, et comme la plupart des marchés ne sont pas parfaits, ils le font en causant beaucoup de frictions et de souffrances humaines. Mais ils le font avec une sorte de large et brutale efficacité. Ils récompensent largement ceux qui choisissent la bonne spécialité au bon moment, ils infligent aux autres l'échec et la ruine.

Il est certain que cette méthode de réglage de la production est d'un rendement technique supérieur à celui de la coutume et de l'héritage qui prévaut dans une petite collectivité autarcique composée de Maîtres Jacques. Elle a permis une amélioration si considérable du niveau de vie, elle a à tel point augmenté la quantité de biens matériels mise à la disposition de l'homme que les marxistes modernes n'insistent plus sur la thèse originale qui accusait le capitalisme d'entraîner l'appauvrissement croissant des classes ouvrières. Mais il est également certain que l'accroissement progressif des richesses laisse derrière lui une séquelle de misère, d'échecs et de déceptions qui a choqué la conscience humaine. Les statistiques d'amélioration ne sont pas suffisamment impressionnantes pour obscurcir les statistiques de gaspillage ou pour étouffer les cris des victimes. Certes, le marché détermine la façon dont le capital et le travail doivent être investis pour satisfaire aux demandes de la population, mais, au point de vue humain, le marché est le souverain cruel. En pratique, ceux qui se trompent sur le marché doivent parer leurs erreurs de leur ruine et de leur échec.

Ces conséquences tragiques sont dues à certains faits que les économistes classiques et les naïfs apologistes du capitalisme du XIXe siècle avaient reconnu en théorie. Mais ils y avaient passé outre sans en comprendre la signification humaine. Les économistes ont souvent parlé de l'immobilité du capital et du travail. Ce terme incolore signifie que tous les hommes ne peuvent pas, ou ne veulent pas apprendre de nouveaux métiers, quitter leurs foyers et leurs pays, ou même modifier leurs investissements aussi vite que le marché leur dicte de le faire. Les hommes n'ont pas la capacité d'adaptation qu'exige un marché en fluctuation constante. Ils ne sont pas des unités abstraites, mais des créatures qui ont des habitudes et sont profondément attachées à leur genre de vie. De plus, en partie parce que capital et travail ne sont pas parfaitement mobiles, et en partie pour d'autres raisons que nous allons examiner, les marchés de marchandises et de travail n'indiquent pas toujours avec certitude dans quoi doivent se spécialiser les hommes qui ont du travail ou des capitaux à placer. Le marché d'aujourd'hui ne peut pas prédire avec suffisamment de précision les besoins humains dans lesquels les jeunes gens auront intérêt à se spécialiser au cours des vingt années à venir. D'une façon très générale, le marché règle la répartition du travail et du capital avec une certaine efficacité. Mais il y a une très large marge d'erreur ; en termes humains, cela signifie que le choix d'une carrière et le placement d'une épargne sont des engagements à long terme et qu'il en résulte un grand nombre de misères individuelles. Les fluctuations à court terme des prix sont souvent trompeuses, et assez violentes pour pouvoir briser bien des vies avant que l'homme puisse se réadapter.

On comprend donc facilement pourquoi la plupart des hommes ont voulu échapper à la dictature cruelle du marché ouvert. Je crois que le mouvement collectiviste dans ses nombreuses manifestations n'est précisément pas autre chose qu'une révolte contre l'économie marchande. Il se manifeste parfois sous la forme d'une demande de « protection ». Le mot est bien choisi. Si un formidable mouvement protectionniste a entraîné tous les grands pays depuis soixante-dix ans, c'est parce que les hommes sont convaincus que le libre-échange mondial provoque une dislocation intolérablement rapide et violente des intérêts établis du capital et du travail. C'est pour se protéger contre le marché ouvert qu'on fait des tarifs douaniers, des lois contre l'immigration, des lois fixant les heures et les salaires minima dans certaines régions, qu'on établit des tarifs syndicaux, des règlements sur l'apprentissage, des régimes de licences pour certains métiers. Le désir de protection peut provoquer une demande d'interdiction au capital étranger de l'accès de certaines industries et des territoires coloniaux. Il peut également apparaître sous la forme d'une tentative de contrôle des investissements, exercé par des banquiers qui empêchent les capitaux nouveaux de concurrencer trop facilement les capitaux installés. Il peut prendre la forme de toute espèce de pools, trusts, accords de restriction, monopoles de brevets, et autres procédés destinés à protéger les industries contre la concurrence qu'elles se font entre elles et que pourraient leur faire des entreprises nouvelles.

Mais les hommes cherchent également par un grand nombre de moyens à se rendre maîtres du marché. Et là, leurs mobiles sont si mêlés qu'on ne saurait dire où le désir de protéger les intérêts établis finit et où celui d'exploiter et d'accaparer commence. Il y a un mouvement d'agression qui progresse côte à côte avec le mouvement protectionniste et le tient étroitement embrassé. Il emploie lui aussi des méthodes collectivistes. L'agression peut être effectuée par un monopole industriel qui retient des marchandises jusqu'à ce qu'elles atteignent un prix plus élevé que celui qu'offrirait le marché libre. C'est ainsi que les industriels organisent la restriction des ventes et que les syndicats imposent leur monopole d'embauche. L'agression a pour but d'obtenir un prix supérieur en restreignant de concert la production, en accaparant les matières premières rares et nécessaires, en exploitant des droits exclusifs, en détenant des brevets, simplement en accumulant de la puissance économique par la création de sociétés affiliées ou la conclusion d'accords tacites dictés par une communauté d'intérêts personnels ou financiers.

Ces mesures de protection et d'agression sont ce que j'ai appelé dans un chapitre précédent le collectivisme progressif. Leur caractéristique commune est que ceux qui y participent ne laissent pas la division du travail se régler sur un marché libre. Leur effet final est de rendre l'économie de moins en moins souple, de moins en moins productive, et de soumettre l'ordre social aux conflits de plus en plus violents des groupes d'intérêts. Dans les pays riches, où le marché est vaste et l'économie productive, on peut régler les conflits par voie de compromis. Dans les autres c'est impossible, et le collectivisme progressif se transforme en collectivisme total. Les hommes commencent par chercher à se défendre contre le marché ou à le dominer. Ils finissent par rejeter en bloc la conception d'une économie dans laquelle le marché règle la division du travail. Ils la remplacent par la conception d'une économie réglée par une autorité intelligente.

La différence essentielle entre libéralisme et collectivisme

Nous pouvons voir maintenant que collectivisme et libéralisme sont deux moyens différents de résoudre les problèmes humains et techniques essentiels posés par la division du travail. En termes abstraits, il s'agit de savoir comment déterminer la répartition du capital et du travail. En termes humains et concrets, il s'agit de savoir où l'épargne sera investie, à quels métiers les gens travailleront, et ce qu'ils seront capables de consommer. C'est évidemment là la plus grande de toutes les questions sociales, car en déterminant quelles marchandises seront produites, à quels endroits, en quelle quantité et de quelle quantité, c'est toute l'existence des hommes et des groupements humains qu'on détermine. Régler la division du travail, c'est décider si les hommes travailleront dans des fermes ou dans des usines, si certaines régions déterminées seront agricoles ou industrielles, quelles seront les possibilités offertes aux individus, et quel niveau de vie ils pourront espérer atteindre.

La méthode collectiviste consiste à charger une commission du plan de répondre à ces questions, et d'en faire appliquer les décisions par l'autorité de l'Etat. Sous le collectivisme progressif, on se sert de l'autorité de l'Etat ou du pouvoir privé des intérêts établis pour résister ou passer outre aux décisions du marché. Le marché n'est pas aboli, mais partout où il existe un intérêt organisé assez puissant pour en gêner le fonctionnement, on s'en sert pour empêcher le marché de fonctionner. Sous un régime de collectivisme total, c'est-à-dire en termes de guerre dans tous les pays, et en temps de paix dans les États totalitaires, le marché régulateur de la vision du travail est aboli, et supplanté par des bureaux gouvernementaux. Les fonctionnaires dirigent la production en enrôlant la main-d'oeuvre et l'épargne, et en rationnant la consommation.

Le libéralisme, au contraire, a pour premier principe que le marché, régulateur primordial de la division du travail, doit être conservé et perfectionné. Le libéralisme a eu pour mission historique de découvrir l'importance de la division du travail ; sa tâche, encore inachevée, est de montrer la meilleure façon d'adapter la loi et la politique à un mode de production dans lequel le travail humain est spécialisé, et qui rend en conséquence les individus et les sociétés de plus en plus dépendants les uns des autres dans le monde entier. La philosophie libérale est basée sur la conviction que, sauf en cas de danger ou de guerre, l'autorité, publique ou privée, est incapable de bien régler la division du travail, que le mode de production inauguré il y a cent cinquante ans est par essence une économie marchande, que par conséquent le vrai progrès consiste non pas à gêner ni à supprimer le marché, mais à le conserver et à l'améliorer.

Si les libéraux sont convaincus qu'il ne peut y avoir de meilleur régulateur du travail, des placements et de la consommation, c'est parce qu'ils se rendent compte que lorsque les hommes spécialisent leur travail, ils doivent vivre en échangeant ses produits. Pour qu'ils puissent échanger leurs produits contre une autre dont ils ont besoin, il faut qu'ils produisent une marchandise dont un autre spécialiste ait besoin ; il faut par conséquent qu'il existe un endroit où les choses qu'ils peuvent et veulent produire puissent être mises en présence de celles que les autres doivent ou veulent avoir. Cet endroit, c'est le marché. Lorsque le collectiviste abolit le marché, il ne fait en réalité que le loger dans les cerveaux de sa commission du plan. Il suppose que les membres de cette commission peuvent savoir, par la recherche et le calcul, ce que chacun peut produire, jusqu'à quel point il est disposé à le produire, s'il peut fournir un produit satisfaisant, et d'autre part, ce dont chacun a besoin et de quelle manière chacun préférera satisfaire ses besoins. Du point de vue libéral, c'est se montrer naïf que de supposer qu'un corps de fonctionnaires serait capable de s'acquitter de cette tâche pour le monde entier, en temps de paix et dans un régime d'abondance.

Si une commission du plan annonçait que les machines seront mues désormais, non par l'électricité des dynamos, mais par des décrets du gouvernement, tout le monde trouverait cela absurde. Or prétendre régler la division du travail en abolissant le marché et en lui substituant une commission du plan est une idée du même ordre. Car si l'on a installé certaines dynamos dans certaines usines, et consacré une quantité donnée de travail et de capital à une production donnée, c'est à la suite d'un calcul basé sur les indications fournies par les marchés. C'est uniquement lorsqu'une nation consacre toutes ses énergies à une tâche déterminée, par exemple celle de mobiliser en vue de la guerre ou de satisfaire des besoins élémentaires en période de détresse aiguë, qu'il existe un moyen de diriger la production sans se guider sur un marché régulateur. Le marché fait partie intégrante du système de production au même titre que les machines, la main-d'oeuvre et les matières premières. Il est impossible de concevoir un autre moyen d'ajuster l'infinie variété des ambitions et des aptitudes à l'infinie variété des besoins et des goûts. L'Etat totalitaire ne peut que supprimer cette variété infinie d'aptitudes et de choix en rationnant des produits standardisés, et en enrégimentant une main-d'oeuvre standardisée.

Le marché n'est pas une chose inventée par les hommes d'affaires ou les spéculateurs pour faire des bénéfices, ni par les économistes classiques pour leur satisfaction intellectuelle. Le marché est le seul moyen possible de réaliser sous forme de travail utile la synthèse d'un travail divisé analytiquement en spécialisés diverses. Le cultivateur mourrait de faim faute d'un morceau de pain, le planteur de coton resterait nu, le charpentier devrait vivre dans une caserne, s'il n'y avait des marchés pour réunir les cultivateurs, les meuniers et les boulangers, les planteurs, les filateurs, les tisserands et les tailleurs, les bûcherons et les charpentiers. Ce rassemblement au moment opportun, en quantités appropriées, conformément à l'aptitude de produire et au désir de consommer, ne saurait être organisé et administré d'en haut par aucune puissance humaine. C'est une synthèse organique, et non artificielle, qui ne peut être réalisée que par la continuelle mise en présence des demandes et des offres. Car la division du travail et son réglage sur les marchés sont deux aspects inséparables d'un même processus de production des richesses ; si l'on ne comprend pas cette vérité, on ne peut pas comprendre le principe technique de la production dans le monde moderne.

Adam Smith et Karl Marx

Adam Smith avait discerné cette vérité essentielle, à savoir que la nouvelle technique industrielle, c'est la division du travail réglée sur les marchés. C'est pourquoi il a été un prophète incomplet et limité, mais véridique. Il avait vu que la division croissante du travail constitue la révolution essentielle des temps modernes, révolution comparable par sa profondeur et sa pénétration au passage de la vie pastorale des tribus nomades à la vie sédentaire des agriculteurs. Karl Marx, d'autre part, semble n'avoir jamais saisi le principe interne de la révolution industrielle qu'il a voulu interpréter. Il n'avait pas compris que la nouveauté essentielle du nouveau système de production étant d'ordre technique et économique, l'économie d'échange de la division du travail est un phénomène plus fondamental et plus durable que les lois sur la propriété ou que les institutions politiques du XIXe siècle. Il avait fixé son attention sur les titres de propriété plutôt que sur les nécessités inhérentes à l'économie elle-même. C'est pourquoi il n'a pas fait la distinction entre la technique de l'économie nouvelle et les lois sous lesquelles elle fonctionnait à l'époque où il écrivait. Cette confusion a fait de lui un faux prophète. Faute d'avoir vu que le nouveau mode de production dépend de la division du travail sur les marchés, il a élaboré une doctrine qui, au lieu de réformer l'ordre social pour l'adapter au nouveau mode de production, s'attaque à la technique fondamentale de l'économie elle-même. Tout s'est passé comme s'il avait vécu aux premiers jours de l'économie agricole dans une collectivité où les coutumes des pasteurs nomades persistaient encore ; et s'il avait alors, possédé d'une légitime indignation contre les abus résultant de cette situation, prêché une croisade rendant l'agriculture sédentaire impossible. Dans un sens analogue, la conclusion marxiste suivant laquelle la division complexe du travail dans le monde entier doit être planifiée et administrée par des fonctionnaires tout-puissants, est incompatible avec la division même du travail. Elle fait appel à une méthode politique réactionnaire pour résoudre les problèmes d'une économie progressiste.

Ne comprenant pas la révolution économique au milieu de laquelle il vivait, Marx fut absolument incapable de décrire les principes de l'ordre socialiste nouveau. Il fit même de son échec vertu en traitant d'« utopiques » et d'« antiscientifiques » les tentatives faites pour découvrir les principes du socialisme. Les principes du socialisme sont entièrement absents de la doctrine marxiste dont le seul effet pratique est d'inciter le prolétariat à s'emparer du pouvoir de contrainte de l'Etat.

C'est pourquoi la doctrine marxiste n'a servi d'absolument rien aux socialistes une fois le coup d'état fait. Car, comme Lénine et Staline devaient le découvrir bientôt, elle ne contient rien qui définisse comment l'économie doit être organisée et administrée. Ce qui est arrivé en Russie jusqu'en 1917 a peut-être été inspiré et même commandé par le dogme marxiste. Mais tout ce qui s'est passé depuis, tout le gigantesque effort entrepris pour faire fonctionner l'économie russe, a dû soit être improvisé ad hoc sans l'aide de Marx, soit copié sur l'industrialisme allemand ou américain. Car Marx n'avait pas étudié l'économie enfantée par la révolution industrielle, et, comme il n'en avait jamais discerné les principes, il ne put donner à ses successeurs les directives de conduite qui leur auraient permis de faire fonctionner cette économie après avoir conquis le pouvoir politique nécessaire pour la diriger.

Il les induisit complètement en erreur en leur apprenant à penser que la division du travail pouvait être réglée sans les marchés, par des fonctionnaires tout-puissants. Un homme comme Lénine, par exemple, avait une formation à tel point fausse au moment où il s'empara du pouvoir, qu'il pensait que l'administration d'une économie socialiste consistait simplement à « enregistrer le travail et les produits », tâche facilement réalisable par « le peuple entier »[12].

Mais un peu d'expérience enseigna bientôt à Lénine que la question n'était pas si simple. L'expérience ne put cependant lui enseigner les principes d'un ordre socialiste. Car, comme nous l'avons vu, ces principes n'existent pas, et sont, de par la nature des choses, introuvables[13]. Ce qui dispensa Lénine de se poser la véritable question, et permit à la dictature communiste de faire l'expérience d'une économie planifiée administrée par l'autorité gouvernementale ce fut, d'abord la guerre civile et l'intervention étrangère qui nécessitèrent la mobilisation générale, ensuite la famine et la pénurie extrême de toutes les marchandises indispensables à la vie, sans qu'on eût à se poser de questions trop compliquées sur la nature de ce que l'on devait produire ; enfin, ce fut la grande mobilisation du plan quinquennal, destinée à faire de la Russie une puissance militaire autarcique capable de lutter sur deux fronts.

Tout cela n'avait absolument rien de commun avec la doctrine marxiste, et c'est pourquoi l'« expérience » russe n'est pas une démonstration d'économie socialiste. Certes, elle est une économie planifiée, administrée par l'autorité, et elle a aboli le marché en tant que régulateur de la production. Mais si les Russes ont pu régler la production sans marchés, c'est uniquement parce que la famine et la nécessité militaire se sont chargées de la régler. Et l'on peut prévoir à coup sûr que si jamais la Russie cesse d'éprouver le besoin d'une mobilisation, il deviendra nécessaire de liquider l'autorité planifiante et de revenir d'une façon ou d'une autre à une économie marchande[14].

D'autre part, les doctrines d'Adam Smith furent loin de perdre aussi subitement leur valeur lorsque ses partisans arrivèrent au pouvoir. Voilà plus d'un siècle que ses principes ont servi de guide pratique à des nations florissantes. Je ne veux pas dire qu'Adam Smith a révélé une fois pour toutes toute la vérité, et que ses écrits sont comme le Coran ou la Bible, ou encore comme la doctrine marxiste aux yeux des marxistes naïfs. Certes, il y a eu beaucoup de gens de cet avis, et la stricte observance des doctrines d'Adam Smith a causé énormément de confusion parmi les capitalistes, les juristes et les sociologues au cours de tout le XIXe siècle. Mais en pénétrant le sens de la division du travail, Adam Smith a fait une généralisation scientifique des plus exactes et des plus décisives, qui restera valable tant que ne naîtra pas un mode de production radicalement nouveau. C'est pourquoi, bien que les enseignements d'Adam Smith aient eu besoin d'être affinés et complétés, bien que ses considérants soient souvent périmés, ses idées centrales restent vivantes. Tout ce qu'on y ajoute ou qu'on en retranche reste compatible avec son idée fondamentale. La pensée progressiste authentique du monde moderne découle de sa découverte que la richesse des nations est due à la division du travail sur des marchés toujours plus larges et partant toujours plus libres.

La différence fondamentale entre Adam Smith et Karl Marx, entre le collectivisme et le libéralisme, ne réside donc pas dans leurs sympathiques sociales, ni dans leur attachement à l'ordre social existant ou à leur rébellion contre lui, mais dans leur science. Le libéralisme est la ligne de conduite qui cherche à réformer l'ordre social pour satisfaire les besoins et réaliser les promesses d'un mode de production basé sur la division du travail. Le collectivisme est la ligne de conduite qui promet de conserver les avantages matériels de l'économie nouvelle, tout en voulant abolir le principe régulateur interne, à savoir le marché toujours plus large et plus libre, qui permet à la division du travail de s'effectuer.

Ainsi donc, bien que Marx, en tant qu'historien, ait vu assez clairement que « la production, et avec la production l'échange de ses produits, est la base de tout ordre social »[15] il ne s'est jamais bien rendu compte en quoi consistait le mode de production moderne. Sa confusion est due à ce qu'il n'a pas fait la distinction entre d'une part les injustices et les misères du capitalisme de laissez-faire installé dans un décor de féodalité victorienne, et d'autre part le nouveau mode de production des richesses qui doit désormais prévaloir dans toute société moderne. Son indignation était légitime, mais comme sa science était fausse, il enrôla les sympathies progressistes du monde occidental au service d'une cause réactionnaire.

Les derniers libéraux

Karl Marx ne fut pas le seul penseur du XIXe siècle à négliger cette distinction. Il n'a fait qu'accepter sans examen les idées reçues de son temps : il n'est pas seul responsable. Car son erreur fut partagée par presque tous les derniers libéraux influents. Ils assimilèrent eux aussi les lois sur la propriété existantes au nouveau mode de production. En fait, ses enseignements n'auraient pas trouvé un si large écho dans le monde savant, et n'auraient pas été si difficiles à réfuter, si les penseurs libéraux et les grands capitalistes n'étaient partis du même postulat que Marx, à savoir que le statu quo était effectivement une société libérale parfaite. On n'a pas distingué l'économie, qui est un mode de production, de l'ordre social régnant, qui est un complexe de lois et d'institutions. Et cette erreur essentielle a obscurci le débat fondamental entre collectivisme et libéralisme. Du moment que les derniers libéraux partaient des mêmes prémisses, à savoir que l'ordre social du XIXe siècle était l'ordre nécessaire, l'ordre approprié, qu'il était le reflet parfait du nouveau mode de production, toute leur querelle consistait à décider si l'ordre en question était bon ou mauvais.

Dans cette discussion, les derniers libéraux[16] étaient forcés de perdre. Car, en toute conscience, le statu quo était loin d'être bon. De plus, si l'on peut dire, il n'y avait pas de statu quo tant soit peu durable. L'économie nouvelle est dynamiquement progressiste. L'ordre social était relativement statique. En conséquence, les apologistes et les défenseurs du statu quo se trouvèrent bientôt en train de défendre des positions déjà abandonnées par les événements, et des libéraux comme Herbert Spencer[17] devinrent des apologistes de misères et d'injustices intolérables pour la conscience humaine ; ils s'appliquèrent à justifier des institutions et des habitudes qui, pour toute intelligence critique, étaient absurdement périmées. Leur position devint tout à fait intenable et leur enseignement absolument stérile.

Notes et références

  1. Voir International Conciliation, n° 306, p. 7, publié par la Fondation Carnegie.
  2. Mein Kampf, cité par Florinsky, op. cit, p. 73.
  3. Voir La Grande Illusion, par sir Norman Angell.
  4. Voir The Great Society, de Graham Wallas.
  5. « L’humanité n’a pris que très tard l’habitude de l’échange… et chez les peuples primitifs… l’échange pacifique est dans le meilleur des cas une pratique exceptionnelle. Les Carthaginois eux-mêmes, à en croire Hérodote, trouvaient encore dans la région méditerranéenne des peuples avec lesquels ils ne pouvaient commercer qu’en déposant des marchandises sur le rivage et en se retirant ensuite. » Voir A History of the economic institutions of Modern Europe, par Frederick L. Nussbaum, en particulier aux chap. 1, 2. Ce livre est basé sur Le Capitalisme Moderne de Sombart.
  6. John A. Hobson, The Evolution of Modern Capitalism, p. 32, éd. De 1910
  7. ibid, p. 40
  8. Ibid, p. 45.
  9. Hobson, op. cit., p. 80. Hobson note également que les savants, au sens strict du terme, furent fort peu mêlés à ces grandes découvertes. De tous les grands inventeurs de textile, Cartwright seul était un penseur.
  10. « Il vint tant de vin et de sel au couvent, dit Caesar de Heisterbach, qu'il fut tout simplement nécessaire de vendre le surplus. » Voir Nussbaum, op. cit, p. 32. César considérait que la fonction essentielle des terres du couvent était de ravitailler le couvent. Seul le surplus rendait nécessaire la vente d'une partie du produit.
  11. Voir : The Trends of Economic Thinking, par F. A. von Hayek (Economica, mai 1933).
  12. Voir ch. V, sect. 6
  13. Voir ch. V et VI.
  14. C'est vrai de tous les régimes totalitaires. Ils sont indirigeables si ce n'est dans une situation assimilable à celle de la guerre, et c'est pourquoi l'antagonisme réciproque des dictateurs fascistes et communistes est nécessaire pour les perpétrer les uns et les autres. Comptons sur leur instinct de conservation pour les inciter à continuer à se menacer les uns les autres.
  15. Engels, op. cit., p. 294
  16. J'entends pas « derniers libéraux » les libéraux représentatifs de la seconde moitié du XIXe siècle, dont le plus intransigeant est sans doute Herbert Spencer. Depuis 1870, la Cour Suprême des Etats-Unis a représenté à peu près constamment ce genre de libéralisme.
  17. Spencer, par exemple, se persuade que l'Etat, en donnant des diplômes aux médecins et en interdisant à des charlatans sans diplômes d'exercer la médecine, « viole directement la loi morale... Le malade est libre d'acheter des remèdes à qui bon lui semble ; le praticien sans diplôme est libre de vendre à quiconque est disposé à acheter. » Ce passage a été écrit en 1848. Voir le chapitre « Sanitary Supervision » dans Social Statics.
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