Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 1 - le dogme de notre temps

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Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 1 - le dogme de notre temps


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Chapitre 1 - Le Dogme de notre temps
La Cité libre
The Good Society
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Auteur : Walter Lippmann
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1937
« Les doctrines auxquelles on veut que les hommes souscrivent sont partout hostiles à celles au nom desquelles les hommes ont lutté pour conquérir la liberté. Les réformes sont partout aux prises avec la tradition libérale. On demande aux hommes de choisir entre la sécurité et la liberté. On leur dit que pour améliorer leur sort il leur faut renoncer à leurs droits, que pour échapper à la misère, ils doivent entrer en prison, que pour régulariser leur travail il faut les enrégimenter, que pour avoir plus d'égalité, il faut qu'ils aient moins de liberté, que pour réaliser la solidarité nationale il est nécessaire d'opprimer les oppositions, que pour exalter la dignité humaine il faut que l'homme s'aplatisse devant les tyrans, que pour recueillir les fruits de la science, il faut supprimer la liberté des recherches, que pour faire triompher la vérité, il faut en empêcher l'examen. »
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Inconsciemment, les partisans des divers systèmes d'une époque posent en principe certaines affirmations fondamentales... Sur ces affirmations, il est possible d'édifier un nombre limité de systèmes philosphiques. C'est ce groupe de systèmes qui constitue la philosophie de l'époque.
Alfred North Whitehead, Science and the Modern World, p. 69.

Les luttes qui déchirent aujourd'hui le monde sont si meurtrières que les combattants s'imaginent sans doute avoir des raisons très profondes de se battre. Je crois qu'ils se trompent. Si des partis sont très âprement opposés les uns aux autres, cela ne signifie pas nécessairement qu'ils poursuivent des fins radicalement différentes. La divergence de leurs opinions ne se mesure pas par l'intensité de leur antagonisme. Et l'on a vu des dissensions cruelles mettre aux prises des sectes composées d'adorateurs d'un même dieu.

Les partisans qui luttent pour la maîtrise du monde moderne ont beau porter des chemises de couleur différente, leurs armes viennent du même arsenal, leurs doctrines sont des variations d'un même thème, et ils vont au combat en chantant, sur un même air, des paroles qui se ressemblent beaucoup. Leur arme, c'est la contrainte imposée à la vie et au travail humain. Leur doctrine, c'est que l'on ne peut vaincre le désordre et la misère qu'en organisant et qu'en ordonnant chaque jour davantage. Leur promesse, c'est que l'Etat donnera le bonheur aux hommes.

Dans le monde entier, au nom du progrès, des hommes qui se font appeler communistes, socialistes, fascistes, nationalistes, progressistes, et même libéraux sont tous d'accord pour penser que le gouvernement, armé de la force publique, doit, en imposant aux hommes une manière de vivre, diriger le cours de la civilisation et déterminer l'aspect de l'avenir. Ils croient tous en ce que M. Stuart Chase définit très exactement par « la planification et le contrôle par l'autorité supérieure de l'activité humaine »[1]. Ce dogme est à la base de toutes les autres doctrines en vigueur. C'est dans ce moule que sont coulées les pensées et les actions de notre époque. Personne n'envisage sérieusement, personne ne croit même possible d'aborder sous un autre angle les grands problèmes de l'humanité. Les masses récemment affranchies et les penseurs qui leur fournissent leurs idées sont presque entièrement possédés par ce dogme. Ça et là, une poignée d'hommes, quelques groupes sans influence, des penseurs isolés et dédaignés, continuent seuls à le défier. Les principes du collectivisme autoritaire sont devenus des articles de foi, des affirmations évidentes, des axiomes incontestés non seulement pour tous les régimes révolutionnaires, mais encore pour presque tous les mouvements qui se prétendent partisans des lumières, de l'humanité et du progrès.

L'emprise de ce dogme sur les esprits de nos contemporains et si universelle que quiconque ne propose pas d'exalter le pouvoir des agents de l'autorité, d'étendre et de multiplier leurs interventions dans la vie humaine, n'a aucune chance d'être considéré comme un homme d'État ni comme un théoricien sérieux. Quand on n'est pas collectiviste et partisan de l'autorité, on est vieux jeu, on est réactionnaire, ou, dans le meilleur des cas, on est un aimable fantaisiste qui essaie désespérément de nager contre le courant. Et le courant est fort. Le despotisme n'est certes pas une nouveauté, mais il est probable que jamais depuis vingt-cinq siècles aucun gouvernement occidental n'a prétendu exercer sur les vies humaines une autorité comparable à celle à laquelle aspirent ouvertement les Etats totalitaires. Il y a évidemment eu des despotismes plus cruels que ceux de la Russie, de l'Italie et de l'Allemagne. Mais il n'y en a pas eu de plus complets. Dans ces grands centres de civilisation, des centaines de millions d'hommes sont obligés de considérer les agents de l'autorité comme leurs maîtres, et de penser qu'on ne peut vivre, travailler, et trouver le salut que par ordre supérieur.

Chose plus significative encore : dans d'autres pays, où les hommes reculent devant la brutalité des régimes autoritaires, on croit très communément que les évènements prennent la même direction générale. Ce qui caractérise presque partout l'homme de progrès, c'est qu'en dernière analyse il compte sur le renforcement de l'autorité gouvernementale pour améliorer la condition humaine. Les progressistes préfèrent évidemment procéder prudemment et par paliers, en obtenant par la persuasion le consentement des majorités ; mais le seul instrument de progrès dans lequel ils aient confiance, c'est l'autorité gouvernementale. On dirait qu'ils ne peuvent rien imaginer d'autre, et qu'ils ont oublié que tous les progrès qui leurs sont chers ont été obtenus en émancipant les hommes de la puissance politique, en limitant le pouvoir, en libérant les énergies individuelles de l'autorité et de la contrainte collective. Presque toutes les doctrines que l'on considère aujourd'hui comme « progressistes » en Angleterre et aux États-Unis proclament la nécessité d'un accroissement des pouvoirs de l'État. On demande toujours plus de fonctionnaires exerçant un pouvoir toujours plus étendu sur un nombre toujours plus grand d'activités humaines.

Ces affirmations ne sont pourtant pas si évidentes qu'elles le paraissent. Elles sont exactement à l'opposé des croyances qu'a inspirées aux hommes la longue lutte qu'ils ont menée pour dégager la conscience, l'intelligence, le travail et la personne humaine des liens dans lesquels les tenaient enchaînés les privilèges, le monopole et l'autorité. Depuis plus de deux mille ans que les occidentaux méditent au sujet de l'ordre social, la principale préoccupation des penseurs politiques a été de découvrir une loi primant le pouvoir arbitraire. Les hommes l'ont recherchée dans la coutume, dans les préceptes de la raison, dans la révélation religieuse, et se sont toujours efforcés de mettre un frein à l'exercice de la force. C'est là le sens du long débat sur la Loi Naturelle. C'est là le sens de la lutte millénaire menée pour soumettre le souverain à une constitution, pour donner aux individus et aux groupements librement constitués des droits opposables aux rois, aux féodaux, aux majorités, et aux foules. C'est là le sens de la lutte menée pour la séparation de l'Église et de l'État, et pour libérer la conscience, la science, les arts, l'instruction et le commerce, de l'inquisiteur, du censeur, du monopolisateur, du policier et du bourreau.

Il se peut que les leçons de l'histoire n'aient plus de sens pour nous. Il se peut que cette génération ait vu apparaître un élément nouveau qui nous oblige à défaire l'œuvre d'émancipation, à revenir sur les mesures prises par l'homme pour limiter le pouvoir des gouvernants, et à croire que le progrès ne peut être assuré de nos jours qu'en intensifiant l'autorité et en élargissant son domaine. Mais il appartient à ceux qui repoussent la tradition du monde occidental d'apporter des preuves. A eux de prouver que leur culte de l'État-providence est bien la nouvelle religion révélée, et non pas, comme certains le pensent encore, l'hérésie gigantesque d'une génération d'apostats.

Notes et références

  1. The Economy of Abundance, p. 310.
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