Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 3 - le gouvernement de la postérité

De Librairal
La Cité libre - Les Dieux de la machine << Walter Lippmann  —  La Cité libre >> La Cité libre - L'ascension intellectuelle du collectivisme


Walter Lippmann:La Cité libre - Chapitre 3 - le gouvernement de la postérité


Anonyme


Chapitre 3 - Le gouvernement de la postérité
La Cité libre
The Good Society
22510100747760L.jpg
Auteur : Walter Lippmann
Genre
histoire, philosophie
Année de parution
1937
« Les doctrines auxquelles on veut que les hommes souscrivent sont partout hostiles à celles au nom desquelles les hommes ont lutté pour conquérir la liberté. Les réformes sont partout aux prises avec la tradition libérale. On demande aux hommes de choisir entre la sécurité et la liberté. On leur dit que pour améliorer leur sort il leur faut renoncer à leurs droits, que pour échapper à la misère, ils doivent entrer en prison, que pour régulariser leur travail il faut les enrégimenter, que pour avoir plus d'égalité, il faut qu'ils aient moins de liberté, que pour réaliser la solidarité nationale il est nécessaire d'opprimer les oppositions, que pour exalter la dignité humaine il faut que l'homme s'aplatisse devant les tyrans, que pour recueillir les fruits de la science, il faut supprimer la liberté des recherches, que pour faire triompher la vérité, il faut en empêcher l'examen. »
Interwiki
Medium Amazon New Logo.jpg
Index des livres
A • B • C • D • E • F • G • H • I • 

J • K • L • M • N • O • P •  Q • R • S • T • U • V • W • X • Y • Z

Pages correspondant à ce thème sur les projets liberaux.org :

La transmission d'un mythe

Même s'il n'a pas oublié la lutte contre l'absolutisme, un collectiviste d'aujourd'hui n'aime pas qu'on l'accuse de reconduire l'humanité vers l'ordre de choses d'autrefois. Ses intentions sont très différentes de celles qu'il prête aux ministres de Louis XIV. Car il a les yeux fixés sur l'avenir, alors que les leurs l'étaient sur le passé. Ils voulaient, eux, conserver un grand héritage. Il aspire, lui, à une glorieuse destinée. Certes, il a recours comme eux à la règlementation universelle des affaires humaines ; mais il croit que, du moment que ses intentions sont différentes, le résultat ne sera pas le même.

Il le croit, parce qu'il l'espère. L'ardeur de son espoir rend croyable à ses yeux l'un des mythes les plus séduisants qui aient jamais capturé l'imagination des hommes. Un dieu nouveau va naître de l'union de la connaissance avec la force. L'union de la science et du gouvernement donnera naissance à un Etat-providence, qui sait tout et est assez fort pour tout faire. C'est ainsi que le rêve de Platon se trouvera enfin réalisé : la raison triomphera et le souverain sera rationnel. Les philosophes seront rois ; c'est-à-dire que les premiers ministres et leurs parlements, les dictateurs et leurs commissaires obéiront aux ingénieurs, aux biologistes et aux économistes qui organiseront tout. Les « experts » dirigeront les affaires de l'humanité, et les gouvernants les écouteront. L'Etat-providence de l'avenir possédera toute l'autorité du plus absolu des Etats du passé, mais il sera très différent ; les techniciens consacrés remplaceront les courtisans et les favorites des rois, et le gouvernement, armé d'un pouvoir irrésistible, disposera à son gré de l'humanité.

Ce mythe s'est emparé des imaginations des hommes au moment où les religions ancestrales s'envolaient au vent des idées modernes[1]. Dans le monde troublé où nous vivons, les hommes ne s'en rapportent plus à Dieu du soin de régler les affaires humaines, la coutume a cessé d'être un guide ; la tradition ne consacre plus les usages établis. La dissolution de la foi avait commencé depuis nombre de générations lorsqu'en 1914 une catastrophe vint bouleverser la routine humaine. Le système de la paix du monde fut ébranlé ; l'économie qui était la condition de se prospérité fut disloquée. Mille questions abandonnées à la routine et qui ne faisaient plus l'objet d'aucune discussion prirent soudain une importance vitale.

Du fond des ténèbres, l'humanité éprouvait un besoin angoissé de lumière. Débordée par les événements, elle cherchait désespérément un guide. Dans ce désordre, à mesure que leurs esprits s'affolaient, les hommes devenaient plus crédules et plus anxieusement dociles. Seuls les hommes de science paraissaient savoir ce qu'ils faisaient. Seuls les gouvernements semblaient posséder le pouvoir d'agir.

Les conditions ne pouvaient être meilleures pour la transmission du mythe. La science était devenue la seule entreprise qui parût offrir des perspectives de succès. La société était disloquée, désorganisée. Le besoin d'autorité se faisait douloureusement sentir, mais l'autorité de la coutume, de la tradition et de la religion s'était perdue. Dans cette extrémité, les hommes s'empressèrent de confier aux gouvernements, qui pouvaient au moins agir énergiquement, le soin de modeler leurs destinées. La science avait le savoir. Le gouvernement avait le pouvoir. Leur union créerait l'indispensable providence, et assurerait une direction à l'avenir de la société humaine. Les peuples avaient besoin de rois qui seraient en même temps philosophes. Et les hommes qui voulaient être rois se faisaient passer pour des philosophes. Tout ce qui manquait au monde réel fut projeté sur l'Etat imaginaire que les hommes désiraient si désespérement.

Les agents de la destinée

Mais tout gouvernement ne peut être composé que d'hommes mortels. Il y a donc nécessairement des limites à la mesure dans laquelle on peut imposer un plan et une direction à un ordre social. Il importe peu que les gouvernants aient reçu leur autorité en héritage ou qu'ils la tiennent du suffrage populaire ; qu'ils aient été nommés au pouvoir ou qu'ils l'aient conquis par la force ; peu importe leur origine, et la source que l'on attribue à leur inspiration, et la gloire à laquelle ils aspirent. Ce sont des hommes, et c'est pourquoi leur pouvoir est limité. Et ses limites sont très en déçà de l'omniscience et de l'omnipotence. Il s'ensuit que même si le souverain croit tenir son pouvoir de Dieu, il est loin de posséder la sagesse et la puissance divines. Il tient son autorité du peuple, mais il ne possède pas le potentiel de toute l'espèce humaine.

Peu importe par conséquent d'où vient le gouvernement ; ses facultés ne sont pas à la mesure de ses origines, quelle qu'en puisse être la noblesse : le roi descendant de Zeus n'a pas hérité de la compétence du dieu, et aucune vertu mystique ne confère au chef élu l'ensemble du génie de son peuple. Lorsqu'un gouvernement proclame ses intentions, cela ne signifie pas qu'il possède les facultés nécessaires pour les réaliser. Le désire ne crée pas toujours les moyens. On peut souhaiter avec ferveur atteindre un résultat, sans découvrir le moyen d'y parvenir ; les prétentions ne suffisent pas à multiplier les forces. C'est pourquoi la politique réelle, et non la politique apparente, de chaque Etat est déterminée par la compétence limitée d'être bornés, aux prises avec une infinité de circonstances illimitées.

Au milieu des généralisations grandioses et des affirmations passionnées de volonté de puissance qui caractérisent tout débat politique, nous risquons de perdre l'humilité gardienne de notre raison. Pour voir les choses comme elles sont, il faut que l'oeil retrouve son innocence ; il faut voir, non pas les aspirations qu'exprime le New Deal, mais les actes des New Dealers ; il faut considérer, non pas le fascisme et le communisme en tant qu'idées, mais la façon dont des fascistes et des communistes gouvernent les grandes nations. Il faut se rappeler que si l'idéal est sans limite, l'homme n'est qu'un homme. Et lorsque des hommes, humant l'encens qu'on brûle devant leurs autels, sont tentés de se considérer comme les maîtres de la destinée humaine, il faut leur rappeler le poète qyun après une nuit de beuverie, étant par hasard entré dans un jardin zoologique, se trouva passablement satisfait de se considérer comme le dernier produit de l'évolution des espèces, jusqu'au moment où il fut assez dégrisé pour se rappeler qu'il n'était après tout « qu'un petit bonhomme en pantalon, légèrement éméché[2]. »

Les gouvernements sont composés de personnes qui se rencontrent de temps à autre dans une salle pour prononcer des discours et rédiger des résolutions, d'hommes qui étudient des papiers à leurs bureaux, reçoivent des lettres et des rapports et y répondent, reçoivent et donnent des avis, écoutent des réclamations et y répondent ; d'employés qui manipulent d'autres papiers ; d'inspecteurs, de percepteurs, de policiers et de militaires. Il faut nourrir tous ces fonctionnaires, et souvent ils mangent trop. Ils préféreraient sans doute aller à la pêche, ou faire l'amour, ou n'importe quoi plutôt que feuilleter leurs papiers. Ils ont besoin de dormir. Ils souffrent d'indigestion, d'asthme, de la bile, de palpitations ; ils s'ennuient parfois, se fatiguent, négligent leur travail. Ils ont des migraines nerveuses. Ils ne savent que ce qu'ils ont appris, ou observé, il peuvent imaginer, ce qui par hasard les intéresse ; ils ne peuvent réaliser que les choses qu'ils peuvent persuader ou ordonner de faire à une multitude invisible.

On les considère généralement comme les agents de la destinée. Ils doivent, eux ou d'autres qui brûlent du désir de prendre leurs places, déterminer ce que sera l'avenir. Ils doivent faire naître une race meilleure, donner à tous l'abondance, abolir les classes, s'occuper du présent, concevoir l'avenir, dresser le plan des activités de l'homme, administrer ses travaux, formuler sa culture, déterminer ses convictions. Ils doivent comprendre, prédire et réaliser les fins de l'homme, et orienter la carrière de ceux qui ne sont pas encore nés. L'homme ne saurait certes donner de meilleure preuve de son amour pour la sagesse de ses gouvernants, que celle qu'il leur donne en mettant sa vie tout entière entre leurs mains.

Si l'on veut exalter les fins de l'État, il est évidemment nécessaire d'oublier les limites de l'homme. Mais dans la réalité, les limites subsistent, et l'action de l'État doit en tenir compte. Les gouvernements ne peuvent rien de plus que ce qu'ils peuvent. Il n'existe dans toute période qu'une capacité limitée de gouverner. On peut l'accroître par l'éducation et par l'invention d'instruments nouveaux. Il est certain par exemple que le téléphone, le télégraphe, la machine à écrire et l'imprimerie, les machines à calculer et l'accélération des transports permettent aujourd'hui aux gouvernements d'agir sur une bien plus grande échelle qu'à l'époque où Aristote déclarait qu'une collectivité ne doit pas s'étendre au-delà du territoire visible à l'œil nu.

Les hommes placés au centre du pouvoir peuvent communiquer avec un bien plus grand nombre d'hommes et sur de beaucoup plus grandes distances qu'autrefois. Mais il ne faut pas oublier qu'en élargissant leur influence ils ont compliqué leur tâche. Ces instruments nouveaux ne sont pas faits pour gouverner la collectivité primitive. S'il en était ainsi, on pourrait à juste titre les considérer comme un accroissement net du rendement gouvernemental. Mais en réalité, bien que le président Roosevelt puisse agir à beaucoup plus longue portée que Périclès, il a besoin d'une portée beaucoup plus longue encore. Les nouveaux instruments que M. Roosevelt a à sa disposition ne lui rendent pas plus de services que les instruments de Périclès n'en rendaient à Périclès. Le développement de l'organisation humaine a compliqué le travail à tel point qu'il n'est pas du tout certain que l'outillage moderne soit relativement plus efficace. Il serait téméraire, par exemple, d'affirmer que M. Roosevelt est mieux renseigné sur les besoins et les désirs du peuple des Etats-Unis par la presse, par son courrier, et par les rapports de ses conseillers, qui voyagent en avion et se servent du téléphone, que Périclès l'était sur l'opinion athéniennne par ses conversations ; ou que M. Roosevelt peut, en radiodiffusant ses discours, faire comprendre ses intentions à plus de gens que le pouvait Périclès en parlant dans l'agora.

Une pelle à vapeur peut déplacer plus de terre qu'un terrassier, mais elle ne déblaiera pas une montagne mieux ni plus vite qu'un homme ne retourne la terre de son jardin. Si les hommes peuvent voyager plus vite, mais s'ils ont beaucoup plus de chemin à faire, ils n'arriveront pas plus tôt à destination. S'ils peuvent faire davantage, mais s'ils ont plus à faire, ils ne viendront pas plus complètement à bout de leur tâche. Dans une très large mesure, qu'il serait naturellement impossible de déterminer avec exactitude, l'efficacité des nouveaux instruments se trouve neutralisée par le fait que le domaine du gouvernement s'est élargi et que son fonctionnement en est devenu plus complexe.

Les êtres humains qui gouvernent en fait ont des instruments à plus grand rayon d'action. Entre leurs instruments perfectionnés d'une part, et les plus grandes complications qu'ils ont à maîtriser de l'autre, ils demeurent des êtres humains, dont les facultés de pénétration et de prévision n'ont pas sensiblement augmenté depuis qu'on écrit l'histoire, et peuvent être considérées comme invariables dans chaque génération.

Je ne veux pas dire qu'il s'agit là d'une valeur mesurable. Je veux dire qu'il est permis de supposer l'existence d'une limite relativement fixe aux facultés humaines. Dans le domaine de la pensée comme dans celui de l'action, il faut à tout instant choisir, renoncer à une chose pour en obtenir une autre. L'homme ne peut pas tout savoir ni tout faire. Tel est le propre de sa condition. Il doit choisir entre la vue générale et l'examen localisé, entre le chenal large et peu profond, et le chenal étroit mais profond, entre ce qui est vaste et frais, et ce qui est petit et chaud, entre le panorama et le portrait, entre une compréhension microscopique ou macroscopique du monde. Dans le domaine de l'action, il doit également choisir. Une carrière en exclut d'autres, une alternative en exclut d'autres. En faisant face à une direction, il tourne le dos à la direction opposée. Les décisions prises par les hommes dans la conduite de leurs affaires privées, de même que celles qui déterminent la politique des Etats, sont des choix dans lesquels chaque avantage se paie d'un sacrifice. Car on ne peut pas tout avoir. Il en va de même pour les hommes d'Etat : lorsqu'ils décident de la direction dans laquelle ils vont dépenser le peu d'énergie qu'ils ont à leur disposition, il leur faut décider à quels objectifs ils doivent renoncer, et quels désirs ils abandonneront, comme dit Burke, « à une sage et salutaire négligence ».


Ceux qui rédigent et appliquent les lois sont des hommes, et c'est pourquoi il y a une énorme disparité entre la simplicité de leurs esprits et la complexité de toute société importante. Certes, on a essayé de prétendre que l'ensemble complexe de la réalité peut être mystiquement présent dans l'esprit d'une législature populaire ou même dans celui d'un dictateur ; que certains esprits sont inspirés au point de devenir universels et de pouvoir tout embrasser. La voix du peuple s'exprimant par la bouche de ses représentants a pu être considéré comme la voix de Dieu ; et lorsqu'il a paru excessif de considérer trois ou quatre cents politiciens comme des êtres inspirés, on est allé encore plus fort : on a prétendu qu'un agitateur triomphant contient dans sa personne l'esprit, le cœur et la foi d'immenses masses humaines.

Tout cela n'est pas plus croyable que les idées selon lesquelles la terre ne serait « qu'une immense scène... sur laquelle les étoiles jouent un rôle secret », comme l'a dit Shakespeare, et comme le croyait jadis toute l'Europe civilisée. D'après cette philosophie, on était sûr que la femme de Bath serait vigoureuse et gaillarde parce qu'au moment de sa naissance, Mars se trouvait dans la constellation du Taureau[3]. Supposer que les souverains d'un État peuvent être pleinement représentatifs d'une société toute entière, c'est entretenir une superstition analogue, plus funeste encore en pratique.

Dans toute société, le gouvernant est un être humain condamné à être partial. On peut le considérer comme placé à la plus petite extrémité d'un tuyau dont l'autre ouverture est aussi vaste que le monde passé, présent et futur. Tout ce qui se rapporte aux affaires humaines devrait parvenir à son esprit par le tuyau. Mais il n'en recueillera pas plus qu'il n'en peut comprendre, c'est-à-dire une très faible partie du total. Et rien que pour comprendre cette petite partie, il lui faut faire usage de théories, de résumés, d'analyses, de principes et de dogmes qui réduisent l'énorme réalité brute à un état intelligible.

Après avoir saisi ce qu'il peut, le gouvernant doit ensuite imaginer une méthode de pensée lui permettant de formuler une politique qui, par de petites actions, puisse produire de grands effets. Il ne peut pas gouverner à tous les échelons. Il ne peut pas donner un ordre spécial à chaque individu. Il ne peut intervenir que çà et là, dans l'espoir que ses mesures se multiplieront et rebondiront. Pour agir comme pour penser, il se trouve au plus petit bout d'un instrument dont l'autre extrémité est ouverte sur le monde entier.

L'illusion du contrôle

Il est donc impossible aux hommes de comprendre tous les processus de leur existence sociale. La vie continue parce que la plupart de ses processus fonctionnent par la force de l'habitude et sont inconscients. Si l'homme essayait de penser à tout, de faire « exprès » chaque mouvement respiratoire, de vouloir chaque action avant de l'accomplir, il lui faudrait, rien que pour vivre, déployer des efforts tellement exténuants qu'il descendrait bientôt au niveau d'un végétal conscient. Ce n'est que parce que les hommes acceptent tant de choses comme elles sont qu'ils peuvent faire quelques recherches et quelques expériences. « La prévoyance elle-même », dit Whitehead, « présuppose la stabilité d'une routine. Sans l'immense économie dans laquelle l'expérience devient habituelle et inconsciente, les hommes n'auraient ni assez de temps ni assez d'énergie pour délibérer »[4].

Le penseur qui, à sa table de travail, dresse des plans pour le gouvernement du monde, ne pourrait pas penser si son petit déjeuner ne lui avait été fourni à la suite d'une série d'opérations sociales qu'il ne saurait comprendre dans tous leurs détails. Il sait que son déjeuner dépend de ceux qui travaillent aux plantations de café du Brésil, d'orangers en Floride, de canne à sucre à Cuba, dans les fermes du Dakota, les laiteries de New-York ; qu'il a été transporté par des navires, des trains, et des camions, chauffé avec du charbon de Pennsylvanie dans des récipients d'aluminium, de porcelaine, d'acier et de verre. Mais il n'y a pas un esprit capable de dresser délibérément le plan de toutes les opérations qui ont amené un unique déjeuner jusqu'à la table où il est consommé. C'est uniquement parce qu'il peut compter sur un système infiniment complexe de routines établies que notre penseur peut manger son petit déjeuner et se mettre ensuite à penser à un nouvel ordre social.

Ce qu'il peut penser est peu de choses comparé à ce qu'il est obligé de présupposer, de même que ce qu'il peut voir de ses yeux est infiniment petit auprès de l'immensité des cieux et des profondeurs secrètes de la matière. Du peu qu'il a appris, il ne peut comprendre qu'une faible partie à la fois, et il ne peut s'occuper que d'un fragment de cette faible part. La limitation essentielle de toute politique, de tout gouvernement, est donc que l'esprit humain ne peut avoir de l'existence qu'une vue partielle et simplifiée. L'océan de l'expérience ne peut être versé dans les petits flacons de notre intelligence. L'esprit est un instrument dont l'évolution est déterminée par la lutte pour la vie, et quiconque veut concentrer son attention sur une chaîne de raisonnements prend une posture extrêmement fatigante, comme celle qui consiste à rester debout sans bouger, et qu'il doit bientôt abandonner pour s'étendre ou s'asseoir.

De plus, l'esprit humain s'est développé comme un instrument de défense destiné à vaincre des difficultés déterminées ; ce n'est que dans la période la plus récente de l'évolution humaine que les hommes ont essayé d'embrasser une situation entière dans toute la complexité multiforme. La conception intellectuelle elle-même dépasse les capacités de l'homme. En pratique, il est obligé de choisir des phénomènes isolés, car il ne dispose que d'une énergie et d'un temps limités pour observer et comprendre. L'intelligence doit prélever sur l'infinie complication de la réalité des échantillons abstraits, isolés, et artificiellement simplifiés. La pensée humaine ne peut porter que sur ces observations partielles. L'homme ne peut agir qu'à la faible lueur qu'elles répandent. Par rapport aux données de l'expérience sociale, l'esprit humain est comme une lanterne qui projette spasmodiquement des cercles d'une lumière voilée sur des portions de terrain plus ou moins nues au milieu d'un désert inexploré.

C'est donc se faire illusion que s'imaginer que l'on peut soumettre à une direction consciente l'évolution de l'humanité. Seuls peuvent l'entretenir ceux qui refusent toute importance à ce que leur esprit n'a pu saisir, et croient que pour résoudre un problème donné, ils n'ont besoin que de ce qu'ils sont capables de comprendre par l'intellect. Certes, l'esprit humain pourrait dresser le plan d'une société qu'il comprendrait, et diriger un ordre social dont le plan serait intelligible. Mais aucun esprit humain n'a jamais compris le plan complet d'une société. Dans le meilleur des cas, l'esprit peut comprendre sa propre interprétation du plan, c'est-à-dire quelque chose de beaucoup plus ténu, qui est à la réalité ce qu'une silhouette est à un corps humain. C'est pourquoi la politique travaille sur des abstractions, et les gouvernements ne connaissent que des aspects abstraits de l'ordre social.

Aussi le contrôle social ne peut-il même pas être comparé de loin à la domination que les hommes ont attribué à Dieu, créateur et maître de l'univers. Dieu seul pouvait créer un monde gouvernable par lui. Les hommes gouvernent un monde déjà existant. Leurs actes de gouvernement sont des interventions, des ingérences, des interpositions, des interruptions dans un processus qui dans l'ensemble dépasse leur puissance et leur entendement. Les hommes s'abusent lorsqu'ils croient pouvoir assumer la direction de l'ordre social. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est ouvrir une brèche sur un point et créer une diversion.

Une doctrine, une politique, une action, ne peuvent tenir compte que de certains aspects les plus immédiats et les plus évidents d'une situation donnée. La réalité, comme dans le cas du petit déjeuner formé par la réunion de jus d'orange, de café et de pain grillé, est le résultat d'un équilibre mobile au milieu d'un nombre virtuellement infini de variables interdépendantes[5]. On ne saurait saisir l'ensemble d'un tel complexe, comme le montre Henderson, par la méthode ordinaire de « l'analyse des effets et des causes ». Et pourtant, les gouvernants héréditaires, élus, et les dictateurs ne sont même pas très doués pour le maniement de cette simple logique. Quant à la logique qui permettrait d'analyser les « variations interdépendantes des variables », elle constitue une entreprise logico-mathématique abstruse qui dépasse autant la compétence d'un ministre et de ses conseillers techniques, que la chimie celle d'un cuisinier. En fait, c'est une méthode que les connaisseurs les plus accomplis des affaires humaines ne peuvent utiliser qu'à titre d'expérience et très imparfaitement.

Cependant, une logique aussi complexe est nécessaire parce que la caractéristique essentielle de tout système social est que ses éléments innombrables sont interdépendants et exercent une réaction les uns sur les autres. C'est pourquoi aucune action importante n'a de conséquence simple. Encore qu'une société soit bien plus compliquée qu'une famille, on peut illustrer ce problème d'analyse par l'exemple d'un amour entre l'homme d'un couple et la femme d'un autre couple. Supposons que chacun de ces couples ait deux enfants, que les deux couples divorcent, que les amants se marient et aient à leur tour deux enfants. Leurs relations ont transformé non seulement leurs deux vies, mais celles de huit autres personnes. En analysant leurs sentiments, les deux amants peuvent peut-être déterminer quelles seront pour eux-mêmes les conséquences de leurs actes ; mais ils ignorent probablement tout des conséquences qu'il aura sur les huit autres vies en question.

L'appareil nécessaire pour analyser avec succès une grande société pourrait peut-être être inventé par les logiciens mathématiques. Mais dans l'état présent des connaissances humaines, l'appareil n'est pas assez perfectionné pour pouvoir être utilement manié par les experts en science sociale, encore bien moins par les hommes politiques. Un jour viendra peut-être où la logique sera assez développée pour permettre aux penseurs d'analyser l'ensemble de l'ordre social, et de prédire d'après cette analyse, l'effet réel, et non seulement l'effet apparent et immédiat, d'une intervention politique. Mais ce n'est que ce jour-là qu'il sera possible d'envisager une société planifiée soumise à une direction consciente. Ce qui nous arrête aujourd'hui, ce n'est pas seulement l'insuffisance de notre connaissance des faits de l'ordre social, le manque de statistiques, de recensements, de rapports. La difficulté est plus profonde. Nous ne possédons pas l'équipement logique, la connaissance de la grammaire et de la synthaxe indispensables pour comprendre les données que nous avons ou pour en chercher d'autres.

il faut par conséquent beaucoup plus qu'une révolution prolétarienne pour réaliser l'idéal d'une société dirigée. Il faut un progrès révolutionnaire du pouvoir de la logique humaine, analogue au progrès réalisé lorsque l'on a appris à utiliser l'algèbre et le calcul différentiel pour analyser le monde physique. Certaines branches abstruses de la mathématique économique peuvent nous donner une idée des méthodes qui se développeront peut-être suffisamment pour permettre un jour l'analyse de l'ordre social. Je l'ignore. Je ne les comprends pas. Mais, dans le meilleur des cas, ce ne peuvent être que des allusions à ce que Pareto, qui avait bien étudié ce domaine, appelait un but idéal, qui « en ce qui concerne les sciences économiques et sociales... n'est presque jamais atteint dans la réalité »[6].

Ces allusions sont peut-être pleines de promesses ; les hommes ont peut-être levé une piste qui, s'ils la suivent bravement, les mènera au but et leur fournira la sûreté d'entendement qui leur permettrait de diriger la société humaine. Mais il y a des gens qui ne se rendent pas compte de la distance qui sépare nos abstractions d'aujourd'hui des formules politiques qui pourront un jour servir à transformer l'ordre social. Ces gens-là ressemblent à ceux qui, après avoir lu l'histoire du morceau de poulet immortel du Dr Carrel, espèrent pouvoir bientôt trouver du sérum d'immortalité à la pharmacie du coin.

L'organisation de l'immobilité

En raison des limites qui bornent notre entendement et notre puissance, la dynamique des capacités humaines obéit à la règle suivante : plus les intérêts à diriger sont complexes, moins il est possible de les diriger au moyen de la contrainte exercée par une autorité supérieure. Ce n'est pas là l'opinion générale. On suppose généralement que la complexité croissante de l'ordre social nécessite une intervention croissante de l'autorité gouvernementale. Mon avis personnel est au contraire que plus les affaires deviennent compliquées, plus elles prennent d'extension dans le temps et dans l'espace, plus elles s'interpénètrent et dépendent les unes des autres, plus il est nécessaire que l'autorité des représentant du pouvoir se simplifie et devienne moins intensive, moins directe, moins générale. Il faut qu'elle cède la place, comme nous le verrons plus loin, à un contrôle social exercé par une loi commune[7].

La complexité politique (qu'il convient de distinguer de la complexité juridique) doit être en raison inverse de la complexité des affaires. On peut diriger beaucoup un petit nombre de choses, mais on ne peut administrer que peu un grand nombre de choses.

Ce principe essentiel apparaît clairement dans la stratégie. Si l'on compare par exemple la campagne du colonel Lawrence en Arabie à celle des Alliés sur le front occidental, on constate qu'une guerre de mouvement n'est possible que pour des troupes peu nombreuses et légèrement équipées. Au fur et à mesure que les armées deviennent plus grandes et que leur équipement s'alourdit, elles perdent leur capacité de manoeuvre stratégique, et sont réduites à se grignoter tactiquement en rampant. Leur inertie devient telle qu'elles ne peuvent pousser que dans la direction dans laquelle elles sont parties, et qu'essayer stoïquement de durer plus longtemps que l'ennemi. Dans la période finale, toute mobilité peut disparaître, lorsque les services de ravitaillement deviennent si compliqués qu'ils arrivent tout juste à se ravitailler eux-mêmes. A ce moment-là, une armée devient stationnaire, et ne peut avoir d'autre objectif que celui de se maintenir à l'endroit où elle est, où qu'elle soit[8].

On peut observer ce principe de la diminution de la mobilité concurremment à la croissance et à la complexité dans toutes les organisations humaines. M. Henry Ford, par exemple, ne peut pas changer le modèle de la voiture à bon marché qu'il produit en série comme il pourrait changer celui d'une voiture faite presque entièrement à la main. Les instruments nouveaux nécessaires pour cette transformation sont trop compliqués et trop coûteux. Mais M. Ford peut changer de modèle plus facilement qu'un industriel entravé par de trop grandes immobilisations et par un endettement trop lourd. C'est ainsi qu'à mesure que l'organisation industrielle s'agrandit, elle doit devenir moins flexible, jusqu'aux derniers stades auxquels elle devient hostile à l'invention, à l'esprit d'entreprise, à la concurrence et au changement. Le seul idéal qu'elle reste capable d'envisager est celui de la stabilité.

Ce rétrécissement des objectifs concurremment à un accroissement de la complexité est le propre des bureaucraties. On le retrouve dans les gouvernements et les sociétés anonymes, dans les armées, dans les églises et dans les universités. Plus l'organisation est compliquée, plus elle doit renoncer à tout autre ambition que celle d'assurer sa propre subsistance.

Ce n'est donc pas par hasard que les mots d'ordre politiques de l'époque récente ont été : « Protection, stabilisation, sécurité » de la production, du temps de travail, des procédés, des marchés, des salaires, des prix et de la qualité. On croit généralement que l'organisation de la stabilité était nécessaire pour lutter contre le « chaos » de la concurrence ; la vérité est qu'il est devenu nécessaire de stabiliser parce que l'organisation était devenue trop compliquée. Au fur et à mesure que les nations modernes ont adopté le protectionnisme, ont permis la création d'énormes organismes industriels, ayant des immobilisations considérables et de gros frais généraux, des salaires et des heures de travail immuablement fixés par la loi ou par contrat, des prix et des tarifs immuablement fixés par des commissions officielles ou des cartels, il ne s'est plus agi d'accroître la richesse au moyen d'inventions et d'entreprises nouvelles, ni de vaincre la concurrence. Il s'est agi de stabiliser au niveau de productivité, de variété et de technique existant.

C'est pourquoi bien des gens se sont mis à croire que l'importation de marchandises moins chères est une menace, que le progrès technique est un désastre, que produire davantage, c'est gagner moins. Ils ont la conviction que s'ils pouvaient fermer les ports et élever autour de leur métier une muraille de Chine assez haute, faite de sociétés holdings, de fusions, de cartels de vente, d'ententes entre producteurs, de licences, de contingents, de lois ouvrières et de contrats collectifs, une muraille assez haute pour barrer le passage aux idées nouvelles, aux méthodes nouvelles, aux hommes nouveaux, à la main d'oeuvre nouvelle, ils jouiraient des bienfaits de la stabilité. Assurément, une société qui se donne une organisation complexe est obligée de continuer à s'organiser jusqu'à la rigidité, de rechercher la stabilité parce qu'elle ne peut plus avancer. Elle doit imiter le mollusque, qui, ne pouvant ni marcher, ni nager, ni voler, n'a que de faibles ambitions, et paraît jouir d'une existence raisonnablement stable et abritée.

La vengeance du contrôle autoritaire

Notre génération est en train d'apprendre par l'expérience ce qui arrive lorsque l'humanité rétrograde au point d'organiser ses affaires par la contrainte. Tout en se promettant plus d'abondance, les hommes sont en pratique obligés d'y renoncer. Plus on dirige, plus la variété des fins fait place à l'uniformité. C'est la vengeance de la société planifiée et du principe d'autorité.

Ce n'est pas du tout par hasard, c'est au contraire une manifestation de l'inexorable nature des choses, que le culte de l'Etat pourvoyeur et sauveur fleurit à une époque où le niveau de vie général de l'humanité a cessé de s'élever, et même, dans certains cas s'est abaissé ; que le culte de César soit rétabli lorsque les unions politiques se dissocient, lorsque les conflits entre régions, tribus, sectes, races et nations s'aggravent, lorsqu'un assaut général est livré à la liberté de recherche et de discussion, lorsque de toutes part la notion même de droits inviolables de l'individu est attaquée de front.

Chacun des phénomènes est un symptôme de régression vers des niveaux sociaux primitifs. Ils sont tous liés au principe d'administration autoritaire qui s'est peu à peu imposé à la pensée, à la politique, et au sentiment populaire dans le monde moderne. La croyance à la mode, c'est que l'arrêt des progrès de la civilisation a rendu nécessaire de compliquer l'organisation et de renforcer l'autorité ; mais la vérité est que le prétendu remède au mal en est la cause.

Certes, il est parfois nécesaire de combattre le feu par le feu en incendiant des terrains placés sur le chemin de la conflagration, ou de faire sauter une aile d'une maison dans l'espoir de sauver le reste. Un pays peut se trouver obligé d'élever ses tarifs douaniers lorsque ses voisins les élèvent, de diriger ou de subventionner une industrie de plus, parce qu'il y en a déjà d'autres nationalisées ou subventionnées. Mais un homme qui se meut dans un cercle vicieux n'est pas un modèle de progrès ; et s'il se persuade qu'il doit continuer à tourner, il n'en devient pas pour cela un novateur éclairé.

Depuis plus de deux générations, la contrainte croissante de l'organisation sociale a coincidé avec un désordre croissant. Il est temps de rechercher pourquoi, avec tant d'autorité en plus, il y a tant de stabilité en moins ; pourquoi, avec de telles promesses d'abondance, le niveau de vie s'élève beaucoup moins vite, et en beaucoup d'endroits, s'abaisse ; pourquoi, lorsque l'organisation est presque parfaite, la notion officielle de la civilisation n'est pas universellement admise. On prétend que c'est le « chaos » qui rend inévitable le recours à l'autorité. Cela ne peut pas être vrai, bien que dans les cas d'urgence, l'autorité soit parfois le seul remède. Car si c'était vrai l'accroissement de la contrainte organisée pendant les trois dernières générations aurait produit un certain accroissement de stabilité. Mais le désordre est aujourd'hui plus grand que lorsqu'on a commencé à administrer le remède, et il faut par conséquent présumer que c'est la contrainte qui crée le chaos qu'elle prétend maîtriser.

Ce n'est pas par hasard que le culte d'une civilisation autoritaire s'accompagne d'un pressentiment que la civilisation moderne est condamnée. Pourquoi, au moment om l'homme prétend si ambitieusement être capable de planifier et de diriger la société, a-t-il si profondément l'impression que les affaires humaines sont indirigeables ? Cette prétention et ce désespoir ne sont-ils pas complémentaires ? La confiance des hommes est grossie par leur espoir, et leur désespoir aggravé par leurs prétentions.

Ils découvrent que plus ils organisent, plus la désorganisation est générale ; que plus ils dirigent les affaires, moins elles se laissent diriger. Ils trouvent la société dirigée de plus en plus difficile à diriger. Car on en est arrivé au point où l'organisation devient trop compliquée pour être dirigée. En essayant de réglementer la vie d'un peuple, on multiplie le nombre des appétits et des résistances égoïstes et isolés. Pour faire régner l'ordre entre ces particules fortement électrisées, semblables à des atomes violemment agités par la chaleur, il faut une organisation encore plus compliquée, mais cette organisation encore plus compliquée ne peut fonctionner que s'il y a plus d'intelligence, de conscience, de discipline, de désintéressement qu'il n'en existe dans n'importe quel groupe humain normal. Tel est le mal dont souffre une société trop gouvernée. Arrivés à ce point, les peuples doivent s'ils veulent éviter des désastres plus grands encore, essayer de guérir en recouvrant plus de liberté.

Le grand schisme

Ces observations trouvent ici leur place parce qu'elles sont nécessaires pour comprendre le grand schisme des idées humaines qui a ébranlé le monde. Il y a une différence essentielle entre la foi que notre génération a embrassée et celle qu'elle a abjurée. On la découvre en considérant à quel point notre génération croit les hommes capables de diriger la destinée de leurs semblables. La doctrine essentielle de notre âge est qu'il n'y a pas de limite à la capacité de l'homme à gouverner ses semblables ; et que par conséquent il ne doit pas y avoir de limites au pouvoir du gouvernement. La foi ancienne, née de longs siècles de souffrance dans la domination de l'homme par l'homme, proclamait que l'exercice d'un pouvoir illimité par des hommes dont les esprits sont limités et les préjugés égoïstes mène rapidement à la tyrannie, à la réaction et à la corruption. Elle enseignait que la condition même du progrès est de maintenir le pouvoir dans les limites de la capacité et de la vertu des gouvernants.

Cette sagesse éprouvée est aujourd'hui submergée sous un mouvement universel qui, sur tous les points décisifs, est soutenu par les intérêts établis et par le courant des espérances populaires. Mais s'il est vrai que l'homme ne peut rien de plus que ce qu'il peut, le gouvernement ne peut rien de plus que ce que peuvent les gouvernants. Tous les souhaits du monde, toutes les promesses basées sur la supposition qu'il existe des autocrates omniscients et philantropes, ne feront pas naître des hommes capables de dresser le plan d'un avenir qu'ils sont incapables d'imaginer, d'administrer une civilisation qu'ils sont incapables de comprendre.

Le fait que toute notre génération règle sa conduite sur de tels espoirs ne signifie pas que la philosophie libérale soit morte, comme le prétendent les collectivistes et les autoritaires. Au contraire, ce sont peut-être eux qui ont enseigné une hérésie et condamné cette génération à la réaction. Les hommes devront peut-être passer par des terribles souffrances pour retrouver les vérités essentielles qu'ils ont oubliées. Mais ils les retrouveront, comme ils les ont si souvent retrouvées à d'autres époques de réaction, si l'on sait se dresser contre les idées qui les ont égarés et leur résister.

Notes et références

  1. Voir mon ouvrage Preface to Morals, première partie.
  2. The Menagerie, par William Vaugh Moody
  3. J. L. Lowes, Geoffrey Chaucer, pp. 20-21
  4. Adventures of Ideas, pp. 114 sqq.
  5. Voir J. Henderson, Pareto's general sociology.
  6. Vilfredo Pareto ajoutait : « Malheureusement elle (l'hypothèse de l'interdépendance) ne peut être suivie que dans relativement peu de cas, en raison des conditions qu'elle nécessite. Elle ne peut se passer de l'emploi de la logique mathématique, qui seule peut rendre compte des interdépendances au sens large du terme. Elle ne peut par conséquent être utilisée que pour des phénomènes mesurables, ce qui exclut un très grand nombre de problèmes et pratiquement tous ceux qui sont particuliers à la sociologie. De plus, même lorsqu'un phénomène est en soi mesurable, de sérieuses difficultés surgissent dès qu'il devient tant soit peu complexe. » (The Mind and Society, vol. III, Sec. 1732, pp. 1192-93).
  7. Voir au chap. XIII.
  8. Voir Future Warfare, par B. H. Liddell Hart, Atlantic Monthly, décembre 1936.
La Cité libre - Les Dieux de la machine << Walter Lippmann  —  La Cité libre >> La Cité libre - L'ascension intellectuelle du collectivisme