Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 2 - les Dieux de la machine

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Anonyme


Chapitre 2 - Les Dieux de la machine
La Cité libre
The Good Society
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Auteur : Walter Lippmann
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1937
« Les doctrines auxquelles on veut que les hommes souscrivent sont partout hostiles à celles au nom desquelles les hommes ont lutté pour conquérir la liberté. Les réformes sont partout aux prises avec la tradition libérale. On demande aux hommes de choisir entre la sécurité et la liberté. On leur dit que pour améliorer leur sort il leur faut renoncer à leurs droits, que pour échapper à la misère, ils doivent entrer en prison, que pour régulariser leur travail il faut les enrégimenter, que pour avoir plus d'égalité, il faut qu'ils aient moins de liberté, que pour réaliser la solidarité nationale il est nécessaire d'opprimer les oppositions, que pour exalter la dignité humaine il faut que l'homme s'aplatisse devant les tyrans, que pour recueillir les fruits de la science, il faut supprimer la liberté des recherches, que pour faire triompher la vérité, il faut en empêcher l'examen. »
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Progrès technique et réaction politique

Il y avait une fois un homme qui prétendait que la terre est plate parce qu'il l'avait vue plate partout où il était allé. De même chaque génération est disposée à considérer que ses hypothèses essentielles se passent de toute démonstration, même lorsqu'elles ont en fait été adoptées sans jugement. Cette disposition est en général renforcée par quelque large interprétation de l'expérience historique fournie par les érudits de l'époque. On en trouve un exemple classique dans la doctrine de la monarchie de droit divin. En affirmant que le roi règne par la grâce de Dieu, on soustrait à la discussion la prétention du roi au pouvoir absolu, c'est-à-dire qu'on en fait un axiome. Ceux qui voudraient mettre le pouvoir royal en question, sont ainsi réduits au silence, car ils n'osent pas mettre en question le Dieu par la grâce duquel le roi règne.

Pour justifier le retour au principe d'autorité en politique, on croit devoir affirmer que la nouvelle technique, celle de la machine, a besoin du contrôle d'un État omnipotent. Il y a un grand nombre de versions de cette idée fondamentale. Certains disent que seule l'autorité gouvernementale peut protéger les hommes contre la tyrannie de la machine ; d'autres que seul le gouvernement peut transformer en réalités les promesses bienfaisantes du machinisme. Mais tous sont d'accord pour dire que les progrès récents de la technique entraînent une nécessité profonde qui oblige l'humanité à exalter l'autorité des gouvernants et à intensifier leur intervention dans la vie quotidienne. L'État moderne exerce son pouvoir souverain par la grâce des dieux de la machine.

« A mesure que l'industrie se mécanise », dit M. Lewis Mumford, « il faut que l'autorité politique exerce une pression plus forte qu'il n'était nécessaire auparavant »[1]. C'est en partant de cette thèse que les dirigeants intellectuels du monde moderne en sont venus à croire que la conception libérale de l'Etat appartient, comme l'a dit un jour le président Roosevelt, « à l'époque des fiacres »[2].

Et pourtant cette thèse, que notre génération considère comme évidente, contient un paradoxe étonnant. M. Mumford, suivant un schéma imaginé par le professeur Patrick Geddes, déclare qu'en « considérant les mille dernières années, on peut diviser l'évolution du machinisme et de la civilisation industrielle en trois phases successives qui chevauchent l'une sur l'autre et s'interpénètrent : la phase éo-technique (basée sur l'eau et le bois), la phase paléo-technique (basée sur le charbon et le fer), la phase néo-technique (basée sur l'électricité et les alliages) »[3]. Cette division est commode et instructive. Mais ce qui nous intéresse surtout c'est ce que M. Mumford en déduit : à savoir que dans la phase néo-technique, celle que nous traversons actuellement, l'Etat doit réglementer la production et la consommation, qu'il doit, au moins dans le domaine de ce qu'il appelle les « besoins fondamentaux » de l'alimentation, du vêtement et du logement, et dans celui des « luxes nécessaires »[4], imposer une « production rationnée », une « consommation communisée », et le « travail obligatoire »[5]. N'est-il pas vraiment extraordinaire que dans la dernière phase de la technique du machinisme, on nous dise qu'il faut revenir à la technique politique, c'est-à-dire aux lois somptuaires et au travail forcé qui caractérisaient les premiers temps du machinisme ? Je sais bien que M. Mumford espère et croit que le pouvoir souverain tout-puissant se montrera, de nos jours, aussi avisé que l'ont été les physiciens et les chimistes qui ont inventé les alliages et maîtrisé l'électricité. Mais il n'en reste pas moins vrai que, selon lui, les bienfaits promis par la science moderne ne peuvent être réalisés qu'au moyen de la technique politique des âges pré-scientifiques. Car tout l'appareil d'une économie administrée par la politique, taxation des prix et des salaires, lois somptuaires, travail forcé, consommation « communisée », production dirigée, sans parler de l'opinion censurée et contrôlée dans les États totalitaires, tout cela n'est qu'un retour à la technique politique qu'il avait fallu rejeter pour permettre à la révolution industrielle de s'accomplir. Il n'est par conséquent pas du tout évident que l'humanité soit obligée d'adopter de nouveau cette technique politique pour permettre la réalisation des promesses de la révolution industrielle[6].

La règlementation de l'industrie par l'État n'a en effet jamais été plus minutieuse que dans le siècle qui a précédé les grandes innovations techniques. Que l'on songe à ce que cette règlementation représentait. Que l'on considère, par exemple, le fameux système de règlements par lequel Colbert s'était efforcé de codifier et de généraliser la loi industrielle[7]. Les règlements de la seule industrie textile forment quatre volumes in-quarto de 2 200 pages et trois volumes supplémentaires. Les règlements sur la fabrication des lainages en Bourgogne et dans quatre régions avoisinantes, stipulent que les tissus de Dijon et Selongey doivent être peignés sur une largeur d'une aune et trois-quart, que la trame doit comprendre quarante-quatre fois trente-deux fils, lisières comprises, et qu'à son arrivée à la foulerie, le drap doit avoir exactement une aune de large. Mais à Semur et en quatre autres endroits, la trame doit avoir treize cent soixante-seize fils, et mille deux cent seize à Châtillon. On avait oublié la ville de Langogne jusqu'en 1718, date à laquelle parut une ordonnance déclarant que Sa Majesté venait d'apprendre qu'aucun règlement ne spécifiait le nombre de fils dont ses draps devaient être composés, et que cette question devait absolument être réglée.

Comment Sa Majesté pouvait-elle savoir le nombre de fils qu'il fallait prescrire à Dijon, à Semur ou à Langogne ? Naturellement en le demandant aux fabricants établis. Ses règlements étaient donc essentiellement un procédé permettant de protéger les intérêts de ces derniers contre la concurrence de novateurs trop audacieux. Toute règlementation par l'autorité doit nécessairement employer de telles méthodes, car aucun roi ni aucun bureau ne peut espérer inventer une technique de la production autre que la technique existante. Le gouvernement peut par hasard avoir une excellente idée, mais, normalement il est inévitable qu'il mette le poids de son autorité au service de la routine des intérêts établis. Ce que Colbert faisait sous Louis XIV était exactement la même chose que ce que le général Johnson[8] et M. Wallace ont fait sous le président Roosevelt. Colbert avait réglementé l'industrie et l'agriculture en soutenant et en subventionnant les producteurs établis, et il ne faisait pas les choses à moitié. Les fabricants de Saint-Maixent « durent faire des démarches pendant quatre ans, de 1730 à 1734, avant d'être autorités à utiliser des fils de trame noirs »[9]. Ils ne reçurent jamais la permission d'utiliser des fils noirs pour la chaîne.

Le système ne fonctionnait naturellement pas très bien. Plus on violait les règlements, plus on en multipliait le nombre. Les procès étaient interminables, la contrebande et la production clandestine universelles. Le gouvernement devait chaque jour manifester sa volonté de faire appliquer les règlements qu'il avait édictés. Il se montrait particulièrement énergique dans la question des calicots imprimés ; car l'industrie textile française était arriérée, et les fabricants exigeaient d'être protégés. Le gouvernement faisait de son mieux. D'après Heckscher, « les mesures économiques prises à cet égard coûtèrent la vie à près de seize mille personnes, qui périrent sur l'échafaud ou dans des émeutes. Ce total ne comprend pas le nombre inconnu mais certainement beaucoup plus élevé, de ceux qui furent envoyés aux galères ou punis de quelque autre manière. Un jour, à Valence, soixante-dix-sept personnes furent condamnées à être pendues, cinquante-huit à la roue, six cent trente et une aux galères. Une seule fut acquittée. Personne ne fut gracié. Mais ces mesures énergiques ne suffirent pas à atteindre le but recherché. Les calicots imprimés se répandirent de plus en plus dans toutes les classes de la population, en France comme ailleurs »[10].

La règlementation de l'économie par le gouvernement n'est pas une invention moderne. Elle a été pratiquée par les Pharaons pendant la phase éo-technique décrite par M. Mumford. Elle a été couramment appliquée sous Dioclétien, sous les empereurs de Byzance, sous Louis XIV, sous les Habsbourg et les Romanoff. Loin d'être une innovation résultant de ce que M. George Soule appelle « la croissance de la civilisation technique », elle a de toute l'antiquité été mise en pratique par les gouvernements d'une civilisation pré-technique. La politique de l'Ancien Régime n'était pas autre chose.

Il y a une très bonne raison pour que la règlementation de l'industrie par l'autorité soit appropriée à une économie primitive, et nullement appropriée à une économie sujette à des transformations techniques incessantes et fondamentales. La direction d'une économie par l'autorité supérieure doit, de par sa nature même, présenter un caractère de généralité. Ce n'est qu'occasionnellement que l'on peut modifier les prescriptions et les interdictions. Cette méthode de direction convient par conséquent à une routine bien établie qui n'a besoin d'être modifiée qu'à de très longs intervalles. Mais, dans la révolution industrielle, où l'on invente sans cesse, les transformations techniques sont continuelles. Les meilleures machines d'hier seront démodées demain. L'autorité ne peut réglementer aussi vite que les inventeurs inventent. Si elle fonde ses décrets sur les procédés d'hier, elle doit supprimer ceux de demain, sous peine de contribuer au désordre. L'introduction de méthodes nouvelles ne peut être organisée et dirigée par la contrainte. Car personne ne peut savoir ce qu'il faut décréter avant qu'on ait fait l'essai des méthodes nouvelles. Les hommes l'ont appris au XVIIIe siècle. Ils se sont rendu compte qu'ils devaient, ou bien interdire les inventions nouvelles, comme l'a fait la monarchie française en présence du problème des calicots imprimés, ou bien renoncer à faire règlementer la production par des fonctionnaires. Ce n'est donc pas par hasard qu'un dirigisme gouvernemental minutieux a toujours caractérisé les économies relativement peu progressistes. Car on ne fait d'inventions nouvelles qu'en essayant toute sorte de procédés nouveaux pour en vérifier le fonctionnement. L'expérience ne s'arrête naturellement pas à la porte du laboratoire. Elle va plus loin. On installe une ou deux machines nouvelles dans une usine, ou bien on construit une petite usine d'expériences qui tien à la fois du laboratoire et de l'entreprise industrielle. On va encore plus loin. Pour que le nouveau système fonctionne, il faut en essayer à plusieurs reprises l'application à toute une industrie, non seulement au point de vue technique, mais encore à tous les autres points de vue : immobilisations, salaire et qualification de la main-d'œuvre, aptitude des dirigeants, etc. C'est pourquoi les lois de règlementation, par nature statiques et inertes, ne sont pas techniquement appropriées au caractère hautement dynamique de la révolution industrielle.

Les machines et la concentration industrielle

Ceux qui prétendent que les progrès de la technique industrielle rendent nécessaire un accroissement de l'autorité politique ont probablement été induits en erreur par certains phénomènes de l'industrialisme moderne. Ils constatent par exemple que dans certaines branches, un petit nombre de grandes entreprises, voire une seule, contrôlent toute l'industrie, fixent les prix et les salaires. Ils supposent alors que cette concentration de puissance industrielle est le résultat de la production par la machine, que cette production ne saurait se régler elle-même dans un marché soumis à la concurrence, et qu'il faut par conséquent qu'elle soit règlementée par un gouvernement très fort.

Ce raisonnement pèche par sa base. La concentration du contrôle ne vient pas de la mécanisation de l'industrie. Elle vient de l'État. C'est l'État qui, il y a cent ans environ, a commencé à accorder à quiconque lui payait une légère redevance un privilège jusqu'alors très rare et très exceptionnel : celui de constituer des sociétés dans lesquelles les responsabilités sont limitées aux apports et dont les titres sont transmissibles à perpétuité par voie de succession. Voici ce que M. Nicholas Butler pense de cette révolution juridique capitale :

« J'affirme, en pesant toutes mes paroles, qu'à mon avis la société par actions est la plus grande découverte des temps modernes, à en juger d'après ses effets sociaux, moraux, ainsi que par les conséquences politiques que nous saurons en tirer une fois que nous l'aurons comprise et saurons nous en servir. La vapeur et l'électricité elle-mêmes sont moins importantes que la société anonyme. Sans elle, elles se trouveraient réduites à une relative impuissance. »[11]

Ce n'est nullement exagéré. Sans les privilèges et les garanties offertes par le mode d'organisation et de propriété qu'est la société anonyme, le système industriel tel que nous le connaissons ne pourrait pas exister et n'aurait jamais pu se développer. Cette vérité est si essentielle que nous ferions bien de suivre la suggestion de MM. Berle et Means, et ne plus parler du « régime capitaliste », mais du « régime des sociétés anonymes »[12]. C'est grâce à la loi, et non pas grâce à la technique, que la concentration du contrôle des entreprises s'est à tel point développée dans ce régime.

Prenons des exemples bien connus. Qu'y a-t-il de commun entre la technique du machinisme, et les magasins à succursales, ou la United States Steel Corporation, ou la General Motors ? Ces organisations existent parce qu'une législation récente et spéciale a permis à une société d'être propriétaire d'autres sociétés. Il existe peut-être de petites industries, basées par exemple sur l'exploitation d'un procédé secret ou d'un brevet, dans lesquelles la concentration peut s'effectuer sans qu'il soit nécessaire de recourir aux avantages juridiques offerts par la société anonyme. Mais de tels exemples ne signifient pas grand-chose. La concentration du contrôle dans l'industrie moderne n'est pas due aux transformations techniques. C'est l'État qui la crée en faisant des lois. Cela est évident dans le cas des services publics, à qui l'on accorde le privilège d'exercer un monopole. Ce n'est pas moins vrai de toutes les industries analogues à des monopoles.

Ne confondons pas le monopole avec la production massive que nécessite l'existence d'un outillage coûteux. Certes, pour utiliser avec le meilleur rendement les nouvelles inventions et les machines-outils, il faut construire des usines qui paraissent très grandes. Mais elles ne sont jamais aussi grandes que l'industrie elle-même[13]. En d'autres termes, les grandes usines ont, jusqu'à un certain point, un meilleur rendement que les petites, mais aucune usine ne doit ni ne peut être assez grande pour approvisionner le marché tout entier. La production en série n'a pas besoin du monopole. Lorsque la U.S. Steel agrandit ses affaires, elle n'agrandit pas nécessairement son usine de Pittsburgh. Elle construit une autre usine ailleurs. Le lien qui unit ces diverses usines, ce n'est pas la technique de la production en série, mais l'institution juridique de la société anonyme.

Il y a des gens qui croient que le capitalisme des grandes sociétés est, pour des raisons mystérieuses, la conséquence inévitable du machinisme. C'est une illusion. Bien plus, il n'est pas du tout certain que la concentration du contrôle dans ces grandes sociétés favorise le plus grand développement de la technique. On sait couramment qu'au-delà d'un certain point, la croissance diminue le rendement, et que beaucoup de grandes sociétés sont trop grandes pour être bien administrées, qu'elles deviennent rigides et routinières. Il y a de bonnes raisons de croire que les lois qui favorisent la concentration sont réactionnaires au point de vue du progrès technique, qu'elles l'entravent au lieu de l'encourager, et que des lois industrielles vraiment conformes à l'esprit de la technique moderne seraient très différentes des lois existantes. Elles s'efforceraient certainement d'empêcher la production de dépasser le rythme du rendement technique optimum, de décourager la concentration qui affaiblit les initiatives et supprime le critérium objectif que représente la concurrence du marché. Elles essaieraient de mettre obstacle à la construction d'immenses édifices industriels dans lesquels toute transformation technique devient ruineuse.

Les collectivistes qui pensent que l'industrie doit devenir de plus en plus grande, jusqu'au jour où le gouvernement seul sera assez grand pour la dominer, ne font qu'entasser l'Ossa sur le Pelion. Ils ne comprennent pas le principe interne de la révolution industrielle moderne. Ils attribuent aux techniciens des résultats qui sont le fait des juristes et des politiciens. Pour remédier aux maux qui résultent des erreurs des législateurs, ils proposent des mesures politiques qu'on a dû abandonner il y a longtemps pour permettre aux techniciens de faire leur ouvrage.

Les maux de la concentration sont évidents. Mais les collectivistes les acceptent, ils les jugent nécessaires, les consacrent, et proposent de les multiplier par mille en effectuant une super-concentration entre les mains de l'Etat. Ce n'est pourtant pas un mal nécessaire. La concentration a son origine dans le privilège et non dans la technique. Et la technique n'a pas besoin d'une forte concentration. Car le progrès technique, expérimental par nature, nécessite beaucoup d'essais et d'erreurs. C'est-à-dire que pour réaliser des progrès techniques, l'industrie doit être souple, et non rigide. Il faut que les transformations ne soient pas trop coûteuses à réaliser. Les directeurs doivent être libres, comme le sont les techniciens, de faire des erreurs pour pouvoir réussir.

On a le droit de ne pas aimer un tel programme, de préférer une industrie stabilisée jusqu'à la routine, et administrée par des bureaucrates privés ou publics. Mais alors on n'a pas le droit de se faire passer pour un champion de la science moderne, pour un de ceux qui s'efforcent de perfectionner la maîtrise de l'homme sur la nature. Ceux qui désirent vraiment l'avènement d'un ordre social en harmonie avec l'esprit des méthodes scientifiques et de la production moderne, devraient se montrer très sceptiques à l'égard des prétentions du mouvement collectiviste. Quelque forme que prenne le collectivisme, grandes sociétés anonymes privées, collectivisme national du fascisme, du communisme ou des partis progressistes, ses adhérents prétendent adapter l'organisation industrielle au progrès technique. Cette prétention est très discutable. Les grands organismes de contrôle centralisés ne peuvent fonctionner que sous l'autorité d'administrateurs publics ou privés. Aussi ne sont-ils pas adaptés à un mode de production qui ne peut profiter des inventions nouvelles qu'à condition d'être souple, expérimental, de pouvoir s'adapter et soutenir la concurrence. Les laboratoires dans lesquels s'élabore la technique ne peuvent pas fabriquer des inventions suivant un plan soumis à une direction centrale. On ne peut ni prédire, ni organiser, ni administrer une technique future, et c'est pourquoi il est très peu probable qu'une économie très organisée et fortement centralisée soit capable de s'adapter au dynamisme intense de la technique nouvelle.

Il est donc douteux qu'« à mesure que l'industrie se mécanise », il faille que « l'autorité politique exerce une pression plus forte qu'il n'était nécessaire auparavant ». Au contraire, il est très probable que le mouvement collectiviste est une réaction formidable, et que la société occidentale, en suivant ce mouvement, entraîne l'humanité en arrière et non pas en avant. Les collectivistes ont tort de généraliser l'interprétation d'une période historique relativement courte. Ils ont confondu les phénomènes de la phase la plus récente du régime des sociétés anonymes avec les conséquences de la technique moderne. Ils ont fini par croire que ces phénomènes sont fatalement pré-déterminés, alors qu'en réalité les États aux XIXe siècle en ont permis et provoqué l'éclosion sans en prévoir les conséquences. Cela s'est produit, comme j'espère le démontrer[14], parce que les démocrates libéraux, prenant les privilèges des sociétés anonymes pour les droits de l'homme, les garanties des personnes morales pour l'inviolabilité des personnes physiques, la possession des monopoles pour la propriété privée, n'ont pas su tirer les conséquences de leurs propres sentiments et de leurs propres doctrines.

Les collectivistes ont supposé que le développement du capitalisme concentré des grandes sociétés est la conséquence naturelle et nécessaire de la technique nouvelles. C'est pourquoi, grands hommes d'affaires ou socialistes, ont abandonné la conception libérale pour une conception autoritaire de la société. S'ils avaient vu plus loin, ils se seraient rendu compte qu'ils étaient mal partis, et se seraient rappelés que les progrès scientifiques qui, selon eux, exigent aujourd'hui le rétablissement de l'autorité, n'ont été possibles que lorsque la recherche scientifique s'est affranchie de l'autorité. Ils auraient rappelés que pour créer la société moderne, il a fallu assujettir l'État à un régime constitutionnel. Ils se seraient moins empressés de faire appel à la contrainte comme instrument « de synthèse, de coordination, et de contrôle rationnel »[15], et de la considérer comme le remède spécifique aux convoitises individuelles et à l'égoïsme antisocial. Ils se seraient rappelés que l'humanité a connu pendant des siècles toutes les corruptions du pouvoir personnel. Ils auraient parlé moins légèrement de socialiser et d'unifier des nations par décret, s'ils s'étaient rappelés que la soumission des féodaux par les rois, que la fusion de tribus ennemies en nations unies ont été autant de révoltes contre des autorités vexatoires, arbitraires, et profondément despotiques. Ils n'auraient jamais oublié que la technique moderne et que l'abondance dues à la division du travail sont venues après que les hommes se furent émancipés des règlements compliqués des corporations, de la politique mercantiliste des propriétaires fonciers, de l'Église et de la royauté.

Mais tout cela, les maîtres et les dirigeants auxquels la génération actuelle obéit l'ont oublié. Dans les soixante ou soixante-dix dernières années, le principe fondamental de toute pensée et de toute action est devenu le suivant : le progrès de l'humanité ne peut venir que d'une restauration de l'autorité, et non pas d'une extension de la liberté. Cependant nous constatons que sous le règne de cette doctrine, le progrès a été freiné petit à petit mais de plus en plus complètement, jusqu'à la régression sensationnelle du niveau de vie et de civilisation à laquelle nous assistons aujourd'hui. Jamais les appareils gouvernementaux n'ont été plus complexes, et pourtant l'économie mondiale ne cesse de se dissocier en fragments de plus en plus petits. Même aux États-Unis, on a vu se développer une tendance prononcée à l'établissement, à l'intérieur d'une économie nationale déjà très protégée, de toutes sortes de barrières régionales ou professionnelles camouflées à l'abri desquelles des groupes d'intérêts exercent une action politique afin d'obtenir certains privilèges spéciaux. Il suffit de rappeler le morcellement de l'Europe, où l'exercice de l'autorité provoque partout, non seulement entre les États mais à l'intérieur de chacun d'eux, des tendances séparatistes qu'on n'arrive que difficilement à réprimer en exerçant encore plus d'autorité.

Notons surtout qu'en renforçant l'autorité gouvernementale on n'aggrave pas seulement la désunion qu'on voudrait éviter ; on arrête même le progrès scientifique au nom duquel on exalte l'autorité. Dans plusieurs grands pays qui se proclament à l'avant-garde du progrès, on a aboli la liberté des recherches, qui est la condition même de la découverte scientifique, afin que le gouvernement puisse mieux gouverner. Ainsi, ceux qui, interprétant naïvement le monde moderne, ont prétendu justifier l'accroissement du pouvoir par la nécessité de faire tenir à la science ses promesses, constatent que l'on écrase la science afin de renforcer le pouvoir de l'État.

Le progrès par la libération

Les évènements auxquels nous assistons ne nous permettent pas d'ignorer plus longtemps que notre génération n'a pas compris l'expérience de l'humanité. Nous avons renoncé à la sagesse du passé pour embrasser des erreurs que ce passé lui-même avait mises au rebut. Pour progresser vers la connaissance, vers la maîtrise de la nature, vers l'unité, vers la sécurité individuelle, l'humanité s'est affranchie peu à peu de sa servitude à l'égard de l'autorité, des monopoles et des privilèges. C'est en libérant l'énergie humaine que les hommes se sont élevés au-dessus de la lutte primitive pour les nécessités élémentaires de l'existence ; c'est en abolissant les contraintes qu'ils ont pu s'adapter à la vie des grandes sociétés. C'est en abolissant les privilèges que les hommes se sont élevés de l'état d'esclaves, de serfs et de sujets, à celui d'hommes libres jouissant d'une inviolable indépendance spirituelle.

Réfléchissons. Comment l'humanité pourrait-elle progresser si ce n'est par l'émancipation d'un nombre toujours plus grand d'individus dans des cercles d'activité toujours plus larges ? Comment peut-on concevoir de nouvelles idées ? Comment de nouvelles relations, de nouvelles habitudes peuvent-elles se former ? Uniquement en accroissant la liberté de penser, de discuter, de débattre, de commettre des erreurs, d'en tirer des leçons, d'explorer et parfois de découvrir, de risquer et d'entreprendre. Sans quoi le changement ne sera jamais rien de plus que le roulement d'un programme routinier. Ceux qui, par héritage, par élection ou par force, détiennent le pouvoir, ne sont pas les seuls à frayer des voies nouvelles. C'est donc que l'énergie du progrès prend sa source dans les masses au fur et à mesure que les individus les mieux doués sont affranchis de toute contrainte et stimulés par leurs rapports avec d'autres individus libres de se mouvoir et de penser.

Telle était la foi des hommes qui ont fait le monde moderne. Renaissance, Réforme, Déclaration des Droits de l'Homme, Révolution industrielle, Unification nationale, tout cela a été conçu et accompli par des hommes qui se considéraient comme des libérateurs. Tous ces mouvements ont été des mouvements pour abolir l'autorité. C'est l'énergie libérée par cette émancipation progressive qui a inventé, fabriqué et mis à la disposition de l'humanité tout entière tous les bienfaits de la civilisation moderne. Aucun gouvernement n'a planifié, aucune autorité politique n'a dirigé le progrès matériel des quatre derniers siècles et l'humanisation croissante qui l'a accompagné. Seule une formidable libération des esprits, des cœurs et des vies humaines a permis l'échange universel des biens, des services et des idées, et c'est dans cette atmosphère tonique et nourricière que des principautés minuscules se sont fondues en vastes confédérations.

Pourquoi veut-on donc que pendant la seconde moitié du XIXe siècle, la méthode éprouvée du progrès humain ait subitement perdu sa valeur ? Pourquoi faut-il que désormais ce soit au moyen d'une autorité sans cesse accrue, et non plus d'une émancipation sans cesse étendue, que l'humanité puisse avancer ? Peu de temps après l'abandon des méthodes de liberté par les dirigeants intellectuels du monde moderne, nous avons vu le monde entrer dans une ère de rivalités nationales croissantes, dont le point culminant a été la Grande Guerre, et de luttes intestines toujours plus graves, qui ont ravagé toutes les nations et infligé à certaines d'entre elles une série de massacres, d'assassinats, de persécutions et de brigandages comme le monde occidental n'en avait pas connu depuis au moins deux siècles.

Nous appartenons à une génération qui a perdu sa voie. Incapable de développer les grandes vérités qu'elle a reçues des émancipateurs, elle est revenues aux hérésies de l'absolutisme, de l'autorité, et de la domination de l'homme par l'homme. L'esprit progressiste du monde occidental n'est qu'une longue et toujours plus vive protestation contre toutes ces idées. Nous avons déchiré l'esprit humain, et ceux dont les sympathies profondes semblaient les destiner à être les porteurs de la tradition civilisatrice se sont dressés les uns contre les autres dans une lutte fratricide.

Cette décision est la plus tragique et la plus atroce des méprises. Faut-il donc que les hommes renoncent à toutes les conquêtes de leurs ancêtres, ou qu'ils abandonnent l'espoir de léguer un monde meilleur à leurs enfants ? Faut-il qu'ils rejettent comme autant de sottises périmées les principes au nom desquels on a soumis les gouvernements à des lois, imposé des responsabilités aux puissants, et donné des droits aux humbles ? Faut-il qu'ils oublient comment la violence des factions a été réprimée ? Faut-il qu'ils oublient comment leurs aïeux ont souffert et péri pour mettre fin à la tyrannie et libérer l'humanité ?

C'est l'éternelle tentation de Satan, qui offre aux hommes le royaume de ce monde en échange de leur âme immortelle. Et comme toujours, on découvre après mille tourments qu'à ce prix, on n'achète même pas les biens de ce monde.

Notes et références

  1. Technics and Civilisation, p. 420
  2. Déclaration à la presse, 31 mai 1935.
  3. Op. cit., p. 109.
  4. Ibid, p. 395
  5. Ibid, p. 405
  6. La technique politique de la révolution industrielle fait l'objet du Livre III.
  7. Les exemples qui suivent sont tirés de l'ouvrage de Eli F. Heckscher, Mercantilism, vol. I, pp. 157 sqq.
  8. Voir l'ABC de la NRA publié par Brookings Institution.
  9. Heckscher, op. cit., p. 120
  10. Ibid, p. 173
  11. Why should we change our form of gouvernment ?, p. 82
  12. The Modern Corporation and Private Property
  13. Voir : Big Business : Its growth and pace, édité par Twentieth Century Fund, Inc.
  14. Voir chapitre X.
  15. George Soule, A Planned Society, p.91
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